CHAPITRE XVI
Le jardin d'hiver.
Rien en effet de plus féerique, de plus digne des Mille et un* Nuits que le jardin dont Rodolphe avait p rié à madame la comtesse de ***.
Qu'on se figure, aboutissant à une longue et splendide galerie, un emplacement de quarante toises de longueur sur trente de largeur : une cage vitrée, d'une extrême légèreté et façomtée envoûte, recouvre à une hauteur de cinquante pieds environ ce parallélogramme : ses murailles, recouvertes u'une infinité de glaces sur lesquelles se croisent les petites losanges vertes d'un treillage de joncs à mailles très-serrées, ressemblent à un berceau à jour, grâce à la réûexlou de lu lumière sur les miroirs ; une palissade d'orangers, aussi gros que ceux des Tuileries, et de camélias de même force, les premiers chargés de fruits brillants comme autaut de pommes d'or sur un feuillage d'un vert lustré, les seconde émaillés de fleurs pourpres, blanches et roses, tapisse toute l'étendue de ees murs.
Ceci est la clôture de ce jardin.
Cinq ou six énormes massifs d'arbres et d'arbustes de l’Inde ou des tropiques, plantés dans de profonds encaissements de terre de bruyère, sont environnés d’allées marbrées d'une charmante mosaïque de coquillage, et assez larges pour que deux ou trois personnes puissent s’y promener «le front.
IJ est impossible de peindre l'effet que produisait en plein hiver, et pour ainsi dire au milieu d'un bal, celte riche et brillante végétation exotique.
Ici des bananiers énormes atteignent presque les vitres de la voûte, et mêlent leurs larges palmes d'un vert lustré aux feuilles lancéolées «les grands rnaguoliers, «lotit qu.i|ues-uns sont déjà couverts de grosses fleurs aussi odorantes que iiiugni(i«|ucs ; de leur calice en forme «Je cloche, pourpre au dehors, arguitc eu dedans, s'élancent des étamines d’or ; plus loin, des palmiers, «les daUiers du Levant, des Lilanicre roug«?s. des figuiers de l'Iude, tous robustes, v ivaces, feuilles, complètent ces immenses massifs de verdure : verdure crue , lustrée , brillante comme celte de tous les végétaux «les tropiques, qui semblent emprunter l’éctol de l’emeraude, tant les feuilles «le ces arbres, épaisses, charnues, vernissée*, sont revêtues de teintes étincelâmes et métalliques.
Le long des treillages, entre les oraugers, narrai les massifs, enlacée* d’un arbre à l'antre, 10I en guirlandes de fouilles et de fleurs, là contournées en spirales, plus loin mêlées en réseaux inextricables, courent, serpentent, grimpent jusqu'au faite de la voûte vitrée, une innombrable quantité de plante* sanneutcuses ; les grenadilles ailées, les passiflores aux larges fleure de pourpre striées d'axur et «xuironnées d'une aigrette d'un violet noir, retombent du faite de la voûte comme de coin s sa les guirlandes, et semblent vouloir y remonter en jetant leur* vrilles délicates aux flèches «tes gigantesques aloès.
Ailleurs un biguonia le lladr, aux longs calices d'un jaune soufre, au feuillage léger, est entouré d'un stépbuuolis aux fleurs charnues et olanches qui «épandent une senteur suave; ces deux lianes ainsi enla- . .‘es festonnent de leur frange verte à clochettes d’or et d'argent les f euilles immenses et veloutées d'uu figuier de l’Inde.
Plus loin eufin jaillissent et retombait en cascade végétale et diaprée une innombrable quantité de tiges d'asc.épiadcs dont tes feuilles et tes ombelles de «juinze ou vingt fleure étoilées sont si épaisses, si polies, qu'on dirait des bouquets d'émail rose entouré* de petites feuilles de porcelaine verte.
Les bordures des massifs se composent de bruyères du Cap, de tulipe* do Tltol, de narcisses de Constantinople, d'hyacinthe* de Perse, «te cy-
clamens, d'iris, qui forment une sorte de U. pis natui 1 1 où toutes tes conteurs, tontes tes nuance* se confoudcut de la manière- la plus splendide.
Des lanternes chinoises d’une soie transparente, le* unes d’un bleu, les autre* d'un rose très-pàlc, çà et là à «1 mi échecs par le feuillage, éclairent ce jardin.
Il est impossible d < 1 rendre la lueur mystérieuse et douce qui résultait du mélange de ces deux nuances ; lueur charmante, fantastique, qui tenait «le la limpidité bleuâtre d’une belle nuit d élé légèrement rusée par les reflets vermeils d'une aurore boréale.
On arrivait à cette immense serre chaude, surbaissée de deux on trois pieds, par une longue galerie éblouissante d'or, de glaces, de cristaux, «h; lumières. Celte flamboyante clarté encadrait, pour ainsi dire, la péuombrc où se dessinaient vaguement les grands arbres du jardin d'hiver, que l'on ancrer v ait a travers uue large baie à demi fermée par deux haute* porti(w> de velours cramoisi.
On eût dit une gigantesque fenêtre ouverte Mtr quelque beau paysage d'Asie pendant la sérénité d'une nuit crépn-culaire.
Vue «lu fond do jardin, où étaient disposés d'immenses divans sotis un dôotc de feuillage et «le fleurs, la galerie offrait un contraste inverse avec la douee obscurité de ï.i serre.
C’était au loin une espère de brume lumineuse, dorée, sur laquelle étincelaient, miroitaient, comme uue broderie vivante, les couleurs éclatâmes et variée* des robes de femmes, et le* scintillations prismaüijues d«*> piemrid et des diamant*.
Les son» de l'orchestre, affaiblis par la «lislance « par le sourd et joyeux bourdonnement «le la gâterie, venaient mélodicaMincot mourir «laits le (VuiiUge immobile «tes grands aibre* exotiques.
Involontairement on parlait à voix basse dans ce jardin, on y entendait à peine le bruit lég«*r des pas et te frôlement des robes «le satin ; cet air à la fois léger, tiède et embaumé de* mille suaves senteurs des plantes aromatiques, cette m utopie vague, lointaine, jetaient tons les sens dans une douce et moite quiétude.
Certes, deux amants nouvellement épris et heureux, assis sur la sole dans <{u«-l«|iie cnjn ombreux «le cet t.den, enivrés d'autour, d'harmonie et de parfum, trouvaient tramer un cadre plu* «•»< hauteur pour leur passion ardente et encore à sou aurore : car, hélas ! un ou deux mois de bonheur [uhible et assuré cliangeut si maussadement deux amants en froids époux !
Lu arrivant dans ce ravissant jardin tl hiver, Rodolphe ne put retenir une exclamation de surprise, et «ht à ! ambassadrice :
— En vérité, madame, je n’aurais pas cru une telle merveille possible. Ce n'est plus seulement uu grand luxe joint à un goût exquis, e’esi de la poésie en action; au lieu décrire comme un poète, de peindre comme un grand peintre, vous créez ce qu'ils oseraient à peine réver.
— Votre Altesse est mille Cote trop bonne.
— Fi anchcmeot, avouez que celui qui aurait rendre fidèlement ce tableau enchanteur avec son «harrac de routeurs et de contrastes, làbas ce tumulte éblouissant, ici celte délicieuse retraite, avouez, madame, que celui-là, peintre ou poète, ferait une mus re admirable, et cela seulement eu reproduisant la vôtre.
— Les louauges «pie l'indulgence de Votre Altesse lui inspire sont d'autant plus dnngereuses qu’on ne peut s’empêcher d'être charmé de leur esprit, et qu’on les écoule maigre soi avec un plaisir extrême, ôlais regardez doue, monseigneur , quelle charmante jeune femme ! Votre Altesse m'accordera du moins q«ie h marquise d liarville doit être jolie partout. PTesl-clle pas ravissante «le grâce? Ne gagne-t-elle pas «wore au contraste de la sévère beauté qui raccompagne.'
La comtesse Sarah Mac-Gregor et la marquise «l'ILirville descendaient en ce moment le* quelques marches qui de la gâterie conduisaient an jardin d’hiver.
Cn\PlTRE XVII.
Le rcnd«z-vo<u*.
Les louanges adressées à madame d'ilarville par I'ambas 6 adrtee n'«v taient pas exagérées.
Rien ne saurait donner une idée de eetlc figure enc 'bailleresse, où 6 ’épanouibsait alors toute la fleur d'une délicate beauté : beauté d amant plus rare qu'elle résidait moins encore dans la régularité «les traits que dans le charme inexprimable <ic la physioiminte de te marquise, dont le ch.irinaul visage se voilait, pour ainsi dire, modeste; nent sous une touchaule expression de bouté.
Nous inablous sur ce dernier mot, parce q«re d'«irdmaire e»n’eH pas précisément la bonté oui prédomine dans l.« physionomie d'ime jeune femme do vingt ans, belle, spirituelle, recherchée, adulée, comme l'était madame d'Uarvilte. Aussi se sentait-on singulièrement intéressé par te contraste de cette douceur ineffable avec les succès dont jouissait madame d lia r ville, sans compter les avantages «te naUsamc, «te nom et de fortune qu elle réunissait.
Nous essayerons de faire comprendre toute notre pensé.
Trop digne, trop éminemment douée pour aller coquettement au-devant des hommages, madame d’Uarville se mi'iilrail cependant aussi affectueusement reconnaissante de ceux qu’on lui rendait que si elle les :ûl à peine mérités : elle n’en était pas liore, mais heureuse; indifférente aux louanges, mais tres-seusible à la biciiYCillauec, elle distinguait parfaitement b flatterie de la sympathie.
Son esprit juste, fin, | arfois malin sans méchanceté, poursuivait surtout d'nne raillerie iuoll< nsive ces gens ravis d'eux-mêmes, toujours occupés d’attirer l'attention, de mettre constamment en évidence leur figure radieuse d'une foule de soit bonheur* Ct bwfBt d'une foule de sols orgueils... — tiens, disait plaisamment madame d'Uarville , qui toute leur vie ont l’air de danser le cavalier seul en face d’un miroir invisible, auquel ils soutient cumpljKiniment.
lin caractère à la fois timide et presque lier dans sa réserve inspirait au contraire à madame d'Uarville un intérêt certain •
Ces quelques mots aideront pour ainsi dire à l'intelligence de U beauté de la marquise.
Son teint, d’une ébtouis«anic pureté, se nuançait du plus frais incarnat ; de longue* boucles de cheveux châtain clair eUlcuraieni scs épaules arrondies fermes et lustrées comme un beau marbre blanc. Oa peindrait difficilement l'angelique beauté de scs grands yeux gris, frangés de longs cils noirs. Sa bouche vermeille, d’une mansuétude adorable, était à ses yeux charmants ce que sa parole ineffable ct louchante était à son regard rnélancofiqnc cl doux, Nons ne parlerons ni de sa taille accomplie, ni de (exquise distinction de toute sa personne. Elle portait une rob<* de crêpe blanc, garnie de camélias roses naturels ■' et de feuilles du même arbuste, parmi lesquelles des diamants, à demi cachés çà et là, brillaient comme autant de gouttes d’étincelantc rosée ; tmc guirlande semblable était placée avec grâce sur son front pur et blanc.
Le genre de beauté de la comtesse Sarah Mac Grcgor faisait encore j valoir b marquise d’Han illc.
Agée de trente-cinq ans environ, Sarah paraissait à peine en avoir trente, bien ue semble plus sain au emps que le froid jtfoîsmc ; ou se conserve longtemps frais dans celle glace. w
Certaines àmes sèches, dures, iuahéivblcs anx émotions qui usent le cœur, flétrissent les traits, ne ressentent jamais que les déconvenues de l’orgueil ou les mécomptes de l'ambition déçue; ces chagrins n'ont qu'une faible réaction sur le physique.
la» conservation de Sarah prouvait ce que nous avançons.
Sauf un léger embonpoint nui donnait à sa taille, plus grande mais moins svelte qun c Ile île madame d'Har ville, une grâce voluptueuse, Sarah brillait d'un éi ht P ut juvénile; peu de regards pouvaient soutenir le feu trompeur de ses yeux ardoutt et noirs ; ses levres humides cl rougi* (menteuses à demi) exprimaient la résolution ct la sensualité. Le réseau bleuâtre des veines de Ses tempes et de: son cou apparaissait sous la blancheur lactée de sa peau transparente ct line.
La comtesse Mac-Gregor portait une rolie de moire paille sous une tunique de crêpe de la même couleur ; une ; impie couronne de feuilles naturelles de pyrrbus d'uu vert d'émeraude ceignait sa tête cl s'harmoui ait à merveille avec ses bandeaux de cheveux noirs comme de l'encre, et séparés sur son Iront qui surmontait un net aqutlinà narines ouvertes. Celte Coiffure sévère donnait un cachet antique au profil impérieux ct passionné de cette femme.
Be.iucmip de gens, dopes de leur figure, voient une Irrésistible vocation dans le caractère de leur physionomie, l/uu se trouve l’air excessivement guerrier, il guerroie : l’autre rinteur, il rime ; conspirateur, il conspire : politique, il politique ; médicateur, il prêche. Sara h se trouvait, non sans raison, uu air panaitnnent royal; elle dut accepter les prédictions à demi réalisées de la llighmhbc, et persister dans sa croyance à une destinée souveraine.
L’a marquise et Surah avaient aperçu Rodolphe dans le jardin d'hiver, au moment où elles y descendaient; mais le prince parut ne pas les voir, car il se trouvait au détour d’une allée lorsque les deux femmes arrivèrent.
— Le prince est si occupé de l'ambassadrice, dit madame d'Uarville à Sarah, qu'il n’a pas fait attention à .'tous...
— Ne croyez pas cela, ma chère Clémence, répondit h comtesse, qui était tout à fait dans l'intimité de madame dTïarville : le prince m us e au contraire parfaitement vues ; mais je lui ai fait peur... Sa bouderie dure toujours.
— Moins que jamais je comprends sou opiniâtreté à tous éviter : | souvent je h.i ai rcpioché l'étrangeté de sa conduite envers vous... une , ancleuui' amie. « La comtesse Sarah ct moi nous sommes ennemis morleb-.m’a-t-il réj ondu en plaisantant; j’ai fait vœu de ne jamais lui parler ; cl il faut, a-t-il ajouté, que ce vœu soit bien .sacré pour que je me prive de . entretien d'une personne si aimable. » Aus.-i, ma obère Sarah, , toute singulière que ui'ait para celte répoust-, j’ai bien été obligée de j m’eu contenter (1).
(l> L'ainour d« [\otJulph? pour Sarth, et les événements «pii luccéJJrcnt i rct I amour, remontant id'.s-ieft oa dix- boit an», étaient cofnpwlemCDt ipiorét d-.n* h monde, Sarah et RoJo'phe ayant autant d'intérêt l'uu que l'autre à le? ci- ,
— Je vous assure que la cause de cette bronillerie mortelle, demi plaisante, dcmi-séncii-c, est pourianl des plus Innocentes; si un tiers n'y était pas intéressé , depuis longtemps je vous aurais confié ce grand secret... Mais qu'avez-vous donc, ma chère enfant? vous parais sez préoccupe.
— Ce n'est rien... tout à l’heure il faisait si chaud dans la galerie, que j'ui ressenti un peu de migraine; asseyons-nous un moment ici... cela se passera... je l'espère.
— Vous avez raison; tenez, voilà justement un coin bien obscur vous serez là parfaitement à l’abri de ceux que votre absence vu désoler... ajouta Sarah en souriant et en appuyant sur ces mots.
Toutes deux s’assirent sur un divan.
— J’ai dit ceux que votre absence va désoler, ma chère Clémence... Ne me savez-vous pas gré de ma discrétion?
La jeune femme rougit légèrement , baissa la tête et ne répondit rien.
— Combien vous êtes peu raisonnable ! lui dit Sarah d'un ton de reproche amical. N'avcz-vous pas confiance en moi, enfanr? Saus doute enfant : je suis d’un âge à vous appeler ma fille.
— Moi, manquer de confiance envers vous ! dit la marquise à Sarah j avec tristesse; ne vous ai-je pas dit au contraire ce que je n’aurais jamais dû m’avouer à moi-même ?
— A merveille. Eh bien ! voyons... parlons de lui : vous avez donc juré de le désespérer jusqu'à la mort?
— Ah ! s’écria madame d'Uarville avec effroi, que dites-vous?
— Vous ne le connaissez pas encore, pauvre chcre enlant... C’est un homme d’une énergie froide, pour qui la vie est peu de chose. Il a toujours été si malheureux... cl l'on «finit que vous prenez encore plaisir à le torturer !
— Pcnsoz-vons eda, mon Dieu î
— C'est sans le i ouloir, peut-être ; mais cela est... Oh ! si vous saviez combien ceux qu’une longue infortune a accablés sont douloureusement susceptibles et impressionnables? tenez, tout à l’heure, j'ai vn deux grosses larmes rouler dans ses yeux.
— U serait vrai?
— Sans doute... Et rela au milieu d’un bal ; cl cela au risque d’être perdu de ridicule si l’on s'apercevait de cet amer chagrin. Savez-vous qu’il faut bien aimer pour souffrir ainsi... et surtout pour ne pas songer à cacher au mon«!e que l’on souffre ainsi !...
— De grâce, ne me parlez pas de cela, reprit madame d'flarviDe d'un voix émue; vous me faites un mal horrible... Je ne connais que trop celte expression de souffrance à la fois si douce et si résignée... Hélas! c’est la pitié qu’il m'inspirait «|ui m’a perdue... dit involontairement madame d'Uarville.
Sarah parut ne pas avoir compris la portée de ce dernier mot-, et reprit :
— Quelle exagération!... perdue pour être en coquetterie avec un homme qui pousse même la discrétion ct la réserve jusqu’à ne pas sc faire préseuter à votre mari, de peur de vous compromettre ! M. Charles Robert n’est-il pas un homme rempli d'honneur, de délicatesse et de cœur? Si je le défends avec celle chaleur, c’est que vous l'avez connu et surtout vu chez moi, cl qu’i] a pour vous autant de respect que d'attachement...
^ — Je n’ai, jamais douté de ses nobles qualités, vous m’avez toujours dit tant de bien de lui !... Mais, vous le savez, ce soûl surtout ses malheurs qui l'ont rendu intéressant à rocs yeux.
— Et^ombien 11 mérite et justifie ccl intérêt! avoucz-lc. Et puis d’ailleurs comment un si admirable visage no serait-il pas l'image de l'âme* Avec sa haute et belle uille, il me rappelle les preux des temps chevaleresques. Je l'ai vu une fois en uniforme : il était impossible d'avoir un plus grand air. Certes, si la noblesse se mesurait au mérite ct à la figure, au lieu d’être simplement M. Charles Robert, il serait duc et pair. Ne représenterait-il pas merveilleusement bien uu des plus grauds noms de France?
— Vous n'ignorez pas que la noblesse de naissance me touche peu, tous qui me reprochez parfois d’être une républicaine, dit madame d'Uarville eu souriant.
— Certes, j’ai toujours pensé, comme vous, que H. Charles Robert n’avait pas besoin de titres pour être aimable; et nuis quel ta 1er. I ' quelle voix charmante! De quelle ressource il nous a clé dans nos concerts intimes du matin! vous souvenez-voos ? La première fois que vous avez chanté ensemble, quelle expression il mettait daus son duo avec vous ! quelle émotion !...
— Tenez, je vous en prie, dit madame d'Uarville après un long silence, changeons de conversation.
— Pourquoi?
— Cda m'attriste profondément, ce que vous m'avez dit tout à l’heure de son air désespéré.
— Je vous assure que dans l'excès du chagrin, un caractère aussi passionné peut chercher dans la mort un terme à...
—Oh: je vous en prie, taisez-vous ! taisez-vous! dit madame d’Harvnlc en interrompant Sarah, cette pensée m’est delà venue...
Puis, après un assez long silence, la marquise dit :
— Kiwore une fols, parlons d’autre chose... de votre ennemi tror- , aj' 4 t-l-dle avec une gaieté affectée ; parlons du prince, que Je n’a-
vais [mis vu depuis longtemps. Savez-vous qu'il est toujours charmant, quoique presque roi? Toute républicaine que je suis, je trouve qu'il y a peu d'hommes aussi agi cables que lui.
Sa rail jeta à la dérobée un regard scrutateur et soupçonneux sur madame d’Harvillc, cl reprit gaiement :
— Avouez, chère Clémence, que vous êtes très-capricieuse. Je vous ai connu des alternatives d’admiration et d'as cr>ion siugulicrc pour le prince ; il y a quelques mois, lors de son arrivée ici, vous en étiez tellement fanatique , qu'entre nous... j'ai craint un moment pour le repos de votre cœur.
— Criée à vous du moins, dit madame d'Harvillc eu souriant, mon admiration n’a pas été de longue durée ; vous avez si bien joué le rôle d’ennemie mortelle ; vous m’avez fait de telles révélation* sur le prince... que, je l'avoue, l'éloignement a remplacé le fanatisme qui vous faisait craindre pour le repos de mon coeur : repos que votre ennemi ne songeait d'ailleurs guère à troubler; car, peu de temps avant vos révélations, le prince, tout en coulinuaut de voir iminicuicut mon mari, avait presque cessé de m'bouorcr de ses visites.
— A propos ! et votre mari est-il ici ce soir? dit Sarah.
— Non, i! n'a pas désiré sortir, répoudit madame d'Ilarville avec embarras.
— Il va de moins en moins dans le monde, ce me semble?
— Oui... quelquefois il préfère rester chez lui.
La marquise était visiblement embarrassée ; Sarah s'eu aperçut et continua :
— La dernière fois que je l'ai vu, il m’a semblé plus pâle qu’à l'ordinaire.
— Oui... U a été uu peu souffrant...
— Tenez, ma chère Clémence, voulez-vous que je sois franche?
— Je vous en prie ..
— Quand il s'agit de votre mari, vous êtes souvent dans uu état d'anxiété singulière.
— Moi... Quelle folie I
— Quelquefois, en parlant de lui, et ceb bien malgré vous, votre physionomie exprime... mon Dieu! comment vous dirai-je cela?... cl Sarah appuya sur les mots suivants en ayant l'air de vouloir lire jusqu'au fond du cœur de Clémence : Oui, votre physiouomic exprime une sorte... de répugnance craintive...
Les traits impassibles de madame d’Ilarville défièrent d'abord le reard inquisiteur de Sarah : pourtant celle-ci s'aperçut d'un léger tretnlemeut nerveux, mais presque insensible qui agita un iustaulla lèvre inférieure de la jeune femme .
Ne voulant pas pousser plus loin ses investigations et surtout éveiller la défiance de son amie, la comtesse se bâta d'ajouter, pour donuer le change à b marquise :
— Oui, une répugnance craintive, comme celte qu’inspire ordinairement uu jaloux bourru...
A cette interprétation, le léger mouvement convulsif de la lèvre do madame d’Ilaniilc cessa ; elle parut soulagée d'un poids énorme, cl répondit :
— Mais nou, M. d'Harvillc n’est ni bourru ni jaloux... Puis, cherchant sans doute le prétexte de rompre une conversation qui lui pesait, elle s’écria tout à coup : Ali! mon Dieu, voici cet insupportable duc de Luccnay, un des amis de mon mari... Pourvu qu'il ne nous aperçoive pas! D’où sort-il donc? Je le croyais à mille lieues d’ici!
— En effet, on le disait parti pour un voyage d'un an ou deux en Orient ; il y a cinq moi; à peine qu'il a quitté Paris. Voilà une brusque arrivée qui ? dû singulièrement contrarier b duchesse de Lucenay, quoi-
ne le duc ne soit guère gênant, dit Sarah avec un sourire méchant. Ile ne 6era d’ailleurs pas seule à maudire ce fâcheux retour... M. du Sainl-Reroy partagera sou chagrin.
— Ne soyez doue pas médisante, ma chère Sarah ; dites que ce retour sera fâcheux... pour tout le monde... M. de Lucenay est assez désagréable pour que vous généralisiez votre reproche.
— Médisante! non, certes; je ne ««lis en cela qu’un écho. On dit encore que M. de Saiut-Rcmy, modèle des élégants, qui a ébloui tout Paris de son Liste, esta peu près ruiné, quoique sou train diminue à peine ; j] est vrai que madame de Lucenay est puissamment riche...
— Ah ! quelle horreur
— Encore une fois, je ne suis qu'un écho... Ah! mon Dieu! le duc nous a vues. Il vient, il but se résigner. C'c T désolant; je ne sais rien au monde de plus insupportable que cet homme ; IJ est souvent de si mauvaise compagnie, il rit si haut de scs sottises, il est si bruyant qu'il en est étourdissant ; si vous tenez à votre flacon on à votre éventail, défendcz-les courageusement contre lui, car il a encore l inconvéuieut de briser tout ce qu'il touche, et cela de l'air le plus badin et le plus satisfait du inonde.
Appartenant à une des plus grandes maisons de France, jeune encore, d'uuc figure qui n’eût pas été désagréable saus b longueur grotesque et démesurée de son nez, M. le duc de Lucenay joignait à une turbulence et à une agitaliou perpétuelle des éclat? de voix et de rire si retentissants, des propos souvent d’un goût si détestable, dos attitudes d'une désinvolture si cavalière et si inattendue, qu'il fallait à chaque instant se rappeler son nom pour ne pas s’étonner de le voir au milieu de la société la plus distinguée de Paris, et pour comprendre duc l’on tolérât
scs excentricités de gestes et de langage, auxquelles l'habitude avait d'ailleurs assuré une sorte de prescription nu d impunité. Ou le fuyait comme la peste, quoiqu’il ne manquât pas d’ailleurs d’uu certain esnr# ui pointait çà et là à travers b plus inc royable exubérance de paroles, 'était un de ces êtres vengeur-, aux mains desquels on soobailait toujours de voir tomber les gens ridicules ou haïssables.
Madame de Luccuay, une des femmes les plus agréables cl encore des plus à la mode de Paris, malgré scs trente anssounét, avait fait souvent parler d’elle; mais on excusait presque la légèreté de su cunduite en songeant aux insupportables bizarreries de M. de Lucenay.
Un dernier trait de ce caractère fâcheux, c'était une fntempérance et un cynisme d'expression- inouï à propos d'indispositions saugrenues o» d'infirmités Impossibles on absiimc- qu'il s’aimis;iit à vous supposer, a dont il vous plaignait tout haut devant cent [rer-onnes. Parfaitement brave d'ailleurs, et allant au-devant des conséquences de ses mauvaises plaisanteries, il avait donné ou iQçu de nombreux coups d'épée sans se corriger davantage.
Ceci posé, nous ferons retentir aux oreilles du lecteur b voix aigre et perçante de M. de Lucenay, qui, du plus loin qu’il aperçut madame d'Ilarville et Sarah. se mita crier :
— Eh bien ! eh bien ! qu'esl-ee que c’est que ça ? qu’est-ce que je vois là? Comment! la plus jolie femme du bal qui se tient à l'écart, estce que c’est permis? Vaut-Il que je revienne des antipodes pour faire cesser un tel scandale? D’abord, si vous continuez de vous dérober à l'admiration générale, marquise, je crie comme nt» btûlé, je crie à b disparition du plus charmant ornement de cette fête!
Et, pour nérorai-on, M. de Lucenay se jeta pour ainsi dire à b renverse a côté de la marquise, sur le divan ; après quoi H croisa sa jambe gauche sur sa cuisse droite, et prit son pied dans sa main.
— Comment, monsieur, vous voilà déjà de retour de Constantinople! dit madame d'Ilarville en se reculant avec impatience.
— Déjà I vous dites là ce que ma fcimne a pensé, j’en suis sûr; car elle n'a pas voulu m'accompagner ce soir dans ma rentrée dans le monde. Revenez donc surprendre vos amis pour être reçu comme ça !
— C'est tout simple; il vous était si facile du rester aimable... là-bas... dit madame d’Ilarville avec un demi-sourire.
— C’est-à-dire de rester absent, n'est-ce pas? C'est une horreur, c’est une infamie, ce que vous dites là ! s'écria M. de Lucenay en décroisant ses jambes et eu frappant sur son chapeau comme sur un tambour de basque.
— Pour l'amour du ciel, monsieur de Lucenay, ne criez pas si haut et tenez-vous tranquille, ou vous allez nous faire quitter la place, dit madame d Manille avec humeur.
— Quitter b place ! ça serait donc pour me donner votre bras cl aller Lire un tour dans la galerie?
— Avec vous? certainement non. Voyons, je vous prie, ne louchez pas à ce bouquet ; de grâce, laissez aussi cet éventail, vous allez le briser, selon votre habitude...
— Si ce n'est que ça, j'en al cassé plus d’un, allez ! surtout un magnifique chinois que madame de Vaudémonl avait donné à nia fem^e.
En disant ces rassurantes paroles, M. de Lucenay tracassait dan. un réseau de plantes grimpantes qu'il lirait à lui par jietiles secousses. Il finit par les détacher de l'arbre qui les soutenait ; elles touillèrent, et le due s’eû trouva pour ainsi «lire couronné.*
Alors ce furent des éclats de rire si glapissants, si fous, si étourdissants, que madame d'Uarvillc eût fui cet incommode et fâcheux personnage, si elle n’eût pas aperçu M. Charles Robert (le commandant, comme disait madame Tipelel) qui s'avançait à l'autre extrémité de l'allée La jeune femme craignit de paraître ainsi aller à sa rencontre, et resta auprès de M. de Lucenay.
— Dites donc, madame Mac-Gregor, je devais joliment avoir l'air d'un dieu Pan, d une naïade, d'un Sylvain, d un sauvage sous ce feuillage? dit M. de Luccnav en s'adressant à Sarah, auprès de laquelle il alla brusquement s’étaler. A propos de sauvage i! faut que je vous raconte une histoire outrageusement inconvenante... Figurez vous qu’à Otait i...
— Monsieur le duc ! lui dit Sarah d uu ton glacial.
— Eh bien ! non, je ne vous dirai pas mon histoire; je b garde pour madame de Fonlionne que voilà.
C'était une grosse petite lemme de cinquante ans, très-prétentieuse et très-ridicule, dont le menton touchait b gorge, et qui montrait toujours le blanc de ses gros yeux en parlant de son âme, ues langueurs du son âme, des besoins de son àme, des aspirations d - son àrne. Elle portait ce soir-là nn affreux turban d’étoffe de conteur de cuivre, avec un semis de dessins verts.
— Je b garde poor madame de Fonbnnoe, s'écria le duc.
— De quoi s’agit— il donc, monsieur le duc ? dit madame de Fonboone, en minaudant, en roucoulant et en commençant à faire les yeux blancs, comme dit le peuple.
—Il s'agU, madame, d une histoire horriblement inconvenante, indécente et incongrue.
— Ah ! mon Dieu ! Et qui est-ce qui oserait? qui est-ce qui se permettrait ?
— Moi, madame ; ça ferait rougir un vieux Chambortn. Mais je coin nais votre goût... Ecoutcz-moi ça „
— Monsieur !...
LKS MÏSTËHËS Dû PARIS.
— Eh bien, non, vous lie la saurez pas tnou histoire, au fait! parce qu'après lout, vous qui vous mêliez toujours si bien, avec tant de goût, avec tant d élégance, vous avez ce s->iruu tuibau qui, permet tez-moi de vous le dire, i csscrnLIc, ma parole d’houueur, a une vieille tourtiere rongée de vert-do-gr».
El le duc de riiv aux éclats.
— Si vous êtes revenu d'Ori.-ul pour recommencer vos absurdes plaisanteries, qu'on vous pa*se pa ce que vous êtes à moitié fou, dit la grosse foraine irritée, on regrettera fort votre retour, monsieur.
Et elle s’éloigna majestiieu ement.
— U faut que je nu- tienne à quatre pour ne pas aller la décoiffer, cette vilaine précieuse, dit M. de Luccnay, mais je la respecte, elle est ornheliue... Ah! ah! ali!. . et de rire de nouveau. Tiens! M, Charles Hubert ! reprit M. de Luceuav. Je t’ai rencontré aux eaux des Pyrénées.,. e’e-4 tiu éblouissant garçon,’ il chante comme utt cygne. Vous allez voir, marqnisi , comirte je vais l'intriguer. Ygulcz-vous que je vous le pi évente ?
— Tenez-vous eu repos et laisse zhmmis tranquilles, dit Sarah.
Pcodaut que M. Charles Holiert «'avançait leiiiriiu lit, ayant l'air d'admirer Ils fleur* de ia serre, .M. de Luceuay avait innumuvié assez liabiletucnl pour s’emparer du Bacon de Sarah* et il s’occupait eu silence et avec un soin extrême de démantibuler le bouchon de ce bijou.
M. Charles Hubert «'avançait toujours ; sa grande taille était parfaitement propotTintiuéc, ses traits d’une irréproc halle pureté, sa mise d une suprême élégance : cependant son visage, sa tournure manquaient de charme, de grâce, de distinction ; sa démarche était roide et gênée, scs ruaius et se» pieds, gros et vtilg.rres. Lorsqu'il aperçut madame d'iiarviJle, ia régulière nullité de ses traits s’effaça tout à coup sous une exptcroioii de mélancolie profonde beaucoup trop subite pour n'êlrc pa feinte; néanmoins ce semblant était parfait. M. Robert avait l'air si affreuseraeut malheureux, si naturellement désolé lorsqu'il s'approeha de madame il'IhmUe. que celle-ci ne put s’empêcher de songer aux sinistres paroles de Sarah sur les excès auxquels le désespoir aurait pu le porter.
— Eh ! bonjour donc, mon cher monsieur ! lui d:l M. de Luceuav en f arrêtant U passage, je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis notre rencontre aux eaux, altts qn'est-ce que VOUS avez donc? Mais comme vous avez l'air soufTraut !
Ici M. Charles Robert jeta unlotrg et mélancolique regard sur madame d Uarvill -, et répondit au duc, d’uue voix plaiuti veinent accentuée :
— En cflrt, monsieur, je suie* ouflranl...
— .Mon Dieu, mou liieii, hiiis ne pouvez donc pas vous débarrasser de votre pituite, lui demanda M. de Luceuav avec l'air du plus sérieux
tulcrèt.
Lette question était si saugrenue, si absurde, qu’un moment M. Charles Robert resta stupéfait, abasourdi : puis, le rouge de la colère lui montant au Iront, il dit d'une voix terme cl brève a >!. de Luccnay :
— Puisque vous prenez font d’intérêt à ma santé, monsieur, j’espère que vous viendrez savoir demain de me* nouvelles ?
— Comment doue, mou cher monsieur... mais eertainament, j'enverrai... d*t le duc avec hauteur.
M. Charles Lobcrt lit un demi * dut cl s’éloigna.
— Ce qu’il y a de fameux, c’e>t qu'il n’a pas plus de pituite que le Grand-Turc. dit il. de uiccn y en se reu.ersaulde nouveau près de &»rah, à moins que je n'aie de né s;»n< le savoir. Dites donc, madame Mac-Gregor, est-ce qu'il vou# (ait I effet d avoir h pituite, ce monsieur?
Saiaii tourna braquement le dos :i SI. de Luceuav sans lui répondre davantage.
Tou» eccls’éiait passé très rapidement.
Sarah avait hfm ilemcnt contenu un éclat de rire.
JJad 1 un ■ d'Harville avait affreusement souffert « n songeant à l'atroce positiuu d'un Iniiiime qui se voit interpellé si ridiculement devant une femme qu'il aime ; elle cUil épouvantée eu songe, mt qu'un duel pouvait avoir lieu; alors, entraînée par un sentiment de pitié irrésistible, elle w* leva brusqin ment, prit 1c bras île Sarah, rejoignit M. Charles Robert qui ue se pos:é>hit pas de rage, et lui dit tout bas en passant près de lui :
— Demain, à uue heure... jirat...
Puis elle regag u i la gâterie avec 1a comtesse et quitta le bal.
Cil tillHK XVIII.
Tu view bien lord, mon inge !
Rodolphe, en $c rnabiii à cette fête pour remplir un devoir de convenance, voulait aussi lâcher de découvrir si ses craintes au sujcl de madame d Uanille étaient fondées, et si elle était réellement l'iiéroiue du iccit de madame Pipelet.
Après avoir quitté le jardin d'hiver avec b comtesse de ***, Rodolphe avait part onni en vain plusieurs salons, dans l'espoir de reucontrer nudame d UarviJIc seule. U revenait à b serre chaude, lor-que, uu moment arrête sui L première marche de l'escalier, il fut témoin de b scène rapide qui se passa entre madame d liai ville et M. Charles Robert apres Hi détestable plaisanterie du duc de Luccnay. Rodolphe surprit uu échange
de regards très-dgmlkalifs. Un secret pressentiment lui dit que ce grand et beau jeune homme était le cominanoaut. Voulant s'en assurer, il rentra dans b galerie.
foc valse allait commencer; au bout de quelques minutes, il vit M. Charles Robert debout daus dans l'embrasure d une porte. Il paraissait doublement satisfait, et de sa réponse à M. de Lucenav (M. Charles Robert était fort brave, malgré scs ridicules), et du rendez-vous que lui avait donué madame d Uanillr pour le leudeuuin, bien certain celle fois qu’elle n’y manquerait pas.
Rodolphe alla trouver Murph.
— Tu vois bien ce jeune homme blond, au milieu de ce groupes là-bas ?
— Ce grand monsieur qui a l'air si content de lui-même ? Oui, monseigneur.
— Tâche d’approcher assez près de lui pour pouvoir dire tout bas, sans qu'il te voie et de façon à ce que lui seul t’entende, ces mots ; « Tu viens uieu lard, mon ange ! »
Le squire regarda Rodolphe d'un air stupéfait
— Sérieusement, monseigneur?
— Sérieusement. S'il se retourne à ces mots, garde ce magnifique sang-froid que j'ai si souvent admiré, afin que ce monsieur ne puisse découvrir qui a prononcé tes paroles.
— 4e n'y c umtw ■ends rien, monseigneur : mats j'obéis.
Le digne Mm pli, avant h fin de b valse, était parvenu à se placer immédiatement derrière M. Charles Robert.
Rodolphe, parfaitement posté pour ue rien perdre de l'effet de cette expérience, suivit attentivement Murph des yeux ; au bout d'une seconde, 31. Charles Robert se retourna brusquement d’un air slU|»éfait
Le squire, impassible, ue sourcilla pas; certes, ce grand liotuinc • luuve, d'une ligure imposante et grave, fut le dernier que le commandant soiipçouna d'avoir prononcé ces mots, qui lui i.ip|'ebienl le désagréable quiproquo dont madame Pipelet avait été là cause et l'héroinc
La valse Unie, Murpb revint trouver Rodolphe.
— Eh bien, monseigneur, ce jeune homme s'est retourné comme si je l avais mordu. Ces nuits août donc magiques ?
— Ils sont magiques, mon vieux Murph ; ils m'ont découvert ce que je voulais savoir.
Rodolphe n'avait plus qu'à plaindre madame d'Har* il!e d’une erreur d'autant plus dangereuse qu'il pressentait vaguement que Sarah eu était complice ou coniklenle. A eette découverte, il ressentit un coup donhuil eux ; il ue douta plus de b came des chagrins de II. d'ilarville, qu’il aimait ieudrenieul ; la jalousie les causait sans doute ; sa femme, douée de qualités charmante . se sacrifiait à un homme qui ne le méritait pas. Maître d'un secret surpris par hasard, incapable d'en abuser, ue pouv ant rien tenter pour éc lairer ma-bine d IJ ar ville, qui d'ailleurs cédait à l'eutraînement aveugle de b passion, Rodolphe se voyait condamné à rester le témoin impassible de la porto de celte jeune femme.
Il fut tiré oe ces réflexions par 31. de Gratin.
— S» Votre Altesse veut m'accorder un moment d’entretien dans le petit salon du fond, où il n'y a personne, j’aurai l'honneur de lui rendre compte des renseignement qu'elle m’a ordonne de prendre.
Rodolphe suivit Al. de Grauu.
< — - La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rapporter les initiales N cl L est madame la dur-lit s <• de Lucenav, liée de Noir-mont, dit le baron, elle n’est pi Ici ce soir. Je viens de voir son mari» 31. de Lucenay. parti il y a cinq mois pour uu voyage d’Oricut qui devait durer plus d’une année; il est revenu subitement U y a deux ou trois jours.
Ou se souvieut que, dans sa visite à la maison de b rue du Temple, Rodolphe avait trouvé, sur le palier même de l'appartement du charlatan César Bradamanti, un mouchoir trempé de larmes, richement garni de dentelles, et dans l'angle duquel il avait remarqué les lettres N et L surmontées d’uue couronne ducale. D’après son ordre, mais ignorant ces circonstances. M. de Graun s'était informé du nom des duchesses actuellement à Paris, et il avait obtenu les renseignements dout nous venons de parler.
Rodolplie comprit tout.
U n'avait aucune raison de s'intéresser à madame de Luccnay, mais il ne put s'empêcher de frémir en songeant que si elle avait reeUement rendu visite au charlatan, ce misérable, qui n’était autre que l’abbé Po- Uduri, possédait le nom de cette femme, qu’il avait bit suivre par Tortillard, et qu’il pouvait affreusement abuser du terrible secret qui mettait 1a duchesse dans sa dépendance.
— Le hasard est quelquefois bien singulier, mottscigueur, reprit M. de Graûn.
— Comment cela?
— Au moment où M. de Graugeneuvc venait de me donner ces renseignements sur monsieur cl sur madame de Luccuay, en ajoutant assez malignement que le retour imprévu de M. de Lurenay avait dû contr arier beaucoup b duchesse et uu fort joli jeune homme, le plus merveilleux ëiéçant de Péris, le vicomte de Saini-Rcmi, M. l'ambassadeur m’a demande si je croyais que Votre Altosse lui permettrait de lui présenter le vicomte, qui se trouve ici; il vient d’étre attaché à b lég.uion de Gerolsleiu, et il serait trop heureux de cette occasion de foire sa cour à votre Altesse,
Rodolphe ne put réprimer un mouvemcot d’impatience, et dit :
— Voilà qni m'est infiniment désagréable... mais je ne puis refuser... Le vicomte salua profondément et se relira.
Allons, dites au comte «le '** de me présenter M. de Salnt-Remy. Rodolphe était trcs-physionumijtc, cl sujet ides sympathies ou à des
Malgré sa mauvaise humeur, Rodolphe savait trop son métier de aversions presque toujours justifiées. Apres le peu de mots échangés prince pour manquer d'affabilité dans cette occasion. D'ailleurs, l'on don- avec* M. de Saint-Rcmv, sans pouvoir s’eu expliquer la cause, il éprouva ih.il il. de Sainl-Rcmy pour amant à la dm -liesse de Luceuay, et cette pour lui une sorte d éloignement involontaire. Il lui trouvait quelque circonstance piquait assez la curiosité de Rodolphe. chose de perfidement rusé daus le regard, et uue physionomie dange-
Le vicomte de Saiiil-Hcmy s’approcha, conduit par le comte de '**. relise.
M. de iSaint-Remy était uu clianu.iiit jeune homme de viugt-einq ans, ^
mince, svelte, de la tournure la plus distinguée, de la physionomie la plus Nous retrouverons M. de Saînt-Remv dans des circonstances qui coua venante ; il avait le teint fort brun, mais de Ce brun velouté, irauspareut traceront bien terriblement avec la brillante position qu'il occupait lors et couleur d'aealve* remarquable dans les portrait? de IleHtto s ses cbe- «Je sa prétetrtalion à IlodoiplM ; ton jugera de te réalité des ptwnli* veux noir? à reflet bleuâtre sépares par une raie au-dessus de la tempe ment* de ce dernier.
gauche, très-lisses sur le irout, se bouclaient autour de son visage, et
laissaient à peine voir le lobe incolore des oreilles ; le noir Jouté Je ses Cette présentation terminée, Rodolphe, réfléchissant aux bizarres renpruncUc* se découpait brillamment sur le «lobe de l’œil, qui, au lieu contres que le hasard avait amenées, descendit au jardin d'hiver. L'heure d être blanc, se nacrait de cette nuance legcremenl azurée qui donne du souper était arrivée, les salons devenaient presque déserts : le lien le !‘U regard d s Indiens une expression si charmante. Par un caprice d? plus reculé de la serre chaude se trouvait au boni d’un massif, à l'angle la nature, l'épaisseur soyeuse de sa moustache contrastait avec lin» de deux murailles qu'un énorme bauanieri entoure Je plantes grimpan* herbe juvénilité de son menton et de ses joues, aussi unies que celles tes, cachait presque entièrement : une petite porte de service, masquée d’une jeune fille ; il portait par coquetterie une cravate de satin noir par le treillage, et conduisant*! la salle du buffet par un long corridor, très-basse, qui laissait voir l'attache dégante de son cou, digne du jeune était restée eutr' ‘ouverte, non loin de cet arbre feuillu# flûleur antique. Abrité par ce paravent de verdure, Rodolphe s'assit en cet endroit. Il •
Une seule perle rattachait les Jougs plis de sa cravate, perle d’un prix était depuis quelques moments plongé dans une rêverie profonde, lorsinestimable par sa grosseur, la pureté de sa forme et l'éclat de son orient, que sou nom, prononcé par uue vois bien connue, le fit tressaillir, ti vif qn'unc opale u’cdt pas été plus splendidement irisée. D'uu goflt par- Sa rat, assise de l’autre côté du massif qui cachait entièrement Ro-
£iit, la mise de M. de S iint-Remy s'h .rmouisait à merveille avec ce bijou dolphe, causait en anglais avec son frère Tdm.
d’une magnifique simplicité. Tom était vêtu de noir. Quoiqu’il n'eût que quelques années de plus
On u«: pouvait jamais oublier la ligure et la personne de M. de Saiut- que Sar.ib, scs cheveux étaient presque blancs ; son visage annonçait licmy, laul il sortait du type ordinaire des élégants. mie volonté froide* nuis opiniâtre . Bon ftCCOttt était bref ri tranchant
Son luxe de voilure et de chevaux était extrême ; grand et beau joueur, sou regard sombre, sa voix creuse. Cel homme devait être rongé par uu le total de sou livre de paris de course s'élevait toujours annuellement à grand rhagiin ou par une grande haine, deux ou trois mille louis. Ou citait sa maison de la rue de Ch dllot comme Rodolphe écouta attentivement l'entretien suivant : un modelé d'élégante somptuosité ; ou faisait chez lui une, chère exquise, l.a marquise est allée un ioManl au ba! du baron de Nerval : elle
et ensuite ou jouait un jeu d'enfer, où il perdait souvent des sommes s’est licurcuscment retirée sms pouvoir parler à Rodolphe, qui la rher-
cousidérabics avec l'insouciance la plus hospitalière 49 pourtant on sa- ehail : car je crains toujours l'influence qu'il exerce sur elle, influente vait certainement que le patrimoine du vicomte était dissipé depuis long- que j'ai eu tant de peine à combattre cl à détruire en partie. Enfin cette temps. rivale, que j'ai toujours redoutée par pressentiment, et qui plus lard
Pour expliquer scs prodigalités incompréhensible!-', les envieux ou les pouvait tant gêner mes projets.... cette rivale sera perdue demain.... mécbauh pai Lient, ainsi que l'avait fort Sarah, des grand* biens Je la Kcoulez-moi, ceci est grave, Tom...
duchesse de Luccnay ; mais ils oubliaient qu'à part la vilité de cette sup- — Vous vous trompez, jamais Rodolphe n’a songé à la marquise,
position, M. de Luceuay avait naturellement un contrôle sur la fortune — Il est temps maintenant de vous aouucr quelques explications à ce
de su femme, et que M. de Saint-Remy dépensait au moins ôO.OftO deux sujet... Beaucoup de choses se sont passées pendant votre dernier ou 2 tX >. 000 francs par an. D’autres parlaient d'usuriers imprudents, car voyage... et, comme il faut agir plus tôt que je ne pensais... ce sol.
M. do Saiut-Remy n'.i [tendait plus d héritage. D’autres, enfin, le disaient même, en sortant d'ici, cet enlretieu est indispensable... Ileureus ukul, trop heureux sur le turf (i), et parlaient tout bjs d mtndlIMin et de iiou» sommes seuls.
jockey t corrompus jar lui pour faire perdre les chevaux contre lesquels — Je vous écoule.
d avnli parié beaucoup d'argent... mais le plus grand nombre des gens — Avant d'avoir vu Rodolphe, cette femme, j’en suis sûre, n'avait
du monde s'inquiétaient peu des moyens auxquels M. de Saint-Remy avait jamais aimé... Je ne sais pour quelle raison elle éprouve un iuv im ;Me recours pour subvenir à son faste. éloignement pour son mari, qui l'adore. Il y a là uu mystère que j'ai \ oiilu
Il appartenait par sa naissance au meilleur et au plus grand monde ; eu vain pénétrer. Ij présence de Rodolphe avait excité dans le cœur de il était gai, brave, spirituel, bon compagnon, facile à vivre; il donnait Clément e mille émotions nouvelles. J'étouffai cet amour liaissaul par d« s <T excellents dîners de arçons* et lexill ensuite tous les enjeux qu’on révélations accablantes sur le prince. Mais le besoin d’aimer ét II lui proposait . Que fallait-il de plus ? chez b marquise ; rencontrant chez moi ce Charles Robert, elle a été fiap-
Lcs femmes l'adoraient . 011 uomhrait à peine ses triomphe? de toutes péedesa beauté, frappée comme ou Test à la vued’un tableau; cet ht» - ne sorte»; H était jeune et beau, galant et magnifique dans toutes les occa- e?l malheureusement aussi niais que. beau, mais il a quelque chose «le sions où un homme peut l’être avec des femmes du monde; enfin, Ton- touchant dans le regard. J'exaltai la noblesse de son àtne, I élévation «le goueinenl était tel, que l'obscurité dont il entourait b source du Pactole son caractère- Je savais b bonté* naturelle de madame d’Ilar • illo ; je co* où il puisait à pleines uiaius jetait même sur .ci vie un certain charme lorai M. Robert des malheurs les plus intéressants : ÿî lui reeo nuiandal mystérieux ; ou disait, en souriant insoucieusement : « Il faut que cc d’être toujours mortellement triste, de ne procéder que par soupirs et diable de Saint-Hemy ait trouvé la pierre philosophale ! b par hélas ! et avant toutes choses de parler peu. Il a suivi mes conseils.
Eu apprenant qu'il s’était bit attacher à la légaiiou de France près Grâce à son talent de chanteur, à sa figure, cl surtout à sou apparence le grand-duc de Gerulsleln, d'autres personnes avaient pensé que M. de do tristesse incurable, il s’est fait à peu près aimer de madame d ilw- Saiul-Remy voulait faire une retraite honorable. ville, qui a ainsi donné le change à ce besoin d’aimer que la vue de Ro-
Le comte de **’ dit à Rodolphe, eu lui présentant M. de Saint-Rcmy ; dolphe avait seule éveillé eu cite. Comprenez-vous, maintenant?
— J 'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. le vicomte de Saint- — Parfaitement ; continuez.
Ilcrny, attaché à b légation de Gerolslein. — Robert et madame d'Harviltc ne se voyaient intimement «jue ch /
Le vicomte salua profondément, et dit à Rodolphe : moi ; deux fois b semaine nous faisions de b musique à nous trois, le
— ■ Votre Altesse daiçncra-t-ello excuser l’impatience que j’éprouve matin. Le beau ténébreux soupirait, disait quelques tendres mois à voix de:* lui (aire ma cour? J ai peut-être eu trop bâte de jouir d uo honneur b. ssc . il glissa deux ou trois billets. Je rraign.ii- encore plus sa prose auquel j 'attachais tant de prix. que ses paroles ; mal? une femme est toujours indulgente pour les prre
— Je serai, monsieur, très-satisfait de vous revoir à Ccrolstcin... micros déclara lions qu'elle reçoit ; celles de mon protégé ne lui nuisi-
Comptcz-vous y aller bientôt? rem pas ; l'important pour lui était d'obtenir un KBdCMMK, Cette p<;-
— Le séjour de Votre Altesse à Paris me rend moins empressé de* litc marquise avait plus de priucipes que d'an» mr, ou plutôt elle 0 ‘avait
partir. ' [‘as assez d'amour pour oublier ses principes... A son insu, il existait
— Le paisible contraste de nos cours allemandes vous étonnera beau- toujours au fond de son cœur uu souvenir <J<- Rodolphe qui veillait pour
coup, monsieur, habitué que vous êtes à la vie de Paris. ’ | ainsi dire sur elle ci combattait ce faible penchant pour M. Charles Ro-
— J’ose assurer à Votre Altesse que b bienveillance qu'elle daigne bert... penchant beaucoup plus factice que réel... mais eulreteuu par
me témoigner, et qu’elle voudra peut-être bien me continuer, m'empè- son vif intérêt pour les malheurs imaginaires de M. Ourles Robert, cl clicraU seule de jamais regretter Paris. ! par l'exagération incessante de mes louanges à l'égard de cet Apollon
— il ne dépendra pas de moi, monsieur, que vous pensiez toujours sans cervelle. Enfin, Clémence, vaincue par l'air profondément désespéré
alliai pendant le temps que vous passerez à Cerobtein. j de s«»n malheureux adorateur, se décida un joui à lui accutder te n*n-
Lt Rodolphe fit uue légère inclinaison de tête qui annonçait à M. de dez-vous si désiré- Soint-llcmy que la présentation était terminée. 1 — Vous avait-elle donc faite sa confidente?
I Kilo m'avait avoué son attachement pour Charles Robert, '«ulà
tout. Je ne Üs rien pour eu savoir davantage ; ctla m’eût gênée... Mais
(1 ) Turf, lerrtio de courte où r’engagr.nt tu ptru
lui, ravi de bonheur ou plutôt d'orgueil, me lit part de son bonheur, sans iik- dire pourtant le jour ni le lieu du rendez-vous.
— Comment lavez-vous connu ?
— Karl, par mon ordre, alla le lendemain et le surlendemain de trèsboooe heure s‘embusqu&- à la porte de M. Ilohert et le suivit. Le second Jou-, vers midi, uotre amoureux prit en fiacre le chemin d'un quartier perdu, rue du Temple... I) descendit dans uue maison de mauvaise apparence ; il y resta uue heure et demie environ, puis s'eu alla. Karl attendit longtemps pour voir si personne ne sortirait après Charles Hubert. Personne ne sortit : la marquise avait mauqué à sa promesse. Je le sus le lendemain par l'amoureux, aussi courroucé que désappointé. Je lui conseillai de redoubler de désespoir. La pitié de Clémence s'émut encore ; nouveau rendez-vous, mais aussi vain que le premier. Une dernière fois cependant elle vint jusqu'à la porte : c était un progrès. Vous voyez combien cette femme lutte... Et pourquoi ? parce que, j en suis sûre, cl c’est ce qui cause uia haine, elle a toujours au fond du cœur, et à sou insu, une pensée |H»ur Rodolphe, qui semble aussi la protéger. Enfin, ce soir, lu marquise a donné à ce Robert un rendez-vous pour demain ; celte fois, je n'en doute pus, elle s'y rendra. Le duc de Lucenay a si grossièrement ridiculisé ce jeune homme, que b marquise, bouleversée de l'bunùUaiion de sou amant, lui a accordé par pitié ce qu'elle ne lui eilt pcut-Vlrc pas accordé sans cela. Celte fois, je vous le répète, elle tiendra sa promesse.
— Quels sont vos projets ?
— Celte temme obéit à une sorte d'intérêt charitable exalté, mais non pas à l’amour ; Ourles Robert est si peu fait pour comprendre la délicatesse du sentiment qui, ce soir, a dicté la résolution de la marquise, que demain il voudra profiter de ce rendez-vous, et il sc perdra complètement dans l’espr it de Clémence, qui se résigne à celte compromettante démarche mus entrainement, sans passion et seulement par pitié. En un mot, je n’en doute pas, elle se rend là pour laire acte ae courageux intérêt, mais parfaitement calme et bien sûre de ne pas oublier un moment ses devoirs Le Charles Robert ne concevra pas cela, la marquise le prendra en aversion ; et, son illusion détruite, elle retombera sous l'influence de ses souvenirs de Rodolphe, qui, j'en suis sûre, couvent toujours au fond de son cœur.
— Eh bien ?
— Eh bien, ie veux qu'elle soit à jamais perdue pour Rodolphe. Il aurait, je u'eu doute pas, moi, trahi tôt ou tard l’amitié de M. d'Har- 'ille en répondant à I amour de Clémence; ruais il prendra celle-ci en horreur s'il la sait coupable d une faute doot il n'aura pas été l'objet ; c’est un crime impardonnable pour un homme. Enfin, prétextant de l'affection qui le lie à M. d'Ilarvillc, il lie reverra jamais cette femme, qui aura si indignement trompé cet ami qu'il aime tant.
— C'est donc le mari que vous vouiez prévenir ?...
— Oui. cl ce soir même, sauf votre avis, du moins. D'après ce que m’a dit Clémence, H a de vagues soupçons, sans savoir sur qui les fixer. Il est niiuuil, nous allons quitter le bal ; vous descendiez au premier café venu, vous écrirez à M. d llarvillc que sa femme sc rend demain, à une heure, rue du Temple, n° 17, pour une entrevue amoureuse. Il est jaloux : il surprendra Clémence : vous devinez le reste !
— C'cat uue abominable action, dit fnmlcmcut le gentilhomme.
— Vous êtes scrupuleux, Tom ?
— Tout à l'heure je leral ce que vous désirez ; mais je vous répète que c’est une abominable action.
— Vous consentez néanmoins ?
— Oui... co soir M. d'Ilarvillc sera instruit de tout. El... mais... il me semble qu’il y a quelqu’un là, derrière ce massif! dit tout à coup loin cii s'interrompant et en parlant à voix basse. J’ai cru entendre remuer.
— Voyez donc, dit Sarali avec inquiétude.
Tom se le\a. fit le tour du massif, et ne vit personne.
Rodolphe veuail de disparaître par la petite porte dont nous avons
parlé.
— Je inc suis trompé, dit Tom en revenant, il o’y a personne.
— C’est ce qu’il me semblait...
— Ecoutez, Sarali, je ne crois pas cette femme aussi dangereuse que vous le pensez pour l’avenir de votre projet ; Rodolphe a certains principes qu'il ti'ciifrcindra jamais. U jeune fille qu’il a conduite à celle ferme, il y a six semaines, lui déguisé en ouvrier ; celte créature qu'il entoure ue soins, à laquelle on donne une éducation choisie, cl qu’il a été visiter plusieurs ibis, m'inspire des craintes plus foudees. Nous ignorons qui elle est, quoiqu’elle semble appartenir à une classe obscure de li société. Mais la rare beauté dont elle est douée, dit-on, le déguiscmeul que Rodolphe a pris pour la conduire dans ce village, l'intérêt croissant qu'il lui porte, tout prouve que cette affection n'csl pas sans importance. Aussi j ai été au-devant de vos désirs. Tour écarter cet autre obstacle, plus réel, je crois, il a fallu agir avec une extrême prudence, nous bien renseigner sur les gens de la ferme Cl les habitudes de celle jeune tille... Ces renseignements, je les ai ; le moment d'agir est venu ; le hasard m'a renvoyé cette horrible vieille qui avait garde mon adresse. Ses relations avec des gens de l’espèce du brigand qui nous a attaqués lors de notre excursion dans la Cité nous serviront puissamment. Tout m prévu... il n’y aura aucune preuve contre nous... El d'ailleurs, si celle créature, comme il y parait, apparlii nt à ta cLsso
ouvrière, elle n'hésitera pas entre nos offres et le sort même lui liant qu’elle peut rêver, car le prince a gardé le plus profond incognito. Enfin demain celte question sera résolue, sinon .. nous verrons...
— Ces deux obstacles écartés... Tom... alors notre grand projet...
— Il offre des difficultés, mais il peut réussir.
— Avouez qu'il aura une heureuse chance de plus, si uous le vécut ont au moment où Rodolphe sera doublement accablé par le scandale delà conduite de madame d'Harvilie et par la disparition de cette créature i laquelle il s'intéresse tant.
— Je le crois... Mais si ce dernier espoir nous échappe encore... alors je serai libre... dit Tom en regardant Sarah d un air sombre.
— Vous serez libre !...
— Vous m* renouvellerez pins les prières qui, deux fois, ont malgré moi suspendu ma vengeance ! Puis, montrant d’un regard le crêpe qui entourait son chapeau cl les gants noirs qui cnfouraicnl scs mains, Tuai ajouta, en souriant d'un air sinistre : J'attends toujours, moi... Vous savez bien que je porte ce deuil depuis seize ans... et que je ne le quitterai que si...
Sarali, dont les traits exprimaient une crainte involontaire, sc h&u d'interrompre son frère, et lui dit avec anxiété :
— Je vous dis que vous serez libre... Tom... car alors cette confiance profonde qui jusqu'ici m’a soutenue dans des circonstances si diverses, parce quelle a etc justifiée au delà de la prévision humaine... m’aura tout à fait abandonnée. Mais jusque-là il n’est pas de danger si mince en apparence que je ne veuille écarter à tout prix... Le succès dépeud souvent des plus petites causes... Des obstacles peu graves peutêtre se trouvent sur mon chemin au moment où j’approche du but ; je veux avoir le champ libre, je les briserai. Mes moyens sont odieux, soit !... Ai-jc été ménagée, mol ? s'écria Sarah eu élevant involontairement la voix.
— Silence ! on revient du souper, dit Tom. Puisque vous croyez utile de prévenir le marquis d'Ilarvillc du rendez-vous de demain, («rions... il est lard.
-- L’heure a^icée de la nuit à laquelle lui sera donné cet avis en prouvera l’impomncc.
Tom et Sarah sortirent du bal de l'ambassadrice de ***