‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 38 sur 174 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le » rend ex- vous.

Voulant à tout prix avertir madame d'Harvilie du danger qu'cite courait, Rodolphe, parti de l'ambassade sans attendre la fin de l'cnti clieo de Tom et de Sarah, ignorait le complot tramé par eux contre Flcur-dc- Marie cl le péril imminent qui menaçait cette jeune fille.

Malgré son zèle, Rodolphe ne put malheureusement sauver la marquise, comme il l’espérait.

Celle-ci, en sortant de l’ambassade, devait par convenance paraître un moment chez madame de Nerval ; mais, vaincue par les émotious qui l’agitaient, madame d’Ilarvillc n’eut pas le courage d'aller à celle seconde fête, et rentra chez elle.

Ce contre-temps perdit tout.

M. de Graùn, ainsi que presque toutes les personnes de la société de la comtesse ***, était invité chez madame de Nerval. Rodolphe l'v conduisit rapidement, avec ordre de chercher madame d’Ilarvillc dans le bal, et de la prévenir que le prince, désirant lui dire le soir même quel-

3 ues mots du plus grand intérêt, se trouverait à pied devant l'hôtel 'llarvillc, et qu’il s approcherait de la voilure de la marquise pour lui parler à sa portière pendaut que scs gens attendraient l'ouverture de U porte cochèrc.

Apres beaucoup de temps perdu à chercher madame d’Uarvillc dan* ce bal, le baron revint... Elle n’y avait pas paru.

Rodolphe fut au désespoir ; il avait sagement pensé qu’il fallait avant tout avertir la marquise de la trahison doot on voulait la rendre victime ; car alors b délation de Sarah, qu’il ne pouvait empêcher, passe - ! rail pour une indigne calomnie. Il était trop tard... cette lettre infâme était parvenue au marquis à une heure après minuit.

Le lendemain matin, M. d’Harvilie se promenait lentement dans sa chambre à coucher, meublée avec une élégante simplicité et seulement ornée d’une panoplie d’armes modernes et d’une étagère garnie de lirres.

1 Le IU n'avait pas été défait, pourtant la courte-pointc de soie p«n- ! dait en lambeaux ; une chaise cl une petite table d'ebene à pieds ion j étaient renversées près de la cheminée ; ailleurs on voyait sur le tapis | les débris d'uu verre de cristal, des bougies à demi écrasées et un Ibnv | beau à deux branches qui avait roulé au loin.

Ce désordre semblait causé par une lutte violente , M. d'Harvilie avait trente ans environ, une figure mAle et caractérisé,

' d'une expression ordinairement agréable et douce, mais alors contrai:-

fée, pâle, violacée; il portait ses habits de la veille; son cou était nu, sou gilet ouvert; sa chemise déchirée paraissait tachée çà et Là de quelques gouttes de sang ; ses cheveux bruns, ordinairement bouclés, retombaient roides et emmêlés sur son iront livides.

Après avoir encore longtemps marché, les bras croisés, la tête basse, le regard fixe et rouge, M. d’Harville s'arrêta brusquement devant son foyer éteint, malgré b forte gelée survenue pendant la nuit. Il prit sur le marbre de la cneminée cette lettre, qu’il relut, avec uue dévorante atlcutiou, à la clarté blafarde de ce jour d’hiver :

« Demain, à une heure, votre femme doit se rendre rue du Temple, « n" 17. pour une amoureuse entrevue. Suivez-la, et vous saurez tout... ■ Ueurcux époux ! »

A mesure qu'il lisait ces mots, déjà tant de fois lus pourtant... ses lèvres, bleuies par le froid, semblaient convulsivement épeler lettre par lettre ce funeste billet.

A ce moment la porte s’ouvrit, un valet de chambre entra.

Ce serviteur, déjà vieux, avait les cheveux gris, une ligure honnête et bonne.

Le marquis retourna brusquement la tête sans changer de position, tenant toujours la lettre entre ses deux mains.

— Que veux-tu? dit-il durement au domestique.

Celui-ci. au lieu de répondre, coutemplait d’un air de stupeur douloureuse le désordre de h chambre; pub, regardant attentivement son maître, il s’écria :

— Du sang à votre chemise... Mon Dieu ! mon Dieu! monsieur, vous vous serez blessé! Vous étiez seul, pourquoi ne m avez-vous pas sonné comme à l'ordinaire, lorsque vous avez ressenti les...?

— Va-t’en !

— Mais, monsieur le marquis, vous n'y penses pas, votre feu est éteint, il lait ici un froid mortel, et surtout apres votre...

— Te lairas-tn? laisse-moi !

— Mais, monsieur le marquis, reprit le valet de chambre tout tremblant, vous avez donné ordre à M. Doublet d'être ici ce matin à dix heures et demie; il est dix heures et demie, et il est là avec le notaire.

— C’est juste, dit amèrement le marquis en reprenant son sang-froid. Quand on est riche, il but songer aux affaires. C'est si beau, la fortune !..

Puis il ajouta :

— Fais entrer M. Doublet dans mon cabinet.

— Il y est, monsieur le marquis.

— Donne-moi de quoi m’habiller. Tout à l’heure je sortirai.

— Mais, monsieur le marquis...

— Fais ce que je te dis, Joseph, dit M. d Harville d’un ton plus doux.

Puis il ajouta :

— Est-ou déjà entré chez ma femme?

— Je ne crois pas que madame b marquise ait encore sonné.

— On me préviendra dès qu'elle sonnera.

— Oui, monsieur b marquis.

— Dis à Philippe de venir t'aider ; tu n’en finiras pas !

— Mais, monsieur, attendez que j'aie un peu rangé ici, répondit tristement Joseph. On s'apercevrait de ce désordre, et Ion ne comprendrait pas CO qui a pu arriver celle nuit à monsieur le marquis.

— Et si l'on comprenait... ce serait bien hideux, n’esl-ccpas? reprit M. d'Ilar ville d’un ton de raillerie douloureuse.

— Ali! mousieur. s'écria Joseph, Dieu merci, personne ne se doute...

— Personne?... Non* personne ! répondit le marquis d’un air sombre.

Pendant que Joseph s occupait de réparer le désordre de la chambre

de sou maître, celui-ci alla droit à h panoplie dont nous avons parlé, examina attentivement pendant quelques minutes les armes qui b composaient, fil un geste de Satisfaction sinistre, et dit à Joseph :

— Je suis sûr que tu as oublié de faire nettoyer mes fusils qui sont là-haut dans mon nécessaire de chasse?

— Monsieur le marquis oe m'en a pas parlé... dit Joseph d’un air étonné.

— Si, mais tu l'as oublié. *

— Je proteste à monsieur le marquis.,.

— Ils doiveut être dans un bel état !

— Il y a un mois à peine qu’on les a rapportés de chez l’armurier.

— Il n'importe ; dès que jie serai habillé, va me chercher ce nécessaire, j'irai peut-être à b chasse demain ou après, je veux examiner ccs fusils.

— Je les descendrai tout à l'heure.

La chambre remise en ordre, un second valet de chambre vint aider Joseph.

Lu toilette terminée, le marquis entra dans le cabinet où l'attendaient M . Doublet, son intendant et un clerc de notaire.

— C’est Pacte nue l’on vient lire à monsieur le marquis, dit l'intendant ; il ne reste plus qu'à le signer.

— Vous l’avez lu, monsieur Doublet?

— Oui, mousieur le marquis.

— En ce cas, cela suffit... je signe.

H signa, le clerc sortit.

— Moyennant cette acquisition, monsieur le marquis, dit M. Doublet d’un air triomphant, votre revenu financier, en belles et bonnes terres, ne va pas & moins de 126,'W) francs en sacs. Savez-vous que cela est rare, monsieur le marquis, un reveuu de 120,000 n ains en terres?

— Je suis un homme bien heureux, n’esl-ce pas, monsieur Doublet? 126,000 francs de rente eu terres! il n’y a pas de félicité pareille !

— Sans compter le portefeuille de monsieur le marquis;... sans compter...

— Certainement, et sans compter... tant d'autres bonheurs encore !

— Dieu soit loué! monsieur le marquis, car il ne vous manque rien : jeunesse, richesse, bonté, santé... tous les bonheurs réunis, eufia: et parmi eux, dit M- Doublet en souriant agréablement, ou plutôt à leur tête, je mets celui d’être l'époux de madame la marquise et d’avoir une charmante petite fille qui ressemble à uu chérubin.

M. d’Harville jeu un retard sinistre sur l'iuindant.

Nous renonçons à peindre l'expression de sauvage ironie avec laquelle il dit à M. Doublet, eu lui frappant familièrement sur l'épaule :

— Avec 126,1)00 francs de rente . en terre et une femme comme la mienne... et un enfant qui ressemble à un chérubin... U ne reste plus rien à désirer, n est-ce pas?

— Eh ! eh ! monsieur le marquis, répondit naïvement l'intendant, il reste à désirer de vivre le plus longtemps possible, pour marier mademoiselle voire tille et être grand-père. Arriver à être grantl-perc, c'est cé que je souhaite à monsieur le marquis, comme à madame la marquLe d'être grand' mère et arrière-grand’nière.

— Ce bon monsieur Doublet, qui songe à Philéinon et Baucis. Il est toujours plein d’à-propos.

— M. Ic m.irtpiis est trop bon- Il n’a rien à m'ordonner?

— Rien. Ah ! si. [►ourlant. Combien avez-vous en caisse?

— 10,300 et quelques fiancs pour le courant, monsieur le marquis, sans compter l'argent déposé à la Banque.

— Vous m’apporterez ce matin 10,000 francs en or, et vous les remettrez à Josvph si je suis sorti.

— Ce matin?

— Ce matin.

— Dans une heure les fonds seront ici. Monsieur le marquis n'a plus rien à me dire?

— Non, monsieur, Doublet.

— 126,(MN) francs de rente en sacs, en sacs! répéta l'intendant en s’en allant. C’est un beau jour pour moi que celui-ci; je craignais tant que cette terme si à notre convenance ne nous échappât!... Votre serviteur, monsieur le marquis.

— Au revoir, monsieur Doublet.

A peine l’intendant fut-il sorti, que M. d'Harville tomba sur un fauteuil avec accablement; il appuya ses deux coudes sur son bureau, et cacha sa figure dans ses mains.

Pour la première fois depuis qu'il avait reçu la lettre fatale de Sarali, il pot récurer.

— Oh! disait-il, cruelle dérision de la destinée qui m'a fait riche!...

Que mettre dans ce cadre d'or, maintenant? Ma honte ! l'infamie de Clémence!... infamie qu'un éclat va faire rejaillir peut-être jusque >ur le front de ma fille! Cet éclat ... dois-je m’y résoudre, ou duis-je avoir pitié de... •

Puis, se levant, l’œil étincelant, les dents convulsivement serrées, il s’écria d'une voix sourde :

— Non, non ! du sang, du sang 1 le terrible sauve du ridicule! Je comprends maintenant son aversion... la misérable!

Puis, s’arrêtant tout à coup, comme atterré par une réflexion soudaine, il reprit d'uue voix sourde :

— Son aversion... oh ! je sais bien cc qui la cause ; je lui fais horreur, je l'épouvante!

Et après un long silence :

— Mais est-ce ma faute, à moi? Faut-il quelle me trompe pour cela? Au lieu de haine, n’est-cc pas de la pitié que je mérite? reprit— il eu s'.inimaut par degrés, on, non, du sang!... tous doux, tous deux !... car elle lui a sans doute tout dit à l’adt»c.

Celle pensée redoubla la fureur du marquis.

Il leva ses deux poings crispés vers le ciel; puis, passant sa main brûlante sur ses yeux, et sentant la nécessité de, rester calme devant ses

f [ens, il rentra dans sa chambre à coucher avec uue apparente tranquilité : il y trouva Joseph.

— Eh bien, les fusils?

— Les voilà, monsieur le marqtris : îfc sont en parfait état.

— Je vais ui'en assurer. Ma femme a-t-elle sonné?

— Je ne sais pas, monsieur le marquis.

— Va t’en informer.

Le valet de chambre sortît.

M. d'Harville se hâta de prendre dans la boîteâ fusils une petite poire à poudre, quelques balles, des capsules ; puis il referma le nécessaire et «ardu la clef. II alla ensuite à la panoplie, y prit une paire de pistolets de Maillon de demi-grandeur, les chargea, et les fit facilement entrer dans les poches de sa longue redingote de matin.

A cc moment Joseph rentra

— Monsieur, on peut entrer chez madame la marquise.

— Est-ce que madame d'Harville a d-mandé SS voiture?

— Non, monsieur le marquis; mademoiselle Juliette a dît devant nini au cocher de madame h marquise, qui venait demander lit ordres [mur la matinée, que cuuime il faisait froid et sec, madame sortait à pied., si elle sortait.

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— Très-bien. Ah ! J’oubliais : si je vais à la chasse, ce sera demain ou apri>. Dis à Williams de visiter le petit briska vert ce malin même ; tu m'entends?

— Oui, monsieur le marquis Vous ne voulez pas votre canne?

— Non. N’y a-t-il pas une plate de liacres Ici près?

— Tout près, au coin de la rue de Lille.

Après un moment d'hésitation et de silence, le marquis reprit :

— Va demander à mademoiselle Juliette si madame dJIarvillc est visible.

infime rêve sans doute l'adultère de tout à l’heure ; j’écouterai aa bu» clic mentir pendant que je lirai le crime «tins son coeur déjà vicié. Oui. cela est curieuz... voir comment vous regarde, vous parle et vous répond une femme qyi, l'Instant d’apres, va souiller votre nom d'une de ccs taches ridicules et horribles qu’on uc lave qu’avec de» (lois de saog

Le baron de Gratin.

Le père Châtelain.

Joseph sortit.

— Allons... c’est un spectacle comme un autre. Oui. je veux aller chez elle et observer le masque doucereux et pcrlide sous lequel celte

Foo aue je suis! die me regardera, comme toujours, le sourire aux lèvres, la candeur au front t Elle me regarder» comme eDc regarde sa fille en la baisant au front et en lui faisant prier Dieu. Le regard... le miroir de l’àme ( et U haussa les épaules avec mépris) ! plus il est doux et pudique, plus il est Eaux et corrompu ! Elle le prouve. .. et j’y ai été pris comme un sol. 0 rage ! avec quel froid et insolent mépris elle devait me contempler à travers ce miroir imposteur, lorsqu’au moment peut-être

où clic allait trouver ïaulre... je la comblais de preuves d’estime et de tendresse... je lui parlais comme à une jeune merc chaste et sérieuse, en qui j’avais mis l'espoir de toute ma vie. Non! non! s’écria M. d'Uarv i Ile eu sentant sa fureur s’augmenter, non! je ne la verrai pas, je ne veux pas la voir... ni ma fille non plus... je me trahirais, je compromet trais ma vengeance.

En sortant de chez lui, au lieu d'entrer chez madame d’ilarville, il dit seulement à la feftime de chambre de la marquise :

— Vous direz à madame d’ilarville que je désirais lui parler ce malin, mais que je suis obligé de sortir pour un moment ; si par hasard il lui convenait de déjeuner avec moi, je serai rentré vers midi ; sinon quelle ne s'occupe pas de moi.

Pensant que je vais rentrer, clic se croira beaucoup plus libre, se dit M. d'ilarville. Et il se rendit à la place de fiacres voisine de sa maison.

— Cocher, à l' heure!

— Oui, bourgeois, il est onze heures et demie. Où allonsnous?

— Rue de Bellc- Cliasse, au coin de la rue Saint-Dominique, le long du mur d’un jardin qui sc trouve là... tu attendras.

— Oui, bourgeois.

M. d'ilarville baissa les stores. Le fiacre partit, et arriva bientôt presque en (ace de la maison du marquis. De cet endroit, personne ne pouvait sorlirdccbcz lui sans qu'il le vît.

Le reudez-vousacrordë par sa femme élait pour une heure; l’œil ardemment fixé sur la porte de sa demeure, il attendit.

Sa pensée était entraînée par un torrent de colères si effrayantes et si vertigineuses , que le temps lui semblait passer avec une incroyable rapidité.

Midi sonnait à Sa inl - Thomas - d’A-

Î uin, lorsque la porte e l'hôtel d'ilarville «ouvrit lentement, et la marquise sertit.

— Déjà ! Ah !

quelle attention ? Elle craint de faire attendre l'autre!... se dit le marquis avec une irouie farouche.

Le froid élait vif, le pavé sec.

Clémence portail un chapeau noir, recouvert d’un voile de blonde de la même couleur, et une

douillette de soie raisin de Corinthe; son immense châle de cachemire bleu foncé retombait jusqu'au volant de sa robe, qu elle releva légèrement et gracieusement pour traverser la rue.

Grâce a ce mouvement, on vit jusqu'à la cheville son petit pied étroit et cambré, merveilleusement chausse d'une bottine de salin turc.

Chose étrange, malgré les terribles idées qui le bouleversaient, M. d'Harville remarqua dans ce moment le pied de sa femme, qui ne lui avait jamais paru plus coquet et plus joli, uclte voc exaspéra sa fureur ; il sentit jusqu’au vif les morsures aiguës de la jalousie sensuelle... il vit l'autre à genoux, portant avec ivresse ce pied charmant à ses lèvres. En une seconde, toutes les ardentes folies de l’amour, de l'amour passionné, sc peignirent ii sa pcn«éo en traits de fiamuie.

Le St titre d’école et Tortillard à U ferme de Uouqucral. — nce 03.

Et alors, pour la première fois de sa vie, il ressentit au cœur une affreuse douleur physique, uu élancement profond, incisif, pénétrant, qui lui arracha un cri sourd. Jusqu’alors son àme seule avait souffert, parce que jusqu alors il n'avait songé qu’à la sainteté des devoirs outragés.

Son impression fut si cruelle, qu'il put à peine dissimuler l'altération de sa voix pour parler au cocher, en soulevant à demi le store.

' — Tu vois bien cette dame en châle bleu et en chapeau noir, qui marche le long du mur?

— Oui, bourgeois.

— Marche au pas, et suis-la'.. Si elle va à b pbee des fiacres où je t’ai pris, arrête-toi, et suis b voilure où elle montera.

— Oui, bourgeois... Tiens, liens, c’est amusant !

Madame d’ilarville sc rendit eu efTct à b place de fiacres, et monta

dans une de ces voitures.

Le cocher de M.

d'ilarville b suivit Les deux fiacres partirent.

Au bout de quelque temps, au grand étonnement du marquis., .sou cocher prit le chemin de l'église de Saint - Thomasd'Aqtiin . et bientôt il s'arrêta.

— Eh bien ! que fais-tu?

— Bourgeois, b dame vient de descendre à l'église...

Sapristi!... jolie petite jambe tout de même... C'est trésamusanl.

Mille pensées diverses agitèrent M.

d'ilarville; il crut d'abord que sa femme, remarquant qu’on la suivait, voulait dérouler les poursuites.

Puis il songea que peut-être la lettre qu'il avait reçue était une calomnie imli—

gne Si Clémence

était coupable, à quoi bon ccttc fausse apparence île piété ?

n’était- ce pas une dérKion sacrilège ?

Uu moment M.

d'ilarville eut une lueur d'esnoir, tant il y avait ae contraste entre cette apparente piété cl la démarche dont U accusait sa femme.

Cette cousolanlc illusion ne dura pat longtemps.

Son cocher sc pencha et lui dit ;

— Bourgeois , la petite dame remonte eu voiture.

— Suis-la...

— Oui. bourgeois!

Très-amusant! trèsamusant!...

Le fiacre gagna les quais, l'flùtel-de-Ville, b rue Saiulo-Avoye, elcafin la roc du Temple.

— Bourgeois, dit le cocher en se retournant vers M. d'ilarville, le camarade vient d'arrêter au n" il, nous sommes au 13, faut-il arrêter aussi ?

— Oui!...

— Bourgeois, b petite dame vient d’entrer dans l’allée du n* 17.

— Ouvre-moi.

— Oui, bourgeois...

Quelques secondes après, M. d’ilarville entrait dans l’allée sur les pas de sa femme.

CBAP1TRE XX.

ün inge.

Madame d'Ilarville entra dans la maison.

Attirés par la curiosité, madame Pipelet, Alfred et l'écaillère étaient groupés sur le seuil de la porte de la loge.

L'escalier était vi sombre, qu’eu arrivant du dehors on ne pouvait l’apercevoir; la marquise, obligée de s’adresser à madame Pipelet* lui dit d'uuc voix altérée, presque défaillante :

— Monsieur Charles... madame?.. .

— Monsieur., qui? répéta la vieille, feignant de n'avoir pas entendu, afin de donner le temps à son mari et à lecaillèrc d’examiner les traits de la malheureuse femme à travers son voile.

— Je demande... M. Charles... madame, répéta Clémence d'une voix tremblante, et en baissant la tête pour tâcher de dérober scs traits aux regards nui l'examinaient avis: une si insolente curiosité.

— Ah ! monsieur Charles! à la bonne heure... vous parlez si bas, que je n'avais nas entendu... Kh bien! ma petite dame, puisque vous allez cher. M. Charles, beau jeune li-umne tout de même .. montez tout droit, c’est la porte eu lace.

La marquise, accablée de confusion, mit le pied sur la première marche.

— Eh! eh ! eh! ajouta la vieille en ricanant, il parait que c’est pour tout de bou aujourd nui. Vive la mx-c ! et allez donc !

— Ça n'empêche pas qu'il est amateur, le commandant, reprit l'ée altière, elle n’est pas piquée de» vers, sa margot...

S'il ne lui avait pas fallu passer de nouveau devant la loge où « tenaient ces créatures, madame d’Uarvlllc, mourant de honte et de frayeur, serait redescendue à I instant même. Elle fit un dernier elTurt et arriva sur le palier.

Quelle fut sa stupeur 1 .... Elle se trouva face à face avec Rodolphe, qui, lui mettant une bourse dans la main, lui dit précipitamment.

— Votre mari sait tout, il vous suit...

A ce moment ou entendit la voix aigre do madame Pipelet s’écrier :

— Où allez-vous, monsieur?

— C'est lui ! dit Rodolphe ; et il ajouta rapidement, en poussant pour ainsi dire madame d'Ilarville vers l’escalier du second étage :

— Moulez au cinquième ; vous veniez secourir nne famille malheureuse; ils s'appellent Morel...

— Monsieur, vous me passerez sur le corps plulAt que de monter sans dire où vous allez! s’écria madame Pipelet en barrant le passage à kl. d'Ilarville.

Voyant, du bout de l'allée, sa femme parier à la portière, il s'était aussi arrêté uu moment.

— Je suis avec cette dame... qui vient d’entrer, dit le marquis.

— C’est different, alors passez.

Ayant entendu un bruit inusité, M. Charles Robert enlre-bâftla sa porte; Rodolphe entra brusquement chez le commandant, et s'y renferma avec lui au momeut où M. d’Ilarville arrivait sur le palier. Roiint- (ilic craignant, malgré l'obscurité, d'être reconnu par le marquis, avait profilé de celte occasion de lui échapper sûrement.

M. Charles Robert, magnifiquement vêtu de sa robe de chambre à ramages cl de son bonnet grec de velours brodé, resta stupéfait à la vue de Rodolphe, qu'il u'avait pas aperçu la veille à l'ambassade, et qui était en ce moment vêtu plus que modestement.

— Monsieur, que dgnifie?

— Silence! dit Rodolphe à voix basse, et avec une telle expression d’angoisse, que M. Charles Robert se lut.

Un bruit violent, comme celui d'un corps qui tombe et qui roule sur plusieurs degrés, retentit dans le silence de l'escalier.

— la; malheureux l'a tuée ! s'écria Rodolphe.

— Tuée!... qui? Mais que se passe-t-il doue ici? dit M. Charles Robert à voix basse et en pâlissant.

Sans lui répondre, Rodolphe entr'ouvrit la porte.

H vit descendre en se bâtant et en boitant le petit Tortillard il tenait à la main la bourse de soie rouge que Rodolphe venait de donner à madame d'Ilarville.

Tortillard disparut.

On entendit le (ras léger de madame d'Ilarville et le pas plus pesant de son mari, qui continuait de la suivre aux étages supérieurs.

Ne comprenant pas comment Tortillard avait celle bourse en sa possession, mais un peu rassuré, Rodolphe dit à M. Robert :

— Ne sortez pas d’ici, vous avez failli tout perdre...

— Mais enfin, monsieur, reprit M . Robert d'un ton impatient et courroucé, me direz-vous ce que cela signifie ? qui vous êtes et de quel droit?...

— Cela signifie, monsieur, que M d'Ilarville sait tout, qu'il a suivi sa femme jusqu à votre porte, et qu'il la suit là-haut?

— Ah! mon Dien, mon Dien ! s’écria Charles Robert en joignant les malus avec èpouvauie. Mais qu'csl-ce quelle va faire là-haut?

— Peu vous importe ; restez chez vous, et ne sortez pas avant que la portière vous avertisse.

Laissant M. Robert aussi effrayé que stupéfait, Rodolphe descendit à la loge.

— Eh bien! dites donc, s'écria madame Pipelet d’un air rayonnant, ça chauffe, ça chauffe! il y a un monsieur qui suit la petite dame. C’est sans doute le mari, le jaunet ; j’ai deviné ça tout de suite, je l’ai .tait monter. Il va se massacrer avec le commandant, ça fera du bruit dans le quartier, on fera queue pour venir voir la maison comme on a été voir le n a 30, où il s’est commis un auiunn.

— Ma chère madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service? Et Rodolphe mit cinq louis dans la main de la portière. Lor-que celte petite dame va descendre.,. demandez-lui comment vont les pauvres Morel; dites-lui quelle fait une bonne oeuvre en les secourant, ainsi qu’elle l avait promis en venant prendre des informations sur eut.

.Madame Pipelet regardait l’argent et Rodolphe avec stupeur.

— Comment... monsieur, cet or... c’est pour moi?... et celte petite dame... elle n'est donc pas chez le commandant?

— Le monsieur qui la suit est le mari. Avertie à temps, la pauvre femme a pu monter chez les Morel, à qui elle a l’air d’apporter ue» secours ; comprenez-vous?

— Si je comprends!... Il but que je vous aide à enfoncer le matl... ça me va... ci mine un gant!... Eh ! eh ! eh ! on dirait que je u ai fait qu ça toute ma vie... dites «loin !...

Ici on vit le cfaapeati-lrumbloo de M. Pipelet se redresser brusquement dans la pénombre de la loge.

— Anastasie, dit gravement Alfred, voilà que tu ne respectes rien da tout sur la terre, comine M. César Bradamanti ; il est des choses qu’on ne doit jamais mécaniser, même dans le charme de l'intimité...

— Voyons, voyons, vieux chéri, ne fais pas la bcgucutc et les yeux en boule de loto... tu vois bien que je plaisante. Est-ce que tu lie sa» pas qu'il n'y a personne au monde qui puisse se vanter de... Eiifin suffit... Si j'oblige cette jeunesse, c’est pour obliger noue nouveau locataire qui est si bon. Puis, se retournant vers Rodolphe : Vous allez me

i voir travailler !... voulez-vous rester là dans le coiu derrière le rideau !. , Tenez, justement je les entends.

Rodolphe se hâta de se cacher.

M. et madame d'Ilarville descendaient. Le marquis donnait le bras à sa femme.

Lorsqu’ils arrivèrent en face de la loge, les traits de M. d’Ilarville exprimaient un bonheur profond, mêlé d'étonnement et de confusion.

C l é m ence était calme et pâle.

— Eh bien, ma bonne petite dame!-.. s’écria madame Pipelet en sorti ni de sa loge, vous les avez vus, ces pauvres Mord? J'espère que çi fend le cœur? Ah! mon Dieu! c'est une bien bonne œuvre que vous faites là... Je vous l'avais dit qu ils étaient fameusement à plaindre, b dernière fois que vous êtes venue aux informations! Soyez tranquille, allez, tous n’en ferez jamais assez pour de si braves gens... n’est- ce pas. Alfred?

Alfred, dont fa pruderie et la droiture naturelle se révoltaient à l’kfce d'entrer dans ce complot anticonjugal, répondit vaguement par une sorte de grognement négatif.

Madame Pipelet reprit :

— Alfred a sa crampe an pylore, c'est ce qui fait qu’on ne l'entend pas; sons cela, il vous dirait, comme moi, que ces pauvres gcus vont bien prier le bon Dieu pour vous, ma digne dfamc !

M. d’Ilarville regardait sa femme avec admiration, et répétait :

— Un ange! un ange! Oh ! la calomnie!

— Un ange? Votre avez raison, monsieur, et un bon ange du bon Dieu encore I

— Mon ami, partons, dît madame d’Ilarville, qui souffrait horriblement de hi contrainte qu’elle s'imposait depuis sou eutréc dans cette maison ; elle sentait ses forces à bout.

— Partons, dit le marquis.

Il ajouta, au moment de sortir de l’allée :

— Clémence, j'ai bien besoin de pardon et de pitié!...

— Qui n'en a pas besoin ? dit la jeune femme avec un soupir.

Rodolphe sortit de sa retraite, profondément ému de celle scène dt terreur mélangée de ridicule et de grossièreté, dénomment bizarre d’irt drame mystérieux qui avait soulevé tant de pussions diverses.

— Eh bien ! dit madame Pipelet, j'eBpère que je l’ai joliment fait aller, le jaunet? Il mettrait maintenant sa femme sous cloche... Pauvre cher homme... Et vos meubles, monsieur Rodolphe, on ne les a pas apporté*

— Je vais m’en occuper.. Vous pouvez maintenant avertir le commandant qu'il peut descendre..

— (Test vrai... Dites donc, en voilà une farce !... D parait qu’il a loué son appartement pour le roi de Prusse... C'est bien fait... avec ses mauvais 14 francs par mois...

Rodolphe sortit.

— Dis donc, Alfred, dit madame Pipelet, au tour du commandant,

maintenant... Je vais joliment rire!

l-.l elle monta chez M. Charles Robert : elle sonna ; il ouvrit.

Commandant, et Anaslasie porta militairement le dos de sa main à sa perruque, je viens vous déprisouncr... Ils sont partis bras dessus bras dessous. II- mari et la femme, à votre uez et à votre barbe. C’est égal*

LI S MYSTERES DE PARIS

vous en réchappez d'une belle... grâce à M. Rudolplic; vous lui devez une fière chandelle!...

— C'est ce monsieur mince, à moustaches, qui est M. Rodolphe?

— Lui-même.

— Qu'est-cc que c'est que cet homme- là ?

— Cet I tomme- là... s'écria madame Pipelet d'un air courroucé, il en vatit bien un autre! deux autres! C'est un commis voyageur, locataire de la maison, qui n’a qu'une pièce cl qui ne lésine pas, lui... il m'a donné G francs pour son ménage; 6 francs et du premier coup... encore!

6 francs sans marchander!

— C'est bon... c'est bon... tenez, voilà la clef.

— Faudra-t-il faire du feu demain, commandant?

— Non !

— Et après-demain?

— Non ! non !

— Eli bien, commandant, vous souvenez- vous? je vous l'avau» bien 1 dit que vous ne feriez pas vos frais.

M. Charles Robert jeta un regard méprisant sur la portière et sortit, ne pouvant comprendre comment un commis voyageur, M. Rodolphe, s'était trouvé instruit de son rendt-z-vous avec la marquise d’Uarvilic.

Au moment où il sortit de l’allée, il se rencontra avec le petit Tortillard qui arrivait clopinant.

— Te voilà, mauvais sujet, dit madame Pipelet.

— La Borgnesse n'est pas venue me chercher? demanda l'enfant à la portière, sans lui répondre.

— U Chouette? non, vilain monstre. Pourquoi donc quelle viendrait le chercher?

— Tiens, pour me mener à la campagne, donc! dit Tortillard eu se balançant à la porte de la loge.

— Et ion maître?

— Mon pore a demandé à M. Bradai!» nti de me donner congé aujourd'hui... pour aller à la campagne... à la campague... à la campagne...

f isalmodia le fils de Rras-Rouge eu cUaulouuanl et en tambourinant sur es carreaux de la loge.

— Veux-tu Unir, scélérat... lu vas casser mes vitres ! Mais voilà un Gacrc.

— Ali ! ben ! c'est la ChoucUc, dit l'enfant ; quel bonheur d'aller en voilure !

En effet, à travers la glace, et sur le store rouge opposé, ou vit sc dessiner le profil gbbre et terreux de la Borgacsse.

Elle lit signe à Tortillard, il accourut.

Le cocher lui ouvrit la portière, il monta dans le ûaere.

La Choncttc n'était pas seule.

Dans l'autre coin de la voiture, enveloppé dans un vieux manteau à collet fourré, les traits à demi cachés par un bonnet de soie noire qui tombait sur ses sourcils... on apercevait le M-titre d’éeo'e.

Ses poupières rouges laissaient voir, pour ainsi dite, deux yeux W ma, immobiles, sans prunelles, et qui rendaient plus effrayant encore son visage couturé, que le froid marbrait de cicatrices violâtres et livides...

— Allons, môme, cou« lie-toi sur les armions de mon homme, tu lui tiendras chaud, dit la Borgucsse à Tortillard, qui s’accroupit comme uu chien entic les jambes do Maître d’école et de la Chouette.

— Maintenant, dit le cocher du fiacre, à la gernuffje (I) de Bouqueval ! n’esl-ee pas, la Chouette? Tu verras que je sais trimballer une toiie (2).

— ht surtout tiffaude ton gage (3), dit le Maître d’école.

— Sois tranquille, sans-mireltes ( S), il défouruillcra (;,) jusqu’à la Iraviole (6).

— Veux-tu que je te donne une médecine (7)? dit le Maître d’école.

— Laquelle ? répond le cocher.

— Prends de inir en passant devant lcszon</c«n (s); ils pourraient te reconnaître, tu as été longtemps rôdeur des barrière:..

— J’ouvrirai l'œil, dit l’autre en montant sur son siège.

Si nous rapportons ce bideux langage, c’est qu'il prouve nue le cocher improvise était un brigand, digne compagnon du Maître d'école.

La voilure quitta la rue du Temple.

Deux heures après, à la tombée du jour, ce fiacre, renfermant le Maître d'école, la Chouette et Toi tilLird, s'arrêta durant une croix de bois marquant l'embranchement d'un chemin creux et désert qui conduisait à la ferme de Bouqueval, où se trouvait la Uoualcuse, sous la protection de madame Georges.

HJ A 1j ferme.

(2) Con luîrc une voiture.

(3) Ch-tulïe ton choral.

(4) Sans jeu*. (Œil, mtr site S encore nn mot presque gseieux dans cet épouvantable vocabulaire).

(51 II courra.

(fi) Jusqu'à U traveric.

r7J Un conseil. Donneur île conseil : médecin.

(5) Va vile en passant devant les commis de la barrière

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