‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 55 sur 174 · CHAPITRE XVÜ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÜ

La charité.

Rodolphe blâmait beaucoup M. d’ilarville, mais il se promit de l'excuser aux yeux de Clémence, quoique bien convaincu, d apres les tristes révélations de celle-ci, que le marquis s'était à jamais aliéné son cœur.

De pensées en pensées, Rodolphe >c dit :

Par devoir, je me suis éloigne d’une femme que j'aimais.. . et qui déjà peut-être ressentait pour moi un secret penchant. Soit désoeuvrement de cœur, toit commisération, elle a failli perdre l'honneur, la vie, pour un sot qu'elle croyait malheureux. SI, au lieu de m’éloigner d'elle, je l’avais entourée de soins, d’amour et de respects, ma rc&enre eût été telle que sa réputation n’aurait pas reçu la plus légère atteinte, les soupçons de son mari n'eussent ja tuais été éveillés; taudis qu'a cette heure elle est presque â la merci de la fatuité de M. Charles Robert, et il sera, je le crains, d'autant plus indiscret qu'il a moins de raisons de l'être.

Et puis encore, qui sait maintenant si, malgré les périls quelle a courus le coeur de madame d'ilarville restera toujours inoccupé ? Tout retour vers son mari est désormais impossible... Jeune, belle, eutourée, d'un caractère sympathique à tout ce qui souffre... pour elle, que de dangers! que d'écueils! Pour M. d'ilarville, que d’angoisses, que de chagrins ! A la fois jaloux et amoureux de sa femme, qui ne peut vaincre rëloiguernenl, b frayeur qu'il lui inspire depuis la première et funeste nuit «le son mariage... qm l sort est le sien !

Clémence, le Iront appuyé sur sa main, les yeux humides, la jonc brillante de coiifusiou, évitait le regard de Rodolphe, tant celle révélation lui avait coûté.

— Ah ! maintenant, reprit Rodolphe a pris un long silence, je comprends la cause de la tristesse de M d'ilarville, tristesse que je ne pouvais pénétrer... Je comprends ses regrets...

— Ses regrets! s'écria Clémence, dites donc ses remords, monseigneur... s'il en éprouve... car jamais crime pareil n’a été plus froidement médité...

— Ou crime!... madame.

— Et qti’e»i-re donc, monseigneur, que d’enchaîner à soi, par des liens indissolubles, une jeune lille qui se lie à votre honneur, lorsqu’on se sait fatalement frappé d'une maladie qui inspire l’épouvante et l 'horreur? Qu'est-ce donc que de vouer sûrement un malheureux enfant aux mêmes misères?... Qui forçait M. d’ilarville à faire deux victimes? Une passion aveugle et Insensée?... Won, il trouvait â sou gré ma naksauce, ma fortune et ma personne... il a voulu faire un mariage convenable, parce que la vie de garçon l'ennuyait sans doute.

— Madame... de la pitié au moins...

— De la pitié!... Savez-vous qui la mérite, ma pitié? c’est ma fille... Pauvre victime de celte odieuse union, que de nuits, que de jours j’ai passés près d'elle! que de larmes amères m'ont arrachées ses douleurs!...

— liais son père... souffrait des mêmes douleurs imméritées !

— Mais c’est son père qui l’a condamnée à une enlauce maladive, à une jeunesse flétrie, et, si elle vit, à une vie d'isolement et de chagrins ; car elle ne se mariera pas. Oh! non, je l’aime trop pour l’exposer un jour à pleurer sur son enfant tataleun-ut frappé, comme je pleure sur elle... J’ai trop souffert de celte trahison pour me rendre coupable ou complice d'une trahison pareille !

— Oh! vous aviez raison... la vengeance de votre belle-mère est Horrible*.. Patience... Peut-être, â votre tour, serez-vous vengée... dit Rodulphe après un momeut de réflexion.

— Que voulez-dire, mou->eigneur ? lui demanda Clémence étonnée de l'inflexion de sa voix.

— J'ai presque toujours eu... le bonheur de voir puuir, oh! cruellement punir les méchants que ie connaissais, ajouta-t-il avec un accent qui lit tressaillir Clémence. Mais, le lendemain de cette malheureuse nuit, que vous dit votre mari?

— Il m'avoua, avec uue étrange naïveté, que les familles auxquelles il devait s'allier avaient découvert le secret de sa maladie et rompu les unions projetées... Ainsi, après avoir été repoussé deux Ibbi... il 4 encore... oh ! cela est infâme !.. El voilà pourtant ce qu'on appelle daus le monde un gentilhomme de cœur et d'honneur!

— Vous, toujours si bonne, vous êtes cruelle !...

— Je suis cruelle, parce que j'ai été indignement trompée. M. d'ilarville me savait bonne ; que ne s'adressait-il loyalement à ma bonté, en me disant toute b vérité !

— Vous l’eussiez refusé...

— Ce mot le condamne, monseigneur ; sa conduite était une trahison indigne s'il avait cette crainte.

— Mais il vous aimait!

— S'il m’aimait, devait-il me sacrifier à son égoisme?,.. Mon Dieu!

j 'étais si tourmentée, j’avais tant de hile de quitter la maison de mon père, que, s’il eût été franc, pent-être m'aurait-il touchée, émue par le tableau de l'espece de réprobation dont il était frappé, de l'isolement auquel le vouait un sort affreux et Calai... Oui, le voyauLà la fois si loyal, si malheureux, peut-être n’aurais-jc pas eu le courage de le refuser; et, si j'avais pris ainsi l'engagement sacré de subir les conséquences de mon dévouement, j'aurais vaillamment tenu ma promesse. Mais vouloir forcer mon intérêt et ma pitié en me uu-ltant d abord dans sa dépendance ; mais exiger cet intérêt, cette piiié, au nom de mes devoirs de femme, lui qui a trahi scs devoirs d'bon n etc homme, c'est à b fois une folie et une lâcheté !... Maintenant, monseigneur, jugez de ma vie ! jugez de mes cruelles déceptions! J'avais foi dans la loyauté de M. d'Ilarville. et il m’a indignement trompée... Sa mélancolie douce et timide m'avait intéressée; et cette mébncolie, qu'il disait causée par de pieux souvenirs, n'était que la conscience de son incurable infirmité...

— Mais enfin, vous fût-il étranger, ennemi. la vue de scs souffrances doit vous apitoyer : votre cœur est noble et généreux !

• — Mais, puis -je les calmer, ces souffrances? Si encore ma voix était entendue, si un regard rccoiniaissaut répondait à mon regard attendri !... Mais non...

Oh ! vous ne savez pas, monseigneur, ce

J u'il y a d'aflrcux ans ces crises où riiouiiiie se débat dans une furie sauvage, ne voit rien, n'eutend rien , ne sent rien, cl ne sort de celle frénésie que pour tomber dans une sorte d'accablement farouche.

Quand ma fille succombe à une de ces attaques, je lie pni»

que me désoler; mon cœur sc déchire, je baise pu pleut ant ces pauvres petits bm> roiditpar les convulsions qui la lueiil...

Mais c’est ma lilllc. .

c'est ma fille !... et quand je b vois souffrir ainsi, je maudis mille fois plus encore son père. Si les douleurs de mon enfant se calment, mon irritation contre mon mari se caliucul aussi; alors... oui, alors le le plains, parce que je suis bonne ; A mon aversion succède un sentiment de pitié douloureuse... Mais ctiGn, me suis-je mariée à dtx-sept ans pour n’éprouver jamais que ce« alternatives de haine et de commisération pénible, pour pleurer sur un malheureux enfant que je ne conserverai peut-être pas|? El à propos de ma fille, monseigneur, penncUez-moi d’aller au-devant d'un reproche que je mérite sans doute, et que pcut-êlre vous u'osez pas me faire. Elle est si intéressante qu elle aurait dû suffire A occuper mon cœur, car je l’aime passionnément ; mais cette affection navrante est mêlée de tant d’amertumes présentes, de tant de craintes pour l'avenir, que ma tendresse pour ma fille sc résout toujours par des htm. Auprès d'elle, mon cœur est continuellement brisé, torturé, désespéré ; car je suis inrpuissante A conjurer ses maux, qne l'on dit incurables. Eh bien I pour sortir ''de cette atmosphère accablante et sinistre, j’avais rêve un alla-

Rcêne de la laitière — uct U9

chement dans la douceur duquel je me serais réfugiée, reposée... Hélas! je me suis abusée, imliguemeut abusée, je l’avoue, et je retombe dam l'existence douloureuse que mon mari m'a faite. Dites, monseigneur, était-ce celte vie que j'avais le droit d'attendre? Suis-je donc seule coupable des torts que M. d'Ilarville voulait ce malin me faire payer de u» vie ? Ces torts sout grands, je le sais, d'autant plus grands que j'ai a rougir de mon choix. Heureusement pour moi, monseigneur, ce que vor» avez surpris de l'entretien de b comtesse Sarali cl de sou frère au sujet de M. Charles Robert m’épargnera b honte de ce nouvel aveu... Man j'espère au moins que maintenant je vous semble mériter autant de pitié que de blâme, cl que vous voudrez bien me conseiller dans la cruelle position où je me trouve.

— Je ne puis vous exprimer, madame, combien votre récit in 'aérait,

depuis b mort de votre mère iusqu'j la naissance de voire fille, que de chagrin?

dévorés, que de tristesses cachées!....

Vous si brillante, si admirée, si enviée ' — Oh ! croyezmoi. monseigneur, lorsqu'on soufire île certains malheur., ü est affreux de s'attendre dire : Est-elle heureuse !...

— N'est -ce pat.

riett n’est plus poé> ril? Eb bien! vout n'étes pas seule i souffrir de ce cruel contraste entre et qui est et ce qui parait.

— Comment, uiouscigucur ?

— Aux yeux iW tou», voire mari dort sembler encore ptat heureux que voib, puisqu'il vous |wssede.-... Et pourtant, u 'est-il pas aussi bmi A plaindre ? Est-il au monde une vie pta atroce que b sienne’ Scs torts envers vout sout gruuds..- Mais il en est affreusement' puni ? |J vous aime comme vous méritez d'être aimée... et il sait que vous uc pouvez avoir po«ir lui qu'un insurmontable éloignement...

Dans sa tille sov f frante, maladive, i voit un reproche incessant. Ce n'est |os tout, b jalousie vir ni encore le torturer...

— Et que puis-je»

eeb , monseigneur’ ne nas lui douner h droit d'être jaloux’ soit. Mais parce q<* mou cœur n’appartiendra à personne, lui appartiendra-t-il davantage ? Il sa* 1 que non. Depuis l’aflreuse scèue auc je vous ai racontée, nous vivora sépares; mais, aux yeux du monde, j'ai pour lui les égards que les convenances commandent... et je n’ai dit a personne, si ce n'est A vous, monseigneur, un mol de ce fatal secret. # .

— Et je vous assure, madame, que si le service que ie vous ai reo*> méritait une récompense, je me croirai» mille fois paye par votre confiance. Mais, puisque vous voulez bien me demander me» conseils et qne vous me permettez de vous parler franchement...

— Oh! je vous en supplie, monseigneur...

— Laissez-moi vousdire que, faute de bien employer une de vos pw* précieuses qualités, vous perdez de grandes jouissances qui non-semrmeot satisferaient aux grand- bc-oins do votre cœur, mais vous dur*

trairaient de vos chagrins domestiques, et recoudraient encore à ce besoin d’émotions vives, poignantes, et poserais presque ajouter (pardonner-rooi ma mauvaise opinion des femmes) à ce goût naturel pour le mystère et pour l'intrigue qui a tant d'empire sur elles.

— Que voulez-vous dire, monseigneur ?

— Je vent dire que si vous vouliez voue amuser b faire le bien, rien ne vous plairait, rien ne vous intéresserait davantage. s

Madame d’Ilarvillc regarda Rodolphe avec étonnement.

— Et vous comprenez, reprit-il, que je ne vous parle pas d'envoyer avec insouciance, presque avec dédain, un riche aumône à des malheureux que vous ne connaissez pas , et qui souvent ne méritent pas vos bienfaits. Mais si vous vous amusiei comme moi b jouer de temps b autre d la Providence , vous avoueriez que certaines bonnes œuvres ont quelquefois tout le piquant d'un roman.

— Je .n’avais pas songé, monseigneur, à cette manière d'envisager la charité sous le point de vue amusant, dit Clémence en souriant i son tour.

— C’est une découverte que j'ai duc à mon horreur de tout ce qui est ennuyeux ; horreur qui ma été surtout inspirée par mes conférences politiques avec mes ministres.

Mais, pour en revenir b notre bienfaisance amusante, je n'ai pas , bêlas ! la vertu de ces gens desintéressé» qui contient à d’autres le soiu de placer leurs aumônes. S’il s'agissait simplement d envoyer un de mes chambellans porter

Q uelques centaines c louis à chaque arrondissement de Paris, j'avoue b ma honte que je ne prendrais pas grand goût à la chose: tandis que faire le bien comme je l’eutends, c’est ce qu’il y a au tnoode de plus amusant. Je liens à ce mol, parce que pour moi il dit...

tout ce qui plait, tout ce qui charme, tout ce qui attache... Et vraiment, madame, si vous vouliez devenir ma complice dans „ ,

quelques ténébreuses Rifobtt®.

intrigues de ce genre, vous verriez, je

vous le répète, qu'à part même la noblesse de l’action, rien n’est souvent plus curieux, plus attachant, plus attrayant... quelquefois même plus divertissant que ces aventures charitables... Et puis, que de mystères pour cacher son bienfait !... que de précautions à prendre pour notre

K s connu !... que d'émotions diverse» et puissantes, à la vuede pauvres et unes gens qui pleurent de joie en vous voyant ! ... Mon Dieu ! cela vaut autant quelquefois que b figure maussade d un amant jaloux ou infidèle, ils ne sont guère que ccb tour à tour... Tenez ! les émotions dont je vous parle sont b peu près celles que vous avez ressenties ce malin en aUant rue du Tem ple... Vêtue bien simplement pour n’élre pas retnar-

rvx- — Tjr- du a— V* l’i»i»lcjf-Uiiiwr, m Sami Loui» , 46 , »u Muru*

qoéi*, vous sortiriez aussi de chez vous le cœur palpitant, vous monteriez aussi tout inquiète dans un modeste lia-re dont vous baisseriez Ica stores pour ne pas être vue, et puis, jetant aussi le» veut de côté et d'autre de peur d’être surprise, vous entreriez furtivement dans quelque maison de misérable apparence... tout comme ce matin, voua dis je... La seule différence, c’est que vous vous disiez : Si l’on me découvre, je suis perdue; et que vous vous diriez: Si Ion me découvre, je serai bénie! Mais comme vous avez la modestie de vos adorables qualités, vous empiuirez le» ruses les plus perfides, les plus diaboliques pour n’êlre pas bénie. — Ah ! monseigneur, s'écria madame il'llarvilto avec attendrissement, vous m'avez sauvée! Je ne puis vous exprimer les nouvelles idées.

. les consolantes espé-

rances que vos paroles éveillent en moi.

Vous dites bien vrai, occuper aon cœur et son esprit i se faire adorer de ceux qui souffrent, c'est presque aimer... Que disje!.. ... c’est mieux

qu’aimer Quand

je compare l’existence que j'entrevois à celle qu’une honteuse erreur m’aurait faite , les reproches que je m'adresse sont plus amers encore...

— J'cn serais dosolé, reprit Rodolphe en souriant, car tout mon désir serait de vous aider à oublier le passé, et de vous prouver seulement que le choix de* distractions de cœur est nombreux... Les moyens du bien ot du mal sont souvent à peu près les mêmes... la fin seule diffère... En un mot, si le bien est aussi attrayant, anssi amusant que le mal, pourquoi jiréférer celuici? Tenez, je vais faire une comnaraison biçn vulgaire.

Pourquoi beaucoup de femmes preuneulelles pour amants des hommes qui*nc valent pas leurs maris?

Parce que le plus grand charme de l'amour est l’attrait affriandant du fruit défendu... Avouez que, si on retranchait de cet amour les craintes, les angoisses. les difficultés, les dangers, il ne resterait rien, ou peu de cho se, c’est-à-dire l’amant daus sa simplicité première; eu ma mot, ce serait toujours plus ou moins

à qui l'on disait : — « Pourquoi u épousez- vous nnilrcsse ? — Hélas ! j'y ai bien pensé, réponj je ne saurais plus ou aller passer mes soi-

l’aventure de cct homme à pas cette veuve, votre maîtresse daii-D, mais c'est qu’alors

rées. a

— ; C’est un peu trop vrai, monseigneur, dit madame d'Uarville en souriant.

— Eh bien I si je trouve le moyen de vous faire ressentir ocs craintes, ces angoisses, ces inquiétudes qui vous aflriandent, si j'utilise votre

S oûl naturel pour le mystère et pour les aventures, votre penchant à b issimulaüoD et à b ruse ( toujours mon exécrable opiuion des Cauuucs,

vous YOVez, qui perce malgré moi !) ajouta gaiement Rodolphe, ne J cbaugevài-jc pas cm qualité:, géuércuM*»’ des inj.tiiK.Ls impérieux, inexorables. euclleolü «ri oo !<*•> emploie bien, funeste* si ou les emploie nul?... Voyous, dites, voulez-vous que nous ourdissions à nous deux toutes sortes de machinations bienfaisantes, de roueri«*s charitables dont .seront victimes, comme toujours, de Irès-bounes gens? Nous aurions nos rendez- von s, notre correspondance, nos secrets... et surtout nous nous cacherions bien du marquis ; car votre visite de ce matin chez les More! l'airr.i mis en éveil. Enfin, si vous le vouliez, nom serions... en Intrigue réglée.

— J’accepte avec joie, avec reconnaissance cette association ténébreuse, monseigneur, dit gaiement Clémence. Kl. pour commencer notre roinan, je retournerai des demain chez ces infortunés, auxquels ce matin je n'.d pu nuffirtircuseinent apporter que quelques parole, de Consolation ; car, profitant de mou trouble et de mou effroi, un petit garçon boiteux m’a volé la bourse que vous m'aviez remise. Ali ! monseigneur, ajouta Clémence, cl s» pliysiooopiie perdit l'expression de douce gaieté ( qui l’avait un moment animée, si vous saviez quelle misère'.... quel horrible tableau ! Non, non... je ne croyais pas qu'il pût exister de telles infortunes!... Et je me plains !... et j'accuse nia destinée !

Rodolphe, ne voulant pas laisser voir à madame d'Han ille combien il était Ioiu Ik* de ce retour sur elic-mème, qui prouvait la beauté de son ime, reprit gaiement :

— Si vous le penneitrz, j'eteepterai les Morel de notre communauté; vous me laisserez me charger de ces pauvrife g ns, et vous oie promet^ Irez surtout de ne pas retourner «Lins celle triplé maison... car j’y demettre...

— Vous, monseigneur?... Quelle plaisanterie!...

— Bien de plus sérieux... un logement' modeste, il est vrai... deux cents Ira lies par an : de plus, six francs pour mon ménage Illvérdruv ;it accordés chaque mois, à la portière, madame l'ipelct. celte horrih’e vieille que vous savez. Ajoutez à c«-la que j ai pour voisine la plu . jolie griselte du quartier du Temple, mademoiselle lUgol-tle ; et vous conviendrez que. pour un commis-marchand qu gagne dix-huit cents francs (je passe pour un coniniU), <f est assez sorlahle.

— Votre présence... si inespérée dans cette fit;. le maison, me prouve que vous parlez sérieusement monseigneur... quelque généreuse action vous attire là sans doute. Mais pour quelle bonne «euvre me ré-if. ezvous limic? quel ^cra le rôle que vous me tlestiiiez ?

— Celui «fuu auge de consolation, cl, pas- ez-moi ce vilain mot, d'un démou rie line>se et de ruse... car il y a certaines blessures délie «tes et douloureuses que la main «l’une femme peut seule soigner et guérir ; il est aussi des infortunes si Hères, si ombrageuses, d cai llées, qu’il faut une rare pétuiliatioii pour les découvrir, et nu charme irré ir.tii.de pour attirer leur coutume*.

— Kl quand pourrai-je déployer cette pénétration, cette h ibilcté que vous me supposez? dcmaml • impatiemment madame d’ilar ville.

— Bientôt, je l'espère, vous aurez à faire une conquête digue de vous; mais il faudra employer vos ressources les plus machiavéliques.

— Kl quel jour, mou seigneur, me confierez-vous ce grand secret ?

— Voyez... nous voila déjà au reniiez- vous... Pouvez-vous me faire la grâce de me recevoir dans quatre jours?

— Si tard !... dit naïvement Clémence.

— El le mystère? et les convenances? Jugez, donc ! si l'on Lions croyait complices, on se défierait «le nous; nuis j’auiai peut-être à vous écrire. Quelle est celle femme âgée qui ni a apport!* ce soir votre lettre?

— UiTe ancienne femme de chambre ile tua mère : la sûreté, la dhcréthra même.

— C'est donc à eRe que j’adresserai me* lettres, elle vous I> s remettra. Si vous avez la bonté de me réponrfr •. écrivez : A monsieur Rodolphe, rue Plumet. Votre femme de chambre mettra vos h ures à la poste.

— Je les mettrai moi-même. monseigneur, en frisant comme d’habitude ma promenade à pied...

— Vous i«rl<*z souvent seule et à pî«‘d?

•— Quand il fait beau, presque chaque jour.

— A merveille! c’est une habitude que toutes les femmes devr.iîcnf > prendre des les premiers mois de leur mariage... Dans de bonnes... ou de mauvaises prévisions l’usage existe... C'e-l un précédent, comme di- ; sent lev procure ors: et plus tard ces promena tes habituelles ne donnent jamais lien à des interprétations dangereuses... Si j'avais été femme et, «mire nous, j'aurais été je le crains, à la fins très-char «table et in*s- légère», le lendemain de mon mariage, j'aurais pris le pins innocemment au monde les allures les plus mystérieuses... Je me semis ing'.-mmn-m enveloppée des apparences les plus compromettantes... Imriutirs pour i établir ce précédent que j'ai dit, aliu de pouvoir uu jour remire visite à mes pauvres»., ou à mon amant.

— Mais voilà qui est une alfreusc perfidie, monseigneur! dit en son- | riant madame «ni ar ville.

— Heureusement pour vous, madame, vous n'avez jamais été à même de comprendre la sngesse et l'humilité «le ces prévoyances-là...

Madame d'ilarviile ne sourit plus; elle hais- a les yeux, rougit et dit

tristement :

— Vous nVdrs pis généreux, monseigneur!...

D'abord Rodolphe regarda la marquise avec étonnement, puis reprit : *

— Je viHi-Teumpiend'i, madame... Main, une fuis pour toutes, posons bien uelti'nieiit votre position à l'égard de M. Charles Robert. Un jour, une femme de vos amies vous montre uu de ces mendiants piteux qui roulent des yeux languissant-, et jouent de la clarinette «l’un tou désespéré pour apitoyer les passants. C’est un bon pauvre, vous dit votre amie, il j au moins sept enfants et une femme aveugle, sourde, muette, etc., etc. Ali! le malheureux, dites-vous en lui fai-ant charitablement l'aumône ; t'I chaque fois que vous rencontrez le mendiant, du plus loin qu'il vom aperçoit ses yeux implorent, sa clirineile rend «les sons lameuUble-, cl votre aumône tombe dans son- bissac . Un jour, de {dus «ru plus apitoyée sur ce bon pauvre par votre amie, «pii méchamment abusait de vôb< cœur, vous vous résignez à aller chnritahlenK-nl visiter votre iufortuné au milieu de ses misères... Vous arrivez : hélas! plus de clarinette mélancolique, plus de regard piteux et implorant, mais un drôle alerte, jovial et dispos, qui entonne une chanson de cabaret... Aussitôt le toeufià succède à la pitié... car vous avez pris uu mauvais pauvre pour uu Lu pauvre, rien de plus, rien de moins. Est-ce vrai?...

Madame d’Harville ne put s'empêcher de sourire de ce singulier apologuo, et répondit à Rodolphe :

— Si acceptable que soit cette justification, monseigneur, elle use semble trop facile.

— Ce n’est pourtant, apres tout, qu’une noble et généreuse imprudence que vous avez commise... Il toii> reste trop d«: moyens de la réparer p'-ur la regretter... Mais ne verrai-je pas ce soir M. d’Ilaryilk?.

— 'Non. monseigneur... la scène de ce matin l a si fort affecté, qu'il est... souffrant, dit la marquise à voix basse.

— Ah ! je « oniprends... réjiondil tristement Rodolphe. Allons, «lu courage! Il manquait un but à votre envie, une distraction à vos clngrius comme vous disiez... l-ihwcz-moi croire que voua trouverez cMlcdi»traction dans l’avenir dont je vous ai parti*... Alors votre àtoe se»a ù remplie de douces consolations, que voire ressentiment c«»utre votre mari n’y trouvera pont-iHro plus de place. Vous éprouverez pour lu* quelqne cho e de l'intérét que vous portez à votre pauvre enfant... K* quant à ce petit ange, maintenant que je sais la cause de son état iiuIjdif, poserai presque vous dire d'cspéicr un peu...

— Il serait possible ! monseigneur? et comment? s’écria Clémence en joignant les mains avec reconnaissance.

— J'ai pour médecin ordinaire un homme très-inconnu et fotl savant : il est resté longtemps en Amérique: je me souviens qu'il ai parlé de doux ou trois cures presque merveilleuses faites par lui suriks esclaves atteints de cette effrayante maladie.

— Ah! moi^éignciir. il serait pos-Hilc...

— Gardez-vous bien de trop espérer : la déception serait trop cruelle.- Seulement ne désespérons pas tout à fait.

Clémence d’ilarviile jetait sur les nobles traits de Rodolphe un regri de reconnaissance Ineffable. Cét rit prespie un rui... qui la consoUt avec tant illutelligciice, de grâce et «je bouté.

Elle sc deiuamla coiumeul elle avait pu s intéresser à M. Clnrlcs Robert,

Celte idée lui fut lion ible.

— Que ne vous d«»i' je pas. monseigneur! dit -elle d’une voix émue. Vous me rassurez, vous me faites malgré moi «Vpérer pour ma fil b 1 , çtir trevoir un nouvel ax cuir qui serait à la fois une consolation, un plaçâr et un mérite... N'avais-je pas raison de vous, écrire que, si vous vwiliei bien venir ici ce soir, vous finiriez la journée comme vous l’avez commencée... par mt«* hnmu" action?...

— Et ajoutez au moins, madame, une de ces bonnes actions comme je h-< idnir" dans mou égoïsme, pleines d'at'r.ù:. de plaisir et dr charrue, dit Rodolphe en sc levant car onze heures et demie venaient de sonner à 1^ pendule du salon.

— A dit u. munscignenr. n'onbTic* pas de me donner bientôt des nw>-

Telles de « es pauvn s gen* <i 1 1 rue du Temple. x

— Je les verrai ri -main matin... car j'ignorais malhenreuaemuot < 1 * ce pi'iil boiteux vo* s cftl volé celle Imorsc, et «"«s tnîUIretircux soal p al* être dans m«* tfxlrém'tti terrible. Dans quatre j«»ur$. daignez m» pas Ion* Mit r. je vit nJ ai vous mettre art courant du rîJc que vous voulez b*** accepter. Se «Icmeut je «I ris vous prévenir qu'un dégnést-menl vous kf> peut-être inrli'p«'tKiUI«ï.

— Un déguisement ! oh ! quel bonheur! et lequd, monseigneur?

— Je ne puis vous le dire encore... Je vous Liiss»‘*rai le choix.

En reven: ni chez lui, le prince z'appLuidi aail a-sez de l’cfTet généri de wm cutrelieti avec raatinme d'ilarviile. C«.s propositions «Haut donné* "s ;

Or-mpcr géfiéfettscmeitt l'esprit cl le c«pur de celle jeune f«*uuaf* qu’un clolguemenl in -uni imitable séfiarait de son mari; éveiller eu cdjc assez «le curiosité romanesque, assez d'j(»lérèl mytstérieux en dclwrs«lc l’amour, p«*ur satisfaire aux besoins «le son imagination, de son âmc,<* la sauvegarder ainsi d’un nouvel amour;

Ou bien encore :

Inspin-r à Clémence d'ilarviile une passion si profi>nde, si incurable, et à n lois si pnre et si nolile, que celle jeune femme, d«îsormais >° r *’ pable d’éprouver nu amour moins élevé, ne compromit pins jaman ^ repos de M. d'ilarviile, que Rodolphe aimait comme un frère.

CTAS'ITRE XVIII.

U tore.

Oii n'a peut-être pas oublié qu'une famille malheureuse dont le clief, ouvrier lapidaire, *c noiumail Morel, OCCUjciil la maillante de la maison d<* h rue du Temple.

Mous conduirons le lecteur dans ce triste logis.

Il est cinq heures du malin.

An dehors le silence est profond, la nuit noire, glaciale; il neige.

Une chandelle, soutenue par deux brftis de bois sur une petite planche carrée, perce à peine de sa lueur jaune et blafarde les ténèbres de la mansarde; réduit étroit, bas, aux deux tiers lambrissé par la pente rapide du toit qui forme avec le plancher un angle très-aigu. Partout on voit le dessous des tulles verdâtres.

Les «/lobons recrépies de plâtre noirci par le temps, et crevassées de nombreuses lézardes, laissent apercevoir les lattes vermoulues qui forment ces minces parois ; dan* l'une d'elles, une porte disjointe s’ouvre sur l’escalier.

la; sol, d'une couleur sans nom, infect, gluant, est semé çà et là de brins de paille pourrie, de haillons sordides, cl de ces gros os que le pauvre achète aux plus infinies revendeurs de viande corrompue pour ronger les cartilages qui y adhèrent encore (IJ...

Lue si effroyable incurie annonce toujours ou l'inconduite, ou une misère honnête, mais si écrasante, si désespérée, ouc l'homme anéanti, dégradé, ne sent plus ni la volonté, ni la force, ni le besoin de sortir de sa fange : il y croupi» comme une liète dans sa lanière.

Durant le jour, ce tandis est éclairé par une lucarne étroite, oblongue, pratiquée dans la partie déclive de la toiture, et garnie d'un châssis vitré, qui s'ouvre et se ferme au nioy-n d’une crémaillère.

A l'heure dont nous parlons, une couche épaisse de neige recouvrait cette lucarne,

La chandelle, posée à peu près au centre de la mansarde, sur rétabli du lapidaire, projette en cet endroit une sorte de zone de pâle lumière qui, $e dégradant peu à peu, se perd dans l'ombre où reste enseveli le galetas, ombre au milieu de laquelle se dessinent vaguement quelques formes blanchâtres.

Sur l ëtabii. lourde table carrée en chêne brut grossièrement équarri, tachée de graisse cl de suif, fourmillent, étincellent, scintillent une poignée de diamants cl de rubis d'une grosseur et d'un éclat admirables.

Morel était lapidaire en tin, et non pas lapidaire en Taux, comme il le disait, cl comme on le pensait dans la maison de la rue du Temple... lirice à cet innocent mensonge, les pierreries qu’on lui confiait sem* ldaieul de si peu de valeur, qu'il pouvait les carder chez lui sans craiulc d'être volé.

Tant de richesses, mises 5 la merci do tant de misère, nous dispensent de parler de la probité de Morel...

Assis sur un escabeau sans dossier, vaincu par la fatigue, par le froid, par le soumuil, après une longue nuit d'hiver passée à travailler, le la- (Maire a laisse tomber sur sou établi s» tête appesantie, scs bras engourdis ; son front s’appuie à une large meule, placée horizontalement sur la table, et ordinal rem n nt mise en mouvement par une petite roue à main : une scie de lin acier, quelques antres outils sont épars à côté ; l’artisan, dont on ne voit que le crâne chauve, entouré de cheveux gr : s, est vêtu d'une vieille veste de tricot brun qu’il porte à nu sur la peau, et d un mauvais pantalon de toile; ses chaussons de lisière en lambeaux cachent f» peine ses pieds bleuis po^és sur le carreau.

Il fait dans cette nian-arde \m froid si glacial, si pénétrant, que l'artisan, malgré l’espèce de somnolence où le plonge l’épuisement de ses forces, frissonne parfois de tout son corps. •

La longueur et la carbonisation de la mèche de la chandelle annoncent qii<* Morel sommeille depuis quelque temps; on nVuteud que sa respiration oppressée; car les six autres habitants de celte mansarde ne donnent pas...

Oui, clans celte étroite mansarde vivent sept personnes...

fi wj enfants, dont le plus jeune a quatre aus, le plus âgé douze ans à peint*. •

El puis leur mère infirme.

El nuis une octogénaire idiote, la mère de leur mère.

I.a froidure est bien âpre, pobque la chaleur naturelle de sept personnes entassées dans un si petit espace n’aUiédit pas cette atmosphère glacé»*; c’est qu’aussi ce* sept corps grêlcs. cbélifs, grelottants, épui.-és, depuis le petit entant jusqu'à 1’aicule, dégagent peu de calorique, comme dirait un savant.

Excepté le père de famille, un moment assoupi, parce que scs forces sont À bout, pn.-oimc ne dort: non, parce que le froid, la fditn, la maladie, tiennent les yeux ouverts, bien ouverts.

(1) On trouve fréquemment dan le* quartier* populeux des débitnnU de veaux mort -nés, de bestiaux mort» de maladie, etc.

Ou do sait pas combien est rare et précieux pour le pauvre le sommeil profond, salutaire, dans h quel il répare se» forces et oublie ses maux. Il s'éveille si allègre, si dispos, si vaillant au plus rude labeur, après une de ces nuits bienf.«i.santes, que les moins religieux, dans le sens catholique du mot, éprouvciR un vague sentiment de gratitude, sinon envers Dieu, du moins envers... le sommeil, et qui bénit l'effet béni! la cause. "

A l’aspect de l’effrayante inisèro de cet artisan, comparée à la valeur des pierreries qu’on lui confie, on est frappé d’un de ccs contrastes qui tout à la fois désolent et élèvent l'àmc.

Incessamment cet homme a sons les yeux le déchirant spectacle des douleurs des siens; tout les accable, depuis la faim jusqu’à la folie, ci il respecte ces pierreries, dont uuc seule arracherait sa femme, ses enfants, aux privations qui le* tuent lentement.

Sans doute il fait son devoir, simplement son devoir d'honnête homme ; mais» parce que oc devoir est simple, son accomplissement est-il moins grand, moins beau? Les conditions dans lesquelles s’exerce le devoir ne pruvcul-elles pas d’ailleurs en rendre la pratique plus méritoire encore?

Et puis cet artisan, restant si malheureux et si probe auprès «le cc trésor, ne représctile-t-U pas l’imiw me et formidable majorité des hommes qui, voués à jamais aux privations, mais paisibles, laborieux, ré-igués, voient chaque jour sans haine et sans envie amère resplendit 1 leurs yeux la magnificence des riches !

K’esl pas enfin noble, consolant, »!e songer que ce n’est pas la force, que cc n'est pas la terreur, mais le bon sens moral qui seul contient cc redoutable océan populaire dont le débordement pourrait engloutir la société tout entière, se jouant de scs lois, de sa puissance, comme la mer en furie se joug des digues et des remparts !

Ne sympathise-t-on pas al«>rs de toutes les forces de son âme et de son esprit avec ces généreuses intelligences qui demandent un peu »ic place au soleil pour tant d'infortune, tant de courage, tant de résignation !

Revenons à ce spécimen, hélas ! trop réel, d’épouvantable misère que nous essayerons de peindre dans son effrayante nudité.

Le lapidaire ne possède plus qu'un milice matelas et un morceau de couverture dévolus à la graïuf mère idiote, qui, dans son stupide cl farouche égoïsme, ne voulait partager son grabat avec personne.

Au commencement du l'hiver, elle était devenue furieuse, et avait presque étouffé I»* plus jeune des enfants qu'on aval voulu placer à côté d'elle, une petite fille de quatre ans, depuis quelque temps phthisique, et qui suufft ait trop du froid dans la paillasse où elle couchait avec ses frères cl sœurs.

Tout à l’heure nous expliquerons ce ifmde de couchage, fréquemment usité chez les pauvres. Auprès d eux, les animaux sont traités en sybarites : on change leur litière.

* Tel est le tableau complot que présente la mansarde de l’artisan» lorsque l’œil perce la pénombre où viennent mourir les faibles lueurs de la chandelle. *

l e long du mur d’appui, moins humide que les autre* cloisons, csl placé sur le carreau le matelas où repose 1a vieille idiote.

Comme elle ne peut rien sup|M>rter sur s.i télé, ses cheveux blancs» coupés très-ras, dessinent la forme de son crâne, au front aplati ; ses épais sourcils gris ombragent ^es orbites profonds où luit un regard ci un éclat sauvage ; ses joues caves, livides, qilissccs de mille rides, se eôllont ù ses pommettes et aux angles saillants do sa mâchoire ; couchée stir le côté, repliée sur ellè-niémc, sdn menton touchant presque ses genoux, elle tremble sous une couverture do laine prise, trop petite pour l’envelopper entièrement, et qui laisse apercevoir ses jambes décharnées et le b is d'un vieux jupon en lambeaux dont elle est velue. Ce grabat exhale une odeur fétide.

A peu de distance du chevet de la grand’mère s'étend aussi, parallè-t lemeut au mur, la paillasse qui sert de lit aux cinq enfants.

El voici comment •

Ou a fait une incision à chaque bout de la toile, dans le sens de sa longueur, puis on a glissé les enfants dans une paille humide et nauséabonde ; la toile d'enveloppe leur sert ainsi de drap et de couverture.

Deux petites filles, dont l’une est gravement malade, grelottent d’un côlé. trois petits garçons de l’autre :

Ccux-d et celles-là couchés tout vêtus, ü quelques misérables bail Ions peuvent s'appeler des vêlements.

D’épaisses chevelures blondes, ternes, emmêlées, hérissée*, que leur mère laisse croître parce que cela les garantit toujours un peu du froid, I couvrent à demi leurs figures pâles, étiolées, souffrantes. L'un dosgar- . çons, de ses doigts roidis, tire à soi jusqu'à son men ton l'enveloppe de 1 sa paillasse pour se mieux couvrir; l’autre , de crainte d'exposer ses i mains au froid, tient la toile entre scs dents qui seeboqueot; le troll sième s«! serre contre ses deux frères.

La seconde des deux Allés, minée parla phthisie, appuie languissamment sa pauvre petite figure, déjà d'une lividité bleuâtre et morbide, i sur la poitrine glacée, de sa sœur, âgee de cinq ans. qui lâche en vain de la réchauffer entre scs bras et la veille avec une sollicitude inquiète.

Sur une autre paillasse, placée au fond du taudis et eu relourde celle des enfants, la femme de l'artisan est éleuduo gisante, épuisée par une

fièvre lente et par une infirmité douloureuse qui ne lui permet pas de se lever depuis plusieurs mdïs.

Madeleine Morel a Ironie— six ans. Un vieux mouchoir de cotonnade bleue, serré autour de son front dépj-imé, fait ressortir davantage encore la pâleur bilieuse de son visage osseux. Un cercle brun cerne ses j'eux caves, éteints ; des gerçures saignantes fendent scs lèvres bla-

Sa physionomie chagrine, abattue, scs traits insignifiants, décèlent un de ces caractères doux, mais sans ressort, sans énergie, qui ne luttent pas contre la mauvaise fortune, mais qui se courbent, s’affaissent et se lamentent.

Faible, inerte, bornée, clic était restée honnête parce que son mari était honnête ; livrée à elle-même, le malheur aurait pu la dépraver cl la pousser au mal. Elle aimait scs enfants, son mari ; mais clic n'avait ni le courage ni la force de retenir ses plaintes amères sur leur commune infortune. Souvent le lapidaire, dont le labeur opiniâtre soutenait seul celte famille, était forcé d'interrompre son travail pour venir consoler, apaiser la pauvre valétudinaire.

Par-dessus un méchant drap de grosse toile bise (ronde qui recouvrait sa femme, Morel, pour la réchauffer, avait étendu quelques hardes si vieilles, si rapetassées, que le préteur sur gages n avait pas voulu les prendre.

Un fourneau, un poêlon et une marmite de terre égueulée, deux ou trois tasses fêlées éparses çà et là sur le carreau, un baquet, une planche à savonner, et une grande cruche de grès placée sous l’angle du toit, près de b porte disjointe, que le veot ébranle à chaque instant, voilà ce que possède cette famille.

Ce tableau désolant est éclairé par la chandelle, dont b flamme, agitée par b bise qui siffle à travers les interstices des tuiles, jette tantôt sur ces misères scs lueurs pâles et vacillantes, tantôt fait scintiller de mille feux, pétiller de mille étincelles prismatiques l'éblouissant fouillis de diamants et de rubis exposés sur l’établi où sommeille le bpidaire.

Par un mouvement d'attention machinal, les yeux de ces infortunés, tous silencieux, tous éveillés, depuis l’aïeule jusqu'au plus petit enfant, s'attachaient instinctivement sur le lapidaire, leur seul espoir, leur seule ressource.

Dans leur naïf égoïsme, ils s'inquiétaient de k» voir inactif et affaissé sous le poids du travail ;

Là mère songeait à scs enfants ;

Les enfants songeaient à eux ;

L'idiote paraissait ne songer à rien.

Pourtant tout à coup elle se dressa sur son séant, croisa sur sa poitrine de squelette scs longs bras secs et jaunes comme du buis, regarda la lumière en clignotant, puis se leva lentement, entraînant après elle, comme un suaire, son lambeau de couverture.

F.lle était de très-grande taille, sa tète rasée paraissait démesurément petite, un mouvement spasmodique agitait sa lèvre inférieure, épaisse et (tendante : ce masque hideux offrait le type d’un hébétement farouche.

L’idiote s’avança sournoisement près de Ictabli, comme un enfant qui va commettre un méfait.

Quand elle fut à la portée de 1a chandelle, elle approcha de la flamme ses deux mains tremblantes; leur maigreur était telle que b lumière qu’elles abritaient leur donnait une sorte de transparence livide.

Madeleine Morel suivait de son grabat !es moindres mouvements de la vieille; celle-ci, en continuant de se réchauffer à b flamme de la chandelle, baissait b tête et considérait avec une curiosité imbécile le chatoiement des rubis et des diamants qui scintillaient sur la table.

Absorbée par cette contcmpblion, l’idiote ne maintint pas scs mains à une distance suffisante de la flamme, elfe se brûla cl poussa un cri rauque.

A ce bruit, Morel ec réveilla en sursaut et releva vivement b tète.

Il avait quarante ans, une physionomie ouverte, intelligente et douce, mais flétrie, mais creusée par b misère ; une barbe grise de plusieurs semaines couvrait le bas de son visage couturé par b petite vérole ; des rides précoces sillonnaient son front déjà chauve ; ses paupières enflammées étaient rougies par l’abus des veilles.

Un de ces phénomènes frequents chez les ouvriers d’une constitution débile, et voués à on travail sédentaire qui les contraint à demeurer tout le jour dans une position presque invariable, avait déformé sa taille chétive. Continuellement forcé de se tenir courbé sur son établi et de se pencher du côté droit, afin de mettre sa meule en mouvement, le bpidaire. pour ainsi dire, pétrifié, ossifié dans cette position qu’il Bardait douze à quinze heures par jour, s’éiait voûté et déjeté tout d'un côté.

Puis, son bras droit, incessamment exercé par le pénible maniement de b meule, avait acquis un développement musculaire considérable, tandis que le bras et b main ganches, toujours inertes et appuyés sur l’établi pour présenter les facettes des diamants & l’action de la meule, étaient réduits à un étal de maigreur et de marasme effrayant ; les jambes grêles, presque annihilées par le manque complet d'exercice, pouvaient à peine soutenir ce corps épuisé, dont toute la substance, toote b viabilité, toute b force, semblaient s’être concentrées dans b setjle partie que 1e travail exerce continuellement.

Et, comme disait Morel avec une poignante résignation r

— C’est moins pour moi que je tiens à manger que pour renforcer le bras qui tourne la meule.

Réveillé en sursaut, le lapidaire se trouva face à face avec l’idiote.

— Qu’avez-vous? que voulez-vous, la mère? lui dit Morel; puis il ajouta d’une voix plus basse, craignant d’éveiller sa famille qu'il croyait endormie : Allez vous coucher, b mère. Ne faites pas de bruit, Madeleine cl les enfants dorment.

— Je ne dors pas, je tâche de réchauffer Adèle, dit I’aluée des petites filles.

— J’ai trop faim pour dormir, reprit un des garçons; ça n’était pis mon tour d'aller souper hier comme mes frères chez mademoiselle Bigoleltc. *

— Pauvres enfants ! dit Morel avec accablement; je croyais que vous

dormiez, au moins. •

— J'avais peur de t’éveiller, Morel, dit la femme ; sans cola je l'aurais demandé de l’eau ; j’ai bien soif, je suis dans mon accès de fièvre.

— Tout de suite, répondit l'ouvrier ; seulement il faut que je fane d’abord recoucher ta mère. Voyons, bissez donc mes pierres trauquil- Ics, dit-il à 1a vieille qui voulait s'emparer d’un gros rubis dont fe scialilk-mcnt fixait son attention. Allez donc vous coucher, b mère! répéta-t-il.

— Ça, ça, répondit l’idiote en montrant b pierre précieuse qu’elle convoitait.

— Nous allons nous fâcher, dit Morel en grossissant sa voix, pour effrayer sa belle-mère dont il repoussa doucement b main.

— Mon Dieu ! mon Dieu I Morel, que j’ai donc soif, murmura Madeleine. Viens doue me donner à boire !

— Mais comment veux-tu que je fasse, aussi ? Je ne puis pas bisser ta mère toucher à mes pierres, pour qu'elle me perde encore un diamant, comme il y a un an; et Dieu sait... Dieu sait ce qu'il nous coûte, ce diamant, et ce qu’il nous coûtera peut-être encore.

Et le bpidaire porta sa main à son front d’un air sombre ; pu» il ajouta, en s’adressant à un de ses enfants :

— Félix, va donner à boire à ta mère, puisque tu ne dors pas.

— Non, non, j’allendrai, il va prendre froia, reprit Madeleine.

— Je n’aurai pas plus froid dehors que dans b paillasse, dis l'enfant en se levant.

— Ab çà, voyons, alfe£*vous finir ! s'écria Morel d’une voix menaça nie pour chasser l'idiote, qui ne voulait pas s’éloigner de l’établi et s’obstinait à s'emparer d’une des pierres.

— Maman, l’eau de b cruche est gelée, cria Félix.

— Casse la glace alors, dit .Madeleine.

— Elle est trop épaisse, je ne peux pas.

— Morel, casse donc b glace de la cruche, dit Madeleine d’une voit dolente et impatiente ; puisque je n’ai pas autre chose à boire que ik l'eau, que j’eo puisse boire au moins. Tu me laisses mourir de soit.

— Oh I mon Dieu ! mon Dieu ! quelle patience ! Mais comment voulu que je fasse? j'ai ta mère sur les bras, s’écria le malheureux lapidaire.

li ne pouvait parvenir à se débarrasser de l’idiote, qui, commettant à s'irriter de la résistance qu elle rencontrait, faisait enleudre une sorte de grondement courroucé.

— Appelle-la doue, dit Morel à sa femme; elfe l'écoule quelquefois, toi.

— Ma mère, allez vous coucher; si vous êtes sage, je vous donnerai du café que vous aimez bien.

— Ça, ça, reprit l'idiote en cherchant cette fois à s’emparer violemment du rubis qu'elle convoitait.

Morel b repoussa avec ménagement, mais en vain.

— Mon Dieu I lu sais bien que tu n'en finiras pas avec elle, si lu ut lui fais pas peur avec fe fouet, s'écria Maddciue ; if n’y a que ce moynila de b faire rester tranquille.

— Il le faut bien ; mais^quoiqu’etle soit folle, menacer une vie 51k femme de coups de fouet, ça me répugne toujours, dit Morel.

Pois, s'adressant à b vieille qui tâchait de le mordre, et qu'il contenait d'une main, il s’écria de sa voix b plus terrible :

— Gare au fouet ! si vous n’allez pas vous coucher tout de suite !

Ces menaces furent encore vaines.

Il prit son fouet sous son établi, 1e fit claquer violemment, et en menaça l’idiote, lui disant :

— Couchez-vous tout de suite, couchez- vous !"

Au bruit retentissant du fouet, la vieille s'éloigna d’abord brusquement de l’établi, puis s’arrêta, gronda entre ses dents et jeta des regards irrités sur son gendre.

— Au lit ! au lit ! répéta celui-ci en s'avançant et en faisant de nouveau claquer son fouet.

Alors l'idiote regagna lentement sa couche à reculons, en montrant le poing au bpidaire.

Celui-ci, désirant terminer cette scène cruelle pour aller donner à boire à sa femme, s'avauça très-près de l'idiote, fit une dernière fois brusquement résonner sou fouet, sa us b toucher néanmoins, et répéu d’une voix menaçante :

— Au lit, tout de suite !

b vieille, dans son effroi, se mit à pousser des hurlements affreux,

se jeta sur sa couche el s'y blollil comme uu chien dans son chenil, «ans cesser de hurler.

les enfouis épouvantés, croyant que leur père avait frappé la vieille, lui crièrent eu pleurant :

— Ne bats pas grand’mère, ne la bats pas!

Il est impossible de reqdrc l'effet sinistre de celte scène nocturne, accompagnée des cris suppliants des entants, des hurlements furieux de Ikltole, et des plaintes douloureuses de la femme du lapidaire.

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