‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 61 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

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Le budget de liigolelte.

A la neige de b ... nuit avait succédé

un veut très-froid; le pavé de b rue, ordinairement fan-

00 • geux, était presque

sec. Itigoleile et Rodolphe se dirigèrent

vers l'immense cl singulier bazar que l’on nomme le Temple. La jeune fille s'appuyait sans façon au bras de sou cavalier, aussi peu géncc avec lui que s ils eussent été liés par mie longue intimité.

— Est-elle drôle, celle madame Pipelet, avec scs remarque» ! dit la grisetle à Rodolphe.

— Ma foi, ma voisine, je trouve quelle a raison.

— En quoi, mon voisin?

— Elle a dit : « U faut que jeunette se passe... vivo l’amour, et allez donc! »

•- Eh bien?

toit. — tjp. de V* D«id*; tK pré, roc Se)«i-Lo«i>, W, »t»

LES MYSTÈRES DR PARIS

— C'est justement ma manière de voir...

— Comment?

— Je voudrais passer ma jeunesse avec vous... pouvoir crier vive l'amour. . et aller où vous voudriez me conduire.

— Je le crois bien... vous n’êles pas düfidle!

— Où serait le mal?... nous sommes voisins.

— Si nous actions pas voisins, je ne sortirais pas avec vous comme ça...

— Vous me dites donc d'espérer?

— D'espérer quoi?

— One vous m'aimerez.

— Je vous aime déjà.

— Vraitncut?

— C'est tout simple, vous êtes bon, vous êtes gai. Quoique pauvre vous-même, vous Cuites ce que vous pouvez pour ces pauvres Morel, en intéressant des gens riclies a leur malheur: vous avez une ligure, qui me revient beaucoup, mie jolie tournure, ce qui est toujours agréable et (laUeur pour moi, qui vous donne le bras et qui vous le donnerai souvent. Voilà, je crois, assez de rabous pour que je vou* aime.

Cuis, s'interrompant pour rire aux éclats, Rigoletlc s'écria :

— Regardez donc . . . regardez donc celle grosse femme avec scs vieux souliers fourrés; on dirait qu'elle est traînée par deux chats sans queue.

Et de rire enrore.

— Je préféré vous regarder, ma voisine ; je suis si heureux de penser que vous m'aimez déjà.

— Je vous le dis parce que Ça est... Vous ne inc plairiez pas. je vous le dirais tout de même... Je n’ai pas à me reprocher d'avoir jamais trompé personne, ni été coquette. Quand on me plaît, je le dis tout de suite...

ruts, s'interrompant encore pour s'arrêter devant une boutique, la grise lie s'écria : •

— Oh! voyez doue la jolie pendule et les deux beaux vase»! J'avais ponrlaol il- jà trois livres dix sous d'économie dans ma tirelire pour en acheter de pareils ! En cinq ou six ans j'aurais pu y atteindre.

— Des économies, ma vobine! et roui gagnez?...

— Au moins trente sous par jour, quelquefois quarante; mais je ne compte jamais que sur trente, c'est pins prudent, et je règle mes dépenses la-de*sa», dit Bîgolclle d’un air aussi important que s’il se fût agi de 1 équilibré financier a un budget formidable.

— .Mais avec trente sous par jour, comment pouvez-vous vivre?

— Le compte u'esl pas long... Voulez-vous que je vous le Casse, mon volaiu? Vous m'avez l'air d'un dépensier, ça vous servira d'exemple.

» — Voyons, ma voisine.

— B!<* trente sous par jour me font quaranle-rinq francs par mois, n’csl-re pas ?

— Oui.

— Lv dessus j'ai douze francs de loyer et vingt-trois francs de nourriture.

— Vingt-trois francs de nourriture!...

— Mon Dieu, oui, tout autant ! Avouez que pour une mauviette comme moi... c’esl énorme !... par exemple, je ne me refuse rien.

— Voyez-vous b petite gourmande...

— Ab! mais aussi là-dedans je compte b nourriture de mes oiseaux...

— il est certain que si vous vivez trois là-dessus, r’ost moins exorbitant. Blais voyons le détail par jour... toujours pour mon Ufetraction.

— Ecoutez bien : nue livre de pain, c'est quatre sous; deux tous de lait, eu bit six : quatre sous de légumes l'hiver . ou de fruits et de salade dans l'été: j’adore b salade, pane nue c’est, • owm les légumes, propre à arranger, ça ne salit pas les inaius: voilà doue déjà dix sous; trois sous de beurre ou d'huile cl de vinaigre pour assaisonnement, treize ! une voie de belle eau dairc, oh ! ça c’eut mon luxe, ça me bit met quinze sous, s’il vous (>lalt.. . Ajoutez-y par semaine deux ou trois sous du clièuevis cl de mouron pour régaler mes oiseaux, qui mangent ordinairement un peu de mie ue pain et de bit, c’est vingt-deux à vingt-trois francs par mois, ni plus ui moins.

— El vous ne mangrx jamais de viande?

— Ah bien oui... de b viande!... elle coûte drs dix et douze sous b livre; esl-cc qu’on v peut songer? Et puis ça sent b cuisine, le pot-aufeu ; au lieu que du lait, dis légumes, des fruits, c'est Unit de suite prêt. Tenez, un pbl que j'adore, qui n'csl pas embarrassant, et que je fais dans lapcrfectiou...

— Voyons le plat...

— Je mets de belles pommes do terre jaunes dans le four de mon poêle ; quand elles sont cuites, je les c arase avec un peu de bourre et de bit... une pincée de sel... c’est un manger des dieux... Si vous êtes gentil, je vous eu ferai goûter. ..

— A< rangé par vos jolies mains, ça doit être excellent. Mais, voyons,

comptons, ma vobine Nous avons déjà vingt-trois francs de nourri-

ture, douze francs de loyer, c'est trente-cinq francs par mois...

— Pour aller à quarante-cinq ou rhiijunnle francs que je gagne, il me reste dix ou quinze francs pour mon bots uu mou huile pendant l'hiver, pour mon culn-ticn et mon blanchissage... c'est-à-dire pour mon savon; rar, excepté mes draps, je me Mandas mul-inéme... c est encore mon luxe... une blanchisseuse de fin me coûterait le» yeux de b tête... tandis que je repasse trés hl n, et je me tire d'affaire.. .. Pendant les cînq

mois d’hiver, je brûle une voie et demie de bois... et je dépense pour quatre ou cinq sous d'huile par jour pour ma lampe... ça me bit cuviron quatre-vingt:. francs par au pour inou ( houlfage et mon éclairage.

— De sorte que c’est au plu» s'il vous reste cent francs pour votre «r tretien.

— Oui, et c'est là-dessus que j’avais économisé me» trois franc» < sous.

— Mais vos robes, vos chaussures, ce joli bonnet?

— Mes bonnets, je n’en mets qnc quand je sors, et ça ne me r pas, car ic les monte moi-même; riiez, moi je me contante de mes cbe veux... Quant à mes robes, à nies bottines... est-ce que le Temple n'e* pas b ?

— Ah ! oui... ce bienheureux Temple... Eh bien ! vous trouvez là..

— Des robe» excellentes et très-jolies. Figurez-vous que h-« r i ' dame» ont l'habitude de donner leurs vie illi s roW* a b ut s im.ii . 4 chambre ... Quand je dis vieilles... c'est-à-dire qu’elles les ont portées* mois ou deux eu voilure.... cl les femmes de chambre vont les vei * au Temple... pour presque rien... Ainsi, tenez, j’ai là une robe de l beau moi inos raisin de Corinthe que j'ai eue pour quinze francs : cil avait peut-être coûté soixante, elle avait été à peine portée : je l'ai a rangée à ma bille... cl j'espère qu'elle me bit honneur.

— C>st vous qui lui faite» honneur, ma voisine... Ibis, avec la r source du Temple, Je commence à comprendre que vous puissiez s ‘ à votre entretien avec cent francs par an.

— N'cst-ce pas? Ou a b des robes d'été charmantes pour cinq on s francs, des brodequins comme ceux que je porte, presque neufs, | deux ou trois francs. Tenez, ue dirait-on pas qu'il» ont élu bits pour n dit BigoleUe, qui s'arrêta et montra le bout de son joli pied, vérilab ment très-bien « haussé.

— Le pied est charmant, c'est vrai ; mais vous devez difficilement I trouver des < haussurcs. .. Après ça vous me direz sans doute qu'on v au Temple des souliers d'enfants...

— Vous êtes un QaUeur. mon voisin ; mal» avouez qu'une petite f toute seule, et bien rangée, peut vivre avec trente sous par jour' Il f dire aussi que k* quatre cent cinquante franc» que j’ai emportés d prison m’ont joliment aidée pour ru 'établir... Une fok qtTmi tn'a vue d un s meubles, ça a inspiré de la confiance, et on m'a donné de l'omr chez moi; mai» il a bllu attendre longtemps avant d'en trouver; li rcottiBem j*avaii gardé de quoi vivre trois mois sans compter sur t travail.

t — Avec votre petit air étourdi, savez-vous que vous avez bcÜoé d’ordre et de raison, ina voisine?

— Dame ! quand on est toute seule au monde et qu’on ne veut av d’obligation à personne, faut bien s'arranger cl faire son nid, comi on dit.

— Et votre nid est charmant.

— N’est-ce pas? car enfin je ne me refuse rien ; j'ai même nu au-dessus do mon état: j’ai des oiseaux; l’été, toujours au mohivé pots de fleur* sur ma cheminée, sans compter les caisse* de nia fea cl celle de ma cage ; et pourtant, connue je vous k disais, j'avais cL trois franc» dix sons dans ma tirelire, afin de pouvoir un jour par v«- : à une garniture de cheminée.

— Ll qnc sont devenues ces économie*?

— Mou Dieu, dan* les derniers terni)*, j'ai vu ces pauvre» Mo malheureux, *1 malheureux, que j'ai dit : 11 n'y a pas de bon sens ( voir trob bêtes du pièces de vingt sous à presser dans une tire* quand d'immtélc* gens meurent de faim à côté de vous alors j’ai ( mes trois francs aux Morel. Quand je d» prêté... c’éuit pour ne pa! humilier, car Je les leur aurais donné» de non r«rur.

— Vous entendez bien, ma voisine, que, puisque les voilà à leur i ils vous le» rembourseront.

— C'est vrai, ça 11e sera pas de refus... ça sera toujours. on rom ccuinit pour acheter une garniture de cheminée... C’est uiou rêve !

— Et puis, enfin, il faut toujours bouger un peu à l'avenir.

— À I avenir?

— Si vous tombiez malade, par exemple...

— Mol... malade

Et higoldte de rire aux éclats.

Dr rite si fort, un un gros homme qui marchait devant elle, porl un chleu sous son bras, se retourna tout interloqué, croyant qu’U 1 gissait de lui.

Rigoletle, sans discontinuer de rire, lui fit une denii-révdrenre ati p&gnée d'une petite mine si espiègle, que Rodolphe ne put s'empê.dj de partager l'hilarité de *a compagne.

Le gros homme continua son chemin en grommelant.

— Etes-vous folle!... allez, ma voisine! dit Rodolphe en repr son sérieux .

— C'eft votre faute aussi...

— Ma faute?

— Oui, von* me dites de* bêtises...

— Farce que je vous tU que vous pourriez tomber malade?

— Malade, moi?

Et de rire encore.

— i'ouiquoi pas?

— Est-ce que j'ai l’air do ça?

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