‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 62 sur 174 · I.ES MYSTÈRES DR PARIS · texte numérisé non relu

I.ES MYSTÈRES DR PARIS

— Jamais je n’al vu figure plus rose cl plus frai» lie.

— Eh bien! alors... pourquoi voulez-vous que je tombe mal. .de?

— Comment?

— A dix-huit ans, avec la vie que je mène... est-ce que c'est possible? Je me lève à cinq heures, hiver comme été; je me couche à dix ou onze; je mange à ma faim, qui n’est pas grande, c’est vrai ; je ne sonlTre pas du froid, je travaille toute la journée, je chante comme une alouette, je dors comine une marmotte, i’ai le cœur libre, joyeux, oonteut: je suis sûre de ne jamais manquer a ouvrage, à propos de quoi voulez-vous que je rois malade?... ce serait par trop drôle aussi...

El de rire encore.

Rodolphe, frappé de celte aveugle et bienheureuse confiance dans l’avenir, se reprocha d’avoir risqué do l’ébranler... Il songeait me mie sorte d’effroi qu'une maladie d’un mois pouvait ruiner ci tic riante et pabible existence.

Cette foi profonde de Rlgolotte dans son courage et dans ses dix-huit ans... ses seuls biens... semblait à Rodolphe respectable et sainte...

De la part de la jeune fille... ce n’élait plus de l'insouciance, de l'imprévoyance; c'était une créance instinctive à la commisération cl à la justice divine, qui ne pouvaient abandonner une créature laborieuse et bonne, une pauvre fille dont le seul tort était de compter sur la jeunesse et sur la sauté qu elle tenait de Dieu...

Au printemps, quand d'une aile agile les oiseaux du ciel, joyeux et chantants, eflleurent les luzernes roses, ou fendent l'air tiède cl azuré, s'inquiètent-ils du sombre hiver ?

— Ainsi, dit Rodolphe à la grisette, vous n'ambitionnei rien?

— Rien...

— Absolument rien ?...

— Non... C’est-à-dire, entendons- lions, ma garniture de cheminée... et je l'aurai... je ne sais pas quand... mais j'ai mis dans ma télé de l'avoir, et ce sera; je prendrai plutôt sur mes nuits...

— Et sauf celte garniture?...

— Je n'ambilioniie rien... seulement depuis aujourd’hui.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’avant-hicr encore j’ambitionnais un voisin qui me plût... afin de faire avec lui, comme j'ai toujours fait, bon ménage... afin de lui rendre de petits services pour qu’il m’en rende à son tour.

— C’est déjà convenu, ma voieine ; vous soignerez mon linge, et je cirerîi votre chambre... sans compter que vous m’éveillerez de bonne heure, en frappant à ma cloison.

— El vous croyez que ce sera tout ?

— Qu’v a-t-il encore ?

— Ah bien! vous n’cles pas au bout. Est-ce qu’il ne faudra pas nue le dimanche vous me meniez promener aux barrières ou sur l< s boulevards ? Je n’ai que ce jour-Iâ de récréation...

— C’est ça, l’été nous irons à la campagne.

— Non, je déteste la campagne: je n aime que Paris. Pourtant, dans le temps, par complaisance, j ai fait quelques parties à Saint-Germain avec nue de mes camarades de prison, qu’un appelait la Goualcuse, parce qu'elle chantait toujours ; un bien bonne petite fille !

— Et qu’est-clle devenue ?

— Je ue sais pas ; elle dépensait on argent de prison sans avoir l’air de s’amuser beaucoup ; elle était toujours triste, mais douce et charitable... Quand nous sortions ensemble, je n'avais pas encore d’ouvrage ; quand j’en ai eu, je n’ai pas bougé de chez moi . je lui ai dnuné mon adresse, elle n’est pas venue me voir ; sans doute elle est occupée de son côté... C'était pour vous dire, mon voisin, que j’aimais Paris plus ue tout. Aussi, quand vous le pourrez, le dimanche, vous rnc mènerez fncr chez le traiteur, quelquefois au spectacle... sinon, si vous n’avez pas d'argent, vous me mènerez voir les boutiques dans les beaux passages, ça m’amuse presque autant. Mais soyez tranquille, (Lins nos petites parties fines, je vous ferai honneur... Vous verrez comme je serai

É enliile avec ma jolie robe de lévantiue gros-bleu, que je ne mets que • dimanche î elle me va comme un amour; j'ai avec ça un petit bonnet garni de dentelles, avec des nœuds oranges, qui ne font nas trop mal sur mes cheveux noirs, des bottines de salin turc que j’ai tait faire mur moi... un charmant châle de honrre de soie façon cachemire. Alex, allez, mon voisin, on se retournera plus d’une fois pour nous voir ; lasser. Les hommes diront : « Mais c'est qu'elle est gentille, cette petite, parole d'honneur! » El les femmes diront de leur côté : « Mais c’est qu’il a une très-jolie tournure, ce grand jeune homme mince... son air est très-distingué... et scs petites moustaches brunes lui vont trèsbien.. . Et je serai de l'avis de ces dames, car j'adore les moustaches. .. Malheureusement M. Germain n’eu portait pas à cause de son bureau. M. Cabrion en avait, mais elles étaient rouge* comme sa grande barb*-, et je u "aime pas les grandes barbes; cl purs il faisait par trop !o gamin dans les rues, et tourmentait trop ce pauvre M. Pipelet. Par exemple, >1. Uiratideatt (mon voisin d’avant il. üabrinn) avait une très-bounc tenue, niais il était louche. Dans les commencements, ça me gênait beaucoup. parce qu'il avait toujours l'air de regarder quelqu'un à côté de moi, et, sans y penser, je nie retournais pour voir qui.

Et de rire.

Rodolphe écoulait ce babil avec curiosité; il se demandait pour la troisième ou quatrième fois ce qu'il devait penser de la vertu de Rigolette.

Tai tôt la liberté même des paroles de La grisette et le souvenir du gros verrou lui faisaient presque croire qu'elle aimait ses voisins en frères, en camarades, cl que madame Pipelet l'avait calomniée ; tantôt il fOUlfoU de ses velléités de crédulité, en songeant qt.'il était peu probable qu’une fille aussi jeune, aussi abandonnée, rôt échappé aux séductions de MM. Ciraudeau. Gahrion cl Germain. Pourtant, la franchise, longitude familiarité de Rigolelte. éveillaient en lui de nouveaux doutes.

— Vous nie charnu z, ma voisine, en disposant ainsi de mes dimanches, reprit gaiement Rodolphe ; soyez tranquille, nous ferons de fameuses parties.

— Un instant, monsieur le dépensier, c'cst moi qui tiendrai la bourse, je vous en préviens. L’été, nous pourrons dîner très-bien... mais trèsbien !... pour trois francs, à ta Chartreuse ou à l’Emiilige Montmartre, une demi -douzaine de contredanses ou de valses par là-dessus, et quelques courses sur le* chevaux de bois... j’adore monter à cheval... ça vous fera vos cent s^us, pas un liard de plus... Valsez-vous?

— Très-bien.

— A la bonne heure! M. Cabrion me marchait toujours sur les pieds, et puis, par farce, il jetait des pois fulminants par terre, ça fait qu’on n’a plus voulu de nous à la Chartreuse.

Et de rire.

— Soyez tranquille, je vous réponds de ma réserve à l’égard des pois fulminants . mais l’hiver, que ferons-nous ?

— L'hiver, comme on a moins faim, nous dînerons parfaitement pour quarante sons, et il nous restera trois francs pour le spectacle, car jr ne veux pas que vous dépassiez vos cent sous : c’est déjà bien assez cher; mois tout seul vous dépenseriez au moins çà à l\-l.nninet, au billard, avec de mauvais sujets qui sentent la pipe comme des horreurs. Eil-Ct qu'il ne vaut pas mieux passer gaiement la journée avec une petite amie bien bonne enfant, bien rieuse, qui trouvera encore le temps de vous économiser quelques dépenses en vous ourlant vos cravates, en soignant votre méii.igc?

— Mais c’est un gain tout clair, ma voisine. Seulement, si mes amis me rencontrent avec ma gi .nulle petite amie sous le bras ?

— Eh bien ! ils diront ; Il n’est pas m. iheureux, ce diable de Rodolphe I

— Vous savez mon nom ?

— Quand j’ai appris que la chambre voisine était déjà louée, j'ai demandé à qui.

— Et mes amis diront : Il est Irès-beurerx, ce Rodolphe !... Et >ls m’envieroot,

— Tant mieux !

— Ils me croiront heureux.

— Tant mieux !... unit mieux !...

— Et si je ne le suis pas autant que je le paraîtrai ?

— QuVi-ee que ça vous fait, pourvu qu’ou le croie?... Au* hommes, U ne leur en Lut pas davantage.

— Mais votre réputation?

Rigolctte partit d’un éclat de rire.

— La réputation d'une grisette ! est ce qu’on croit à ces météores-là? reprit-elle. >i j’avais père ou mère, frère ou sœur, je tiendrai* pour eux au qu'en dira-t-on... Je .suis toute seule, ça rac regarde...

— Mais, moi. je serai très-malheureux.

— De quoi ?

— De passer pour être heureux, tandis qu’au contraire je vons aimerai... à peu près comme vous diuiez chti le papa Crélu... en mangeant votre pain sec à la lecture d'un livre de cuisine.

— Bah ! bah ! vous vous y ferez : je serai pour vous si douce, si reconnaissante, si peu gênante, nue vous vous direz : Après tout, autant faire mou dimanche avec elle qu avec un camarade... Si vous êtes libre le soir dans la semaine, et que ça ne vous ennuie p^.s, vous viendrez ' passer la soirée avec moi, vous profiterez de mon feu et de ma lampe;

vous louerez des romans, vous me ferez la lecture. Alliant ça que d'al- I lcr perdre votre argeut au billard ; sinon, si vous êtes occupé tard chez j votre patron, ou que vous aimiez mieux ailer au café, vous me direz i bonsoir en rentrant, si je veille eu< ore. Si je suis couchée, le lendemain : malin je vous dit ui bonjour à travers votre cloison pour vous éveiller... i Tenez, M. Germain, nion dernier voisin, passait toutes ses soirées comme . ça avec moi; il ne s'en plaignait pas!... Il m’a lu tout Walter Si oit... C’est eu qui était amusa ni f Quelquefois, le dimanche, quand il fanait | mauvais, au lieu d'aller au spectacle et de soi tir, il allait acheter qidi que chose ; nous faisons une vraie dînette dans ma chambre, et Dois , après nous lisions... Ca m’amusait presque autant que le théâtre, ne t pour vous dire que je ne suis pas difficile à vivre, et que je lais tout ce qu’on veut El puis, vous qui parliez d'être malade, »i jamais vous fêliez... c’cst moi qui oiis une vraie petite sœur grise !... demandez aux Morel... Tenez, vous ne savez p is voire bonheur, monsieur Rodolphe... C'est un v: ai quine à L loterie de m'avoir pour voisine.

— C’est vrai, l’ai toujours eu du bonheur mais, à propos de M. Gçrmaio, où est-il donc maintenant ?

— A Paris, je pense.

— Vous ne le voyez plus ?

— Depuis qu il .-/quitté la maison, il o'e»t , lus revenu chez moi.

— Mais où demeure-t-il ? Que L.ü-il ?

— Pourquoi ces qucstioos-là, mou vuisiu?

— Parce que je suis jaloux de lui, dil Rodolphe en souriant, et que je voudrais...

— Jaloux !!! El RigoleUe de rire. Il n'y a pas de quoi, aile*... Pauvre garçon!...

— Sérieusement, nia voisine, j'aurais le plu* grând intérêt à savoir où rencontrer H. Germain ; vous connaissez sa demeure, et, sans me vanter. vous devez me croire incapable d'abuser du secret que Je vous domandc.. Je vous le jure dans son intérêt...

— Sérieusement, mon voisin, je croîs que vous pouvez vouloir beaucoup de bien à II. Germain; mais il m’a fait promettre de uc dire son adresse à personne... et puisque je ne vous la dis pas à vous, c'est que ça m’est Impossible... Gela ne doit pas vous ficher contre moi... Si vous m’aviez confié un secret, vous seriez content, n’est-ee pas, de me voir agir comme je le lais?

— Mais...

— Tenez, mon voisin, une fois pour toutes, ne me parlez plus de cela... J’ai fait une promesse, je b tiendrai, et, quoi que vous me puissiez dire, je vous répondrai toujours ta même chose...

Malgré son étourderie, sa IcfiRH lé.l 1 jeune file MCCOtUS Ctt derniers mots si fermement , «pic Rodolphe comprit, à son grand regret, qu’il n'obtiendrait peut-être pas dYl> ce quai désirait savoir. Il lui répugnait d’employer In ruse pour surprendre b confiance de Rigokite il attendit et reprit gaiement :

— N’en parlons plus, ma voisine. Diable 5 vous gardez si bien les secrets des autres, que je ne m’étonne pins que vous gardiez les vôtres.

— Des secrets, moi ! Je voudrais bien en avoir, ça doit être trèsamusant.

— Comment ! vous n’avez pas un petit secret de cœur?

— Un secret de coeur?

— - Enfin .. vou» n'avez jamais aimé? dit Rodolphe en regardant bien fixement Rigolctte pour tâcher de deviner la vérité.

— Comment ! jamais aimé?... Et M. Giraude.ru? et M. Cabrion? ci M. Germain l et vous donc?...

— Vous lie les avez pas aimés plus que moi?... autrement que moi?

— Ma foi ! non; moins peut-être, car il ji fallu m'habituer aux yeux louches de M. Giraudeau, a la barbe rousse et aux farces de M. Cahrion, et à la tristesse de M. Germain, car il était bien triste, Ce pauvre jeux» homme. Vous, au contraire, vous m’avez plu tout de suite .

— Voyons, ma voisiue, ne vous fâchez pas ; je vais vous parler... en vrai camarade...

— Allez... allez... j'ai le caractère bien fait... Et puis vous êtes si bon, que vous n 'auriez pas le cœur, j’en sui, kûr«*, de me dire quelque chose qui me tisse de la peine...

— Sans doute... Mais voyous, franchement, vous n'avez jamais eu d'amaut?

— Des amants !... ah ! bien oui ! est -ce que j’ai le temps?

— Qu’ttbce q a le I wp fait à col.»?

— lie que ça bit! mais tout. . D'abord je serais jalouse comme un tigre, je me ferais saus cesse des peines de cœur; cl» bien ! csl-ce que je gagne assez d argent pour pouvoir perdre deux ou trois heures par jour a pleurer, a me dé oler? El si on me trompait... que de larmes, que de chagrins!... Ah Lieu ! par exemple... c'est pour le coup que ça m’arriérerait joliment !

» Mais tous les amants ne sont pas infidèles ne font pas pleurer leur maîtresse.

— Ça serait encore pis... s’il était par trop gentil. Est-ce que je pourrais vivre un moment s.. ns lui?... et comme il faudrait probablement qu'il soit toute b journée à son bureau, à son atelier ou à sa boutique, je serais comme une pauvre àtne en peine pendant son absence ; je me forgerais i idc chimères... je m pic d'autre* l'absent... qu'il est auprès d'elles. .. El s i. m'abati lonoait ! .. jugez donc !... es! ce que je sais enfin... tout ce qui pourrait m'arriver? ianl il y a que certainement mon travail s’en i sentirait .. et alors, qn’cst-cc que Je deviendrais? C'c*! tout j' 1 i, tranq ii'hî comme je suis, Je puis me tenir au courant eu travaillât douze à qü..ze heures par jour... Voyez donc si je perdais trois ou quatre journée* par semaine à me tourmenter... comment rattraper ce temp -b?... impossible!... Il faudrait donc me mettre aux ordres de quelqu'un ?...0b! ça, non !... j'aime trop ma liberté.-.

— Votre liberté i

— Oui, je pourrais entrer comme première ouvrière chez la maltresse couturière pour qui je travaille., j’aurais quatre cents francs, logée, nourrie. .

— Et vous n 'acceptez pas?

— ^oo, sans doute ., je serais ?i gage, chez les antres; au fieu que, si pauvre que soit mon chez moi, an moins je suis chez moi ; je ne dois rien h personne... J*;d do courage, du : or, de b santé, de la gaieté. .. un bon voisin comme vous : qn’cst-cc qu’il me faut de plus ?

— Et vous n'avez jamais songé à vous mener?

— Me marier !... je ne peux me marier qu’à un pauvre comme moi. Voyez les malheureux Morel... voilà où ça mène... tandis que quand on o’a à répondre que pour soi... on s’en retire toujours...

— Ainsi vous ne faites jamais de châteaux en Espagne, de rêves?

— Si... je rêve nu garniture de cheminée... excepté ça ... qu'cst-cc pic vous voulez que je désire?

— Mais si un parent vous avait laissé une petite fortune douze

ceins francs de renies, je suppose... à vous qui vivez avec ciuq ceats francs ?

— Dame! ça serait peut-être un bien, peut-être un mal.

— On mal?

— Je suis heureuse comme je suis ; je connais la vie que je mène, je ne sais pas celle que je mènerais si j'étais riche. Tenez, mon voisin, quand, apres une bonne journée de travail je me couche le soir, queuta lumière est éteinte, et qu'a In lueur du petit peu de braise qui reste dans mon poêle je vois mi» chambre bien proprette, mes rideaux, ma cotamode, mes chaises, mes oiseaux, ma montre, ma table chargée d’éloffii qu’on m'a confiées, et que je me dis : Enfui tout ça est à moi, je ne le dois qu'à moi. . vrai, mon voisin... ces idées-là me bercent bien câlinemenl, allez!... et quelquefois je m'endors orgueilleuse cl toujours ci«lonte. Eb bien! ..je devrais mon chez moi à l’argent d’uu vieux parent... <juc ça ne me ferait pas autant de plaisir, j Y cn suis sûre.. Mb leuez, nous voici au Temple, avouez que c est un superbe coup d'œil 1

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