CHAPITRE VI
Découverte.
— Faut avouer, monsieur, dit b mère Bouvard à Rodolphe, après le départ de Rigolelte, faut avouer que vous avez là une fameuse petite ménagère. Pe>te !... elle s'entend joliment à acheter; et puis elle est geo- (ille ! rose et blanche, avec de grands beaux yeux noirs et les cheveux pareils... c’est rare!.».
— N'est-ce pas qu’elle est charmante, et que je suis un heureux mari, madame Bouvard ?
— Aussi heureux mari qu'elle est heureuse femme... jeu suis bien sûre.
— Vous ne vous trompez guère : mais, diles-moi, combien vous dois-je?
— Votre petite ménagère n’a pas voulu démordre de trois cent trente francs pour le tout. Comme il n’y a qu'un Dieu, je ne gagne que quinze francs, car je n'ai pas payé ces objets aussi bon marché que j'aurais pu... je n'ai pas eu le cœur de les marchander... les gens qui rendaient avaient l'air par trop malheureux !
— Vraiment! ne sonl-ce pas les mêmes personnes à qui vous avez aussi acheté ce petit secrétaire !
— Oui, monsieur... tenez, ça fend le cœur, rien que d'y songer! Figurez-vous qu’avant-hier il arrive ici une dame jeune et belle encore, mais si pâle, si maigre, quelle faisait peine à voir... et puis nous connaissons ça, nous autres. Quoiqu'elle (ut, comme ou dit, tirée à quatre épingles, son vieux châle de laine noir râpé, sa robe d'alépi ne aussi noire et tout éraillée, son chapeau de paille au mois de janvier f celle dame était en deoilj annonçaient ce que nous appelons une misère bourgeoise, car je suis sûre que c’est une dame très comme il faut ; enfin elle me demande en rougissant si je veux acheter b fourniture de deux lits complets et un vieux petit secrétaire, je lui réponds que puisque je vends, but bien que j'achète ; que si ça me convient, c'est une altère faite, mais que je voudrais voir les objets. Elle me prie alors de venir ebez elle, (tas loin d’ici, de l'autre côté du boulevard, dans uuc maison sur le quai du caual Saint-Martin. Je laisse ma boutique à ma nièce, je suis b dnmc, nous arrivons dans une maison à petites gens, comme on dit, tout au fond de b cour; nous montons au quatrième, la dame frappe, une jeune fille de quatorze ans vient ouvrir : elle était aussi en deuil, cl aussi bien pâle et bien maigre; mais malgré ça, belle comme le jour... si belle que je restai en extase.
— Et celte belle jeune fille ?
— El. U la fille de la dame en deuil... Malgré le froid, une pauvre robe de colonnade noire à pois blancs et un petit châle de deuil tout usé, voilà ce qu'elle avait sur elle.
— El leur logis était misérable?
— Figurez-vous, monsieur, deux pièces bien propres, mais nues, mais gbrialesqueça en donnait b petite-mort ; d'abord une cheminée où on ne voyait pas une miette de cendre ; il n'y avait pas eu de feu b depuis bien longtemps. Pour tout inohilier, deux lits, deux chaises, une commode, une vieille malle et le petit secrétaire; sur b malle un paquet daus un foulard... Ce petit paquet, c’était tout ce qui restait à la raère et à b fille, une fois leur mobilier vendu. Le propriétaire s'arrangeait des deux bois de lits, des chaises, de 1a malle, de la table pour ce qu'on lui devait, nous dit le portier, qui était monté avec nous. Alors celle dame me pria bien honnêtement d’estimer les matelas, les draps, les rideaux. les couvertures. Foi d'boonêle femme, mousicur, quoique mon étal soit d’acheter bon marché et de vendre cher, quand j’ai vu cette pauvre demoiselle les yeux tout pleins de bnnes, et mi mère qui, malné son sang-froid, avait l’air de pleurer en dedans, j'ai estimé à quinze tram s près ce que ça valait, et ça bien au juste, je vous le jure. J’ai même consenti, pour les obliger, à prendre ce petit secrétaire, quoique ce ne soit pas ma partie...
— Je vous l’achète, madame Bouvard...
— Ma loi ! tant mieux, monsieur, il me serait resté longtemps sur les bras... Je ne m on étais chargée que pour lui rendre service, à celte pauvre daine. Je lui dis donc le prix que j'offrais de ccs effets... Je m’attendais qu’elle allait marchander, demander plus... Ah bien oui! C’est encore à ça que j'ai xu que ce n'était pas une dame du commun : misère bourgeoise, allez, monsieur, bien sûr! Je lui dis donc : — C’e«t
Uni. — Elle me répond : — C’e&l bieo. Retournons chci tous, tous me payerez, car je ne dois plus revenir dans celle maison. — ■ Alors elle die à sa fille, qui pleurail assise sur la malle : — Claire, prends le paqoel... (je me suis bien souvenue du nom, elle l’a appelée Claire). La jeune demoiselle se lève : mais, en passant à côté du petit secrétaire, voilà quelle se jette à genoux devant et qu'elle se met à sangloter. — Mon enfant, du courage ! on nous regarde, lui dit sa mère à demi-voix, ce qui ne m’a pas empêchée de l’entendre. Vous concevez, monsieur, c’est des gens pauvres, mais fiers malgré ça. Quanti la dame m’a donné la clef du petit secrétaire, j'ai vu aussi une larme dans scs yeux rougis; le cœur avait l’air de lui saigner en se séparant de ce vieux meuble, mais elle tâchait de garder son sang-froid et sa dignité devant des étrangers. Enfin elle a averti le portier que je viendrais enlever tout ce que le propriétaire ne
ardail pas, et nous sommes revenues ici. La jeune demoiselle donnait le
ras à sa mère et portait le petit paquet reufcrmanl tout ce qu’elles possédaient. Je leur ai compté leur argent, trois cent quinze francs, cl )e ne les ai plus revues.
— Mais leur nom?
— Je ne le sais pas ; b dame m’avait vendu ses effets eu présence du portier; je n’avais pas besoin de m’informer de son nom... ce quelle vendait était bien à elle.
— Mais leur nouvelle adresse?
— Je n’en sais rien non plus.
— Sans doute on la connaît dans son ancien logement ?
— Non, monsieur. Quand j’y ai retourné pour chercher mes effets, le portier m’a dit en me parlant de la mère et de la fUJe : — C’étaient des personnes bien tranquilles, bien respectables et bien malheureuses ! pourvu qu'il ne leur arrive pas malheur ! Elles ont l’air comme ça calmes; ma is au fond, je suis sûr qu elles sont désespérées. — El on vontelles aller loger à celle heure r que je lui demande. — Ma foi ! je n’en sais rien, qu il me répond; elles sont parties sans me le dire... bleu sûr qu elles me revieudront plus.
Les espérances que Rodolphe avait un moment conçues s’évanouirent. Comment découvrir ces deux malheureuses femmes, ayant pour tout iudieelc nom de la jeune fille Claire, et ce fragment de brouillon de lettre dont nous avous parlé, au bas duquel se trouvaient ces mots : « Ecrire à madame de TLoccnay. d
La seule et bien faible chance de retrouver les traces de ces infortunées reposait donc sor madame de Lucenay, qui se trouvait heureusement de la société de madame d'Uarville.
— Tenez, madame, payez-vous, dit Rodolphe à b marchande, en lui présentant un billet de ciuq cents francs.
— Je vas vous rendre, monsieur...
— Où trouverons-nous une charrette pour transporter ces effets?
— Si ça n’est pas trop loin, une grande charrette à bras suffira... il y a celle du père Jérôme, ici près : c est mon commissionnaire habituel... Quelle est votre adresse, monsieur?
— Rue du Temple, n* 17.
— inc du Temple, n° 17?... oh! bien, bien, je ne connais que ça!
— Vous êtes allée dans cette maison?
— Plusieurs fois... d’abord, j’ai acheté des hardes à une prêteuse sur gages qui demeure là... c’est vrai qu’elle ne bit pas un beau métier... mais ça ne me regarde pas... elle vend, j’achète, oous’sommes quilles... Une autre fois, il n’y a pas six semaines, j’y suis retournée pour le mobilier d'un jeune nomme qui demeurait au quatrième et qui déménageait.
— M. François Germain, peut-être? s’écria Rodolphe.
— Juste ! vous le connaissez ?
— Beaucoup ; malheureusement il n'a pas laissé rue du Temple sa nouvelle adresse, et je ne sais plus où le trouver.
— Si ce n’est que ça, je peux vous tirer d'embarras.
— Vous savez où il demeure?
— Pas précisément, mais je sais où vous pourrez bien sûr le rencontrer.
— Et où ccb?
— Chez le notaire où il travaille.
— Un notaire?
— Oui, qui demeure rue du Sentier,
— M. Jacques Ferrand ! s’écria Rodolphe.
— Lui-même, on bien saint homme ; il y a un crucifix cl du bois bénit dans son élude; ça seul b sacristie comme si on y était.
— .Mais comment avez-vous su que M. Germain travaillait chez ce notaire ?
— Voilà... Ce jeune homme est venu me proposer d'acltetcr en bloc son petit mobilier. Cette fois-là encore, quoique ce ne soit pas ma partie, i ai lait affaire du tout, et j'ai ensuite détaillé ici ; puisque ça l’arr.meeaU, ce jeune homme, je ne voulais pas le désobliger. Je lui achète donc son mobili r de garçon... bon...; je le lui paye... bon... Il avait sans doute ëié content de moi, car au bout de quinze jours il revient pour m'acheter une garniture de lit. Une petite charrette et un commissionnaire l'accompagnaient: on emballe le tout, bon...; mais voilà qu'au moment de payer il s'aperçoit qu’il a oublié sa bourse. Il avait I air d'un si honnête jeune homme, que je lui dis : Emportez tout de même les effets, je passerai chez vous pour le payement. — Très-bien, me dit il, mais je ne suis jamais chez jnoi : venez demain, rue du Sen-
l lier, chez M. Jacques Ferrand, notaire, où je suis employé, je vous I payerai. — J'y suis allée le lendemaiu, il m'a payée ; seulement ce que ■ je trouve de drôle , c’est qu'il ail vendu son mobilier pour eu 1 acheter un autre quinze jours après.
Rodolphe crut deviner et devina b raison de cette singularité : Germain voulait faire perdre ses traces aux misérables qui le poursuivaient. ! Craignant sans doute que son déménagement ne lus mit sur b voie de | sa nouvelle demeure, il avait pretéré, pour éviter ce danger, vendre ses meubles et en racheter ensuite.
Rodolphe tressaillit de joie en songeant au bonheur de madame Georges , qui albil enfin revoir ce fils si longtemps, si vainement I cherché.
Rignlette rentra bientôt, l’œil joyeux, b bouche souriante.
— Eh bien, quand je vous le disais ! s'écria-4-elle, je ne me sub point trompée... nous aurons dépensé en tout six cent quarante francs, et les Morel seront établis comme des princes... Tenez, tenez... voyez les marchands qui arrivent .. sont-ils chargés! Rien oc manquera au ménage de Li famille, U y a tout ce qu'il but, jusqu’à uu gril, deux belles casseroles étamées a neuf, et une cafetière... Je me suis dit : Puisqu'on veut faire les choses en grand, faisons les choses en grand 1... et avec tout ça, c'est au plus si j'aurai perdu trois heures ... nu b payez vite, mon voisin, et allons-nous-en... Voilà bientôt midi; il va falloir que mon aiguille aille un bmeux train pour rattraper cette matinée-là.
Rodolphe paya et quitta le Temple avec Rigolette.