CHAPITRE V
LeTi-mple.
Quoique Rodolphe ne partageât pas la profonde admiration «le Ripa* IclU* à la vue du Temple, il fut néanmoins frappé de l aspeet singulier <k cet énorme bazar, qui a scs quartiers et ses passages.
Vers le milieu de b rue du Tetnple, mm loiu d une fontaine nui « trouve à l'angle d'une grande place, on aperçoit un immense pardlelogramme construit en charpente et surmonté d'un comble recouvert d'ardoises.
C’est le Temple.
Borné à gauche par b rue du Pclit-Thouars, à droite par la roc Percée. il aboutit à un vaste bâtiment circulaire, colossale rotonde, enfin* rée d’une galerie à arcades.
Une longue voie, coupant le parallélogramme dans sou milieu et dans SU longueur, le partage en deux parties égales; cdk*d sont à leur IMF divisées, subdivisées a l'infini par une multitude de petites ruclfef bt«ralcs et transversales qui se croisent en tous sens, et sont abritées de U pluie par le toit de l'édifice.
Dans ce bazar, toute marchandise neuve est généralement prohibe'* mais la plus infime rognure d'étoffe quelconque, mais le plus mince débris de fer, de cuivre, de fontp ou d acier y trouve son vendeur et k® acheteur
Il y a l\ des négociant" en bribes du drap de roules couleurs, de toute nuances, de toutes qualités, de tout âge, destinées à assortir les pièce que l'on met aux habits troués ou déchires.
Il est des magasins où l’on découvre des montagnes de savates éruléf». percées, tordues, fondues, choses sans nom, sans forme, sans couleur, parmi lesquelles apparaissent çà et là quelques semelles fossiles, épaisse» d'uu ponce, constellées de dons comme des portes île prison, dure» comme le sabot d'un cheval ; véritables squelettes de chaussures, dont toutes les adhérences ont été dévorées par le temps ; tout cela est moi»', racorni, troué, corrodé, et tout cela s achète ; il y a des négociants qui vivent de ce commerce.
Il existe des déliilbtnls de ganses, franges, crêtes, cordons, effilé» «le soie, de colon ou de fil, provenant de la démolition de rideaux complètement hors de service
D’autres industriels s'adonnent au commrrce dos chapeaux Je femme : ces chapeaux n'arrivent jamais à leur boutique que dans ta sacs «les revendeuses, après les pérégrinations les plus étranges, le» transformations les plus violentes, les décolorations les plu- incroyables. Afin que les marchandise* ne tiennent pas trop de place dans un magasin ordinairement grand comme une énormcuotle, on plie bien proprement ces chapeaux en deux, après quoi on les aplatit et on les etn| à excessivement serrés; sauf la saumure, c’est absolument le même pr«cédé que pour la con-ermiion des harengs ; arts j ne peut-on se figura combien, grâce à ec inode d'arrimage., il tient de ccs choses dans r* espace de quatre pieds carrés.
L’acheteur se présente-t-il, on soustrait ces chiffons à la haute pression qu’ils subissent : la marchande donne, d'un air dégagé, un petit 1 conp de poing dans le fond de la forme pour la relever, «iéfrine la pa«r 1 sur son genou, et vous avez sous les yeux un ob et bizarr e, froitasiiqu 1 ’. qui rappelle confusément à votre souvenir ces coiffure» fabuleuses, particulièrement dévolues aux ouvreuses de loges, aux tantes de figurante i ou aux duègnes «les théâtres de province.
1 Plus loin, à renseigne du (i»ût du Jour, sou- les arcades de la roloode élevée au bout de la large voie qui sépare le Temple en «leux parties. 1 sont appendus comme des er-rofo dra myriades «le vêlements <io ciw ! leurs, de formes et de tournures encore plus exorbitantes, encore pbd 1 énormes que celles des vieux chapeaux de femme.
Ainsi on trouve des fracs trri&dc lïri crânement rehaussés de trois rao gées de boutons de cuivre à la hussarde, et chaudement orner d*UD p«S* collet fourré en poil «le renard.
Dos redingotes primitivement vert-bouteille, que le temps a rendues verl-pislacbe, bordée' d'un cordonnet uoir et rajeunies par uuc doublure écossaise bleue et jaune du plus riant effet.
Des habits dits autrefois à queue de morue, couleur d'amadou, à riche collet de panne, ornés de boutons jadis argentés, mais alors d un rouge cuivreux.
Ou y remarque encore des polonaises marron, à collet de peau de chat, côtelées de brandebourgs et d'agréments de coton noir éraillés; non loin d’icelles, des robes «le chambre ar(i -tentent faites avec de vieux carriks dont on a ôté les triples collets, et qu'on a ultérieurement .«mies de morceaux de cotonnade imprimée; les mieux portées sont leu ou vert sordide, ornées de pièces uuancées, brodées de fil passé, et doublées d'étoffe rouge à rosaces orange, parements et collet pareils; une cordelière, faite d'un vieux cordon de sonucUe en laine tordue, sert de r ci ni un à ces élégants déshabillée, dans lesquels Bobert Macaire se fol pré assé avec un orgueilleux bonheur.
Nous ne parlerons que pour mémoire d'une foule de costumes de Fronliu plus ou moins équivoques, plus ou moins barbares, au milieu desquels on retrouve pourtant ça cl là quelques authentiques livrées royales ou princicres que les révolutions de toutes sortes oui traîné»** du palais aux sombres arceaux de la roloudc du Temple.
(îes exhibitions de vieilles chaussures, de vieux chapeaux et de vieux habits ridicules, soûl le côté grotesque de ce bazar ; c'est le quartier des guenilles prétentieusement parées et Aiguisées; mais on doit avouer, ou
I > lu tôt ou doit proclamer que ce vaste établissement est d’utie liante utiilé pour les classes pauvres ou peu aisées, l à elles achètent, à un rabais excessif, d'excellentes choses presque neuves, dont la dépréciation est pour ainsi dire imaginaire.
Un des côtés du Temple, destiné aux objets de couchage, était rempli de monceaux de couvertures, de draps, de matelas, d'oreillers, l'Ius loin, e'ctaicut des tapis, des rideaux, des ustensiles de ménage de toutes sortes; ailleurs, des vêlements, des chaussures, des coiffures pour taules l»*s comblions, pour tous les Ages. Ces objets, généralement d’une eitrème propreié, n'offraient à la vue rien de lépuguant.
Ou ne saurait croire, avant d’avoir visité ce bazar, comme il but peu de temps et peu d’argent pour remplir uue charrette de tout ce qui est nécessaire au complet établis sèment de deux ou trois familles qui manquent de tout.
Rodolphe fut frappé de la manière à la fois empressée, prévenante et joyeuse, avec laquelle les marchands, debout eu dehors de leurs boutiques, sollicitaient la pratique des passants; ces façons, empreintes d’une sorte de familiarité respectueuse, semblaient appartenir à uu autre âge.
Kodnlplic donnait le bras à Kigolelte. A peine parut-il djns le grand passage, où se tenaient les marchand* d’objets de literie, qu’il lui poursuivi des offres les plus séduisantes.
— Monsieur, entrez donc voir mes matelas, c’est comme neuf ; je vais vous en découdre tui coin, vous verrez la fourniture; on dirait de la laine d'agucan, tant c’est doux et blanc !
— Ma jolie petite dame, j’ai des draps de belle toile, meilleurs que neufs. Car leur première rudesse est passée ; c'est souple comme uu gant, fort comme une trame d'acier.
( — Mes gentils marié*, aehelez-moi donc de ces couvertures ; voyez, c’est moelleux, chaud et léger; on dirait de l'édredon, c'est remis à neuf, ça n’a pas servi vingt fois ; voyons, ma petite dame, décidez votre mari, donnez-moi votre pratiqur, je vous monterai votre ménage pas cher... vmis serez contents, vous reviendrez voir la mère Bouvard, .vous trouverez de tout eln z moi.. Hier, j'ai eu une occasion superbe... vous allez voir ça... allons, entrez donc !... la vue n’en coûte rien.
— Ma foi, ma voisine, dit Rodolphe à Rignlefte» cette bonne grosse femme aura la préférence... Elit nous prend j -tir de jeune» mariés, ça me Halte... je me décide pour sa boutique.
— Va pour la grosse femme! dit Rigolettc, sa figure me revient aussi ! La grtsette cl sou compagnon entreront chez la mère Bouvard.
Par une magnanimité prut-être sons exemple ailleurs qu'au Temple, les rivales de b mère Bouvard ne se révoltèrent pas de b préférence pi on lui accordait ; uni', de ses voisines poussa même la générosité jusqu’à dre ;
— Autant que ça soit b mère Bouvard qu’une autre qui ail cette aubaine ; elle a de b famille, cl c’est b doyenne et l'honneur du Temple.
Il était d'ailleurs impossible d'avoir «me ligure plus avenante, plus ouverte et plus réjouie que b doyenne du Temple.
— Tenez, ma jolie petite dame, dil-clio à Rigolettc, qui examinait Musieurs ob'ets d'un oeil très-connaisseur, voilà l'occasion dont je vous priais : deux garnitures de lit complètes c'est comme tout neuf. Si par hasard vous roules un vieux petit s ec r é ta ire pas cher, en voilà un |la mère Bouvard I indiqua du geste >, je. l'ai eu du môme lot. Quoique je n'achète pas ordinairement de meubles je n'ai pu refuse; de le prendre; les personnes de qui je tiens lotit ça avaient l’air si inaliiciireuscs ! Pauvre dame!... c'était surtout )a vente de celte antiquaille qui semblait lui Migner le cœur... Il parait que c’était on meuble de famille...
À res nuits, et pendant que b marchande débattait avec Rigolettc les prix de différentes fournitures, Rodolphe considéra plus attentivement le meuble que b mère Bouvard toi avait montré.
C'était un de ces anciens secrétaires en bois «Je rose, d’une forme presque triangulaire, formé par un panneau antérieur qui, rabattu cl
soutenu par deux longues charnières de cuivre, sert de table à écrire. Au milieu de ce panneau, orné de marqueterie d bois de couleurs variées, Rodolphe remarqua uu chiffre incruste eu «Hume, composé d'un M et d’un H entrelacé*, et surmonté d'une couronne de comte. Il supposa
3 ne le dernier possesseur de ce meuble appartenait à uuc classe élevée e b société. Sa curiosité redoubla: il regarda le secrétaire avec uue nouvelle aUentiun : il visitait machinalement le» tiroirs les uns après les autres, lorsque, éprouvant quelque difficulté à ouvrir le dernier, et cher- « haut la cause de cet obstacle, il dà ouvrit d attira à lui avec précaution une feuille de papier à moitié engagée entre le casier et le loud du meuble.
Pendant que Rigolelle terminait ses achats avec la mère Bouvard, Rodolphe examinait curieusement sa «Jécouvcrte.
Aux nombreuses ratures qui couvraient ce papier, on reconnaissait le brouillon d’une lettre ina cl revée.
Rodolphe lut ce qui suit avec assez de peine :
« Monsieur,
«« Soyez persuadé que le malheur le plus effroyable peut seul me contraindre à 1a démarche que je tente auprès de vous. Ce nYsi pas une fierté mal placée qui cause mes scrupules, c'est le niauque absolu de titres au service que foie vous demander. La vue de ma flUe, réduite comme moi au plus.ifireuxdénûment, me fait surmonter mon embarras. Quelques mots seulement sur 1a cause des désastres qui m'accablent.
« Après la mort de mon mari, il me restait pour fortune trois ceul mille francs placés par mon frère chez M. Jacques Ferrand, notaire. Je recevais à Angers, où j'étais retirée avec ma fille, les intérêts de cette somme par l’entremise de mon frère. Vous savez, mouslcur, Icpouvantable événement qui a mis tin à ses jours; ruiné, à ce qu’il parait, par de secrètes et malheureuses spéculations, il Scsi tué il y a huit n.uis. Lors de ce Iùac*te événement, je reçu- de lui quelques ligues dé-ispérées. Lorsque je les lirais, me disait-il, il n’existerait plus. Il terminait cette lettre en me prévenant qu il ne possédait aucun litre relativement à b somme placée en mou uom citez M. Jacques Ferrand; ce dernier ne donnant jamais de reçu, car il était Thowu ur, la pieté même, il me suffirait de me présenter rima lui pour que celte affaire fût convenablement réglée.
« Dès qu'il me fut possible «le songer à autre chose qu’à la inurt affreuse de mon frère, ju vins à P.. ris, où je ne connaissais pcrsouitc qne vous, monsieur, et eu orc indicec'cmcnt parler relations que vous aviez eues avec mon mari. Je vous l'ai dit, la somme déposée chez W. Jacques Ferrand formait toute uu fortune; et num fiere m'envoyait tous les six mois i intérêt échu de cet argent : plus d une année était révolue depuis le dernier payement, je me présentai donc chez M. Jacques Ferrand pour lui demander un revenu dont j avals le plus grand besoin.
■ A peine tn'étais-jc nommée que, sans respect pour ma douleur, il accusa mon frère de lut avoir cmpiuuté «leux mille francs que sa mort lui faisait pc^j-, ajoutant que, non-eeulemenl .-ou suiciih* était un crime devant Bien et devant le* hommes. m.iU encore que c'était un acte de spoliation dont lui. 31. Jacques Ferrand, se trouvait vic time.
« Cet odieux langage m'indigna Pétillante probité «le mon frère était ( bien connue : il avait, il est vrai, à l’insu de moi et de ses amis, perdu sa fortune dans «les >«'>écubliuns hasardées : nuis il était mort avec une réputation intacte, régi cité de tous, et ue lai-saut aucune dette, sauf celle du u» d j ire.
« Je répondis à M, Ferrand que je l'autorisa» à prendre à 1 instant, sur In» trois cent mille franc , doul U était dépo-iMlre. les deux mille I francs qtn* lui devait mon frère. A os mots, il me regarda d’un air stupéfait, et me demanda de quels trois cent mille francs je voubis pa: lcr.
« — De ceux que mon frère a placés chez vous depuis dix-huit mois, monsieur, et dont jrçqu’à présent vous m’avez fait parvenir les intérêts par sou entremise, lui «1i--je, ne comprenant pas sa question.
« Le notaire haussa les épaules, sourit de pitié co»"'«ie si mes paroles n'eussent pas été sérieuses, et me répondit que, loin de pl.iccr «h; l’argent chez lui, mon frère lui avait emprunté deux mille fr.mcs.
« Il m’est impossible de vous sxpriracr mou «'-pouvante h cette réponse.
« - Mais alors qu’est devenue celte somme? m'écriai-je. Ma fille et moi nous n’avons pas d'autre ressource; si elle nous est enlevée, il ne uou- reste que la misère b plus profonde. Que devicudroos-uoDS?
« — Je u eu sais rien, répondit froidement le notaire, fl est probable que votre frère, au lieu de placer cette somme chez moi comme il vous la «lit, l'aura mangée dons les jécubtions malheureuses auxquelles il s adonuait i l’insu de tout le monde.
« — (Test taux, c’est intime, monsieur ! m'écrial-ie. Mon frère était la loyauté même. Loin de me dépouiller, moi et ma fille, il se fût sacrifié pour nous. 11 n'avait jamais voulu se marier, pour bisser cc qu’Ü possédait à mon enfant.
«i — Oseriez-vous donc prétendre, mad -me, que je suis cap: Me de nier un dépôt qui m’aurait été confié? nie demanda le notaire avec une indigna lion qui me parut si honorable et si sincère, que je lui répondis : « — Non, sans doute, monsieur; votre réputation de probité Cal connue ; mai» je ne puis pourtant accuser uiou frere d'un aussi cruel abus de confiance.
a — Sur quels titres tous fondez-vous pour me faire cette réclamation ? me demanda M. Ferrand.
« — Sur aucun, monsieur. Il y a dix-huit mois, mon frère, qui vou- Lit bien se charger de mes affaires, m'a écrit : « J'ai un excellent place* « ment à six pour cent; envoie-: i ol ta procuration pour vendre tes « rentes : je déposerai trois cent mille francs, que je compléterai, chez « M. Jacques rerrand, notaire. » J’ai envoyé ma procuration à mon frère; peu de jours après, il m'a annoncé que le placement était fait chez vous, que vous ne donniez jamais de reçu ; et au bout de six mois il m'a envoyé les intérêts échus.
« — Et au moins avez-vous quelques lettres de lui à ce sujet, madame?
« — Non, monsieur. Elles traitaient seulement d'affaires, je ne les conservai pas.
« — Je uc puis malheureusement rien à cela, madame, me répondit le notaire . Si ma probité n'était nas au-dessus de tout soupçon, de toute atteinte, je vous dirais : Les tribunaux vous sont ouverts; allaquezmoi ; les juges auront à choisir entre la parole d'un homme honorable, qui depuis trente ans jouit de l'estime des gens de bien, cl la déclaration posthume d'un homme qui, apres s'élre sourdement ruiné dans les entreprises les plus folles, n'a trouvé de refuge que dans le suicide... Je vous dirais enfin : Atlaquez-moi, madame, si vous l'osez, et la mémoire «le votre frère sera déshonorée. -Mais je crois que vous aurez le bon >^ns de vous résigner à un malheur fort graud, sans doute, mais auquel je suis étranger.
« — Mais enfin, monsieur, je suis mère! si ma fortune m’est enlevée, moi et ma fille nous n'avons d'autre ressource qu'un modeste mobilier. Cela vendu, c'est la misère, monsieur, l’af reuse misère !
« — Vous avez été dupe, c'est un malheur; je n’y puis rien, me répondit le notaire. Encore une fois, madame, votre frere vous a trompée. Si vous hésitez entre sa parole et la mienne, attaquez-moi : les tribunaux prononceront.
« Je sortis de chez le notaire la mort dans le cœur. Que me restait-il à faire dans celte extrémité? Sens titre pour prouver la validité de ma créance, convaincue de la sévère probité de mon frère, confondue par l'assurance de M. Ferrand, n'ayaul personne à qui m’adresser pour demander des conseils ( vous étiez alors en voyage), sachant qu'il faut de l'argent pour avoir les axis des gens de loi, cl voulant précisément conserver le peu qui me restait, je n'n-ai entreprendre un td procès. Ce fut alors...»
Ce brouillon de lettre s’arrêtait là; car d'indéchiffrables ratures couvraient quelques lignes qui miraient encore; enfin au bas, et dans un coin de la page, Rodolphe lut cette espèce de mémento : « Ecrire à madame la duchesse de Lucenay. »
Rodolphe resta pensif apres la lecture de ce fragment de lettre.
Quoique h nouvelle infamie dont ou semblait accuser Jacques Ferrand ne lût pas prouvée, cet homme s'était montré si impitoyable envers le malheureux Vorel, si infime envers Louise, sa fille, qu'un déni de dépôt, protégé par une impunité certaine, pouvait à peine étonner de la part d'un pareil misérable.
Cette mère, qui réclamait celte fortune si étrangement disparue, était | «ans doute habituée à l'aisance. Ruinées par un coup subit, ne connaissant personne à Paris, disait le projet de lettre, quelle devait être l'existence de ccs deux femmes dénuées de tout peut-être, seules au milieu de celte x ille immense !
Rodolphe avait, on le sait, promis quelques intrigues à madame d’ilarville, en lui assignant, même au hasard, et pour occuper son esprit, un rôle à jouer dans une bonne œuvre à venir, certain d'ailleurs de trouver, avant son prochain rendez-vous avec la marquise, quelque malheur à soulager.
il pensa que peut-être le hasard le mettait sur h voie d'une noble infortune,- qui pourrait, selon son projet, intéresser le cœur et l'imagination de madame d Uarville.
Le projet île lettre qu’il tenait entre ses mains et dont la copie n’avait sans doute pas été envoyée à la per.-onne dont on implorait l'assistance, annonçait un caractère fier et résigné que l'offre d’une aumône ; révolterait suis doute. Alors que de précautions, que de détours, que de ruses délicates pour cacher la source d’un généreux secours ou pour i le faire accepter !
Et puis que d'adresse pour s'introduire chez cette femme afin de 1 juacr si elle méritait véritablement I intérêt quelle semblait devoir in- i piror ! Rodolphe entrevoyait là une foule d'émotions neuves, curieuses, ‘nui liantes, qui devaient singulièrement amuser madame d Uarville, | a :-i qu'il le lui avait promis.
— Eh bien! mon mur», dit gaiement Bigolctle à Rodolphe, qu'est ce ! que cYst donc que ce chiffon de papier que vous lisez là?
— Ma petite femme, répondit Rodolphe, vous êtes très-curieusc ! je vous tlir; i cela tautôl. Avez-votts toi miné vos achats?
— Certainement, et vo'- protégés seront établis comme des rois. Il ne s’agit plus que de payer; madame Bouvard est bien arrangeante, faut être jn>te.
— Va petite femme, une idée! pendant que je vais payer, si vous alliez choisir des vêtements pour mad nie Morel et pour ses entants ! Je vous avoue mon ignorance an sujet de ces emplettes. Vous diriez d'ao-
porter cela ici : on ne ferait qu’un voyage, et nos pauvres gens auraient tout à la fois.
— Vous avez toujours raison, mon mort. Attendez-moi, ça ne sera pas long . Je connais deux marchandes dont ic suis la pratique habituelle ; je trouverai chez elles tout ce qu’il me faudra.
Et Rigolelte sortit.
Mais elle se retourna pour dire :
— Madame Bouvard, je vous confie mon mari ; n’allez pas lui (aire les yeux doux au moins.
Et de rire, et de disparaitre prestement.