CHAPITRE PREMIER
Conseil j.
Rodolphe et Clémence causaient ensemble pendant que M. d'Ilarville lisait par deux fois la lettre de tarait.
Les traits du marquis restèrent Calmes: un tremblement nerveux presque imperceptible agita seulement sa main, lorsqu'à près un moment d’hésitation il mit le billet dans la poche de son gilet.
— » Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il à Rodolphe es souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller répoedre à celle lettre... plus importante que je ne le pensais d’abord...
— Ne vous reverrai-je pas ce soir ?
— Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J’espèrt qw Votre Altesse voudra bien m’cxcuscr.
— Quel homme insaisissable ! dit gaiement Rodolphe. N’essayerczvous pas, mad me, de le retenir?
—Je n’ose tenter ce que Votre Altesse a essayé en vain.
— Sérieusement, mon cher Albert, tâchez de nous revenir dès que Totre lettre sera écrite... sinon prometlez-moi de m’accorder quelques moine ut? un matin... J’ai mille choses à vous dire.
— Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondément.
Et il se relira, labsant Clémence avec le prince.
— Votre mari est préoccupé, dit Rodolphe à la marquise ; son sourire m’a paru contraint...
— Lorsque Votre Altesse est arrivée, M. d’Ilarville était profondément ému ; il a eu grand pt ine à vous le cacher.
— Je suis ui èire arrivé mal à propos?
— Non, monseigneur. Vous m’avez même épargné la fin d’un entrelien pénilde.
— Comment cela?
LES MYSTÈRES DK PARIS
— J'ai dit à M. d’flarville la nouvelle conduite que j’étais résolue de navre à bpu égard... en lui promettant soutien et consolation/
— Qu’il a dû être heureux !
— D'abord il l’a été autant que moi: car ses larmes, sa joie, m’ont causé une émotion que je ne connaissais pas encore... Autre lois, je croyais me venger en lui adressant un reproche ou uu sarcasme... Triste vengeance! mou chagrin n’en était cn>uitc que plus amer... T. udis que tout à l'heure... ouelle différence! J'avais demandé à mou mari s'il sortait: il ui'avail répondu tristement qu’il passerait la moirée seul, comme cela lui arrivait souveut. Quand je lui ai olfert de rester auprès de lui... ti vous aviez vu sou étonnement, monseigneur ! Ct:qbicn ses traits, toujours sombres, soot tout à coup devenus radieux. . Ah ! vous aviez bien raison... lieu de plus charmant à ménager que ccs surprises do bonheur!..*
— Mais comment ces preuve® de bonté de votre pari ont-elles amené cft entretien pénible dont vous me parliez ?
— Hélas! monseigneur, dit Clémence en rougissant, à des c&jvéranees aie fav.mii bit naître, parce que je pouvais les réaliser... ont succédé cher M. d’Uarville des espérances plus tendres... que je m'étais tien gardée de provoquer, parce qu’il me sera toujours impossible.de les sa lis (aire...
— Je comprends... H vous aime, si tendrement...
— Au ant j’avais d'abord été tout liée de sa reconnaissance... autant je me suis K0Ü6 glacée, effrayée, des que son langage est devenu pasaionué... Enfin, lorsque dans sou exaltation il a posé ses lèvres sur ma main... un froid mortel m'a saisie, je u’ai pu dissimuler ma frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en mauifcslaut ainsi l'invincible éloignement que me causait son amour... Je le regrette... Mais au moins M. d'ilarville est maintenant à jamais convaincu, malgré mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre Je moi nue l'amitié la plus dévouée. ..
— Je le plains... sans pouvoir vous blâmer : U est des susceptibilités pour ainsi dire sacrées... Pauvre Albcit, si bon, si loyal pourtant!!! d’un cœur si vaillant, d'une aine si ardente! Si vous saviez combien j'ai clé longtemps préoccupé de la tristesse qui le dévorait, quoique j’en
Î uorasse la cause... Allendous tout du temps, de la raisou. l'eu a peu reconnaîtra le prit de l'affection que vous lui offrez, et il se résignera comme il s'élait résigné jusqu ici sans avoir les tour liantes consolations que vous lui offrez...
— Kt qui ue lui manqueront jamais, je vous te jure, monseigneur.
— Maintenant, songeons A J autres infortunes. Je vous ai promis une bonne œuvre, ayant tout le charme d'un roman en action.. Je viens remplir mon cugagemenl.
— Déjà, monseigneur? quel bonheur!
— Ah ! que j’ai été bien inspiré en louant celle pauvre chambre de la nie du Temple, dont je vous ai parlé... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai trouvé là de curieux, dlntercseaut'!,.. D’ahoru vos protégés de la mansarde jouissent du boiihrur que votre présence leur avait promis; fls out cependant encore à subir de rudes épreuves; mais je ne veux pas vous attrister... Un jour vous saurez combien d’horribles maux peuvent accabler une seule famille...
— Quelle doit-être leur reconnaissance envers vous!
— C'est votre nom qu’ils bénissent ...
— Vous le* avez secourus en mon nom, monseigneur t — Pour leur reluire l’aumône plus douce... D'ailleurs, je n'ai bit que réaliser vu» promesses.
— Oh ! j’irai le* détromper. .. leur dire ce qu'ils vous doivent.
— Ne faites nas cria ! vous le savez, j’ai une chambre dans cette maison, redoutez de nouvelle* lâchetés anonymes de vos ennemis... ou des ■tiens... et puis les Morel sont maintenant à l'abri du besoin... Songeons A noire intrigue. Il s'agit d'une pauvre mère et de sa fille, qui, autrefois dans l’aisance, soflt aujourd'hui, par suite d’tmc spoliation infâme... réduite* an sort le plus affreux.
— Malheureuses femmes!... et où demcurent-cics, monseigneur?
— Je l’ignore.
— Mais comment avez-vous connu leur misère T — Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c’est que le Temple, madame la marquise?
— Non, monseigneur...
— C’est uu bazar très-amusant à-voir; j’allais donc faire U quelques emplettes avec ma voisine du quatrième...
— Votre voisine?...
— N’ai-jc pas ma chambre, rue du Temple?
— Je l’oubliais, monseigneur...
— Celle voisine est une ravissante petite grise lie; die s'appelle RigoU-Ue; elle rit toujours, et n’a jamais eu d'amaut.
— Quelle vertu... pour uue grbette!
— Ce n’est pas absolument par vertu qu’elle est sage, mai* parce qu'i lle n’a pas, dit-elle, le loisir d'étre amoureuse : cela lui prendrait hop de temps, car U lui faut travailler douze à quinze heure* par jour pour gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...
— Elle peut vivre de si peu T
- Coi ii meut donc! elle a même comme objet de luxe deux oiseaux lui mangent plus qu’elle ; sa chauibrelte est de* plus proprettes, cl sa mise des plus coquettes.
— Vivre avec vingt-cinq sous par jour ! c'est un prodige ..
! — Uu vrai prodige d’ordre, de travail, d'économie et de \ ‘:rlosophie
pratique, ie vou .. . urc; an si je vous la reconnu nxlc: elle est, dllj elle, très-habile couturière... Eu tous eus, vous ne seriez pus obligée de ! porter les robes qu'elle vous ferait...
— Des demain je lui enverrai de Touvr ge... Pauvre fille!... vivre | avec une somme si minime et pour ain^i dire si inconnue à nous autres riches, que le prix du moindre de nos caprices a cent fois celte va-
• leur !
— Vous vous intéressez doue à ma petite protégée, c'est convenu; revenons à uotre aventure. J’étais doue allé au Temple, avec mademoiselle Rigoletle, pour quelque* achats destiné* à vos pauvre* gens de la
• mansarde, lorsque, fouillant par hasard d.rns uu vieux secrétaire à vendre, je trouvai uu bruuilluu de lettre, écrite par une femme qui se plaignait à un tiers d'étre réduite à lu misere, elle cl sa hile, par l'infidélité ü’uu dépositaire. Je demandai au marchand d'où lui venait ce meuble. U faisait partie d’un modeste mobilier qu'une femme, jeune encore, lui
1 avait vendu, étaul sans doute à bout de ressources... Celte tcinmc et | sa lille. me dit le marchand, semblaient être des bourgeoises cl sup- ! porter fièrement leur détresse.
I — Et vous uc savez pjs leur demeure, monseigneur ?
! — Malheureusement, uun... jusqu'à présent... Mais j'ai donné ordre à
M. de Üratiu de tâcher de la découvrir, en s’adress. al, s'il le faut, à la | préfecture de police. Il est probable que, dénuées de tout, la mère et la fille auront été chercher un refuge dans quehn e mi-érable hôtel garni. S’il en estaiu -i, nous avons bou e-poir ; car h-s maîtres de res ui.'i oiis y inscrivent < Inique soir le* étrangers qui y sont vernis dans la intimée.
— Quel singulier concours de circonstance*! dit madame d’Iiar ville avec étounciocut. Combien cela est att.u h. ut !
— Ce orést pas tout... Daiu, uu coin du broui'lou de la lettre restée dans le vieux meuble, se trouvaient ce* mots : « Ecrire à madame* de Luccuay. »
— Quel bonheur ! peut-être saurons-nous quelque chose par la duchesse, s’écria vivement madame d’ilarvillc. buis elle reprit avec un j soupir : — • Mais, ignorant le nom de cette femme, comment la désigner à madame de l uccuay?
| — I) faudra lui deinnuder si elle ne connaît pas upc veuve, jeune en-
core, d’une friiysiooomie distinguée, cl dont la lille, âgée de seize ou dix- Scpl ans, M nomme Cbire... c me souviens du DOUB.
— Le nom de ma n|)c ! U lue semble que c’est uu motif de plus de s'intéresser à ces infortunées.
— J'oubJiaU de vous dire que le frère de cette veuve s'est suicidé il y a quelques mob.
— Si madame de Luccuay connaît celte famille, reprit madame d’ilarville eu réllé- -hissant, de tel* renseignement* suffit ont pour la meure sur b voie d >•* ce cas encore le triste genre de tu m l de ce .llnuireux aura dû frapper b duchesse. Mon Dieu ! que j'ai liàtc d'aller la v oir ! Je lui écrirai uu mot ce soir pour avoir h certitude de la reucunlrer demain matin. Quelle* peuvent être ect femmes? D'après ce que vont' savez d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir à une classe distinguée de la société... F.t se voir réduite- à une telle détresse!... Ah! pour elles la misère doit être doublement affreuse.
— El cela par la voie rie tÇuu notaire, abominable coquin dont je savais déjà d’autres méfaits... un cciiain Jacques Ferrand.
— Lo notaire «le. mon mari! «'écria Clémence, le notaire de ma bellemère! Mais mus vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus hounèle homme du umude.
— J’ai le* preuve du contraire... Mais veuillez ne dire à personne mes doutes ou plutôt mes certitudes au sujet de ce mi-omble; il e-t aussi adroit que criminel, cl, pour U* démasquer, j'ai bcs .iu qu'il croie encore quelques jour* à l'impunité. Oui, c'est lui qui a dépouillé ces infortunées, en niant un dépôt qui, selon luule apparence, lui avait été remis par le frère de cette veuve.
— Et celte sommet
— Etait toutes leurs ressources !
— Oh ! voilà de ces crimes...
— De ccs crimes, s'écria Rodolphe, de ccs crimes que rien n’exettae, ni le besoin, ni la passion... Souvent b laim pousse an vol, la vengeance au meurtre .. Mais ce notaire déjà riche, mais cet homme revêtu ■ par la société d'au caractère presque sacerdotal, d'un Caractère qui im- - pose, qui force la confiance... cet homme est poussé au crime, lui, par J une cupidité froide et implacable. L'assassin un vous lue qu'une fois... et vite... avec sou couteau ; lui vous tue lentement, par toute» le* tortures du désespoir et de la misère où il vous plonge... Tour un homme I comme ce l erraad, le patrimoine de l'orphelin. Tes deniers du pauvre 1 si laborieusement amassés. v rien n'est sacré ! Vous lui confiez ue l'or,
1 cet or le tente... il ie vole! De riche et d heureux, la volonté de cct homme vous fait mendiant et désolé !... A force de pri valions et de travaux, vous avez assuré le pain et l'abri de votre vieillesse... la volonté de cet homme acraelie à votre vieillesse ce pain et cet abri...
Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes couréquencos de ces spoliations infâmes... Que celle veuve dont nous parlons, madame, meure de chagrin et de demain, sa ffl^jetan ci belle, sans appui, sons ressource, habituée à l'aisance, inapte, par son éducation, à gagner sa vie, <e trouve bientôt entre le déshonneur cl la faim! Quelle s'égare, quelle - >tubc... la voilà perdue, avilit, dé.-honcrée!... Par sa spoliation.
LES MYSTÈRES DR PARIS
Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mère, de b prostitution de b fille!... il a tué le corps de l'une, toé l'âme de l'autre ; et ce- ■ la, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les autres homicides, nia» avec lenteur et cruauté.
Clémence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant il indignation et d'amertume; elle l’écoutait eu tfcnce» frappée de ces paroles d'uue éloquence sans doute morose, mais qui révélaient une uaiue vigoureuse contre le mal.
— Pardon, madame, lui dit Rodolptie après quelques instants de silence. je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs humbles qui pourraient atteindre ïuj futures protégées... Ah ! croyezmol, on u 'exagère jamais les conséquences qu'entraînent souvent 1a ruine et b nmere.
— Oh ! merci, au contraire, monseigneur, d’avoir, par ces terribles paroles, encore augmenté» s'il est possible, la tendre pitié que m’inspire cette mèrcmloriunée. Hélas! c'est surtout pour sa fille quelle doit souffrir... Oh ! c'est affreux... Mais nous les sauverons, nous assurerons leur avenir, n est-ce pas, monseigneur? Dieu merci, je suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un nouvel usage | de b richesse; mais, s'il le but, je m'adresserai à M. d'Ibrville, je le i rendrai si heureux, qu'il ne pourra se refuser à aucun de mes nouveaux j caprices, et je prévois que j'en aurai beaucoup de ce genre. Nos protégées sont fiercs, m'avez-vous dit, monseigneur : je les en aime davantage; b fierté dans l'infortune prouve toujours une âme élevée... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu’elles croient devoir mes secours à un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux ! Oh! j’ai déjà mou projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que l'adresse et b finesse ne me manqueront pas.
— J'entrevois déjà les combinaisons les plus machiavéliques, dit Rodolphe en souriant.
— Mais il faut d'abord les découvrir. Que j'ai hâte d'étre à demain ! £n sortant de chez madame de luccuay, j’irai à leur ancienne demeure, j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-même, je demanderai des renseignements a tout le monde. Je me compromettrai s'il le but! Je serais si ficre d'obtenir par moi même et par moi seule le résultat que je désire... Oh ! j’y parviendrai... cette aventure est si louch.inte. Pauvres femmes ! il me semble que je m'intéresse encore davaulage à elles quaud je songe â ma fille.
Rodolphe, ému de ce charitable empressement, souriait avec mélancolie en voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, lâchant d'oublier dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui b frappaient; les yeux de Clémence brilbieut d'un vif éclat, ses joues étaient légèrement colorées, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un nouvel attrait à sa ravissante physionomie.