CHAPITRE II
Le piège. #
Madame d'IlarviRe s'aperçut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion charmante. elle lui dit :
— Vous riez de mon exaltation, monseigneur t C’est que je surs impatiente de goûter ccs douces joies qui vont animer ma vie, jusqu'à présent triste et inutile. Tel n'était pas sans doute le sort que j’avais rêvé... Il est un sentiment, un bonheur» le plus vif de tous... que je ne dois jamais connaître. Quoique bien jeune encore, il me faut y renoncer!... ajouta Clémence avec un soupir contraint. Puis elle reprit : — Mais enfin, grâce à vous, mon sauveur, toujours grâce à vous, je me serai créé d'autres intérêts; 1a charité remplacera l’amour. J’ai déjà dû à vos consens de si touchantes émotions ! Vos paroles, monseigneur, ont but J influence sur moi !... Plus je médite, plus j'approfondis vos idées, plus je les trouve justes, grandes, fécondes. Puis, quand ic songe que, non content de prendre en commisération des peines qui devraient vous être indifférentes, vous me donnez encore les avis les plus salutaires, en me guidant pas à pas dans celte vole nouvelle que vous avez ouverte à un
uvre cœur chagrin et abattu... oh! monseigneur, quel trésor de
nté reuferme donc votre âme? Où avez-vous puisé tant de généreuse pitié?
— J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voilà pourquoi je sais le secret de bien des douleurs 1
— Vous, monseigneur, vous malheureux !
— Oui, car l'on dirait que, pour me préparer à compatir à toutes les infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a frappé dans mon ami ; amant, il m'a frappé dans b première femme que j'ai aimée avec l'aveugle confiance de b jeunesse ; époux, il m’a frapj>é dans ma femme ; fils, il m'a frappé dans mou père ; père, U m’a frappé dans mon enfant.
— Je croyais, monseigneur, que b grande-duchesse ne vous avait pas
bissé d'enfant.
— En effet ; mais avant mon mariage j’avais une fille, morte toute
petite... Eh bien! si étrange que ceb vous paraisse, la perte de celle enbnt, que j’ai vue à peine, est le regret de toute uia vie. Plu*, je vieillis, plus ce chagrin devient profoud! chaque année eu redouble l'aiueHume; on dirait qu’il grandit en raison de l'âge que devrait Lvoir ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans !
— Et sa mère, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clémence après un moment d'hésitation.
— Oh ! ne m’en parlez nas, s'écria Rodolphe, dont les traits se rembrunirent à b pensée de Sarab. Sa mère est une indigne créature, une âme bronzée par lègoïsmc et par l'ambition. Quelquefois je me demande s'il ne vaut pas mieux pour ma GUc d'être morte que a être restée aux mains de sa mère.
Clémence éprouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe s'exprimer ainsi.
— Oh ! je conçois alors, s'écria- t-elle, que vous regrettiez doublement votre fille.
— Je l'aurais tant aimée !... Et puis il me semble que chez nous antres princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte d'intérêt de race cl de nom, d'arrière-pcnsée politique. Mais une tille ' une Glle ! on l’aime pour die seule. Par ceb même nue l'on a va, bêlas 1 l'humanité sous scs faces les plus sinistres, quelles délices de se reposer dans b contemplation d'uue âme candide et pure ! de respirer son parfum virginal, d'épier avec une tendresse inquiète ses tressaillement? ingénus ! La mère b plus folle, b plus fière de sa fille, n'éprouve pas ces ravissements ; elle lui est trop pareille pour l'apprécier, pour goûter ces douceurs ineffables; elle appréciera bien davantage les mâles qualités d'i.u fils vailbnl et hardi. Car enfin ne trouvez-vous pas que ce oui rend encore plus louchaut peut-être l’amour d'uue mère pour sou fus, l'amour d'un père pour sa fille, c’est que dans ces affections il y a un ctre bible qui a toujours besoin de protection ? Le (Ils protège sa mère, le père protège sa fille.
— Oh ! c'est vrai, monseigneur.
— Mais, hélas ! à quoi bon comprendre ces jouissances ineffable* lorsqu'on ne doit jamais les éprouver? reprit Rodolphe avec abattement.
Clémence ne put retenir uuc larme, tant l'accent de Rodolphe avait été profond, déchirant.
Après un moment de silence, rougissant presque de l'émotion à laquelle il s'était bissé entraîner, U dit à madame d'flarville en souriant tristement :
— Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emporte malgré moi ; vous m'excuserez, n'est-ce pas?
— Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N’cn ai-je pas le droit? N'avez-vous pas partagé les miens? malheureusement te consolations que je puis vous offrir sont vaincs...
— Non, non... le témoignage de votre intérêt m'est doux et salntain c’est déjà presque un soubgcmcnt de dire que l’on souffre... et jeu vous l’aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a réveillé en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis entendre parler d'une jeune fille sans songer à celle que j’ai perdue...
— Ces préoccupations sont si naturelles ! Tenez, monseigneur, depuis que je vous ai vu, j'ai accompagné dans ses visites aux prisous uk femme de mes amies qui est patrouesse de l’œuvre des jeunes détenue: de Saint-Lazare ; cette maison reuferme des créatures bleu coupable? Si je n'avais pas été mère, je les aurais jugées, sans doute, avec encore plus de sévérité... tandis que ic ressens pour elles une pitié douloureuse en songeant que peut-être elles n’eussent pas été perdues sans l’abandon et la misère où on les a laissées depuis leur enbnce... Je ne sais pourquoi, après ces pensées, il me semble aimer ma fille davantage encore...
— Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mélancolique. Cet entretien me laisse rassuré sur vous... Uuc voie salutaire vous .est ouverte; en b suivant vous traverserez, sans faillir, ces années d'épreuve? si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme dm., comme vous l'etes. Votre mérite sera grand... vous aurez encore à lutter, à souffrir... car vous ôtes bien jeune, mais vous reprendrez des forces en songeant au bien que vous aurez bit... à celui que vous aurez à faire encore...
Madame d^Harville fondit en larmes.
— An moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais, n’est-ce pas, monseigneur ?
— De près ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intérêt à ce qui vous louche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai à votre bonheur... à celui de l'homme auquel j'ai voué la -plus constante amitié.
■— Oh ! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clémence en essuyant ses larmes. Sans votre généreux soutien, je le sens, mes forces m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici, j'accomplirai courageusement mon devoir.
— A ces mots, une petite porte cachée daus la teulure s'ouvrit brus quetnent.
Clémence poussa un cri; Rodolphe tressaillit.
M. d 'lia r ville parut, pâle, ému, profondément attendri, les yeux humides de larmes .
»fi3
Le premier étonnement passé, le marquis dit à Rodolphe en lui donaaul b lettre de Sarah :
— Monseigneur... voici la lettre infâme que j'ai revue tout à l'heure devant vous... Veuillez la brûler apres l'avoir lue.
— Clémence regardait son mari avec stuneur.
— Ob ! c’est infâme ! s'écria Rodolphe indigué.
— Eh bien! monseigneur... il y a quelque chose de plus lâche encore que cette lâcheté anonyme... C’est ma conduite !
— Que voulez-vous dire?
— Tout à l'heure, au lien de vous montrer cette lettre franchement, hardiment, je vous l'ai cachée, j'ai feint le calme pendant que j'avais la jalousie, la rage, le désespoir dans le e**;,r...Ce n est pas tout... bavezvous ce que j’ai fait, monseigneur? je suis allé honteusement me tapir derrière cette porte pour vous épier... Oui, j'ai été assez misérable pour douter de votre loyauté, de votre honneur. . Ob! l'auteur de ces lettres sait â oui il les adres-e... Il sait combien ma tète est faible... Eh bien ! monseigneur, dites, apres avoir entendu ce que je viens dVutendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car je sais quels intérêts vous attirent rue du Tort* K., apres avoir été assez bassement déliant pour me (aire le complu e do cotte horrible calomnie eu y croyant... n'esl-ce pas a genoux que je dois vous demander grâce et pitié?... Et c’est ce que je fais, monseigneur... et c’e&t ce que je fuis, Clémence; car je n’ai plus d'espoir que dans votre générosité.
— Eli ! mou Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je à vous pardonner? dit Rodolphe en tendant scs deux mains nu marquis avec lu plus louchante cordialité. Maintenant, vous savez nos secrets, à moi et à madame d'Ilarvillç ; j’en suis ravi, je pourrai vous sermonner tout à mon aise. Me voici votre cootldenl forcé, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident de madame d'Uarvillc : c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que vous devez attendre de ce noble cœur.
— Et vous, Clémcijre, dit tristement M. d Harville à sa femme , me pardonnerez-vous encore cela ?
— Oui, à conu, tiou que vous m’aiderez è assurer votre bouheur... Et elle tendit la ruain à son mari, qui la serra avec émotion.
— Ma foi, mon cher marquis, s’écria Rodolphe, nos ennemis sont maladroits ! grâce à eux , nous voici plus intimes que par le passé. Vous n’avez jamais plus justement apprécié madame d'Uarvillc, jamais elle ne vous a été plus dévouée. Avouez que omis sommes bien vengés des envieux et des méchants? C’est toujours cela, en attendant mieux. .. car je devine d'où le coup est parti, et je n’ai pas l’habitude de souffrir patiemment le mal que l'on (ait à mes amis. Mais ceci tue regarde. Adieu, madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à secourir vos protégés. Soyez trauquiUe, nous renouerons hieiiiùt quelque mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s’il la découvre.
Après avoir accompagné Rodolphe jusqu'à sa voilure pour le remercier encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clémence.