‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 80 sur 174 · CHAPITRE lü · texte numérisé non relu

CHAPITRE lü

Réflexions.

Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires dont fut agité M. d'Uarvillc lorsqu’il sc trouva seul.

U reconnaissait avec joie l'indigne fausseté de l'accusation portée contre Rodolphe et contre Clémence; mais il était aussi convaincu qu'il lui (allait renoncer à l'espoir d’élre aimé d'elle. Plus dans sa convocation avec 'Rodolphe, Clémence s'était montrée résignée, courageuse, résolue au bien ; plus il se reprochait amèrement d’avoir, par un coupable égoïsme, enchaîné celle malheureuse jeune femme à son sort.

Loin d'étre consolé par l’entretien qu'il avait surpris, il tomba dans une tristesse, dans un accablement Inexprimables.

La richesse oisive a cela de terrible, que rien ne la distrait, qnp rien ne la défend des ressentiments douloureux. W étant jamais forcément préoccupée des nécessités de l’avenir ou des labeurs de chaque jour, rile demeure tout entière en proie aux grandes afflictions morales.

Pouvant posséder ce qui sc possède à prix d'or, elle désire ou elle regrette, avec une violence inouïe, ce que l'or seul ne peut donner.

La douleur de M. d Harville était désespérée, car U ne voulait, après tout, rien que de juste, que de légal :

« La possession... sinon l'amour de sa femme. »

Or, en face des refus inexorables de Clémence,, il se demandait si cc b était pas une dérision amère que ces paroles de la loi ;

« La femme appartient à son mari. »

A quel pouvoir, à quelle intervention recourir pour vaincre cette froideur, cette répugnance qui changeait sa vie en un long supplice, puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme?

U lui fallait reconnaître qu'en cela, comme en tant d'autres incidents de la vie conjugale, la simple volonté de l’homme ou de la femme se substituait impérieusement , sans appel , Sans répression possible, à la volonté souveraine de la loi. •

A ces transports de vaine colère succédait parfois un morne abattement.

L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glacé.

Il prcssentaitque lé chagrin rendrait tans doute plus fréquentes encore les crises de sou effroyable maladie.

— Oh ! s'écria-t-il, à la fois attendri tt désolé, c'est tna faute... c’est ma faute! pauvre malheureuse femme! je l'ai trompée... indignement trompée! Elle peut... elle doit me bair... et (tout tant , tout à l'heure eucore, elle in’a témoigne l’intérêt le plus touchant; mais, au lieu de un: contenter de cela, nia folle passion m’a égaré, je suis devenu tendre,

' j'ai parlé de mon amour, et a peine mes lèvres ont-elles effleuré sa main 1 quelle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la répu- 1 guance invincible que je lui inspire, ce qu elle a dit au prince ne m'au- ! mit Liissé aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux !

I Et de quel droit lui a-t-elle confié ce hideux secret? cela est une trahison indigne! De quel droit! Hélas, du droit que les victimes ont de se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant , si jeune, si aimante, tout cc 1 qu’elle a trouvé de plus cruel h dire contre I horrible existence que je lui ai faite... c'est que tel u’élait pas le soi t qu elle avait rêvé, et qu'elle était bicu jeune pour renoncer à l’amour! Je connais Clémence... cette parole qu'elle m'a donnée, qu’elle a donnée au priuee , elle la tiendra désormais : elle sera pour moi la plus tendre des soeurs. Eh bien !... nu position n’est-elle pas encore digne d'envie?.... aux rapports froid et ' contraints qui existaient entre nous vont succéder de» relations affoc- ! tueuses cl douces , tandis qu elle aurait pu me traiter toujours avec un 1 mépris glacial, 6ans qu’il me fût possible de me plaindre.

Allons, je tne consolerai en jouissant de ce qu'elle m’offre. Ne serai-je 1 pas encore trop heureux? Tri» heureux ! oh ! que je suis faible , que je suis lâche. N'esl-ce pas ma femme, après tout? n ‘est-elle pas ?» mol? ■ bien à moi ? La loi ne nie reconnaît-elle pas mou pouvoir sur elle ? .Ma I femme résiste... eh bien ! j’ai le droit de... Il s’interrompit avec un éclat > de rire sardonique.

I — Oh ! oui, la violence, n’csl-cc nas ! Maintenant la violence! Autre : infamie. Mais que faire alors? car je l'aime, moi! je l'aime comme un insensé... Je n'aime quelle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour, et uon sa tiède affection de sœur. Oh! à la fin il faudra bien quelle ait pitié... elle est si bonne, elle me verra si malheureux ! Mais non, non! jamais! il est une cause d'éloignement qu'une femme ne surmonte pas. Le dégoût... oui... le dégoût... entends-tu? le dégoût!... Il faut bicu te convaincre de cela : ton horrible inOrmi'é lui fera horreur... toujours... cniends-lu? toujours? s'écria M. d Harville dans uue douloureuse exaltation.

Après un moment de farouche silence, il reprit :

— Cette anonyme délation, qui accusait le prince et ma femme, part encore d'une main ennemie; et tout à l'heure, avant de l’avoir entendue, j'ai pu un instant le soupçonner! Lui, le croire capable d'une si lâche trahison! Et ma femme, I envelopper dans In même soupçon! Oh ! Li jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m abuse. Si le prince, qni tn'aimc comme l’ami le plus tendre, le pin» généreux , engage Clémence à occuper son esprit et sonemur par «les œuvres charitable»; s'il lui promet ses conseils, son appui , c est qu’elle a besoin de conseils, d’appui.

Au fait, si belle, si jeune, si entourée, sans amour au cœur qui la défende, presque excusee de ses torts par les miens , qui sont atroces, uc peut-cile pas faillir?

Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue coupable... quelle terrible agonie ! Mais non. celte crainte est vaine. Clémence a juré de ne pas manquer à ses devoirs.... elle tiendra ses promesses.... mais à quel prix, mou Dieu! à quel prix ! Tout ?» l'heure, lorsqu'elle revenait à moi avec d'affectueuse* paroles, combien son sourire doux, triste, résigné, m'a fait de mal ! Combien ce retour vers son bourreau a dû loi coûter ! Pauvre femme! qu’elle était belle* et touchante ainsi! Pour j b première fols j'ai senti un remords déchirant ; car jusqu'alors sa froideur hauiujiic J avait assez vengée. Oh ! raallicuretix, malheureux que je suis!

Après une longue nuit d'insomnie et de réflexions amères, les agitatiens de M. d'ilarville cessèrent comme par enchantement.

Il attendit le jour avec impatience.

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