CHAPITRE V
Déjeuner de garçons.
M. de Lueenay entra chez H. d'Harvilie.
La blessure du duc avait si peu de gravité, qu’il ne portail même plus son bras en écharpe ; sa physionomie était toujours goguenarde et hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser toujours insurmontable. Malgré ses travers, ses plaisanteries de mauvais goût, malgré son nez démesuré qui donnait à sa figure un caractère presque grotesque, M. de Lueenay u’étail pas. nous l’avons dit, un type vulgaire, grâce a une sorte de dignité naturelle et de courageuse impertinence qui ne l'abandonnait jamais.
— Combien vous devez me croire indifférent à ce qoi vous regarde, mon cher nenri ! dit M. d'Harvilie en tendant la main à M. de Lueenay ; mais c'est seulement ce malin que j'ai appris votre fâcheuse aventure.
— Fâcheuse... allons donc, marquis!... Je m’eu suis donné pour mon argent, comme on dit. Je n’ai jamais tant ri de rua vie!... Cet excellent M. Robert avait Pair si solennellement déterminé â ne pas passer pour avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pa$? c’était la cause du duel. L’autre soir, à l’ambassade de ***, je lui avais demandé, devant votre femme et devant la comtesse Sbc-Grcgor, comme il la gouvernait, sa pituite. Inde ira ; car, entre nouB, il n’avait pas cet inconvénient-là. Mais c’est égal. Vous comprenez... s’entendre dire cela devant de jolies femmes, c'est impatientant.
— Quelle folie ! Je vous reconnais bien ! Mais qu’cst-cc que M. Robert?
— Je n’en sais, ma foi, rien du tout; c’est un monsieur que j’ai rencontré aux eaux ; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de l’ambassade, je l’ai appelé pour lui faire celte bête de plaisanterie; il y a répondu le surlendemain en me donnant très-galamment un petit coup d’épée ; voilà nos relations. Blais ne parlons plus de ces niaiseries. Je viens vous demander uuc tasse de thé.
Ce disant, M. de Lueenay se jeta et s’étendit sur un sofa ; après quoi, introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d’un tableau placé au-dessus de sa tête, il commença de tracasser cl de balauter ce cadre.
— Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai ménagé une surprise, dit M. d'Harvilie.
— Ah ! bah ! cl laquelle? s’écria M. de Lncenay en imprimant au tableau un balancement très-inquiétant.
— Vous allez finir par décrocher ce tableau, cl vous le foire tomber
sur la tête... •
— C'est, pardieu, vrai ! vous avez un coup d'œil d'aigle... Mais votre surprise, dites-la donc !
— J’ai prié quelques-uns de nos amis de venir déjeuner avec nous.
— Ah bien! par exemple, pour ça, marquis, bravo! bravissimo ’ archi-bravissimo ; cria M. de Lueenay à tue-tête eu frappant de grands coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Üainl- Rcmy? Non, au fait, il est à la campagne depuis quelques jours ; que dbble ncut-il manigancer à la campagne en plein hiver?
— Vous êtes sûr qu’U n’est pas a Paris?
— Très-sûr : je lui avais écrit pour lui demander de me servir de témoin... Il était absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur Sézannes...
— Cela se rencontre à merveille, ils déjeunent avec nous.
— Bravo ! bravo ! bravo ! se mil à crier de nouveau M. de Lueenay. Cuis, se tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois scs cris inhumains d’une série de sauts de carpe â désespérer un bateleur.
Les évolutions acrobatiques du duc de Lueenay furent interrompues par l’arrivée de M. de Saint-Rcmy.
— Je n'ai pas eu besoin de demander si Lueenay était ici, dit gaiement le vicomte. On l'entend d’en bas!
— Comment! c’est vous, beau Sylvain, campagnard ! long-garou ! s'écria le duc étonné, en se redressant brusquement ; on vous croyait à la campagne.
— Je suis de retour depuis hier; j'ai reçu lotit à l'heure l'invitatinn de d'Harvilie. et j'accours... tout joyeux de telle bonne surprise. El M. de Saint-Rcmy leudit la maiu à M. de Lueenay, puis au marquis.
— Et je x ous sais bicu gré de cet empressement , mon cher Saint-Rcmy . N'est-ce pas naturel ? Les amis de Lueenay ne doivent-ils pas se réjouir de l'heureuse issue de ce duel, qui, apres tout, pouvait avoir des suites fâcheuses.
— Blais, reprit obstinément le duc, qu’es l-ce doue que vous avez été foire â la campagne eu plein hiver, Saint-Rctny ? cela m’intrigue.
— Est-il curieux! dit le vicomte en s’adressant à Bl. d'Harvilie. Puis il répondit au duc : Je veux me sevrer peu à peu de Paris... puisque je dois le quitter bientôt...
— Ah ! oui, celle belle imagination de vous faire attacher à la légation de France à Gerolslciu... LaTssez-nous donc tranquilles avec vos billevesées de diplomatie! vous n’irez jamais là... ma femme ledit et tout le monde le répète...
— Je vous assure que madame de Lueenay se trompe comme tout le monde.
— Elle vous a dit devant moi que c'était une folie...
— J'cn ai tant fait daus ma vie.
— Des tolics élégantes et charmantes, à la bonne heure, comme qui dirait de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j’admets ça : mais aller vous enterrer dans un trou de cour pareil... à Gcrolstcin ! Voyez donc la belle poussée... Ça n’est pas une folie, c’est une bêtise, et vous avez trop d’esprit pour eu faire... ucs bêtises.
— Prenez garde, mon cher lueenay: en médisant de cette cour allemande, vous allez vous foire uuc querelle avec d'Harvilie, l'ami intime du grand-duc régnant, qui. du reste, ru'a l'autre jour accueilli arec la meilleure grâce du monde à l'ambassade de ***, où je lui ai été présenté.
— Vraiment! mon cher Henri, dit M. d’Harvilie, si vous connaissiez le grami-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Rcmy n'ait aucune répugnance à aller passer quelque temps â Gerolstein.
— Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise fièrement original, votre grand-duc; mais ça n'etupêche pas qu’un beau comme Saint-Rcmy, la line fleur de la Heur des pois, ne peut vivre qu'à Paris... il n'est en toute valeur qu’à Paris.
Les autres convives de M. d’Harvilie venaient d'arriver, lorsque Joseph cntra.el dit quelques mots tout bas à son maître.
— Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C’est le joaillier de ma femme qui m'apporte des diamants à choisir pour elle... une surprise. Vous connaissez cela, Luccuay, nous somme.', des maris de b vieille roche, nous autres...
— Ah! pardieu, s’il s'agit do surprise, s'écria le duc, ma femme m'en a fait une nier... et uuc fumeuse encore!!!
— Quelque cadeau splendide?
— Elle m'a demandé... cent mille francs...
— Et comme vous êtes magnifique... vous les lui avez...
— Prêtés!... ils seront hypothéqué» sur sa terre d’Arnoiiville... Les bons comptes fout les bons amis... Blais c'est égal... prêter en deux heures cent mille francs à quelqu'un qui eu a besoin, c'est gentil et c’cat rare... n’esl-ce pas, dissipateur, vous qui êtes très-coauaisseur en emprunts?... dit en riant le duc à Bl. de Saiut-Remy, sans sc douter de la portée de ses paroles.
Malgré sou audace, le vicomte rougit d’abord légèrement un peu, puis il reprit effrontément :
— Ccot mille francs! mais c’est énorme ... Comment une femme peutelle jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, à la bonne heure.
— Ma foi, ie ne sais pas ce qu’elle veut foire de celte somme-là... ma femme. D'ailleurs ça tn’estégal. Des arriérés de toilette probablement... des fournisseurs impatientés et exigeants: ça U regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint- Remy, que, lui prêtant mon argent, il eût été du plus mauvais goût à moi de lui eu demander l'emploi.
— C’est pourtant presque toujours une curiosité partir ulicre à ceux qui prêtent de savoir ce qu'on vent foire de l'argent qu'on leur emprunte... dit le vicomte eu riant.
— Parbleu! Saint-Remy, dit M. d’Harvilie, vous qui avez un &i excellent goût, vous allez m'aider à choisir la parure que je destine à nu femme; votre approbation consacrera mon choix, vos arrêts soûl souverains eu fait de modes...
Le joaillier entra, portant plusieurs écrira dans un grand sac de peau.
— Tiens, c’est Bl. Baudoin! dit M. de Lueenay.
t — A vous rendre mes devoirs, monsieur le duc.
— Je suis sûr que c’est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations infernales et éblouissantes? dit M. de Lueenay.
— Madame la duchesse s'est contentée de foire seulement remonter ses diamants cet hiver, dit le joaillier avec on léger embarras. Kl justement, en venant chez monsieur le marquis, je les ai portés à madame la duchesse.
M. de Saint-Rcmy savait que madame de Lueenay, pour venir à son aide, avait changé ses pierreries pour des diamants faux : il fut désagréablement frappé de celle rencontre... mais il reprit audacieuscmcm :
— Ces maris sont-ils curieux ! ne répondez donc pas, monsieur Bau-
Curieux . ma foi, non, dit le due; c'est ma femme qui paye... elle
I eut se passer toutes ses fantaisies... elle e-t plus riche que moi...
|V, ni; :it cet entretien, SI. Baudoin avait étal sur un but eau plusieurs admirables colliers de rubis et de diamants.
— Quel éclat !... et que ces pietres sont divinement taillées ! dit lord Doublas.
— Hélas! monsieur, répondit le joaillier, j’cmpfoyais à cc travail un de- nicitl nrs lapidaires d; Paris; le malheur veut qu'il soit devenu fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtière eu pierreries ra'.i dit que c’est probablement la misère qui lui a Lit perdre la tête, à ce pauvre homme.
— La misère !... Et vous confie* des diamant* à des gens dans la ml-
tèn !
— Certainement, monsieur, cl 0 est sans exemple qu’iiu lapidaire ail jamais rien détourné, quoique ce soit un rude et pauvre éiat que le leur.
— Combien ce collier? demanda >1. d’iiar ville.
— Nonsii ur le marquis remarquera que les pleircs soûl d une eau et d’une coupe magnifique ^presque toutes de la meme grosseur.
— Voici des précautions oratoires des plus menaçantes pour votre bourse, dit M. de âaint-Rcmy en riant; attendez-vous, mou clicr d’üarville, à quelque prix exorbitant.
— Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, voire dernier mot ? dit .M. dllarville.
— Je ne voudrais pas Lire marchander monsieur le marquis... Le dernier prix sera de quarante-deux mille francs.
— Mes-'ieurs! s’écria M. de Lucenay. admirons dllarville eu silence, nous autres maris... Ménager à sa femme une surprise de quarante-*! ux mille francs!... Diable! n’allons pas ébruiter cela, ce serait d'un exemple détestable.
— liiez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaicmcut le marquis. Je suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m’en vante !
— Ou le voit bien, reprit M. de Snint-Remy ; un tel cadeau en dit plus que toutes les protestations du inonde.
— Je prends donc ce collier, dit M. d'Harvîlle, si toutefois cette monture d email unir vous semble de bon g« ùl. Sam'.-Rcniy.
— Elle fait encore valoir l’éclat des pierreries; elle est disposée à merveille !
— Je me décide pour ce collier, dit M. dllarville. Vous aurez, monsieur Baudoin, à compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.
— M. Doublet m’a prévenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il sortit après avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa confiance était grande), les diverses pierreries qu'il avait apportées, et que .M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement maniées et examinées duraut cet entretien.
M. d llarville, donnant le collier à Joseph qui avait attendu ses ordres, lui dit b nf bas :
— Il Lui que mademoiselle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de sa maltresse, sans que celle-ci s’en doute, pour que la surprise soit plus complète.
A ce moment, le utailrc d’hôtel annonça que le déjeuner était servi ; les convives du marquis passèrent dans la salle à uôoger et s'attabler ni.
— Savez-vous, mon cher d llarville, dit M. de Lurruay, «tue celte maison est une des plus élégante» et des mieux distribuées de Paris?
— Elle « si assez commode, eu effet, mais clic manque d’espace
mon projet est de Lire ajouter une galerie sur le jardiu. Madame d’Hurvffle désire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas. l'uis je trouve qu il n'y a ricu de plus incommode que les «nj iétemcnls des fêtes sur les anpai t cm culs que l'on occupe habituellement, et dont elles vous exilent de temps à nuire.
— Je sois de l'avis de d llarville, dit .M. de Sa int -R cm y ; rien de plus mesquin, de plus bourgeois que ces déménagements forcés par autorité de bals ou de concerts... Pour donner des fêtes vraiment belles sans se gêner, il Lut leur consacrer un emplacement particulier ; et puis de vastes et éblouissantes salles, destinées à un bai splendide, dolveul avoir un tout autre caractère que celui des salons ordinaires : il Y a entre ces 'eux especes d'appartement- la même différence qu'entre la peîulurc à resque monument. de et K 1 * tableaux de chevalet.
— Il a raison, dit M. d llarville; quel dommage, messieurs, que Saintîemy n'ait pas douze à quinze ccut mille livres de renies ! quelles incr- . cilles il iiohs forait admirer !
— Puisque nous avons le boubeur de jouir d’un gouvernement représentatif, du le duc de Lucenay, le pays ue devrait-il pas voter uu million par au à Saint-Remy, et le charger de représenter à Paris le août et l'élégam. e française qui décideraient du goût et de l'élégance de l’Europe... du monde?
— Adopté! cib-t-oo en ebueur.
— El I on prélèverait ce million aunuel, en manière d'impôt, sur ces abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes énormes, seraient prévenu*. atteints et couvaincus de vivre comme des grippe-sous, -jouta M. de Lucenay.
— El comme tels, reprit M. d’Ilarville, condamnés à débayer des ma. gnilirrnees qu’ils devraient étaler.
— Sans compter que ces (onctions de grand prêtre, ou plutôt de gin J
maître de l’élégance, reprit M. de l ucenay, dévolues à Snintflcmy, a raieul, par l imitation, une prodigieuse influence sur le goût général.
— Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler.
— C’est clair.
— El en tâchant de le copier, le gortt s'épurerait.
— Au temps de la renais sauce, le goût -et devenu partout excellent, parce qu'il te modelait sur celui des aristocraties, qui é'ail exquis.
— A la grave tournure que prend la question, reput çniciueutM.dlfir* ville, je vois qu’il ne & agit plus que dadres er une pétition aux * li. labres pour l'établissement île I.» charge de grand maître de l'élégance française.
— El comme les d pûtes, sans exception, passent pour avoir des idée* Irès-graudc9, très-artistiques et très-magnifiques, cela sera voté par acclamation.
— En attendant la décision oui consacrera en droit la suprématie que Saint-Remy exerce en Lit, d t M. d’Ilarville, je lui demanderai scs conseils pour la galerie que je vais faire COMlruiiv ; car j’ai été frappé de se idées sur la splendeur des fêtes.
— Mes faibles lumières sont à vos ordres. d’Uarville.
— Et quand inaugurerons-nous vos magnifiée nées, mon cher?
— Lan prochain, je suppose; car je vais Lire commencer imiuélu tcmciil 1rs travaux.
— tjuel buimne à projets vous etc*!
‘ — J Vu ai bien d’autres, ma foi... Je médite un bouleversement complet du Val-Richer.
— Votre terre de Bourgogne ?
— Oui; il y a là quelque chose d’admirable à Lire, si toutefois... Kw me prête vie...
— Pauvre vieillard!...
— Mais n'avcz-Yous pas acheté dernièrement une ferme près du Vdftieber pour vous arrondir encore?
— Oui, nue très-bonne affaire que mon notaire m’a conseillée.
— Et quel est ce rare et précieux notaire qui comciüe de si Iraur.» affaires ?
— M. Jacques Ferrand.
A ce nom, uu léger tressaillement plissa le front de M. de Sainl-
Rcmy.
— Est-Il vraiment aussi honnête homme qu’on le dit ? drmanda-t-î négligemment à M. d’Ilarvtlfo, qui se souvint alors de ce que Rodolphe avait raconté à Clémence « propos du notaire.
— Jacques Ferrand ? quelle question ! maïs c’est un homme d’une probité antique, dit M. de Lucenay.
— Aussi respecté que respectable.
— Très-pieux... ce qui ue gâte rien.
— Excessivement avare... ce qui est une garantie pour scs clients.
— C'est enfin uu de ce» notaires de la vieille roche, qui Vous di tiuodo ut pour qui vous Ica pnuez lorsqu’on s'avise de leur pat lcr de repli propos de I argent qu'on leur confie.
— l'ini qu'à cause de cria, moi, je lui confierais toute ma fortuné-
— Mais où diable Saiut-Remy a-t-il été chercher scs doutes à propot de ce digne homme, d'une Intégrité proverbiale ?
— Je ne suis que l’écho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune raison pour nier ce phénix des iiolaircs... Mais, pour revenir à vos projets, d'ilarville, que voulez- vous donc bâtir au Val-R:chcr? Ou dit c château admirable?..
— Vous rez ronsulté, soyez tranquille, mon «lier Snial-P.emy, «’ plus tôt peui-éirc que vous ne pensez, car je me fais une joie dé cet travaux ; il me semble qu’il n’y a rien de plus attachant que d'avoir ainsi des intérêts successifs qui échelonnent cl occupent les années à venir... Aujourd'hui ce projet... dans uu au celui-ci... Plus lard c'est autre chose... Joignez à cela une femme charmante que l'on adore, qui est de moitié dans tous vos goût-, dans tous vos desseins, cl, uu foi, b vie sc passe assez doucement.
— Je le crois, pardieu ! bien, c’est un vrai paradis tur terre.
— Maintenant, messieurs, dit d'Ilarville lorsque le déjeuner fut terminé ,si vous voulez fumer un cigare dans muu cabinet, vous en trouverez d'excellents.
On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis ; b porte de sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avou* dit qnc le seul ornement de celle pièce se composait de deux panoplie* de trcs-bcllesannes.
M. de lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis daot a
chambre.
— Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'ILr-
— Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais et français; ma foi, ie ne saurais auxquels dminc-r la préférence... Douglas ! cria M. de U* conay. venez donc voir si ces fusils ue peuvent rivaliser avec vos mril* leurs Man tM.
Lord Douglas, Saint-Rcmy et deux autres convives entrèrent dans h chambre du marquis pour examiner les armes.
— M. d'Ilarville, prenant un pistolet de combat, l’arma, et dit ca
riant .
— Voici r messieurs, b panacée universelle pour tous les maux... h vn... l'ennui...
LES MYSTÈRES DK PAULS
Et il approcha, en plaisantant, le canon <le ses lèvres.
— Ma toi ! moi, je préfère un autre spécifique, dit Saiul-Remy : celuilà n'est bon que dans les cas désespérés.
— Oui, mais il est si prompt, dit H. d’Ilarviile. Zest ! et c'est lait ; la volonté n'est nas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.
— Prenez donc garde, d'Ilarviile; ces plaisauleries-là soûl toujours dangereuses ; un malheur est si vile arrivé ! dit M. de Luccnay, voyant le marquis approcher encore le pistolet de ses lèvres.
— Parldeu, mon cher, croyex-vous que s’il était chargé je jouerais ce jeu- là ?
— Sans doute, mais c’est toujours imprudent.
— Tenez, messieurs, voilà comme on s’y prend : on introduit délicatement le cauon entre scs dents... et alors...
— Mon Dieu! que vous êtes donc bête, d'Ilarviile, quand vous vous y mettez ! dit M. de I ucenay en haussant les épaules.
— On approche le doigt de la détente... ajouta M. d’Ilarviile.
— Est-il enfant... est-il enfant... à sou âge !
— Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l’on va droit chez les à mes.
Avec ees mots le coup partit.
M. d'Ilarviile s’était brûlé la cervelle.
Nous renonçons 1 peindre la stupeur, l’épouvante des convives de M. d’Ilarviile.
Le lendemain, on devait lire dans uu journal :
« Hier, un événement auari imprévu que déplorable a mis en émoi tout le faubourg Saint-Germain, Lue de ces imprudences qui amènent chaque année de si funestes accidents a causé uu aflreux malheur. Voici les faits que nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir. l'auihcnticite :
« M. de marquis d’Ilarviile, possesseur d’une fortune immense, âgé à peine de vingt-six ans, cité pour la boulé de son cœur, marié depuis peu d’au nées à une femme qu’il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de scs amis a déjeuner. Eu sortant de laide, on passa dans la chambre à coucher de 31. d’Ilarviile, où se trouvaient plusieurs armes de prix, fcn faisant examiner à ses convives quelques fusils, M. d’Ilarviile prit en plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses lèvres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup partit !... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tête horriblement fracassée ! Que I on juge de l'effroyable consternation des amis de M. d'Ilarviile, auxquels un instant impaia vaut, plein de jeunesse, de bonheur et d’aveuir. il faisait part de différents projets! Enfin, comme si toutes lus circonstances île ce douloureux événement devaient le rendre plus crue! encore nar de pénibles contrastes, le matin même, M. d’flarville, voulant ménager une surprise à sa femme, avait acheté une parure d’un grand prix qu'il lui desliuait... Et c'est au moment où peut-être jamais lu vie ne lui avait paru plus riante et plus belle qu il tombe victime d’un effroyable accident ...
« Eu présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, on ne i*mt que rester anéanti devant les arrêts iuipéuélnibles de la Providence. »
Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance générale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et déplorable imprudence.
Est-il besoin de dire que M. d'Ilarviile emporta seul dans la tombe le mystérieux secret de sa mort volontaire?...
Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de générosité, atin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur la véritable cause de ce suicide.
Ainsi les projets dont M. d'Ilarviile avait entretenu son intendant et les amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout eda était autant oc pièges tendus à la crédulité publique.
Comment supposer qu’uu homme ri préoccupé de l’avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se tuer ?. ..
Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu’être attribuée à une imprudence.
Quant à sa résolution, un incurable désespoir l’avait dictée.
En se montrant à son égard aussi afiectueuse, aussi tendre quelle s’était montrée jadis froide et Itaulaine en revenant noblement à lui, Clémence avait éveillé dans le cœur de son mari de douloureux remords.
La voyant a» mélancoliquement réripnée à celte longue rie sans amour, passée auprès d’un homme atteint d’une inc u.. •Lie et effrayante maladie ; bien certain, d’après la solennité des paroles de Clémence, quelle ne pourrait jamais vaincre la répugnance qu’il lui inspirait, M. d’Ilarviile s’était pris d’une profonde pitié pour sa femme et d’un effrayant dégoût de lui-même et de la vie.
Dans l’exaspération de sa douleur, il sc dit :
j ( > n’uinu*. je ne puis aimer qu’une femme au monde... c’est la
mienne. Sa conduite, pleine de cœur et d élévation, augmenterait encore nia folle passion, s’il était possible de ( augmenter.
ht cette feu inc, qui est la mîeune, ne peut jamais m'appartenir... |
gll c a le droit de me mépriser, de me liair...
— Je l’ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mou détestable sort...
— Je m'en repetts... Que dois-je faire pour elle maintenant 7
— La délivrer des lions odieux que mou égoïsme lui a imposés.
— Ma mort seule peut briser ces lions... d faut donc que je me tue...
El voilà pourquoi M. d'II.irvillc avait accompli ce grand, ce douloureux sacrifice.
Si le divorce eût existé,’ ce malheureux se serait- il suicidé ?
Non !
Il pouvait réparer eu partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à la liberté, lui priuellre de trouver le tombeur dans une autre union...
L’iucxoïablc immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes irrémédiables, ou, comme il a us ce cas, ue permet de les effacer que par un uouve..u crime