CHAPITRE XII
Cedly.
Avant de faire assister le lecteur à l'entretien de madame Séraphin et de madame Pipelet, nous le préviendrons nu . Anaslasie, sans suspecter le moins du monde la vertu et la dévotion du notaire, blâmait extrêmement la sévérité qu’il avait déployée à l'égard de Louise Morel et de Germain. Naturellement la poq|jcrâ. enveloppait madame Séraphin dans la même réprobation ; mais, en habile politique, madame Pipelet , pour des raisons que nous dirons plus bas, dissimulait son éloignement pour la femme de charge sous l’accueil le plus cordial.
Après avoir formellement désapprouvé l'indigne conduite de Cabrion, madame Séraphin reprit :
— Ah çà! nue devient donc M. Bradamanli (PoJictori)? Hier soir je lui écris, pas de réponse ; ce matin je viens pour le trouver, personne... J espère qu'à relie heure i'aural plus de Itonheur.
Madame Pipelet feignit la contrariété la plus vive.
— Ab ! par exemple, s’écria-t-elle, faut avoir du guignon !
— Comment?
— M. Bradamanli n'est pas encore rentré.
— C’est insupportable !
■*- Ueio! est-ce tannant, pauvre madame Séraphin !
— Moi qui ai tant à lui pailcr!
— Si ça n’est pas comme un sort!
— D'autant plus qu'il faut que j’invente des prétextes pour venir ici ; car si M. Ferrand se doutait jamais que je conuais un charlatan , lui qui est si dévot... si scrupuleux... vous jugez... quelle scène !
— C'est comme Alfred : il est si bégueule* si bégueule, qu'il s’efltrouchc de tout.
— Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanli?
Il a donné rendet-vous à quelqu'un pour six ou sept heures du soir: et il m'a priée de dire à la personne qu'il attend de repasser, s’il n’ciait pas encore rentré. Revenez dans la soirée, vous serez sûre de le trouver.
Et Anaslasie ajouta mentalement : — Compte là-dessus ; dans une heure il sera en roule pour b Normandie.
— Je reviendrai donc ce soir, dit madame Séraphin d’on air contrarié. Puis elle ajouta : J'avais autre chose à vous dire, ma chère dame Pipelet. Vous savez ce qui est arrivé à celle drôlesse de Louise, que tout le monde croyait si honnête ?
— Ne m’en parlez pas, répondit madame Pipelet en levant les yeux avec componction, ça fait dresser les cheveux sur la tête.
— C’est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que »i par hasard vous entendiez parler d’une jeune fille bien sage, bien bonne travailleuse , bien honnête , vous seriez bien aimable de me l'adresser. Les excellents sujets sont si difficiles à rencontrer, qu'il faut se mettre eu quête de vingt côtés pour les trouver.
— Soyez tranquille, madame Séraphin. SI j'entends parlcrtle quelqu’un, je vous préviendrai... Ecoutez donc, les bonnes places sont aussi rares que les bons sujets.
Puis Anastaue ajouta, toujours mentalement :
— Plus souvent qoe je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crève de faim dans la baraque ! Ton maitre est trop avare et trop méchant ; déuoncer du même coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain !
— Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit madame Séraphin, combien notre maison est tranquille; il n’y a qu’à gagner pour une jeune ftiJc à être placée chez nous, cl il a fallu que cette Louise fût un mauvais sujet incarné pour avoir mal tourné, malgré les bons et saints conseils que hii donnait M. Ferrand.
— Bien sûr... Aussi fiez-vous à moi; si j’entends parler d’ime jeunesse comme il vous la faut, je vous l’adresserai tout de suite.
— Il y a encore une chose, reprit madame Séraphin : M. Ferrand tiendrait, autant que possible, à ce que cette servante n’eût pas de famille, parce qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, ele risquerait moins de se déranger ; de sorte que, si par hasard ceht se trouvait, monsieur préférerait une orpbeliue, je suppose... d'abord parce que ce serait une boune action, et puis parce que, je vous l'ai dit, u’ayaut ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prâexte pour sortir. telle misérable Louise est une Itère leçon pour monsieur... allez... ma pauvre madame Pipelet! c’est ce qui maintenant le rend si difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une pieuse maison comme la nôtre.... quelle horreur! Allons, à ce soir; en moulant citez M. Bradamanti, j’eutrerai chez la mère Burette.
— A ce soir, madame Séraphin, et vous trouverez M. Bradamanli pour sûr.
Madame Séraphin sortit.
Est-elle acharnée après Bradamanli ! dit madame Pipelet ; qu'cst-ce u’dlc peut lui vouloir ? et lui, est-il acharné à ne pas b voir avant son épart pour b Normandie! J’avais une lière peur qu’elle ne s'en allât pas, la Séraphin, d'autant plus que M. Bradamanli alteud la dame qui est déjà venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir ; mais celte lois-ci je vas joliment tâcher de fa dévisager, ni plus ni moins que l'autre jour b particulière de ce commandant de deux liards. Il n’a pas remis les pieds ici ! Pour lui apprendre, je vas lui brûler son bois... oui, je le brûler», tout ton bois ! freluquet manqué. Va donc ! avec tes mauvais douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! Ça t'a servi à grattd’chose ! Mac qu’esl-ce que c'est que celle dame de M. Bradamanli ? Une bourgeois, ou une femme du commun ? Je voudrais bien savoir, car je suis curienvc comme une pie ; ça n'est pas ma faute, le bou Dieu m'a faite comme ça. Qu'il s’arrange! voilà mou caractère. Tiens... une idée, et fameuse escore, pour savoir son nom, à eette dame! Il faudra que j’essaye. Mais qui est-ce qui vient là? Ah ! c’cst mou roi des locataires. Salut ! monsieur Rodolphe, dit madame Pipelet eu se mettant au port d'arme, le revers de sa main gauche à sa perruque.
C’était en effet Rodolphe ; il ignorait encore la mort de M. d'Uarvüle.
— Bonjour, madame Pipelet, dit-il eu entraut. Mademoiselle Rtgolette est-elle chez elle ? J’ai à lui parler.
— Elle? ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n’y est pas toujours ! Et son travail , donc ! Est-ce qu’elle chôme jamais !...
— Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage ?
— Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grâce à vous ou au protecteur dont vous êtes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant T Ils sont comme d<* poissons dans l'eau : ils ont du feu, de l'air, de bons lits, une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter mademoiselle Rigoleue, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir Pair de rien, ne le» perd pas de l'œil, allez!... et puis U est veuu de votre part un médecin nègre voir fa femme de Morel... Eh ! ch ! eh ! dites doue, monsieur Rodolphe, je me suis dit à moi-même :
Ah çà, mais c'est doue le médcciu des charbonniers, ce moricaud-lA ? il peut leur lAler le pouls sans se salir les mains. C'est égal, b couleur u'y bit rien; il parait qu'il est fameux médecin, tout de même! U a ordonné une potion A la femme Morel, qui l'a soulagée tout de suite.
— Pauvre femme ! elle doit être toujours bien triste ?
— Oh ! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous ? avoir son mari fou... et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c’est sou crève-cœur ! pour une famille honnête, c’est terrible... Et quand je pense que tout à l'heure la mère Séraphin, la femme de charge du notaire, est venue ici dire des horreurs «Je cette pauvre fille ! Si je n'avais pas eu un goujon à lui faire avaler, à la Séraphin, ça ne se serait pas passé comme ça; mais pour le quart d'heure j'ai filé doux. Est-ce qu'elle u a pas eu le front de venir me demander si je De connaîtrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de notaire?... Sont -Us roués et avares ! Figurez-vous qu'ils veulent une orpheline pour servante, si ça se rencontre. Savez-vous pourquoi, monsieur Rodolplie ? Cest censé parc-c qu'une orpheline, n'ayant pas de parents, u’a nas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est uien plus tranquille. Mais ça n'est pas ça, c’est une frime. La vérité vraie est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait à rien, parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur ses gages tout à leur abe. Pas vrai, monsieur Rodolphe?
— Oui. .. oui... répondit celui-ci d'un air préoccupé.
Apprenant que madame Séraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise comme servaule auprès de M. Ferrand, Rodolplie entrevoyait dans celle circonstance un moyen peut-être certain d'arriver A b punition du notaire. Pendant que madame Pipelet pariait, il modifiait donc peu à peu le rôle qu'il avait jusqu'alors dans sa pensée destiné A Cecily, principal instrument du juste châtiment qu il voulait infliger au bourreau de Louise Morel.
J'étais bien sûre que vous penseriez comme moi, reprit madame Pipelet ;oui, je le répète, ils ne veulent chez eux une jeunesse isolée que pour rogner ses gages ; aussi plutôt mourir que de leur adresser quelqu'un. D'abord je ne connais personne... mais je connaîtrais n'importe qui, que je l'empêcherais bien d’entrer jamais dans une pareille baraque. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison ?
— Madame Pipelet, voulez-vous me rendre uu grand service?
— Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... but-il me jeter en travers du feu, friser ma perruque avec de l'huile bouillante? aimez-vous mieux que je morde quelqu'un ? parlez... je suis toute à vous... moi et mon cœur umts sommes des esclaves... excepté ce qui &crail de faire des traits A Alfred...
— Rassurez-vous, madame Pipelet... voilà de quoi il s’agit... J’ai à placer une jeune orpheline... elle est étrangère... elle n'était jamais venue à Paris, et je voudrais b faire entrer chez M. Ferrand...
— Vous me suffoquez !... comment ! dans cette baraque, chez ce vieil axare?...
— C’est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne s’y trouve pas bien, clic eu sortira plus lard... mais au moins elle gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son compte.
— Dame, monsieur Rodolphe, ça vous regarde, vous êtes prévenu... •Si, malgré ça, vous trouvez b place bonne... vous êtes le maitre... El puis aussi, but être juste, par rapport au notaire : s'il y a du contre, il y a du pour... Il est avare comme un chien, dur connue un Ane, bigot comme uu sacristain, c'est vrai... mais il est honnête homme comme il n’y eu a pas... Il donne peu de gages... mais il les pave rubis sur l'on -
La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours b même chose. Enfin, c’est une maison où il but travailler comme un cheval; nuis c’est une maison on ue peut pas plus embêlaule... où il u’v a jauni» de risque qu’une jeune fille prenuc des allures.. . Louise, c est un hasard.
— Madame Pipelet, je vais confier un secret à votre honneur.
— Foi d'Anaslasie Pipelet, née Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu an ciel... et qti’ Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette comme une tanche...
— U ne faudra rien dire à M. Pipelet î...
— Je le jure sur la tête de inoo vieux chéri... si le motif est honnête..
— Ah ! madame Pipelet !
, — Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs ; il ne saura rien de rien ; figurez-vous que c'est un culant de six mois, pour l'innocence et b malice.
— J'ai confiance en vous. Ecoulez-mot donc.
, — C’est entre nous à b vie, i b mort, mon roi des locataires... Allez voire train.
— La jeune fille dont je vous parle a bit une bute...
— Connu !... Si je n'avais pas à quinze ans épousé Alfred, j’eu aurais P*ut-être commis des cinquantaines... des centaines de butes! Moi, | telle nue vous me voyez... j’étais un vrai salpêtre déchaîné, nom d'un petit bonhomme ! Ueureusemeot, Pipelet ro’a éteinte dans sa vertu... 1 mus ya... j’aurais fait des folies pour les hommes. C’est pour vous dire que si votre jeune fille n’en a commis qu’une de bute... il y a encore de
1 espoir.
~ Je le crois aussi. Cette jeune fille était servaule, en Allemagne,
chez une de mes parentes ; le fils de celte parente a été le complice de la bute; vous comprenez?
— AUllles donc!... je comprends... comme si je l’aurais bile, b bute.
— La mère a chassé la servante ; mais le jeune homme a été assez fou pour quitter b maison paternelle et pour amener celte pauvre fille A Paris.
— Que voulez-vous?... ces jeunes gens...
— Après le coup de tôle sont venues Ici réflexions, réflexions d’autant plus sages, que le peu d'argent qu'il possédait était mangé. Mon jeune parent s'est adressé à moi ; j'ai consenti à lui dooncr de quoi retourner auprès de sa mère, mais à condition qu'il bisserait ici cette fille et que je lâcherais de b placer.
— Je n’aurais pas mieux bit pour mon fils... si Pipelet s’était plu A m'en accorder un...
— Je suis enchanté de votre approbation ; seulement, comme Li jeune fille n’a pas de répondants et qu’elle est étrangère, H est très— difficile de 1a placer... Si vous vouliez dire A madame Séraphin qu'un de vo« parents, établi en Allemagne, vous a adressé et recommandé celte jeune fille, le notaire b prendrait peut-être i son service ; j'en serais doublement satisfait. Cecily, n’avaot été qu’égarée, se corrigerait certainement daus une maisou aussi sévère que celle du notaire... C'est pour celte raison surtout que je tiendrais à b voir, celte jeune fille, entrer chez .M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin do vous dire que présentée par vous... personne si respectable...
— Ah ! monsieur Rodolphe...
— Si estimable... •
— Ah ! mon roi des locataires...
— Que cette jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement acceptée par madame Séraphin, tandis que présentée par moi...
— Connu !... c est comme si je présentais un petit jeune homme ! Eli bien ! tope... ça me chausse... Allez donc !... enfoncé la Séraphin ! Tant mieux, j'ai uuc dent contre clic ; je vous réponds de l'affaire. monsieur Rodolphe! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dirai que depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine établie en Allemagne, une Galiniard ; que je viens de recevoir b nouvelle qu’elle est défunte, comme sou mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me tomber sur le dos d'un jour A l’autre.
— Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en parler davantage A madame Séraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez vu votre cousine, vous n'aurez rien A répondre, si ce n'est que depuis son départ pour l'Allemagne vous n’aviez eu d'elle aucune nouvelle.
— Ah çà, mais si b jeunesse ne baragouine que l'allemand ?
— Elle parle parfaitement français. Je lui ferai sa leçon ; ue vous occupez de rieu, suiou de b recommander très-inslamnicnl A madame Sérapliiu; ou plutôt, j'y souge, non... car elle soupçonnerait peut-être que vous voulez lui forcer b main... Vous le savez, souvent il suffit qu’on demande quelque ebosp pour qu’on vous refuse...
— A qui le dites- vous !... C'est pour ça que j’ai toujours rembarré les enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien demandé... je ne dis pas...
— Ceb arrive toujours ainsi... Ne biles donc aucuue proposition A madame Séraphin et voycz-la venir... Ditesdui seulement que Cecily est orpheline, étrangère, très-jeune, très-jolie, qu'elle va être pour vous une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une très-médiocre affection, vu que vous étiez brouillée avec votre cousine, et que vous ne concevez rien au cadeau qu'elle vous bit IA...
— Dieu de Dieu! que vous êtes malin!... Mais soyez tranquille, A nous deux nous faisons la paire. Dites doue, monsieur Rodolphe, comme nous nous entendons bien... nous Jeux !... Quand je pense que si vous aviez été de mon Age dans le temps où j'étais tut vrai salpêtre... ma foi, je ne sais pas... et vous?
— Chut!... Si M. Pipelet...
— Ab bÿm oui! Pauvre cher homme, il pense bien A la gaudriole! Vous ne savez pas... une nouvelle infamie «le ce Cabrion ?... Mais ie vous dirai ceb plus tard... Quant à votre jeune fille, soyez calme.... je gage que j’amène b Séraphin A me demander de pbeer ma parenje chez eux.
— Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, ü y a cent francs pour vous. Je ue suis pas riche, mais...
— Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que vous croyez que je bis ça par intérêt? Dieu de Dieu!... c’est de b pure amitié... Cent francs!
— Mais jugez donc que si j’avais longtemps cette jeune fille A ma charge, cela nie coûterait bien plus que cette somme... au bout de quelques mois...
— C’est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs, monsieur Rodolphe ; mais c’est un fameux quine à la loterie pour nous que vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous êtes le roi des locataires... Tiens, un fiacre I... C’est sans doute la petite dame de M. Brouamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien (a voir... JevasboleroerA lui répondre pour b bien dévisager; sans compter que j’ai inventé un moyeu pour avoir son nom... Vous allez me voir travailler... ça vous amusera.
— Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et b figure de celte dame, d.t Kodolphe eo se reculant dans le fond de la loge.
— Madame ! cria Anavusie en se précipitant au-devant de la personne qui cnmii, où allez-vous, madame?
— tlbez M. Bradamauti, dit la* femme vUUeaKOt contrariée d'être ainsi arrêtée au passage.
— Il n’y est pas...
— C’est impossible, j’ai rendez-vous avec lui.
— Il n’y est pas...
— Vous vous trompez... .
— Je ne me trompe pas du tout... dit la portière en manoeuvrant toujours habilement, afin de distinguer les traits de cette femme. M. Hrad.imanti est sorti, bien sorti, très-sorti... c'est-à-dire excepté jmur une dame...
— Eli bien! c'est moi... tou* m'impatientez... laissez-moi passer.
— Votre nom, madame?... je verrai bien si c’est le nom de la personne que M. Hradamanli m’a dit de laisser entrer. Si vuus ne portez pas ce nom-là... il faudra que vous nie passiez sur le corps pour monter...
— Il vous a dit mon nom? s’écria b femme avec autant de surprise que d'inquiétude.
— Oui. madame...
— Quelle imprudence ! murmura la jeune femme. Puis, après un moment d'hésitation, elle ajouta impatiemment à voix basse, et comme si elle eût craint d'être entendue : Eh bien! je me uomme madame d’Orb'giiv.
A ce nom, Rodolphe tressaillit.
C était le nom do la belle-mère de madame d'flarviîle.
Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et*, à' la lueur du jour et de ! la lampe, il reconnut facilement celle fcminc grâce au portrait que Clémence lui cd avait pins d'une fois tracé.
— Madame d'Orhigny? répéta madame Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M. Bradamanli ; vous pouvez monter, madame.
La helle-mèrc de madame d’Ilar ville passa rapidement devant la loge. !
— El alllllcz donc ! s'écria la portière d'un air triomphant, enfoncée lu j bourgeoise!... je sais son nom, elle s'appelle d’Orhigny. v . pas mauvais je moyeu, hein... monsieur Rodolphe ? .Mais qu'est-ce que vous avez donc? vous voilà tout pensif!
— Cette dame est déjà venue voir M. Hradamanli? demanda Rodolphe à la portière.
— Oui. Hier soir, des quelle a été partie, M. Bradamanli est tout de suite sorti, afin d’aller probablement retenir sa place à la diligence pour aujourd'hui; car hier, eu revenant, il m'a proie d'accompagner ce matin sa malle jusqu'au bureau des voilures, parce qu'il ne se liait pas à ce petit gueux de Tortillard.
— El on va M. Rradaniunli? le savez-vous?
En Normandie... route d'Alençon.
Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'babttait 51. d'Orbiguy. était située rn Normandie.
{'lus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémence, micessaimuent dans de sinistres intentions !
— C’est son départ, à M. Bradamanli, qui va joliment o uriner b Séraphin! reprit madame Pipelet. LHe est comme une enragée pour voir M Bradamanli, nui l’évite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommandé de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, quand elle va revenir, elle trouvera visage de bois! je profilerai de ça pour lui parler de votre jeunesse. A propos, comment donc qu'elle s'appelle... Cicé?
— Cccfly...
— C’est comme qui dirait Cécile avec un » au bout. C’est égal, faudra que je mette un morceau de papier dans ma tabatière pour me rappeler ce diable de uoui-là... Cici... Caci... Cecily ; bon, m’y voilà.
— Maintenant, je monte chez mademoiselle Rigolctte, dit Rodolphe à madame Pipelet, en sortant de sa loge.
— El en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas lnmjour à ce pauvre vieux chéri? Il a bien du chagrin, allez! il vous contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait dis siennes...
— Je prendrai toujours part aux chagrius de votre mari, madame Pipelet...
Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de madame d'Or- Ligny à Poliduri, moula chez mademoiselle Rigolctte.
CUAPITRE XIII.
Le premier chagrin «le Rigolette.
La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté c quelle ; la grosse montre d'argent, placée sur la rhemince dans un ca UI de buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid avant cew I économe ouvrière n’avait p;is allume son poêle.
A peine de la fenêtre apereevait-ûo un coin du ciel bleu à travers tuasse inèguliercdc toits, de mansardes eide hautes ehemi nées qui I autre cote de la rue formait l’horizon.
Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant cuire deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d’une teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.
Rigolctte travaillait assise à côté de la croisée ; le doux ctair-obseur de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse de la vitre comme une camée d’une blancheur rosée sur un fond vermeil.
De brillants reflets couraient sur sa notre chevelure, tordue derrière sa tête, et nuauçaienl d'une chaude couleur d’ambre l'ivoire de ses petites mains laborieuses, qui maoiaient l'aiguille avec une incomparable agilité.
Les longs plis de sa robe brime, sur laquelle tranchait la dentelure d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un tabouret placé devant eBe.
Ainsi qu'un grand seigneur s’amuse quelquefois par caprice à cacher les murs d une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le Soleil couchant illumina cette chambreltc de mille feux chatoyants, moira de reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fil étinceler le poli des meubles de noyer, minuter la carrelage du sol comme du cuivre rouge, et entoura’ d'un grillage d’or la cage des oiseaux de la grisette.
Mais, hélas ! malgré la joyruseté provocante de ce rayon de soleil, les deux canaris male cl femelle voletaient d'un air inquiet, et contre leur habitude ne chantaient pas.
L'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.
Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque toujours le chaut frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de si bonne heure.
C étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores, perlées, argentines, dans lesquelles le» oiseaux ne remportaient pas toujours l'avantage.
Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie elle éprouvait un chagrin.
Jusqu’alors l'aspect de h misère des Morel l’avait souvent affectée: mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur causer des sentiments très-durables.
Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'cita le pouvait, siucèremeul pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se sentait à la fois satisfaite», émue de ces infortunes... satisfaite de s’y être montrée pitoyable.
Mais ce n'était pas là un chagrin.
Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son empire... Et puis, sans égoisme, mais par un simple fait de comparaison, clic se trouvait si heureuse dans sa petite chambre eu sortant de l'horrible réduit des Morel, que sa tristesse éphémère se dissipait bientôt.
Celte mobilité d Impression était si peu eulachée de personnalité, que. par un raisonnement d'une touchante délicatesse, ta grisette regardait presque comme, un devoir de faire ta part des plus malheureux qu elle, pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sam doute, ci entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de 1 cpouvantabta détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait presque luxueuse.
— Pour chanter sans remords, lorsqu’on a auprès de soi des gens si à plaindre, dlsail-dle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable que possible.
Avant d'apprendre au lecteur ta cause du premier chagrin de Rigolctte, nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu <fe cette jeune fille.
Nous regrettons d’employer le mot de vertu, mol grave, pompeux, solennel, qui cniraiac presque toujours avec soi des idées de sacnistt douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditation» sur la fin des choses d'ici-has.
Telle n'élait pas la vertu de Rigolette.
Elle n’avait ni lutté ni médité.
Elle avait travaillé, ri cl chanté.
Sa sagesse, ainsi qu’elle le disait simplement et sincèrement à Rodot-
f tlie, dépendait surtout d'une que&tiou de temps... Elle n'avait pas le uisir d'être amoureuse.
Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l’ordre, le travail, ta gaieté, l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée.
Ou trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse ; mais qu'importe la cause, pourvu que l’effet subsiste ?
Qu importe Lx direction des racines de la plante, pourvu que sa flcar s'épanouisse pure, brillante et parfumée ?...
A propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les récompenses que ta société devrait accorder aux artisans remarquables par d'éminentes qualités sociales, nous avons porté de cet espionnage de la vertu, un des projets de l’empereur.
Supposons celle féconde pensée du grand homme réalisée !...
Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a découvert Rigolette.
Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la pauvreté, a toutes les séductions dont la jeunesse cl la beauté soûl
LES MYSTÈRES DR PARIS
entourées, celte charm-ate fille est restée pure ; su vie honnête, laborieuse. pour rail servir iIVum igm ment el d exemple.
Celle enfant ne mériter a- l-e De pas, non uue récompense, non un secours, mais quelque* touchantes paroles d’approbation, d'cncooragelueul, qui lui doiuieroal U conscience de sa valeur, qui Li rehausseront à ses propres yeux, qui l’oltligeront même pour l'avenir ?
Car elle saura qu'on la suit d'uu regard plein de sollicitude el de protection dans la vole difficile où elle marche avec taut de courage et de sérêuilé.
Car elle saura que si un jour le manque d’ouvrage ou la maladie menaçait de rompre l'équilibre de celte vie pauvre et préoccupée oui repose tout entière sur le travail et sur la sauté, un léger secours du a ses mérites passés lui viendrait en ahlc.
L'on so récriera sa us doute sur l'impossibilité de cette surveillance tutélaire doul seraient entourées les imm sonnes particulièrement digues (1 intérêt par leurs excellents antécédents.
Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.
N’a-l-ellc pas imaginé la surveilbucc de la haute |K>lite à vie ou à temps, «l uis le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables aulcrédi-iilsj?
Pourquoi ta société n'cxcrcerai t-elle pas aussi une surveillance de luuitv charité morale ?
Mais descendons de la sphère des utopies et reveuons à la cause du premier chagrin de Bigolelte.
Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les vnfcdns de la grille avaient pris tout d'abord sou originale familiarité, se> offre* de bou voisinage, pour des agaceries très-significatives : mai» rcs messieurs avaient été obligés deTeconnaRre, avec autant de surprise que de dépit, qu’ils trouveraient du» Riguletlc un aimable cl gai compagnon pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et boune cillant. mais non pas uue maîtresse.
Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent |®u à peu devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi qu'elle ravaii*judicieu$eineut dit à Rodolphe, scs voisins étaient fiers le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de pins d'une manière (Higolctle sc souciait peu des apparences), et qui ne leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dout sa préseucc et sa gcutilfcsse doublaient le prix.
Lf ailleurs la chère fille sc contentait si facilcmeul !... flans les jours do |>énurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de ■alriie chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents Manches! après quoi elle s'amusait tant d’une promenade sur les boulevards ou dans les passages !
Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Gigoiette, ik conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour refuser, une fol* par semaine, ces modestes distractions à une si gracieuse créature, qui. du reste, lùyant pas le droit d’être jalouse, u 'empêchait jamais ses slgisbé» de se consoler de scs rigueurs auprès de bettes moins cmcMes I
François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité de ta jeune tille : fût-ce instinct du cœur ou délicatesse d’esprit, il devina, dès le premier jour, tout ce qu’il pouvait y avoir de ravisant dans la camaraderie singulière que lui offrait l’.igotriic,
l'e qui devait fataleinciil arriver arriva.
Germain devint passionuéuienl amoureux de sa voisine, sans oser lui dire un mol de cet amour.
Loin d’imiter SCS prédécesseurs, qui, bien convaincus de h vanité do leur» poursuites, sciaient consolés par d'autres amours, sans pour cela vivre eu moins bonue intelligence avec leur voisine, Germain avait délirieuwment joui fie son intimité avec la jeune fille, passant auprès d’elle non-seulement le dimanche, mais toute» les soirée* où al n'était pas (tempe. Durant ces longues heures, Rigolette s’était montrée, comme toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent même w> peu triste.
' cite tristesse était son seul inconvénient ; car ses manières, naturellement distinguées, ne pouvaient sr romparrr aux ridicules prétentions <l«' M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes excentricités de fabriou; mais SI. Giraudeau, par son intarissable loquacité, et le Notre par son hilarité non moins intarissable, l'emportaient sur Geriifôn. dout 1a douce gravité imposait un peu à sa voisine.
Higolette n’avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucmi de ses trois amoureux... Mais connue elle ne manquait pas de jugement, elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.
Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine, rt pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient pas.
Sa ronde el fraîche* fleure avait «m peu pâli ; ses grands yeux noirs, ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés; scs traits révélaieut une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à travailler uue grande partie de la nuit.
De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placés: tout ouverte sur ll, *6 talée auprès d* elle : cette lettre venait de lui être adressée par Germain, el cuutcuail ce qui suit : *
c Priion do la Conciergerie.
« Mademoiselle, .
« Le lieu d’où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis iucarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et j'ose pourtaut vous écrire î
« C'est qu’il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez pas avant d’avoir lu celte lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier coup m'accablerait tout à fait !
« Voici ce qui s'est passé :
a Depuis quelque temps, je n’habitais plus me du Temple ; mais je sa vais par la pauvre Loui-e que la famille Morel, à laquelle, vous et moi nous nous intéressions tant, était de plus eu plus misérable. Hélas ! ma pitié pour ces pauvres gens m’a perdu ! Je ne m’en repens pas, mais mon sort est bien cruel !...
« Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon patron y serrait chaque jour la besogne nue j’avais faite. L’c soir-là, il paraissait inquiit, agité; il me dit : — Ne vous eu allez pa» que ces comptes ne soient terminés, von* les déposerez dans le bureau dont je vous laksola clef. El il sortit.
a Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l’y seircr; machinalement mes yeux s’arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme Morel, le lapidaire.
« Je l’avoue, voyant qu’il s’agissait de ent infortuné, j’eus f indiscrétion de bru celle lettre ; j’appris ainsi que l’artisan devait être ic lendemain arrêté pour une lettre de-change de mille trois cents francs, à la poursuite de M. Ferrand, qui, sotn un nom supposé, le Lisait emprise» u'er.
« Cet avis était de l’agent d'affaires de mon patron. Je connaissais assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé qu’indigné. Malbeiir useiurot je vis flans le même tiroir une boite ouverte, renfermant de l’or; elle contenait deux mille francs... A ce moment, j’entendis Louise monter l’escalier ; sans rélféi-bir à la gravité de mon action,
F irotitaut de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris mille trois cents ranex. .l’attendis Louise nu passage; je lui mis l’argent dans la main, rt lui dis ; « On doit arrêter votre pere demain ail point du jour pour mille trois conte francs. k$ voici, sauvezV, niai» ne dites pas que c'est île moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est un méchaut homme !... »
« Vous le voyez, niadi-mokcOe, mon intention était bonne, mais ma conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici nom excuse.
« Depuis longtemps, à force d'économies, j’avais réalisé et placé chez un banquier uue petite somme de mille cinq cents francs. (I y a huit jours, il me prévint que le terme de son obligation envers moi étant arrivé, il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui lai-srrahi pus.
« Je possédais doue plus que je ne prenais au notaire : je pouvais le lendemain toucher mes mille cinq ceuls franc»; mais le caissier du banquier n’amvàil pas chez son patron avant midi, cl c'est au point du jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en mesure de payer de Ires-bonne heure ; sinon, lors même que je serais allé d.ms la journée le tirer de prison, il n’en eût pas moins été arrêté el enrmeué aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De plu», les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la charge du lapidaire. Vous Comprenez, n 'est-ce pas, que Ions ces malheurs n arrivaient pas si je prenais les treize cen's francs, que je croyais pouvoir remettre le lendemain malin dans le bureau, avant que M. Ferrand se fui aperça de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé.
b Je sortis de chez M. Ferrand notant plus sons l'Impression d'indignation et de pitié qui m'avait l'ait agir. Je réfléchis à tout le danger du ma position ; mille craintes vinrent alors in assaillir ; je conn.tiss.iis la sévérité do notaire ; il jiouvait, apres mon départ, rcveidr fouiller dans çon bureau, s’apercevoir du vol ; car à bps yeux, aux ycox de tous, c’est un vol.
b Ce* idées me bouleversèrent : quoiqu'il fût tard, ie courus chez le banquier pour le supplier de me rendre mes Tonds à I instant ; j’aurais motivé celle demande extraordinaire ; je serais ensuite retourné chez M. Ferrand remplacer l’argent que j’avais pris.
« Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à Belle' 1 if le dans une maison de campagne, où il faisait faire des plantations ; j’attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin j'arrivai à Bclleville. Tout sc liguait contre mol; le banquier venait de repartir à l’instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mou argent. Je me présente chez Si Ferrand, tout était découvert !
« Biais ce n’est là qu'une partie île mes infortunes. Maintenant le notaire m’accuse de lui avoir volé quinze mille francs en billets de banque, qui étaient, dit-il; dans le tiroir du bureau, avec h-s deux mille bancs eu or. C’est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je m’avoue coupable de la première soustraction ; mais, par tout ce qu'il y a du plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent
LIS MYSTÈRES DE PARIS
de b seconde. Je n’ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir : il n’y avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize cents francs que je rapportais.
• Telle est la vérité, mademoiselle : je suis sous le coup d'une accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir incapable de mentir... mais me croirez-vous? Ilélas I comme m'a dit M. Ferrand, celui qui a volé une bible somme peut en voler une plus forte, et ses paroles ne méritent aucune confiance.
« Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux. mademoiselle ; je vous sais si loyale et si frauclie, que votre cœur vous guidera, je l'espère, dans l'appréciation de b vérité. Je ne demande rien de plus... Ajoutez foi a mes paroles, et vous me trouverez aussi à plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des circonstances impossibles à
prévoir m oui perdu . •
« Ah ! mademoiselle Rigoleile , je suis bien malheureux î Si vous saviez au milieu de quelles cens je suis destiné a vivre jusqu'au jour de mon jugement !
« llier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsqu'après avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à guichet de 1 er que l'on a ouverte et qui s’est bientôt refermée sur moi. a J'étais si troublé,
Î uc je ne distinguai 'abord rien. Un nir chaud, nauséabond, m’a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix mêlé çà et b de rires sinistres , d'accents de colère et de clwnsous grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles de grès de celte salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux , croyant que tout le monde m examinait.
« On ne s'occupait pas (b; moi : un prisonnier de plus ou de moins inquiète peu ces gens-lâ. Enfin je me suis hasardé à lever b tête. Quelles horribles ligures, mon Pieu ! que de vêtements en bmbeaux ! que de haillons souillésde boue!
Tous les dehors de Ccrnmo
b misère et du vice.
Ils étaient b quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.
• Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des leurs. Qnlumil imi me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage hideux que ic ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma bienvenue.
« J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le rcços: cela ne ’-ur a pas sufU, ils ont exigé davantage. J’ai refusé.
Alors plusieurs m'ont entouré en m'accublaul d’injures et de menaces ; ils allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le tumulte. un gardien est entré. Je me suis plaint à lui : il a exige que l'on me rendit l'argent que j'avais donné, et m a dit | que si je voulais je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu on appelle b pistole, c’ol-a dirc que je pourrais être seul dans une cellule. J'acceptai avec reconnaissance, et je quittai ces bandits au milieu de leurs menace* pour l’avenir : car nous devions, disaieut-ils, nous retrouver, et alors je resterais sur b pbce.
« Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.
c C’est de b que je vous écris ce malin, mademoiselle Rigoleile. Tantôt, après mou interrogatoire, je serai conduit à uue autre prison qu'on
appelle b Force, on je crains de retrouver plusieurs de mr»
compagnons du dépôt.
« Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larme*, m'a promis de vous faire parvenir celle lettre , quoique de telles complaisances lui soieut ires-sèverement défeuducs.
« J'attends, mademoiselle Rigoleile, un dernier service de votre ancienne amitié, si toute Tois von* ne rougissez p»
maintenant de cette amitié.
« Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, b voici :
« Vous recevra avec cette lettre ut* petite clef et un mot (tour le portier de b maison que j'habite, boulevard Saint -Denis, u* 1 1 . Je le préviens que vous poo vez disposer comme moi- même de tout ce qui m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vont conduira dans nu chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec b clef que je vou»
envoie ; vous trouverez une grande enveloppe renfermant différents papiersqm je vous prie de me garder : l'un deux vous était destine, ainsi que vous le verrez par l’adresse.
D'autres ont été écrits à propos de vous, et cela dam en prison. des temps bieu heu-
reux. Ne vous enfichez pas, vous ne deviez jamais ’cscoo-
naître. Je vous prie aussi de prendre le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de salin renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour où j’ai quitté b rue du Temple.
c Je voudra» enfin qu.'à l'exception d'uu peu de linge que vous m'enverriez à b Force vous lissiez vendre les meubles et les effets que ic pos sède : acquitté ou condamné, je n’en serai pas moins flétri et obligé «le quitter Paris. Où irai-jc? quelles seront mes ressources? Dieu le sait.
« Madame R rnvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait peut-être du tout; c’est une hnuoêle femme; cet arrangement vous épargnerait beaucoup d'embarras, car Je sais combien voire temps est preaeux.
LES MYSTÈRES DF. PARIS
« J’avais payé mon terme d'avance, je vous prie doue de vouloir bien seulement donner uuc petite gratification au portier. Pardbn, mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m’adresser.
« J’aurais pu réclamer ce service a un des clercs de SI. Ferrand avec lequel je 6uis assez lié : mais j'aurais craint son indiscrétion ail sujet de divers papiers ; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit; quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.
« Ali ! croyez-moi, mademoiselle Rigolellc, si vous me l’accordez, cette dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation dans le ÿran'J malheur qui in accable ; malgré moi j'espere que vous ne me refuserez pas.
« Je vous demande aussi b permUsion de vous écrire quelquefois... Il me serait si doux, si précieux , de pouvoir épanclier dans un cœur bienveillant la tristesse qui m'accable !
■ Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse i moi. Cet isolement m’était déjà bien pénible, jugez maintenant!...
« Et je suis honnête pourtant... et i’*i la conscience de n'avoir jamais nui à personne , d'avoir toujours , même au péril de ma vie, témoigné de mou aversiou pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les papiers que je vous prie' de garder, cl que vous pouvez lire... Nais quand je dirai cela , qui me croira? M. Ferrand esl respecté par tout le inonde, sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il a uu juste grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon sort.
« Enfin, mademoiselle Rigolcttc.si vous mecroyez.vousn'aurcz. je l'espcre, aucun mépris pour moi , vous me plaiudrcz, cl vous penserez quelquefois a un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié, peut-être vous pousserez la générosité jusqu’à venir un jour... uu diiuauclie
(hélas! que de son- La veuve du
vcolrs ce mot me rappelle l ) , jusqu'à
venir uu dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, uon, vous revoir dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si bonne... que...
• Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l’envoyer ainsi avec b clef et le |»etit mol pour le portier, que je vais écrire à la hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolellc... ne me repoussez pas... je u'ai dêspoir qu'en vous, qu'en vous seule! Fuscois Gémi ai*.
« P. S. — Si vous uie répondez, adressez votre lettre à la prison de 1j Terre. »
Ou comprend maintenant la cause du premier efiagrin de Rigolellc. Son cœur excellent s’était profondément ému d'une iufortuue dont elle u avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait javeuelémenl à l’entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître d'école.
Assez peu rigoriste, elle trouvait meme que son ancien voisin s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver uu malheureux pcrc de famille, u avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Celte action, aux yeux de b «risette, n'était que généreuse.
Car une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux femmes de sa classe, celle jeune fille, qui jusqu’alors n'avait ëpronvd
pour Germain, com • me pour scs autres voisins, qu’une cordiale cl joyeuse amitié, ressentit pour lui uue vive préférence.
Dès quelle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son souvenir effaça celui de ses anciens rivaux.
Chez Rigolellc, ce n'était pas encore l'amour, c'était mie affection vive, sincère. rem p lie de commisération et de dévouement résolu :
sentiment très-nouveau pour elle eu raison même de l'amertume qui s'y joignait.
Telle était la situation morale de lligoletle, lorsque Rodolphe entra dans sa chambre, après a voir dberetement frappé à la porte.