‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 87 sur 174 · I.ES MYSTÈRES DE PARIS · texte numérisé non relu

I.ES MYSTÈRES DE PARIS

— Pourtant, vous parlez do la distance qui existe entre lui... et les autres.

— OU! madame... ce qui le met au-dessus de tout le mande, c’est l'élévaliou de son caractère... c’est son inépuisable générosité pour ceux qui souffrent... c’est lenthouslasmc qu’il inspire à tous... U* méchants mêmes ne peuvent entendre sou nom sans trembler... ils le respectent autant qu’ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler encore de lui... ic dois me foire... je vous donnerais uuc niée incomplète de tvlui que Ion doit se borner à adorer en silence... autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.

— Cette comparaison...

— Est peut-être sacrilège, madame... Mais esl-CO offenser Dieu que de lui comparer celui qui m’a donné la conscience du bien et du mal, celui qui ma retirée de labimc... celui eufin à qui je dois une vie non- Mlle? - - .

— Je ne vous blâme pas, mon enfant ; je comprends toutes les nobles exagérations. Mais comment avez-vous abandonné ccttc lerme où vous deviez vous trouver si heureuse ?

Hélas?... cela n'a pas été voUntafatsnenl, madame !

— Qui vous ? a donc forcée?

— Un soir, il y a quelques jours, dit Flew-dc-Maric, tremblant encore à ce récit, je me rendais au presbytère du village, lorsqu’une mécliante femme, qui m’avait tourmentée p.xj.j-mt mon enfance... cl un homme son complice... qui était embusqué avec die dans un chemin creux, se jetèrent sur moi, et, apres m’avoir bâiUouttcc, in'emporléreut dans un fiacre.

— Et dans quel but?

— Je ne sais pas, madame. Mesravwecurs obéissaient, je crois, à dos personnes puissante*.

— Quelles furent W «tûtes de cet enlèvement ?

— A peine h* fiacre était -il en marche. que la méchante femme, qui s’appelle la Chouette, l’érb : J’ai du vitriol, je vais en frotter Je visage de la (iouateuw jH>ur la d. ; fi£iKer.

— Quelle horreur !... nwtti.- tireuse enfoui !... El qui vous a sauvée de ce danger.

— Le complice de cette femme... un aveugle, nommé le Maître d’école.

— H a pris voue défense ?

— Oui, madame, dans cette oerasiou et dans une autre encore. Cette fois une lutte «engagea outre lui et b Chouette... lisant de sa force, le Maître d’école b lùrça de jeter par U portière la bouteille qui contenait le vitriol. Td est le premier Mtiiu: qu'il m'ait rendu, après avoir pourtant aidé à mon ente v<: tuent... La nuit était profonde... Ail bout ( d'une heure et demie, b voilure s'arrêta, je crois, sur la grande mute ; qui traverse b pbtue Saint-Denis ; un homme à cheval attendait à cet endroit.-. — Eh bien ! dit-il, la tenez-vous enfin? — Oui, nous la tenons ! répondit b Chouette, qui éfoit furieuse de ce qq on l'avait empêchée de me défigurer. — Si reus voulez vous débarrasser de celte petite, il y a un bon moyen : je vais l’étendre par terre, sur b rutile, je lui ferai passer les roues de b voilure sur b télé... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.

— Mais cesi épou vau table!

— Hélas! madame, b Chouette était bien capable de faire ce qu’elle disait. Heureusement l'homme à cheval lui répondit qu’il lie voulait pas i qu'on me fit du mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant doux | mois enfer mée dam nu endroit d'où je tic peut rais ni sortir ni écrire à ; [icrsouœ. Alors la Chouette proposa de me mener chez uu homme appelé Rr*3-floup;«% maître d'une taverne située aux Champs-Elysées. Dans relit* la verve, il y avait plusieurs chambres souterraines : lune d'elles pourrait, disait b Chouette, me servir de prLsoa. L'homme à cheval accepta cette proposition; puis il mr promit qu'aptes être restée deux mai» cirez 8r*s-Hougt\ »n in 'assurerait un sort qui tu 'empêchera il de regretter la ferme de t! nuque v al.

— Quel mystère étrange!

— buuaoc donna de l’argent à ïa Chouette, lui en promit encore

ne retirerait de chez flravRouge, et pan il au galop de «on cheval. Sotre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant d'arriver à b barrière, le Maître d’école dit à la Chouette :

— Tu veux enfermer b CuMateuse dans nue des caves de Bras-Rouge ;

Ui sa» biett qu’étant près de b rivière, ces caves vmt dans l'hiver toujours submergé»! Tu veux donc b noyer ? — Oui, répondit b

Chouette.

— mou 0k*u! qu’aviez-vous doue bit à celle horrible femme?

— Rien, madame, et depuis mon enfant e elle s’est toujours ainsi [ acharnée sur moi... Le Maître d'école lui répondit : Je ut* veux pas I qu'on noie la Gouakuseï elle n'ira pa-uhez Bras-Ronge. — La Chomlle était aussi élonuée que moi, madame, d entendu’ cet homme me défendre ainsi. Elle se mit alors daus une colère horiihle et jura qu'elle me conduirait chez Bras-Rouge malgré le Maître d école. — Je lYn délie, dit celui-ci, car je tiens b Goualcuse par le bras, je ne b lâcherai pas, cl je t'étranglerai si tu t’approches d'elle. — Mais que veux -lu dont: en faire alors ? s’écrb b Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant deux mois sans qu'on sache où elle est? — U y a un moyeu, dit le Maître d'école ; nous allons aller aux Champs-Elysées, noua leroits stationner h- fiacre à quelque dfofoucc d'un corps «Je garde; lu iras

chercher Rjas-Ronge à sa taverne ; il cm minuit, tu le trouveras, tu to ramèueras, il prcndiu b (Juuuteuse et il la conduira an poste, i-u déclarant que c’est une fille de b Cité qu’il a trouvée rôdant autour de son cabaret domine les filles sont condamnées à trois mots de prison quand ou les surprend aux Champs-Elysées, cl que b Lnualctisc est encore inscrite à la police, on l'arrêtera, on la mettra à Saint Lazare, où elle tera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de Bras-Rouge. — Mais, reprit la Chouette, la liottaleusc ue se laisse* a pas arrêter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l’avons enlevée, elle uous dénoncera. Eu supposant memequ on l'emprisonne, elle écrira à ses protecteurs, tout sera découvert. — Non, elle ira en prison de bonne velouté» reprit le Maître d’école, et qjk- va jurer de ne nous dénoncci à personne tant qu’elle restera à Saint-Lazare, ni cnstpfe lion plus: elle me doit cela, car je l’ai empêchée U’élre défigurée par toi, ta Chouette, et noyée chez Bras-Rnugc. Mais si, après avoir juré de ne pas parler, elle avait le malheur de le foire, nous mettrions la ferme de RouqiirY-d à feu et à sang. Buis, s’adressant à moi, le Maine d’école ajouta : — Décide-toi ; fais le serment que je te demande ; lu en seras quille pour aller deux mois en prison ; sinon je t'abandonne à la Chouette, qui te mènera dans b cave de lhas-Rougc, où tu seras noyée. Voyons, décidetoi... Je sais que si tu lais le serment, tu le tiendras/

— Et vous avez juré?

— Hélas! oui. madame» tant je craignais d'ètrc défigurée par la Chouette mi d’être noyée par dlc (tou* une cave... cela me paraissait affreux... Une autre moi l m’eùt paru moins effrayante; je nantais peut-être pa- « lien lté à y échapper.

— Quelle rc, ù x . . ; i ■ ■ ùg-- !.. . ilit tu i>"foi-« i!> eu iv-

gardant la Loiialoitw :m*c socjh-îx-. l ue Rte -ortie d'ici. iciirNi* ;m\ mains de vos bteirtaiteurs, n<- pus bien heureuse? Votre re-

pentir u’aun t-i< pas élite -é le p-r>«é ?

— Est-ce que b* passé s'.-ll';*- >■ ' i>l-ze qtti? le pi's-é S*. .a - , lu - L-l-i u que le repentir tue b mémoire, «Mibam ? s'êoh Fleur -de-Marie d’un t u si désespéré apc tiUwMtMe jMttaMfo

— Mais toutes les foules iae!i. 0 ::î, uTdlicu;- i -c .* nl'.i

— Kl le sniisciiir de l.i vmi!bire... tn «Lvm-, :: devient i! pa * de plus Cil plus lcrr.ble à inome que lame iVpme, à lu. ‘ mu-- .pie l e-pril sYlével Hélas! |«!ns nmi monte/, plu* lYbiuie «fout .-au./, tous jn*

mil profond

— Ainsi, vous renoncez k tout espoir de réhabilitation, de pardon?

— De b part des autres... ikni, madame ; vos bontés promeut que l'Indulgciu'C ne manque jamais aux muords.

— Vous serez donc b seule impitoyable cuver* vous ?

— Les aubes pourront ignorer, prdotmer, oublier oc que j’ai été.... Moi, madame, je ue pourrai jamais roobiier...

— El quelquefois vous dé*w-z mourir?

— Quzlquriub ! dit b Utmaloosccu soomul avec amerimn \ Puis elle reprit, âpre* un moment de siteuee ; Qih Jquelois... oui. madame.

— Pourtant, vous craigniez d être A!%incc p o-tiit hoiriiite Ccnmtc ; vous teniez donc à voire beauté, pauvre petite? Lola auiiouoe que la vie « «sicore quelque attrait pour vous. Courage donc, « oorag. !...

— C'est peut-éUT «ne taidesse de mxiscr ix:la : mai* *i j étais belle, eoimuc vous le dites madame, ju voulais mourir belle en pJX*t»oi»yant le nom de m<m lâetitjoteur...

Les yeux de iiiadmic d’Harvüle se r xiqdii est thr formes.

llcw-de-^Lvk avait dit ces dentier t> utois û sinqibjmeot ; m irait* angéliques, pâles, abattus , «ou doulotuvox «muiiv. étaient teUomcul d’accord avec se* parûtes, qu on ne |»uuvait douter de b réalité de sou funeste dé.-ir-

Madame d IbrviBe était douée cte trop de deter-rtesse pour ne pas «culir ce qu’il y avait d’uiexurable, de fotaLdafli cette jn-nsée de b Loua leuse :

« Je n'oubtierai jamais ce que j'ai été... »

Idée fixe, iuteswmlo, qui de s'ait dominer, torturer b vie de Fleut -ife- Maric.

— Clémence, honlrti-e d'avoir «n instant méconnu b géwcro>ité \m

jours si désintfovs-de du prince, reereli.iit u u-std de V être fais-é cuir oim r a un mouvement de abnurdé contre b C««ialeusc, qui exprinuit

avec une natvo exaltation sa rccvtuialsuocc cuver» son protecteur.

Chose étr.tuge, radmiralton nue cette pauvre prisonnière re>scnl.iit si vivement pour FUidolplio augmentait jKMil-étre encore l'autour prolônd que Clémence devait toujours lui cacher.

Elle reprit, pour fuir ces pensées : *

— J'espère qu'à l'avenir vous serez moitié sévère pour vous-même. Mais parlons de votre serment . mainte liant je m'explique votre silence. Vous u’avez pas voulu dénoncer ces misérables?

— Quoique le Maître d écote eût pris part à mon enlèvement, il m’avait deux lois défendue... j’aurais craint d'êlrc, ingrate envers lui.

— Et vmis vous êtes prêté.' aux desseins de ces monstres?

— Oui. madame... j'etai» *i effrayée ! La I honcttealla cheretier ffras- Rouge: il me conduisit au corps de garde, disant «pi'd m’avait trouvée rôdapt autour de son cabaret; je ne I ai pas nie, on m’a arrêtée, et l’on m’a conduite ici.

— Mai» vos amis de la ferme doivent être eu proie à une iuquè' toile u lui telk* !

— IléLi»! madame, daus mou prcmki iiioutunciii je

■'avais pas réfléchi que mon serment m'empêcherait de les rassurer... Maintenant cela me désole... Mais je crois, u'csl-ce pas? que, sans manquer à ma parole, je puis vous prier d'écrire à madame Georges, à la ferme de Douqtieval, de n'avoir aucune inquiétude à mon égard, sans lui appreudre pourtant où je suis, car j'ai promis du le taire...

— Vous méritez tant d'intérêt, que je réussirai, j’cu suis sûre; et j-2 ne doute pas qu'après-dcinaiii|vous ne puissiez aller vous-meme rassurer vos bienfaiteurs...

— Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mériter uni de bontés de votre part? comment les reconnaître?...

— En continuant de vous conduire comme >ous faites... Je regrette seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'cst un bonheur que vos amis se sont réservé...

Madame Ariuaud cuira tout à coup d'uu air consterné.

Madiise Séraphin

— Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma recommandation. on vous fait grâce, bemaiu vous retournerez à la ferme, sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage celle promesse a. radiée par la menace.

— Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de sortir bientôt d'ici !

M. Pipelet.

— Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, *e sou désolée du mesisagc que j'ai à remplir auprès de vous.

— Que voulez- vous dire, madame?...

— M. le duc de Lucenay esl eu bas... il vient de chez vous, madame.

— Mon Dieu, vous m'enraye* M*! i-i-il I

— Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est chargé pour vous, dit-il, d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris clic* madame la duchesse, sa femme, que vous étiez ici, et il esl venu en toute hile...

— Une triste nouvelle!... sc dit madame d llar ville. Puis, tout à coup, elle s'écria avec un accent déchirant ; Ma lillc... ma tille. . . peut-être!... Oh! parlez, madame!...

— J’ignore, madame...

— Oh ! de grâce, de grâce, madame, conduisez -moi auprès de M. de Lucenay ! s’écria madame d’Qarville en sortant, tout éperdue, suivie de madame Armand.

— Pauvre mère!

dit tristement la (Joua- Icusc en suivant Clénieuce du regard.

01»! non... c'est impossible!... au moment même où elle vient de sc montrer si bienveillante pour moi, uu tel coup la frapper ! ...Non, non, encore une fois, c’est impossible.

CllAPlTUE XI.

Une intimité forcée.

Nous conduirons le lecteur dans la niaisou de la rue du Temple, le jour du suicide de M. <l ll.trville, vers les trois heures du soir.

M. Pi|«clcl , seul dans sa lojje, travailleur consciencieux et infatigable , s'occupait de restaurer la uotte qui ' lui était pins d'une fois lom- **ée des mains lors de b dernière et audacieuse incartade de Cabrioii.

La physionomie du «•hastc portier était abattue et beaucoup • plus mélancolique W de coutume.

Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de « débite, passe tristement la main sur b cicatrice de ses

Mesures , souvent ^ i

M. Pipelet poussait un profond soupir, s'interrompait de travailler, et proiiRMi.nl un doigt tremblant sur la cassure transversale dont sou vénérable chapeau Irombluii avait été sillonne par la maiu insolente de Cabriou.

Alors tous les chagrins, toutes les in<|uiétudcs, toutes les craintes d'Alfred se révcillaieul eu songeant aux inconcevables et incessantes poursuites du rapin.

M. Pipelet n'avait nas un esprit très-étendu, trèfrélevé ; son imagination u 'était pas des plus vives ui des plus |»ocliques, mais II possédait uu •eus très-droit, très-solide et très-logique.

Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de

sou jugement, uc pouvant comprendic l excentrique et folle portée de ce qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforça»! de trouver des motifs raisouuables, possibles, à la conduite exorbitaule de Cabrion, et il sc posait à ce sujet une foule de questions insolubles.

Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige â force de sonder l'ablme s au* fond que le géuic infernal du peintre avait creusé sous ses pas.

Que de fois, blessé dans ses épanchements, il avait été forcé de se replier sur lin-même, grâce au pyrrhonisme effréné de madame Pipelet, qui. ne s'arrêtant qu'aux faits et Jédaignaul d'approfondir les causes, considérait grossièrement la conduite iucom-

K réhcusible de Carion â I égard d'Alfred comme une simple farce !

UI. Pipelet, homme sérieux et grave, lie pouvait admettre une telle interprétation : il gémissait de ravcuglcuicul de sa femme ; sa dignité d'homme se révoltait à cette pensée, qu'il pouvait être le joui t d'une combinaison aussi vulgaire : une

farce Il était ab-

solumcul couvain» u que la couduile mouïe de Cabrion lâchait quelque complot ténébreux dissimulé sous une frivole apparence.

Nous l'avons dit, c’est â résoudre ce funeste problème que l'homme au cliapcau Iromliloii épuisait incessamment sa puissante dialectique.

— Je porterais plulût ma tête sur l écha fa ud , disait ccl homme austère, qui, des qu'il les louchait, agrandissait immensément les questions, je porterais ma tête sur I échafaud plutôt

3 ue <1 admettre que, ans l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne si opimâlrémcut c outre moi ; on ne fait nue farce que pour la galerie. Ür, dans sa dernière entreprise, celte créature malfaisante u'avail aucun témoiu; il a agi seul ctdaus l'ombre, comme toujours; il s'est clandestinement introduit dans la solitude de nu loge pour déposer sur uve mou froul indigné

sou hideux baiser.

El cela, je le demanderai à toute personne désintéressée : dans quel but ? ce notait pas par bravade

|>ersoiinc ue le voyait; cc ii était pas par plaisir... les fois de b nature s’y opposent ; ce n'élait pa> par amitié. .. je n'ai qu'un eimemi au monde, c’est lui. Il faut donc reconnaître qui! y a la un mystère que ma raison uc peut pénétrer ! Alors, où tend cc plan diabolique, concerté de longue main et poursuivi avec uue persistance qui ui épouvante? Voilà ce que je uc puis comprendre ; c'est l'impossibilité où je suis de soulever ce voile qui peu à peu me mine él me consume !

Telles ciaicul les réflexions pénibles de M. Pipelet au momcui où uous le présentons au lecteur.

L'honnête portier venait même de raviver ses plaies toujours saignantes en portant mélancoliquement la main A la cassure de son chapeau, lorsqu'une voix perçante, partant d'un des étages supérieurs de la maison, fil retentir ces mots dans la cage sonore de I escalier :

— Vite, vile, mousicur Pipelet, montez... depèchei-vous!

— Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, après un moment d'audition réfléchie: et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chaussé de la Imite qu’il réparait.

— Monsieur Pipelet, dépêchez-vous donc ! répéta la voix d‘un ton pressant.

— Cet organe m'est complètement étranger. Il est mâle, il m’appelle, lui.,, voilà ce que je puis affirmer... Ça n’est pas une raison suffisante pour que j’abandonne ma loge... La bisser seule... b déserter en l’absence de mon épouse... jamais! s’écria héroïquement Alfred, jamais !!

— Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez doue vite... madame Pipelet se trouve mal!...

— Anaslasic !... s'écria Alfred en se levant de son siège: puis il retomba. en se disant a lui-même : Lofant que je suis... c’est impossible, mon épouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne peut-elle pas être rentrée sans que je Paie aperçue ? Ceci serait peu régulier ; mais je dois Jéclarcr que cela petit être.

— Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre W bras!

— On a mon épouse entre les bras f dit M . Pipelet en sc levant bi us- 'jnement.

— Je ne puis pas débeer madame Pipelet tout seul ! ajouta la voix.

Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa

îhaslcté se révolta . *

— L'organe mile et inconnu parle de délacer Anaslasic! s’écria-t-il, je m’y oppose ! je le défends!!

El 'il se précipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrêta.

M. Pqtclel se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques et éminemment dramatiques souvent exploitées par les poètes. I) ou côté le devoir le retenait dans 1 sa loge d'un autre côté >a pudique et conjugale susceptibilité l'appelait aux étages supérieurs de la maison.

Au milieu de rcs perplexités terribles, b voix reprit :

— Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!..,, Tant pis.... je coupe le» cordons et je ferme les yeux 1...

Celle menace décida M. Pipelet.

— Môssieurr... s'écria- 1 il d'une voix de Stentor, en sortant éperdument de b luge, au nom rie l'honneur, je vous adjure, mtosieurr, de ne rien coiqier, de laisser mou épouse intacte I... Je monte... Et Alfred s'élança dans les ténèbres de l'escalier, en bis&aui, dans son trouble, b porte de sa loge ouverte.

A peine l’eut-il quittée, que tout à coup un homme y cuira vivement, prit sur b table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyeu de quatre pointes fichées d'avance à chaque coin d'un épais carton qu'il tenait à b main, cloua ce carton dans le foud de l'obscure alcôve de M. Pipelet, puis disparut.

Cette opération fut faite si prestement que le portier, s’étant souvenu presque au meme instant qu’il avait laissé b |«orlc de sa loge ouverte, redescendit précipitamment, la forma, emporta b clef et remonta sau» pouvoir soupçonner que quelqu'un était entré chez lui. Apres cette mesure de précaution, Alfred s'élança de nouveau au secours d'Anaxlasie en criant de toutes scs forces :

— Môssieurr, ne coupez rien... je monte... nie voici... je mets mou épouse sous la sauvegarde de votre délicatesse !

Le digne portier devait tomber d'éU>uuciiicul a cn clonm-meiit.

A peine avait-il de nouveau gravi les premières marches de l'escalier, qu’il eulendit la voix d’Anastasic, non pas à l'étage supérieur, mais dam l'allée.

Cette voix, plus glapissante que jamais, s’écriait :

— Alfred ! comment, in laisses La loge seule?... Où es-tu donc, vieux coureur?

A cc moment. M. Pipelet allait poser son pied droit tur le palier du premier étage; il resta pétrifié, la tête tournée vers le bas de l'escalier, la IhmicIiç béante, les yeux fixes, le pied levé.

— Alfred ! ! ! cria de" nouveau madame Pipelet.

— Anaslasic est en bas... elle n'est donc pas eu haut occupée à se trouver mal!... se dit M. Pipelet, tkJrtc à sou arfumentatiou logique et serrée. Mais alors... cct organe mâle et inconnu qui un: menaçait de b ilébeer, quel est-il ?... c’est donc un imposteur?... il si- fait donc un jeu cruel de mou inquiétude?... Quoi est son dessein? il sc passe ici quelque chose d'extraordinaire... II n importe • Fais lot» devoir, advienne que pourra... » Après avoir été répondre à mon épouse, je remonterai pour éclaircir ce mystère et vérifier cet organe.

M. Pipelet descendit fort inquiet et sc trouva face à face avec sa femme.

— C'est toi ! loi dit-il.

— Eh bien, oui, c'est moi; qni veux-tu que ça toyt ?

— C'est loi, ma voe ne m'abuse point?

* — Ab çà ! qu’est-ce que tu as encore à faire tes gros yeux en boules de loto? tu me regardes comme si tu allais me manger...

— I l'est que ta préseucc me révéle qu'il s»* passe ici des choses... des choses...

— Qttcflcs choses? Voyons, dounc-mol b clef de la loge pourquoi la

laisses-tu seule ? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, où j'étais allée eu liacre porter la malle de M. Ilradntnanli, qui ne veut p u

Î u’on sache qu'il part ce soir et qui uc sc fle pas à ce petit gueux de urtillard... et il a raison !

En disant ces mots, madame Pinelct prit la clef que wm mari tenait a la main, ouvrit b loge et y précéda son mari.

A peine le couple était-il rentré, qu'un personnage, descendant lésinent l'escalier, passa rapidement etiuaperçu devant la loge.

C était l'organe mâle qui avait si vivement excité les inquiétudes d‘.\<-

fret).

31. Pipelet s’assit lourdement sur sa chaise et dit à sa femme d'une voix émue :

— Anaslasic... je ne me sens pas dans mon assiette accoutumée ; il se passe ici des choses... des choses...

— Voilà que tu rabâches encore; mais il s'en passe partout, ries choses ' Qu'est-ce que lu as? Voyons... ahçà. mais tu es tout eu eau... tout en nage... mais lu viens doue de faire un effort ?... Il ruisselle... te v foui chéri !

— Oui, je ruisselle... et j’en ai le droit... et M. Pipelet passa la inaiu sur son visage baigné de sut ur, car il se passe ici des choses à vous rcu verser...

— Qu'est -ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir eu repos.,. Il faut toujours que tu truites comme un chat maigre, au lieu «le rester tranquille sur la chaise à garder b loge.

— Anaslasic, vous êtes injuste... eu disant que je trotte comme ua chat maigre. Si je. trotte... c'est pour vous.

— Pour inoi ?

— Oui... Pour vous épargner un outrage dont nous eussions tous ?es deux gémi et rougi... j'ai .déserté un poste que je considère comme aussi sa cié que la guérite du so!dat...

— On voulait me faire outrage, à moi?

— Ce n'éuit pas à vous... puisque l’outrage dont on vous menaçait devait s'accomplir là-haut, cl que vous étiez sortie... mais...

— Que le diable m'empot te si je comi rends rien à ce que lu me chantes là ! Ah çi. e*t-ce que déc idément tu perds b boule?... Tiens, voistu... je finirai par croire que tu as des absences. . un coup de marteau., et ça par b faute de ce gredin de Cabiipu, que Dieu confonde!... Depuis Sa farce de l'autre jour }e ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri... cet être-là sera doue toujours ton cauchemar?

A peine Aiustasie avait-elle prononcé ccs mois, qu'il se passa une chose étrange.

Alfred se tenait assis, le visage tourné du côté do lit.

Iji loge était éclairée par b clarté blafarde d'uu jour d’hiver cl par une Loupe. A la lueur de ces deux lumières douteuses, 31. Pipelet, au moment où sa lemmc prmMMÇa fo nom de f, abricot, crut voir apparaître dans l'ombre de l’alcôve b ligure immobile et uarqtiohc du peintre.

(/était lui, sou chapeau poiuU], ses longs cheveux, sou visage uiaigtc. son lire satanique, sa barbe eu pointe et sou regard fascinateur...

Us moment M. Pipelet crut rêver ; H passa sa main sur scs» yeux... sc crofqul le jouet d'une jflusbn...

Ce uï-lail pas une illusion...

Hieu de plus réel qui: celte apparition...

Chose effrayante, ou ne voyait nas de corps... mais seule me ni une tête, dont b carnation virante se détachait de l’obscurité de f alcôve A cette vue, M. Pij»elet se renversa brusquement en arrière sans prononcer uue parole . il leva le bras droit vers le lit et désigna cette terrible vision d’un geste si épouvanté, que madame Pipelet se retourna pour chercher U cause d'uu effroi qu elle partagea bientôt, malgré sa crâne tie habituelle.

Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s’écria : — ÜAsaioa !!!

— Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix éteinte et caverneuse, eu fermant les yeux.

La siopcur des doux époux faisait le plut grarql honneur au talent de l’urtMe qui avait admirablement peint sur cariott les traits «le Cabriou Sa première surprime passée, Anaslasic, intrépide comme uiun lionne, courut au lit, y monta, et. non sans un certain saisissement, arracha fo‘ carton du nmr où il avait été cloué.

L’amazone couronna celte vaillante entreprise en poussant comme uo cri de guerre sou exclamation favorite :

— Et allllh; donc!...

Alfred, les yeux toujours fermés, les mains tendues en avant, restait immobile, ainsi qu’il en avait pris l'habitude dans les circonstances critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromhlou révélait seule de temps à autre la violence continue de ses émotions intérieures.

— Ouvre donc l’œil, vieux chéri, dit madame Pipelet triomphante, ça n’est ricu... c’est une peinture... le portrait de ce scélérat de Cabriou !... 'lions, regarde comme je le trépigne! Et Anaslasic, dans son indignation, jeta la peinture à terre et b loula aux pieds cil s'écriant : Voila comme je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassa ol le portrait : Vois, maintenant, U porte mes marques... regarde donc !

Alfred secoua négativement la tète sans dite un mot, vieil faisant signe à sa femme d'éloigner de lui celle image délestée.

— A-t-on vu un effronté pareil!.. Ça uval p.is lout.%. il y a éciit ..u

bas, eu lettres rouges : « Ciibriou A sou bon ami Pipe Ici, pour la vie, # dil la portière eu examinant le carton à b lumière.

— « Sou bon ami... pour la vie!... > murmura Alfred. Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de celle nouvelle et outrageante ironie.

-^Mais, i propos, comment ça se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y était pas ce malin quand j'ai bit le lit, bien sdr... tu avais tout à l'heure emporté b clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y entrer pendant ton absence. Comment doue, eucore une fois, ce portrait >e trouvet-il ici?... Ab çà, est-ce que par hasard ce serait loi qui l’aurais mis b, vieux chéri ?

A celle monstrueuse hypothèse, Alfred bondit sur son siège ; il ouvrit des yeux furieux, menaçants.

— Moi... moi... accrocher dans mon alcôve le portrait de cet être malfaisant qui, uou coûtent dôme persécuter de sou odieuse présence, me poursuit encore b nuit eu rêve, le jour eu peinture! Mais vous voulez donc me rendre fou, Anastasie... fou à lier?,..

— Eh bien! apres? Quand pour avoir b paix tu te serais raccommodé... avec Cabriou pendant mou absence... où serait le grand mal?

— Moi... raccommodé avec... 0 mon Dieu ! vous l'culcodcz !...

— Et alors... il l'aurait donné sou portrait... eu gage de bonne amitié... Si ça est, ne l'eu défends pas...

— Anastasie!...* .

— Si ça est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie femme. •

—•Mon épouse!

— Mats, enfin, il but bien que ça soit loi qui aies accroché cc portrait?

— Moi !... 0 mou Dieu ! mon Dieu !...

— Mais... qui est-ce, alors?

— Vous, madame...

— Moi !...

— Oui ! s’écria il. Pipelet avec égarement, c’est vous, j’ai besoin de croire que c'est vous. Ce matio, ayant le do« tourné au lit, je ne me serai aperçu de rien.

— Mais... vieux chéri...

— Je vous dis qu'il but que ça soit vous... sinon je Croirai que c'est le diable... puisque je n’ai pas quitté la loge, cl que lorsque je suis moulé en haut pour répoudre à l’appel de l’organe mâle j’avais la clef. La porte était bien fermée, c'est vous qui l’avez ouverte.. . Niez cela ?

— C'est, ma foi, vrai !

— Vous avouez donc ?...

— J'avoue nue je n'y comprends rien... C’est une farce, et elle est joliment faite... but être juste.

— Une farce! s’écria M. Pipelet, emporté par une indignation délirante. Ab ! vous y voilà eucore, une force ! Je vous dis, mui. que tout cela cache quelque trame abominable... il y a quelque chose là-dessous.

I est uu coup monté. . un complot. Go dissimule l'abtme sous des fleurs,

00 tente de m'étourdir pour m'empêcher de voir le précipice où l oti veut me plonger... Il ue uic reste plus qu'à me mettre sous la protection des lois... Heureusement, Dieu protège la France.

El M. Pipelet se dirigea vers b porte.

— Où vas-tudonc, vieux chéri?

— Chez monsieur le commissaire. .. déposer ma plaiulc et ce portrait, comme preuve des persécutions dont on m’accable.

— Mais de quoi te pbiudras-tu ?

— De quoi je me plaindrai ? Comment ! mon euucmi le plus acharné trouvera moyen par des procédés frauduleux... de me forcer à avoir son portrait chez moi, jusque dans mou lit nuptial, et les magistrats ne me prendront pas sous leur é^ idc ?... Donnez-moi ce portrait, Aiuxtu- «e... donue^-lc-moi... pas du côté de b peinture... cette vue me résulte ! Le traître ne pourra pas nier., . il y a de sa main : Caàrion à ton km ami Hipelei, pour la vie... Pour b vie!... Oui, c’est bien cela... C'est pour avoir ma vie sans doute qu'il uie pourrai... et il Unira pnr

1 avoir... Je vais vivre ibns des alarmes continuelles; je croira» que ret être infernal est là. toujours là i sous le plancher, dans la muraille, au plafond ! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon épouse... b joor, qu'il est debout derrière moi, toujours avec sou sourire sataniq«e... Et qui me dit qu’en ce moment même il n'est pas ici. .. mpi qo*-l- '|ue part, tapi comme uu insecte venimeux ? Voyons ! y es-tu, monstre Ÿ ye*-tu?... récrit M. Pipelet en accompagnant celle "imprécation furibonde d'un moiivemeut «Je tête circulaire, comme s’il eût voulu interroger du regard toutes les parties de b loge.

- J'y suis, bon ami ! dit affectueusement b voix bien connue de Ca- Maa,

Ces paroles semblaient sortir du tond de I alcôve. grAce à uo simple eflet de ventriloquie ; car l'iufi rnal rapin se tenait en dehors de b porte de b loge, jouissant des moindres détails de cette scene. Pondant, après avoir prononcé ces derniers mots, il s’esquiva prudemment, non sans buter, ainsi qu’oa le verra plus tard, an nouveau sujet de colère, d'éton- «cnictrt et de méditation à sa victime.

Madame. Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du l,, > derniers recoins de b loge saus rien découvrir, explora l'allée t»us êcr»? plus heureuse dans ses recherches, pendant «|ue M Pipelet,

atterré par cc dernier coup, était retondu? assis sur sa chaise, dans un état d'accablement désespéré.

— Ça n’est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours Irèsosjvril fort, le gredin était caché prés de b porte, et, pendant que nous cherchions d on côté, il sc sera sauvé de I autre. Patience ! je rattraperai un jour, et alors... earc à lui! il mangera mou innurhe à balai!

La porte s'ouvrit, et madame Séraphin, femme de charge du notaire Jacques Ferrand, entra dans la loge.

— Boujour, madame Séraphin, «lit madame Pipelet, qui, voulant cacher à une étrangère scs chagrins domestiques, prit tout à coup un air gracieux et avenant; qn’est-ce qu'il y a [mur votre service?

— D'abord, diles-moi donc ce «|uo c’est que votre nouvelle enseigne? — Notre nouvelle enseigne ?

- 7 - Le petit écriteau...

— Un petit écriteau ?

— Oui, noir, avec «les lettres rouges, qui est accroché au-dessus «le b porte de votre aBéc.

— Comment ! dans la rue?...

— Mais oui, dans la nie, juste au-dessus de votre porte.

— Ma chère madame Séraphin, je donne nia buguc aux chiens, je n'y comprends rien «lu tout ; et loi, vieux chéri ?

Alfred resta muet.

— Au fait, c'est M. Pipelet que ça regarde, dit madame Séraphin ; M va m'expliquer ça, lui.

Alfred poussa une sorte de gémissement sourd, inarticulé, en agitant son chapeau t rom Mon.

Cette pantomime signifiait qu'Mfrcd se reconnaissait incapable de rien expliquer aux autres, étant suflinmmeiit préo cc upé d'une infinité de problèmes plus insolubles les uns que les autres.

— Ne faites pas attention, madame Séraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre Alfred a sa ( rampe ail pylore, ça le rend tout chose... Mais qu’estce que c’est donc qrn- cet écriteau dont vous parlez... peulnêtie celai du rogomiste d’à côté?

— Mais non, mais non : je vous dis que c’est un petit écriteau accroché tout juste au-dessus de votre porte.

— Allons, vous voulez rire...

— Pas du tout, je viens de le voir en entrent ; il y a dessus écrit en grosses lettres ; Pipelet kt Camuox nmcov«cr.re d'amitié et acttks. S'udretter au portier.

— Ah ! mon Dieu!... H v a cela écrit nu- dessus de notre porte! Entends-tu, Alfred?

M. Pipelet regarda madame Séraphin d'un air égaré ; il ne comprenait pas, il ne voulait pas comprendre,

— Il y a cela... dans b rue... sur nn écriteau? reprit madame Pipelet, confondit!- de cette nouvelle audace.

— Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me sois dit : « (bielle drôle de chose ! M. Pipelet est [cordonnier do son étal, et il apprend aux passants par une affiche qu'il bit « commerce d'amitié » avec un monsieur Cabrion... QuYst-cc que c«-la signifie?... Il y a quelque chose In-dvssous... ça n’est pas ebir. Mais comme il v a sur J écriteau : « Adressezvous au portier. » madame Pipelet va m’expliquer cela. » Mais regardez donc, s'écria tout à enup madame Séraphin eu s'interrompant, votre inari à l'air de sc trouver mal... prenez donc garde ! il va tomber à la renverse !...

Madame Pipelet reçut Alfred dans ses I «ras, à demi pàiné.

Ce dernier coup avait été trop violent : l'homme au chapeau irombtmi jjcrdit à peu près connaissance en murmurant ces mots ;

— Iæ malheureux ! il m’a publique nient afliché Ü

— Je vous le disais, madame Séraphin, Alfred a sa crampe au pvlorc, sans compter un polisson déchalué qui le mine à coups d'épingle... Ce pauvre vieux chéri n'y résistera pas! Heureusement, j'ai là une goutte d'absinthe, ça va peut-être le remettre sur scs pattes...

Eli ( flet, grâce au remède infaillible «le madame Pipelet, Alfred reprit peu à peu scs senst mais, bêlas ! à peine renaissait-il à la vie, qu’il fut soumis à- une nouvelle cl cruelle épreuve.

Un personnage d'un âge mûr, honnêtement vêtu et d’une physionomie si candide, ou plutôt si uiaisc qu'on ne pouvait supposer la moindre arrière-pensée ironique à ce type du gohe-mouehr parisien, ouvrit b partie mobile et vitrée de b porte, et dit d’un air singulièrement intrigué :

— Je viens de voir écrit sur un écriteau placé au-dessus de cette allée: « Pipelet et Cabrion font commerce d'amitié et autres. Admsez- « vous an portier. » Pourriez-vous, slldfous plaît, me faire l'honneur de m'enseigner ce que eda veut dire, vous qui êtes le portier de la maison ?

— Ce que cHa veut dire !... s’écria M. Pinclet d'une voix tonnante, en donnant enfin cours à ses ressentiments si longtemps comprimés, cela veut dire que M. Cabriou est un infàiuc imposteur, ladwi'mr?...

Le gnbe-mouriie, à celte explosion soudaine et furieuse, recul,') d uu pas.

Alfred, exaspéré, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le corps à demi sorti de sa loge cl appuyait scs deux mains crispées au panneau inférieur de la porte, pendant que les figures de madame Séraphin et d’Anaslasie se drainaient vaguement sur le second plan, dans la demi-otiscurité de la loge.

— Apprenez, f crin M. Pipelet , que je n’ai aucun commerce

avec ce gueux de Cabrion, et celui d'amitié encore moins que tout autre !

— C'est vrai., et il but que vous soyez depuis bieu longtemps en bo-, cal, vieux cornichon que vous êtes, pour venir faire une telle demande ! s’écria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse au-dessus de l'épaule de son mari.

— Madame, dk sentencieusement le gobe-mouche en reculant d’un autre pas, les affiches sont faites pour être lues. Vous affichez, je lis; je suis (Lms mon droit, et vous u’êles pas dans le vôtre en me disant une grossièreté!

— Grossièreté vous-même... grigou! riposta Anaslasie en montrant les dents.

— Vous êtes une mimante !

— Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui apprendre à venir (aire le farceur à sou âge... vieux paltoquet !

— fies injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous indiquez sur votre affiche! ça ne se passera pas comme ça, madame !

— Mais, môstieur... s’écria le malheureux portier.

— Mais, monsieur, reprit le gobe-mouchc exaspéré, faites amitié tant qu’il vous plaira avec votre M. Cabrion ; mais, corbleu ! ne l'affichez pas eu grosses lettres au nez des passants Sur ce, je me vois dans l'obligalion de vous prévenir que vous êtes un lier malotru, et que je vais déposer ma plainte chez le commissaire.

El le gobe-mouche s’eu alla courroucé.

— Anaslasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le sens, je suis frappé à mort... je n’ai pas l’espoir de lui échapper. Tu le vois, mon nom est publiquement accolé à celui de ce misérable. Il ose afficher que je fais commerce d’amitié avec lui, et le public le croit ; j’en informe... je le dis..', je le communiqué... c’est monstrueux... c’est énorme, c’est une idée infernale; mais il faut que ça finisse... la mesure est comblée... il faut que lui ou moi succombions dans celle lutte!

Et , surmontant son apathie habituelle , M . Pipelet , déterminé à une vigoureuse résolution , saisit le portrait de Cabrion et s’élança vers la porte.

— Où vas-tu, Alfred ?

— Chez le commissaire. Je vais enlever en même temps cet infâme écriteau; alors, cet écriteau et ce portrait â la main, je crierai au commissaire : Défend ez-tuoi ! vengez-moi ! délivrez-moi de Cabrion !

— Bien dit, vieux chéri; remue-toi, secoue-toi ; si tu ne peux pas enlever l'écriteau, dis au rogomisle de l'aider et de te" prêter sa petite échelle. Gueux de Cabrion ! Oh ! si je le tenais et si je le pouvais, je le mettrais frire dans ma poêle, tant je voudrais le voir souffrir. Oui, il y a des gens que l'ou guillotine qui ne l'ont pas autant mérité que lui. Le gredin ! ie voudrais le voir en Grève, le scélérat !

Alfred fil preuve dans cette circonstance d’une longanimité sublime. Malgré ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la générosité de manifester quelques sentiments pitoyables à l’égard du rapm.

— Non , dit-il , non, quand même je le pourrais, je ne demanderais pas sa tête !

— Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s’écria la féroce Anaslasie.

— Non, reprit Alfred , je n’altne pas le sang, mais j'ai le droit de réclamer b réclusion perpétuelle de cet être malfaisant ; mon repos l’exige, ma santé me le commande... la loi doit m’accorder cette réparation.... sinon, je quille la France... ma belle France! Voilà ce qu'on v gagnera.

Et Alfred, abîmé dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge, comme mie de ces imposantes victimes de la lalalité antique.

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