CHAPITRE
La mûre et le fit*.
U lutte fratrie. .k, rtoc90>}.
— Je vous dis qu'il est capable de nous dénoncer un jour ou l'autre, b brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mère... si tu m’eu avais cru... ajouta-t-il d'oti air farouche et significatif en regardant sa uièrc, tout serait dsl...
— Il y a d'autres moyens.
Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement dans b cuisiuc.
Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, oui déjà fait connaître la singulière existence de cct homme.
Doué de bons instincts naturels, incapable d’une action positivement basse ou méchante, Martial n’eo menait pas moins une conduite peu régulière. il péchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient assez de crainte aux gardes-pêrlic pour qu'ils fermassent les jeux sur son braconnage de rivière.
A cette industrie déjà très-peu legale, Martial en joignait uue autre fort illicite.
Bravo redouté, il sc chargeait volontiers, plus encore par excès de courage, par crânerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres de pugilat ou de bâton, les victimes d’adversaires d une force trop inégale ; il faut dire que Martial choisissait «railleurs avec assez de droiture les causes qu'il plaidait à coups de poing ; généralement il prenait le parti du faible contre le fort.
L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François cl à Amandine ; il était de taille moyenne, mais robustes, large d épaules; scs épais cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front bien ouvert ; sa barbe épaisse, drue et courte, tes joues largès, son tua saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient a ce male visage une expression singulièrement résolue.
Il était coiffé d'un vieux chapeau ciré ; malgré le froid, U ne portail qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros velours de colon tout usé. II tenait à la main un énorme bâton noueux, qu'il déposa près de loi sur le buffet...
Un gros chien basset, à jimbes torses, au pelage noir marqué de feux très-vils, était entré avec Marli.il ; mais il restait auprès de la porte, n’osant s’approcher ni du feu, ni des convives dcjA attablés, l'expérience ayant prouvé au vieux Mirant le’était le nom du basset, ancien compagnon ae braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que sou maître, très-peu sympathique à la famille.
— Où sont donc les enfants?
Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu’il s’assit à table.
— Ils sont où ils soûl, répondit aigrement Calebasse.
— Où sont les enfants, ma mère? reprit Martial sans s'inquiéter de b réponse de sa sœur.
— Ils sout couchés, reprit sèchement la veuve.
— Est- ce qu'ils n’ont pas soupe, ma mère?
— Qu'cst-ce que ça le lait, à toi /s’écria brutalement Nicobs,- après avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le caractère et la force de son frere lui imposaient beaucoup.
Martial, aussi indifférent aux attaques de Nicohs qu’à celles de Calebasse, dit de uouveau à sa mère :
— Je suis fiché que les enfants soient déjà couchés.
— Taul pis... répondit la veuve.
— Oui, tant pis!... car j’aime à les avoir à côté de moi quand je soupe.
— Et nous, comme Us nous embêtent, nous les avons renvoyés, s'écria Nicobs. Si ça ne te plaît pas. va-t'en les retrouver I
Martial, surpris, regarda fixement son frère.
— fuis, comme s'il eût réfléchi à b vanité d'une querelle, il haussa les épaules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.
Le basset s’était approché de Nicolas, quoiqu'à distance très-rrspcctueuse; le bandit, irrité de la <lédaigncu»e insouciance de son frère, cl espérant lui faire perdre patience en frappant son chien, donna un furieux coup de pied à Mirant, qui poussa ucs cris lumen tables.
Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractées ic rouleau qu’il tenait, et frappa violemment sur la table ; mais, se contenant encore, il appela son chien et lui dit doucement :
— Ici, Miraut.
Le basset v int se coucher aux pieds de son maître.
Cette modération contrariait les projets de Nicolas ; il voubif pousser son frère a bout pour amener uu éclat.
II ajouta doue :
— Je n’aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste ici!...
Pour toute réponse, Martial se versa un verre de vin, et but lentement.
Echangeant un coup d‘œïl rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea d'un signe à continuer ses hostilités contre Martial, espéraut, nous l’avons dit, qu’une violente querelle amènerait une rupture et une séparation complète.
Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s’étall servie la veuve pour battre François, et, s'avançant vers le basset, il le frappa rudement eu disant ;
— Hors d'ici, hé, Miraut !
Jusqu'alors Nicolas s'était souvent montré sournoisement agressif envers Martial; mais jamais il n'avait osé le provoquer avec tant d'audace cl de persistance.
L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser à bout, dans quelque but caché, redoubla de modération.
Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial SC leva, ouvrit la porte de b cuisine, mit le basset dehors, et revint continuer son souper.
Cette iucroyahlc patience, si peu en harmonie avec le caractère ordinairement emporté de Martial, confondit scs agresseurs... Ils sc regardèrent profondément surpris.
Lui, paraissant complètement étranger à cc qui se passait, mangeait glorieusi menf et gardait un profond silence.
— Calebasse, ÔUi le vin, dit la veuve à sa fille.
Celle-ci sc hâtait d'obéir, lorsque Martial dit :
— Attends... je n'ai pas fini de souper.
— Tant pis ! dit b veuve en enlevant elle-même la bouteille.
— Ah !... c'est «iifférenl !... reprit l’amant de la Louve.
Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa bogue contre son palais, et dit :
Voilà «le fameuse eau !
Tel imperturbable sang-froid irritait la colère haineuse de Nicolas, déjà très-exalté par de nombreuses libations; néanmoins il reculait encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de son frère; tout à coup il s’écria, ravi de sou inspiration :
— Tu as bien fait de céder pour ion basset, Martial ; c’csl une bonne habitude à prendre ; car il faut t'attendre à nous voir chasser ta mJtresse à coups de pied, comme vous avons chassé ton chien.
— Oh ! oui... car si b Louve avait le malheur de venir dans File eu sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas, c'est moi qui b sou file itérais drôlement !
— F.l moi je lui b rais faite un plongeon dans la vase, près la baraque du bout de l’Un, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je ta renfoncerais dedans à coups «le soulier... la carne...
Cette insulte adressé à b Louve, qu’il aimait avec une passion sauvage, triompha des pacifiques résolutions de Martial; il fronça ses sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front sc goulK-retit et se tendirent comme des cordes; néanmoins il eut assez d’empire pour dire à Nicolas d’une voix légèrement altérée par une colere contenue ;
— Prends garde a loi... lu cherches une querelle, et lu trouveras tutc tournée que tu ne cherches pas.
— Une tournée... à moi?
— Oui... meilleure que la dernière.
— Comment ! Nicolas, «lit Calebasse avec un étonnement sardonique, Martial l'a battu... Dites donc, ma mère, entendez-vous?... Ça ne m'étonne plus, que Nicolas ait si peur de lui.
— II m'a b.ittu... parce qu'il m’a pris en traître, s'écria Nicolas devenant blême de fureur.
— Tu mens ; tu m’avais attaqué en sournois, je l’ai crossé et j’ai ca pitié de toi : mais si tu t'avises encore de parler de ma niaître$se*. # eutends-tu bien, de ma maltresse... cette fois-ci pas de grâce... tu porteras longtemps mes marques.
— Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...
— Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu recommences... je recommencerai à l'avertir.
— Et si j’en parle, moi ? dît lentement b veuve.
— Vous ?
— Oui... moi.
— Vous? dit Marlbl en faisant un violent effort sur lui-même, vous?
— Tu me battras aussi ? n'est-ce pas ?
— Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai fficobs; maintenant, allez... ça vous regarde... et lui aussi...
— Toi, s’écria le bandit furieux en levant son daugereux couteau catalan, tu me rosseras ! ! !
— Nicolas... pas de eouteau ! s'écria b veuve en se levant promptement pour saisir Je bras de son fils ; mais celui-ci, ivre de via et de colère, se leva, repoussa rudement sa mère et se précipita sur son frère.
Martial se recula vivement, saisit le gros bàtou noueux qu’il avait eu entrant déposé sur le buflèt, et se mil sur la défensive.
— Nicolas, pas de couteau ! répéta la veuve.
— ■ Laisse z-le donc faire ! cria Calebasse en s'armant de b hachette du ravageur.
Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, épiait le moment de se jeter sur son frère.
— Je te dis, s'écria-t-il, que loi et ta canaille de Louve je vous crèverai tous les deux, et je commence... A moi. ma mère !... à moi. Calebasse!... refroidlssons-le, il y a trop longtemps qu’il dure!
Et, croyant le moment favorable à son attaque, le brigand s'élança sur son frère le couteau levé. *
.Martial, bàtonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva bâton, qui, rapide comme la foudre, décrivit en sifllant un huit de chiffre et retomba si pesamment sur l’avant-bras droit de Nicolas, que celui-ci, frappé d'un engourdissement subit, douloureux, laissa éclwpper son couteau.
— Brigand... tu m'as cassé le bras! s'écria-t-il en saisissant de sa, main gauche son bras droit, qui pendait inerte à son côté.
— Non, j'ai senti mon bâton rebondir... répondit Martial en envoyant d'un coup de pied le couteau sous le buffet.
Fuis, profitant de la souffrance qu'éprouvait Nicolas, il le prit au collet, le poussa rudement en arrière, jusqu'à b porte du petit caveau dont nous avons parlé, l’ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y. eui lerma sou frère, encore tout étourdi de celle brusque attaque.
(le venant ensuite aux deux lernmes, U saisit Calebasse par les épaules, et, malgré sa résistance, se» cris et un coup de hachette qui le blessa léj gèrement à b main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui I communiquait à b cuisine.
Alors, s'adressant à la veuve, encore stupéfaite de cctle manœuvre aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement :
— Maintenant, ma mère... à nous deux...
— Eh bien ! oui... à nous deux... s'écria la veuve; et sa figure impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina sa prunelle jusqu'alors éteinte ; la colère, la haine, donnèrent à ses traits un caractère terrible; oui... à nous deux !... reprit-elle d’une voix ntt» tnçanlc ; j’attendais ce moment, tu va9 savoir A la fin ce que j’ai sur le cœur.
— Et moi aussi, je vais vous dire ce que j’ai sur le cœur.
— Tu vivrais cent ans, vois-tu, que lu te souviendrais de cette nuit... — Je m’en souviendrai!... Mon frère et ma sœuf ont voulu m’assassiner, vous n’avex rien fait pour les en empêcher... Mais voyons... parle/... qu’avez-vous contre moi ?
■ — Ce que j’ai?...
— Oui...
— Depuis la mort de ton père... tu u’as fait que des lâchetés !
— .Moi?
— Oui. lâche !... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t’es sauvé à Hambouillct, braconner dans les bois avec ce colporteur de gibier que lu avais connu â Bercy.
— Si j’étais resté ki, maintenant je serais aux galères comme Ambroise, ou près d’y aller comme Nicolas : je ii’ai pas voulu cire voleur comme vous autres... de lu votre haine.
— Et quel métier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol sans danger, vol de lâche !...
— Le poisson comme le gibier n’appartient â personne ; aujourd hui chez l’un, demain chez l’autre, il est à qui sait le prendre... Je ne vole |us... Quant à être lâche...
— Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi !
— Parce qu'ils avaient battu plus faible qu’eux.
— Métier de lâche !... métier de lâche !...
— Il y en a de plus honnêtes, c’est vrai ; ce n’est pas à vous à me le dire!
— Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ccs métiers honnêtes, au lieu de venir ici fainéanliscr et vivre à mes crochets?
— Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j’ai !... ça n’est pas beaucoup, mais c’est assez... je ne vous coûte rien... J'ai essayé d’être serrurier pour gagoer plus... mais quand depuis son enfance ou a vagabondé sur la rivière et dans les bois, on ne peut pas s’attacher ailleurs; c’est fini... on en a pour sa vie... Et puis... ajouta Martial d'un air sombre, j’ai toujours mieux aimé vivre seul sur IVau ou dans une forêt... là persoune ne me questionne. Au lieu qu'aillcurs, qu'on me parle de monpère.fàut-ilpasqurjc réponde... guillotiné! de mou frère... galérien ! de ma sœur... voleuse!
— Et de ta mère, qu'eu dis-tu?
— Je dis...
— Quoi?
— Je dis qu’elle est morte...
— Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, lâche! Ton frère est au bague ! Ton grand-père et ton père ont bravement fini sur l’écbafiud en narguant le prêtre et le bourreau ! Au lieu de les venger, tu trembles!...
— Les venger?
— Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Chariot ci sur la casaque rouge, et finir comme père et mère, frère et sœur...
Si habitué qu'il fût aux exaltations féroces de sa mère, Martial ne put s'empêcher de frissonner.
la physionomie de la veuve du supplicié, en prononçant ces derniers mots, était épouvantable.
Elle reprit avec une fureur croissante :
— Oh ! lâche, encore plus crétin que lâche! Tu veux être honnête!! 1 . Honnête? est-ce que lu ne seras pas toujours méprisé, rebuté, connue fils d 'assassin, frère de galérien! Mais loi, au Heu de te mettre b vengeance et la rage au ventre, ça t’y met la peur! an lieu de mordre tu le sauves: quand ils ont eu guillotiné ton père... tu nous as quittés... lâche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l ile pour aller au bourg sans qu'on hurle après nous, eu nous poursuivant à coups de pierres connue des chiens enragés— Oh! on nouB payera ça, vois-tu! on nous payera ça!!!
— Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais être hué par tout Je monde comme fils et frère de condamne... eh bien, non I je n’ai
t *a> pu... j’ai mieux aime m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, c vendeur de gibier.
— Fallait y rester... dans tes bois.
— Je suis revenu â cause de mou affaire avec un garde, et surtout à cause des eufanls... parce qu'ils étaient en âge de tourner à mal, par l’exemple.
— .Qu’est-ce que ça te fait ?
— Ça me fait «pie je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme Ambroise. Nicolas et Calebasse...
— Pas possible !
— El seuls, avec vous tous. Us n’y auraient pas manqué. Je m'étais mis en apprentissage p«iir tâcher dé gagner de quoi les prendre avec moi, ces cufanLs, et quitter IJIc— mais à Paris, tout «e sait... c’étiil tou-
jours fils do guillotiné... frère de forçat... j’avais des batteries tous les jours... ça m'a tassé...
— Et ça ne t'a pas lassé d’être honnête... ça le réiissts&alt si bien !... au lieu d’avoir le cœur de revenir avec nous, pour faire comme nous... comme feront les enfants... malgré loi... oui, malgré toi,.. Tu crois les enjôler avec ton prêche... mais uous sommes lâ... François est déjà à nous... à peu près... une occasion, et il sera de la bande...
— Je vous dis que uou...
— Tu verras que si... je m’y connais... Au fond il a du vice ; mais tu le gêues... Quant à Amandine, une fois quelle aura quinze au*, elle ira toute seule... Ah ! on noos a jeté des pierres! ah ! ou nous a poursuivis comme des chiens enragés !... on verra ce que c’est que notre famille... excepté toi, lâche, car il u'y a ici que toi qui nous fasses bonté (1)!
— C'est dommage..
— Ej comme tu le gâterais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n’y jamais rentrer...
Martial regarda sa mère avec surprise; après uu moment de silence, il lui dit :
— Vous m’avez cherché querelle à souper pour en arriver lâ ?
— Oui, pour te montrer ce qui l'altcuo si tu voulais rester ici maigre noos : uu ciller... entends-tu?... un enfer!... chaque jour une querelle, des coups, des rixes ; et nous ne serons pas seuls comme ce soir : nous auious des amis qui nous aideront... lu n’y tiendras pas huit jours...
— Vous croyez me faire peur ?
— Je uc te dis que ce qui t’arrivera...
— Ca m’est égal... je reste...
— tu resteras ici? •
— Oui.
— Malgré nous ?
— Malgré vous, malgré Calebasse, Lutgré Nicolas, malgré tous les gueux de sa trempe !
— Tiens... tu me fais rire.
Dans la bouche de cette femme à figure sinistre et féroce, ccs mots élaieul horribles.
— Je vous dis que je resterai ici jusqu'à ce que je trouve le moyen de gagner ma vie ailleurs avec les enfants : seul, je ue serais pas embarrassé, je retournerais dans les bois; mais à cause deux, il inc faudra plus de temps... pour reucontrer ce que je cherche... En attendant, je reste.
— Ah! tu restes... jusqu'au moment où tu emmèneras les enfants?
— Comme vous dites t
— Emmener les enfants?
— Quand je leur dirai : Venez, ils viendront... et en courant, je von; en réponds.
La veuve haussa les épaules, et reprit :
— Ecoule : je t'ai dit tout à l’heure que, quand bien même ta vivrais coulait», tu te rappcllcr:'.is cette uuit; je vais t’expliquer pourquoi; mais avant, es-tu bien décidé à ne pas t’eu aller d ici?
— Qui ! oui ! mille fois oui !
— Tout à l'heure, tu diras non! mille fois non! Ecoulc-ntoi bien... Sais-tu quel métier fait ton frère?
— Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir...
— Tu le atar»... il vole...
— Tant pis pour lui.
— Et pour toi...
— Pour moi?
— Il vole la nuit avec effraction, cas de galères: nom rccéloos ses vols ; qu’on le découvre, nous sommes condamnés à la même peine que lui comme recèlent*, et toi aussi ; on rade la famille, et les enfants seront sur le pavé, où ils apprendront l'étal de ton père et de ton grandpère aussi bien qu’ici.
— Moi, arrêté comme rccéleur, comme votre complice ! sur quelle preuve ?
— On ne sait pas comment tu vis : lu vagabondes sur l’eau, tu as la réputation d'un mauvais homme, tu habites avec tious; à qui feras-tu croire que ta ignores nos vols et nos receb?
— Je prouverai que non.
— Nous te chargerons comme notre complkc.
(1) Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas exagérés Vain en que nous lisons dans l'excellent rapport de M.de Bretignèrc* sur la colonie pénitentiaire de Matray (séance du 12 mars 1842) :
« L'état civil de nus colons est important à constater : parmi eux nous comptons : 32 enfants naturel*. ôl dont les père et mère sont remariés, 51 dont les parents sont en pnson, 124 dont les parents n'ont pas été l'objet de poursuites de h justice, mais sont plongés dans U plus profonde misère.
c Ce* chiffres sont éloquents et grands d'enseignements; ils permettent de remonter des effets ans cause*, et donnent l'espoir d'arrêter les progrès d'un mal dont l’origine est ainsi constatée.
« I sc nombre des parents criminels fait apprécier l'éducation qu'ont dù recevoir les enfants tous la tutelle de semblables guides. Instruits au «al par leurs pères, les lils ont failli sou* leurs ordres, et ont cm bien faire en suivant leur exemple. Atteint* par U justice, il* *o résignent i partager dans la prison le destin de leur famille; ils n'y apportent que l'émulation du vice, et il faut vraiment qu’une lueur de la grâce divine existe encore an fond de ces rudes et grossière* nature* pour que tous germes honnêtes ne soient pas éteints, s
— Me ctiarger ! pourquoi ?
— Pour le récompenser d’avoir voulu rester ici malgré nous
— Tout ;< l'heure vous vouliez me faire peur d'une façon» maintenant c'est d'une autre; ça ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais volé. | Je reste.
— Ah S tu restes ! Ecoule donc encor»*. Te rappelle*-tu, l’an dernier, i ce qui s’est passé ici pendant la nuit de Nucl?
— La nuit de Noël ? dit Martial en cherchant à rassembler ses suuve- • nirs.
— Cherche bleu... cherche bien...
— Je ne me rappelle pas...
— Tu ne le rappelles [tas que Bras-Rouge a amené ioi, le soir, un homme bien mis, qui avait besoin de se cacher?...
— Oui, maintenant je me souviens; je suis monté me coucher, et je l ai laissé souper avec vous... il a pasré ia nuit dans la maison; avant ie jour, Nicolas l a conduit à Saint-Ouon...
— Tu es sûr que Nicolas l'a conduit à Saiul-Oueu?
— Vous me l’avez dit le lendenu'in matin.
— La nuit de Noël, tu étais donc ici?
— Oui... eh bien?
— Cette unit- là... cet homme, qui avait beaucoup d’argent sur lui, a été assassiné dans cette maison.
— Lui ?... ici?...
— Et volé... et euterré dans le petit bûcher.
— Cela n’est pas vrai, s’écria Martial dévouant pâle de terreur, et ne . voulant pas croire à c»* nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer. Encore une fois, ça n'est pas vrai ! .
— Demande à ton protégé François ce qu’il a vu ce malin dans le bûcher?
— François! et qu'a-t-il vu?
— On des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne, vas-y, tu t’en assureras.
— Non, dit Martial en essuyant son front baigné d’une sueur froide, non, je lie vous crois pas... Vous dites cela pour...
— Pour le prouver que, si lu demeures ici malgré nous, tu risques à chaque instant d'être arrêté comme complice de vol et de meurtre ; lu ; étais ici La nuit de Noël ; nous dirons que tu nous as aidés à faire le coup. Comment prouveras-tu le contraire ?
— Mou Dieu! mon Dieu! dit Marti.il en cachant sa ligure daus scs J mains.
— Maintenant l'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique.
Martial était atterré : il ne doutait malheureusement 'pas de ce que yc- '
naît de lui dire sa m ire : ia vio vagabonde qu'il menait, sa cohabitation avec uuc famille si criminelle, devaient, eu effet, faire peser sur lui de terribles soupçons, ci ces soupçons pouvaient se changer eu certitude aux yeux de lu justice, si sa mère, son freré, sa «ukut, le design tient comme leur complice.
la veuve jouissait de l'abattement «le son fils.
— Tu as un moyen «le sortir d'embarr.is : dénonce uous !
— Je le devrais... nuis je lie lo ferai pas... vous le savez bien.
— C’est pour cela que je t'ai tout dit... Maintenant l’eu iras-tu?
Martial voulut leuter d attendrir celte mégère; d'une voix moins rude
il lui dit ;
— Ma mère, j ne vous crois pas capable «le ce meurtre...
— Comme tu voudras, mais va -l’en...
— Je m'en irai à uuc condition.
— Pas de condition !
— Vous mettrez h. s enfants en apprculiasagc... loin d'ici... cil pro- ; vtuce...
— Ils lesteront ici...
— Vovons, ma mère, quand vous les «tirez rendus semblables à Nico- j las, à Calebasse, à Ambroise, à mon père... à quoi ça vous s rvira-t-il?
— A faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas déjà do trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicoli» est seul : une fois dressés, François et Amandine laid: roui; on leur a aussi jeté des pierre», à eux, tout petits... f ut qu'ils se vengent !...
— Ma mère, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'csl-ce pas ?
— Après?
— ^ ce les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se décon-
nt...
— Après?
— Ils vont à l'échafaud, comme mon père...
— Après, après?
— Et leur sort ne vous fait pas trembler !
— Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent: je lue, ils tuent ; qui prendra b mère prendra les petits... Nous ne nous «jui lierons pas. Si nos tètes tombent, elles tomberont dans le même panier... où elles se diront adieu! Nous ne reculcrun» pas; il u'y a que toi de lâche dans la fi mille, nous te chassons... va-l'en!
— Mais les infants ! les enfant»!
-- Les enfants devieudrout grand»; je te dis que suis loi ils seraient : déjà formés. François e-t presque prêt ; quand lu sera» parti, Amaudiuc rattrapera le temps perdu...
— Ma mère, je vous en supplie, consentez à envoyer les enfa « .*:» : 'ppiniii>«age loin é’icL
— Combien de lois but -il te dire qu'ils y sont en apprentissage ici?
L:i veuve du supplicié articula ces derniers mots d'une manière si inexorable. que Martial perdit tout espoir d'amollir cette âme de bronze.
— Puisque c'est ainsi, reprit il d'un ton bref et résolu, éeoutez-moi bien à votre tour, ma mère... Je reste.
— Ah ! ah !
— l'as «bu» «vite maison... je serais assassiné par Nicolas ou empoisonné par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et les enfants, nous habiterons la baroque au bout de File : b porte est solide, je b renforcerai encore... L’ue lois là, bien barricadé, avec mon fusil, mon bâton et mon chien, je ne crains personne. Demain nutiu j’emmènerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront près de moi, dans h cabane ; nous vivrons de ma pêche ; ça durera jusqu'à ce que j'aie trouvé à les placer, et je trouverai...
— Ah ! c’est ainsi !
— Ni vous, ni mon frère, ni Calebasse ne pouvez empêcher «juc ç* soit, n'est-ce pas !... Si ou découvre vos vols ou votre assassinat durant mon séjour dan» l'tle... tant pis, j’en cours b chance ! j'expliquerai que je suis revenu, que je suis resté à cause des enfants, pour les empêcher de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m’écrase >i je quitte rite, et si les eufants restent un jour de plus daus cette ni.iison !... Oui, et je vous défie, vous et les vôtres, de me chasser de l'ik !
La veuve connaissait la résolution «le Martial ; le» enfants aimaien leur frère aîné aulaut qu'ils la redoutaient -, iis le suivraient donc sam hésiter lorsqu'il le voudrait. Quant à lui. bien armé, bien résolu, toitjour* sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranché et barricadé dans la cabane de l'tle pendant la nuit, il n’avait rien à redoute» des mauvais desseins de sa famille.
Le projet de Martbl pouvait donc de tout point se réaliser... Mab U veuve avait beaucoup ac raisons pour en empêcher l'exécution.
D’abord, ainsi que les honnêtes artisans con&idèrimt quelquefois k nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison tics service» rju’ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur François pour 1 assister «Luis se» crime».
Puis, ce qu'elle avait dit de son désir de venger son mari et son fib était vrai. Certains êtres, nourris, vieillis, durci» dans le crime, entrent eu révolte ouverte, en guerre acharnée contre la société, et croient par de nouveaux crimes se venger de b juste punition qui a frappé eux ou les leurs.
fuis enûn les sinistres desseins de Nicolas contre Flcur-do-Maric, et plus tard contre la courtière, pouvaient être contrariés par b présence «le Martial. La veuve avait espéré amener une séparation immédiate cotre elle cl Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit eu lu) révélant «pic, s’il s’obstinait à rester «hns File, il risquait de passer [four complice de plusieurs crimes.
Aussi rusée que pénétrante, la veuve, s’apercevaut qu’elle s 'était trompée, sentit qu'il fallait recourir à la perfidie pour (aire tomber son fils daus un piège sanglant... Elle reprit donc, après un assez long sileuee, avec «nu* amertume affectée :
— Je vois ton plan : tu ne veux pas nous dénoncer toi-même, tu veux nous I lire dénoncer par les eufauls.
— Mol!
— Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterré ici ; ils savent que Nicolas a volé... Une fois en apprentissage, Us parleraient, ou nous prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous : voilà ce qui arrive: ait si je t’écoutais, si je te laissais chercher à placer les eufoQts ailleurs... El pourtant tu dis «pie tu ne nous veux pas de mal!... Je ne le demande pas de m'aime r ; mais ne bâte pas le moment où nous serons pris,
!-<• ton radouci de la veuve lit croire à Martial que ses menaces avaient produit sur elle un effet salutaire, il douua dans uu piège affreux.
— Je connais les enfaul», reprit-ll, je suis sûr qu en leur recominaodant de ne rien dire ils ne diraient rieu... D'ailleurs, d’uuc façon ou d'une autre, je serais toujours avec eux cl je répondrai* de leur silence.
— Est-ce qu'on peut répondre dis [viroles d'un enfant... à Paris surtout, où Fou est si curieux et si bavard !... C’est autant, pour qu'ils puersent nous aider à faire nos coups, que pour qu'ils ne puissent pas uouvendre, que je veux les garder ici.
— Est-ce qu’ils ne vont pas quelquefois au bourg et à Paris ? qui le> empêcherait de parler... s’ils ont à parler ? S’ils étaient loiu d'ici, à b bonne heure ! ce qu'ils pourraient dire n’aurait aucun danger...
— Loin d'ici? cl où ça? dit la veuve eu regardant fixement ton fil»
— Laissez-moi !«.-» emmener... peu vous importe...
— Comment vivras-tu. et eux aussi?
y— Mou au< jeu bourgeois, serrurier, est brave homme ; je lui dirai ce «ju’il faudra lui dire, et peut-être qu’il inc prêtera quelque chose à cause des enfant»; avec ça j'irai les mettre eu apprentissage loin d'ici. N «ms parions daus deux jours, et vous n'eulendrez plus parler de nous...
— Noo, au fait... je veux qu’il» restent avec moi, je serai plus >ûre deux.
— Alors Je m’établis demain à la baraque de File, en attaud ml mieux... J'ai une tête aussi, vous le savez?...
— Oui, je le sais... 0b ! qui: je te voudrais voir loin d’ici !... Pourquoi
u’va-lit p 'ç. reste daiu tes unis?
LES MYSTERES DK l'AJUS.
— Je tour offre de vous debarrasser de moi et des enfants...
— Tu laisseras donc ici la lx>uve, que tu aimes tant?... dit tout â coup la veuve.
— Ça me regarde : je sais ce que j'ai à faire, j’ai mon idée...
— Si je le les laissais emmener, toi, Amandine et François, vous ne remettriez jamais les pieds à Paris?
— Avant trois jours nous serions partis et cornue morts pour vous.
— J’aime encore mieux cela que de t’avoir Ici et d’être toujours à me défier d'eux... Allons, puisqu'il faut s*y résigner, emmène -les... et allez-vous-en tous le plus tôt possible... que je ne vous revoie jamais!...
— C’est dit!,..
— C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre A Nicolas.
— Non, il y cuvera sou vin; je vous rendrai la clef demain matin.
— Kl Calebasse ? •
— C'est différent ; ouvrez-lui quand je serai monté -, elle nu; répugne à voir
— Va... que l’eufer le confonde !
— C’est votre bonsoir, ma mère!
— Oui...
— Ça sera le dernier, heureusement, dit Martial.
— t jc dernier, repi il b veuve.
Son (ils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de b cuisine, siflli son chien, qui accourut loin joyeux du dehors, et suivit son maître à l'étage supérieur de la maison.
— Va, tou compte est bon ! murmura b mère en montrant le poing à son fils, qui venait de monter l'escalier ; c’est loi qui l’auras voulu.
Puis, aidée de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fansses clefs. la veuve crocheta le caveau où sc trouvait Nicolas, et remit celui-ci eu liberté. *