SI
— J'ai souvent pensé à demander un emploi : ce que j’envie, c'est le sort de la domestique de celte femme qui loge au premier ; si j'avais celte place, peut être, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de Claire... peut-être, par la protection de cette femme, pourrais-je trou-
prendre sa place, il faudrait' faire renvoyer celte servante... et peut-être son sort serait-il alors aussi malheureux que le nôtre. Eh bien ! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule à me dépouiller, moi l Ma lille avant tout. Voyons, comment m'inlroduire cher celle femme du premier ? Par quel moyen évincer sa domestique? car une telle place serait pour nous une position inespérée.
Deux ou trois coups violents frappés à la porte firent tressaillir madame de Permont et
éveillèrent sa fille en sursaut.
— Mon Dieu! maman. qu'y a-t-il t s'écria Claire en se levant brusquement sur son séant ; puis, par un mouvement machinal , elle jeta scs bras autour du cou de sa mère, qui, aussi effrayée, se serra contre sa fille en regardant la porte avec terreur.
— Main. ni. qu'cst-ce doue ? répéta Claire.
— Je ne sais, mon enfant... Rassu re-loi...
ce n’est rien... on a seulement frappé....
c'est peut-être la réponse qu'on nous apporte Je b poste restante...
A cet instant la porte vermoulue s'ébranla de nouveau sous le rhor de plusieurs vigoureux coups de poing.
— Qui est là ? dit madame de Pennoul d’une voix tremblante.
Une voix ignoble .
rauque , enrouée , répondit : — Ali çi, vous êtes donc sourdes, les voisines? Olic ! ... les voisines! ohé I...
— Que voulez-vous?
monsieur, je ne vous mimais pas, dit madame de Fermont en làehaul de dissimuler l'altération de sa voix.
— Je suis Robin... votre voisin... donne jmni du feu pour allu-.
mer ma pipe... allons, hnup ! et plus vite que ça!
— Mon Dieu ! c'est cpt homme boiteux qui est humours ivre, dit
tout bas b mère à sa 01 le.
— Ab çè allez-
vous me donner du feu, ou j'cnlonce tout
nom d'un tonnerre !
— Mousitur... je n’ai pas de leu...
— Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a... ouvrez-vous... voyons?
— Monsieur... relird-vous...
Vous in» voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?...
— Je vous prie do vous retirer ou j'appelle...
— l'ne fois... deux fois... trois lois... non... vous ne voulez pas? Alors je démolis tout !... bu ! donc.
Et le misérable donna un si furieux coup dans la porte, qu elle céda, b niée liante serrure qui b fermait ayant été brisée.
< Les deux femmes poussèrent un grand cri d'effroi.
Madame de Fermont, malgré sa (aibtesse, se précipita -au-devant du
bandit au moment ou il incitait un pied dans le cabinet, et lui barra le
passage.
— Monsieur, cela est indigne! vous u'enlrcrcz pas! s'écria la malheureuse mère en retenant de toutes ses forces b porte cntrc-bàiUée. Je
vais crier au secours...
Et elle frissonnait à l’aspect de cet homme à figure hideuse cl avinée.
— De quoi, de quoi? reprit-il, csl-ce que l’on lie s'oblige pas entre voisins? u fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfoncé.
Fuis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, H ajouta, en chancelant sur ses jambes iuégalcs :
— Je veux entrer, j'entrerai... et je oc sortirai pas que je n'aia aButnc ma pipe.
—Je n’al ni feu ui allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vou*.
— C'est pas vrai, vous dites ça pour que je ne voie pas la petite qa
est couchée. Hier vo« avez bouché les
Le gros Loueur forçant la porte de madame de Fermont.
de 1a porte. Elieestp»tille, je veux b voir...
Prenez garde è vois...
je vous casse la figure, si vous ne me bwej pas entrer... je tous dis que je verrai b petite dans son lit cl qur j'allumerai ma pipe ou bien je démolis tout ' et vous avec 1...
— Au secours, moc Dieu!... au secours' .
cria madame de fermont, qui sentit l.i i te céder sous un violeul coup d'épaule da gros boiteux. •
intimidé parcêicre.
l'Iioiume lit uo pas -a arriéré et montra V poing à madani*- de Fermont en lui disant
— Tu me payera»
ça, va... Je revkiudni celle nuit, je l’emp»
gnerai b langue et la ne pourras pas crier. .
El le gros boitem, comme on l appcLut a file du Ravageur, descendit en proférais d'horribles menace».
Madame de Fermont, craignant qu'il ne revint sur ses pas , ri voyant b serrure bri sée. traîna la table to frire b porte salin de b barricader.
Claire avait été si émue, si bouleverser de celle horrible scène. qu'elle était retombée sur sou gralttt presque sans mouarmeut, en proie à me crise nerveuse.
Madame de Fermont.
oubliant sa proprr frayeur, connu à t»
fille, b serra dans »o bras, lui fit boire m peu d'eau, et à fart* de soins, de caresses parvint à b ranimer
Elle 1a vil bientôt r
prendre peu à peu scs sens, cl lai dit : — Calme-loi . .. rassurc-toi, m pauvre enfant... ce méchant homme s'en e»t allé. Puis la mallicurco mère s'écria avec un accent d'indignation et de douleur in licible :
— C'est pourtant ce notaire qui est b cause première de toutes tu*~ tortures!...
Claire regardait autour d'elle avec autant d'étonnement que «J< crainte.
— Rassure- toi. mon enbnt, reprit madame de Fermont en embrassant tendrement sa fille, ce misérable est parti.
— Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, lu as cric a secours, et personne n’est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cetu maison... j’y mourrais do peur.
» Comme tu trembles!... Tu as la fièvre.
— [Non, non, dit la jeune fille pour rassurer • mère, ce n'est rien, c'cst la frayeur, cela se passe... Et toi. comment vas-tu? Donne les mains... Mon Dieu, comme elles sont brûlantes! Vois-tu, c’est toi qui souffres, tu veux me le cacher.
— Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais ! c’est l'émotion que cet homme m’a causée qui me rend ainsi : je dormais sur la chaise très profondément, j • ne me suis éveillée qu’en même temps que toi...
— Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflammés !
— Ah! tu conçois, mon enfant , sur une chaise, le sommeil repose moins... vois-tu!
— Bien vrai, tu uo souffres pas ?
— Non, non, je t’assure... Et toi ?
— Ni moi non plus ; seulement je tremble encore de peur. Je t'eu supplie, maman, quiltous cette maison.
— Et où irons-nous?
Tu sais avec combien de peine nous avons trouvé ce malheureux
cabinet car uous
sommes malheureusement sans papiers, et puis nous avons payé quiuze jours d'avance, ou ne nous rendrait pas
notre argeut et il
uous reste si peu , si peu... que uous devons ménager le plus possible.
— Peut-être M. de Suiut-llcmy te répoudra-t-U un jour ou l'autre.
— Je ne l’espère plus U y a si long-
temps que je lui ai écrit !
— Il n’aura pas reçu
la lettre Pourquoi
ne lui écrirais-tu pas de nouveau ? D'ici &
Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa réponse.
— Ma pauvre enfant, lu sais combien cela ni 'a coûté déjà...
— Que risques-tu?
il est si bon malgré sa brusquerie ! N’etait-il pas un des plus vieux atnis de mon père ?...
Et puis enfin il est notre parent...
— Mais il est pauvre hii-aième ; sa fortune
est bien modeste
Peut-être ne nous répond-il pas pour s’éviter le chagrin de nous refuser.
— Mais s’il n'avait pas reçu ta lettre, mamon?
— Et s’il l’a reçue,
mou enfant... De deux choses l’une : ou il est lui-même dans une po<u- 1 tion trop gênée pour venir à notre secours... ou il ne ressent aucun » intérêt pour nous : alors à quoi bou nous exposer à un refus ou à une 1 humiliation ?
— Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peul- » être ce matin nous rapportera-t-on uue bonne réponse...
— De M . d’Urbigny ?
— Sans doute... Celte lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon était si simple, si touchante... exposait si naturellement notre mal-
! beur. no’il aura pitié de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que
* Mari*. T}P- 4* M~ nu Saial-LcuU , 4$ , «a Marj-i.
vous avez tort de désespérer de lui. — Il a si peu de raison de s'intéresser à nous ! U avait, il est vrai, autrefois connu ton père, et j'avais souvent entendu mon pauvre frère parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de très -bonnes relations avant que celui-ci ne quittât Paris pour se retirer en Normandie avec sa jeune femme.
— -C’est justement cela qui me fuit espérer ; il a uue jeune (femme. t-Hc sera compatissante... Et puis, â b campagne, on peut faire tant de bieu ! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je travaillerais à la lingerie... Puisque M. d’Orbigny est très-riche, dans une
grande maison il y a toujours de I emploi...
— Oui ; niais nous avons si fieu de droits â son intérêt !...
— Nous SODIUM» si malheureuses !
— C’est un litre aux Jeux des gens très-cbali tables, il est vrai.
— Espérons que M.
d'Orbigny et sa femme le sont...
— Eulin, dans le cas où il ne faudrait rien attendre de lui, je surmonterais encore ma fausse honte, et j'écrirais â madame la duchesse de Lucenay.
— Celle dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il vantait sans cesse le bon cœur Cl b générosité ?
— Oui, la bile du priuce de Noirmont. Il l'a comme toute petite, et il b traitait presque comme sou enfant...
car il était intimement Hé avec le prince. Madame de Lucenay doit ■voir de nombreuses connaissances , elle pourrait peut-être trouver à uous placer.
— Saus doute, maman ; mais je comprends la réserve, tu uc b connais pas du tout, tandis qu’au moius mon père cl mon pauvre oncle eouuaissaieul un peu M. d'Orbigny.
— Eulin, dans le cas où madame de laiccuay ne pourrait rien bire pour nous, j'aurais recours â une dernière ressource.
— Laquelle, maman?
— C’est une bien faible... une bien folle espérance, peut-être; mais pourquoi ne pas b leuter?... le fds de M. de Saint-Remy est...
— M. de Saiut-Reiny a un fils? s’écria Claire en interrompants.! me-
“1- rc avec étonnement.
— Oui, mon culant, il a un (ils...
— Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais à Augcrs...
— En effet, et pour des raisons que lu ne peux connaître, M. de Saint- Remy, ayant quitté Paris Q y a quinze ans, n'a pas revu son fils depuis ccUe époque.
— Quinze ans sans voir son père... ccta est-il possible, men Dieu !...
— Uélas ! oui, lu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy étant fort répandu dans le monde, et fort riche...
— Fort riche?... et son père est pauvre?
— Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mère...
— Mais il n'importe... comment laisse-l-il son père?.-
— Son père n'aurait rien accepté de lui .
— Pourquoi cela ?
— C’est encore une question à laquelle je ne puis répondre, ma chère enf uit . Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frère qu on vantait beaucoup la générosité de ce jeune homme... Jeune et généreux, U doit être bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari était l’ami intime de son père, peut-être voudra-t-il bien s intéresser à nous pour lâcher dr uous trouver de l’ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile...
— Et puis l’on saurait par lui peut-être si M. de Saint-Hemy, son père, n’aurait pas quitté Angers avant que vous ne lui oyez écrit ;’cela expliquerait alors son silence.
— Je crois que 51. de Saini-Remy, mon enfant, n’a conservé aucune relation. Enfin, c’est toujours à tenter...
— A moins que 51. d’Orbigny ne vous réponde d’une manière favorable... et, je vous le répète, je ne sais pourquoi, malgré moi, j’aj do l'espoir.
— Mais voilà plusieurs jours que je lui ai écrit, mon enfant, lui exposant les causes de noire malheur, et rien... rien encore,.. Uue lettre mise à la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain malin à la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir reçu sa réponse...
— Peut-être cherche-t-il. avant de l’écrire, de quelle manière il pourra nous être utile avant de nous répondre.
— Dieu t’entende, mon enfant !
— Cela me parait tout simple, maman... S’il ne pouvait rien pour nous, il t’en aurait instruite tout de suite.
— A moins qu’il ne veuille rien faire...
— Ah ! maman... est-ce possible ? dédaigner de noua répondre et nous laisser espérer quatre jours, huit jours, peut-être... car lorsqu'on est malheureux on espère toujours...
— Hélas ! mou enfant, il y a quelquefois tant d'indifférence pour les maux que l’on ne connaît pas !
— Mais votre lettre ..
— 51a lettre ne peut lui donner une idée de nos inquiétudes, de nos souffrances de chaque minute ; ma lettre lui peindta-1-clle notre vie si malheureuse, nos humiliations' de tontes wtrtes, notre existence dans cette affreuse maison, la frayeur que nous «vous eue tout à l’heure encore ?... ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous attend, ai...? Mai«, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... 5!ou Dieu... tu trembles... lu as froid...
— Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout uous manque, que le peu d argent qui nous reste là, dans cette malle, soit dépensé... il serait donc possible que dans une ville riche 20 mmc Paris... nous mourussions toutes les deux de/.iim et de misère... faute J ouvrage, et parce qu’un roéchaul homme l’a pris tout ce que tu avais ?...
— Tais-toi, malheureuse enfant. ..
— Mars enfin, maman, cela est donc possible?...
— Hélas!...
— Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonnet-il ainsi, lui que noos n’avons jamais offensé/
— Je t’en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces idées désolantes.., j'aiinc mieux encore le voir espérer, sans grande rai>on peut-être... Allons, rassure-moi an contraire par tes cla i es illusions ; je ue suis que trop sujette au découragement... tu sais bien...
— Oui ! oui! espérons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans doute revenir aujourd'hui de la poste restante avee une lettre... Encore une course à nayer sur votre petit trésor... et par ma faute... Si je n'avais pas été si faible hier et aujourd'hui, nous serions allées à la poste nous mêmes, comme avant-hier... mais vous n’avez pas voulu me laisser seule Ici en y allant vons-mèiue.
— Le pouvais-je^. . mon enfant ?... Juge donc... tout à l’heure... ce misérable qui a enfoncé cette porte, si tu t’étais trouvée seule ici, pourtant !
— Oh! tuamau. lais-loi... rien qu'à y songer, cela épouvante...
A ce moment, on frappa assez brusquement à fa porte.
— CiH ’... c’est lui ! s écria madame de Fermont encor*' sous sa première impression de terreur. El elle poussa de toutes ses forces la table contre fa porte.
Ses craintes cessèrent lorsqu’elle entendit la voix du père Mieou.
— Madame, mon neveu André arrive de fa poste restante... C’est une lettre avec un X et tra Z pour adresse... ça vient de loin... II y a huit sons de port et la commission... ->V ; vingt MOI*..
— Maman... une lettre de province, nous sommes sauvées... c'est de 31. de Saint- Remy ou de M. d’Orbigny t Pauvre mère, tu ne souffriras plus, tu ne t'inquiéteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est ju-ue.. . Dieu est bon !... s'écria la jeune tille; et uo rayon d'espoir éclaira sa «loucc et charmante ligure.
— Oh ! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit madame de Fermont en dérangeant la Cable à la hâte et en entre-bàillanl la porte.
— C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si impatiemment désirée.
— Je vais vous payer, monsieur.
— Ah! madame, par exemple...' fl n’y a pas de presse... Je monte
aux combles ; dans dix minutes je redescends, je prendrai l’argent en passant. •
Le revendeur remit fa lettre à madame de Fermont et disparut.
— La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a les Aubiers... c'est de M. d’Qrbigny ! s'écria madame de Fermont en examinant l’adresse : A madame X. Z., poste restante, à Paris (l).
— Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le cœo? me bat!...
— Notre bon ou mauvais sort est là pourtant... dit madame de Permont d’uue voix altérée, en montrant la lettre.
Deux fois sa main tremblante s’approclia du cachet pour le rompre.
Elle n’en eut pas le courage.
Peut-ou espérer de peindre la terrible angoisse à laquelle sont en proie ceux nui, comme madame de Fermont, attendent d’une lettre l’espoir OU le désespoir?
U brûlaulc et fiévreuse émotion du joueur dont les dernières pièces d'or sont aventurées sur uue carte, et qui, haletant, l'œil enflammé attend d’un coup décisif sa ruine ou son salut ; cette émotiou si violente donnerait pourtant à peine une idée de la terrible angoisse dont nous parlons.
Eu uoe seconde l’âme s’élève jusqu’à la plus radieuse espérance, ou retombe dans un découragement mortel. Selon qu'il croit être secourt» ojr repoussé, le malheureux nasse tour à tour par les émotions les plia violemment contraires : ineffables élans de bonheur et de reconnaissance envers le cœur généreux qui s'est apitoyé sur un sort misérable ; amen et douloureux ressentiments contre l’égoïste indifférence !
Lorsqu'il s’agit d’infortunes méritantes, ceux qui donnent souvent donneraient peut-être toujours... et ceux qui refusent toujours donneraient peut-être souvent, s’ils savaient ou s ils voyaicul ce que l’espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'uu refus dédaigneux... et
que leur volonté *-nfin... peut soulever d'ineffable ou d'affreux dans le cœur de ceux qui les implorent.
— Quelle faiblesse ! dit madame de Fermont avec un triste sourire ai
«'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire, notre sort est là... Elle montrait la lettre. Je brûle de le connaître et je n'ose-, si c’est un refus, hélas ! il sera toujours assez lût...
— El si c’est une promesse de secours, dis, maman.. . Si cette pauvre petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous rassu- . rerout sur l’avenir eu nous promettant un modeste emploi dans U malsou de M. d’Orbigny, chaque minute de perdue n’cst-etlc pas un mement de bonheur perdu?
— Oui, mon enfant; mais si au contraire...
— Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sûre. Quand je vous* sais que M. d’Orbigny n'avait autant tardé à vous répondre que pour pouvoir vous donner quelque certitude favorable.... l’crmcttez-ntfl de voir fa lettre, maman ; je suis sûre de deviner, seulement à l'écriture, il la uouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j’en suis sûre maintenant, dit Claire en prenant la lettre; rien qu'à voir cette bonne écriture simple, droite et ferme, on devine une main loyale et généreux habituée à s’offrir à ceux qui souffrent...
— Je t’en supplie, Claire, pas de folles espérances, sinon j’oserais encore moins ouvnr cette lettre.
— Mou Dieu, bonne petite maman, sans l’ouvrir, moi, je puis te dire
à peu près ce quelle contient ; écoute-moi : Madame, votre sort cl ce- ,j lui du votre fille sont si dignes d'intérêt, que je vous prie de vouloir bico vous rendre auprès de moi dans le cas où vous voudriez vous charger de la surveillance de ma maison...
— De grâce, mon enfant, je t’en supplie encore... pas d'espoir Insensé... le réveil serait affreux... Voyons, du courage, dit madame de Fermont en prenant fa Ietre des mains de sa fille et s'apprêtant à briser
Le cachet.
— Du courage? Pour vous, à la bonne heure ! dit Claire, souriant et entraînée par uo de ces accès de confiance si naturels à son âge : moi, je n’en ai pas besoin ; je suis sûre de ce que j’avance. Tenez, voulcz-vous que j'ouvre la lettre? que jo 1a lise?... Donnes, peureuse...
— Oui, j’aime mieux cela, beos... Mais non, uon, il vaut mieux que ce soit mot.
Et madame de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrcnu r.l
de cœur.
Sa fille, aussi profondément émue, malgré son apparente confiance, respirait à peine.
— Us tout haut, maman, dit-elle.
— La lettre n’est pas longue ; elle est de 1a comtesse d’Orbîgny, dit madame de Fermont en regardant la signature.
— Tant mieux, c’est bon vigne... Vois-tu, maman, celte cxcefltute jeune dame aura voulu te répondre elle-même.
— Nous allons voir.
Et madame de Fermont lut ce qui suit d’une voix tremblante :
(i) Madame de Ferment ayant écrit celte lettre dan» »n dernier domicile, «t igrnoranl «lors oû rlle irait »c loger, avait prié 11. d'Orbigny de lui répondra pu. la restante; nuis, (aaia do passe-port pour retirer u lettre au bureau, elle a»Jit indiqué une de ce* adresses d'initiakr qu'il suffit de désigner pour qu’on vuui ! muette U lettre qui porte cette suicriptiou-
« Madame,
« M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, u’a pu I vous répondre pendant mon absence... »
— Vois-tu, maman, U n’y a pas de sa faute.
— Ecoute, écoule !
c Arrivée ce mallu de Paris, je m’empresse de vous écrire, madame, après avoir conféré de votre lettre avec M. d'Orbigny. 0 se rappelle fort i confusément les relations que vous dites avoir existe entre lui et mon- • rieur votre frère. Quant au nom de monsieur votre mati, madame, il n’est pas iuconnu à M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle I circonstance il l'a eDlcndu prononcer. La prétendue spoliation dont vous accusez si légèrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle calomnie dont vous u’avez sans doute pas calculé la portée. Ainsi que moi, madame, mon mari counail et admire l'éclatante probité de l’homme respectable et pieux nue vous attaquez si aveuglément. C'est vous dire, madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part A la fâcheuse position dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de rechercher la véritable cause, se voit dans l'impossibilité de vous secourir.
i Veuillez recevoir, madame, avec l'expressiou de tous les regrets de M. d’Orbiguy, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
« Comtesse d’Ouigst. »
La mère et la fille se regardèrent avec une stupeur douloureuse, Incapables de prononcer une parole.
Le père Micou frappa à h porte et dit :
— Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission T C’est vingt sous.
— Ah I c’est juste ; une si bonne nonvelle vaut bien ce que nous dépensons en deux jours pour notre existence, dit madame de Permont avec un sourire amer ; et, laissant la lettre sur le lit de sa Ûllc, elle alla vers une vieille malle saus serrure, se baissa et l’ouvrit.
— Nous sommes volées 1 s'écria la malheureuse femme avec épouvante ; rien, plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne.
Et, anéantie, elle s’appuya sur la malle.
— Que dis-tu, maman?... le Sac d’argent...
Mais madame de FermoDt, se relevant vivement, sortit de la chambre, et, s’adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avoc elle sur le palier :
— Monsieur, lui dit-elle, l’œil étincelant, les joues colorées par l'indignation et par l’épouvante, j’avais un sac d'argent dans cette malle... on me l’a volé avant-hier saus doute, car je suis sortie pendant une heure avec ma fille... Il faut que ccl argent se retrouve, cutendez-vous? tous en êtes responsable.
— On vous a volée ! ça n’est pas vrai ; ma maison est honuéte, dit insolemment et brutalement le receleur ; vous dites cela pour ue pas me payer mon port de lettre et ma cotnmissiou.
— Je vous dis, monsieur, que cet argent étant tout ce que je possédais au monde, ou me l'a volé ; U faut qu'il se retrouve, ou je porte ma plainte. Oli ! je ne ménagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous, je vous en avertis.
— Ça serait joli» vous qui n’avez seulement pas de papiers... allcz-y donc, porter votre piaime ! allez-y donc tout de suite... je vous en défie, mot!
La malheureuse femme était atterrée.
Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alitée depuis la frayeur que le gros boiteux loi avait faite le matin, et surtout apres les menaces que lui adressait le revendeur.
Celui-ci reprit :
— C’est une frime; vous n’avez pas plus de sac d’argent que de sac for ; vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, nest-ce pas ? Bon ! ça m’est égal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai votre vieux ctiâle noir des épaules... il est bien pané, mais il vaut toujours au moins vingt sous.
— Ah ! monsieur, s’écria madame de Fermonl en fondant en bnnes, de grâce, ayez pitié de uouâ... cette faible somme est tout ce que nous possédons, ma fille et mol ; cela volé, mon Dieu, U ne nous reste plus rien... rien, entendez-vous?... rien qu’à mourir de faim!...
" Que voulez-vous que j’y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a volée... et de l’argent encore (ce qui me parait louche), il y a longtemps qu’il est frit... l’argent!
— Mon Dieu! mon Dieu!...
— Le gaillard qui a fait le coup n’aura pas été assez bon enfant pour marquer Tes pièces et les garder ici pour sc faire piucer, si c’est quel— qu’uu de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le disais encore ce matin à l'oncle de la dame du premier, ici c’csi un vrai hameau ; si l'ou vous a volée... c'est un mJbeur. Vous déposeriez cent mille plaintes que vous n’en retireriez pas un centime.. . vous n'en serez pas plus avancée... je vous le dis... croyez-moi... Eb bien! s’écria Je rec élcur en s'interrompant et en voyant madame de Fermonl chanceler, lu’esl-ce que vous avez?... vous pâlissez?... preuez donc garde!... maîemoiselle, votre mère se trouve mal!... ajouta le revendeur en Varan- ,4 tu assez à temps pour retenir la malheureuse mère, qui, frappée par !
ce dernier coup, se semait défaillir ; l’énergie factice qui la soutenait depuis si longtemps cédait à cette nouvelle atteinte.
— Ma mère... mon Dieu, qu’avez- vous ? s'écria Claire toujours couchée.
1.0 receleur, encore vigoureux malgré ses cinquante ans, saisi d'un mouvementée pitié passagère, prit madame de Fermonl entre ses bras, poussa du genou la porte pour entrer daus le cabiuct, et dit :
— Mademoiselle, pardon d’entrer pendant que vous êtes couchée, mais faut pourtant que je vous ramène votre mère... elle est évauouie... ça ne peut pas durer.
En voyaul cct homme outrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la malheureuse enfant sc cacha du mieux qu'elle put tous sa couverture.
Le revendeur assit madame de Fermonl sur la chaise à. côté du Ut de sangle, et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayaui brisé la serrure.
Une henre après celle dernière secousse, la violente maladie qui depuis longtemps couvait et menaçait madame de Fermonl avait éclaté.
En proie à une fièvre ai dente, à un délire affreux, la malheureuse femme était couchée dans le lit de sa fille, éperdue, épouvantée, qui, seule, presque aussi malade que sa mère, n’avait ni argent ni ressources, et craignait à chaque instant de voir entier le bandit qui logeait sur le même palier.