‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 99 sur 174 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La rue de ChaiUol.

Nous précéderons de quelques heures M. Badinot, qui. du passage de la Brasserie, se rendait en hâte chez le vicomte de Saint-Rcmy.

Ce dernier, nous l’avons dit, demeurait rue de Chailtot, et occupait .seul une charmante petite maison, bâtie entre c* ur et jardin, dans ce quartier solitaire, quoique très-voisin des Champs Elysée*, la promenade la plus à la mode de Paris.

Il est inutile de nombrer les avantages que M. île Saint-Rcmy, spécialement homme à bonnes fortunes, relirait de la position d'une demeure si savamment choisie. Disons seulement qu’une femme pouvait entrer très-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument déserte, communiquant de la rue Marbcuf à la rue de Chaillot.

Enfin, par un miraculeux hasard, l’un des plus beaux établissements d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage écarté, une sortie pen fréquentée; les mystérieuses virilenscs de M . de Saint-Remy, en cas de surprise on de rencontre imprévue, étaient donc armées d’un prétexte parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle fatale.

Elles afbicnt (pouvaient-elles dire) choisir des (leurs rares chez un célèbre jardinier-fleuriste renommé par la beauté de ses serres chaudes.

Ces belles visiteuses n'auraient d’ailleurs menti qu'à demi : le vicomte, largement doué de tous les goût; d'un luxe distingué, avait une charmante serre chaude qui s’étendait en p .rtie le long de la ruelle dont nous avons parié; la petite porte dérobée donnait dans ce délicieux jardin d'hiver, qui aboutissait à un boudoir (qu'on nous pardonne cette expression surannée) situé au rcz-dc-chanssec de la maison.

Il serait donc permis de dire vans métaphore qu'une femme qui passait ce seuil dangereux pour entrer chez M. de &iinl-Rcmy courût a perte par on sentier fleuri ; car, l’hiver surtout, cette élégante alleu était bordée de véritables buissons de fleura éclatantes et parfumée;.

Madame de Lucenay, jalouse comme une femme passionnée, avait exigé une clef de cette petite porte.

Si nous insistons quelque peu sur le caractère gé. éral de cette singulière habitation, c’est quelle reflétait, pour ainsi dire, une de ces existences dégradantes qui, de jour eu jour, deviennent heureusement plus rares, mais qu’il est bon de signaler comme une des bizarreries de l'époque; nous voulons parler de l'cxi.-tcucc de ces hommes qui soit aux femmes ce que les courtisanes sont aux hommes ; faute d'une expression plus particulière, nous appellerions ces gens-là des h ommcs co urbaines, si cela se pouvait dire.

L'intérieur de la maison de M. de Saint-Rcmy offrait, sous ce rapport, un aspect curieux, ou plutôt cette maison était séparée ca deux zones très-distinctes :

Le rt z de- chaussée, où il recevait les femmes ,

Le premier étage, oit il recevait ses compagnons de jeu, de table, de chasse, ce qu’on appelle eufin des amis..

Ainsi, au rez-d< -chaulée se trouvait une chambre à coucher qui n’était qu’or, glace , fleurs, salin cl dentelles, un petit salon de musique où Fou voyait une Larcc et un piano (M. de Saint-Remy était excellent musici. u), un cabinet (le tableaux et de curiosités, le boudoir communiquant à la serre chaude ; une salle à manger pour deux per oom s, servie et desservie par uu tour ; une salle do bain, modèle achevé du luxe

et du raffinement oriental, et tout auprès one petite bibliothèque en partie formée d’après le catalogue de celle que La Mcttric avait colligée pour le grand Frédéric.

II est inutile de dire que foutes ers pièces, meublées avec un goût exquis, avec une recherche véritablement Kirdauapale-que, avaient pour ornement des Watteau peu connus, des Boucher inédits, des groupes de biscuit ou de terre euiie de Clodlon, cl. sur des socles de jaspe ou <fc brèche antique, quelques précieuses coptes de* plus jolis groupes du Musée, eu marbre blanc. Joigiit z à cela, l’été, pour perspective, les vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombre de fleurs, peuplé d'ièc iut, arrosé a un petit ruisseau d’eau vive, qui, avant de se répandre sur la fraîche pelouse, tombe du haut d une roche noire et agrete, y bride comme nu pli de gare d’argent, et se fond en lame nacrée dans un basait) limpide où de beaux cygnes blancs se jouent avec grtee.

Et quand venait la nuit tiède et vereine, que d'ombre, que de parfum,

c de silence dans les bosquets odorants dont I épais feuillage servait <1 its aux sofas rustiques faits de j ►tirs et de nntics indienne*. !

Fendant l'hiver, au contraire, excepté la porte de glace qui s'ouvrait «ur la serre chaude, tout était bien clos : la soie transparent*- des stores, le réseau de dentelle des rideaux, rendaient le jour plus mystérieux encore ; sur tous les meubles, des ma- es de végétaux exotiques semblaient jaillir de grandes coupes étincelantes d’or et d émail.

Dans cette retraite silène ions**, remplie de fleurs odorantes, de tableaux voluptueux, ou aspirait une sorte d'atmosphère amoureuse, enivrante, qui plongeait l'Ame et le* seos dans de brûlantes langueur* ..

Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait élevé à l’auiour autiqi e ou aux divinités utuü de la Crève, un homme, jeune et beau, élégant et divulgué, tour à tour spirituel ou tendre, romanesque ou libertin, tantôt moqueur et gai jusqu'à la folie, tantôt plein de charme et de gi àcc, exccBvut inusieicn, doué d'une de ces voix vibrantes, passionnées, que tes femmes ne peuvcul entendre ' hanter sans ressentir une Unprodou profonde... presque physique, enfin un homme amoureux surtout... amoureux toujours... tel était le vicomte.

A Athènes il eût été s.ms doute admiré, cx.ilté, dciiié à l'ég.d d'Alcibiade ; de uns jours, et a l'époque dont nous pat Ions le vicomte 11 'était plus qu'ou ignoble faussaire, qu un mi-érable escroc. .

Le premier étage de Li maison de M. de Saint Ikmy avait au contraire un aspnt tout viril.

C’est là qu’l recevait ses nombreux amis, tous d’ailkurs de la meilleure compagnie.

Là, ricu de coquet, rien d'efféminé : un ami -iiblenient simple et sévère, pour oriK-.noiis de belles arnns., des portraits de chevaux de cour: «*, qui avaient gagné au vicomte bon nombre de magnifiques vase* d’or et d'argent poses sur les meuble*; h tabagie et le salon de jeu avoisinaient uue joyeuse s.iüe à msn? r, où huit personnes (nombre île convive» strictement limité lorsqu il s'agit d'un dîner «n on/ j avaient bien des fois appré> i>- l'exc» lleuce du cuisinier cl le non motus excellent mérite de la cave du vicomte, avant do tenir contre lui quebiirc nerveuse partie de wbi.4c de cinq à six coûts louis, ou d'agiter bruyamment les cornets d'un crep* infernal.

Cet- deux nuances assez, tram liées de riiabitatiou de M. de Saint-Rémy expo-ées, le lecteur voudra bien nous suivre dans des régions plus intimes, entrer dans la cour des remises et mouler le petit escalier qui conduisait an ires-eonfortihle a p partout ut d Edwards Patlersou, chef décurie de M. de Saint-llemy.

Cet illustre catcbman avait invité à déjeuner >1. Boyer, valet de chambi • — . le confiance du vicomte. Une très-jolie servante anglaise s'ôtant retirée apres avoir apporté b th> iere d’argent, no* deux personnages restèrent seul*.

frilward* était Agé de quarante ans environ; jamais plus habile et plus gros cm ber ne fil gémir son siéae tous une rotondité plus imposante, n’encadra dans sa perruque blanche une ligure plus rubicoude, et ne léuiiit plus élégamment dans sa main gaui hejes quadruples guides d'un fiiur-in-han* ; aussi (in connaisseur eu chevaux que Tatcrsail de L> udres, avant été dans sa jeunesse aussi hou entraioeur que le vieux et célébré Chiliney, le vicomte avait trouvé dans Edwards, chose rare, un excellent cocher et un homme très-capable de diriger f entrainement de quelques chevaux de course qu il av.ut eus pour tenir des paris.

Edwards, lorsqu il n'étalait pas sa somptueuse livrée britoe et argent sur la housse bb-onnéc de son siège, ressemblait fort A im honnête fermier anglais c’est sous celle dernière apparence que nous le présenterons au lecteur, en ajoutant toutefois que, sous ctlle face large et colorée, on devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon.

M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, était un grand homme mince, A cheveux gr» et plat9, au front chauve, au regard tin, à b physionomie froide, discrète et réservée; il s'exprimait eu termas choisi*, avait des manières polies, aisées, quelque peu de lettres, de* opinions politiques conservatrices, et pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor d'amateur* ; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une prise de tabac daus one tabatière d'or rehaussée de perles fines... apres quoi il se- * rouait négligemment du revers de sa main, aussi soignée que celle de son maître, les pli* d* ta chemise de fine toile de Hollande.

— Save*- vous, mon cher Edwards, dît Boyer, que votre servante Betty fait une petite cuisine bourgeoise fort supportable?

— Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, nui parlait parfaitement français, et je remmènerai avec mol dans mon etablissement, si toutefois je me décide à le prendre; et à ce propos, puisque nous voici seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez très-bien?

— Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac. Cela s'apprend si naturqltement... quand on s’occupe de celles des autres.

«— J'ai donc un conseil très-important à vous demander ; c’est pour cria que je vous avais prié de venir prendre nue tasse de thé avec moi.

— Tout à votre service, mon cher Edwards.

— Vous savez qu’en dehors dos chevaux de course, j’avais un forfait avec M. le vicomte, pour l'entretien complet de son écurie, bêtes « gens, c'e^i-à-dirc huit chevaux et cinq ou six grooua et boys, à raison de 24,000 francs par an, mes gages compris.

— C'était raisonnable.

— Pendant quatre ans, H. le vicomte m’a exactement payé; mais, vers le milieu de l'an passé, il m’a dit : r Edwards, je vous dois environ 24,000 francs. Combien estimez -vous, au plus bas prix, mes chevaux et me* voitures? — Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne peuvent pas être vendus moins de 3,000 francs chaque, I'uq dans l’autre, et encore c’e*t donné fet c'en vrai, Boyer; car b paire de chevaux de phaëlofi a été payée 500 guinéus), ça fera donc 24.000 francs pour les chevaux, Quant aux voitures, il yen a quatre, mettons 12.000 francs, ce qui, joint aux 21,000 fraies des chevaux, fait 36,004) francs. — Eh bien! a repris M. le vicomte, achctez-moi le tout à ce prix-là, i condition que pour les 12.000 francs que vous me redevrez, vos avances remboursée, vous entretiendrez et laisserez à ma disposition chevaux, gens et voitures pendant six mois,

— Et vous avez sagement accepté le marché, Edwards? C’était une a flà ire d'or.

— Sans doute: dans quinze jours les six mois seront écoulés, je rcuîre dans b propriété des chevaux et des voitures.

— Bien de plus simple. L'acte a été rédigé par M. Badinot, l’homme d 'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils?

— Que dois-je faire? vendre les chevaux et les voitures par cause de départ de M. le vicomte, et tout se vendra très-bien, car il est connu pour le premier amateur de Paris ; ou dois-je m'établir marchand de chevaux, avec mon écurie, qui ferait un joli commencement ? (Joe me conciliez -vous ?

— Je vous conseille de faire ce que je ferai mol-méine.

— Comment? v

— Je me trouve* dans b même position que vous.

— Vous?

— M. le vicomte déteste les détails; quand je suis entré Ici, l'avais d’économies cl <b patrimoine uue soixantaine de mille francs, j’ai fait les dépenses de b maison comme vous celles de l’écurie, et tous les ans M. le vicomte m'a payé sans examen ; à peu près à la même époqiR que vous, je me suis trouvé à découvert, pour moi; d’uue vingtaine de mille lianes, et, pour les fburnhfcei.rs, d'une soixantaine; alors M. le vicomte m'a proposé comme A vous, pour me rembourser, de me vendre le ■oM Me r de cette maison, y compris l'argenterie, qui e-t trèo (Mllq de üès-bon* tableaux, etc.; le tout a été estimé, au plus bas prix, 410.000 francs. Il y avait 80,000 francs à payer, restait 60.000 francs que je devais affecter, jusqu'à leur entier épuisement, aux dépenses de la bible, aux gages des gens, etc., et ma à autre chose : c était une condition du marché.

— Parce que sur ces dépenses vous gagniez encore.

— Nécessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs nue je ne payerai qu’apre* b vente, dit Boyer en aspirant une forte prise «le tabac, de s«»rtc qu'à b lin «le ce mois-ci...

Le mobilier est à vous comme les « bevaux et les voilures sont à moi.

— Evidemment M. le vicomte a gagné à ceb de vivre pendant les derniers temps comme il aime à vivre... en grand seigneur, et ceci à U barbe «le ses créanciers: car mobilier, argenterie, chevaux, voilures, tout avait été payé comptant à sa majorité, et était devenu notre propriété à vous et ‘à moi.

— Ainsi M le vicomte se sera ruiné?...

— En cinq ans...

— Et M. le vicomte avait hérité?,..

— D'un p; livre petit million comptant, dit assez «lédalgnensement M. Royer en prenant une prise de tabac, ajoutez à ce million 200.000 francs de dettes environ, c’est passable... C'était donc pour vous dire, mon cher Edwards, que j’avais «m l'intention de louer cette maison admirabfrment meublée, comme elle l'est, A des Anglais, linge, cristaux, porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes auraient payé cela fort cher.

— Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas ?

— Oui, mais les non-valeurs ! c‘e«l chanceux ; je me décide donc 1 vendre le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cité comme connaisseur en meubles précieux, en objets d'art, que ce qui sortira de 1 chez lai aura toujours une double valeur: de la sorte, je réaliserai une somme ronde. Faites comme mol, Edwards, réalisez, réalisez, et n'aventurez pas vos gains dans de* spéculation*; vous, premier cocher de

M. le vkomlc de Saint-Rcmy* c'est à qui voudra vous avoir : ou m'a I juMcimut parie hier d'un uiiucur émanc'qé, un cou.»in de madame U duchesse de Loecnjfi le jeuue duc de Monlbrison, qui arrive d'Ilalie ] avec son précepteur, ,q qui moulé sa maison. Deux cuit cinquante I bonnes mille livres de rentes eu terre, mon cher Edward-, deux cent , dnquaute mille livres «le rentes... Kl avec cela eutrant daus la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la confiance, tous les enivrements de la dépense, prodigue comine un prince... Je connais l'intendant, je puis vous «lire cela en coutidcncc : il m'a déjà presque agréé comme premier valet de chnnibre : il me. protège, le niJls !

EiM. Boyer leva les épaules en aspirant violemment sa prise de Ubac.

*- Vous espérez le débusquer?

— Paridcu ! c'est uu imbécile ou un impertinent. Il me met là, comme si je frétais pas à craindre pour lui! Avant deux mon je serai à sa place.

— Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres I reprit Edwards en ré fléchi-, saut, et jeune homme, c’est une bonne maison...

— Je vous dis qu’il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous à mon protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez là, c’est une fortune qui a des racines et à laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n’est pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de neige : mi rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout de suite que je lie serais ici qu'un ciseau de passage : c’est dommage ; car uotre maison nous faisait honneur, et jusqu’au dernier moment je servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui est due.

— Ma lui, mon cher Royer, je vous remercie cl j’accepte votre proposition : mais, j'y songe, si je proposais à ce jeune duc l'écurie de M. le vicomte! Elle est toute prête, elle est comme et admirée de tout Paris.

— C’est juste, vous pouvez faire là une affaire d’or.

— Mais vous-même, pourquoi uc pas lui proposer celte maison si admiruhhiiieut montée en tout? que trouverait-il de mieux?

— Pardieu, Edwards, vous êtes un homme d’esjirit, ça ne m’élOQM as, mais vous me. donnez là une excellente Idée ; 3 faut nous adresser

al. le vicomte, il est si bon maître qu'il ne refusera pas de parler pour

nous au jeuue Une ; il lui dira que, partant pour la légation de Gérolstein, où il est attaché, il veut se défaire de tout son établissement. Voyons, 160,000 francs pour la maison toute meublée. 20,000 francs pour 1 argenterie cl les tableaux, 50,000 francs pour l'écurie cl les voilures, ça fait *230,000 francs; c’esi une affaire excellente pour un jeune homme qui veut se mouler de tuut il dépenserait trois fois cette somme avant de réunir quelque chose d’aussi conijdétcuient élégant et choisi que IYn»eiidih: de cet établissement. Car, il f ut l’avouer, Edwards, il n’y en a pas un second comme àl. le vicomte pour entendre la vie.

— Et les chevaux !

— Et la bonne chère) Godcfroi, son cui inier, sort d’ici ceut fols Beülenr qu il n’y est entre ; M. le vicomte lui a donué d’excciicuis conseils, l'a énormément raffiné.

— Par la-dessus ou dit que M. le vicomte est si beau joueur!

— Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indifférence qu'il ne perd... Et pouriaut je n'ai jamais vu perdre plus galamment.

— El les femmes! Boyer, les femmes!! Ah! vous pourriez en dire long là-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du rez-dechaussée.. .

— J'ai mes secrets comme vous avez les vôtres, mon cher

— Le* mi^ns ?

— Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vou* pas aussi vos confidences? Je ne veux pas attaquer la probité des jockeys de vos adversaires... Mais enliu certains bruits...

— Silence, mon cher Boyer : un gentleman ne compromet pas plus la réputation d'un jockey adversaire qui a eu ta faiblesse de l'écouter...

— Qu'un galant homme ne compromet la réputation d une femme qui a eu des bontés pour lui ; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutôt le* secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards.

— Ah ça... qu'est-ce qu'il va faite m dnteuant ?

— Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh ! je ne suis pas embarrassé de M. le vicomte; il est de ecs personnages qui retombent toujours sur leurs jambes, comme on dit...

— Et il u'a plus aucun héritage à attendre ?

— Aucun, car«ou pere a tout juste une petite aisance.

— Soo père ?

— Certainement...

— Le pere de M. le vicomte n’est pas mort?...

— Il ne l'était pas, du moins, il y a cinq ou six mois ; M. le vicomte . lui a écrit pour certains papiers de famille...

— Mais on ne le voit jamais ici?

— Par une bonne raison : depuis une quinzaine d’années 9 habile en province, à Angers.

— Mais M. le vicomte ne va pas le visiter?

— Son père?

— Oui.

— Jamais... jamais... ali ! bien oui !

— Ils soûl donc brouillés?

— Ce que je vais vous dire n'est pas un se» Kt, car je le tiens de l’ancien homme de confiance de il. le prince de Noirniout.

— Le père de madaïuc de Lucenay ? dit Edwards avec uu regard malin et significatif dont il. Boyer, fidele à ses habitude.-, de réserve* ei de discrétion, u'eut jus Pair de comprendre la signification ; il reprit doue froidement :

— Madame la duchesse de Luccuay est en effet fille de M. le prince deNoirmout: le pere de M. le vicomte était iuliuM-mciil lié avec le prince ; madame la duchesse était alors toute jeune personne, et M. de fsaiiil-Remy père, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familièrement que si eliu eût été sa tille. Je tiens ce» détails de Simon, l h. amm- de confiance du prince; je puis parler saus senq uk-s, car l'aventure que je vais vous raconter a été dan» le temps la fable de tout Paris. Malgré >es soixante ans, le itère de M. le vicomte e»t uu homme d’un caractère Je 1er, d'un courage de lion, d'uuc probité que je me permettrai d'appeler fabuleuse; il ne possédait presque rien, et avait épousé par amour U mère de M. le vicomte, jeuue persdhuc as>ez riche, qui possédait le million à la foute duquel nous venons d’avoir I houueur d assister.

Et M. Boyer s im Hua.

Edwards l imita

— l.e mariage fut très-heureux iu -qu'au moment où le père de M. le vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient évidemment que, pendant une de scs absences, trois on qua're ans après sou mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain comte polonais.

— Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j’étais chez M. le marquis de Scnneval, madame la marquise... une enragée...

M. Royer interrompit son compagnon.

— Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes familles avant de parier ; sans cela, vous vous réservez de cruels mécompte».

— Comment?

— Madame la marquise de Scniicval est la sœur de M. le duc de Monlbrison, où vous uésirez entrer...

— Ah ! diable !

— Jugez de l'effet, si vous aviez été parler d’elle en des termes pareils devant des eu vieux ou des délateurs : vous ne seriez pas resté vingt-quatre heures dans la maison.

— C'est juste, Boyer... je lâcherai de connaître les ai liane*'*...

— Je reprends..." Le père de M. le vicomte découvrit donc, âpre* douze ou quinze ans d'un mariage jusque-là fort heureux, qu il avait à se plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le vicomte était lié neuf mois apres que sou père... ou plutôt que M. le comte de Saint -Rein y. était revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne pouvait pas être certain* malgré de grandes ; réhabilité», que M. le vicomte fût le fruit de I adultéré. Néanmoins, M. le comte se sépara à l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher à uu sou de ia fortune qu'elle lui avait apportée, et se relira en province avec euriron 80,000 francs qu’il possédait ; mais vous allez voir la raoruuc de ce caractère diabolique. Quoique l'outrage datât de quiuze ans lorsqu'il le découvrit, et qu'il dût y avoir prescription, le père de II. le vicomte, accompagné de M. de F< rmonl. un de ses parent», se tuit aux trousses du Polonais sédoelt ur, cl I atteignit à V iuise, après l'avoir cherché pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de I Europe.

— Quel obstiné!...

— fine rancune de démon, vous dis-je, mon cher Edwards... A Vcuise eut lieu un duel lerritde, «tins lequel le Polonais fut tué. Tout s’était passé loyalement ; mais le pere de M. le vicomte montra, dit on, une joie si féroce de voir le Polonais blessé mortellement, que son parent, M. de Fermant fut obligé de l'arracher uuiieu du combat... le comte voûtant voir, di&dt-il, « xpirer sou cuuciui sous ses yeux.

— Quel homme 1 quel homme !

— Le comte, Ini. revint à Paris, alla chez sa femme, lui annonça qu'il venait de tuer le Polonais, et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni elle ui son fils, et d s'est retiré à Angers; c'est là qu'il vit. dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses Ht MX H) francs, bien écornés par ses course» après le Polonais, comme vous pensez. A Angers il ne voit personne, si ce n 'est la femme et la tille de son parent, M. de Ferment, qui est mort depuis quelques années. Du reste, celte famille a du malheur, car le frère de madame de Fcrmout s'est brûlé dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois.

— El la mère de M. le vicomte?

— Il l’a perdue il y a longtemps. L’est pour cela que M. le vicomte, à sa majorité, a joui de La fortune de sa mère... Vous voyez donc bien, mon cher Edwards, qu'en lait d'héritage, M. le vicomte n’a rien ou presque ri' n a attendre de sou père...

— Qui, du reste, doit le délester.

Il n'a jamais voulu le voir, depuis la découverte en question, persuadé sans doute qu’il est UU do Polonais.

L’enlrethn des deux personnages fui interrompu par un valet de pied géant, soigneusement poudré quoiqu'il fut à peine onze heures.

— - Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonné deux fois dit le géant.

Boyer parut désolé d’avoir manqué à son service, se leva precipiUm-

monde me l’enlèvera pour la gAler à son tour. Excellent père ! quel ami j’ai perdu'... Uuc larme brilla dans les beaux yeux de madame de Lucenay ; puis, tendant la main à M. de Saint-Rcmy, elle lui dit d une voix énjue : Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir ; vous éveillez des souvenirs si précieux, si chers à mon coeur!...

Le comte, quoiqu'il connût dès longtemps ce caractère original et délibéré, restait confondu de l'aisance avec laquelle Üotilde acceptait cette position si délicate : rencontrer chez sou amant le père de son amant !

— Si vous êtes à Paris depuis longtemps, reprit madame de Lucenay, il est mal 4 vous de u'étre pas venu me voir plus tôt ; nous aurions tant causé du passé... car savez-vous que je commence à atteindre l'Age où il y a un charme extrême A dire à ue vieux amis : Vous souvenez-vous?

Certes, la duchesse n'eût pas parlé avec un plus tranquille nonchaloir si die eût reçu une visite du malin à l' hôtel de Lucenay.

M. de Saint-Rerny ne put s'empêcher de lui dire sévèrement :

— An lieu de parler du passé, il serait plus A propos de parier du présent... mon Ois peut rentrer d'un moment A l'autre, et...

— Non, dit Clolitde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte de la serre, et on annonce toujours son arrivée par un coup de timbre lorsqu’il rentre par La porte cochère ; A ce bruit je disparaîtrai aussi mystérieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout A votre joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer... depuis si longtemps vous l'abandonniez !... Tenez, c'est moi qui aurais des reproches A vous Caire.

— A moi?.., A moi?...

— Certainement... Quel guide, qnel appui a-t-il eu en entrant dans le monde? et pour mille choses positives les conseils d'un père sont indispensables... Aussi, aussi franchement, il est très-mal à vous de...

Ici madame de Lucenay, cédant à b bizarrerie de son caractère, ne put s'empêcher de s’interrompre en riant comme une folle, et de dire au comte :

# — Avouez que la position est au moins singulière, et qu'il est trèspiquant que ce soit moi qui vous sermonne -

— Ceb est étrange, en effet ; mais je ne mérite ni vos sermons ni vos louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'csl pa> pour mou fils... A sou Age, il n'a pas ou il n’a plus besoin de mes conseils.

— Que voulez-vous dire?

— Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Parii en horreur, dit le comte avec uue expression péuiblc cl contrainte. Il a donc fallu des circonstances de la dernière Importance pour m'obliger à quitter Angers, et surtout à venir ici... i! as celte maison... Mais j’ai dû braver mes répugnances et recourir à toutes les personnes qui pouvaieut m’aider ou me renseigner A propos de recherches d’un grand intérêt pour moi.

— Oh ! alors, dit madame de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux, je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous être utile A quelque chose. Est-il besoin de sollicita lions? M. de Lucenay doit avoir un certain crédit, car les jours où je vais dîner chez ma grand'lantc de Montbrison, il donne A manger chez moi A des députés; on ne fait pas ça saus motifs : cet inrouvéuient doit être racheté par quelque avantage probablement... comme qui dirait une certaine influeucc sur des gens qui en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous pouvons vous servir, regardez-nous comine à vous. Il y a encore mon jeune cousin , le petit due de Montbrison, qui, pair lui -même, est lié avec toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je vous l'oITrc. Eu uu mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je puis me dire amie vaillante et dévouée!

— Je le sais... et je lie refuse pas votre appui... quoique pourtant...

— Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en gens du monde : que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je suppose, A l'affaire qui vous intéresse, et qui maintenant m intéresse extrêmement, puisqu’elle est vôtre. Causons donc de cela, et lrès-A fond... je l'exige...

Ce disant. Ta duchesse s'approcha de la cheminée, s'y appuya, et avança vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment, était glacé.

Avec un tact parfait, madame de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus parler du vicomte et d’entretenir M. de Sainl-Remy d‘un sujet auquel ce dernier attachait beaucoup d’importance...

La conduite de Llolildc eût été differente en présence de la mère de Florestan ; c’est avec bonheur, avec fierté , qu’elle lui eût longuement avoué combien il lui était cher.

Maigri: son rigorisme et sou Apreté, M . de Saint-Rcmy subit l'influence de b grâce cavalière et cordiale de cette femme qu’il avait vue et aimée tout enfant , et il oublia presque qu’il parlait A la maîtresse de son fils.

Comment, d'ailleurs, résister A la contagion de l'exemple , lorsque le héros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas même se douter ou vouloir se douter de la diflkuilé de b circonstance oû U se trouve ?

— Vous ignorez peut-être, Clotildc, dit le comte, que depuis trèslongiemps j’nabilc Angers?

— Non, je le savais.

— Malgré l’c.-pècc d'isolement qne je recherchais, Tarais choisi celte ville, parce oue b habitait un de mes pareuls, M. de Fermonl, qui, ton

de l'affreux malheur qui m’a frappé, s’est conduit pour moi comme un ; frère. Apres m'avoir accompagne dans toutes les vlUes de l'Europe oû j'espérais rencontrer... un homme que je voulais tuer, U m’avait servi de témoin lors d’un duel...

— Oui, un duel terrible; mon père m'a tout dit autrefois, reprit tristement madame de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce dud... et aussi la cause qui l’a amcué...

— J’ai voulu lui bisser respecter sa mère, répondit le comte en étouffant un soupir... il coutioua ;

— Au bout de quelques années, M. de Fermonl mourut A Auger ., dans mes bras, bissant une fille et une femme que, malgré ma misanthropie, j’avais été obligé d'aimer, parce qu’il n’y avait rien au monde de plus pur, de plus noble que ces deux excellentes créatures. Je vivais seul u.ms un faubourg éloigne de la ville ; mais, quand mes accès de noire tristesse me laissaient quelque rclAcbe , j'allais chez madame de Fermonl parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme tic son vivant, je venais me retremper, me calmer dans celle douce intimité, où j’avais désormais concentré toutes mes affections. Le frère de madame de Fermonl habitait Paris ; il se chargea de toutes les affaires de sa soeur lors de b mort de son mari, et plaça chez uu notaire cent mille ccus environ, qui composaient toute la fortune de b veuve. Au bout de quelque temps, uu nouveau cl affreux malheur frappa madame de Fcrmoul : son frère, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa première douleur calmée, elle partit

F our Paris, afin de mettre ordre A ses affaires. Au bout de quelque temps, appris que l’on vendait par son ordre le modeste mobilier de la maison qu’elle louait A Angers, et que celte somme avait été employée A payer quelques dettes bissées par elle. Inquiet de cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette malheureuse femme cl sa fille sc trouvaient dans b détresse, victimes sans doute d’une banqueroute. Si madame de Fermonl pouvait, dans une extrémité preille, compter sur quelqu’un, c'était sur moi... pourtant je ne reçus d’elle aucune nouvelle. Ce tut surtout en perdant celte intimité si douce que j’en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous figurer mes souffrances, mes inquiétudes depuis le départ de madame de Fermout et de sa fille... Leur père, leur mari était pour moi un frère... U me fallait donc absolument le» retrouver, savoir pourquoi dans leur ruine elles ne s'adressaient pas A moi, tout pauvre que j'élais; Je partis pour venir ici, laissaut A Angers mie personne qui, si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en instruire.

— Eh bien?

— Hier encore j’ai reçu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. Eu arrivant A Paris j’ai commencé mes recherches.., je suis allé d'abord A l'ancien domicile du frère de madame de Fermonl. LA on m'a dit qu elle demeurait sur le quai du canal Saint-Martin.

— El cette adresse?

— Avait été la sienne, mais on ignorait son nouveau logement. Malheureusement, jusqu'A présent mes recherches ont été inutiles. Après mille vaiues tentatives, avant de désespérer tout A bit, je me suis décidé à venir ici : peut-être madame de Fermonl, qui, par un motif inexplicable, ne m'a demandé ni aide ni appui, aura eu recours à mon fils comme au fils dn meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier espoir est bien peu fondé... mais je ne veux rien avoir négligé pour retrouver celte pauvre femme et sa fille.

Depuis quelques minutes madame de Lucenay écoutait le comte avec un redoublement d’attention -, tout A coup elle ait ;

— En vérité, il serait bien singulier qu'il s’agit des mêmes personnes.!, auxquelles s’intéresse madame d HarviUe...

— Quelles personnes? demanda le comte.

— La veuve dont vous parlez est jeune encore, n’est-ce pas? sa figure est très-noble ?

— Sans doute; mais commeut savez-vous...

— Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus?

— Oui... oui...

— Et clic s'appelle Gairc ?

— Oh ! de grtee! dites, où sont-elles?

— Hébslje l'ignore...

— Vous 1 ignorez ?

— Voici ce qui est arrivé : Cne femme de ma société, madame d'IIarvilie, est venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont la fille sc nommait Claire , et dont le frère sc serait suicidé; madame d'Uarville s'adressait A moi, parce qu’elle avait vu ces mots : « Ecrire A madame de Lucenay, » tracés au bas d'un brouillon de lettre que cette malheureuse femme écrivait A une personne inconnue, dont elle réebmait l’appui.

— ’ Elle voulait vous écrire... A vous, et pourquoi?

— Je l'ignore... je ne la connais pas.

— Mais elle vont connaissait, elle! s'écria N. de Sainl-Remy, frappé d'une idée subite.

— Que dites-vous?

— Cent fois elle m'avait entendu parier de votre père, de vous, de votre géuéreux et excellent cœur. Dans son infortune, elle aura soogé A recourir à vous.

— En effet, cela peut s’expliquer ainsi.

LFS MYSTÈRES DR PARIS

— El madame d'Hanrifie comment avaiuelle eu ce brouillon de

lellre en sa possession?

— Je I gnore ; tout ce que je sa», c’est que, sans savoir encore où étaient réfugiées Celte pauvre mère et sa lillif, elle était , je crois, sur leurs traces.

— Alors je compte sur votis, Clotilde, pouf m’introduire auprès de madame d'ilarville ; il faut que je la voie aujourd'hui.

— Impossible ! Son mari vieut d'être victime d'un effroyable accident ; une arme qu’il ne croyait pas chargée est partie entre ses mains; il a été tué sur le COOJ>.

— Ah ' c’est horrible !

— 1.» marquise est aussitôt partie pour aller passer les premiers temps de son deuil chez son père, en Normandie.

— Clotilde, je vous en conjure, écrivcz-lui aujourd’hui, dcmandez-hif les renseignements qu’elle possrd* déjà; puLqu'cllc s'intéresse à ces pauvres femmes, dites-lui quelle n’aura pas de plus chaleureux auxiji *irc que moi ; mon seul désir est de retrouver b veuve de m >n ami et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possède. Maintenant c'est ma seule ta mille.

— Toujours le même, toujours généreux et dévoué ! Comptez sur moi, j’écrirai aujourd'hui meme à madame d’Har ville. Où adresserai-je ma réponse?

— A Asnières, poste restau te.

— Om-He bizarrerie ! pourquoi vous loger là, et pas à Paris?

— J’exècre Paris, à cause des souvenirs qu’il me rappelle,— -dit M. de Saiut-Rcmy d’un air sombre; — mon ancien médecin, le docteur Griffon i avec qui je suis resté en correspondance, possède nue petite maison de campagne sur le bord de la Seine, près d’Asnières; il ne l’babitc pas l'hiver, il me l'a proposée; c'était presque un faubourg de Pari- ; j- 1 pouvais, après m être livré à mes recherches, trouver là l'isolement qui me pliit... J’ai accepté.

— Je vous écrirai donc à Asuicrcs je puis d’ailleurs vous d nner déjà un renseignement qui pourra vous servir peut-être... et nue je dois à madsmedllinüle... La mine de madame de Ferinont a été causée par b friponnerie du uotaire chez qui était placée toute b fortune de votre parente... Ce notaire a nié le dépôt.

— Le misérable!..- Et il se nomme?

— M. Jacques Ferrand, — dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie de rire.

— Que vous ôtes étrange, Clotilde ! U n'y a rien que de sérieux, que de triste dans tout ceci, cl vous rie* ! — dit le comte surpris cl mécontent.

En effet, madame de Lnccnay, au souvenir d l'amoureuse déclaration du notaire, n’avait pu réprimer un mouvement d'hilarité.

— Pardon, mon ami, — reprit-elle; — c’est que ce notaire est un homme fort singulier... et Fou raconte d' lui de» choses fort ridicules... Nais, sérieusement, si sa répulatiou d honnête tomme n’est pas plus méritée que sa réputation de saint homme... (et je déclare celle-ci usurpée), c’est QO grand misérable !

— Et il demeure ?

— Rue du Sentier.

— Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui cotnridcrail alors assez avec certains soupçons...

— Quels soupçons?

— D après qu-lques renseignements pris sur la mort du frère de ma

f >auvrc amie, je serais presque tenté de croire que ce malheureux, au jeu de se suicider... a été victime d’un assassiuat.

— Grand Rien! Et qui touj ferait supposer?... •

— Plusieurs rai-ons qui seraient trop longues à vous dire ; je vous laisse... N oubliez pas les offres de service que vous m’avez laites en votre nom et en celui de M. de Lnccnay...

— Comment! vous partez... sans voir Florestan?

— Celle entrevue me serait trop pénible, vous devez le comprendre... Je la bravais dans le seul c-poir de trouver Id quelques renseignements sur madame de Fermoat, Voulant n’avoir au moins ries négligé pour la retrouver , maintenant, adieu...

— Ali ! vou> êtes impitoyable!

— Ne savez-vous pas?,..

— Je sais que votre (ils n’a jamais eu plus besoin de vos conseils... — Comment? N'est-il pas riche, heureux?...

— Oui, mais il ne connaît pas les hommes. Aveuglément prodigue, parce qu’il est confiant et généreux, en tout, partout et toujours trèsgrand icignciir, je crains qu'on n’abuse de sa bonté. Si vous saviez ce qu’il y a de noblesse dans ce cœur! Je n’ai jamais osé le sermonner au sujet de sef dépense* et de son désordre, d abord parce que je suis au moins aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons ; mais vous, »u contraire, vous pourriez...

M.id.ifoe de Locenay n’acheva pas.

Tout à coup on entendit la voit de Florestan de Sa’mt-Beiuy.

Il entra précipitamment dans le cabinet voisin du salon ; après en avoir brusquement Icrmé la porte, il dit d’une voix altérée à quelqu'un qui l’accompagnait :

— Mais c est impossible'...

— Je vous répété. — répondit la voix claire et perçante de M. Badinot, — je vous répète que, sans cela, avant quatre heures vous serez

arrêté... Car s'il n’a pas l'argent tantôt, notre homme va déposer sa plainte au parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un faux comme celui-là : les galères, mon pauvre vicomte 1...

CUAP1TRB VIII.

L'eatretkn.

fl est impossible de peindre le regard qu'échangèrent madame de Lucenay et le père de Florestan eu entendant ces terribles paroles : // y va pour t tu... des galères ! — Le comte devint livide; il s'appuya au dossier d'un fauteuil, ses genoux se dérobaient sous lui.

Son nom vénérable et respecte... son nom déshonoré par un homme qu'il accusait d'être le fruit de l'adultcic !

Ce premier abattement passé, les traits courroucés du vieillard, un geste menaçant qn'R fit en s’avançant vers le cabinet, révélèrent une résolution si effrayante, que madame de Luccuay lui saisit la main. l'arrêta, et lui dit à voix basse, avec l acceut de la plu» profonde conviction :

— Il est innocent... je vous le jure !... Ecoutez en silence...

Le comte s'arrêta. Il vouhii croire à ce que lui disait b duchesse.

Celle-ci était en effet persuadée de b loyauté de Florestan.

Four obtenir de nouveaux sacrifices dé celte femme si aveuglément généreuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre à l’abri d'une prise du corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait affirmé à madame de Locenay que, dupe d’un misérable dont il avait reçu en payement une traite famé, il risquait d’être regardé comme complice du faussaire, ayant lui-même mis ccttc truite eu circulation.

.Madame de Locenay savait le vicomte imprudent, prodigue, désordonné; mais jamais elL* ne I aurait un momciit supposé capable, nou pas d une bassesse ou d’une iufamic, mais seulement de b plu» légère Indélicatesse.

Eu lui prêtant par deux fois des sommes considérables dans des circonstances très-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service d’ami, le vicomte n'acccplaul jamais ces avances qu’à la condition expresse de h s rcmbouiser ; car on lui devait, disait-il, plus du double de ces sommes.

Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs madame de Lncenay, cédant à l'impulsion de sa bonté naturelle, n'avait sougé qaà être allie à Florestan, et uullemeut à s'assurer s'il pouvait s'acquitter envers elle. Il l'affirmait, elle u'eti doutait pas; tût-il accepté sans cela des prêts aussi Importants? Eu répudiant de l'honneur de Flore»lao, eo suppliant le vieux comte d’écouter la conversation de sou fils, la duchesse pensait qu'il allait être question de l'abus de confiance dont fc vicomte se prétendait victime, et qu'il serait ainsi complètement innocenté aux yeux de sou père.

— Encore une fois, reprit Florestan d’une voix altérée, ce Petit-Jean est uu infâme; il m'avait assuré n'avoir pas d’autres traites que telles que j’ai retirées de scs mains hier et il y a trois jours... Je croyais cofle-ci en circulation, elle n’clait payable que dans trois moi» à Loudres, chez Adams et Compagnie.

— Oui, oui, dit 1a voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vi comte, que vous aviez adroitement combiné votre affaire; vos faux ne devaient être découverts que lorsque vous seriez déjà loin... Mais vous avez voulu attraper plus fin que vous.

— Eli ! il est bien temps maintenant de me dire ccLi, malheureux que vous êtes... s’écria Florestan furieux: n’cst-ce pas vous qui m’avez mis en rapport avec celui qui m’a négocié ces traites!

— Voyons, mon cher aristocrate, répondit froidement Badinot, du calme!,.. Vous contrefaites habilement les signatures de commerce; c’est à merveille, mais ce n’est pas une raison pour traiter vos ami» avec une bmiliariié désagréable. Si vous vous emportez encore... je vous bisse, arrangez-vous comme vous voudrez.,.

— Et croyez-vous qu’on puisse conserver son sang-froid dans une position pareille?... Si ce que vous me dites est vrai, si cette plainte doit être déjmsée aujourd’hui au parquet du procureur du roi, je suis perdu...

— C'est justement ce que je vous dis, à moins que.. . vous n’ayez encore recours à votre charmante Providence aux yeux bleus... ■

— C’est impossible.

— Alors, résignez-vous. C’est dommage, c’était la dernière traite.... et pour vingt-cinq mauvais mille francs... aller prendre l’air du Midi à Toulon... C est maladroit, c’est absurde, c’est bête! comment un babik homme comme vous peut-il se laisser acculer ainsi ?

— Mon Dieu, que (aire ? que faire?... rien de ce qui est Ici ne m’appartient plus, je n’ai pas vingt louis à moi.

— Vos amis ?

— Eh! je dots à tous ceux qui pourraient me prêter; me croyezvous assez sol pour avoir attendu jusqu'à aujourd’hui pour m’adressa à eux?

— C’est vrai ; pardon... tenez, causons tranquillement, c’est ic oeu-

leur moyen d'arriver à une solution raisonnable Tout à l'heure je voulais vous expliquer comment vous vous étiez attaqué à plus flu que vous. Vous ne m'avez pas écoulé

— Allons, parlez, si cela peut être bon à quelque chose.

— Récapitulons : vous m'avez dit, il y a deux mois : « J’ai pour cent treize mille francs de traite* sur diflercntcs muUons de banque à longues échéances . mon cher Badinot, trouvez moyeu de me les négocier... B

— Eh bieu'.... ensuite?...

— Attendes... je VMS ai demandé à voir ces valeurs ... Uu certain je ne sais quoi m'a dit que ces traites étaient faussus, quoique parfaitement imitées* Je ne vous soupçonnais pas, jl est vrai, uu laieut calligraphique aussi avancé; mais, m'occupant du soin de votre fortune depuis qoe vous n’aviez plus de fortuue, je vous savais comptoir utent ruiné. J'avais fait passer l’acte par lequel vos chevaux, vos voitures, le mobilier decct hôtel, appartenaient à Boyer et à Edwards... 11 n otait donc pas indiscret à moi de m'étonner de vou? voir possesseur de valeurs de commerce si considérables, hein?

— FuitC'-moi grâce de vos ét •nucmeiits, arrivons au fait.

— M’y voici... J’ai as^cz d’expérience ou de timidité. . pour ne pas me soucier de me mêler directement d'affaires de celte sorte ; je vous adressai doue à un tiers qui, uon moins clairvoyant que mol, soupçonna le mauvais tour que vous vouliez lui jouer.

— C est impossible, il n'aurait pas escompté ces valeurs s’il les avait crues fausses.

— Combien vous a-t-il donné d'argent comptaut, pour ces 115,000 francs?

— Vingt -cinq milk* fiaucs comptant, et le reste eu créances à recouvrer..

— Et qn’avez-vous retiré de ces créances?...

— - Rien, vous le savez Lien elles étaient illusoires... mais il aventurait toujours 25, 1 00 francs.

— Que vous êtes jeune, mon cher vicomte! Avant à recevoir de vous ma commission de cent louis si l'affaire sc faisait, je m'étais bieu guàié de dire au tiers l'étal rét-l de vos affaires... Il vous croyait encore à votre aise, et jl vous savait surtout 1res- adoré d'une gvamlr dame pui.-sammeut riche qui ne VOUS bisserait jamais dans rembarras ; il était donc à peu près sûr d • rentrer au moins dans scs fond , pur tramvclion ; il risquait sans demie de perdre, mais il risquait aussi de gagner beouc. u; , et son calcul était bon ; car, l'autie Jour, vous lui avez déjà compté bel et bieu 100,000 francs, pour retirer b fausse Irai c de 58,000 francs, et hier 30,001 > pour la s» coude... Four celle-ci, U s’eri conlcuté, il est vrai, du remboursement intégral. Comment vous êtesvous procuré ces 30,000 francs d'hier? que le diahle m'emporte si je le sais ! car vous êtes un homme unique.. .Vous voyez donc bien qu'eu fin de compte, si P. lit-Jean vous force à payer ia dcruicre traite de 2 >,000 francs, il aura reçu de vous IS&.Od)' pour 23.0IM qu'il vous aura Comptés . or, j'avais raison de dire que vous vous étiez joué à plus Uu que vons.

— Mais pourquoi m'a-t-il dit que ceUc dernière traite, qu’il présente aujourd'hui, était négociée?

— Four ne pas vous effrayer; ü vous avait dit aussi qu'excepté celle de 58,000 francs, les aiffres étaient en circulation ; une fois b pi entière payée, hier est venue b seconde, et aujourd'hui b troisième.

— Le misérable!...

— Ecoulez donc, chacun |K>ur soi, chacun chez soi, comme dit un célèbre jurisconsulte dont j’admire beaucoup b maxime. Mais causons de sang-froid : ceci vous prouve que le Petit Jean (et entie nous je ne serais pas étonné que, malgré sa sainte renommée, le Jacques Ferrand oc fût de moitié dans scs spéculations), ceci VOUS prouve, dis-je, que le Petit-Jean, alléché par vos premiers payements, spécule sut cette dernière traite, comme il a spéculé sur les autres, bien certain que vos amis ne vous hisseront pas traduire en cour d'assis» s. C'est à vous de voir si ces amitiés ne sont pas exploitées, pressurées jusqu'à l'écorce, cl s’il ne reste pas encore quelques goutte* d'or à eu exprimer ; car si dans trois heures vous n'avez p is le; 25,000 francs, mon noble vicomte, vous êtes coffré.

— Quand vous me répéterez cela sans cesse...

— A force de m'entendre vous com-entircz peut-être à essayer de tirer une dernière piutnc de l’aile de cette généreuse duchesse...

— Je vous répète qu'il u'y faut pas songer... Eu trois heures trouver encore 25,000 francs, apres les sacrifices qu’elle a déjà faits, ce serait îoüe que de l'espérer.

— Pour vous plaire, heureux mortel, on lente l'impossible...

— Eb ! elle l a déjà tenté, l'impossible... c’était d' emprunter 100,000 francs à son mari ait de réussir : mais ce soûl de ces phénomènes qni DC se reproduisent pas deux fois. Voyons, mon cher Badinot. ju»qu'iei vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi... j'ai toujours été généreux, tâchez d'obtenir quelque sursis de ce mLérable Petit- Jean... Vous le savez, je trouve toujours moyen de récompenser qui me sert ; une fois cette dernière aiïai.c assoupie, je prends un nouvel essor... vous serez coulent île moi-

— Petit-Jean est aussi inflexible que vous êtes peu raisonnable.

— Moi!...

— Tâchez seulement d'imeresser encore votre généreuse amie à vo-

ue funeste sort... Que diable ! dites- lui nettement oe qu’il en est: non plus, comme déjà, que vous avez été dupe de faussaires, mais que vous êtes fa u> -aire vous-même.

— Jamais je ne lui ferai un tel aveu, ce serait une honte sans avantage.

— Aimez-vous mieux qu'elle apprenne demain b chose par la Ga~ teile d' s Tribunaux?

— J'ai trois heures devant moi, je puis fuir.

— Et où irez vous sans argent? Jugez donc, nu contraire : ce dernier faux retiré, vous vous trouverez dans une position superbe, vous n’aurez plus que des dettes. Voyons, promettez- moi de parler encore à la duchesse. Vous étctfsi roué ! vous saurez vous rendre Intéressant malgré vos erreurs ; au pis-aller on vous estimera rient être un peu moins ou plus du tout, mais on vuus tirera dVl iis, Voyons, prometiez-moi de. voir votre belle amie; je cours chez Petit-Jean, je me fais fort d obtenir une heure ou deux de sursis. *

— Enfer! U faut boi.c la honte jiMptlà b lie !

— Allons! bonne chance, soyez tendre, passionné, charmant: je cour* chez Petit-Jean, vous m'y trouverez j*i qu’à trois heures... plu* tard il ue sérail pim, temps... le parquet du procureur du roi n’est ouvert que jusqu'à quatre heures...

Et M. Badinot sortit.

Lorsque b porte fut fermée, on entendit Florcslan s’écrier avec un profoi i l désespoir :

— Mou Dieu ! mou D eu ! mon Dt**u !

Pendant cet entretien, qui dévoilait an comte l'infamie de son fils, cl à madame de Luecuay Fin .mite de l'homme qu'elle avait aveuglement aiiué, tous deux étaient lesté» immobile', rcspi.aiii à peine, sous celle épouvantable révélation .

Il serait impossible de r ndi e l'éloquence muette de lu scène douloureuse qui se passa entre celte jeune tenime et le comte lorsqu'il n’y eut plus de doute possible sur l crime de Florcstt.n. El mbiil le b» as vers la pièce où se trouvait son fils, Ir vieillard sourit avec une ironie amère, jetant un regard écrasa ui sur madame de Luecuay, et semLb lui dire :

— • Voilà celui pour lequel vous avez bravé toutes les houles consommé tous les sacrifice' ! voila celui que vous me reprochiez d'avoir abandonné!...

La duchesse comprit le reproche; un moment elle babsa b tête sou» le poids de sa honte.

La leçon était terrible...

Puis, peu à peu, à l'anxiété cruelle qui avait contracté le> traits de madame de Lucenay, succéda une sorte d’hidigiulinu hautaine. butes inexcusable* de celle femme étaient au moins palliées par lu loyauté de sou amour, par la hardiesse d sou d vouement, par la grandeur de sa générosité, par la franchi», de sot» caractère, et par son inexorable aversion pour tout ce qui était bas ou lâche.

Encore trop jeune, trop belle, trop recherr héc, pour éprouver l’humilialiou d'avoir été exploitée, une fois le précise de l'amour subitcim'tu évanoui chez elle, cette femme ailicre et dériuét* ne res-entit ni haine nicoléie; instantanément, sans transit ton ancuqc, un dégoût mortel, un d idain g'aeial, tua son affection jusqu’alors si vivace; ce ne fui plus une maîtresse indien, .■meut trompée par sou amant, ce fut une remine de bonne compagnie découvrant qu’un homme de sa société était un escroc et un faussaire, cl le chas*aul do chez elle.

En supposant même que quelques circonstances eussent pu atténuer l’ignoiniuie de Florcsl.ni, madame de Lucuuy ne le* aurait pas admises; ICWOeBe. l’homme qui fraucbiasail certaine» limites d honneur, soit par vice, entraînement un faiblisse, n'existait plus à ses yeux; I honora bililé étant pour elle une question d'être ou de non-étre.

Le seul ressentiment douloureux qu éprouva b duchesse fut excité par l'effet terrible que celle révélation in attendue produisait sur le comte, son vieil ami.

Depui» quelqm-s moments il semblait ne nas voir, ne pas entendre ; ses yeux étaient fixes, sa tète baissée, 8*& bras pendants, sa pâleur livide ; de temps à autre un soupir Cou vulsif soûle va il su poitrine.

Chez un liomuie aussi résolu nu'cueigique, un tel abattement était plus effrayaul que les tram-ports de b colore.

Madame de Lucenay le retardait avec inquiétude.

— Courage, mou ami. lui utt-clle à voix basse. Pourvou»... pour moi... pour cet homme... je sais cc qu'il me reste à faire...

Le vieillard b regarda fixement : put», comme s'il eût été anfebé à sa stupeur par une cotninol.oa violente, il redressa la tète, ses traits devinrent menaçants, cl. oubliant que son fils pouvait l'eut -mire, il s'écria :

— Et moi aussi, pour vous, pour moi, pour cct homme, je sais cc qu'il me rerie à faire...

— Qui est doue b? demanda Florcstan surpris.

Madame de Lucenay, rraiguaut de sc trouver avec le vicomte, disparut par la petite porte et descendit par l'escaRcr dérobé.

Floreslan ayant encore demandé qui était là, et ne recevant pas de réponse, entra dans le salon. Il s’y trouva seul avec le coinle.

La longue barbe du vieillard le cb ngcail tellement, il était si pauvrement vêtu, que son fils, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs auuées, ne le reconn lissant |,a» d'abord, s’avança vers lui d’un air menaçant

— Que faites-vous là? .. Qui êtes-vous ?

— Je sais le mari de celle femme ! répondit le comte en montrant le portrait de madame de Saint Renty.

— Mon père! s'écria Flôreslan en reculant avec frayeur; et il sc rappela les traits du comte, depuri longtemps oubliés.

Debout, formidable, le regard irrite, le front empourpré par la colère, ses cheveux blancs rei lé* eu arrière, scs bras croises sur sa poitrine, le comte dominait, écrasait son fils, qui, la tête baissée, n’osait lever lus yeux sur lui.

Pourtant M. de Suint-Rcmy, par un secret motif, fit un violent effort pour rester calme cl pour dissimuler ses terribles ressentiments.

— Mon père! reprit Florestau d’uue voix altérée, vous étiez là?...

— J étals là...

— Vous avez entendu?...

— Tout.

— Ab I s’écria douloureusement le vicomte en cachaut sou visage dans ses mains.

Il y eut un moment de silence.

Flôreslan, d’abord aussi étonne que chagriu de l'apparition inattendue de son père, songea bientôt, en homme de ressources, au parti qu'il pourrait tirer de cet incident.

— Tuut n’est pas perdu, sc dit-iî. La présence de mon père est un coup du sort. Il sait tout, il ne voudra pas laisser flétrir son nom ; il n’est pas riche, mais il doit toujours posséder plus de 20,000 fr. Jouons serré... De l'adresse, de l’eutrain, du l'émotion... Je laisse reposer 1a duchesse et je suis sauvé !

Puis, dunnant à ses traits charmants une expression de douloureux abattement, mouillant son regard des larmes au repentir, prenant sa voix la plus vibrante, son acceul le plus pathétique, il s'écria en Joignant les mains avec un geste désespéré :

— Ah ! mon père... je suis bien malheureux • .. Après tant d’années... vous revoir... et dans uu tel moment !... Je dois vous paraître si coupable ! Mai' daignez m’écouler, je vous en supplie; permettez-moi, non de me justifier, mais de vous expliquer ma conduite... Le voulez-vous, mou père?...

M. de Saiul-Remy ne répondit pas un mot ; ses traits restèrent impassibles; il s'assit dans un fauteuil, où il s'accouda, et là, le menton appuyé sur la paume de sa main, il contempla le vicomte en silence.

Si Flôreslan eût connu le» motifs qui remplissaient l'âme de son père de haine, de fureur et de vengeance, épouvanté du calme apparent du comte, il o'eût pas sans doute essayé de le duper, ni plus pi moins qu’un bonhomme (îéronlc.

Mais ignorant les funestes soupçons qui pesaient sur la légitimité de sa naissance, mais ignorant la faute de sa mère, Flôreslan ne douta pas du succès de sa pipcric, croyant n'avoir qu'à attendrir un père qui, a la fols très-misanthrope cl très-fier de son nom, serait capable, plutôt que de le hisser déshonorer, de se dérider aux derniers sacrifices.

— Mon père, reprit timidement Flôreslan, me permettez-vous de tâcher, non de tue disculper, mais de vous dire par suite de quels entrah ncmcols involontaires... je suis arrivé, presque malgré moi, jusqu’à des actions... infantes... je l'avoue...

I e vicomte prit le silence de son père pour un consentement tacite et

tonlinoa :

— Lorsque j'eus le malheur de perdre ma mère... ma pauvre mère qui m'avait tant aimé... je n'avais pas vingt ans... Je me trouvai seul... MM conseil... sans appui... Maître d’une fortune considérable... habitué an luxe des mon enfance... je m'en étais hit une habitude... un besoin. Ignorant combien il était difficile de gagner de l’argent, je le prodiguais sans mesure... Malheureusement... et je dis malheureusement, parce que cela m'a perdu, mes dénen-es, toutes folles qu'elles étaient, lurent remarquables par leur élégance... A force de goût, j'éclipsai des gens dix fois plus riches que moi. Ce premier succès m'enivra, je devins homme de luxe comme on devient homme de guerre, homme d’Etat ; oui, j aimai le luxe, non par ostentation vulgaire, mais je l’aimai comme le peintre aime la peinture, comme le poêle aime h poésie ; comme tout artiste, j étais jaloux de mon œuvre... et mon œnvre, à moi, c était mon luxe. Je sacrifiai tout à sa perfection. . Je le voulus beau, grand, complet. splendidement harmonieux en tontes choses... depuis mon écurie jusqu’à ma table, depuis mon habit jusqu’à ma maison... Je voulus quetna vie fût comme uu enseignement de goût et d’élégance. Comme un artiste enfin, J’étais à la fois avhl • des applaudissements de b foule et de I admiration des cens d’élite : ce succès si rare, je l’obtins...

En parlant ainsi, les traits de Flôreslan perdaient peu à peu leur expression hypocrite, ses yeux brillaient d une sorte d’enthousiasme. Il disait \nu ; il avait été d’abord séduit par cette manière assez peu commune de comprendre le luxe.

Lr vie ont le interrogea du regard la physionomie de son père; elle lui parut s’adoucir un peu.

II reprit avec une exaltation croissante :

— Oracle et régulateur de b mod -, mon blâme ou ma louange faisait loi; j étais eilé, copié, vanté, admiré, et cela par la meilleure compagnie de Paris, c'est-à-dire du l’Europe, du monde... Les femmes partagèrent l'engouement général, les pin* cltarjnanles sc disputaient le plaoir de veuir à quelques fêtes très-restreintes que je donnais et partout cl j toujours on s’extasiait sur l'élégance incomparable', sur le goût exquis ; de ces fêtes .. que les railUonnar-s ne pouvaient ni égaler ni édipsers

enfin, je fus ce que l’on appelle le roi de b mode... Ce mot vous dira tout, mon père, si vous le comprenez.

— Je le comprends... et je suis sûr qu'au bagne vous inventeriez quelque élégance raffinée dan» b manière de porter votre chaîne... ceb uc vaudrait à la mode dans b chiourmc et s'appellerait... â la Saint- Rony, dit le vieillard avec une sanglante ironie... Puis il ajouta : Et Saint-Ilemy... c'est mon nom!...

Et il se tut, restant toujours accoudé, toujours le menton dans b paume de sa main.

Il fallut à Flôreslan beaucoup d'empire sur lui-même pour cacher b blessure que lui fil ce sarcasme acéré.

Il reprit d’un ton plus humble:

— Hélas ! mon père, ce n’est pas par orgueil que j'évoque le souvenir de ces succès... car, je vous fc répète, ce succès m'a perdu... Recherché, envié, flatté, adulé, non par des parasites intéressés, mais par des gens dont la position dépassait de beaucoup b mienne, et sur lesquels j'avais seulement l’avantage que donne l'élégance... qui est au luxe ce que le goût est aux arts... b tête me tourna. Je ne calculai plus : ma fortune devait être dissipée en quelques années, peu m’importait. Pouvais-je renoncer à cette tic fiévreuse, éblouissante, dans laquelle les plaisirs succédaient aux plaisirs, les jouissances aux jouissances, les fêtes aux frie,, les ivresses de toutes sortes aux eocnantetnenls de toutes sortes?... Oh ! si vous saviez, mon père, ce que c’est que d’étre partout signalé comme le héros du jour... d'entendre le murmure qui accueille votre entrée dans un salon... d’entendre les femmes se dire : C’est lui !... le voilà!... Üb! si vous saviez...

— Je sais, dit le vieillard en interrompant son fils et sans changer d’attitude, je sais... Oui, l’antre jour, sur une pbee publique, il y avait foule; tout à coup on entendit un murmure... pareil à celui qui vous accueille quand vous entrez quelque part, puis les regards des femmes surtout se fixèrent sur un très-beau garçon... toujours comme Us se fixent sur vous... cl elles se le montraient les nnes aux autres en se disant : C'est lot... le voilà... toujours comme s’il s'était agi de vous...

— Mais cet bomme, mon père?

— Etait un faussaire que l'on mettait au carcan.

— Ah! s’écria Flôreslan avec une rage concentrée; puis, feignant une affliction profonde, il ajouta : Mon père, vous êtes sans pitié... que voulez-vous que je vous dise pourtant ; je ne cherche pas a nier mes torts... je veux seulement vous expliquer l'entrainement fatal qui les a causés. Eh bien ! oui, dussiez-vous encore m’accabler de sanglants sarcasmes, je lâcherai d'aller jusqu'au bout de cette confession, je tâcherai de vous faire comprendre celte exaltaüoh fiévreuse qui m'a perd», parce qu'alors peut-être vous me plaindrez. .. Oui, car on plaint un fou... et fétus fou... Fermant Ics^eux, je m'abandonnais à F étincelant tourbillon dans lequel j 'entraînais avec moi les femmes les pins charmantes, les hommes les plus aimables. M'arrêter, le pouvais-je? Autant dire au poète qui s'épuise, et dont le génie dévore la santé : Arrêtez-vous au milieu de l'inspiration qui vous emporte!... Non, je ne pouvais pas,

moi ! moi. abdiquer celle royauté que j’exerçais, et rentrer

honteux, ruiné, moqué, oans la plèbe inconnue : donner oe triomphe à mes envieux que j’avais jusqu’alors défiés, dominés, écrasés !... Non, non, je ne le pouvais pas !... volontairement du moins. Vint le jour fatal où pour la première fois l'argent m’a manqué. Je fus surpris comme si ce moment n’avait jamais dû arriver. Cependant j'avais encore à moi mes chevaux, mes voitures le mobilier de celte maison... Mes dettes payées, il me serait resté 60,000 francs... peut-être... Qu'aurais-je (ait de cette misère? Alors, mon père, je fis lé premier pas dans une voie infatpe... j'étais encore bonnèle... je n’avais dépense que ce qui m'appartenait ; mais alors je commençai â faire des dettes que je ne pouvais pas payer.. . je vendis tout ce que je possédais à deux île mes gens, afin de m'acquitter cuvers eux, et de pouvoir, pendant six mois encore, malgré mes créanciers, jouir du luxe qui m’enivrait... Pour subvenir à mes besoins 'de jeu et de folles dépenses, j'empruntai d'abord à des juifs; puis, pour payer les juife, i mes amis, cl, pour payer mes amis, à mes maîtresses. Ces ressources épuisées, il y cul un nouveau temps d’arrêt dans ma vie... D’honnéte homme j'étais devenu chevalier d'industrie ... mais je n'étais pas encore criminel... Cependant j’hésitai ... je voulus prendre une résolution violente... j'avais prouvé dans plusieurs doeh que je ne craignais pas b mort.. . je voulus me tuer !...

— Ab bah !... vraiment? dit le comte avec uoc ironie farouche.

— Vous ne me croyez pas, mon père ?

— C'était bien tôt ou bien tard ! ajouta le vieillard toujours Impassible cl dans b même attitude.

Flôreslan, pensant avoir ému son père en lui parlant de son projet de suicide, crut néccssaire.'de remonter b scène par un coup de théâtre.

Il ouvrit un meuble, y prit un petit flacon de cristal verdâtre, et dit au comte en le posant sur b table :

— Un (MM» italien m'a vendu ce poison...

— Et... il était pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours accoudé ?

Flôreslan comprit b portée des paroles de son père.

Scs traits exprimèrent cette fois une indignation réelle, car il disait vrai.

Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer : fantaisie éphémère ! les gens Je sa sorte sont trop lâches pour se résondre froidement et sans

témoins à b mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel.

Il s'écria donc avec lacceut de b vérité :

— Je suis tombé bien bas... niais du moins pas juvque-là, mon père! C’était pour moi que je réservais ce poison !

— Et vous avez eu peur 7 lit le comte sans changer de position.

— Je l'avoue, l’ai reculé devant cette extrémité terrible; rieu n'était encore désespère : les personnes auxquelles je «levais étaient riches et poavaient attendre... A mon âge, avec mes relations, j'espérai un moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position honorable, indépendante, qui m'eu eût tcuu lieu... IMu-dcurs do mes amis, peut-être moins bien doués que moi, avaient bit un chemin rapide dans Li diplomatie. J'eus une velléité d’ambition... Je n’eus qu'à vouloir, et je fus attaché & b légation de Géroktcin... Malheureusement, quelques jours après cette nomination, nue dette de jeu contractée envers un nomme que je haïssais me mit dans un cruel embarras... J’avais épuisé mes dernières ressources... Cm idée fable me vint. Me croyant certaip de l'impunité, je commis nue action infâme... Vous le voyez... mon pire... je ne vous ai rien caché... j’avoue l'ignominie de nia conduite, jt ne cherche à l’atténuer en rien... Deux partis me rotent à prendra» et je suis également décidé à tous deux... Le premier est de me tuer... et de bisser votre nom déshonoré, car si je ne paye pas aujoiird hui meme 25,000 francs, U phinte est déposée, l'éclat a lieu, et, mort ou vivant, je suis flétri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon père...' de vous dire : Sautez votre fils, sautez votre nom de l'infamie... cl ie vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d y trouver b mort ou de vous revenir uu jour vaillamment réhabilité... Ce que je vous dis là, mon père, voyez-vous, est vrai... En présence de l’extrémité qui m’accable, je n’ai pas d'autre parti... Décidez... ou je mourrai couvert de honte, ou. grâce à vous... je vivrai pour réparer ma faute... Ce ne sont pas là des menaces et des paroles do jeune homme, mon père... J’ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j’ai assez de courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas aller au bagne...

Le comte se leva.

— Je ne veux pas que mon nom soit déshonoré, dît-il froidement à

Flores tan. *

— Ah ! mon père!... mon sauveur, s’écria chaleureusement le vicomte ; et il allait se précipiter dans les liras de son père, lorsque celuici, d'un geste glacial, calma ect entrainement .

— On vous attend jusqu'à trois heures... chez cet homme qui a le faux ?

— Oui, mon père... et il est deux heures...

— Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi écrire.

— Voici, mon père.

— Le comte s assit devant le bureau de Florcstan, et écrivit d'une main ferme :

■ Je m'engage à payer ce soir à dix heures les viugt-cinq mille francs que doit mon bis.

• Comte dz Saitt-Bùv. »

r- Votre créancier ne veut que «le l’argent ; malgré ses menaces, cet engagement de moi le fera consentir à un nouveau délai ; il ira chez H Dupont, banquier, me de Richelieu, n* 7, qui lui répondra de b valeur de cet acte.

— 0 mon père !... comment jamais...

— Vous m attendrez ce soir... à dix heures, je vous apporterai l’argent... Que votre créancier se trouve ici...

— Oui, mon père: et après-demain je pars pour l'Afrique.... Vou; verrez si je suis ingrat !... Alors, peut-être, lorsque je serai réhabilité, vous accepterez mes remercrmenls.

— Vous ne me devez rien ; j’ai dit que mou nom uc serait pas dc-lionoré davantage ; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Uemy eu prenant sa canne qu’il avait déposée sur le bureau ; et il sc dirigea vers b porte.

— Mon père, votre main, au moins I reprit Florcstan d’un ton suppliant.

— Ici, ce soir, à dix heures, dit le comte en refusant sa main.

Et il sortit.

—Sauvé !... s’écria Florcstan radieux. Sauvé ! Puis il reprit, après un moment de réflexion : Sauvât à peu près... N'importe, c’cst toujours cela... Peut-être ce soir lui avoueral-je l'autre chute. U est en train... il ne voudra pas s’arrêter en si beau chemin, et que son premici sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi lui dire?.,. Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se découvre, je garderai l'argent qu’il me donnera pour éteindre celte dernière dette... J’ai eu de n peiue à l'émouvoir, ce diable d’homme ü! L’amertume de ses sarcasmes m’avait fait douter de sa bonne résolution ; mais ma menace de suicide, b crainte de voir son nom flétri, l'ont décidé; c'était bien là nu’il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre qu'il u’aftècle de l'être... S’il possède une centaine de mille francs, il a dû faire des économies eu vivant comme il vit... Encore une fois, sa venue •■si un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond ie le crota bon homme... Gourous chez cet huissier 1

U sonna. M ■ Royer parut

— Comment ne m'avez vous pas averti que mon père était ici? vous êtes d'une négligence...

— Par deux fois j'ai voulu adresser la parole i monsieur le vicomte, qui rentrait avec M. Radiant par le jardin ; mais monsieur le vicomte , probablement préoccupé de son entretien avec M. Badînot, m’a tait signe de b main de ne pas Finlerrompre... Je ne me suis pas permis (( insister... Je serais désole que mouleur le vicomte pût me croire counable de négligence...

— C’est bien... Dites à Edwards de me faire tout de suite atteler Orient, non, Phtoer au cabriolet.

M. Boyer s'inclina respectueusement.

Au moment où U allait sortir, on frappa.

M. Boyer regarda le vicomte d'un air iulerrogatif.

— Entrez! uit Florcstan.

Un second valet de chambre parut, tenant à la- main un petit plateau de vermeil.

M. Royer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse prévenance, de respectueux empressement, et vint le présenter au vicomte.

Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scellée d'un cachet de cire noire.

Les deux serviteurs se retirèrent discrètement.

Florcstan ouvrit l'euvcloppe. Elle oootenait viugt-cinq mille francs en bons du Trésor... sans autre avb.

— Décidément, s’écria-t-il avec joie, b journée est bonne... Sauvé I cette fois, et pour le cdtip complt-n m<nl sauvé... je cours chez le joaillier... et encore... se dit-il, peut-être... Non. allcndous... on ne peut avoir aucun soupçon sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bous à garder. .. Pardieu ! je suis bien sot de jamais douter de m»n étoile... au moment où elle scrqble ob$curr|p, ne reparaît-elle pas plus brillante encore?... Mais d'où vient cet argent ? l'écriture de l'adresse m'est Ineon- MK». voyous le cachet... le chitTn*... Mais oui, oui... je m* me trompe pas... un N et un L... c'ett Clotilde 1... Comment a-t-elle su ?... Et pas un mot... c'est bizarre ! Qsel I ft op p z !... Ah! mon Dieu ! j’y songe... je lui avais donné rendez-vous ce matra... Ces menaces de Bwllitot m out bouleversé... J ai oublié Clotilde... après m’avoir attendu au rez-de-chaussé»\ elle s’en sera ailée !..sSum doute, cet envoi est uu moyen délicat de me faire entendre quelle craint de sc voir oubliée pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect de ne m'être pas adressé à elle comme toujours. .. Bonne Clotilde ! toujours la même !... généreux comme une reine ' Quel dommage d’en être veup là avec elle,., encore si jolie! Quelquefois j’en ai regret... mais je ne me suis adressé à elle qu'à b dernière extrémité ... Jyr ai été forcé.

— U; cabriolet de monsieur le vicomte est avancé, vint dire M. Royer.

— Qui a apporté cette lettre? lui demanda Florcstan.

— Je l'ignore, monsieur le vicomte.

— Au fait, je le demanderai en bas.

— Mais diles-moi, il n’y a personne an rez-de-chaussée ? ajouta le vicomte en regardant Boyer d'un air signifie. itif.

— Il n’y a plus personne, monsieur le vicomte.

— Je ne rn étais pas trompé, pensa Florc>tan, Clotilde m’a attendu et s’en est allée.

— Si monsieur le vicomte voulait avoir b bonté de m'accorder deux minutes, dit Boyer.

— Dites, cl dépêchez-vous.

— Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison désirait monter sa maison ; si monsieur le vicomte voulait être assez bon pour lui proposer b sienne toute meublée, ainsi que son écurie toute montée... ce serait pour moi et pour Edward.-, uue très-bonne O' rasion de nous défaire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-être uue bonne occasion de motiver cette vente.

— Mais vous avez pardieu^ raison, Boyer... pour moi-métnc, je préfère cela... Je verrai Montbrison, je lui parierai. Quelles sont vos candi lions?

— Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons tâcher de profU'T le plus possible de sa générosité.

— Et gagner sur votre marché; rien de pins simple! Voyons... le prix?

— Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte.

— Vous gagnez là-dessus, vous cl Edwards?...

— Environ quarante initié francs, monsieur le vicomte...

— C'est joli ! Du reste, tant mieux ; car, apres tout, je sui-, content de vous... et si j’avais eu un testament à faire, je vous aurais laissé celle somme, à vous et à Edwards.

Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son créancier, puis chez madame de Lucenay, qu’il ne soupçonnait pas d’avoir assisté à son entretien avec Badinot.

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