Oeuvres illustrees d'Eugene Sue Paula Monti ou L'hotel Lambert
En 1637. le bal de l'Opéra n'était pas encore tout à fait envahi par celte cohue de dau- •enr» frénéüoucs ^ t 1»
velés, chicaros el chican* dards ( cela sc dit ainsi), qui, de dos jours, oui prcaqu'eolieremi'Di banni de ces réunions les anciennes traditions de l'intrigue et ce tou de bonne compagnie qui n’ôiail rien au piquant des aventures.
Alors, comme aujourd’hui. les gens du moude sc rassemblaient autour d’un grand coffre placé dans le corrldoi des premières loges, en >re les deux portes du forer de l'Opéra . U* privilégiés se faisaient un
Le revit. — r*c« lî.
assez par oui-dire pour faire av>aut de médisance avec les plus médiums.
Au dernier liai du mois de janvier 1837, vers deux heures du malin, un assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino féminin assis sur le coffre dout nous avons parlé.
De bruyants éclats de rire accueillaient les paroles de celle femme.
Elle ne manquait pas d'esprit: mais certaines expressions vulgaires et le mode de tutoiement quelle employait prouvaient qu'elle n’appartcliait p'.s à la très-bonne
siège de ce colfte cl le partageaient souvent avec Quelques dominos I égrillards qui n ‘étaient pas loueur» du monde, mais qui le connaissaient I
donc ? Tu de Uansfdi
compagnie . quoiqu'elle parût parfaitement instruit» de ce qui sc passait «Lins la société b plus choisie, b plus exclusive.
Ou riait encore d’une des dernières saillies de ce domino, lorsque, avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affairé pour entrer dans le foyer, celte femme lui dit : — Bonsoir, Fierval... où vas-tu irais bien occupé : est-ce que tu cherche» b belle princesse ? Tu perdras ton temps.
I, à qui tu bis une cour
PAUL* MONTI
Je t’wi préviens; elle n’est pas femme à aller au bal de l’Opéra... C’est uue roue vertu ; vous vous brûlerez tous à la chandelle, beaux p;< pillons!
M. de Fiei vjl s'arrêta, et répondit en souriant :
— Peau masque, j'admire eo eiîet beaucoup madame la princesse de llausfeld ; mais j'ai trop peu de mérite pour préleudre le moins du monde à être distingué par elle. — Ah! mou Dieu! quel tou formaliste et respectueux ! on dirait nue lu espères être enteudu par la princesse ! — Je n'ai jamais parlé ae madame de llausfeld qu'avec le respect qu’elle inspire à tout le monde, dit M. de Fierval.— Tu crois peut-être que la princesse... c'est moi / — Il faudrait [tour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa taille, et il s'eu faut de beaucoup. — Madame de llumfi'ld au bal de l’Opéra? dit un des hommes du groupe qui entourait le domino, le fait est que ce serait curieux. — Pourquoi doue? demanda le domino. — hile demeure trop loin... hôtel Lambert... en face de l'ile bouviers. Autant venir de Londres. — Cette plaisanterie sur le» quartiers perdus est bien usée... reprit le domino. Ce qui est vrai, c'est que madame de llausfeld est trop prude pour comnieitre une telle légèreté» elle que l’on voit chaque jour à I église... — Mais le bal de l'Opéra n’a été inventé que pour favoriser, au moius une fois par au, les légèretés des prudes, dit uu nouvel arrivant, qui s’était mêlé au cercle saus qu’on le remarquât.
Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.
— U< c'est Brévannes ; d'on sors-tu donc? — Il arrive sans doute de Lorraine. — Te voilà, mauvais sujet? — Sa première visite est pour le bal de l'Opéra, c'est de règle. — Il vient revoir scs anciennes mauvaises connaissances. — Uu en faire de nouvelles. — Il est allé se mettre au vert dans scs terres. — Comme ça lui a profité! — On ne le reconnaîtra plu» nu foyer delà danse. — Je parie qu il a laissé sa femme à la campagne afin de mener plus à son aise la vie de garçon. — loilà toujours comme finissent les mariages d'inclination. — Nous avons arrangé un souper pour ce soir... Biévanuc». — Tu y viendras, ça te remettra au fait de Paris.
SI. de Brévannes était un homme de trente-cinq ans environ, d'on teint fort brun, presque olivâtre; sa figure, assez régulière, avait une rare exprosion d'énergie. Ses cheveux, ses sourcils & sa barbe trèsuoirs lui donnaient l'air dur ; ses manières étaient distinguées, sa mise simple de bon goût.
Après avoir écouté les nombreuses interpellation» qu’on lui adressait, M. de Rrévanncs dit en riant :
— Maintenant j’essayerai de répondre, puisqu’on m’en laisse le loisir; mes réponses M seront pas longuet. Je suit arrivé hier de Lorraine. Je suis meilb'iir mari que vous ne le («cusez, car j'ai ramené ma femme à Paris. — Mail ont’ de Rrévaimes l'aurait peut-être trouvé encore meilleur mari si lu l’avais laisse*'! en Lorraine, dit le domino ; mais lu es trop jaloux pour cela. — Vraiment? reprit M. de Brévauncs eu regardant le masque avec curiosité, je suis jaloux ? — Aussi jaloux qu'opiniâtre... c'est tout dire. — Le Elit est, reprit M. de Fierval, que lorsque ce diable de Brévannes a mis quelque chose dans sa tête. . — Cela v reste, dit eu riant M. de Biévanucs: je méritais d'être Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, lu dois savoir ma devise : « Vouloir c>si pouv oir, a — Ht comme tu crains qu'à son tour ta femme ne te prouve aussi que... vouloir c’est pouvoir, tu es jaloux connue un tigre. — Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes... Je ne mérite
f ias cet éloge... — Ce n'est pas un éloge, car tu es aussi Infidèle que aloux, ou. si tu le préfères, aussi orgueilleux que volage. C’était bien la eine «le Caire un mariage d’amour et d’épouser uue fille du peuple... anvre Berthe Raimond ! je suis sûre qu’elle paye cher ce que les sots appellent sou élévation, dit le domino avec ironie.
M. de Rrév. innés fronça imperceptiblement le sourcil; ce nuage passé» U reprit gaiement :
— Beau masque, lu te trompes ; rna femme est la plus heureuse des femmes, je suis le plus heureux des hommes : ainsi notre ménage u’olfre aucune prise à la médisance... ne parions donc plu» de moi. Je suis une mode de l'an passé. — Tu es trop modeste... tu es toujours, ami» le rapport de la médisance, très à la mode. Préferea-lu que nous causions de Ion voyage d'Italie?
M. de Brévannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience ; le domino semblait connaître à merveille les endroits vulnérable* de l'homme qu’il intriyiail.
— Sols doue généreux, méritant masque, répondit M. de Brévannes, immole maintenant d'autres victimes... Tu mc scmbles Ires-bien instruit- mets-moi un peu au fait des histoires du jour... Quelles soûl les femmes à la mode? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent-ils encore celte saison? Ont-ils impunément traversé l'épreuve de l'ubsenee, do l’été, des voyages? — Allons, j’ai pitié de loi... ou plutôt je te réserve pour une meilleure occasion, reprit le domino. — Tu (taries de nouvelles beautés? Justement nous nous entretenions tout à l'heure... de la femme la plus à la mode de cet hiver... uiùH telle étrangère... la princesse de llaiisf ld... — Bien qu'à ce nom. dît M. de Brévannes, on volt qu'il s'agit d'une Allemande... blonde et vaporeuse comme une mélodie de Schubert, j'en suis sûr. — Tu le trompe», dit le domino, elle est brune et sauvage comme la jalouse passion u Othello... pour suivre ta comarnison musicale et ampoulée —Esl-cc qu’il y a aus»i mi prince de ansfeld? demanda M. de Brévannes. — Certainement... — Et ce cher prince, à quelle école ajtpar tient-il? A l’école allemand»- te*lienue?
ou à l’école... des mari»? — Tu en demandes plus qu’on n’en sait. — Comment! cette belle princesse serait mariée à un priuce in paihùutf
— l'as du tout, reprit M. de Fierval, le prince est ici, mai» personne ne l’a encore vu ; il ue va jamais dan» le monde. On en parle comme d’un être bizarre, excentrique... on fait sur lui les récit» les jdiis extravagants. — On assure qu'il est complètement idiot, dit l'un. — J’ai entendu soutenir que c'était uu homme de génie, reprit un autre. — Four vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se ressemble quelquefois beaucoup, dit Brévannes, surtout quand l’homme de génie est au repos. Et le prince est-il jeune ou vieux? — On ne le connaît pas, dit Fierval: ceux-ci prétendent qu'on le lient en charte privée, de crainte que ses étrangetés ne donnent à rire... — Ceux-là, au contraire, affirment qu'il a un sf souverain mépris pour le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chez lui. — Diable! dit M. de Brévannes, c’est un personnage très-mystérieux que cet Allemand ; comme mari, il doit être fort commode. Sait-ou qui s’occupe de la princesse? — Personne, dit Fierval. — Tout le monde! s’écria le domino. — C’est la mémo chose, répit M. de Brévannes. Mais celte madame de Ilansfeld est donc bien séduisante? — Je suis femme... et je suis obligée d’avouer que l’on ne peut rien voir de plus remarquablement beau, dit le domino. — Elle a surtout des yeux.. . des yeux... oh !... on n’a jamais vu des yeux pareils, dit M. de Fierval. — Quant à sa taille, ajouta le domino, c’est une perfection... de contrastes... Imposante comme une reine, svelte et souple comme une. bayadère. — Ces louanges-là sont bien prés de devenir des méchancetés, beau masque, dit Brévannes. — Vraiment, reprit Fierval, il n'y a personne à comparer à la princesse pour la taille, pour la dignité, pour la grâce, pour la distinction des traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardentel de fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie.
— Moi, je l'avoue, il me semble que madame de llausfeld a quelque chose de sinistre dans la figure... si beaux que soient scs yeux, on dirait des yeux.. . diaboliques.
— l’este ! cela devient intéressant, s’écria M. de Brévannes; la prln* t-esse est une véritable héroïne de roman moderne. Apres tout ce quo je viens d'entendre dire sur sa figure, je n’ose vous parler de son esprit. Ordinairement on n’exalte certaines miraculeuses perfections qu’aux dépeusdi-s imperfections les plus prononcées.— Tu le trompes, dit ledomiuo. Ceux qui ont entendu parler madame de Ilansfeld, et ceux-là sont tares, la disent aussi spirituelle que belle. — C’est vrai, reprit Fierval ; on peut seulement lui reprocher sa sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries l**s plus innocentes. — il faut que la princesse y prenne garde, dit le domino. Si ses affectations de pruderie durcut encore qud-
ue temps, elle se verra aussi abandonnée des homme* que recherchée es femmes, qui à celte heure la redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est réel ou affecté. — Mais, dit M.de Brévannes, qui peut faire supposer la princesse capable d hypocrisie? — Rien. Elle est trèspieusc, reprit M. de Fierval. — Dis dom: dévoie, reprit le domino, ça n'est pas l.i même chose. — Quand on aime si passionnément l'Eglise, dit uu autre, on aime moins les salons et on donne moins de soin à sa toilette. — Voilà qui est injuste, dit M.de Fierval en souriant. La princesse s'habille toujours de la même manière et avec la plus grande simplicité : le soir uue robe de velours noir ou grenat foncé avec ses cheveux en bandeaux. — Oui ; mais ce» roi tes, admirablement coupées, bissent admirer des épaules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de créole, un pied de Cendiillon, et quel luxe de pierreries! — Autre injustice! s’écria M. de Fierval. elle ne porte qu'un simple ruban de velours noir ou grenat autour du cou, amorti à b couleur do sa robe... — Oui, reprit le ootniuo, et ce pauvre petit ruban est attaché par un modeste fermoir composé d une seule pierre... Il est vrai que c’est uu diamant, un rubis ou uu saphir de vingt ou trente mille francs... La princesse possède, entre autres merveilles, une émeraude grosse comme uue noix. — Ga n'est toujours que l’accessoire du ruban de velours, dit gaiement M. do Fierval — Mais le prince, le prince m’ioquicle... moi, reprit M, de Brévannes. Sérieusement, est-il aussi mystérieux qu'on le dit? — Sérieusement, reprit M. de Fierval. Apre» avoir demeuré queluc temps rue Saint-Guillaume, il est allé se loger sur le quai d' Anjou, au laide- Vert, dans cet ancien cl immense hôtel Lambert. L ue femme de ma connaissance, madame de Lormoy, est allée rendre visite à b princesse; elle ti'a pas vu le prince, on l'a dit souffrant. Il parait que rien n'est pins triste que ce pelai» énorme, où l'on est comme perdu, où l’on n'entcud pas plus de bruit qu’au milieu d'une plaine, tant ces mes et ces quais sont d-serts.
Puisque vous connaissez des personnes qui ont pénétré dans celto habitation mystérieuse, mou cher Fierval, dit un autre, est-il vrai quo b princesaea toujours à côté d'elle une espece de nain ou de naine, nègre on négresse, mais difforme? — Quelle exagération ! dit M. de Fierval en riant.
Et vuib justement comme on écrit l'histoire !
— l«e nain ou la naine n’exisle pas. — Je suis désolé, messieurs, de détruire vos illusions. Madame de Lormoy, qui, je voir* le répète, va .souvent à l'hôtel Lambert, a seulement remarqué la fille de compagnie de madame de Ilansfeld : c'est une tres-jtmue personne qui n'est pas négresse, mais dont le teint est cuivré, et dont les traits ont le caractère arabe.
Voilà nécessairement la source d’où e*t aortle la naine noire et dlf*
forme. — C'esl dommage, je regrcile le nain nègre et hideux; c'ctail furieusement moyeu âge! dilTd. de Bnf van nés.
CIIAriTRE II.
Une intrigue.
Un assez grand attroupe nent de curieux, formé autour du coffre où trônait te domino dont noua avons parlé, écoutait avidement les bizarres versions qui circulaient sur la vie mystérieuse du prince et de la princesse do llansfcld.
Heureusement pour les curieux, ces récits n’étaient pas â leur tlu.
— Il est â remarquer, reprit .M. de Fierval, qui* madame de l-ormoy, la seule personne qui voie assez intimement madame de Huusfcld, eu dit un bien infini. — C’est tout simple, reprit M. de Brévannes, le moindre petit rocher est toujours une Amérique pour les modernes Colomb. Madame de Lormoy a découvert l'bôtd Lambert, elle doit raconter des merveilles de la princesse... Mais, à propos de madame de Lormoy, que détient son neveu, le beau des beaux, Léon de Morviile ? Quelle heureuse femme adore maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a été obligé de se séparer de lady Melford ? — Il est toujours fidele au souvenir de sa belle insulaire, répondit M. de fierval. — A la grande colère de plusieurs femmes à la mode, ajouta le domino, entre autres de la petite marquise de Luccval, qui affecte l’originalité comme si clic n’était pas assez jolie pour être naturelle ; n 'ayant pu enlever Léon de Morviile â sa lady du vivant de cet amour, elle espérait au moins eu hériter. — Une liaison de cinq ans, c'est si rare... — Ce qui est plus rare encore, c'est qu’on soit fidele à un souvenir... Je n’en reviens pas, dit M. de Brévannes. — Surtout lorsque le fidèle est aussi recherché que l'est Morviile... — Quant à moi, je n’ai jamais pu souffrir M. de Morviile, dit M. de Brévannes. J’ai toujours évité de le rencontrer. — Je vous assure, moneber, dit M. de Fierval, qu’il est le meilleur garçon du monde... — Cela se peut, mais il a l'air si valu de sa jolie figure! — Lui?... allons donc !... — Heureusement que cet Adonis est aussi bêle qu’il est beau, dit le domiuo. — Beau masque, prenez garde, dit on nouvel arrivant qui s’était fait jour jusqu’au premier rang des auditeurs ; en vous entendant parler ainsi de Léon de Morviile, on pourrait croire que vos séductions ont échoué contre sa fidélité â lady Melford.. vous dites trop de mal de lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien. — Vraiment, Gercourt, reprit gaiement le domino, lu me parais très-bienveillant aujourd hui... Est-ce qu’on joue ta comédie demain?— Comment, beau masque! vous me croyez intéressé i ce point? — Sans doute... un homme du monde comme toi... i la mode comme loi... d'esprit comme loi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les autres... hommes d’esprit, bien entendu, est condamné à toutes sortes de fâcheux ménagements... Malgré cela, si ta comédie tombe... n’cu accuse que les amis. — Je ne serai pas si injuste, beau masque ; si ma comédie tombe, je n'accuserai que moi... Quand on a des amis comme Léon de Morviile, dont vous dites uu mal si flatteur, ou croit â l'amitié. — Tu vas recommencer notre querelle ? — Sans doute. — Soutenir que Léon de Morviile a de f esprit?— Malheureusement pour lui, i] est trèsbeau: aussi les ruvieux aiment-ils à supposer qu'il est irèa-béte... S'il était louche, hegue ou bossu... perte!... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De nos jours il est inouï combien la laideur a d'avantages. — Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'Etat? — reprit le domino. Le fait est qu'on pourrait dire maintenant : « Laid comme uu ministre, b — Et puis, dans ce s iccks sérieux, rien n'est plus sérieux que la laideur. — Sans compter, reprit le domino, qu'une ligure patibulaire est toujours une sorte d'introduction, de préparaiiou à une vilenie : sous ce rapport, il est très-adroit à certains hommes d’Etat d’être hideux.— Pour en revenir â M. de Morviile, je n'ai jamais entendu vanter twm esprit, dit sèchement M. de Brévannes. — Tant mieux pour lui, reprit M. de Gercourt, je roc délie des gens doat on cite les bons mots... Je douterais de M. de Taltcyrand si je ne l'avais pas entendu causer. .. Avouez du moins, mou cher Brévannes, que Morviile n'a pas un ennemi, malgré l’envie que ses succès devraient exciter. — Parce qu’fi est nia», reprit opiniâtrement le domino: les gens vraiment supérieurs ont toujours des ennemis. — Il me semble alors, beau masque, reprit M. de Gercourt, que votre hostilité acharnée constate fort b supériorité de Léon de Morviile. — Bah ! bah ! reprit le domino uns répondre â cette attaque, b preuve que M. de .Morviile est un pauvre sire... c'est
r il cherche toujours à produire de l'effet, à se Caire remarquer... Riule ou uou, peu lui importe le moyen. — Comment reb? dit M. de Gercourt. — [Sous parlions tout à rheure de l'adiurraliou générale
Ï l'inspirait la princesse de Hansfeld, dit le domino. Eh bien! M. de orville affecte de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indifférent à b beauté de madame de Hansfeld, soit ; mais de l'indifférence â l’aversion, il y a loin... — A l'aversiou! Que voulez-vous dire? demanda M. de Brévannes. — Voilà un nouveau crime dont mon pauvre | Morviile est bien inuoccut, j'en suis s ùr, dit M. de Gercourt. — fout le |
monde sait, repartit le domino, qu'il feint l’aversion la plus prononcée pour madame de Hansfeld. — Morviile? — Certainement, quoiqu’il aille assez peu dans le monde, maintenant il affecte de fuir les endroits où il peut rcncoutrcr b princesse. C’est à ce point, qu'on uc le voit plus que très-rarement chez sa taule, madame de Lormoy, sans donlo par crainte d’y trouver madame de llansfcld. Voyons, Fierval, vous qui connaisse* madame de Lormoy, est-ce vrai? — Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morviile chez elle. — Tu l'entends ? dit le domino triomphant en s'adressant à M. de Gercourt. L’antipathie de Morviile pour la princesse se remarque : on en jase... on s'en étonne... Voilà tout ce que voulait cet Apollon sanscciveflc. — Cela est impossible, dit M. de Gercourt ; personne n'est moins affecté que Mon ille ; c’est un de* hommes les plus aimables, les plus naturellement aimables que je connaisse; de sa vie, je crois, il c’a jamais liai, feint ou meuli; il pousse même le respect de ta foi jurée jusqu'à l’exagération . — Je suis de l’avis de Gercourt, dit M. de Fierval. Seulement depuis longtemps de Morviile, profondément triste, va fort peu dans le monde.
— Ceb s’explique, dit un des auditeurs de cet entretien. Depuis dixhuit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de b regretter.
— F.t puis, dit un autre, b mère de M. de Morviile est dans un état ircs-alarmant, et personne n'ignorc combien il adore sa mère.
— Son attachement pour sa mère ne bit rien à l’affaire, répondit le domino. Quant à sa fidélité au souvenir de lady Melford... il a changé de ridicule et d’exagération ; c’est généreux à lui, il varie nos plaisirs... il a reconnu le ridicule de celte exagération. — Comment cela? — Je ne suis pas dupe de son affectation à fuir madame de Hansfeld. Je parie qu'il est épris d'elle, et qu'il veut attirer son attention par cette originalité calculée... — C’est impossible, dit Fierval. — Ce moyen est trop vulgaire, dit Gercourt. — C'est justement pour ceb que M. de Morviile l'emploie. Il est trop sot pour en inventer un autre... — Comment!... il aurait attendu l'arrivée de madame de Hansfeld pour être infidèle... lorsque depuis près de deux ans... il n'aurait eu qu'à choisir parmi les plus charmantes consolatrices? — Rien de plus simple, dit le domino. La difficulté J'aura tenté... Personne n'a réussi auprès de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de ce succès... Parce que de .Morviile est bêle, il ne s'ensuit pas qu’il ne soit nas vaniteux... — Et parce que vous avez de l'esprit, beau masque, dit M. de Brévannes, il ne s’en-
suit pas que vous soyez équitable...
Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin à celle discussion sur M. de Morviile, qui perdit ainsi sou plus vaillant défenseur.
— Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle â Paris ? demanda M. de Brévannes — Itepuis trois ou quatre mois environ, dit.M. de fierval. — Et qui l'a présentée dans le monde? — La femme du ministre de Saxe; mais en vérité le prince est Saxon .— Prince 1 reprit M. de Prévannes, il est impossible qu'on ne sache rien de plus sur ce secret mystérieux?— Je puis vous dire, moi. reprit M. de Fierval, que, curieux comme ton! le monde de pénétrer un coin de ce mystère, j ai interrogé te ministre de Saxe. — Eh bien? — Il m'a répondu d’une manière évasive. Le prince, d’nne santé fort délicate, vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus grands ménagemeuLs... son voyage l’avait beaucoup fatigué... enfin, je vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre, ie rompis b conversation ; depuis je me suis abstenu de lui reparler de M. de Hansfeld. — C'est très-bizarre, en effet, dit M. de Brévannes, cl personne parmi les étrangers ne counait ce prince? — Tout ce que j'ai pu savoir, c’est qu’il s’est marié en Italie... et qu'apns on voyage en Angleterre, il est venu s'établir ici. — Autant qu'on peut avoir une 'opinion sur des choses si obscures, dit un autre, je croirais décidément que le prince est imbécile, ou quelque chose d approchant. — An bit, dit le domino, le soin qu'on met à le cacher à tous les yeux... — L’embarras du ministre de Saxe à vous répondre, dit M. de Brévannes à M. de fierval. — L’air sombre cl mébucolique de h princesse. — Mais alors, reprit Brévannes, pourquoi celte belle mélancolique va-t-elle dans le monde ? — Ne voulez-vous pas qu’elle s’enterre avec son idiot... si idiot il y a? - Mais si elle a toujours l’air mé ancolique et même sinistre dont vous parlez, quel plaisir trouva t-dle dans le monde? — Ma foi, je n’en sa» rien, dilM. de Fierval; c est justement cette espèce de mystère qui, joint à la beauté de madame de Hansfeld, la met si à b mode. — Life n’a pas d’amie intime cm puisse en raconter quelque chose? demanda M. de Brévannes.— J ai emendu dire à madame de Lormoy qu’étant allée uu malin voir madame de Uansfdd a 1 bétel Lambert, elle avait tout à coup entendu, «scz près de l'appartement où elle se trouvait, une phrase musicale aune ravissante harmonie jouce sur un buffet d’orgue avec un rare talent... La princesse ne put réprimer un léger mouvement d'impatience. Elle Ht un signe a sa fille de compagnie au visage cuivré. Celle-ci sortit sur-le-chamn. Peu d instants après... les ebants avaient cessé!! — El madame de Lormoy ne lui demanda pas d’où venait le soq do cet orgue.
Si fart. — Et que répondit b princesse? — Qu’elle n'en savait rien que c était sans doute dans le voisinage que l'on louchait de cet imtru ment, dont le son fui agaçait horriblement les nerfs... Madame de Lormoy lui lit observer que I bétel Lambert étant parfaitement isolé, l'orauc dont on jouait devait être dans b maison... Madame de Hansfeld parb d autres choses. D où il faut conclure, reprit le domino, que personne ne saura le mot de cette énigme... Ah ! si j’étais homme... demain je 1e saura», moi !
PÀDLA MONTI
Celle conversation fut interrompue par ces mots de M. de Ficrval» qui absorbèrent l'attention :
— Quel eri ce grand domino évidemment masculin qui cherche aventure? Ce nœud de rubans jaune el bleu à son cuiuaii lui sert san.'. doute de signe de rallie meut cl de reconnais nce. — (JL ! dit le domino en descendant du coffre où il était assis, c'est quelque grave rendez-vous. Je vais 111'amuser à contrarier cette intrigue en m’attachant aux pas de ce mystérieux personnage.
Malheureusement jxiur ce malin désir, un (lot de foule emporta le domino qui portait un nœud de rubans jaune et bleu, et il disparut. Quelque* moments après, ce même domino masculin, qui venait d'échapper à la curieuse poursuite du domino du coffrr, moula l'escalier qui conduit aux secondes loges, cl se promena quelques minutes dan» le corridor. Il fut bientôt rejoint par un domiuo féminin, portant aussi un nœud de rubans jaune et bleu. Après uu moment d'examen et d'Iiésitatiou, la femme s'approcha et dit à veix basse r
— Childc- Harold. — Fautl, répondit le domino masculin.
Ces mots échangés, la fèinmc prit le bras de l'homme, qui la conduisit dans le salon d uue des loges u'avant-scèue.