‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Paula Monti ou L'hotel LambertChapitre 26 sur 41 · MONTI. <S · texte numérisé non relu

MONTI. <S

allez noblemcul au-dciant d'un sacrifice... qui devra vous coûter aulaut qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup.

— Je uc dois doue plus vous revoir? dit tristement Arnold.

— Cela est impossible. J’ai pu accueillir chez moi mou sauveur et lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait. Confiant dans b loyauté de l'homme qui m avait sauvé la vie, j’ai pu voir tans scrupules son affection honuête et pure pour ma fille... mais de tds rapports ue peuvent plus durer maintenant, lu pauvre artisan comme moi ne fréquente pas de primes. Eu lin, je puis pardonner b ruse dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi ; mais ce serait f approuver que de souffrir désormais vos visites.

— lion Dieu ! croyez...

— Je crois que cette séparation vous sera pénible, bien pénible ; pas plus qu’à nous, pourtant.

— Oh! non, murmura Berthe, qui ne put retenir ses larmes.

— Et encore, reprit Pierre Raimond, vous avez, voua, les plaisirs de voire rang.

— Les plaisirs... le croyez-vous?

— Le» devoirs, si vous voulez. Vous avez A faire oublier A voire femme les chagrins que vous lui avez causé», et, pour une âme généreuse, c'est une occupation noble et grande. Mais nous, que uous restet-il pour remplacer une intimité bien chère A notre cœur? Tant que j’aurai celle pauvre femme auprès de moi , je vous regretterai moins ; mats lorsque je serai seul ! Ma fille elle-même devenait presque insouciante des chagrins qui l'accablaient chez elle, en songeant à b joie douce et calme qui l'attendait ici. Maintenant, encore une (bis, que lui reste-t-il? Ic<w regrets d'un passé qu'il aurait mieux pour elle valu ue pas connaître.

— Mon père , j'aurai du courage , reprit Berthe. Ne me restez-vous pas?

— Oui... et nous parierons souvent de lui... je te le promets, ajouta le vieitbrd en tendant b main A Arnold, qui b serra tendrement dana les tieunes.

— Allons, du courage, monsieur Arnold, dit Berthe en lâchant de sourire à travers ses larmes. Mon père vous l'a dit ; nous ne vous oublierons jamais ; nous parierons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours, adieu.

M . de Hansfeld pouvait A peine contenir son émotion ; il répondit d'une voix altérée : Adieu, et pour toujours adieu... Croyez... et...

Mais il ne put achever; les sanglots étouffèrent sa voix, et il cacha sa figure dans scs mains.

— Vous le voyez , dit-il après un moment de silence A Pierre Raimond qui le contcmpbit tristement, failde... toujours faible... Que vous devez me mépriser, homme rade et stoïque !

Sans lui répondre, Pierre Raimond s’écria tout A coup :

•— Mon Dieu! maintenant j'y songe, votre femme est innocente, soit; mais ce crime si obstinément répété, qui l'a commis? A Trieste, ici, des étrangers pouvaient en être accusés, mais en voyage, dans celte auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison, à moin» d'uue coïncidence extraordinaire.

— Je me suis fait aussi celte question, et elle est demeurée pour moi inextricable. En voyage, nous n étions accompagnés que de trois personnes : un vieux serviteur qui m’a élevé, une jeune ûile recueillie par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que j’ai depuis très-longtemps A mon service. Soupçonner mon vieux Frantz ou nne jeune fille de dix sept ans d’un crime si noir, si inutile, serait absurde il ne resterait donc que le chasseur. Mais quoique bon et dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous comprendriez que, plutôt qoe de le croire coupable, j'accuserais mon vieux Frantz ou b demoiselle de compagnie de ma femme.

— Mais cependant... ces tentatives...

— Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m’ont déjà causé trop de maliteurs pour que j’ose encore en avoir...

— Mais ces tentatives sont réelles. Si on les renouvelle?

— Tant mieux. Hier je les aurais redoutées... aujourd'hui jlrais audevant.

— Ah! monsieur Arnold, et les amis qui vous restent. Commeut! vous ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coupable?

— Aucune... A quoi bon? Ne viens-je pas de vous dire : Adieu, et pour toojouçs?

Et M. de Hansfeld sortit désespéré-

PAULA MONTL

CUAPiTRE XI.

Le renJe*-ïou».

Ce in:itio-Ià même M. de Brévannes devait rencontrer madame de ilausfehi au Jardin-dcs-i'bnlc*.

Il &'y rendit vers onze heures.

La lecture du livré wofr, ce mystérieux confident des plus intimes pensées de Paula, avait donné au mari de Berllte presque des espérances; les secrets qu'il croyait avoir surpris se résumaient ainsi :

« Madame de Ilansfeld se reprochait de ne pas haïr assez M. de Brévannes, meurtrier de KaphaëJ.

« Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle désirait sa mort. •

Iris avait surtout recommandé à M. de Bré vannes de ne (aire en rien soupçonner à b princesse qu'il eouuaissait, pour ainsi dire, ses plus secret*» pensées.

Ce conseil servait trop les intérêts de M. de Brévannes pour qu’il ne le suivit pas scrupuleusement.

— Madame de Ilansfeld venait à cette entrevue avec moins de sécurité que M. de Brévannes; elle le savait capable de la rtlouinicr indignement ; la portée de ses calomnies pouvait être terrible et arriver jusqu'il M. de MorviUe.

Paula devait donc beaucoup ménager cet homme qui lui inspirait une aversion profonde, et lui témoigner une menteuse bienveillance, afin de paralyser pendant quelque temps ses médisances.

Mais madame de Hansfeld ne s’abusait pas. Du moment où M. de Brévannes se verrait joué. B se vengerait par ta calomnie, et sa vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de Morvillc.

!.« plus léger soupçon devait être mortel à cct amour Idéal , désintéressé. romanesque , et surtout basé sur une estime et sur une confiance réciproques.

Madame de Ilansfeld se rendit au Jardin-des-Pbntes avec Iris, malgré l’horreur que lui inspiraient les crimes de celte jeune fille. Elle n’avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.

Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohémienne arrivèrent an pied du labyrinthe; le froid était vif, le jour pur et beau; dans cette saison les promeneurs soûl rares, surtout en cet endroit ; les deux femmes atteignirent le fameux cèdre sans rencontrer personne.

M. de Brévannes était depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre immense ; il sc leva à la vue de madame de Ilansfeld.

Celle-ci cacha difficilement son émotion; après plusieurs années elle revoyait uu homme qu’elle avait tant de raisous de détester. Son cœur battit avec violence, elle dit tout bas à Iris de ne pas h quitter.

M. de Brévannes, vain et orgueilleux, interpréta cette émotion A son avantage: il contemplait avec ravissement l’admirable figure de Paula, que le froid nuançait des plus vives couleurs. Sa taille charmante sc dessinait A ravir sous une rr.nc de velours grenat fourrée d'hermine.

Le mari de Bcrllie sc laissait entraîner anx plus folks espérances en songeant qu'à force d'opiniâtreté il avait obtenu uu rendez-vous de cette femme, qui réunissait Lmt de grâces A Laut de dignité . tant de charnues à uuc si haute position sociale; ce qui, pour M. de Brévannes, ifélait pa> la moindre des séductions de la princesse.

Plein d’espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit respectueusement :

— Avec quelle impatience, madame, J’attcudais ce montent! Combien je vous sais gré de voire excessive bonté pour moi!

— Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui celte démarche m'est Imposée, dit amèrement la princesse en faisant allusion aux menaces de M. de Brévannes.

— Je vous comprends, madame, dit M. de Brévannes; mai» si vous saviez dans quel égarement peut vous jeter une passion violente à h* quelle on est en proie depuis des années? Ah ! que de fois je me suis souvenu avec délires de ce temps où je vous voyais chaque jour,... où, à l'abri de l'amour que je feignais pour votre tante...

— Assez, monsieur, assez; vous ne m’avez pas sans doute demandé cet entretien pour me parler d’un passé que pour tant de raisons vous devez tâcher d oublier.

— L'oublier ., le puis-je? Ce souvenir a effacé tous les souvenirs de ma vie.

— Veuillez n>e répondre, monsieur. Eu insistent avec tant d'opiniâtreté pour obtenir ce rendez-vous, quel était votre but?

— Vous parier de mon amour plus passionné que jamais , vous intéresser, presque malgré vous, aux tourments que je souffre.

— Ecoulez, monsieur do Brévannes, dit froidement Paula en l’interrompant, il y a deux ans, vous m'avez une fois parlé de votre amour... je ne vous ai pas cru. Le silence que vous avez ensuite gardé sur cette prétendue passion m'a prouvé que votre aveu était sans conséquence... Lorsqu'on m'a dit votre obstination à me rcucontrer ici, j’ai attribué ce désir à un tout autre motif que celui de me parler d’un amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies.

— Eh bien ! je ne vous parlerai plus de cet amour, je me contenterai de vous aimer sans vous le dire. Attendant tout dn temps , de la sincérité du sentiment que je vous porte, permeltez-mo! seulement de voua voir quelquefois. J’aurais pu demander à l*un de nos amis communs de voua être présenté; j’ai préféré d'attendre votre agrément avant de tenter cette démarche.

— Je ne reçois que quelques personnes de mon intimité , monsieur,

reprit sèchement Paula. M. de Ilansfeld vil très-seul...., il m'est impossible surtout après votre étrange aveu, de changer en rien mes ha-

bituas.

M. de Brévannes ne put réprimer un mouvement de dépit et de colère qui rappela A madame de Ilansfeld qu’elle devait ménager cct homme; elle ajouta d’un ton plus familier :

— Songez, de grâce, A tout ce qui s’est passé à Florence... et avouez qu’il m’est impossible de vous recevoir, lors même que je le désirerais.

Ces derniers mots seulement dits par madame de HansJcld pour adoucir l’effet de son refus, parurent à M. de Brévannes fort encourageants. U sc souvint A propos des confidences du livre noir, et prit U frotih-ur contrainte de la princesse pour de la réserve et de la dissimulation à l'endroit d'un amour qu'elle ne voulait pas s’avouer encore ; B nul devoir ménager ces scrupules, certain qu’apres quelques refus de pure convenance, Paula lui accorderait les moyens ae b voir.

M. de Brévannes reprit :

— Je n'ose vous supplier encore, madame , de permettre que je vous sois présenté. Pourtant, quel inconvénient y aurait- il.' Croyez-moi, loin d'abuser de cette faveur, j'en usef%b avec la plus extrême réserve...

— Je vous assure, monsieur, que ceb est impraticable Sous quel

prétexte d'ailleurs? que dirais-je à M. de Ilansfeld?

— Qm j'ai eu l'honneur de vons connaître en Italie... Et pnL>, un bomme marié, ajouta-t-il en souriant, n'inspire jamais de défiance. Je pourrais même, et seulement pour la forme, avoir l'honneur de vous amener madame de Brévannes, quoiqu'elle ne soit pas digne de vous occuper un moment.

Cette proposition de M. de Brévannes frappa vivement Paula.

Sachant le prince très-épris de Berthe, elle ne put dissimuler un sourire d’ironie en entendant M. de Brévannes parler de présenter sa femme à l' bétel Lambert.

Un vague pressentiment dont madame de Ilansfeld ne put se rendre compte lui dit que celle circonstance pourrait peut-être servir un jour sa haine contre M. de Brévannes. Elle reprit avec un embarras affecté :

— Si cela était possible t'aurais le plus grand plaisir à connaître

madame de Brévannes, car j’ai beaucoup de raisons pour croire que vous fa jugez trop sévèrement. Aussi , dans le cas où il me serait permis de vous recevoir, cc serait uniquement, entendez-vous bien, uniquement A cause de madame de Brévannes; je tous en préviens, monsieur.

— Il en est toujours ainsi , les femmes n'ont pas de meilleure amie

ne celle A qui elles enlèvent un mari; elle s'est trahie, se dit M. de

révannes, et il reprit tout haut :

— Vous sentez, madame , combien je serais heureux de tout cc qui pourrait rendre mes relations avec vous plu» suivies; pcnneUcz-mul doue alors, pour 1’aiuour de madame de Brevauues, dit-il avec un nouveau sourire, de vous b présenter en vous demandant de l'accompagner quelquefois.

— Très- rarement, monsieur, surtout dans lot premiers temps de ma liaison avec madame de Brévannes, ajoute madame do Hao&fcld après un moment d’hésitation.

— Je ne veux pas chercher les raisons qui vous obligent à agir ainsi, madame... mais je m'y soumets.

Et il pensa :

— C'est un chef-d'œuvre d’habileté sans doute ; le prince est jaloux; elle veut d’abord éloigner les soupçons de son mari, et capter la coufiance de ma femme.

— A ces conditions, reprit madame de Ilansfeld en baissant les yeux, je vous jienueUrais de me présenter madame de Brévannes... mais' il serait formellement entendu que désormais vous tic me diriez jamais un mot... d uu amour aussi vaiu qu’insensé.

— Je demanderai» une modification à cette clause, madame. Je m’engagerais à faire tout au monde pour vous oublier... seulement, afin de ui encourager et de me fortifier dans ma bonne résolution, vous me permettriez quelquefois de venir vous instruire des résultat» de mes efforts... et comme scion vos désirs je ne vous verrais que très-rarement chez vous.. .vous daigneriez peut-être qiMdquefob m'accorder les inoveus de vous rencontrer ailleurs r

— Monsieur...

— Seulement pour m'entendre vous dire que je tâche de tous oublier... Le sacrifice que je lais n'est-il pas assez grand pour que vous m’accordiez au moins cette compensation!

— C'est mie étrange manière d oublier les gens que celle-là. Mais si vous la croyez d'un eflet certain, monsieur... un jour peut-être je consentirai à revenir ici.

— Ah ! madame, que de bontés !

— Mais prenez garde, si ie ne suis pas satisfaite des progrès de votre indifférence, vous n'obtiendrez pas une seule entrevue de moi.

— Je crois pouvoir vous promettre, madame, que vous n'aurez pas à regretter la grâce que vous m'accordez.

Après un tuoineul de silence, Paula reprit :

— Vous devez trouver surprenant, monsieur, qu'apres ce qui s’est passé autrefois entre nous...

— Madame...

— Je n'en veux pas dire davantage... Un jour vous saurez le motif de ma conduite et de ma générosité... Mais il se fait tard , je dois rentrer... Dites-moi quelle est la persouue qui me présentera madame de Brévannes ?

— Madame «le Saint-Pierre, cousine de M. de Luccval. Elle avait bien voulu m'ofTrir ses bons offices.

1 — Je la rencontre, eu effet assez souvent daus le monde. Rappelezlui donc celte promesse, monsieur, et j'aecu. iiferai sa d tinaude.

. — Vous vous retirez déjà? Mon Bien! j'aurais tant de choses à vous dire... Encore un mot, encore... de grâce'...

— Impossible... Iris, venez.

La jeune tille revint auprès de sa maîtresse, et descendit les rampes du labyrinthe apres avoir échangé un regard d intelligence avec M de Brévannes.

Le mari de Berthe devait être d autant plus dupe du stratagème d’iris au sujet du livre noir, que, par suite des révéla lion* de la bohémienne au sujet de l’infidéhlé de Raphaël, Paula n'avaii pas témoigné l'horreur qu elle aurait dû ressentir à la vue du meurtrier de son fiancé.

Cette circonstance donnait une nouvelle autorité au recueil des ptn- $ées iniimet de madame de Hansfeld.

M. de Brévannes, aussi glorieux que ravi de l'empressement de madame de Hansfeld à se rapprocher de Berthe, se crut le seul et véritable motif de celte liaison, qui devait sans doute , plus tard, assurer cl faciliter ses relations journalières avec Paula.

En attendant avec une vive et confiante impatience le moment de connaître par le livre noir l’Impression vraie que cette entrevue avait causée à madame de Hansfeld, M. de Brévannes rentra doue chez lui le cœur léger et content.

Peu de temps auparavant, Berthe était revenue de chez son père triste et a c cablé e : elle venait do voir M. de Hansfeld, sans doute pour la dernière fois: il lui fallait à tout jamais renoncer aux doux et beaux rêves dota cUe s'était bercée.

Apprenant que sa femme était chez elle, II. de Brévannes s'v rendit à l'instant même.

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