LE PARISIEN EN MER
giblc. Alors le Parisien assurait qu’il y avait entêtement, mauvaise éducation ou rivalité nationale. Toujours est-il que Mathieu n'avait point éprouvé cet emliarras, celle timidité <|u'un étranger ressent toujours lorsqu'il se trouve dans un pays dont il ignore le langage.
Aussi le Parisien marchait-il aussi ferme, aussi droit en passant sous la porte de Mer, à Cadix, que s'il eût pâli sept ans sur la grammaire de Rodriguez y Berna, ou à Ifad.ijoz, à Tolède.
Mathieu se trouva sur la place aux Poissons ; le coup d'œil lui plut : cette multitude animée, ces costumes pittoresques, ces nommes à petits, chapeaux et à lonps manteaux bruns, ces femmes du peuple, chaussées de satin ou de soie: ces petits pieds, cos jupons courts, ces basquincs collantes aux hanches, ces fleurs naturel les jetées avec goût dans des cheveux noirs et épais; enfin, que dirai-je? 1 allure, la marche, le w- Icro, tout cela excitait fortement Tatlcutiou du Parisien, qui comparait mentalement ces beautés and.ilouses aux filles de couleur des Antilles, et oc se pressait pas de terminer ses parallèles, les preuves lui manquant.
Comme il passait au bas de l'escalier qni conduit aux remparts, il leva les yeux et vit à moitié de cette « cala une femme qui moulait fort vile k*a dernières, marches. Celte ascension rapide pci mettant au Parisien d’entrevoir une jambe faite au tour cl un pied andalou, il monta l’escalier avec autant de prestesse ; et, comme il avait plus d'assurance que île timidité, il s’approcha familièrement et regarda la jeune fille, car c'était une jeune fille, regarda l.i jolie fille sous le nez, et, ne sachant pas •le quelle maniéré dénaturer sa langue pour en faire un patois espagnol, il se eonfenta d'un infinitif, et lui ait : « Espagnole, vous être très-belle femme. » La jeune fille rougit, se prit à sourire, et doubla le pa* en abaissant sa manie.
— Où diable aurais-jc appris l'espagnol? se demanda le Parisien , certain d’avoir été compris, et snivanl a grands pas sa nouvelle conquête. Presque en face de la douauc, sa conquête descendit, tourna la fête, regarda le Parisien et traversa la petite place de fa Torre pour entrer dans b nie de Tideo. Le Parisien, animé, exalté, enthousiasme, charmé, suivit. Il allait traverser la rue lorsque des chants dVglisc sc font onlcivlrc, et uuc longue lile de pénitent' bleus débouche d'une rue voisine. A fa tète do cortège étaient de longues lanternes, puis des bannières, puis des reliques, puis des châsses, puis des Heurs, puis le Saint- Sacremeul, puis le gouverneur. Celait enfin une procession solennelle à l'efTet de demander au ciel quelque peu d'eau, car la sécheresse était effrayante en l'ail de grâce 1829. Le Parisien, au lieu de se joindnf à la multitude, fit un a(Trru\ blasphème: car la procession lui barrait le passage, et il tremblait de perdre de vue son Audalousc à l'œil si noir.
La populace sc découvrit au premier cri de la crécelle d'un moiuc blanc qui ouvrait la inarche. Le Parisien garda son chapeau, sc dressa fut fa pointe des pirds, lendit le cou, mit sa main en abat-jour, el ne vit rien, ui mante noire, ni œillet bleu et blanc placé sur le côté d'une grosse louPe de clievenx d'ébène. Vint un autre moine, mais gris, port.nt une fauteme sur les vitraux de laquelle étaient peintes des ligures
d hommes au milieu des Hammcs. Il le montrait d’une main, et de l'autre tout hait une tirelire pour les âmes du purgatoire.
Les assistants s’agenouillèrent ; quelques-uus donnèrent, mais beaucoup chcuholercnl en se montrant le Parhicn. qui s'appuyait sur le dos de rliommc à 1a lanterne pour tâcher de se hausser et voir s’il n’apei ccvail pas son Andalouse.
A ce moment, une magnifique châsse d'or, éüuccfante de pierreries, et renfermant le bras de saint Serono, excita l'attention cl le recueillement général. Il n'y eut que le Parisien qui, resté debout, interrompit le silence religieux de celle foule par un de ces cris particuliers a la population parisienne, et que l'on entend quelquefois glapir aux théâtres du boulevard. C'est que le Parisien avait cru distinguer la mante et les œillets blancs et bleus, et il appelait à sa façon.
Ce cri sauvage , guttural , inusité , sacrilège , fil redresser toutes les têtes à la fois : alors on s'aperçut que le Parisien était resté debout, coovert, devant le bras de fouit Serono, el ce fut une rumeur d iudigoalion, rumeur d’abord sourde, mais qui devint bientôt edrayante quand le peuple vil le Par isicu prendre un air d'impudence et d'audace. Le Saint-Sac remeut avançait, et déjà l'on voyait les crépines d'or reluire au soleil, le panache ondoyait, l’encens parfumait Taira La musique retentissait au loin, cl les voit sonores des moines de la Merced accentuaient xigoureu'cuiciit cette belle poésie biblique. Le temps pressait : le Parisien exalté tenait bon, enfonçait son chapeau sur sa tête, y appuyait ses deux maius, et jurait avec d'effroyables blasphèmes qu'on n’avait pas le droit de le faire agenouiller.
Le Saint-Sacrement était tout proche ; comme une lutte s'engageait entre le Parisien el un Andalou d’une énorme stature, le Parisien fait un bond en arriéré et va touiller aux pieds de l'archevêque el le heurte violemment. Alors on crie au sacrilege, à l’impié:é, au Français; le tumulte devient affreux; cl, malgré nntcrveulion du prêtre, fa mêlée end un caractère de rage ; les couteaux luisent, cl... c’en est fait do risii'U. Notre consul informa de l’affaire-, il fnl prouvé que les provocations étaient venues de la part du Parisien, et le capitaine ne put obtenir aucune satisfaction.
Dans les mauvais temps, au fort d'un grain, on ne regretta pas beaucoup le Parisien; mais, quand la mer était calme, et que la Chnrmanir • Louiic filait trauquillemcnl scs six nœuds par une bonne brise, pendant bien longtemps on s’aperçut qu'il manquait quelque chose à nord, cl les matelots molliraient d'un œil de regret une cage à poules située sur l’avaut, car c’était sur cette cage que le Parisien aimait à s'asseoir pour cooler. Depuis sa mort, les matelots la respectaient, l'artiste du bord y avait sculpté deux ancres surmontées d'une blague à tabac, el l'cxcrgne de cet écusson emblématique portait : Sacré Parisien, que lu nous faisais rire ! Quand le père Guichard apprit la mort de son fils, il le pleura beaucoup ; mais ce qui le consolait un peu. c’est que, solvant ses principes, Mathieu ayant eu le bonheur de u'êtrcni communié ni 6ap/i>c, ni rien du tout, comme il disait, il n 'était pas mort en jértiilc.
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