‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Plik et PlokChapitre 27 sur 28 · US MOL AK · texte numérisé non relu

US MOL AK

lin' Imr si rire et exemplaire ne eouste-t'clle non plus à tuer qu'un' âme populaire et inutile.

Mojtaknf, lit. U, ch. xnt.

L est une bonne auberge que l’auberge de F Ancre-d'Or, à Plonczoch. Près fie la porte s’élèvent deux beaux chênes verts et touffus, qui ombragent des tables de noyer toujours engageantes, tant elles sont soigneusement cirées ; et comme l' Ancre-d'Or est placée sur b grande place, il n’y a pas de coup d'oeil plus animé, surtout à l’heure du marché, par une belle matinée de juillet .

Aussi deux honnêtes compagnons, deux appréciateurs de celte heureuse localité avaient pris racine devant une de ces tables si luisantes et polies; ils causaient de choses et d’autres, et b conversation devait durer depuis longtemps, car un bon nombre de liouleilles vides formaient un imposant et diaphane rempart autour des interlocuteurs.

L’un, pouvant bien avoir soixante ans, fort laid, fort brun, fort trapu, avait de larges et longs favoris tout blancs, qui tranchaient d’une manière bizarre avec aon teint basané. Il était vêtu d’un vaste habit bleu grotesquement taillé, d’un large pantalon de toile cl d’un gilet d'écarlate aux boutons A ancres, trop court au moins d** six pouces , enfin un immense col de chemise roide et empesé se dressait menaçant bien au-dessus des oreilles de ce personnage. En outre, de larges boucles d'argent brillaient à ses souliers, et uu cliapeau verni, impertinemment pose sur le côté de sa tête, achevait de lui donner un air crâne et coquet qui contrastait singulièrement avec son âge avancé. Au reste, il était évidemment en toilette cl gêné dans ses atours.

Son ami, d’une mise moins recherchée, paraissait beaucoup plu* jeune. Une veste et un panblon de drap composaient toute sa parure, et une cravate noire, nouée négligemment, permettait de voir son cou nerveux qui supportât une ligure halée, mais riante et ouverte.

— Vienne b Saint-Saturnin, dit-il en frappant légèrement le fourneau i de sa pipe sur U table pour en faire sortir toute U cendre, vienne b 1

Saint-Saturnin, et il y aura vingt ans que CBpervier, ici il ôta sa loque de bine à carreaux rouges et bleus, que notre pauvre brick aura mouillé pour b dernière fois dans b baie de Pompon), sous le commandement de feu M. Kernok. Et il soupira eu secouant b tète. — Comme le tcmjk passe! reprit l'homme au grand col de chemise eu avalant un énorme verre d‘eau-de-vic: il me semble que c'est hier, n'csl-c* pas, Grain-de- Sel ? Et je l'appelle toujours Grain de-Sel entre nous, parce que lu me l'as permis, mon garçon, lié! hé ! cela me rappelle notre bon temps. El le vieillard se prit à rire doucement. — Sacredieu! ne vous gêue* pas, monsieur Durand; vous êtes un aucieh, vous, un ami de ce pauvre M. kernok. El il leva encore les yeux au ciel eu soupirant. — Que veuxtu, mon garçon, quand vient l’heure de déraper, dit M. Durand en humant, avec un long sifflement, une goutte de viu qui resta il au fond de son verre, vide depuis longtemps, quand la eainarde nous lient à pic, il faut bien que le cable cède. C’est ce que je disais toujours à me» malades, à mes calfata, ou à mes canonniers, car lu sais... - Oui, oui, je sais, maître Durand, répondit aussitôt Uraiude-Sel. qui tremblait d'cnicudrc rex-canonmer-chirurgien-cbarpcniier de l'Epervier recommencer le récit de ses triples exploits; mais c'est plus fort que moi. ça me fend le coeur quand je pense qu’il y a encore un an ce pauvre M. Kernok était là-bas dans sa ferme de Trcheurel, et que nous fumions tous les soirs une vieille pipe avec lui. — C’est vrai, urain de-Sd, Dieu de Dieu! quel homme ! Etait-il aimé dan* ce canton ! un malheureux matelot lui demaudait-U' quelque chose, il l'obtenait à l'instant. Enfin, depuis vingt ans qu'il s'était retiré de> affaires pour vivre eu bourgeois, il n‘y avait qu’uni; voix sur sa bienfaisance. El puis quelle respectable ligure lui donnaient scs grands cheveux blanc* et son habit marron! avait-il l'air bonhomme qiiaml il portail sur son dos les petits enfouis du vieux Cerisoét le canonnier, ou qu'il leur faisait des bateaux de &ureau ! Seulement, moi, je fui faisais toujours uu reproche à ce pauvre Kernok, c'était de donoer dans b calotte. — Ah! parce qu'il était marguillier! B.ih! c était pour luer le temps. Mais avouez tout de même qu'il représentait joliment daus son banc de chêne, avec aes gants bbnes et son jabot, le jour de fêle de la paroisse de Sainl-Jeau-du- Doigt. — J'aimais mieux le voir sur son banc de quart, une hache à b main et sa corne d'amorce en sautoir, répondit rex-canonnier-charpeulier-chinirgien en remplissant son verre. — Et à la procession donc, maître Durand, quand il rendait le pain béni, se dandinait-il avec son cierge, qu'il voulait toujours tenir comme une épée, malgré les leçons de l'enfant de chœur. Mais cc qui désolait surtout M. le curé, c'est que le capitaine Kernok chiquait tant, qu’à la messe il crachait sur tout le monde.— Ca le désolait, ça le désolait... c’est donc pour ça qu'il a embêté mon vieux camarade pour lui faire Laitier au presbytère vingt arpents de ses meilleurs prés.

Ici Grain-dc-Sel allongea beaucoup la lèvre inferieure en clignotant des yeux, et regarda maître Durand de l’air le plus lin, le plus malicieux, le plus narquois qu'il hji fut possible d'improviser, en secouant la tôle d'un air négatif.

— Sacrebleu! je le sais bien, répéta maître Durand presque offensé

de b pantomime de l'ancien mousse. — Allons, allons, soyez calme, maître Durand, reprit celui-ci ; ce n’est pas au cure qu'il a fait celte donation. *

Ici une pause ; ici l'étonnement de maître Durand se manifesta par l’écarquillcment excessif de scs paupières et par l'absorption d’un glorieux verre de vin.

— C’est, dit Grain-dc-Sel, c’est à la nièce du curé. Eh! — Ah ! le vieux farceur, le vieux farceur, mu mm r a maître Durand en poussant un éclat de rire tout homérique ; je ne ni’étomic plus s’il était marguillier et s'il rendait le pain bénit.

Et il sc laissa aller avec: Grain-de-Sel à de* élans de gaieté si bruyants, que des chiens qui passaient eu aboyèrent.

— Ce qu’il y a de vexant, reprit Grain-de-Sel, c’est que toute b fortune de M. Kernok retourne au gouvernement, et cela parce qu’il n’a pas fait de testament. — Fallait y penser. Et qu’est-ce qui pouvait prévoir cet accident-là ? — Vous l’avez vu, vous, après b chose, o'eat-ce pas, monsieur Durand? car moi j’étais allé à Saint-Pol. — Sûr que je l’ai vu. Figure-toi, mon carçou, qu’on vient me dire: Monsieur Durand, ça sent le brûlé chez M. kernok, tuais un drôle de brûlé! Il était, ma foi, huit heures du inaliu, et personne n'osait entrer dans sa chambre ; ils sont si bêtes! J’y entre, moi, mou garçon, et. . Ah ! mon Dieu! liens, donne-moi à boire, car ça me fait mal toutes les fois que j'v pense.

Il »e remit un peu par un brge trait d'eau-de-vie, et continua.

— J'y entre, et ligure -loi que je manque d'être suffoqué eu voyant le corps de mon pauvre vieux Kernok tout couvert d’uuc large liant me bleue qui courait de b tête aux pieds, tout juste comme la llamtne du punch. Je m'approchai, je jetai de l'eau ; bah ! il brûlait plus fort, car il était à moitié cuit.

Gr.iin-dc-Scl pâlit.

— , Ça t'étonne, mon garçon : eh bien, moi, je m'y attendais, je l’avais prédit. — Prédit! — Oui. Il buvait trop d'eau-de-vie, et je lui disais toujours : Mou vieux camarade, tu finiras par une concuttion infamante, dit maître Durand avec importance, eu appuyant sur chaque >*Y>t et eu gonflant ses joues.

PLIK ET PLOK.

H voulait dire une combustion instantanée, solution exacte et vraie de la mort île Kernok, donnée par uu médecin de Quimpcr, fort habile homme, qu'eu avait mandé uu peu tard .

— Et ça ue vous fait pas trembler, monsieur Durand ? dit Grain-do- Sel, qui voyait avec peine rex-canonnier-chirurgieti-rliarpentier prendre la même direrltou que son défunt capitaine. Moi, c’est bien différent. mon garçon; je i oupe mon eau-dH-vie avec du vin, et il b buvait pure, le vieux lascar.— Ab!... répondit Grain-de-Sel peu convaincu de la tempérance de M. Durand. — T tens, dit celui-ci, en voilà un qui mourra dans ta peau d'un voleur si ou ne l'écorche pas tout vif.

Et il montrait un giaud lioiuine sec et mince, à uniforme bleu, brodé d'argent, qui traversait la place. — Que je voudrais être à bovd avec ce chien de l'Iik, lui les bras attachés à mie éclielle de haubau. le dos uu, et moi une boune garcelte à la main Quand je peuse que pour avoir passé par les mains de ce gueux de commissaire nos parts de prise ont diminué de neuf dixièmes, qu'au lieu d'avoir les soixante mille francs qui me font vivre depuis vingt ans je dev rais peut-être avoir un million, et que ce pauvre vieux Keruuk u'a eu eu tout que deux cent mille francs snr les tonnes d'argent qui nous revenaient du trois-mAls espagnol. — Bah ! reprit Crain-de-SH, un peu plus, un peu moins. J'ai tout de même été bieu eooteut de quitter le métier avec ce que j‘ai eu, et de pouvoir m'acheter un chasse-marée pour faire lecabolage. Mais c’est depuis que je ne vois plus ee pauvre M. Kemok que quelque chose me mauque- — A propos, reprit M. Durand, je crois que voici bientôt l'heure du service que nous lui fuisous faire à Saint -Jean-du-Doigt, à ce pauvre vieux.

Grain-de-Scl tira une montre d’au moins un pouce d'épaisseur.

— Vous avez raison, monsieur Durand, il est dix heures. Puis, allongeant sa montre, attachée avec soin à une longue chaîne d'acier renforcée d'un cordonnet noir : Tenez, la reconnaissez-vous? dit-il au maître. — Si je la reconnais !... c'est celle que ce pauvre Zéli m'a dit de te remettre le jour du combat de rJ?pcrrt>r contre la corvette. Pauvre Zéli ! je le vois encore me tendant la main cl me disant : Tiens, c’est

r ur Grain-de-Sel. Adieu... vieux... ue me manque pas. Sacrebleu ! dit vieillard tout ému, ça me (ait plu* de peine en y pensant maintenant que ça ne m'en a fait dans le moment. Pauvre Zéli! El la tête de M. Durand retomba dans ses mains Calleuses et ridées.

Grain-de-Sel paraissait absorbé par un douloureux souvenir en regardant sa montre.

— Ça nous fait cinq litres et une bouteille d'eau-de-vie. dit l'aubergiste son bonnet à la maiu, et inquiet du séjour prolongé des deux marius.— Paye-toi là-dessus, dit Grain-de-Sel en lui jetant uue pièce d'or.

El, donnant le bras au vieux Durand, il gagna avec lui la chapelle de Saint-Jean-du-Doigl.

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