CHAPITRE
Il ÜlTiM).
Que «a regard* bnàUnl* font frémir!... qu’il est beau I ÜKLPinv Gau — il ad* U ut, i-b. *.
Vous savez que le cirque de Sanla-Maria est bâti sor le liord de la mer, et que deux portes seulement y donnent accès. Eh Lieu! tout à coup la barrière qui faisait face à la loge du gouverneur s’ouvrit avec force, et un cavalier se présent».
Ce n’était point un ChnliDo , car il n’agil.-dt pas eu l’air uu léger voile de soie rouge, et sa main ne brandissait ni la longue lance du Picador, ni l’épée à deux tranchants du Matador; il n’avait uim plus de chapeau chamarré de rubans, de résille, ni de veste brodée d'argent. Vêtu tout de noir, à la mode des Croates, il portail de* bottines de daim qui retombaient en plis nombreux sur sa jambe, et une toque de matelot où flottait une plume Manche; puis il moulait, avec une adresse et une élégance peu communes, un petit cheval noir harnaché à la mauresque, plein dé vigueur et de feu ; enfin du longs pistolets richement damasquinés pendaient anx arçons de sa selle, et lui ne portait qu'un de ce* sa • bres courts et étroits qui sont d'usage dans la marine militaire.
A peine avait-il paru que le taureau s'élail retiré à l'autre extrémité de Taréne |mnr ne piéparer à combattre ce nouvel adversaire. Aussi l’homme noir eut-il le temps de Caire exécuter à sa monture quelques nasses brillantes, et de venir sc poster an pied de la loge de la Monja. La. il se mit à regarder fixement cette fiancée du Seigneur !
La figure de la pauvre fille devint pourpre comme b fleur du grenadier, et elle cacha sa télé dans le scia de la supérieure, indignée de b témérité de cet inconnu.
— Are, Maria... quelle hardiesse! dirent les femmes.— Par b Vierge ! d’où sort ce démon, se demandaient les hommes, stupéfaits d’une pareille audace.
Tout à coup un cri général retentit : car le taureau prenait son étau pour fondre sur le cavalier a la plume blanche, qui sc retourna, salua la Monja, et toi dit en souriant : — Pour vous, settora, et eu 1 honneur de vos beaux yeux bleus comme l’azur du ciel.
A peine achevait-il ces mots que le taureau s'élança. Lui, avec une promptitude merveilleuse servie par la souplesse de sou cheval, fil uue |NÙntr, et se trouva à dix pas die son enucnii, qui le poursuivit avec acharnement. Mais, grâce à sa vitesse , le petit cheval le dépassait presque en se jouant, et il prit sur lui assez d'avance pour que son maître piti S’arrêter un moment devant b loge de b Monja, en lui disant : — Encore pour vous, Maori: mais celle fois en I honneur de cette bouche vermeille, purpurine c o— i le corail du Per van.
Le taureau arrivait avec furie : l’homme à la plume Manche f attendit froidement, tira un pistolet de ses arçons , I ajusta et l’abattit avec tant d’adresse qu'il vint tomber en mugissant aux pieds de son cheval, hn voyant le danger imminent que courait cet homme singulier, la Monja avait jeté un cri perçant , et s’était précipitée sur b balustrade de sa loge, les deux mains en avant :,il en sai>it uue, y imprima uu brùbni baiser, et continua de jeter sur ehe un regard fixé et arrêté.
Il y avait dans celle scène étrange tant de sujets d'étonnement pour les Espagnols qu'ils restaient comme pétrifiés. l> costume bizarre, ce
PUK ET PLOK.
taureau tué, contre tous les usages, d'un coup de pistolet; cet homme qui baisait la raaio d'une demi-sainte, duuc fiancée du Christ, tout cela contrastait (ellcmcm avec les habitudes reçues que b juulc , l'alcade et monseigneur le gouverneur restaient béants, taudis que celui qui excitait si vivement Ta curiosité attachait des yeux enflammés sur la Monia, tremblante cl conluse, qui n’avait pas b force de sortir de sa luge. Rn v« in la supérieure accablait l'homme noir des épithètes les plus accablantes, telles que : impie, damné, misérable renégat! eu vain elle lui criait, avec l'accent de la plus sainte indignation : — Redoutez b colère du ciel et des hommes, vous qui avez osé faire entendre des paroles mondaines à ces oreilles chastes; vous qui n'avez pas tremblé en touchant la main d une épouse de Uieu !
Le misérable regardait toujours la Mouja en répétant avec aJiniration : — QoVfle est belle! qu’elle, est belle !
F la voix glapissait le de lulcadc le lira de son e liage, d'autant
us facilement que la Mouja avait quitté sa loge, appuyée sur le bras de
supérieure, et que deux sergents vinrent saisir la bride de son cheval ; il s’y prêta do bonne grâce.
— Pour la ciuquieme fois, qui qne vous sovez. répondez , disait l’alcade. De quel droit avez-vous tué d’un coup de pistolet uu taureau destiné aux plaisirs du public? Ile quel droit avez-vous adressé la parole à une jeune fille qui doit demain prononcer des vœux saiuls et éternels? En uii mol, qui éles-vnus?
Et le municipal reprit sa place en s'essuyant le front, regarda le gouverneur d'un air satisfait, et dit aux deux sergents : — Tenez bien sou cheval, messieurs.
— Qui je suis? dit l’étrange cavalier en redressant fièrement sa téle. que jusque là on n’avait pu bien distinguer.
Et l'ou vit des traits d une régularité parfaite; ses yeux étaient hardis Cl perçants, une moustache noire Cl luisante ombrageait ses lèvres vermeilles. et sa barbe touffue, qui se dessinait eu deux arcs le bug de ses jouis, venait s'arrêter sur uu menton à fossette : seulement sou teint était pâle et mal.
— Qui je suis? répéta-t-il d’une voix pleine et sonore, vous allez le savoir, digne alcade.
Et il appuya vigoureusement ses éperons dans les lianes de son cheval en lui donnant une violente saccade. Alors l'animal se dressa si brusquement, et fit un bond si prodigieux que les deux sergents roulèrent dans le cirque, renversés d'un coup de poitrail.
— Qui je suis? Je suis le Gitano, le Bohémien, le maudit, le damné; si vous aimez mieux, digne alcade!
Et en deux sauts il franchit l'enceinte et la barrière, gagna b grève qui était proche, et ou put le voir se jeter à b nage avec sou cheval.
Alors il se passa un événement assez bizarre. Le uom do Bohémien fit un effet tel que toute b population voulut sortir à b fois et se précipita vers les issues trop étroites pour donucr passage à celle masse d’hommes qui sc ruaient du même côté. Aussi, les poutres des galerie- du cirque se fendirent et craquèrent, ne pouvant supporter une secousse aussi vkiJc-nlc, et toute une partie de l'amphithéâtre s'abîma sous les pieds .1rs spectateurs ! Le tumulte et l'effroi fureul bientôt à leur comble, une loule de personnes étaient entassées les unes sur les autres, et celles surtout qui supportaient ce poids énorme poussaient des cris lamentables co se recommandant à leurs patrons.
— C’est ce maudit, ce datun.q disait-on, qui a attiré la colère du ciel en osant profaner b fiancée du Christ! sa présence est uu Oéau. Anathème, anathème sur lui ! Et c étaient des malédictions à faire frémir notre saint-père !
En vain l'alcade et le gouverneur, qui avaient échappé à ce désastre, faisaient leur possible pour rétablir l'ordre : ils ne pouvaient parvenir à faire enteudre b voix de b raison à quelques milliers d'Espaguols froissés et écrasés qui hurlaient à b fois. Aussi les autorités eu étaient à invoquer les derniers saints du calendrier lorsque cet immense amas d'hommes se dissipa comme par enchantement. Chacun se trouva tout à coup sur pied, mais chez plusieurs les accents d’une véritable douleur avaieut remplacé les cris de la crainte et du saisissement.
Voici :
Le malheureux barbier Flores, placé au plus bas étage du cirque, se trouva au nombre de ceux qui supportaient tout le poitK de b foute. Or, après avoir fait avec ses compagnons d'infortune d'incroyables efforts pour échapper à b pression, et voyant que de saines cl bouues raisons ne pouvaient rien sur l'indolence des compères des couches supérieures, qui en prenaient à leur aise pour sc débarrasser, sans penser qu'ils pesaient indirectement de toute leur lourdeur sur les couches inférieures, le barbier Flores donc, harassé, écrasé, articula avec peine à quelque- malheureux qui gémissaient comme lui :
— Mes comperes, m'est avis qu'en jouant du couteau au-dessus de nous, à tort et à travers, nous éveillerions la seosihililé et la pitié de nos oppresseurs , grâce à quelques boutonnières que je me chargerai de fermer, soit avec le diachylum, l'onguent de mer, ou b...
Et il s'arrêta pour reprendre haleine, car son malheureux destin l'avait bit tomber immédiatement sous les corps de deux moines et d'un boucher.
— Ou la salsariua, reprit-il eu respirant à peine. Ainsi donc, mes pères, absolvez -moi d'avance, car c'est pour le salut de tous, surtout de ceux qui sont en dessous; et vous allez voir, mes révérends, que b
pointe d'un couteau persuade mieux que les plus belles paroles. — Av-% Maria, que Dieu nou» g.«rde, répoudirent les deux moines qui pressaient le barbier de toute leur rotondité monacale, et qui remirent à ses mouvements saccadés et empêchés qu’il cherchait sou coûte iu. Au nom du ciel! ne faites pas une telle chose, mon fils : homicide point ne seras.
— Mais, mes pères, c'est vous qui êtes homicides, car vous m'ét vous
m'étouffez. — Par le Christ! on nous élnuiïe nous-mêmes. — C'est donc pour vous que je vais travailler. Tournez-vous de cèle , mes pères, les blessures sont ainsi moins dangereuses, car on ue rencontre que les fausses cèles. Enfin, je le tiens, dit-il en ouvrant difficilement son couteau. — Y sommes-nous, mes compères? — Mais du tout, Jésus, nous n'y sommes pas. — C’est égal, que Dieu nous aide !
Et il se mit à frapper à coups redoublés et comme il put au-dessus de sa tête. Ceux qui reçurent ce charitable avertissement ne trouvèrent rien de plus efficace pour le faire cesser que de l’imiter : et ce moyen incisif, sc propageant avec rapidité de bas en haut, eut bientôt le résultat le plus salisbisanl, sauf les boutonnières que Florès se chargea de cicatriser et cicatrisa probablement avec son habileté accoutumée.
Quand on fut remis de celte violente émoliou, le premier cri fut de demander où était le maudit, cl de courir au rivage. Une tartane aux voiles rouges, toute pavoisée comme en un jour de tête, se balançait au large. C'était lui, on n’en pouvait douter.— Au port ! au port ' cria-t-on, et on sc précipita vers l'embarcadère pour voler à sa poursuite.
Mais là, grand Dieu, quel spectacle ! I.e peuple espagnol est tellement avide de courses de taureaux que pas uii homme, pas une femme, pas un cufaul, u étaient restés dans la ville, tous étaient au cirque, les marins mêmes avaient abandonné leurs navires, et, quand ils arrivèrent à b jetée, ils trouvèrent toute» les amarres coupées, et virent au loin felouques et habncclle» que b uicr avait emportées en sc retirant.
Alors ce fut une nouvelle rumeur de malédiction» sur le Bohémien, et toute b population se jeta à genoux d'uu mouvement spontané pour demander a Dieu de faire abîmer b tartane, qui semblait braver celte foule éplorée eu étalant ses brillants pavois de mille couleurs.
Tout à coup le ciel sembla exaucer ces vœux, certainement bien justes, car deux voiles apparurent au loin : elles serraient le vent au plus près en courant à contre bord l'une de l'autre, de telle façon que le navire du Boliémicu devait se trouver pris entre elles deux ou »e jeter à b côte ; et quelle ne fut pas b joie publique quand ou eut reconnu les deux lougres douaniers qui hissèrent le pavillon espagnol en l'assurant d'uu coup de canon I
Alors b tartane changea rapidement scs amures, vira de bord avec une prestesse qui tenait du prodige, passa entre les deux lougres eo leur lâchant sa volée, et bissa porter en plein sur b pointe de la Torre.
Quoique la rnauœuvrc savante et prestigieuse de b tartane eût dérouté les p b us de campagne et b Lactique des spectateurs de Sanla-Maria, ils comptaient toujours sur la vitesse et le nombre des attaquants pour voir leur euucmi pris et tralué à b remorque Mais la tartane, ayant sur les deux lougres un avantage de marche positif, disparut bien avant eux derrière la pointe de b Torre, qui s'uvauçail de beaucoup dans b mer; et ce n'est qu’apre- un quart d'heure de navigation que les gardes-côtes,
! |ui voguaient dans les mêmes eaux, disparurent aussi aux yeux de la ouïe, caciiés par le promontoire.
1 1 tout Saula-Maria frémissait d'impatience et de désir de connaître l'issue du combat qui allait se livrer derrière cette montagne.