CHAPITRE XVf
L’entrevue.
On peut juger, d'après b lettre que le marquis de Reauregard avait écrite à sa femme, de la pénible contrainte qu'il s'était impo-ée, de b douleur profonde que cachait son apparente insouciance. Il faut tout dire. Sans doute l'affectation d'indifférence du M. de Reauregard, au sujet d<* la trahison de b marquise , semble cynique et odieuse, l'ourlant ce n ‘était pas absolument par forfanterie de vice, par mépris des usages, qu'il avait agi de la sorte: il savait qu'après un tel éclat sa femme serait presque dan» l'impossibilité de reparaître dans le inonde: el ta jalousie, nom» n’osons dire l'amour du marquis, s'en applaudi -sait.
Si coupable que Tût Dolorès, M. de Beanregard l’aimait encore : il se persuadait, autant par indulgence que par orgueil, que son dizain, que son mauvais exemple, avaient seuls causé les égarements de b marquise : il espérait que désormais, obligée de vivre dans la retraite, elle lâcherait, à force de dévouement et de tendresse , de faire oublier scs loris, el qu’un généreux pardon la ramènerait peut-être tout à fait au bien Et puis enfin, ainsi qu’il l'avait écrit A la marquise, M. du Rc.iuregard, pour la première fois de sa vie, avait ressenti le vague licsotu d une existence calme et retirée, singulière ironie du destin, qui lui envoyait ces salutaires pen-érs au moment où l’indigne conduite de madame île Beanregard rendait ces vœux presque impossibles. I e marquis ne savait s’il devait foire lire à Dolorès fa lettre qu’il lui avait écrite b veille, alors qu’il se croyait sur le point d’être tué par le colonel Koller. Peut-être, en apprenant combien elle avait été aimée, la jeune femme ressentiraiti elle des remords plus douloureux, un repentir (dus profond. D’un antre | côté, devait-il lui laisser connaître tout l'empire quelle avait eu >ur lui, alors quelle veuait de se conduire si indignement ?Dans celle iucerti-
« oy v.
THÉRÈSE DUlNOYRR. 35
tude, le marquis aima mieux s'abstenir jusqu'à ce qu’il eût vu commenl madame de Beauregard supporterait la terrible révélaliou qu’il allait lui faire; car, nous l'avons dit, elle ignorait encore b trahison de sa femme de chambre.
Malgré son habitude du monde, malgré sa connaissance des femmes. M. de Beau regard ne savait à quoi attribuer les coupables faiblesses de b marquise; elle était si jeune, elle avait une physionomie si candide, elle lui avait toujours semblé si sérieuse, si chaste, qn il 11 e pouvait croire que toutes ces apparences fussent absolument mensongères, et qu’à cet âge on pût être doué d'une si profoode dissimulation. Disons aussi que (à sou insu peut-être) lorgucH du marquis se révoltait à la pensée déire trompe comme le plus vulgaire des maris. Il cherchait des eauses singulières, mystérieuses, à b conduite de sa temanc , conduite qui résultait d'une dépravation naturelle. Décidé a ne prendre une résolution définitive qo'après l'explication qu'il allait avoir avec sa femme, il emporta les lettres du capilajue Des Roches et de M. Lahiriule, et se rendit chez b marquise, au risque d'interrompre son sommeil par cette foudroyante révélation.
L’appartement du marquis était par convenance tort éloigné de cehii de sa femme, Elle occupait l'aile gauche de l’iiôlel dont lui occupait l'aile droite. Plusieurs grands salons séparaient ces deux corps de logis. La lune jetait une clarté brilluute «bus les pièces immenses que M de Beauregard traversa pour arrivera l'appartement de 6a femme. Il y entra si doucement, que Dolorés, plongée dans sou premier sommeil, ne Peutendit pas; un moment il la contempla ai silence à b paie lueur d'une lampe d'albâtre suspendue au plafond. Les rideaux du lit et b tenture de cette chambre étaient de mobsselinc blanche doublée de soie cerise. Les meubles de citronnier, recouverts de satin blanc semé de bouquets de roses, et délicatement ornés d’ivoires sculptés du plus beau travail, étaient en harmonie avec ces draperies diaphanes couleur de neige rosée.
La marquise endormie disnarais*ail à demi au milieu de flots de batiste et de dentelles qui bouillonnaient autour de ses oreillers ; sous un couvre-pied de soie cl d odrvdou, garni du plus In au point d'Angleterre, se dessinait vaguement b pose gracieuse et nonchalante de Dolores ; une de ses manches à demi relevée bissait voir un bras rond, ferme et blanc, sur lequel reposait sa jolie tête virginale ; ses bandeaux de cheveux noirs apparaissaient à travers b valeucieuuc de sou ravissant petit bonnet à la baigneuse ; sa bouche humide, vermeille, à demi ouverte, laissait échapper uu souffle frais et léger . b douce chaleur du sommeil colorait d'uu vif incarnat ses joues à fossettes. Jamais 1a délicieuse fantaisie de Greuse ne créa des traits [dus lins. plus charmants, une physionomie plus coquettement uaive ; jamais l'ivoire, le carmin cl l'outremer de sa divine palette ne se fondirent en un teint plus transparent, plus pur et plus délicatement nuancé de demi-lcin les azurées.
Le marquis s’approcha du lit à pas lents, b tête baissée sur sa poitrine : il regarda longtemps sa femme avec une expression de douleur, de colère et d'amour ; un rire amer effleura ses lèvres, il dit d onc voix sourde ;
— Avec une physionomie si candide, qui croirait pourtant?...
Dolorès lit un léger mouvement, déplia son bras gauche, sur lequel
reposait sa tête, et poussa un léger cri de surprise à b vue de sou mari. Le marquis attachait sur elle un coup d'œil lixe, presque menaçant.
. — Quelle heure est-il doue ? Que voulez-vous, mon ami ? dit la marquise en se mettant sur son séant.
M . de Beauregard posa son flambeau sur un guéridon, remit les lettres qu'il avait apportées à sa femme, puis il attendit eu sileuce le premier mot, le premier geste, le premier cri de Dolores.
La marquise, d'abord étonnée, prit les lettre», les reconnut, et parut les froisser dans ses mains cachées sous un des plis du couvre-pied. Elle ne pâlit pas, ses traits demeurèrent impassibles. M. de Beauregard lui dit enfin d’une voix profoudéroent émue :
— Eh bien, Dolores ?
La marquise resta muette, b tète toujours baissée, les mains toujours cachées. M . de Beauregard, aitriboant le silence de sa femme à b confusion, s'approcha d’elle, et reprit avec plus d'amertume et de chagrin que de colère :
— Vous me trompiez, Dolorès ! C’était bien mal.
Dolorès ne tépoodil ri eu. Impatienté de ce silence, le marquis lui prit la main en s'écriant ;
— Au moins parlez-moi !
Eu attirant à lui l<* mains de sa femme, M. de Beauregard (il tomber sur le tapis une foule de petits morceaux de papier. La marquise avait d'abord songé à lacérer sournoisement les lettres qui l'accusaient. M. de Beauregard resta confondu de cette froide audace; il s'attendait à des pleur», à des regrets, à des protestations de repentir. Il trouvait une femme imperturbable qui no songeait qu'a faire disparaître les preuves de sa foule. Cet accueils'! di lièrent de relui qu'il attendait bouleversa toutes ses idées ; indigné, il s'écria :
— Voilà qui est iiifome ! Oserez-vous, madame, nier ces lettres maintenant déchirées? Croyez-vozs que je n’ai pas d’antres prouves de votre trahison ?
Dolorès ne rtipondit rien.
— .Mais, mauamc, dit le marquis en frappant du pied avec colère, voulez-vous doue me mettre hors de moi? Comment ! pas un mol ! pas
un mot l — Je n'ai rien à vous dire, monsieur, reprit Dolorès d'un tou parfaitement calme. — El ces lettres, madame, ce* lettres?
Même silence de la part de la marquise.
M. de Beauregard continua ai tâchant de se contraindre :
— Tout à l'heure, madame, je pouvais attribuer votre mutisme à b honte, à rabattement ; mais, puisque vont avez assez de présence d’esprit pour mettre ces lettres en morceaux, ne jouez doue plus b confusion. je ne suis pas votre dupe Après une conduite telle que b vôtre, j'ai, j<‘ crois, madame, le droit d'attendre de vous quelques paroles de repentir.
Dolorès resta muette. Pour b première (ois de sa vie, te marquis, exaspéré, fut sur te point de se livrer à on acte de brutalité envers une femme : il forma les poings avec rage ; mais, rougissant de son catporlemeul, il s'éloigna brusquement du lit de sa femme, et se bissa tomber sur uu canapé en cachant sa ligure dans ses mains. Suus que sou mari s'en aperçût cl avec une prestesse mer veilleuse, la marauisc revêtit uuc robe de chambre placée sur un fauteuil à côté de son lit. mit scs pieds nu- dans des pantoufles, approcha une chaise de b cheminée et anima le feu. A ce bruit, le marquis se relou ma, il vit sa femme assise. Elle avait ôté son bonucl, et du ftbl de sa petite main blanche elle lUsail les noirs bandeaux de ses cheveux, te front toujours impassible, le regard toujours impénétrable. M. de Beauregard, vain* », dominé par ce sangfroid diabolique, prit ou fauteuil, l’approcha de b cheminée, affecta un calme qu’il était bien loin de ressentir, et dit à Dolorès :
— Pardieu, madame, je in'aperçoU que vous n’aimez guère les explicitions conjugales. Votre silence est liès-signifieatif. A sotte que-lion pas de réponse... Je coiupreuds ! J'ai les preuves de votre double infidélité. Je. vous les montre, espérant au moins de vous quelques paroles de repentir .... rien... Votre physionomie est restée de marbre ; vous êtes jugée. Sur cent femmes réveillées eu sursaut par un mari, dans une circon-tance pareille, il o’en est pas une qui n’cfll au moins témoigné de l'émotion, de l’épouvante. Vous êtes restée imperturbable. Et vous n'avez pas dix-liuil ans, madame? Allons, ccb promet. Mais il ne s'agit pas de reproches. Puis-je, sans trop d' indiscrétion, madame, savoir vos Intentions pour l'avenir? — Je ne vous comprends pas bien, monsieur.
— Je vous demande, madame, si vous croyez que désormais nous puissions vivre dans les mêmes rapports que par te |»assé? — Jugcz-en, monsieur. — Ainsi, s'écria le marquis avec uu sourire de persiflage amer, vous daigucrez me faire b grâce de rester en bons termes avec moi ? — Si vous te désirez, monsieur. — Et si je ne 1e désire pas, madame, s’écria le marquis courrouce, et si je chasse de ma maison une femme coupable? — Jeu sortirai, monsieur, dit Dolorès en boutonnant tranquillement les manchettes de sa robe de chambre.
M. de Beauregard se leva brusquement ; iléiaHbors de hri. Après «avoir marché quelque temps, il vint se rasseoir.
— El dans te cas, madame, où. poussant b générosité jusqu'à b faiblesse, je serais assez lâche pour vous pardonner, pourrai-je compter qu'à l'avenir votre conduite sera digne de ma démence ? — Je l'ignore, monsieur. — Comment, madame ' en admettant que j'oublie te passé, vous ne me garantissez pas même l’avenir? — Je ne prévois pas tes événements, monsieur. — Voilà de lu franchise, au moins . je vous en rends mille grâces, madame : je suis trop heureux auc tous daigniez au moins me laisser l'incertitude. Lt vous croyez une je ine coulcutcrai de cela? — Vous seul savez cela, monsieur. — >oilà, pardieu ! madame, des réponses d une candeur angélique ; je suis seulement (rès-étonné qui* vous ne me rappeliez pas mes amours scandaleux, le cnbM avec h que) j’allicba» mes maîtresses, les mauvais conseils que je vous donnais en vous rocou rage, ml à b coquetterie : ce sont pourtant de belles et foudroyantes réponses à foire à mes reproches, madame. De grâce, pourquoi ne me les adressez-vous pas? d* ! d honneur, marqiii.-e, vous inc ménagez, ajouta M. de Beauregard avec ironie. - Vous avez agi, monsieur, comme il vous a plu. — Mais avouez au moins que je vous ai froksée, que ie vous ai blessée, que je vous ai humiliée ; ainsi votre infidélité aura r excuse du dépit, de b vengeance. — Je n’ai jamais ressenti de dépit. — Jamais, madame?— Jamais, monsieur.
El Dolores boulonna sou autre manchette.
Le marquis était outre.
— Ainsi, madame, ma conduite n'a et» rien influencé, décidé b vôtre?
— En rien, monsieur. — Ainsi, madame, c’est de gaieté de cœur, c'est par corruption, que vous vous êtes ainsi dégradée? — Je u'cxcuserai pas mes torts par un mensonge, monsieur. — Pardieu, madame, vous choi-
| m-.sc z là une jolie occasion d’honorcr la vérité ! — Vous m'interrogez,
! je vous réponds, monsieur. Ainsi jamais été pour vous en public ce ! quoj'étais pour vous dans notre intimité, c'est-à-dire le plus empressé deS 1 amants, je n'aurais pas feint aux veux de tous mou indifférence pour I vous, ipte vous m’eii-siez trompé «le même ? — Je l'ignore, monsieur ;
| le pas-e qui n’a pas été m’est aussi inconnu que l’avenir. — Très-bien,
I madame ; vous vous exprimez d’une façon nette et brève : avec vous on i va droit an fait. Soit. Eli bien! pour parler net, je commence par vous | défendre de recevoir die* vous M. Ites lim bes on M. Ubiriittc. — L’est ! vop-c droit, monsieur. — Dans huit jours vous partirez pour ma terre > du Dauphiné.
; Le marquis attendit avec anxiété b réponse de sa femme.
— Je désire, monsieur, rester à Paris cet hiver. — Kl moi, je ne le ' veux pus, madame : vous m’accompagnerez eu Dauphiné. — Si j’y swte
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obligée, j'obéirai, monsieur.— Bl ce sera sans doute pour vous y montrer aussi avenante que vous l'êtes à celte heure? — Oui, monsieur. — Et vous espères ainsi me lasser et me forcer de retenir à Paris? — Je f espère, monsieur. — El si je ne me lasse pas, madame ? — Vous tous tasserez, monsieur.
Ces derniers mots furent dits d’un ton si ferme, si dur, que le marquis tressaillit. Le flegme audacieux de cette femme le confondait. Jusqu'alors il Tarait trouvée soumise, froide, réservée, silencieuse, mais il no l'aurait jamais supposée capable de celle résolution. Sa colère, tour à tour contenue et excitée, uc put se contraindre plus longtemps; il se leva cl s'écria :
— Je suis pardieu bien sot de m'occuper ainsi de ce qui vous contient on non, madame, et de vous considérer encore comme ma femme, après la façon dont je vous ai traitée ce soir. Oui, madame, ce soir, au Hocher de Cantate, à un dîner de garçons, j’ai mis en présence vos deux amants, j'ai fait Hrc à Des Roches votre dernier billet à M. Labirintc, je les ai raillés, je les ai mis aux prises, cl j'ai fini par dire à mes amis, qui demaiu le rediront à tout Paris, que la méprisable héroïne de cette aventure était ma femme. El voilà comine je me venge, cl voilà comme des gens de ma sorte traitent les femmes qui les trompent. — Vous avez fait cela, monsieur? dit la marquise sans lever les yeux. — Oui, madame. Oh ! je ne sois pas, moi. de ccs sols maris qui s'éplorent et qui prennent nu tragique de tels accidents. Vous auriez peut-être voulu me voir triste et abattu ? — Chacun fait de son honneur ce qui lui convient, monsieur. — Et le monde, madame, comment croyez-vous qu’il vous accueille désormais?— Le monde fera comme vous, monsieur; séparez-vous de moi, le monde se séparera de moi. — Ainsi, vous ne m'avez jamais aimé? jamais ! s'écria douloureusement le marquis arrivaul sans transition à cette question.
U. de Montai. — u«i 13
Dolorès resta n nette.
— El pourquoi m'avez-vous épousé, alors, madame? — Le désir d'aller à Paris et de vivre daus le grnud inonde m’a fait oublier b disproportion d'àse qui existait entre nous, monsieur.
Jamais M. de Beau regard n’avait songé qu'il avait vingt-cinq ans de plus que sa femme; l'habilité? des succès, les avantages qu'il réunissait d'ailleurs, ne lui avaient, pour ainsi dire, jamais permis de s'apercevoir qu’il avançait en âge, et qu'il atteindrait à la vieiDcasc lorsque Doiurès
entrerait daus le printemps de b vie... Révélation d'autant plus terrible pour un homme au caractère de M. de Beauregard. quelle lui était faite par sa femme, qui venait de le blesser si cruellement dans sa jalousie, dans son amour cl dans son orgueil. Rien de plus commun chez les gens de plaisir que cet oubli de la pro|>ortion des âges. Un homme de quarante ans suppose à peine qu’une femme île vingt ans puisse le trouver plus que mûr. Mais qu'une circonstance imprévue, brutale, le force de compter avec lui-même, c'est avec autant d'envie que d'amertume qu'il regrette la jeunesse, b jeunesse, avantage inappréciable doul chaque jour l'éloigne de plus eu plus.
Les réponses sèches et dures de Dolorès renversaient toutes les prévisions du marquis et le jctaicut dans um* vole inextricable. Devait-il faire un éclat sérieux, après avoir affiché tant d'insouciance? devait-il continuer de jouer le meme rôle? devait-il contraindre sa femme à abandonner le monde, dans l'espoir que la solitude et que ses soius b ramèneraient à des sentiments meilleurs? devait-il enfin se séparer complé- Urmcnl de 1a marquise et ia renvoyer à ses parents? Celle dernière résolution eût été b plus sage, b plus digne, mais clic blessait le misérable amour-propre de M. de Beauregard, qui tenait à passer pour un mari peu vulgaire ; d’ailleurs il lui aurait fallu renouccr à Dolorès, qu’il aimait encore malgré lui. Il était sous le coup de pensées trop amères cl trop poignantes (tour prendre en ce moment une détermination décisive. Apres un nouveau silence, il se leva et dit à la marquise :
— Demaiu, madame, vous saurez mes dernières mtcnlions. Je veux croire que vous vous y conformerez. — J attendrai vos ordres, monsieur, dit Dolorès.
Le marquis regagna sou appartement.