CHAPITRE XVII
La reMcml U»*.
Ewen de Kef-ElHo avait ressenti une impression douloureuse à b i suite de b scène du Rocher de Cancale, et sa répugnance pour la vie de • Paris s’en était encore augmentée. Chaque soir, en rentrant dans son bruyant hôtel garni de b rue Montmartre, il regrettait son paisible manoir de Trcff-lîartlog, qu’il aurait bien vite regagné, sans l'invitation à dîner de M. Achille Dunoyer et sans quelques formalités relatives au placement de scs fonds chez ce banquier. En félicitant sincèrement Ewen de sa guérison et de scs projets de mariage avec quelque boiinc héritière bretonne, le bon abbé de kérouèllan lui annonçait qu'il avait fait quelques ouvertures aux parents de mademoiselle Yvonne de Kergalck; on attendait le retour du jenne baron pour donner suite à ces préliminaires. Ewen s’ennuyait fort à Paris, mais il s'applaudisisait de plus en plus d'y être venu; grâce à ce voyage, il s était arraché à ses folles rêveries, il était rentré dans une voie sage et raisonnable.
On n'a pas oublié que le baron devait dîner avec son cousin chez M. Achille Dunovcr, huit ou dix jours apres la scène du Rocher de [ Cancale. M. de Montai ayant averti Kwen qu'il ne pourrait aller le pren- I dre, cclui-ci se rendit seul chez le banquier. Dans sa crainte un peu provincule d'arriver trop tard, M. de Ker-EUio arriva beaucoup trop tôt.
Un domestique, qui avait ôté une livrée ridiculement galonnée pour mettre le couvert plus à son aise, introduisit le baron dans le salon, en le priant d'attendre madame Héloïse Dunover, et en murmurant fort iinpcrtinemment : que sans doute 1a montre de monsieur avançait ; qu'il s'élail levé sans doute de bon malin ; qu'on n'arrivait jamais de si bonne heure, etc., etc. Ce disant, il alla chercher un bâton armé d'une petite bougie et commença d'allumer les lustres et les candélabres. Ewen resta seul.
Pour faire comprendre b scène, qui va suivre, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur Li disposition de Tappartemcnt où elle va se passer. En lace de b cheminée, surmontée d'uae glace, s'ouvrait b I porte de b bibliothèque de M. Dunoyer. Celte pièce, seulement éclairée 1 par une lampe à abat-jour, était assez obscure ; le saloo resplendissait | de clarté. Ewen. debout devant b cheminée, tournait le dos a b bibliothèque. et regardait machinalement dans b glace. Quelle fut sa stupeur! Il y vil tout a coup apparaître une ligure absolument semblable à celle que représentait le portrait mystérieux de TrefT-llartlog ! Comme dans ce fatal portrait, le visage, d'une blancheur de marbre, se détachait éclatant et lumineux sur un fond très-sombre. Comme dans ce fatal portrait, b ligure était d'un ovale parfait, le nez lin et droit, les yeux noirs, grands et surmontés de longs sourcils hardimeul accusés. Jamais ressemblance n'avait été plus frappante. On comprend ce prodige.
Thérèse s'était rendue dans le salon par b bibliothèque ; l'épaisseur des tapis avait amorti le brait de ses pas ; à l’aspect d’un étranger, elle ; s’était un instant arrêtée dans b| pénombre formée par la taie de h porte, et l’image de b jeune fille s'était réfléchie dans 1a gbce. Ewen pâlit, un instant son cœur cessa de battre ; il se crut le jouet d'une Uu- I sion : les yeux ardemment fixés sur cette apparition, il retenait sa respiration. Bientôt l’image devint moins distincte, s’effaça peu à peu a 1 disparut. Autre mystère facile A expliquer.
Tliérèse, intimidée, détail retirée à reculons sur h pointe do pied. Ewcn, songeant eulin que b personne dont il voyait la figure dans la glace devait être derrière lui, se retourna brusquement. Thérèse n'était plus là. Cette étrange rencontre, rapprochée de b non moins étrange existence du portrait de Treff-llarllng, aurait vivemeut impressionué un jeune homme d'un caractère moins romanesque que celui d’Ewen. Qu'ou juge de ce qu éprouva le jeune baron
Le marquis de Baurcgard. - rata 22.
M. et madame Dunover entèrent dans le salon et s'excusèrent auprès de leur convive de I avoir bit attendre. Eweu, dont les traits étaient visiblement altérés, leur répoudit avec tant de distraction, il semblait si ému, que N. Achille et madame ücloïsesc regardèrent avec surprise. Plusieurs personnes arrivèrent, M. de Ker-Ellio cacha plus facilement son trouble. M. de Moulai entra : peu de lem|>s après lui arrivèrent Thérèse, sa sœur et mus Hubert. À la vue de Tliérèse, l'étonnement de M. de Kcr-tllio redoubla; aux grandes lumières, b ressemblance était plus extraordinaire encore; on remarquait jusqu'au petit sisnc noir que la fille du banquier avait au-dessus du sourcil gauche. Les sages résolutions d'Ewen s évanouirent comme un songe. L’amour insensé qu'il avait si longtemps nourri se réveilla tout à coup avec une violence inouïe ; c était Thérèse qu'il avait si ardemment aimée dans b solitude ! Il reporta sur elle la folle pastiou que loi avait inspirée l'être chiuiéri-
Ï uc dont elle loi offrait b vivante image. Il n'en douta pat, cette jeune Ile devait ressembler en tout à son klole chérie, et réunir les adorables qualités qu'il avait rêvées. La fatalité le poussait à cet amour ; trop de circonstances incroyables l'avaient rapproché de cette femme pour quelle n'exerçât pas sur sa vie une immense influence, soit en mal, soit en bien.
Par quel bizarrerie cette jeune fille offirait-eUe une ressemblance al minntieuse avec une femme qui, un siècle avant, avait été le mauvais génie de b famille de Ker-KUio ? Bwen élalk-il meuacé du même sort?
Sa pensée s'égarait dans ce chaos
Ces violentes préoccupations, joinles^à b timidité naturelle d'Ewen, oc lui permirent pas de se montrer à son avantage. Lors même que Thérèse n'eût pas été plus que prévenue en faveur de M. de Monial, le pen-kan-goer eût été loin de produire sur elle une impression avantageuse. On servit; par deux lots M. Achille Dtmoyer pria M. de Ker- Ellio de donner b mrin à madame Héloïse En vain celle-ci fit tous les
frais possibles pour le baron ; il était complètement absorbé dans b contemplation de Thérèse. La jeune Allé paria peu, mais elle s'exprimait avec une grâce et une modestie charmantes. Ewen I écoulait avec un muet ravissement ; jamais voix plus pure, jamais accent plus enchanteur n'avait frappé son oreille. Deux ou trois fois M. de Moulai, qui se plaisait à meure Thérèse en valeur, engagea avec elle une conversation à voix haute. Ewen admira de nouveau I esprit charmant, le tact parfait de b jeune fille, dont b distinction naturelle ressortait davantage encore au milieu des gens vulgaires qui l’entouraient.
Nous l'avons dit. la ligure de M. de hcr-LIlio était mâle et sévère, mais sa tournure manquait d'élégance ; et bientôt son étonnement, sa distraction donnèrent à sa physionomie et à ses manières quelque chose d’embarrassé, de hagard, de brusque, qui, meme en pareille compagnie, pouvait passer pour un manque absolu de savoir-vivre. M. I Innover ne sc méprit nas sur b véritable cause de b préoccupation d'Ewen. Plusieurs fois le banquier surprit le regard d’admiraliou muette et pour ainsi dire extatique que .M. de Ker-Ellio attachait sur Thérèse. Celle révélation donna fort à penser à M. Achille qui parut bientôt enseveli dans de profondes réflexions, dont il ne sortait que pour jeter Jour à tour les yeux sur Eweu et sur Thérèse
Entre les autres couvivcs, b conversation tomba sur le fameux dîner du Rocher de Cancalc, qui depuis huit jours était le sujet de toutes les conversations. M. de Monial, en sa qualité d'ami du marquis, fut accablé de questions.
Le capitaine Dca Hoches. — rase XI.
— U marquis est plus riche et plus gai que jamais, reprit-il. Il a un bo.Jicur insolent. II a appris U > a quatre jours b nouvelle do b mort de son beau-père, don Pablo, qui laisse, dit-on, une fortuoe immense. Ainsi b marquise se trouve maintenant colossalement riche. Pour passer les premiers jours de son deuil, Beauregard est allé présider à une grande partie de ch*S6e dans b forêt de Breleuil, où il a envoyé son équipage. Ils sont là une vingtaine de mauvais sujets. Dieu sait b vie qu'ils voot y mener pendant les quinze jours que durera ce depbeement! — Bien sûr qui b ont des demoiselles avec eux, dit madame Héloïse. Eisa petite femme qui avait Pair si bégueule, quelle gaillarde ! Est-ce vrai qu'on ne h reçoit plus dans le monde, et que depuis l'histoire du Rocher de Cancalc il est séparé d'elle I — Oui ça ? le Rocher de Cancale ? dît M. Achille d'un air malicieux. —Oh ! que c’est joli ! repartit madame Héloïse en haussant les épaules. Dites donc. Montai, le mar-
J nis est-H réellement séparé d’avec sa femme? — Pas du tout, madame, it Montai ; le marquis n'est nullement séparé, seulement on a fait justice de la conduite de madame de Heauregard. qui a eu refTroulcric de se représenter dans le monde. — Comment donc cela ? dit madame Héloise. — U y a quelques jours, ar.mt le deuil de la marquise. J etais le soir chez madame b duchesse de Noirmonl: in tdaute de Bcauregard entra : apres avoir clé iutrépidcmenl saluer la duchesse, elle alla s'asseoir à côté de deux femmes qui se levèrent aussitôt d’un air indigné. La marquise changea de place, scs voisines se levèrent encore. Enfin, après vingt minutes d'un silence général, madame de Bcaurcpard battit bravement en retraite sans avoir sourcillé. — Nais c'était à mourir de honte, dit madame Héloïse. — Oh ! b petite marquise a sous ce rapport la vie très-dure, dit M. de Montai.
La conversation changea. Malgré sa parenté, malgré l'espèce de liaison qui existait cuire lui et Kwen, N. de Monial entreprit de le railler pour briller aux veux de Thérèse sous uu jour nouveau. Les projets du comte furent parfaitement servis par b di>trai uon de M. de hcr— tllio : celui-ci ne s'aperçut pas des sarcasmes de son cousin, et U fut, selon l'expression consacrée , complètement noyé. Madame Héloïse était de ces gens qui ne manquent jamais l'occasion d'être de mauvais goût. Sans respect pour les plus simples règles du savoir-vivre, oubliant qu'elle pariait devaut ses lilles, elle vuuliil à son tour pbisauler le baron. Le supposant pieux en sa qualité de Vendéen, elle lui débita quelques sottises impies du vieux libéralisme , et lui demanda entre autres si les curés de son pays ne choisissaient pas de jolies filles pour gouvernantes, et s'ils u'alHisaicul pas un peu du confessionnal avec leurs pénitentes. M. de Kcr-Ellio avait des priuci|>es religieux très-arrêtés; il était habitué à considérer avec vénération une mère de famille entourée de ses enfants : tiré de sa rêverie par les impertinentes questions de madame Héloïse, il fut doublement choqué, et répondit sèchement :
— Madame, j’ai appris de ma mère à respecter b religioo et scs ministres, et ils méritent cette vénération.
Madame Héloïse ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre le sens de celte réponse et riposta avec une crànerie volbiricunc tout à fait piquante.
— Ah bien ! par exemple , nous autres Parisiennes, nous élevons au contraire nos enfants dans le mépris des tartufes et des bigots. N'est-ce pas, Achille î
M. Achille, autre espèce d esprit fort, répondit avec insouebnee :
— Moi. je me moque des choses religieuses comme de colin-tampon. Ce sont de ces sornettes bonnes à débattre entre les femmes et les cagols. N’est-cc pas, cher comte?
M. Achille était si triomphant de posséder à sa table une homme titré, qu’il ne manquait jamais à cette appellation nobiliaire.
M. de Montai savait déjà avec quelle nureté le banquier traitait sa lille ; H crut être agré-ibte à Thérèse en persiflant M. Achille; il reprit donc en lâchant d imiter l'ironie hautaine de M. de Beauregard :
— Je vous dirai franchement, mon cher monsieur Dunover, que nous autres nous avons des idées particulières sur b religion; c'est affaire de caste, de parti, de bonne compagnie, si vous voulez, mais enfin nous nous sommes toujours fait une loi de respecter les prêtres et les choses relis fente*.
Ces mots non* autre* établissaient une distinction si marquée entre M. de Montai et M. Dunoyer, que celui-ci se mordit les lèvres de dépit; madame Héloïse rougit jusqu'au front.
Ewen, absorbé dans ses pensées, ne prenait plus aucune part à b conversation,
— Connu I dit M. Achille; vous voulez vous servir de b religion comme d'un moyen pour dominer I mais enfoncé le moyen ! enfonce par b révolution de «t>, par le triomphe du tîers-élal! Voyez-vous, le centre de b chambre, dont mon père bbaii partie, constitué la seule et vraie noblesse de nos jours: il n'y a plus qu’une aristocratie, celle de la fortune De notre temps, un due ne trouverait pas quatre sous de son
litre. — Ce qui, bien certainement, n'arriverait pas si les litres pouvaient se vendre aux bourgeois enrichis, mon cher monsieur Dunoyer, dit le comte en souriant.
Nous n'tusi*lerons pas sur b suite d'une conversation dont nous venons de donner ce spécimen, et dans laquelle M. de Monial lit montre d’utic impertinence assez spirituelle.
On se leva de table.
lin dos convives crut être agréable ii madame Héloïse Dunoyer en priant Thérèse de chanter. La grosse femme rougit de dépit, mais elle fut forcée d’engager sa lille à se mettre au piano. Celle ci refusa d'abord; M. de Monial insista ; d'uu regard furtif elle lui lit comprendre qu elle se rendait à sa seule demande.
Thérèse chanta avec tant d'âme, tant de goût, tant de méthode ; elle fut enfin si supérieure à elle-même , que sa mère , furieuse do jalousie, l'interrompit au boni d'un quart d'heure, en lui dU-ant :
— Thérèse, cela vous fait mal à la poitrine.... c'est assez, ma chère. Ewen était dans l'extase ; il avait été moins touché du vériiahlcTalenl de Thérèse qnt de l'effet profondément sympathique que sa voix mélodieuse et vibrante lui avait fait éprouver.
Par deux fois M. de Ker-KIlio sentit conter ses larmes. Heureusement personne ne s'aperçut de col attendrissement ridicule.
Quelques parties de whist s’engagèrent
Kwen profita d’un moment où personne ne faisait addition à lui pour sortir de chez M. Achille Dunoyer.
Ewen de Ker-EJlio rentra chez lui daus ou état voisin de b folie.
Tantôt il s’abandonnait à une joie insensée eu songeant que scs rêveries, que sou amour idéal n'avaient été qu'un presseiilimeiit, et que b femme qui pouvait frire le bonheur de sa vie existait telle qu'il I avait rêvée. Tantôt, au contraire, il restait morne, accablé de désespoir. Thérèse ne l'aimerait peut-être jamais ; elle avait dû concevoir de lui une première impression défavorable.
Nous le répétons, il avait sufU à Kwen de voir mademoiselle Dunoyer pour être persuadé qu’elle était douée de toutes les qualités qu’il lui supposait. Il la connaissait depuis si longtciiqis, pour ainsi dire, que cette seule entrevue porta son amour jimpi’au délire. l.e surlendemain, il fut sur le point de retourner chez le banquier, mais la timidité le retint, craignant de frire quelque éclat ridicule et de ne pouvoir dominer les émotions qui l'agilaicul ; il voulut attendre que l'effervescence de son esprit s'apaisât.
Il n'eu lut rien. La passion d'Evcn pour Thérèse fil chaque jour de nouveaux progrès. Celait b même violence d'exaltation dont il avait été transporté dans b solitude, appliquée à une réalité saisissante.
Seul, sans conseil, sans ami, M. de Kcr-UHo passait des jours entiers dans sa sombre petite chambre de l'hôtel garni de b rue Montmartre, au foud de ce quartier bruyant, obscur cl infect, ne pouvant s'arrêter à aucun des desseins qui fermentaient daos son cerveau, Plusieurs fins il était allé ebez M. de Monial, vers lequel U se sentait attire par une vive sympathie, mais, à son grand regret, on lui avait toujours répondu que le comte était absent. Sac hant l'intimité qui unissait son cousin au banquier, il comptait beaucoup, sinon sur son appui, du moins sur sou avis au sujet de certaines déniai clics décisives qu'il avait résolu de tenter.
Un inur, M. de Ker-Elïio, plus heureux que de coutume, rencontra M. de Moubd.
On I introduisit chez le comte.
U' peu-kan-guer était plus pâle, plus triste, plus abattu qu'il ne l’était lorsque l’abbé de Kcrooëlian l’avait forcé de quitter Trefl-llartlog pour venir à Paris.
M. de Montai u’avait pas vu sou cousin depuis le jour du dîner de M. Duooyer, il fut frappé de l’altération de ses traits.
— Qu avez-vous, mon cher cousin ? s'écria-t-il. Avez-vous été sérieusement mabde ? — Non, répondit Ewcn d’un air sombre, j'ai é.té un peu souffrant. Je suis venu plusieurs fois pour vous voir; on m’a dit que vous étiez absent. — En effet, dit M. de Monial en rougissant maigre lui, j’étais allé chasser quelques jours en Normandie (M.de Monial ni irtaii : il avait clé pendant rc temps renfermé dans le petit appartement qu’il avait loué dans la maison de M. Dunoyer h Mais, reprit M. de MoulaL je regretterai lie mcoup mon absence, si elle m'a fait perdre l'occasion de vous être hou à quelque chose. — Vous pouvez, mou cousin, me rendre un grand service. — Parlez, parlez, je vous en conjure.
Après quelques moments de silence, Ewen reprit :
— Vous m'avez offert vos services ; vous êtes un loyal parent, je puis tout vous dire.
M. de Montai, étonné de l'air solennel du baron, lui tendit la main.
— Tariez , partez, disposez de moi, je vous CD conjure. — Ne me croyez pas fou, écouloz-inoi, et vous comprendrez peut-être ma position étrange et fatale. Après la guerre de Vendée, je revins chez moi , en Bretaguc, vivre dans b maison de mon pere; j’ai toujours aimé b solitude. II y a quelques mois, à force de réver sans but, j évoquai un idéal : il réunissait tous les charmes que j’aurais désiré rencontrer daus ma femme. Il y avait dans ma chambre un vieux portrait de famille représentant une personne d'une beauté remarqua blc; à force do contempler cette ligure charmante, je donnai ses traits à mon idéal, et.. , faut-il vous frire cet aveu?... je devins amoureux de celte peinture... — Mais c’est tout un roman, mon cousin. — Oui, un rnuian alisurdc et douloureux. Je devins donc amoureux de ce portrait... amoureux comme lin insensé. Ma monomanie prit un caractère si sérieux, quo mon ancien précepteur, l'abbé de Kérouéllan . me conseilla de quitter b Bretagne. Je vins à Paris; les distractions devaient câliner ma raison. En effet, je ne considérais plus ces chimères que comme un songe, lorsque... — Achevez: vous ne sauriez croire combien ce récit m'intéresse.
M. de Ker-Eliio passa 1a main sur son front brûlant, et reprit ù voix basse :
— Lorsque je rencontrai mademoiselle Thérèse Dunover... — Eh bien, mon murin? — Eh bien 1 elfe ressemble d'une maniéré frappante au por trait dont je vous ai parlé.
Et Ewen regarda son cousin avec angoisse.
On se souvient pent-èlre que M. de Monial possédait aussi un portrait de son arrière gr.ind'inerc, femme infernale qui avait, dit-on, causé de terribles malheurs dans la Camille de Ker-Elllo.
Malgré ce rapprm hctucul bizarre, malgré l'inquiétude nue pouvait Jui causer l'amour d’Ewra, M. de Monial lie trahit pas son «notion , il "répondit eu souriant ;
— Je comprends, ou plutôt je devine : vous aimez mademoiselle Dunoyer. El c’est seulement à cause de celte ressemblance extraordinaire, mon cher cousin, que vous tombez amoureux d'une femme que wm voyez pour b première fois? - Je suis sûr. . je dirais presque ; je sii j
que mademoiselle Dunoyer a l’esprit , les qualités, les vertus que je lui mppose. C*«si mon rêve réalisé, je le sens la. — Je le désire pour mnde- •noiselle Ou noyer et pour vous ; mais que puis-je à cela ? — J’ai été vingt fois sur le point d'aller trouver 11. Uuuoyer et de lui demander la main die sa tille.
AI. de Moulai re-ta impassible, et dit:
— Kli ! qui yous en a empêché , mon cousin ? — L'immense fortune du M. Uuuoyer, l'excessive beauté de sa tille, répondit Ewen avec accablement. Jusqu'ici je u’ai pu me résoudre à une démarche qu'on attribuerait sans doute à la cupidité ou à une prétention ridicule; mais à cette heure, celte fatale passion me domine à ce poiul que je veux tenter un coup désespéré, au risque de passer pour le plus stupide ou le plus présomptueux des hommes, car je n'ai à offrir à mademoiselle Uuuoyer qu'une fortune m . destc. — Honorable, vous voulez dire, mou cher cousin ; sans compter voire nom, bien connu en Bretagne. — Je ne m'abuse pas, dit Eweu eu secouant la tète : je n'ai aucun moyeu de séduction, mai» j'ai pour moi un amour sans bornes, un cœur loyal et dévoué. Espérer de plaire à mademoiselle Uuuoyer, ce serait fou. L’intéresser, c'est pcul-étie possible. Voici mon projet, sauf l’avis que j'attends de vous. J'irai trouver M. Uuuoyer , je lui exposerai francticmeul ma position l'intérêt ne me guide pas. car je renoncerai d'avaucc aux avantages qu'il peut faire à sa fille; je lui demanderai à avoir en sa présence un entretien avec elle. Alors je raconterai tout , et mon amour idéal, et l'histoire de ce portrait de famille, et sa ressemblance si fatale avec mademoiselle Uuuoyer, et mes voni* aussi ardents qu'insensés. — Votre projet est bizarre. — Je le sais : ma franchise passera peut-être pour de la lolie, VI. Uuuoyer et sa tille rue refuseront, à moins qu'ils ne devinent que, malgré ma rude écorce, je suis digne du bonheur que j'ambitionne, si ce boulu'ur peut se payer par un dévouement aveugle, par une tendresse sa us bornes. Maintenant, mou cousin, dites-moi. vous connaissez iuliiiiemeiit M. Uuuoyer. sera-t-il louché de la franchise démon aveu? dois-je plutôt lui demander officiellement la inaiu de sa tille ? Dans ce cas, vous parlerez pour moi, sinon j'écrirai ce soir à Al. Dunoyer, et je tenterai moi-inêmc celte démarche, si étrange qu elle soit.
La manière nette, précise, dont s’exprimait Ewen ne laissait pas le moindre doute à M. «le Moulai sur b résolution de sou cousin.
Avant toute chose, il importait au comte de gagner du temps : nous verrons plus tard le funeste progrès qu’il avait fait dans le cœur de Thérèse; l'amour de cette malheureuse jeune lille ét-dt pour lui nu avenir assuré, une fortune brillante. Ou comprend ainsi de quelle importance étaient pour lui tes confidences de M. de Kqr-F.llio; elles lui montraient le péril et lui donnaient presque le temps «le l'éviter. Après quelques minutes de réflexion, il répondit à sou cousin, en lui témoignant l'intérêt le plus cordbl et eu bu serraul la main :
— Voire conliance en moi sera justiliée, mon cher Ewen... laissezmoi dire : mon cher ami; de telles cuulkleuccs appai tiennent à l'amitié. — Oh! je ne mêlais pas trompé, dit Even en serrant à ton tour uvec effusion la inaiu de Al. de Aloutal. — Vous me consultez, répondit celui-ci, je vous parlerai franchement. Votre premier moyen, lu léi il de votre amour idéal, l’aventure du portrait, sembleront, je le crains, un peu insolites cl romaucsqnes à un homme aussi positif en aiïuires que M. Uuuoyer. Un état bien en règle de votre fortune lui plairait davantage. — El sa fille... sa fille. ., serait-elle au»si inseiuiblê que son père à cet amour, romaue&uue sans doute, mais auquel le romanesque n'ôle rien de son ardeur et Je sa sincérité? — Je connais assez peu mademoiselle Uuuoyer, mon cher cousin, mais je lui crois dans l'esprit, dans le caractère, quelque chose du positif de son père. — Elle !... avec ce regard doux et mélancolique... avec celte voix touillante... c'est impossible ! s'écria Ewen. — Je vous répète que je counais fort peu mademoiselle Tbéièse ; il est possible que je me trompe ; quant à son père, je suis sûr de ce que j'avance. Croyez-moi donc, bornez-vous à une simple demande en mariage, et je me ferai un plaisir d'être votre interprété auprès de M. Uuuoyer. — Vous êtes généreux cl bon ! dit Ewen à AI. de Afontal avec expansion ; hélas ! maintenant, mou surt va se décider d une manière irrévocable. Ah! je ne serai pas a>sez heureux pour réussir, ce serait trop beau! Pourquoi aurais-je un tel bonheur? — Mais pour en jouir, mon cher cousin. Ab çà ! sérieusement, il ne faut pas vous dé* ourager ainsi; je suis aussi loin de vous dire, espérez, que de vous dire, dc-espérez; d’un côté, votre naissance est élevée, votre fort une honorable, vous avez d’excellentes qualités; mais, d nu autre côte, M. Dunoyer est fort liche, il peut avoir d’autres vues sur sa lille, et je ne crois pas mademoiselle Uuuoyer capable d’avoir d'autres vues que celles de scs parents, ajouta hypo< l itemenl M. de Aloutal. Vous voyez donc bien que vos bonnes cl màuvai es chances sc compensent tellement qu'il est impossible de préjuger le bon ou le mauvais succès de votre dessein. Permettez-moi seulement de vous faire une dcruicre cl très-importante recommandation, cl cela dans votre intérêt cl dans celui de mademoiselle Dunoyer. — Que voulez-vous dire? — Rien de plus délicat et de plus enuliàeiiticl «pie b démarche tlonl vous me chargerez — Sans doute. — Or, dans le cas où celte affaire manquerait, il serait désagréable pour tous comme pour mademoiselle Dunoyer que tout s’ébruitât à l'avance ; |..‘ monde est oubliant , et il ne manquerait pas «le...
Ewen interrompit M. «le Montai :
— Soyez tranquille, mon cousiu, personne au monde, excepté vous, DC sera lUalruil de b d ‘-mu relie que je leote; l’abbé de kérouéllau, mou
vieil aini, serait ici, je la lui tairais, j<* vous eu donne ma parole. — Autre chose : M. Dunoyer est très-n éticuleux en affaires: il portera le même scrupule dans l'affaire dont il s'agit, il voudra écrire en Bretagne pour avoir des renseignements sur vous, etc. ; tout «:eci amènera nécessairement des lenteurs. — delà n'est que trop vrai. — Etes- vous assez sûr' do dominer votre impatience pour ne pas aller auprès «b M. Dunoyer terminer vous-méine ce que j'aurai commencé ? Dans ce dernier cas, je piéfmrais ne pas m’eu mêler, car vous concevez que mou rôle...
Ewen interrompit encore le comte.
— Je suis incapable d'un tel manque d'égards, d'une telle ingratitude! Je vous eu ai donné ma parole; vous seul au monde serez Instruit de ce vœu ; de vous seul j’alleiidrai b réponse qui doit ruiner ou encourager mes espérauces; je ne verrai pas Al. Dunoyer avant nu il ait prouotu'é sur mon sort; s'il refuse, je partirai sans le revoir. — Peut-être aurezvous raison, dit M. de Moulai; il sera temps de songer à cela an dernier moment ; mais, Dieu uien i, il ne faut pas prévoir ks malheurs d’aussi loin. Dès que j'aurai parlé à M. Dunoy«*r, j’irai vous «lire comment il a reçu votre proposition, et j’esperc vous domuT de bonnes nouvelles. — Mon cousin, dit Ewen d’un ton pénétié en serrant l«s mains de M. de Montai dans les siennes, de ce moment, en tout et pour tout..., je suis a vous. — N'est-ce pas moi qui gagne à ce marché, dit M. de Montai, puisqu'on faisant si peu je m acquiers un ami? — Je sais quelle est ma reconnaissance. A bientôt donc, mou cousin. —A bientôt : courage et espoir! dit M. de Montai.
Ewen secoua tristement b tête, et ne chercha pas à cacher une larme nui brilla dans scs yeux ; puis, serrant cm ore une fois la main du comte, il sortit précipitamment.
Al. de Montai le regarda s’éloigner; puis, haussant les épaules avec uiépm, il s’écria :
— Ah! le triple niais... c'est A moi... à moi qu'il vient confier ce qu’il appelle ses intérêts les plus chers... Allons ... allons... mon étoile resplendit de plus en plus. Si je ne me trompe, cet Incident habilement exploité me Urvftrt IW UWp, Le Breton. fldüt à sa ptUMHe, M retournera pas chez M. Dunoyer, il attendra ma réponse; je le tiendrai eu suspens durant huit ou dix jours, cl il ne m’eu faudra pas davantage, au point où en sont tes choses avec Thérèse, pour n'avoir plus à m'inquiéter du Vendéen, dont la demande en mariage me viendra, au contraire, en aide pour tenter le grand coup .. Maintenant, un mot à Thérèse... II me faut absolument demain une entrevue avec elle; oh ! elle y viendra; je vais lui écrire quelques mots terribles. Ah ! ajouta M. de Monial eu sc incitant à table, ré;io idous aussi à Julie: elle sc rcprol, elle me demande pardon : Hle ne parait pas disposée davantage à me faire l'honneur de inc donner sa main, ajouta-t-il avec ironie : ce qui maintenant me désole, en effet, beaucoup; mais elle m'offre toujours son amour... ce qui n'est pas, après tout, absolument A dédaigner... en y mettant du mystère toutefois; car Julie peut toujours passer pour une distraction t res agréable, même pour mi homme qui s’occupe de mademoiselle Dunoyer.
Et Al. de Monial écrivit b lettre suivante A Thérèse :
« Il faut absolument que je vous parle... un épouvantable malheur menace notre amour... c’est-à-dire ma vie. Ce soir j’irai en haut, j'y passerai b nuit : demain je vous attendrai à ma porte... Votre sœur sort a trois heures avec miss Hubert, pour sa promenade habituelle. Prétextez une migraine pour rester cnez vous... alors vous pourrez mouler chez moi... il u’y aura aucun danger... Ah ! Thérèse... b force me manque., quel coup affreux!. . mes brmes coulent, je ne puis que me désespérer.»
Après avuir écrit ce billet, Al. de Montai le relut tont haut, et dit :
— Oui, c'est cela... style coupé , menace aussi effrayante que mystérieuse... Elle viendra... La dernière fois, elle n'a pas ers** s’aventurer au delà de quelques pas dans l'antichambre, et encore son émotion a été si violente en sc trouvant seule avec moi. qu i Ile a pâli... mais pâli à m’effrayer... Heureusement, mon respect fa rassurée; aussi, demain, elle u'hésilera pas... à s’avancer plus avant... Maintenant à Julie : autre femme, autre si vie.
« Tu mériterais bien, méchant démon, que je le tinsse plus longtemps rigueur; mais je suis trop hou, je ne puis résister à tes gentille* petites excuses; oui. je te reverrai comme dans le bon temps, mais à condition que nous ne dirons pas un mot d'une folie que loi seule pouvais inspirer, et dont je ris maintenant comme un fou. Adieu, Julie, je t'embrasserai après-demain matin, attends-moi. »
Les deux lettres écrites. M. de Montai envoya l’une à Julie, et l’autre à mademoiselle Rosalie, femme de chambre de Thérèse, qu’il avait gagnée, et sous le couvert de laquelle il écrivait à mademoiselle Dunoyer.
Rien de plus simple que b manière dont M. de Afontal s'introduisait dans I immense maison occupée par M. Dunoyer. dont les portes étaient constamment ouvertes. Tantôt, après avoir fait une visite au banquier, au lieu de redescendre, il montait an quatrième ; tantôt, le soir, enveloppé d'un manteau, les yeux caché* par des lunettes vertes, il passait pwr Al. Bernard. le locataire supposé, gagnait le petit escalier de service, et sortait le lendemain soir i b même heure et grftce au mémo déguisement.
THÉRÈSE DÜNOYER.
flUAMÎM XVIII.
Prù|iO»tlit>n.
M. de Krr-Ellio reviul chez lui plus calme. Apre* sa conversation avec M. de Montai, il conservait peu d espoir, main au moins il u avait pas renoncé à sou vœu le plu» cher sans en tenter la réussite. Au montent où le baron rentrait à sou hôtel, uu des garçons lui dit :
— Monsieur . il y a ici un monsieur qui vous attend; il a demandé à quelle beui e vont rentriez liabilueHcmeut, j’ai répondu que vous rentriez sur les cinq heures ; il eu était quatre et demie. Ce monsieur a voulu vous attendre. U est là dan» le salou.
1 i es-éloiiiié de celte vitale, car il ne connaissait persoune à Paris, excepté M. de Moulai, M. de Beauregardet M. Üuuoycf, l.wen se rendit au salou commun. Quelle fut sa surprise d'y trouver... le banquier 1 Quoique b venue du père de Thérèse u’cùl rien de bieu extraordinaire |K>ur Eweu. il uc put s'empêcher d’être frappé de la bizarrerie de cette rencontre eu songeant à b démarche dont il sortait de charger M. de Moulai.
— Vous m'excuserez, monsieur, d'avoir insisté pour vous ai tendre, dit le banquier à Eweu ; mais, ayant quelque clio*e d’assez important à vous communiquer, je n’ai pas voulu ri mettre à demain le plakir de vous voir.— Monsieur, je suis à vos ordres: je regrette seulement d’être obligé de vous faire mouler bien liaul et dans uu bieu modeste logement, dit Iwco.— Allons doue, mousieur, vous pbbonlez : à la guerre comme à b guerre, eu voyage comme eu voyage.
Une fois entré et assis daos b chambre dcM. de Ker-Ellio, M. Dunoycr lui dit avec autant de gaieté que de cordialité :
— Je vieux, mon cher client, vous faire gaguer beaucoup d’argent. — Et comment ceb, monsieur ? dit Eweu Mo— urpris. — U une manière Un n simple ; vous avez deux cent et ircixc mille frauex placés chez moi à cinq pour cent. Je devais vous rembourser cinquante mille francs il y a quinze jouis, cl le reste de la somme eu trois payement» égaux, de deux en deux mois. — Oui, mou&ieur, mais je tou» ai prié de vouloir bii n garder ces fonds, étant dans l iuieution de retirer b somme tout à b fois pour acheter quelques métairies à ma convenance. — Sans doute; mais permet ici-moi de vous le dii e, au nom de l'iulérèt que vous méritez. vous ferez b uu pitoyable placement. Les ten us ne rapportent pas au delà de deux et deuil pour ceut bien uels, tandis que je \ous propose de vous associer avec moi dans une eut reprise qui, eu quatre ou cinq ans, doublera uox capitaux.
Ewcti avait été élevé par sou père dans l'horreur des spéculations, et il était resté fidèle à ses principes. Le» fonds places chez M. Dunoycr provenaient d'une très-ancienne créance dont feu M. de Ker Ellio avait né ilé. Malgré sa déliante et son antipathie pour les affaires, Kwen crut faire uu coup de maître eu acceptant la proposition du bauquier. Il répondit à M. Dunoycr : — J’avais songé, monsieur, à un autre pbccuient; | mais j'y reuonce, moins, je vous assure, par l'esp. rance du gain que vous m'offrez, que pour continuer et resserrer des relations que vous m’avez jusqu’ici rendues tns-agréabics.
M. Dunoycr s’attendait si peu à celte aveugle facilité de la part de M. de Kcr-bllio, qu'il ne put s'empêcher de lui dire :
— Commeul ! vous acceptez sans savoir M iilemcnl ce que je vous propose, sans me demauder U* garanties que je puis ious offrir? — Vous m'avez dit, monsieur, que ceb était avantageux? — Sans doute, et je vous le prouverai... — Puisque vous me l'affirmez, monsieur, ceb m’est prouvé. — Ma foi, monsieur, sans compliment, les gens comme vont sont rares; je u'cu reviens pas... Diable! savez-vous que vous auriez tort de jouer ce jcu-là avec tout le monde? Dieu mon i. nu maison est solide et connue; mats... — Croyez-moi, monsieur, dit Eweu en interrompant le banquier, je n’agis pas par étourderie, par insouciance, je sais en qui je place ma eonlbuce. — Ab ! monsieur -, ce que vous dites b lue touche au delà de toute expression, dit le banquier avec effusion; c’est l’occasion de répéter ce que je disais tout à l’heure : les hommes comme vous sout rares... Ou est maintenant si avide, si happediair, si rapace! — Dans votre proreftsiou. monsieur, avec vos relations d'alIUires, vous devez être mieux que personne à meme de vous apercevoir chez les autres de celte cupidité? — A qui le dites-vous, monsieur! Ma position est double à cet égard-là, et comme banquier et comme père d une Ulle à marier.
Eweu tressaillit, devint pourpre, baissa les yeux, et ne réjiondil rien. M. Dunoycr » aperçut de rembarras d’Ewen, sourit et reprit :
— Ainsi, moi, par exemple, j’ai ma fille... qui u'csl pas une beauté, c’est vrai, qui est un peu sauvage, un peu originale, c'est encore vrai ; mais elle a reçu b meilleure cdmal on du monde; elle a eu une gouvernante anglaise elle est enfui plutôt bien que mal. Jeu appelle à votre franchise bretonne, monsieur de Ker-Ellio?
Eweu avait repris sou sang-froid, il répondit sincèrement et naïvenu ni :
— Je trouve mademoiselle votre fille beaucoup plus que belle... Je
n’ai jamais vu trae physionomie à b fois pins touchante et phis expressive. — Vous dites cela pour me flatter ... mais c’est égal, en n’aceeptant pour die que b moitié de vos compliments, c ?*l déjà fort gentil. Eh bien ! croiriez-vous que le premier mol des jeunes gens qui pense lit à ma fille, est toujours : Combien a-t-elle en mariage? — Ah! monsieur ! — Ca vous étonne, ça vous révolte, et c’est comme ça... On sait pourtant que je suis riche, et que dans le cas où je ne ferais pas beaucoup de mon vivant pour Thérèse... après ma mort, il y aura sûrement un bel inventaire.. Eh bien! non, on veut jouir tout de suite; on ne parle que dot, on ne pense que dot, on ne rêve que dot. Ab ! mon Hier monsieur de Ker • Ellio. un père qui a une tille à marier est bien malheureux !
Et .M. Achille Dunover poussa un soupir hypocrite en regardant sournoisement M. de Ker-tllio pour juger de l’elfet que produirait sur lui celle tirade paternelle. Obtenir b main de Thérèse était pour Ewen un bonheur si improbable, il lut aurait semblé si fabul ux que M. Dunoycr vint pour ainsi dire b lui offrir, que le baron ne saisit aucune des allusions que le banquier lui offrait si complaisamment, et il ré(iot)dil simplement :
J’aurais pourtant cru. monsieur, que, possédant une fille aussi complètement douée que mademoiselle Thérèse, vous n auriez qu’à choisir parmi les plus ricnes. — Est-ce que je me serais trompé? pensa M. L'unoyer essayons encore. Ce* bretons ont b tête si dure, qu’il but frapper à tour de bras. Il reprit tout haut • Sans doute, j'ai à choisir, mon cher monsieur «le Ker-Ellio; mais jusqu'à présent, dans ce beau ihoixlà, je n’ai rien trouvé qui vaille. \ous concevez que le bonheur d'uoe tille qui vous est chère.... c'est important.. .♦ aussi je n'ai jamais voulu marier Thérèse à de s freluquets, à des étourneaux, à des gens dissipés, qui U rendraient malheureuse. Ce que j’aurais votilo... et M. Dunoycr appuya sur les mots avec tant d'intention que le baron fut enfin forcé do comprendre les avances du banquier, ce que j’aurais voulu pour Thérèse, mon cher monsieur de Ker-Ellio, ç'aurait été un homme d'une naissance distinguée, sage, rangé, loyal, sérieux, maître de son bien, qui aurait, je suppose, pas-é sept ou huit mois de I année dans sa terre, et qui serait venu à Pari» deux ou trois mois d’hiver tout au plus. Car Thérèse déleste le monde, Paris... oui, ça vous parait singulier, à son Age... c’est pourtant comme ça... en un mot pour la rendre heureuse... mais ce qui s’appelle 1res -heureuse... Il faudrait sc résigner à passer à la campagne au moius un hiver sur deux. Mais allez doue parler de cela à un tas de brccurs qui ne connaissent que Paris, toujours Par», rien que Paris ! — Comment ! s'écria Kwen, mademoiselle Thérèse a ces goûts simples et retiré*? — Si elle les a, monsieur! c'est une vraie petite sauvage, et c'est encore cela qui la rend si difficile à établir, du moins de manière qu elle soit heureuse.
Ewcn n'osait se livrer encore aux espérances qui venaient en foule l'assaillir ; H restait muet, oppressé.
— Il ne mord pas, il ne mord pas, pensa le banquier : ma foi, encore un essai, et, si celui-là manque, c'est que je me serai trompé.
U reprit tout haut, en affectant un grand air de bonhomie :
— Tenez. mon cher monsieur de Ker-feHlo, je vais v«jus dire quelque chose qui va vous sembler bien saugrenu ; mais comme ça n'a rien que de flatteur pour vous, vous m excuserez... Eh léen ! si j’avais à imaginer uu mari pour Thérèse, vous m'entendez bien? un mari pour Thérèse... je n’irais pas c hercher mon modèle bien loin ; je voudrai* tout bonnement pour elle un mari qui tous ressemblât. — Il serait possible !... comment!... Ah ! monsieur... )e n'ose croire... je n’ose vous dire que mademoiselle Thérèse a été... serait aussi à moi mon idéal/ — Allons donc ! Vraiment, cette grande fille pale et mélancolique vous plairait, malgré sa sauvagerie? .. El |iourquoi ne me le dites-vous pas?... Ce n'est pas l'image de faire ce* drmandc*-là soi-méme, je le sais ; mais, ma foc, au diable l'usage quand il s’agit du bonheur de deux êtres fûts l'un pour l'autre... — Tenez, monsieur, dit Ewcn avec mie émotion profonde, pardonnez-moi... je crois rêver... je ne puis croire... — C’est pourtant bien simple : si Thérèse vous convient, je vous la donne de tout mon cœur, car vot» êtes le mari que j’aurais désiré pour elle. — Mais elle !... elle, monsieur !... Ah ! je \oi» l’avoue, voire consentement ne serait rien sans le sien ! — Tenez, monsieur de Ker Ellio, dit le banquier après un moment de silence, avec les guis comme vous, on doit jouer caries sur table. J'étais venu ici pour vous pressentir au sujet de ce mariage. — Il serait vrai? — kl vous comprenez que je n'aurais pas tenté celte démarche sans être sûr de l'agremcnt de Thérèse. — Elle consent, monsieur? cHc consent ! — Je vous réponds de son consentement, et elle sera parfait* ment heureuse avec vous, c’est moi qui vous ie dis... Vous concevez néamm iiti> que, ignorant vos intentions, et craignant qu elle ne vous convint pas, je n’avais pas dû d'abord vous parler plus clairement que je lie l'ai fait. — Et vous êtes sûr, monsieur, que mademoiselle 1 hérèse consentira ? — Ecoutez moi : elle n'a tout»’ sa \ ie eu qu’on rêve, qu’une pensée ; c’est de .vivre dans une espece de solitude, loin du monde, avec ses livres, sa musique et son mari, si «Tic en trouvait un qui pût s’arranger de ces goûts-là. Elle est romanesque en dbble : je vais même vous dire quelque chose de bien plus fort ; elle a une passion, mais une folle passion pour la Bretagne. — Il serait vrai ! — Romanesque comme elle est, c’est tout simple. Enfin, l’automne dernier, « Ile rabâchait toujours du boni de la nier, des bruyères. d«>. rochers, etc. Vous « omprenez que ça me rendait très- inquiet, car. parler de bruyères et de rochers à nos daudys, à nos bons... — Monsieur, dû
THÉRÈSE DLiiXOYER.
Ewen en interrompant le banquier, si mademoiselle Thérèse consent à nie donner sa main... — Je vous dis que c’est tout consenti. — Je vous devrai... je lui devrai plus que la vie... Lorsque vous satires Icscircooslances mystérieuses qui se rattachent à ce mariage, auquel je n'ose encore croire... vous verrez, monsieur, flu’il y a là quelque chose de providontiel pour mon bonheur, et, j’ose le dire, pour celui du mademoiselle Thérèse. — Comment! quelles circonstances? — Permettez- ruoi de vous les taire jusqu’au moment où vous me présenterez à mademoiselle votre fille : H, (levant vous, je lui dirai tout, et, je l'espère. clic jugera de ma reconnaissance pas»! innée par le boniicur que je lui devrai. Ce qui von» prouvera encore, monsieur, combien j’ai le droit d Vue à la fois heureux et sut pris de ce bonheur inattendu, c'est que tout a l'heure j'avais prié M. de Monial, mon cousin, de vous demander mademoiselle Thérèse eu mariage; il devait, demain, tenter auprès de vous celle dé* marche. — Voyez un peu, mon cher monsieur, comme fa sc rencontre . .. j'étais allé hier chez Moulai pour le prier d'élre mon intermédiaire auprès de vous, mais il «Hait à la campagne. .Ne saclianl pas qu'il dût revenir si tût, et préféraul apres tout m'eu rapporter à moi-même, trouvant un prétexte tout naturel dans l'aflaire dont j'avais à vous entretenir, je me suis adressé directement à vous, et, ma foi, je m'eu loue fort.
— Maintenant, monsieur, un mot, un seul mot, si désagiéublc qu'il soit, sur les affilies d'intérêt, pour n'y (dus revenir. La seule, mais l'inexorable condition que je mets à mon mariage, e»l de ne rien accepter de vous. Mes terres me repartent quinze mille francs environ ; joignez à eda les fonds que j’ai chez vous, soixante mille francs, je crois, d économies chez mon uotairc de Keunes, et qui serviront a remeubler ma vieille maison d'une manière digne de mademoist Ile Thérèse. Telle est ma fortune, bien modeste saus doute, mais, je le vois avec un plaisir indicible, sudis-mtc pour satisfaire aux goûts du mademoiselle Tliéresc.
— Avec des sens délicats comme vous, l'on s'entend toujours parfaitement, mon cher monsieur de Ker-Lllio... Voulez- vous me laisser dire mon cher gctxlre? — Tenez, monsieur, dit E«n presque avec effroi, cela est trop beau... irup heureux... je ne puis croire... uon, je ne puis croire que cela soit. — Mais qu'y a-t-il donc de si étouuaut ? Vous êtes un excellent parti pour Thérèse ; elle vous plaît, vous me convenez... — Oui, oui : mats quand vous saurez combien mon bonheur doit me paraître extraordinaire... — Eh bien ! tua foi, ce sera tant mieux. Apres ça, je m’étais bien aperçu que vous en terne i b première fois que vous avez vu Tliérese... à dîner.. . oui... Uh ! moi. je suis uu finaud... mais j'étais loin d* penser que ça tournerait en passion... Ab çà! après-demain soir, à ne f heures, je vous présenterai à nia famille comme mou geudre futur : d ici là, je vais faire dresser un projet de contrat et régler quelques autres formalités sur lesquelles nous nous entendrons facilement, je n'en doute pas... Adieu donc, mon cher monsieur de Ker-Ellio... Ma foi, en cutraul dans celte maison, j'avais un espoir... bien vague... et je ne croyais pas qu i! dût se réaliser si promptement. — Ainsi, monsieur, vous croyez que mademoiselle Thérèse... — Vous in’en feriez trop dire pour la modestie de celte pauvre fille, séducteur que vous êtes! dit M . Ounoyer en souriaut. Ainsi donc, à apres-domain neuf heures.
Et il sortit. Nous renonçons à peindre la joie, la stupeur de M. de Ker- Ellio. Quoiqu'il ne crût pas avoir manqué à la parole donnée à M . de Montai, il courut chez lui pour le prévenir qu'un incident au -si heureux qu'inattendu rendait sou intervention inutile. Il ne rencontra pas le comte ; on lui dit même qu'on ne savait pas s'il rentrerait coucher. Kwco lui écrivit ce qu’il voulait lui dire
Maintenant, quelques mots expliqueront la brusque proposition de mariage que le banquier avait faite à Ewen. Malgré sa fortune, M. Duuoyer était quelquefois gèué ; ses immenses spéculation» absorbaient Unis ses capitaux disponibles, et le remboursement considérable qu’il devait faire a Kwcn, dans un espace de temps rapproché, l'embarrassait un peu, quoiqu'il eût mis la totalité de la somme à sa disposition nu terme des échéances. Nous l’avons dit, M. Achille Dunoyer avait deviné l'impression profonde que Thérèse avait faite sur M. de Ker-Kllio. t’n projet qui lui avait paru fou d'abord, mais bientôt très-exécutable, était subitement veau à la pensée du lutiquier. Il s'agissait de marier Ewen à Thérèse. Cette union présentait plusieurs avantages à M. Achille Dunoyer : marier Thérèse sans dot ; le débarrasser de celte jeune fille dont la vue lui rappelait souvent d'odieux souvenirs; avoir le libre maniement des fonds du baron au lieu de les lui rembourser très-prochainement.
M. Achille Dunoyer appartenait à une famille où l'on s'était livré à des spéculations si diverses, qu i! avait eu très-jeune, et par tradition, une sorte de connaissance des hommes qui se bornait à les ranger en deux classes : dupes et fripons. Uu premier coup d’œil il avait rangé M. de Ker-Kllio dans b catégorie des dupe». Or, selon M. Achille, en supposant qu’en effet le baron eût été vivement frappé de b beauté de Thérèse, il devait être encb -nié de l'épouser et sc montrer très-accommodant sur les questions d'intérêt: quant aux renseignements sur b moralité d Ewen, ç’avait été b dernière préoccupation de M. Dunoyer. D'ailleurs les gens qui appartenaient à la classe où il plaçait le pen-kau-gucr étaient toujours plus qiiTionnéies, comme le disait feu le pere Dunoyer. Ou voit que les prévisions de M. Dunoyer ne le trompèrent en rien, et que M. do Ker-EUlo alla au-devant de m vœux les plus citera. Malheureusement. les projets du banquier devaient rencontrer de grands obstacles. Tbèrèee Dunoyer aimait passionnément M. de Monial ; elle était
en correspondance avec lui ; sa porte, son déshonneur, ne dépendaient plus que d une occasiou et de l’audace de Ihosuiuc dont înaoeuioisclle Julie n’avait pas voulu pour mari.
Nous croyons avoir suffisamment exposé le caractère romanesque de la fille du banquier, sa f nesle éducation, l’injuste dureté de ses parents à son égard, pour expliquer, siuou pour excuser sa conduite coupable. Lors de sa première entrevue avec elle, M. de Moulai n'jvail pas justifié
t ar ses manières cavalières b réputation de don Juan que M. Achille unoyer lui uvail faite. Ce fut un adroit calcul de 1a part du comte . il eût sans cela excité l’uiuipaihie de Thérèse, qui, uous l’avons dit, éprouvait alors pour lient un nuif et chaste amour, et qui eût quitté avec délices la bruyante vie parisienne pour les austères solitudes de b Bretagne. Nous avoua encore dit comment M. de .Moulai, surprenant le secret des lectures de Thérèse, avait pris mm phvsionomie pensive, niébucolique, dont la pauvre enfant tut d'uulaut plus touchée que M. Dunoyer lui avait fait un tout autre portrait du son nouvel ;uui. M. de Monlul ne manquait ni de finesse ni de p nuira lion : il devina bientôt que Thérèse avait plutôt des instincts nobles cl généreux que des principes arrêtés ; que sou esprit était exalié par de dangereuses lectures, son àme aigrie par les marnais traitements ; qu’elle ne pouvait avoir enfin ni confiance ni vénération pour son père ou pour sa mère : le comte vit d'un ci up d'œil toute I influence qu'il pouvait prendre sur cette jeune fille absolument livrée à elle-nu me et que rien ne délenduit contre les pièges qu’il lui tendait.
Il voulut plaire, séduire; il plut, il séduisit. Jamais, dans lu société de sa mère, Thérèse n’avait rencontré uu homme qui pût être comparé à M. de Montai, et puis il la regardait d'un air si doux et si triste, il comprenait, il s'assimilait si bien les poétiques inspirations de Hené, U vie mondaiue lui était devenue tout a coup si a charge! n'avait-il lias abandonné une jeune femme dont les hommes le plus a la mode sc dis- . puiaieul b conquête, pour venir passer des journées entières dans le lit appariement qu’il aviil lotie dans h maison de M. Duno)er?Cet inmc si recherché ne débitai t-il pus le monde pour venir goûter le souverain bonheur de demeurer sous le même toit que Thérèse? Enfin son autour n était-il pas aussi ardent qu honnête? S il u’avait pas d'abord fait sa demande au banquier, c’est qu'avant tout il avait voulu s'assurer de l'agrément de Thérèse, car il ne comprenait qu’un mariage d’amour,,., d’amour aussi passionné que partagé. U est inutile de dire que l'homme que nous avons vu si bas, si iusinuaul. si souple, si rampant auprès de mademoiselle Julie, et qui était parvenu à tromper cette fille à force de flatteries cl de feiules tendresses ; que l'homme qui n’avail pas reculé devant l'indigne prostitution du souvenir sacre de sa mure; que M. do Monial, en un mot, rompu à toutes les dissimulai tous, à toutes les ruses, à toutes les perfidies, devait facilement s'emparer d'uu cœur jeune, ardent, sinccre, qui, comprimé, blessé depuis tant d années, croirait aux premières assurances de tendresse qui lui seraient faites, et serait aussi reconnaissant de l'amour qu'il éprouverait que de celui qu'il inspirerait Bien peu de jeunes filles, bêlas ! dans b pos lion de Thérèse, auraient ré-i»lé à cette séduction, séduction d'uulaul plus dangereuse qu elle semblait avoir le but le plus honorable.
Tour s'expliquer les succès de M. de Moulai et de ses pareils, succès qui étonnent toujours profondément quand on songe aux miséraDie» qualité» des hommes qui les obtiennent, il but chercher des comparaisons ou des analogies dans les classes J es plus infimes, les plu» honteuses de b société. On verra que presque toujours ces hommes doivent leurs succès à une hypocrisie aussi odieuse qu'adroite, qui cousislc soit à invoquer comme appui, comme soutiens, des personnes faibles cl confiantes, soit à v .île ter bassement autour des êtres flétris. Ces ignobles femmes, borne et rebut de leur sexe, qui expient leur corruption par les mépris qu elles souffrent, ne soûl pas le» plus hideuses créatures de b fange où clics s’agitent ; il y a encore no degré au-dessous de cette infamie... Oui, il est des hommes qui sont pour ces espèces ce que M. de Monta) était pour mademoi»el!e Julie. Tour k tour esclaves abjects ou tyrans impitoyables de ces créatures, ce» hommes les flattent et le* v olent, le» servent et les battent, les craignent et les domiucui. lus consolent surtout de leur dégradation en leur prouvant qu'il est des êtres plu» dégradé» qu'elles, puisqu'ils recherchent leur horrible amour et qu'ds dounent à ces malheureuses l’occasion d’exercer b cltarilé... La charité, admirable vertu qu’on retrouve toujours au moins à I état d’instinct dans le cœur des femmes les plus perdues.
M. de Montai n était pas autre chose qu'un de ces types repoussants, mais dégrossi, mais poli, mat» façonné aux usages du monde . du reste même servilité, même égoïsme, même flatterie basse et iniércs.»éc quand il espérait assouvir sa cupidité; même insolence brutale lorsqu'il éprouvait une déception ou un refus; enfin même habitude de jouer le bon pauvre en s’adressant toujours à la charité, à la pitié des femmes, en exploitant habilement scs malheurs, malheurs sans noblesse et sans distillé. iolortune méritée par le désordre le plus égoïste; chus M. île Monial enfin, comme chez les hommes dont nous parions même profanation des sentiments les plus saints, des paroles les plus sacrées, en les parodiant dans leurs cupide» et immondes tendresses. Si roépréables . que soient ces hommes, ;t quelque classe qu'ils appartiennent, il résulte j même de leurs détestables mœurs une habitude de dissimulation dange- 1 reose, quelque chose d'Immble, de pbiotif, de doucereux, d'inslnuaut, de servilement dévoué, qui plait aux femmes de l'espece de mademoi-
selle Julie, parce qu’elles les utilisent comme det Minitel... ou qui irom]>e des enfante comme Théri^e. parce que les âmes bonites et sincères s'intéressent toujours à ce qui semble souffrir.
Oq verra tout à l'heure que c’élail surtout eu s'adressant à la pitié, à b charité de Thérèse, que M. de Montai avait fait dans son cœur les prngns 1rs plus décisifs. M. de Beaurcgard* avait justement prédit au comte l'issue de scs rapports avec le bmquier. M. Achille et madame Héloïse sc glorifièrent pendant quelque temps de recevoir dans leur iulimité un homme d'un certain moude. M. Dunoyer prêta même environ deux cents louis à M. de Moulai, qui trouva charmant de subvenir avec ccl argent aux dépenses qu'il avait faites pour mettre en œuvre son plan de séduction à l’égard de Thérèse ; mais, 11 e retirant pas de la conuaissancc du comte le» avantages qu'il en avait e-pérés pour s'introduire au sein de la jeunesse dorée, le banquier se tes»a d'être ce qu'il appelait dans son langage une vache à bit, cl il témoigna peu à peu beaucoup de refroidissement A M. de Monial.
Si indifférent que fAt M. Dunoyer pour Thérèse, il ne l'cdl jamais mariée à M. de Monial, qu'il savait ruiné complètement ; le banquier, d'accord avec madame Hrloise, qui cachait de moius en moins sou aversion pour sa tille, ne voulait lui donner qu'une dot des plus minimes; or, un gendre pauvre lui eût été à charge. Le comte fut satisfait des obstacles qu’il prévoyait, ils devaient irrit- r encore la passion de Thérèse et la pousser A sa perle. Bien certain de l'amour profond qu'il inspirait, il dévoila un jour A Thérèse le prëleudu secret qu'il lui avait caché jusque-là.
Fondant en termes, le cumte avoua à la jeune tille qu'il était pauvre, qu'il louchait à te misère, longtemps il avait, disait-il. compté sur le gain d'un procès, mais il lui fallait reuoncer à tout e-poir. le procès était perdu. C'était non la misère, l'affreuse misère à laquelle il allait être réduit qu'il craignait, non, le suicide le mettrait à l'abri de ces souffrances ; mais ce qu'il déplorait, c'était te nécessité de reuoncer à la main de Thérèse. Elle était trop riche... pour que lui, maintenant si pauvre, pût songer à l'épouser : sa délicatesse s'opposait à un tel mariage. Ces si ru pilles venaient sans doute un peu lard, mais mademoiselle Dunoyer était incapable de faire cette réflexion. Au contraire, sa généreuse fierté s*ind : gna de ce que M. de Monial osAl faire un pareil rali ni. Klle lui reprocha amèrement de souper à d'autres intérêts qu'à ceux de leur amour. Etait-ce sa faute, à lui, si elle était riche? M. de Montai fut inflexible.
la scène dont nous venons de parler s'était passée dans le jardin de Monceau. Miss Hubert étant malade, mademoiselle Dunoyer sortait depuis quelques jours avec une femme de chambre et sa jeune sœur. M. de Montai, lions l'avons dit, avait gagné la femme de chambre ; celle-ci emmenait Clémentine et ménageait les tète-à-lêle de Thérèse. M. de Monial bissa la malheureuse jeune fille déi-olée. épouvantée, maudissant les scrupules du comte. Elle passa une nuit déplorable; elle reconnut tonte la violence de son amour pour M. de Montai, en songeant qu elle pouvait le perdre par une mort affreuse. Nous ne savons rien de plus touchau!, de plus sacré, que la pauvreté, lorsqu'elle est fière et silencieuse avec les indifférents, ou qu elle entretient ramifié de ses privations courage usemeirt ou même douloureusement souffertes : mais faire ce qne faisait M. de Monial, mais forcer l'intérêt et l'amour d'une jeune fille riche en offrant incessamment à ses yeux les tableaux les plus sinistre*, mais lui parler du froid et de la faim qu'on endurera un jour, des haillons dont on se vêtira,- et enfin du suicide qui mettra seul un terme à celle horrible vie, ce te est ignoble, cela est le dernier terme de te plus infâme jonglerie. Le lendemain de l'entrevue du jardin de .Monceau, Thérèse, entendant M. de Montai marcher dans son petit appartement, écrivit ees mois à b hile :
— Il but que je vous parie ; attende! -moi cher vous. Ma sœur sort à trois heures.
Puis elle monta et glissa ce billet sous b porte.
Malgré l'effrayante gravité de cette démarche, à trois heures Diérèse entrait citez M. de Moulai pour te première fois, pAlc, désespérée, suppliante; elle le conjura de ne pas te rendre à tout jamais malheurmse* et d'aller demander sa main à M. Dunoyer. qui ne poureuit la lui refuser.
M. de Montai se garda bien d'abuser celle fois de l'aveugle confiance de Thérèse; il te calma, il te rassura, il lui reprocha même l'imprudence de sa v isite, la supplia de redescendre en Ibie, et lui promit de réfléchir A ce quelle venait «le hri dire. Ce fut deux jours après ce rendez-vous que M «le Ker-Ellio vint confier à M. de Montai son amour pour mademoiselle Dunoyer, cl qu'en rentrant chez lui Ewcn trouva le banquier qui lui accorda positivement b main de Thérèse.
On a vu qu'apre» son eulrcticu avec son cousin, M. de Monial avait écrit deox lettres, l'une à mademoiselle Julie, l'antre à Thérèse. Cette dernière lettre était mystérieuse, menaçante, et, dans les circonstances que nous avons exposées, Thérèse ne pouvait manquer d'accourir A l'entrevue que lui demandait le comte. Le lendemain, A trois Itcures, mademoiselle Dunoyer était chez lui. 1,’apparicment que M. de Montai occupait dans b maison du bauquier se composait de trois petites pièces, une antichambre en entrant, à gauche un cabinet non meuble, à droite ta chambre A coucher, où le comte conduisit Diérèse. Après avoir fermé te porte, le comte tomba à genoux devant la jeune fille sans prononcer une parole, cachant sa figure dans ses deox mains.
Thérèse, pàlc, épouvantée se soutenant à peine, s'appuyait au marbre «le la cheminée : ses grands veux noirs étaient voilés de larmes, ses lè-
vres tremblaient convulsivement, sou seiu battait avec violence. Après quelque* minutes de silence, M. de Moulai releva son visage tuondetle pleurs (cet homme savait pleurer), et, joignant les mains, il s'écria d uuo voix entrecoupée par les sanglots : — C eu est fait ! adieu, Thérèse ! et pour toujours adieu !
Les traits de M. de Montai étaient jolis, réguliers: sa douleur factice aithleoMMU ménagée, sa pâleur délicate domi nent A sa figure une expression touchante. Lorsqu'il répéta d'une voix douloureusement émue : L'eu est fait, adieu, et pour toujours adieu !... Thérèse sc sentit bouleversée jusqu'au fond «Je l'Ame : son désespoir, sa pitié, son amour s'exaltèrent a ce point qu'oubliant son effroi, elle s'écria avec une incroyable résolution :
— Non, non, jamais ! Je ne sais ce que vous allez encore m'apprendre, je ne sais ce qui nous menace ; mais rien, entendez-vous, rien au monde ne me séparera de vous! — Vais, Thérèse, je suis pauvre ! mais, après quelques faibles ressources bientôt épuisée», je n'aurai plus «l'autre perspective que la misère, que la misère la plus affreuse ! — Oh ! mon Dieu mon Dieu! dit Thérèse eu éclatant en sanglots. — ,1e il 'aurai pas seulement de quoi manger du pain; car, malheureusement, je n'ai aucune ressource en moi-même.. . je ne suis bon à l ien. Elevé daus le hivo, je u'ai jamais songé à un pareil avenir. Va santé s’oppose à ce que je gagne ma vie par un travail manuel. — l ui, lui, réduit là, grand Dieu!
— Je l'avoue, c'est faible, c’est lâche, mais je n’aurai jamais b force de supporter te pauvreté. Songez donc, Thérèse! avoir froid, avoir faim, ne savoir où reposer sa tête, et cela, pendant une longue vie, peut-être. Oh ! la mort ! mille fois plutôt 1a mort que cette horrible existence. — Mais moi, moi, que deviendrai-je, si vous vous lues! Mali c'est d'un affreux égoïsme, ce que vous dites là. Comment, parce que le hasard me donne quelque bien, et que le hasard vous ruiue, il faut renoncer à mun amour, à la vie... — Thérèse, il serait infâme A moi de vous associer A mon sort misérable. La fatalité a pesé sur ma vie tout entière; et r’e&i au moment où j'entrevoyais le bonheur, le seul vrai bonheur, qu’il faut y renoncer. An ! c’est horrible!
El M. de Montai répandit «les larmes hypocrites.
— Tenet, voyez-vous, Edouard, vous me rendrez folle, s’écria lliérè-e presque avec égarement ; voire cruelle délicatesse me poussera à quelque excès. — Thérèse, calmez-vous; au nom du ciel, calmez-vous!
— Ce soir, je dirai tout à mon père, reprit I hérese avec un ton de résolution calme et forte qui effraya iü comte. <. ‘était parler trop tôt p ur ses projets. — Thérèse, gardez-vous- en bien ! — Soyez tranquille, Edouard, je ménagerai votre délicatesse. Vous l’avez dit vous-même, jamais vous n'avez été plus heureux que dans ce modeste réduit. fine faut-il pour vivre A la rampaene, daus quelque coin ignoré ! biru peu de chose. Eli bien, je ne demanderai à mon père que ce qui est driCMtitNl nécessaire pour vivre ainsi. Est-ce encore trop? s'écria mademoiselle Dunoyer à un mouvement de secret effroi «le M. de Monte!, qu'elle interpréta comme «'expression d'un implacable désintéresscnieul. Eh bien, je ne lui demanderai rien. , rien. Edouard... Je travaillerai, je sais coudre, broder : notre éducation, à nous autres femmes, toute futile quelle semlilc, nous crée des ressources pour les jour» mauvais. De votre côté, Edouard, vous vous ingénierez, v«>us trouverez le moyen d'augmenter notre bien-être ; sinon, je travaillerai pour deux. Ne craignez rien, l’a— inour me donnera du courage, de la force; nous n'aurons «l'obligation A personne, n««us ferons comme tant de pauvres ménages qui vivent heureux et contente. — Moi, vous condamner à une coudiiioti si cruelle ! vous, habituée au luxe ! oh ! jamais ! s'écria M. de Montai effrayé du désintéressement «le b jeune fille. Mais, lors même que je m’y r «liguerais, que j'aeciqiicrais votre offre si généreuse, il est trop lard. — ■ Comment?
1 — Ce billet que je vous ai écrit... — Eh bien, il annonçait un nouveau malheur, c’est vrai... mon Dieu! Et ce malheur, quel est-il? quel est-il?
— Je vous en conjure. Thérèse, tranquillisez-vous, sinon je ne dis plus rien. — Allons, je suis calme. je suis calme; parlez- je vous écoule. —
j Vous avez vu ici M. de Krr-Ellio... — Ce Breton dont vous vous êtes | tant moqué? — Comment le trouvez-vous? — Moi? — Oui; que ptui- ! scz-vous de lui ? — Mon Dieu ! je ne pense rien. Vous l'avez, ridiiulisé;
cela m'a fâchée pour celte sauvage Bretagne, que j’ai toujours aimée > d'instinct. — El sa figure? — Queltas questions vous me faites ? je ne l ai pas remarquée ; il m'a semblé très-insignifiant. Mais a quoi hou tout cela ? — Vous allez le savoir : M. le baron d<- Ker-Ellio, mon cou-in, a ! au moins vingt mille livres de rente en propriété- en Bretagne, et une somme assez c«m*idérahle placée chez votre perc. — Ensuite, cn-uile ?
— M. de Kcr-Eliio demande votre main. — Ma main! — Hier, il m’a chargé d’être son interprète auprès de votre père. Comprenez-vous, maintenant ? Vous le voyez, tout est perdu, je tic puis plus même accepter votre offre généreuse? — Parce que M. de Ker-Ellio demande mit main?... Mais vous êtes fou ? — (lue dites-vous? — C'est là le malheur <|ui nous meuace? — N'est-ce donc rien? — Rien... si vous m'aimez comme je v«ju$ aime. — - Thérèse, ce langage... — Je «lois le tenir, puisque vous ne le tenez pas... Qu'avez-vous répondu à M. de her-Ellio?
— Que je ferais sa demande à votre perc. — Vous avez promis cela ?...
— Je l'ai promis... je ne pouvais le lui refuser sans éveiller ses soupçons. — Vous avez eu tort, il fallait lui dire ; Thérèse m'aime, je l'aime .. sa main est A moi. — Diérèse, je vous dis que votre exaltation m'épouvante... Vous affectez un calme que vous ne res»culcz pas. — Eereivoua celle demande A mou père ? — J’ai donné uta parole A mon cou-
THÉRÈSE DUISOYKR.
•in... Je ne pouvais faire autrement... miis risquer de nuire à voire ré- : putalion. — Ali ! vous ne ffl'limei pas autant que je vous aime ! Je ne craindrais pas de la risquer pour vous, moi, celle réputation... Mais, si vous ave* promis, il faut tenir celle promesse .. Demandez ma main à mon pore jmur ce monsieur dont l'amour est venu 4 ! vile. — Ou sait voire père si riche, Thérèse. — C'csl la fille du riche banquier que ce Breton vcul épouser, je n>u doute pas. — Ainsi je demande votre main à voire père pour mou cousin. — Mon père m’en parle... je refuse, ei je loi dis que jamais je n'aurai d'autre époux que vous. — Hélas ! Thérèse, voire pere voyant d'un côté un homme riche, sage, rangé, habile dans la gestion de ses intérêts, et de l'autre un homme bientôt réduit à la misère... — Mou père Pré f érer a voire comin à vous, c’est clair. — Hélas 1 sans doute, — Mais moi, je vous préférerai à votre cousin, el connue ma main m'appartient, j'aurai raison. —Votre père insistera. — Je serai inébranlable. — Il vous maltraitera. — J’y suis faite — Il me fermera sa porte. — Je viendrai ici et je vous dirai : Edouard, je suis à vous, je suis votre femme, disposez de moi... vous êtes loyal et géuéreux, parlons. . —El si je refuse* de vous associer à mon misérable sort ..
— Si vous refusez... — Oui... — Si vous refusez... ce ne sera [tas pour vivre mis râble, n'est-ce pas? ce sera pour vous tuer...
M. de Montai baissa la tête d'un air sombre et ne répondit rien.
— Je comprends.,., vous vous tuerez ... plutôt que d’accepter le dévouement d'une femme qui vous demande de partager avec vous son bien si \ous y consentez, votre pauvreté si vous préférez être pauvre...
• — Thérèse... vous êtes sans pitié. — El vous donc.... Eh bien, si vous faites cela.... comme maintenant mou coeur est en vous, ma vie est en vous, le seul bonheur que je puisse prétendre est en vous... Si vous vous tuez... je me tuerai. — Thérèse ! — Keel n’est pas un vain mot... vous me connaissez... vous savez la résolution de mon caractère. A celle heure, je suis citez vous : pour y venir, pour eu sortir, je brave la honte, ma perte : jugez, après cela, ré qu’il me resterait à faire, ce que je ferais, si l'homme pour lequel je sacrifie autant se tuait lâchement! — Lâchement, Thérèse ! — Licitement... von* auriez peur de mon amour!
Il e*t impossible de rendre la sublime énergie de l’accent de I hérèse en prononçant ces derniers mots. M. de Montai parut dominé, vaincu par cette résolution, cl il s'écria daus un transport d'amour merveilleusement feint :
— Eli bien ! oui, oui, Thérèse, je serai digne de ton admirable dévouement, je serai digne de loi, je m’élèverai à ta hauteur, fille adorable ! j'abjurerai mes scrupules, je n'aurai qu'un verni, qu’un but, celui de t'appartenir par des vœux indissolubles. Oui, Thérèse, je te le jure par un serment que je n’ai jamais invoqué en vain, reprit M. de Monial d une voix solennelle, je vous le jure par le souvenir de ma pauvre nierc... Quoi qu’il arrive, je suis à vous et pour toujours à vous. — Et moi, s'écria Thérèse avec exaltation, et moi. qui n'ai au monde rien de plus saint et de plus sacré que mon amour, nu nom de cet amour, je vous jure, Edouard, quoi qu'il arrive, de n’élre jamais qu’à vous; oui, pour jamais je suis à vous !
El ta jeune fille, le regard brillant, le front radieux, tendit scs deux mains à M. île Monial. Celui-ci leva les yeux an ciel, et cul l'exécrable impudence de prononcer ces paroles sacrilèges d'une voix qu’il sut rendre louchante : Ma mère, du haut du ciel, bénis nos fiançailles !
Pii» il poussa celte odieuse comédie ju-qu’à passer à l’un des doigis ' de Tbéri'sc un anneau (celui qu'il avait déjà donné à mademoiselle Julie), en lui disant d'on ton ému et eu versant quelques larmes :
— 'I hérèse, dans ma pauvreté, j’ai encore un trésor inappréciable... C'est l’annenu que ma pauvre mère mourante m'a donné en me bénissant ! Qw cet anneau sacré soit b* gage de nos promesses ! — Ah ! vtwis m'aimez comme je vous aime, puisque vous me faites un tel sacrifice. J’en serai digne et je l’accepte, s'écria Thérèse avec ivresse en baisant l'anneau avec autant de respect que de reconnaissance; et, fondant en larmes, cita ajouta : Devant Dieu, devant votre mère, Edouard, je suis votre femme.
A ce moment, le roulement d'une voilure retentit sous la vodle de b porte cocbère.
— Mon père! s'écria Thérèse avec effroi, il peut m'envoyer chercher.
— Vive, vite, descendez! s'écria M. de Monial, que décidons-nous I — (lue je suis à vous. — A toi, *1 hérèse, oh ! oui, à loi ; seulement, bisse-moi réfléchir quelques jours à ce que nous devons faire, ne parle pas encore à ton pere. — Ne dois-je pas vous obéir en tout, maintenant, Edouard?
— Demain, si tu peux, à trois heures, ma Thérèsp bien-aimée, ta te dirai ec qoe j'ai résolu. Viendras-tu, dis, mon ange? — Si je viendrai, Edouard? Oh ! oui. oui, maintenant, je viendrai sans remords et sans crainte, dit b jeune fille en montrant à M. de Montai l'anneau de sa mère qu’il lui avait donné, et en baisant encore celle bague avec vénération. — Ange, ange adoré! s’écria M. de Montai en tombant à genoux et en couvrant les mains de Thérèse de baisers passionné'.
La jeune tille, par un mouvement d'une grâce charmante, se baissa, et, effleurant chastement de ses lèvres ta front de M. de Montai, elle dit A voix basse :
— Mon Edouard, ec premier baiser au nom de votre mère !
Fui*, ouvrant vivement b porte, Thérèse disparut.
Cil AUTRE MX.
I > mariage.
Le lendemain du jour où Thérèse avait juré à M. de Monial de ne jamais appartenir qu'a lui, b jeune fille, mao fée par son père vers les deux heures après midi, descendait chez sa tnère arronipaçnér ch* miss Hubert. Contre son habitude, madame Héloïse se trouvait dans h- cabinet de son mari. M. Achille ayant dit à la gouvernante qu’il avait à parler à Thérèse, celle-ci resta seule avec sa mère et son [tare, assez intimidée de la manière solennelle, presque sévère, avec laquelle on l'accueillait. M. Dunoyer, après »’ être assuré que personne ne pouvait IVu* tendre, ferma b porte de son cabinet, revint auprès de Thérèse, cl lui dit d'un air grave el sentencieux :
— Quoique vous n’ayez pas toujours mérité ce que, moi el votre tnère, nous avons fait pour vous, nous allons vous donner une nouvelle marque de notre intérêt. — El Dieu veuille que mademoiselle ne soit pas ingrate pour cela comme pour le reste! dit aigrement madame Héloïse.
Certains incidents de la conférence qui allait avoir lien pouvant éveiller de ficfceux souvenirs dans l'esprit du bannuier, au sujet de la naissance de Thérèse, madame lléhme voulait apaiser les ressentiments de M. Achille en se montrant très-dure envers sa fille. Thérèse était habituée depuis trop longt mps aux brutalités de sa mère pour s'en affecter ou même s'eu étonner ; selon son habitude elle baissa la tête et garda le silence.
— Quand je vous le disais ! s'écria madame Héloïse: elle reste nmctlc comme une tanche ! C’est ainsi qu'elle est sensible aux bontés qu’on a pour clic. — Le bit est, Thérèse, que vous ave/ La détestable habitude de ne jamais répondre aux reproches qu'on vous fait ; il n’y a rien de plus impertinent qne cela. — Entendez-vous ce qu’on vous dit ? s’écria madame Héloïse ; voyez la sournoise, si elle lèvera seulement le nez de dessus ses genoux ?
I hérèse redressa la tète et regarda tristement sa mère.
— Hum ! dit celle-ci avec ironie, quand il s’agit île prendre une mine hypocrite, vous êtes Imiuiic b, c’est sûr. — Vous êtes bien sévère pour moi, ma mère, dit Thérèse d'une voix émue. — Pourquoi pas injuste, tonl de suite? — Calme-loi, lléloise, calme-loi, dit M. Achille : si elle avait eu l’intention de le manquer, clic le regretterait tout à l'heure, en apprenant combien nous sommes bot s pour elle.
II est nnc espèce de gens ()l. el madame Dunoyer étaient de ec nombre) qui font ta bien avec tant de mauvaise grâce qu’ils semblent le faire à regret ; la suite de cet entretien prouvera que, malgré l’amertume de ces premières paroles, le banquier et sa femme croyaient annoncer à leur fille une chose qui lui serait agréable. Peut-être même faudrait -il attribuer l'aigreur de madame Héloïse à l'envie que lui inspirait ta sort futur de sa tille, quoiqu’elle vit cependant arriver avec satisfaction le moment de *c séparer de Thérèse, et d'être ainsi délivrée d’une comparaison peu flatteuse. M. [innover continua en redoublant de solennité : — Vous allez bientôt avoir dix-huit ans, Thérèse ; vous êtes eu âge d’être mariée.
La jeune fille sentit son cœur se serrer ; clic rassembla tontes scs forces, afin de pouvoir lutter contre l'orage quelle prévoyait. Un pressentiment l’avertissait qu'il ne s’agissait pas de M. de Montai. M. Achille Dunoyer reprit : — Vous êtes en âge d'être mariée, et, par le plus grand hasard, nous atons réussi à trouver pour vous un parti... mais un parti inespéré. — Pour ça, oui, bien inespéré, répéta madame Héloïse ne pouvant cacher sa jalousie. — l e temps de publier vos bans, reprit M. Dunoyer, cl vous serez mariée. J'espère que vous êtes satisfaite ?
M. et madame Dunoyer s'attendaient â une explosion de reconnaissance de b part de Thérèse : ils furent d’abord surpris, puis irrités de sou silence.
— Fh bien, tu vois, Achille, voilà b reconnaissance de celle demoiselle! Pas un mot. pas un signe. . Quand je te le disais, Achille, qu elle était indigne d'un pareil bonheur!... Mars, bah bah' tout cela ce sont des frimes. Elle grille d’être mariée, ma» mademoiselle veut faire b duchesse ; elle croit sans doute que ce serait mauvais genre île paraître heureuse d’attraper un mari. — Avant de me trouver beureu e, ma mère, il faut au moins que je saclie à qui vous prétendez me marier, dit Thérèse en regardant fixement madame Héloïse. — Je prétends ! serra madame Héloïse indignée, je prétends! l'entends- tu, Achille, je prétends! — Il me semble, en effet, Thérèse, dit le banquier, qui affectait de garder beaucoup de sang-froid, que vous vous servez d 'expression* fort inconvenantes. Nous ne prétendons pas... nom entendons, nous voulons vous marier, parce que ce mariage nous arrange el qu'il n'y a pas une seule objection à y faire — Mais an moins faudrait-il que je connusse la personne doni il s'agit, et que cette personne nie convint, dit Thérèse d'une voix ferme.
M. et madame Dunoyer se regardèrent en liaussant les épaules.
— Si ça ne fait pas pitié! s'écria madame Héloïse eu éclatant de rire)
mademoiselle voudrait sans dotilc faire un mariage d’amour ! — Ne lui réponds pas, Héloïse... Vous saurez, Thérèse, que la personne dont il est question vous convient parfaitement. Il s'agit d'un homme jeune, ri- j cite et nohle. — Baron, rien que ça ! s'écria madame lléloisc, baron ! Et celle demoiselle nui fait des façons pour être liaronne, encore. — En un mot, il s’agit de M. le harou de Ker-Ellio, qui a dîné ici il v a quelques jours, dit M. Achille. Maintenant, j’espere que vous allez enlin lions remercier. La fortune territoriale de SI. de Ker-Ellio est fort belle : il a plus de deux cent mille francs placés cliez moi, et au moins quinze mille livres de rente en terres en Hrctagnc, ce qui est superbe. Aprèsdemain soir, je vous présenterai formellement votre futur, et dans un mois sous serez mariée. — Mais M. de Ker-Ellio ue me connaît pas pins que je ne le connais, dit Thérèse, qui hésitait et sentait les 'larmes lui venir aux yeux. Je ne nie pas ses qualités, seulement je n'ai pu les apprécier ; de son côté... il ignore mon caractère... Comment a-t il pu...
— Est-ce que, par hasard, vous auriez l'audace de songer à me désobéir? s'écria M. Dunoyer d'une voix sourde eu s'approchant de sa Idle. x- Achille, In le vois elle est capable de (oui, dit madame Uéloise. Elle nous fera mourir de chagrin. — Il s'agit du sort de ma vie entière, et je suis décidée à ne consulter que mon cœur pour m'engager éternellement, répondu bravemeut Tlaérese. — L'enlcnds-lu, Achille, Icffrontée? s'écria madame lléloise. — Ah çà ! Thérèse, décidément êtes-vous folle? Croyez- vous que, pour vos tieaux yeux, je manquerai I occasion de vous établir a ina convenance, et mieux que je n’aurais jamais nu l'espérer ? — Mais cela lait pitié ! cela fait mal ! s'écria madame Héloïse. Refuser d'être baruune avec plus de vingt-cinq mille livres de rente ! Qu'cspérez-vous donc trouver pour époux ? un prince ? Ne dirait-ou pas, en vérité, que vous êtes sortie de la cuisse de Jupiter !
CeUe délicate allusion à b naissance de Thérèse ue fut pas heureuse. M. Achille fronça les sourcils. Madame IléJoise, comme loujouis, regretta, mais trou tard, ses malheureuses paroles ; lieurcusemcni pour elle. M. Achille, lui sachant gré sans doute de sa dureté envers Thérèse, fit retomber toute sa colère sur celle-ci. Il s'écria, les narines gonflées de colère et l'écume aux lèvres :
— Ah! c'est une lutte que vous voulez engager avec moi, mademoiselle ! Eh bien ! soit, nous lutterons. Ab ! vous ne savez pas encore i qui vous avez affaire? Vous ne savez pas que d'un mot je puis vous faire rentrer à cent pieds sous terre? Vous ne m’avez donc jamais vu en « tolère, beiu? mais regardez-moi donc, à b lin ! s'écria M. Achille en prenant brutalement les deux mains de Thérèse dans les siennes et en b forçant à le regarder cil Cacc.
Dans le. paroxysme de sa colère, cet homme était hideux. Madame Héloïse, ravie de voir le courroux de son mari détourné sur Thérèse, sc joignit à lui pour accabler sa fille, et s'écria :
— Sois tranquille, Achille, uous ni viendrons i bout; il faudra bieH qu’elle cède ou qu elle dise pourquoi. Refuser un tel parti .' Mais nous verrous ! nous verrous Pour commencer, elle va remonter dans sa chambre, d'où elle ne sortira que pour venir ici recevoir M . de Ker-Ellio; et malheur à elle si elle ne l'accueille pas comme il a le droit de s’y attendre d'aprcs ce que nous avons répondu ! — Mais non, reprit M. Achille en se calmant, je uc (mis croire quelle pousse la folie jusqu'à oser se mettre en révolte ouverte contre nous; comme lu le dis, Héloïse, elle veut se faire prier, sans doute... Répondez donc ! s'é<Tia-i-il durement en s’adressant à Thérèse, osez me dire encore en face que vous aurez le front de résister i ma volonté? — Je dis, répéta Thérèse avec fermeté, je dis que je ne puis me dérider en un montent à vous promettre depouser quelqu'un que je ne connais pas; je dis que les mauvais traitements. au lieu de changer ma résolution, la rendront plus inébranlable.
— Ah ! vraiment! El vous croyez uuc je n’ai pas uuc tète aussi, moi? s'écria M. Dunoyer exaspéré par la résistance de Thérèse. Ah ! vous croyez que, lorsque je trouve l'occasion de me débarrasser de vous, je b bisserai échapper?
Malgré sa grossièreté naturelle, M. Achille regretta ces paroles co voyant b douloureuse expression qui se peignit sur les traits de Thérèse. Madame Héloïse, qui avait, s il est possible, l'âme encore plus haineuse et plus busse que sou mari, n’eut pas le même sc rupule que lui, et s'écria :
- Oui, nous débarrasser de vous, c'est je mol ! Achille a bien raison ; oui, ce sera pour nous un bonheur que d’être délivrés d'un aussi mauvais Sujet que vous !
Celte brutalité blessa cruellement Thérèse, mais elle lui fil envisager sa position sous un jour tout nouveau ; malgré b promesse qu'elle avait faite à M. de Moulai, ail risque d’éveiller les soupçons du banquier, elle s'écria douloureusement ;
— Mon Dieu! si vous ne voulez que vous débarrasser de moi, que vous importe que je me marie avec M. de Ker-Ellio nu avec tout autre ?
— Cela m'importe beaucoup, s'écria le hamjuicr; et puisqu'il faut tout vous dire, s'il s'agit pour vous d’un mariage, il s'agit pour moi d'une affaire. M. de Ker-Ellio a des fonds pbcés chez mot et il eulrc dans mes arrangement* (arrangements qu'il approuve eu devenant votre mari) de garder ces fouds ou de les faire valoir comme bon me semblera ; esi-cc clair? — Mais tu es mille fois trop bon d'entrer dans de pareils détails, s'écria madame Héloïse en interrompant son mari. Esl-cc que nous avons des raisons à lui donner? — Non, certes; mais je veux la etm- j vaincre que ce mariage doit avoir lieu, et qu'il aura lieu non seulement I
parce qu'il est convenable ppttr celle ingrate, mais parce qu'il est convenable pour moi. Quelle comprenne bien surtout que, si j'étais capable | de faiblir pour ce qui b regarde, elle duil bien savoir (pin je n'aurais pas j b même faiblesse pour ce qui m'est personnel. — Ainsi, vous me vendez, mou père ! ainsi, vous lue sacrifiez à je ne sais quelle combinaison d'argent ! s'écria Thérèse avec indignation; et vous croyez que je pourrai jamais, non pas aimer, mais seulement estimer l'homtiH! c.qwblc de recourir à de tels moyens pour obtenir ma main? — Sortez d'ici, malheureuse ! s'écria M. Dunoyer en fureur : sortez d'ici ! remontez chez voos. Apres demain soir, M. de Ker-Ellio viendra ici ; c'est moi qui irai vous cherrlier, et, morbleu ! nous verrons qui cédera, ou de vous ou de moi!
Thérèse étendit les marna ver» son perc et sa mère d'un air suppliant, les yeux baigués de larmes die allait les implorer, mais elle vit sur ccs deux physionomies tant de lâche méchanceté, quelle cul honte de s'abaisser ju-qu à b prière ; elle se leva droite, le froul haut, le regard »lier cl dédaigneux, et dit :
— C est une lutte, eh bien ! soit ! Dieu ne saurait être pour ceux qoi sacrifient leurs enfants ! — Quelle audai e ! quelle insolence ! se dit tout bas madame Héloïse : je ne lui avais jamais vu ce regurd impérieux . Ali ! il ne me mppdlc que trop le regard du plus exécrable des hommes. — Ah ! vous voulez mie lutte! s'écria le banquier avec rage. Prenez garde, vous pourriez bien y être brisée ! — Vous pourrez me briser, oni ! mais me taire [►loyer, jamais ! s’écria Thérèse en sc dirigeant vers b |»ortc. — .Malheureuse ! reprit le banquier pâle de rage: loi qui oses me parler de b sorte, sais-tu uicn ce que tu es ici ? sais-tu bien que je n'ai qu’uu mol à dire... — Achille ! oh! Achille! pour moi du moins, s écria madame Héloïse avec effroi eu voyant soa mari prêt à bisser échapper le funeste secret de b iiubsamc de Th rèse.
Mais Celle-ci, dans sa douleur et dans son désespoir, 11 'avait pas remarqué la rclcnoc de M. Dunoyer; elle sortit violemment de l'appartement et monta chez elle pour se livrer sans témoins à sa douleur et instruire M. de Montai de res nouveaux événements.