‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Therese DunoyerChapitre 18 sur 22 · CHAPITRE XXII I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII I

1/cntrcTue.

Apre» avoir regardé fixement Thérèse Dunoyer et jeté uu douloureux coup d'œil dans h aihéruhlc mansarde qu’occupait la liile du hauquicr, M. de Ker-KIlio dît quelques mots à voix basse à Pierre Kcraud, qui «-tait resté debout derrière lui, sa chandelle à 1a main. L’ouvrier disparut après avoir remis le flambeau à Ev.cn. Celui- < 1 s’avança lentement et posa la lumière sur fa table. Eu songeant avec quelle méprisante dureté elle avait autrefois traité le baron, Thérèse crut un moment qu'il veuail insulter à son malheur; elle mugit de Confusiuu. Ewen s approcha d’elle sans dire uu mot. La jeune femme s'aperçut alors avec surprise que b figure de M. de Ker-Ellio, profondément creusée par le chagrin, était baignée de larmes.

— Le petit chérubin est endormi, dit tout bas Augustine à Thérèse en sc levant, madame, ai vous le couchiez?

En di *a ut ces moi», la femme de l'ouvrier apporta près de b misérable couchette un joli berceau, orne de deux petits rideaux de «nie verte, garni de deux coussins, d'une couverture ouatée et de draps trèsfliu. La recherche, nous dirions presque le luxe de ee Ht enfantio. contrefait singulièrement avec b désolante pauvreté du reste de la mansarde. Thérèse cou» lia son eufant avec autant de sollicitude que si M. de Ker-Elfio n’eùt pas été là. Bwrn la suivait du regard, effrayé «le l’altéra lion qu'il remarquait sur les traits de «elle nmli-coreuse jeune femme Apres le dépait d’Augustine, l'embarras de Thérèse augmenta. Bile n’avait pas revu M. de her-Ellin depuis le jour on elle lui avait si «Tucllemcni avoué son amour pour M. de Montai : elle ignorait b esnse du retour «i'Ewen ; mais, en voyant les larmes qu’il versait, elle ne (huila plus de l'intérêt qu’il lui portait. Thérèse était si abandonnée, elle avait de telle craintes pour b vie de sa fille, elle avait été si longtemps sans rencontrer fa moindre marque de sympathie, qu’elle remercia le ciel de b venue de M. «le her-Ellio. le pen-kau-guer semblait vieilli de dix ans. Sa taille était voôtée, ses veux brillaient d'un feu sombre; vêtu (T une sorte de costume de marin qu'il portait ordinairement à Treff-llartlog, on voyait qu’il s'était mis en route sans sc donner le temp> de changer de vêtements.

— U y a trois jours j’ai tout appris... Vous deviez être morte ou fa plus infortunée dés femmes... Je suis verni, dit Kwon; mais je no m'attendais pas à voir ce que je vois; non... oh non! je ne ni y attendais

pn*... Bt set larmes cornèrent de nouvean.

Thérèse le regardait avec surprise.

•— Mais, monsieur, dit-elle en Ucmbfaiil, qu'avcz-vuus appris il y a trois jours?

M. de Ker-Ellio »e recula brusquement.

— Comment! s'éena-l-il, vous ignorez?... — Qoni doue, mousicur?

— Montai! — Je lai tends? — Vous l'attendez? — Que voulez-vous die? — Vous l'attendez? — Mou Dieu ! vous m’effravez. — Lui! — H est mort ! s’écria Thérèse avec épouvante, en tendant les mains vers M. de Ker-Ellio. — U n’est pas mort... il ne court, il n'a couru aucun dnng«r... — Mais alors, monsieur, qu'avnc-vous appris? Pourquoi avezvous cru «pic je devais être ronrle ou fa plus malheureuse des femmes? I'arie7, an nom du ciel, parlez! — N'attendez pins M. de Monial. — Pourqum !— Vous ne «levez plus le revoir. — Ne plus le revoir. — Jamais.

— Mon Dieu! qn'est-il arrivé ? où est-il ? Depuis six mois je n'ai pas reçu de ses nouvelle*.., j'allendàis toujours. . j 'attends encore. — I w porter ce dernier coup! se «lit II. de Krr-Ulio; faible, souffrante comme « Ile est,... c’est fa tuer ! — Je vous en conjure, monsieur, dites,

TIIftlËSE DU KO Y EU

que savez-vous? ... Parlez franrbrmem ! maintenant rien ne peut plus m'atteindre que dans mon rnfanl, mon sort à moi ne saurait être plus affreux. Si je conserve une lueur d espérance de revoir M. de Montai, c’est que, tant qu il leur reste nn souffle de vie, les malheureux espèrent. — Il tiul renoncer à e**t espoir, y renoncer à tout jamais, je vous l'ai dit. — Il est mort !... Vous voulez me le cacher... Ah ! vos ménagements sont bien cruels. — Il n’est pas mort, je vous le jure, mais il est perdu |w>ur vons. — Perdu pour moi? — Oui... maintenant il ne petit plus vous épouser... — Il ne peut plus m’épooser? répéta machinalement Thérèse

M. de Ker-EHio voyait avec épouvante combien elle s'attendait peu au coup qui allait la frapper. Il avait m vain employé toutes les transitions, toutes les allusions possibles pour l’y préparer : Thérèse ne comprenait i»as, car on dirait qu’on secret instinct prolonge l'ignorance des malheurs qne l'on redoute le plus. Ewen. voulant terminer celle scène cruelle, dit d’une voix émue, en songeant an désespoir qu'il allait causer :

— Non, M. de Monial ne peut plus vous épouser;. . oubliant les engagements sacrés qui le liaient à vous oubliant les pins saintes promesses... entraîné par la cupidité .. — Achevez. — Ayant rencontré une femme méprisable, mais riche... — 11 est marié !

On ne peut rendre l’expression déchirante avec laquelle Thérèse prononça ces paroles. La finira bouleversée, les mains, milites avec force, elle levait les yeux au ciel dans un muet désespoir rnis, tout à coup, plutôt que de croira à celle atroce déception, elle fut un moment assez aveugle pour accuser La bonne foi de M. de Ker-Ellio, et s'écria presque en délire :

— Cela n’est pas vrai ! — Hélas! vous ne pouf es croire à tant d'infamie... je le conçois. — Non, cela n'csl pas vrai... vous voulez me tromper. .. — El dans quel but, pauvre fcsMIWÎ — Pour vous venger de M. de Monial... de moi peut-être, oui, de moi, qui autrefois vous ai accablé de mépris. Marié... non... je ne vous crois pas... .Mon Dieu, mou Dieu, ayez, pitié de moi ! Et ma tille, elle sérail comme moi, bâtarde... ' bâtarde... Comme moi, sans famille et sans appui !...

(Jette hlée étant plus affreuse encore à Thérèse pour sa fille que pour elle, elle reprit avec une nouvelle violence :

— Non, je vous dis que ça n’est pas vrai... M. de Montai n'est pas marié !

Ewen contemplait douloureusement Thérèse; est il besoin de dire qu'il ne ressentit pas un moment ces accusations, ces démenti-., dont elle l'accablait dans l’exaspération de la douleur; celte explo-ion déchirante ne le surprenait pas; il reprit d une voix douce mais ferme, et avec un tel accent de conviction, que Thérèse n'osi plus douter celte fois :

— Sur l’honneur et sur Dieo ! madame, je voir» jure que M. de Montai

est marié.

Thérèse, accablée, pons^a un gémissement douloureux, cacha son visage dans scs mains, et resta quelques moments dans un morne silence, puis elle releva la tête. De pâle. elle était livide; elle dit d'une voix fébrile et saccadée :

— Pardon, monsieur, d’avoir douté... maintenant, je vous crois... je vous crois. Tariez, monsieur... j'ntirai du courage. — Oui, je parlerai, oui, vous aurez du courage, oui, vous oublierez, un infâme, vous rassemblerez tout ce qui vous reste tic force et de vie pour rie songer qu'à votre enfant. — Marié... marré, répéta machinalement Thérèse, et avec qui ? — Avec la marqntsc de Beau regard... à Naples... il y a deux mois. — Celle femme que le monde avait repoussée?... Oh ! je "devais m’y attendre! Avcngle, insensée que j'étais ! tout m'est expliqué maintenant : c'est pour aller l'épouser qu’a m'a quittée. — Cet indigne choix doit vous consoler. Ce mariage est un ignoble trafic; c'est de l'or que eet homme a voulu. — Mais celle femme est belle cl jeune, s’écria violemment Tliérèse. — Ma» elle est déshonorée, madame ; mais le monde Ta écrasée de ses dédains cl de ses outrages. — C'est vrai, dit Thérèse avec allaitement, c’est vrai. Pardonnez-moi ce dernier éclair de jalousie, j’aurai du courage. Mais vous comprenez, n’esi-cc pas? le premier choc est toujours bien douloureux. Mais apres on se résigne, parce qu'enfin... n’est-ce pas... mieux vaut la mort que l’agonie.

El Tliérise e«Suya de nouveau ses kirmes.

— Oui, reprit Ewen, mieux vaut l’oubli que l’inquiétude. Vous inéprisez déjà, plus tard l’oubli viendra. — Mais comment avez-vous appris le mariage de M. de Montai?— Il y a trois jours, l’abbé de kcrouëlinn est unu me voir ; Il tenait un journal à la main; il m’a dit : a Votre cousin. M. de Montai, est donc marié avec h vente de M. de Ben m'égarai? t > Je prends le journal; en effet, celte nouvelle était officiellement annoncée île Naples, le mariage avait en lieu dans U chapelle de l'ambassade française. Si étranger que je fusse dans ma solitude à ce qui se passe a Paris, j’avais su, il y a on an, qne vous aviez quitté la maison de votre père pour suivre M. de Montai. Je u'avai* pas un instant douté que vous fussiez mariée avec lui. H épousait madame de Beauregard. vous deviez être morte ou indignement abandonnée. Je partis, cl j'arrivai, il y a une heure, chez votre père. — Vous 1 avez vu ? — Je l’ai vu, i Mou rieur, lui dis-je, votre tille est donc morte,

que M. de Monial se remarie? — Ma fille ! me dit eet homme; je n’ai qu’une fille, et. Dieu merci, elle se porte à ravir; quant à M. de Montai, il est en effet marié à Naples, avec madame de Beauregard; mes correspondants me l'ont appris, et j'en suis bien ai»e, car le comte est un charmant garçon, et il fait là un mariage magnifique. » — Je reconnais bien là M. Dtmoyer, dit amèrement Thérèse — Attendez, reprit Ewen, attendez, M. I Innover ajouta ta M. de Monial a autrefois, il y a im an ruvtrpn, enlevé de chez, moi une demoiselle Tliérèse que je laissais appeler ma fille, car je l’avais élevée par charité. Le comte, après avoir vécu quelques mon avec cette déalnre, l’a. je croîs, plantée là. Si vons êtes curieux de la voir, voici justement son adresse : impasse Fournier, nf t7, barrière Vaogirard. Avant-hier, cette fille a écrit a ma femme pour avoir des secours, étant, disait-elle, dans la pins profonde misère, elle et son enfant. C'était la première fois qu elle s'adressait à nous, c’est vrai; mais uous n’avons rien pu Caire, que vnulez-vnns ? ■ noos avons nos pauvres. »

A ces atroces paroles du banquier rapportées par Evren, Thérèse leva les yenx au ciel et s’écria :

— Ma nière ! oh ! ma mère! me refit scr do pain. Hélas! si je m’adressai*» à elle, c’est que mon enfant allait mourir de faim. — Jtl arraché votre adresse des mains de M. Dunoyer. lenril kwen, je suis oennini ici, A l’aspect de cette misère... mais ne parlons plus de cela, n’en parlons plus. Ecoutez, vous le voyez, vous n’avez plus personne, ni amant, ni père, ni mere, vons été* seule , abandonnée de tous, sur le point de mourir de besoin à ctué de votre enfant : vous ne pouvez nier cela, n’esl-ee pas 7 vous noie pouvez pas! vous faites pitié meme aux malheureux artisans qui logent Ici! l’homme qui ma éclairé m'a dit : — Madame Thérèse? c’est ici, monsieur; si c’est du secours , il arrive bien à point. Tout à l'heure ma femme est montée chez cette pauvre dame et l’a trouvée mourant de froid et de fairn avec son petit entant. Vous ne pouvez pas nier cela ? votre position est horrible !,... — Horrible. C'est pour mon enfant qu'elle m’épouvante. — Et c'est en effet pour lui qu'elle est épouvantable. — Hélas! monsieur, pourquoi vous appesantir ainsi sur ce sinistre tableau ? cela est-il généreux ? Autrefois j'ai été bien » ruelle envers vous, je le sens... mais... — Aussi je viens me venger.

Ewen pronouça ces mots avec un élan si généreux, si passionné, que Thérèse comprit Hue (Table bonté de cet homme, et s’écria ;

— Oh! pardonnez-moi , le roaliteur rend si défiant! Puis, revenant à I Idée qui la dominait, elle reprit avec abattement : Marié ! marié ! — Que vous importe un homme assiz lâche pour vous abandonner ! — Et ma fille, monsieur? ri je ne résiste pas à tant de secousses, moi? si... Puis, s'interrompant, Thérèse baissa la Léte avec accablement eu dUant d'une voix étouffée : Ah l c'est affreux; mais Dieu u'abaudonuera peut-être pas celte innocente créature ? N a-t-il pas envoyé ces braves gens à mon secours? — El moi, pourquoi suis-je ici? — En effet, je cherche... — El vous ne trouvez pas! — L'intérêt qu'inspire le malheur... — Oui, c’est cela, l'intérêt qu inspire le malheur... une banale pitié... rien de plus ! s'écria M. de Ker-Ellio en souriant avec amertume. Mais, autrefois, M. de Monial oc vous avait pas parlé d'un certain portrait? - D'un portrait ! non ; mais que signifie.... — flicn — rien.... En jour je vous dirai cela. Songeons à 1 avenir. Quelles sont vos ressources? qu'espén-z- vous ? comment avez-vous (ait jusqu’ici?— J'ai travaillé; je travaillerai. — Travailler.... vous..,, l’auvre femme ! ah ! je ie vois, nous avons tous deux bien soufiert pendant celte année. — Nous, dites-vous, monsieur ? — Oui, moi ausri, j'ai souffert... beaucoup souffert., autant que vous peut-être.

— Et pourquoi? — Pourquoi? vous me demandez (Ourquoi? et, à la première nouvelle de vos malheurs, j'accours ici Mais c'est juste, je n’ai rien fait encore pour ch.mger la fuucste opinion quo vous avez de moi ; autrefois vous m'avez cru capable de demander votre maiu par cupidité, nest-ce pas? — Je ue vous connaissais pas alors... — Ce n’csl pas un reproche , vous deviez penser ainsi : j’étais indignement calomnié, et puis je n'osai pas ont ri prendre do me disculper... Mais aujourd’hui, à celle heure, cYsl différent, oh ! il faut que vous me connaissiez tel que je suis, il faut que vous ayez en mui une confiance entière, il faut que vons disiez : C'est un loyal et uoble ctrur, un homme droit et sincère ; sans cela, voyez-vous, reprit Kwen eu souriant avec nue adorable douceur, je ne puis rien faire de bon. — Monsieur... dit Thérèse étonnée.

— Et je ne serai pas md à vous prouver que je vaux quelque chose, je vous en préviens; le digne abbé de Kérouèllan sera ma caution, il renforcera ccs bous témoignages que je vous donne, sur nioi-méinc; et, s’il le fout, pour vous convaincre, mes vieux serviteurs viendront aussi, me» fermiers aussi, mes anciens soldats aussi... Oh ! il faudra bien que vons vous rendiez à toutes ccs voix naïves et vraies qui vous diront : — Ewen de Ker-Ellio est un honnête homme, il a beaucoup souffert depuis un an, dut souffert qu’il nous faisait pitié, à nous, pauvre gens: mais dans sa douleur il n'a rudoyé personne, et H a continué à faire le bien que son pere Ini avait appris à faire. Voilà ce qu'on vous dira, madame* reprit Ewen, voilà ce qu'il faut que vous croyiez. — Grand Dieu! monsieur, ce chagrin, scrail-cc moi?... — Oui, c’est vous; il faut à h fin

que vous sachiez ce que j’ai enduré pour vons Au moins, de la

sorte... vous vous croirez peut-être obligée à la réparation ipie j’espère.

— Que voulez-vous dire? — Quand vous saurez que ce Montai me ralomniait d’une manière infâme, quand vons saurez que je vous aimais depuis des aimées oui, depuis des années, quand vous saurez que. mal*

gré votre cruel traitement, mot» respect, mon adoration pour vous n’out pas faibli, quand vous saurez eniin que toutes les larmes que j’ai versées, que toutes les douleurs que j'ai supportées, c’est vous. .. vous seule qui les avez causées? — Ah! que dites-vous! — Alors vous regretterez le mal que vous m’avez Tait. Alors, comme vous êtes généreuse et bonne, en compensation de tant de douleurs vou9 m'accorderez voire main, u’est-ce pas? Oui, votre main... Vous me regardez d'un air stupéfait, presque blessé, je m'attendais à cela. — Monsieur, en vérité, il huit toute la générosité de celte offre... — Pour en Caire passer l'étrangeté ?

— Kxcusez-moi, mais vous êtes lait pour comprendre qu’il peut y avoir un juste sentiment de dignité dans la position la plus malheureuse? — Oh ! vous allez me dire que ie profite de votre malheur pour obtenir à lout prix un bien que je désire, que je suis sans âme en recherchant votre main après ce qni s'est fiasse. — Si vous êtes assez généreux pour oublier ce passé, moi, je dois m'en souvenir. Envers vous j'ai été cruelle, injuste, je le reconnais maintenant; mais, hélas! je craignais pour la vie de l'homme que j’aimais, je croyais à son amour, je croyais... mais à quoi bon maintenant ces vains reproches! Il y a autant de courage que de noblesse oans votre offre, monsieur, et pourtant...

Ewen interrompit Thérèse.

— ilegardez-nmi, madame, j'ai vingt-cinq ans à peine, mon Iront est ridé, le chagrin m’a courbé avant l'âge. Je n’ai rien de ce qu'il faut pour plaire aux yeux : au cocar, c’est different, vous le reconnaîtrez un jour peut-être !... S'il était possible de braver les convenances, je vous dira» : Ma sœur... venez dans nos solitudes... votre enfant sera le mien.

— Ab ! monsieur, je vous connais enfin... hélas! trop lard, trop tard....

— S’il était trop lard, je ne serais pas ici. Je pourrais donc vous dire : Ma sœur, venez partager ma solitude; mais le monde, que penserait-il ? Quand je dis le inonde , je parle de mes voisins, geus simples et honnêtes : je parle de leurs mères, de leurs sœurs, de leurs femmes, qui vous accuseraient , qui m’accuseraient , parce qu’elles en auraient le droit,

rce qu'aucune femme, si ce n’est la mienne, ne doit habiter avec moi

maison où mon père et ma mère sont morts. — Bon et généreux cœur! — Ainsi, quand je vous offre ma main, je... Mais non, reprit-il eu s’interrompant, non, je »»e puis pas dire cela. — Je vous en conjure, parlez sans réticence ; ces louchantes preuves de votre bonté me font du bien! Oh! parlez, parlez. — Vous avez raison. Eh bien! quand je vous snpplic d accepter ma main, c'est pour que vous puissiez être nu sœur... sans qu'on en médise... Comprenez-vous! Soyez tranquille, si vous avez votre fierté, j’ai ma délicatesse; si vous êtes de ces femmes qui n’ont qu’un srnl amour, je suis de ces hommes qui n'oul aussi qu'un seul amour, et qui pour rien au monde ne le voudraient profaner... En restant pour vous un frère, je pourrai commuer de vous a huer sans houle, vous pourrez accepter mon offre sans rougir. — Mais, mon Dieu, qni peut vous inspirer un pareil dévouement? — Je vous dirai cela plus tard... quand vous aurez accepté. D'ailleurs vos malheurs ne suffisent-ils pas pour attendrir le cœur le plus dur? et cet enfant qui tout à l’heure a failli mourir à vos côtés.. — Oh! ne dites pas cda. ne dites pas cda.

— Si, madame , je le dirai ; si . madame, je vous répéterai que refuser

mon offre c'est agir en mauvaise mère oui, madame, c-n mauvaise

mere. Eh ! de quel droit priver ce malheureux enfant de l'appui que je vous offre pour lui? Et si vous mourez demain, madame... et si je meurs, que deviendra votre fille? — Par pitié, ne parlez pas ainsi. — C’est au nom de la pitié que je parle, madame; c’est an nom de la pitié qnc vous •levez avoir ponr votre fille que je vous dis qu’il serait mal à vous de la priver de l'avenir que la destine»; lui offre. Soyez d’abord ma femme, l.tissez-moi reconnaître votre fille, lui donner tin nom honorable, assurer son sort. Après cda vous pourrez pleurer sans remords votre amour méconnu, maudire la fatalité qui a jeté sur votre route le fou stupide cl féroce auquel vous avez en vain prodigué les trésors de votre cœur. Je pleurerai avec vous celle fatalité, car beaucoup de douleurs nous sont communes. Mais, avant de savourer à loisir 1 amère volupté d'un désespoir incurable, vous devez soustraire votre enfant au sort affreux qui

a été le vôtre. — Non, non, c’est impossible il y aurait à moi de la

lâcheté, de l'égoïsme, de l'ingratitude, oui, de l’ingratitude, à accepter ce que vous m'offrez. — El si vous refusez, que ferez-vous alors ? vous travaillerez, n’est-ce pas? Mais avec l'âge les besoins de votre enfant augmenteront, et sa tic (fendant bien longtemps encore dépendra de la vôtre. Et ensuite, lorsqu'il faudra 1a marier, à qui la donnerez-vous? Elle sera pauvre et sans nom ; quelle garantie de bonhenr pourrez-vous exiger pour elle ? — 0 mon Dieu ! mon Dieu ! dit Tlferèsc en levant les yeux au ciel, car elle était frappée de la trisic vérité du raisonnement a’Ewen.

Celui-ci s'applaudit de l'effet salutaire qu'il avait produit.

— Vous le voyez bien, dit-il, vous êtes forcée de vous rendre à l'évidence.

Mais Thérèse n'était pas encore vaincue daus cette lutte de la plussublimc générosité contre une délicatesse obstinée; die reprit en essuyaul ses larmes :

— Dieu ne m’abandonnera pas, il aura pitié de moi: il me donnera de longues années, de la force, et jéfevcrai mon enfant. — Malheureuse femme ! de la force... Mais vous êtes brisée par b souffrance, mais votre existence ne tient qu'à un souffle... Et je vous dis cela sans crainte, parce que je sais bien que la vie vous est odieuse, et que sans votre

fille... — Oli ! il y a loogtemps... dit Thérèse en jetant un regard sinistre à Ewen : elle l’avait compris. —Vous le voyez donc bien : if y aurait de la folie, de f inhumanité de votre part à faire dépendre la vie, l'avenir de voire enfant d'une existence aussi précaire que la vôtre. Vous êtes jeune et belle, je le sais ; l'offre que je vous fais, d’autres vous la feront, mais à quelles conditions! II vous faudra lutter entre l'aversion que vous causera uu sccood mariage cl l'intérêt de votre enfant. Comme vous serez aussi vaillante mère que vous aurez été femme courageuse, tôt ou tard vous vous résiguerez : mais celui que vous me préférerez n’aura pas les mêmes raisons que moi d'aimer votre cillant et de vous laisser à vos regrets éternels. Quaul à la sincérité de ma résolution, vous aurez deux garanties, voire délicatesse... cl la parole d’uu homme qui, le le dis sans humilité comme sans orgueil, se conduit comme je me conduis.

A ce momeul, Pierre frappa légèrement à la porte, et parut ployaul bous le faix de matelas, de rideaux, et suivi de plusieurs commissionnaires également charges.

— Ma pauvre sœur, dit tout haut Ewen, j’avais prié ce brave homme d’aller chez le premier tapissier venu chercher ce qui pourrait rendre supportable pour deux ou trois jours ce misérable réduit. Veuillez des- : cendre un moment avec moi chez vos bons voisins, pendant qu'on melj ira un peu d’ordre ici.

Thérèse regarda Ewen d’un air triste, comme pour lui reprocher son mensonge ; elle prit son enfant endormi dans ses bras, et descendit avec M. de Kcr-Ellio chez Pierre Feraud. ün repas apporté de chez un traiteur voisin était fort proprement serai dans la première pièce, que ks fcrblauticr n’uccupail pas : un bon feu flambait dans Pâtre. Hélas ! faut-il j le dire, à la vue de ces mets simples cl saluhres. Thérèse tressaillit cl I serra joyeusement son enfant contre sou sein... la malheureuse mère : avait faim Depuis b veille. .. elle n’avait rien mangé.

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