CHAPITRE XXIV
Le récit.
Grâce à l'intelligence et à l’activité des ouvriers que M. de Ker-EUio alla plusieuis fois surveiller, en deux ou trois heures b mansarde de Thérèse fut rendue habitable. On recouvrit les bmbris du toit et les murailles d’une étoffe simple mais épaisse, on garnit de rideaux les feuétres. on monta un excellent lit, enfin oa cacha l’humide carrelage de celte pièce sous un moelleux tapis. Sans doute il eût été plus simple de conduire Thérèse dan& un hôtel garni ; mais, craignant les refus ou la ficro susceptibilité de b jeune femme. 51 . de Ker-Ellio avait d’abord voulu b mettre dans l’impossibilité de s’opposer à son projet. D’ailleurs Thérèse ne pouvait pas refuser les preuves de b sollicitude d’Eweu, grâce au titre de frère qu’il avait pris.
Après celle journée d'aventures si cruelles et si imprévues, Thérèse avait besoin de repos. Ewen prit congé d’elle, elle lui tendit affectueusement la main cl lui dit : — A demain donc. Vous êtes si bon que ic serais bien coupable de ne pas avoir en vous une confiance aveugle. Je vous raconterai ma vie depuis que j’ai quitté 1a maison de M. Duuoycr . Je vous dirai ce que j’ai souffert, je vous dirai ce que j’éprouve maintenant. Alors, seulemeut alors, vous jugerez si je dois accepter et si vous pouvez me faire votre offre généreuse.
Le lendemain, Ewen trouva Thérèse plus abattue que b veille ; elle avait beaucoup pleuré; seule, elle avait douloureusement ressenti le contre-coup de riofamc abandon de M. de Moulai. M. de Kcr-Ellio secoua b tête.
* — Vous u’avez pas été raisonnable, lui dit-il. — C’est vrai; sans b pensée de ma fille, je ne sais pas jusqu’où serait allé mon désespoir. — Vous aimez encore cet homme, dit tristement Ewen. — Hélas! — Je ne vous fais pas de reproche... Si cruel, si fatal que soit cet amour, il est votre excuse. — Non, je n’aime plus cet homme, ou plutôt... mais la»scz-moi vous faire le récit que je vous ai promis, peut-être alors pourrez-vous comprendre les malheureuses contradictions de mou cœur. — Je vous écoute, j’aurai envers vous b même franchise, en peu de mots je vous dirai ce qui m’est arrivé depuis que je vous ai quittée, puis nous envisagerons l’avenir ; nous prendrons une résolution digne, sage, et nous songerons à votre pauvre petit ange, n’est-ce pas. ma tœur ?
Ewen dit ces deux roots : ma sœur, avec une expression à la fois si tendre, si respectueuse, si résigoée, que Thérèse. touchée jusqu’aux larmes, lui répondit : — Oui, mon frère. Ecoutez donc celte longue c< pénible confession.
Avant de sortir de b maison de M. Dunoyer, je fis demander b permi'siou d'embrasser ma mère et ma sœur une dernière (ois, cda me fut refuse. Je suivis M. de Monial chez lui, où pouvais-je aller ! Parmi le peu de parents que j'avais, et qui tous étaient liés avec M. et madame Dnnoycr, aucun n’aurait voulu me donner asile. J’accompagnai donc I homme que je regarda» comme mon mari. Daos le premier moment.
Je l'avoue, Je dus assez égoïste pour oe pas songer que j'allais lui être A charge, à lui déjà si pauvre; mais je ne songeais* qu'au bonheur rie ne plus le quitter désormais. La dureté de SI. Ihinuyer, riosensibiiité de ma mère lu’exeiuptaieut de tout remords. Jeuue, aimante, courageuse, laveuir ue m'effrayait pas. Je n'avais plus que M. de Monial à aimer sur la terre... J'étais heureuse... Lui, au contraire, était sombre, accablé: mou sort l'inquiétait vivement, me disait-il. Eu arrivant chez lui, je fus à b lu» saisie d une joie deufuul et d’un attendrissement involontaire ; tout ce qui l'intéressait, tout ce qui me retraçait ses habitudes, me semblait précieux ; le mélange de lu se et de misère que je trouvai chez lui me toucha profondément. Cette affectation d élégance, pour ainsi dire désespérée, me parut de la dignité personne Ile. M. de Montai se jeta dans un fauteuil en cachant sa tête dans %> s mains avec tou» les symptômes de l'abattement. J attribuai sou air désolé à ses regrets de 'm'avoir mise daus une po&iltou si difficile. Si j'avais cru alors lui être à charge et qu'il s'apitoyât sur son sort, une heure après j'aurais cessé d’exister , mais je me croyais tendrement aimée, je me croyais surtout nécessaire au bonheur, à la vie de M. de Monial, — Une fois mariés, lui disais-je, et lorsqu'on saura la couduite de ma famille à notre égard, nous inspirerons de I intérêt. Conuai>sant votre capacité et nos malheurs, vos amis poissa uts viendront à votre aide. Que nous but- il pour vivre? La place la plus modeste jointe A mon travail. Nous nous retirerons dans quelque quartier éloigné, et, vous le verrez, Edouard, je tous ferai dans celte humble condition des jours plus heureux que les plus beaux jours de votre opulence. — A ce b que répondait- il? — Qu'A n'était pas bit pour exercer un emploi subalterne; qu'il lui restait quelque argent ; que sa position n'était pas encore désespérée. Par ses relations, il pourrait obtenir uq consulat dans quelque pays éloigné, position A b fois lucrative et honorable. Seulement, pour que sa conduite privée ue nuisit pas à scs sollicitations, il jugeait convenable, disait-il, de ne pas habiter avec moi Jusqu’au jour de notre mariage. Il me louerait un petit logement dans un quartier retiré: il y viendrait passer le temps que ses démarches lui laisseraient ; les convenances seraient ainsi ménagées. Cette séparation pénible me parut raisonnable, prudente: je in*y résignai. La première journée que je passai ainsi avec lui fut triste et douce. Nous fîmes beaucoup projets. J’insistai encore auprès de M de Monta! pour qu'il bornât se» prétentions A une place obscure, qu'il obtiendrait certainement. Je lui rappelai nos rêves de médiocrité cachée. Redoutait-il les railleries du monde? Mais les gens de cœur pourraient-ils jamais railler un homme qui. après avoir follement dissipé son patrimoine, se vouerait A une existence Laborieuse et honorable? Il lut inflexible ; il ne voulût pas me réduire à un sort si infinie. Telle était toujours 1a suprême raison derrière laquelle 11 se retranchait.
Le lendemain matin, il sortit île très-boune heure pour s'occuper de niou appartement, me recommandant de ne pas répondre si l'on sonnait. Je restai seule. M. de Montai était parti aepuis quelque temps, lorsque j'entendis ouvrir la porte du salon qui précédait la chambre à coucher. Je crus que c'était lui... Ah! monsieur, cette première trahison aurait dû m'éclairer: mais uon, non, j'étais trop aveuglée... — Ehbicu! qui était-ce? — Une femme jeune, jolie, que je ne connaissais pas, quoique je me rappelasse coufiuément ses traits. — Une femme ! et que venait-elle faire' et comment était-elle entrée?— Avec une clef quelle possédait. M. de Montai n’avait pas eu le temps de la prévenir de mon arrivée chez lui. — Et celte femme? — Etait mademoiselle Julie, une actrice. Je ne vous dirai rieu de ma honte, de tna douleur, rie I insolence de cette fille : me prenant puur une de scs pareilles, elle me reprocha grossièrement de chercher a lui enlever son amant; mais ce serait en vain, disait-elle; elle était sûre de l'amour de M. rie Montai, il l’aimait passionnément : il a» ait voulu l'épouser ; mais elle avait refusé celte offre, sachant son inconduite. — Mon [lieu 1 que vous avez dû souffrir! — Non, j'étais indignée, voilà tout. Ce que me disait mademoisdie Julie me semblait une calomnie par lmp absurde, je n'y crus pas. Enfin, cette femme me déclara qu’elle attendrait M. de Montai, et qu'à son retour je verrais qui, d'elle ou de moi» sortirait de chez lui. Ce sera mol, et A liostaol, lui dis-je ; et j'allai attendre M. de Montai dans la rue. Du plus loin que je l'aperçus, je courus à lui, je lui di» tout : il me rassura. — Il vous rassura? — Hui. Mademoiselle Julie le persécutait depuis qu'il l'avait quittée pour cire tout à nuire ainuur. H lui avait autrefois donné une clef de son appartenu m, il u'avait pas songé à la lui retirer ; td était le mystère de sou apparition chez lui. Je le crus; Tarais tant besoin de le croire ! U me dit qu’il venait de trouver, rue de l'Ouest, près du Luxembourg, deux chambres dans une maison tranquille et retirée ; qu’on s’occupait d y irampotter les meuble» nécessaires; le soir même je pourrais m’y établir. Pour lien au momie, je u'aurais voulu retourner chez M. de Montai.
Rien de plus modeste que le petit logement que je devais occuper eu attendant notre mariage; la maison était tranquille, les fenêtres s'ouvraient sur de grands jardins, le rue était presque déserte ; le sileuce de celle retraite me plaisait. Nous étions trop pauvres pour que je prisse une femme de chambre. U portière de b maison se chargea de mon ménage Je fus un peu effrayee pétulant les premières nuits de ine trouver seule dans cet appariement ; mais peu à peu je ui'y habituai. Notre ■tunage devait avoir lieu dès que les formalités nécessaires seraient accomplies. M. de Montai attendait, disait-il, avec autant ri inyjaticuce
que moi b Ûu de celle séparation. Alors commença pour moi une vie paisible et heureuse, oh ! bien heureuse, trop heureuse, car ce souvenir me |>ottraiivra toujours. Je ne voyais personne. J'avais à cœur de ne pas être à charge A M. de Montai ; je m'étais mise A broder, b femme qui me servait me procui a quelque clientèle, je pus subvenir à mes besoins journaliers. M rie Montai venait me voir presque chaque jour, il était triste ou gai, selon qu'il espérait ou qu il désespérait ries promesses qu'on lui luisait au sujet du consulat. Ce n'était pas tout : l'utéciÜaMe de rua naissance, me «Usait— il. compliquait beaucoup les formalités de notre inaiiage, et en reculait malheureusement le terme. Je le croyais,
C * le consolais, car pour certaines choses j'avais plus de courage que il. Sans doute U m'était cruel de vivre ainsi séparée de l'homme qui était tout pour moi, mais je me résignais en songeant â l'avenir et eu jouissant de la félicité présente.
Mes jours mauvais étaient ceux où je ne voyais pas M. de Montai. Loin de l'accuser, je le plaignais : Il devait souffrir autant que moi. Ces Jours- Là je travailla» avec moins d énergie, j'éprouvais de vagues tristesses mais, aussi, le lendemain quelle joie ! comme je guettais de loin son arrivée! Un mob se passa ainsi, pendant lequel il mauqua rarement de venir ; le mob suivant, il fut quelquefois deux ou trois jours sans paraître ; mais je ne pouvais lui faire des reproches : ses déma relies pour son consulta, les préparait A de notre union, absorbaient tout sou temps. Et pub, ce qui in’6taii la force de me plaindre, c'est que je le trouvais moins soucieux et plus gai nue par le passé. Il attribuait ces heureux changements dans son caractère A ses espérances presque réalisées, à noire réunion prochaine, à l'espoir de me voir enfin dans uoc position brûlante et dtgne de moi. Néanmoins, en attendant cette fortune inespérée, je redoublais de zèle, de travail, ne voulant pas abandonner notre «venir A la merci d’une incertaine protection.
Un libraire retiré occupait avec sa femme un des appartements ou je logeai»; c’étaient d'excellentes gens. Sachant que je ue sortais jamais, 1b mirent leur bibliothèque à ma disposition. Voyant, parle choix de quelques ouvrages, que je savais I anglais, le libraire inc demanda si je pourrais me charger de quelques traductions. Vous jugez de ma joie, et avec quelle reconnaissance j'acceptai. Je me levais avec le jour. D'abord je m’occupais de ma broderie, qui était d'un revenu modique, mais assuré ; Je préférais m’en occuper le jour, parce que le soir ma vue se fatiguait. M. de Monial venait généralement à deux heures, quand il venait Mon luxe et mon plaisir étaient de (aire, pour le recevoir, une toilette bien simple, mais d’une élégante simplicité, d’être coiffée comme il l'aimait. Après son départ, je me remettais A ma broderie jusqu’à la nuit. Alors i allumais ma lampe, et, après un modeste dîner que m'apportait ma femme de ménage, je m'occupais de mes traductions jusqu A onze heures ou minuit. Oh T si vous saviez que de longues soirées diiiver j’ai ainsi passées seule... niais occupée: mélancolique... ma» non triste. — Et il un venait jamais passer la soirée avec vous? — Bien rarement, peut-être une fois ou deux par mois. — Et c'est à ces gens-là que de lefei bonheurs soûl réservés! dit M. de Ker-KIHo en soupirant. — M. de Monial, reprit Thérèse, était obligé, cl bien malgré lui, me «lisait-il, d aller chaque soir dans le monde pour y rencontrer le» geo* influents dont il avait besoin. On est si vite oublié quand ou n'est pas incessant, ajoutalt-ll ; et, comme toujours, je le croyais et je nie resignais. Cette séparation n’aurait d'ailleurs qu’un temps. Quelquefois, lorsque M. de Monial me quittait, je l'accompagnais, nous faisions une longue promenade sur le boulevard du Mont-Parnasse. C'étaient mes jours de fêle. I! me ramenait à ma porte, et Je remontai* clics moi avec une provision «le boubeur. Les soirées qui suivaient ces promenades Dites avec lui étaient bien douces; alors mon travail me semblait plus facile, quelquefois je restais A écrire jusqu’à deux heures du matin. Mes traductions et ma broderie me rapportaient dix A douze francs chaque Journée» D»; l une de mes deux pièces j'avais Dit un petit cabinet d étude où j’avais b >ujottrs quelques fleurs : M, de Monial les aimait, j'allais les acheter moîmême chez les jardiniers-fleuristes si nombreux dans ce quartier. C’était à D fois un plaisir et une distraction. Malgré ces folie», dit Thérèse en souriant tristement, au bout de deux mois T'avais amassé plus de deux cents francs. Avec quel triomphe je les donnai à M. rie Montai, eu lui disant que c’était le commencement de ma dut ! Il fut émerveillé.
— Ah ! si vous vouliez, lui dis-je, vous occuper aussi, renoncer A votre projet «fambUion, nous serions heureux ! vous le voyez, la place b plu» modeste, avec ce que je puis gagner, nous permettrait de vivre presque dans l'aisance; nous avons si peu de besoins! Mais, hélas! il ne voubit pas, disait-il, me voir ainsi travailler toujours, cela lui était pénible, U y consentait parce que lui-même vivait avec la plus sévère économie en attendant celle place si désirée. Je n'osais lui répondre que ses dépenses pour l'obtenir nous auraient Dit vivre pendant des années peut-être; mais enfin j étais radieuse de songer que je pourrais, moi seule, suffire à dos besoins. Cette pensée me donnait de nouvelles forces. — Et vous n’aviez aucun? nouvelle d? votre Dmille? — Aucune. Un m’avait envoyé chez M. de Montai mes robes, mon linge, quelques objets qui m'avaient été donnés m cadeaux ; rien de plus. — Les inf imes ! — M. de Montai voulait me faire poursuivre M. Duooyer pour en obtenir une pension alimentaire. Jamais je n’y voulus consentir. — Oui, dR Eweo après quelques moments de réflexion, vous deviez être bien heureuse de cette vie d'amour et de travail ; je comprends que le souvenir de cc temps vous soit à b fols
THÉRÈSE DI'NOYF.Il.
cher et douloureux. — Cela est inexplicable, mais cela est. J’aurais été ricin;, je n'aurais souffert aucune privation, que mou bouheur edi été peut-être moins vif. Mou amour avait eucore grandi dans relie solitude et dan» cette lutte contre l'infortune ; il était d-rvcuu à la fois sérieux comme le dévouement, saiul comme le devoir, il me semblait que j'expiais en partie nia faute en me résignât* à vivre si longtemps séparée de M. de Monial. Mon vieux libraire était si content de mou travail qu'il augmenta mon salaire ; le troisième mois je pus donner eucore deux ceuts francs à M. de Montai. — Kl il prenait cri argent? — l'ourquoi l’ai irais-je garde? il en avait plus besoin que moi. Pouvais-je prévoir qu'uu jour je regretterais amèrement ces modeste* sommes, hélas ! pour mon eufanl... Mais plus lard vous saurer tout. Mon Dieu, je vous attriste, je voue blesse en vous partout atusi des seuls jour» heureux que j'aie roimus. — Non, non, vous le savez, ma sœur, il faut que je sache tout, entendez-vous, tout, pour que uous puissions, comme vous me l'avez dit. envisager sûrement l’aveuir. Et puis, la seule cumulation du malheur n’est-ellc pas de parler du bonlieur qui u'e&t plus? — Oh! oui, ces souveuirs m'oul bien souvent aidée à vivre; mais je touche aumomeul le plus funesto et à b loi» le plus beau de tua vie; ce trou grand bonheur aurait dû me (aire pressentir qu'il cachait quelque horrible raillerie de b destiuée.
C'était le ‘25 mars, un mercredi, je me le rappelle. Depuis huit jours je u'ayais pas vu M. de Montai ; pour la première fois son absence s'était ainsi prolongée; il entra chez moi, je me jetai dans ses bras eu fondant eu larmes. — Tu pleures, uia Thérèse, s'écria t-il, c’est de joie qu’il faut pleurer. J'ai le cuusubl de Lisbonne, 20,000 fr. d appointements, et uns bau* sont publiés depuis ce matin : voilà l'excuse et le inolil de cette longue absence qui ui'u autant affligé que loi. (lien uc s’oublie plus vile que le chagriu lorsqu'un grand bonheur lui succédé. Je ne pouvais d'abotd noire à ce que me disait M. de Monial ; mais sa joie était si vive, sa physionomie si rayonnante que je uie rendis à celle évidence, et pourlaut... — Comment, ce consulat? vos bans publiés? — Mensonge, mensonge. Sa joie, gavez-vous ce qui la causait, je l'ai compris depuis, c'était ta certitude d'être aimé de madame de Beau regard. — Comment, à cette époque il b voyait? — Tous les jours. Mais ces révélations ne viendront que trop tôt. Puisque vous êtes assez généreux pour m’entendre, bissez-moi m’appe»anlir sur le dernier bon souvenir qui me reste.
Ce jour-là donc, M. de Montai me dît : — Thérèse, il faut que nous fêtion» celle boitue chance qui assure à jamais notre avenir. Voici mes projets : lu temps est charmant, nous allons faire une. longue promenade, puis uous Irons comme deux amants dîner au cabaret, cl ensuite au spectacle en petite loge grillée.
Pardounci-iuoi de voit» entretenir de ces puérilités, dit Thérèse à Eu eu, et uc vous étonnez pas si b proposition de M. de Moulai me fit uu plaisir extrême. Tout semblait d’accord pour rendre celte journée ravissante, il bMl un soleil de printemps, les prés commençaient û verdir. Quoique les envirous du Paris soient peu pittoresques, le temps était si doux, si pur, j'étais si contente, que jamais b vue des plus beaux sites ne m'aurait causé une impression plus charmante. J’avais retrouvé b pétulante gaieté de mes quinze ans. Edouard fut aussi d’uue joie folle. Eulin, bien lassés, nous revînmes à Pari» ; je (b ma plus belle toilette peudaut que M. de Montai rentrait chez lui ; al revint me prendre ; notre diucr lut très-gai Ensuite nous albmes au théâtre; jamais spectacle ne m'intéressa davantage. J'étais seule avec M. de Moulai : malgré moi je partageais ses ambitieuses espérances. Le cousubt de Lis— bonne n'était qu’un premier pas vers une furiune plus haute, Que vous dirai-je? cette journée cuchaiileicssc passa comme, le plus riant des songes. Le soir, eu me ramenant chez moi, M. de Montai me dit une cho-e qui b veille m’eût fait bien pleurer, mais qui alors me fut presque indifférente.
• Pour se mettre au bit dos affaires de sou consulat, il devait aller passer huit ou dix jours chez un ancien consul de celte résidence qui habitait Melun : il m'écrirait souvent pour me rendre moins pénible celte petite séparation indispensable. J'étais dans uu tel enivrement, et ce grossier mensonge me sembla d'ailleurs si naturel, que je prb mon parti résolument. Qu était-ce que dix jours? Nous devions note marier le 17 avril. Telle était l'époque qu'il avait tlxée. Pourquoi celle-là plutôt qu’une autre? Je no sais. Celait pour douuer, saus doute, une apparence de réalité à ses tromperies. Il partît.
— Mais ce consulat? ce voyage à Melun pour se mettre au fait? — Mensonge, vous dis-je, mensonge. Au bout de quatre jours je reçus de lui une lettre très-leudre; seulement, soit par oubli, soit à dessein, M. de Monial j ne me donna point son adresse, je ne pus loi répondre. Quelques jours après, nouvelle lettre aussi tendre que la première, mai» elle iu annonçait que les Ira vaux de M. de Moulai sur sou consulat futur lui prendraient encore quelque temps. Jaltrodi» encore. — Quelle cffronlciie! quelle cruauté-! savez-vous ou U était alors? — A Melun, eu effet . mais madame de l’ieauregard avait une propriété à un quart de lieue de cette vile, et il y passait des journées entières. — Oh ! c’est horrible! mais pourquoi ce» odieux meusooges? — Il importait à ses projets que je n > usse pas de soupçons; il voulait à tout prix nie rassurer cl douuer uu prétexte à scs absences ; il craignait sans doute que je ue fisse un écbt qui l’eût compromis auprès de madame de Bcaurrgard.
Enfin ce voyage Huit. Lorsque je revis M. de Montai, quinze jours après cette jourude où j’avais été si heureuse, ce fut moi qui, celle (bis, radieuse, ftere, enivrée, me jetai dans ses bras... J'étais mere.— -Kl cela... cela ne toucha pas le cœur de cet homme? — Il partagea mou bonlieur, du rnoiu' U parut le partager ; mais il m'aunonça une triste nouvelle : le niintstere était chancelant, et le ministre son ami, pour s'assurer d uu opposant très-influent, avait disputé du consulat. Hélas ! je l’avoue, en sougeaut à l'avenir de notre enfant, moi, jusqu'alors si indifiëreutc. pour ne pas dire si coutraire aux projets ambitieux de M. de Monial. ;e regrettais cette place qui nous eût mis à l'abri des privations que je ne redoutais pas pour moi, mon Dieu !
De ce jour datent mes malheurs . M. de Monial resta une semaine entière sans nu; voir. Je lui écrivis deux fok, je ne reçu- pas de réponse ; enfin il vint, mais sa froideur, sa brusquerie, me frappèrent . L’époque fixée pour notre mariage était dépassée depuis longtemps : je le lui rappelai. Il me demanda durement si je me fiais ou non a lui. — Mais nos Itoos sont publiés ? loi dis-je. (li-ia ne prouve rien, me dit-il : l'inronvénieulde votre naissance cause à chaque instant de nouvelles difficulté*; j'ai l'ennui de les lever, épargnez-rooi donc la fatigue de vous entendre faire toujours la même demande.
Ce reproche sur ma naissance me fit mal. Je pensai à mon enfant . un .moment J'eus un horrible pressenlimcnt ; si M. de Montai me (rompait, un jour ou lui reprocherait peut-être aussi sa naissance... Mais je me rassurai bientôt en songeant a b loyauté d’Edouard. Deux semaine- se passèrent encore sans que je le revisse; alors mille inquiétudes m'assaillirent. Ce ne fut pas tout . Les chagrins, joints aux préuccupatioiu de mon nouvel état, uc me bissaieul aucune liberté d'esprit : cl pourtant, depuis la ruine des espérances de M. de Moulai, je sentais plus que jamais la nécessité du travail. Mais, hélas! pour la première fois je me trouvai presque incapable de rien faire, laul J'étais cruellement absorbée. Si machinale que fût une œuvre de traduction, il m’était impossible de m'y livrer au milieu des inquiétudes, des angoisses dont j étais assaillie. Je luttai énergiquement (outre ce décuurugcmeul : Ce fut eu vain. Les reproches bienveillants du libraire m'apprirent que mon travail perdait de jour en jour de sa valeur ; j'avais taau m'appliquer de tout mon pouvoir, ma pensée était ailleurs; je voulus vaincre ma préoccupation, mes efforts mêmes tournèrent contre moi . si je parvenais quelquefois à éloigner pendant une heure les pénibles idées qui m'assiégeaient, elles revenaient bientôt avec une nouvelle violence.
Alors la plume me tomba il de» mains, je fondais eu braies, je tue jetais à gcuoux pour invoquer b Providence; mais, hélas! le trtiips s'écoulait. t.h.iquu heure. perdue dans le désespoir était aussi une lieure perdue pour mes ressources. A celte pensée désolante, je séchais mes larmes, je reprenais ma tâche en ni.nmiiss.mt ma faiblesse, en me disant que mou enfant ressentirait peut-être la réaction de mes chagrins, je inc reprochais jusqu’à ma douleur... clic pouvait atteindre ce pauvre petit être. Mais bientôt mes idées s’obscurcissaient davantage: le chagrin m'héhétail : le libraire, mécontent, cessa peu à peu de in employer. Privée de celle précieuse ressource, je nie bornai à la broderie ; quoique mon agitation fébrile fil parfois trembler convulsivement ma main, au moins je n’étais pas absolument incapable de celle occupation. Mais quelle différence! En bradant douze a quinze heures par jour, je ne gagnais pas le quart de ce que je gagnais avec mes traductions : cl pois ma vue s’affaiblit peu à |»eu. On! ce fut un jour terrible que celui oû mes yeux fatigués sc refusèrent à ce travail, ma sente, ma dernière ressource ! — Mais ce que vous avez souffert est horrible, pauvre infortunée ! Moi qui parlais de mes douleurs, grand Dieu : avais-je seulement le droit de me plaindre? Mais cct homme, cet homme !— Après la scene dont je vous ai parié, et dans laquelle il s’ét iit montré à dur, je restai quinze jour* sans le voir : je lui avais écrit tans recevoir de répoose, il m’avait toujours détendu d’aller c hez lui : effrayée de cette absence prolongée,' je ne lins pas compte de cet ordre, j'y allai. Son domestique me dit qu'il était sorti, qu'il s'habillait nu club ou il dluait, cl qu’il ne rentrerait ppul-ètre que bien avant dans la nuit. — Commeul ! M. de Moulai vivait encore avec un certain luxe pendant que vous vous épuisiez à travailler?.. Il vous prenait le peu d’argent que vous gagniez si péniblement ! mais c’est infâme ! — Il avait des habitudes de dépense aux • quelles il ne pouvait jvas renoncer ; il l'avouait. Le peu d argent que je lui remettais de temps en temps était alors presque du superflu pour moi. J’allendls M. de Moulai dans h rue, à sa porte, depots deux heures jusqn’à mi nuit. A cette heure je me lassai, je mourais de fatigue et d'inquiétude ; je rentrai chez moi. C'était encore une journée perdue pour le travail.
Le lendemain, nu point du jour, je retournai chez lui. Son domestique me dit qu'il avait ordre du n’éveiller sou mailre qu'à midi ; t'attendis jusqu'à midi. Je ne puis vous dire avec quelle culere. avec crut Ile brutalité il me reçut, avec quelle brutalité il me reprocha de l accabler de lettres, de le poursuivre de ma présenco... l e poursuivre de ma présence ! reprit Thérèse avec amertume ; je no l'avais pas vu depuis quinze jours... L'accabler de mes lettres ! étols-jc donc coupable de lai écrire baraque j étais dévorée d'inquiétudes ! Il finit par me déclarer qtw si je continuais de l'obséder ainsi, il ne tiendrait aucune de se* promesses. — Cda devait être... cela dêrait être ; seulement, Cct homme a bien lardé. — S'il a tardé, c'est qu'8 craignait un éflat... vous saurez
THÉRftSK DUNOYKR,
cela plus lard... Enfin, pour b première fois il ntc dit. .. — Vous bésitea, Thérèse... Cela est donc bien horrible? — Oui, mais je ne veux rîeu vous cacher* je ne suis plus tenue à aucun ménagement. BU Wen! |>our b première mis, ii me dit qu'en me protneüaul de m'épouser, il s'était adressé à uuc jeune personne qu'il croyait U lit le légitime de M. Du* noyer, et non pas à une fille naturelle repoussée, reniée par sa famille. — Continues, cootiniiez, rien ne m'étuonera plus. — Cette duplicité m'indigna. Mais que pouvais-je faire ? mon sort, ou plutôt celui de mon enfant, n'était-il pas entre ses malus ? Je lus bel»;, je pleurai, je suppliai. M. de Monial se radoucit cl me dit qts'il oc se relusait pas à notre mariage, mais qu'il ue réservait d’en liicr l'époque, et qu'il dépendrait de ii i-i suumtaùou à se> volontés d'en reculer ou d'en rapprocher le terme. J étais à sa merci, je me résignai ; je lui demandai en pleurant quand je le reverrais; il s'emporta de aouveau : Jalons recommencer à lobsed* r. s'écria-t-il: il me verrait quand cela lui conviendrait, je n’avais qu'à l'attendre, il viendrait me voir au premier jour. Je le quittai. — El il ne s’informa pas de vos besoins ? — Je ne l'y avais pas habitué . mon travail m'avait d abord snfli cl au delà. — Mais, ruiné comme il le lait, de quelle manière pouvait- il sudire à ses dépenses assez considérables ? — Lorsque je quittai la maison de M. Dunoyer, H. de Monial avait encore à lui et pour toute fortune, m’avait-il dit, cinq à six mille francs. Mais U. Du* uover lui avait reproché devant mot de lui devoir deux cents louis. Dieu des fois j'avais conjuré M. de Monial d'éteindre cette dette, je ue sais s'il le lit. l’ardouuczHuoi mainienant si j eune dans quelques détails qui vous puraiu uni puéril*, mais ils sont nécessaires. Trois semaines se passèrent sans que j entendisse de nouveau parler de M. de Montai. Je u oubliais pas scs menaces et sa défense de retourner chez lu» ; je n’osai pas la braver, je me contentai de lui écrire, sans me plaindre, que j'étais souffrante, abattue, dénotée, que je n'exigeais rien, mais que je serais bien heureuse de le revoir, uc fût-ce qu'une heure, que cela remonterait mon courage, que l’état daus lequel je me trouvais méritait peut-être celle preuve de son atlacbemcnl ; et cela, je vou» l’assure, ajouta Thérèse en essuyant ses larmes, était dit bien tristement, mais sans aigieur, sau^ l’ombre d'un reproche. — Un tigre eût etc attendri ! lui ne répondit ricu... n’est-ce pas? — Dieu... D’après incs dernières lettres, je l'avoue, j'avais compté sur sa présence... J'attendis un jour... deux j urs... trois jours... Il ne vint pas. Je perdis tout espoir, mes forces étaient à bout : j'avais dépensé une petite souuiu- que j'avais conservée... ma vue devenait de plus en plus faible, ma brodi rie me donnait à pi-ine de quoi vivre ; je tombai malade. Je n'osait pas prier M. de Monial de venir avant d être sûr que j'étais récHcment bien malade ; au bout de quelques
{ ours, quand mon visage porta des marques visibles de souiftauccs je ui demandai à le voir. — Il oc vint pas? il ne répondit pas? — Si... il me répondît qu’il n 'était pas dup«- de mes mensonges et de oies ruses. — L infâme 1 l'infime t — Ma maladie dura près d’un mois; pour subveuir aux dépeuscs qu’elle me causa, je vendis plu-icur* de mes vêtements et quelques petits objets de luxe dmit on m’avait fait présent citez ma mère cl qu ou m’avait renvoyé;- lorsque J’avais quitté la mabon de M. Du* noyer. J anémiais avec aoxtéié b lin de ma couvale^cence, ou plutôt le moment où je pourrais me lever ; j'avais mou projet. Enfin j’eus la force de me soutenir. La première fois que je me regardai daus un miroir, je fus d'abord effru yfc* puis satisfaite du ebancemcnt de mes traits ; M. de Monial verrait bien que ma maladie n 'était ni une ruse ni un meusonge, il aurait alors pour moi, sans doute, quelques paroles d'intérêt. Je me rendis chez lui, D y a maintenant six mois de cela. Lorsque je nie trouvai devant sa porte, je faillie m'évanouir, tant jetai* bible encore. Butin je repris courage : il chut impo-idhlc qu'a mon aspect M. de Montai ne fût passais! de pitié. Je moulai ; on parlait très-haut chez lui ; sa porte était entrouvert» • Tout a coup jt vis sortir do l'appartement cette femme dont je vous ai déjà parié ... — M.uleuioi selle Julie ? — file- même; elle paraissait exaspéré-/ l*c portier la suivnii ci» lâchant de b c dîner. Kii inc voyant, elle pou--:» un « ri de surprise. — Vous kl, madame ? vous u'élex donc pas accouchée ? Je U regardai un lui répondre : sa fureur m'effrayait. Apres m’avoir un instant examinée attentivement, elle s'écria ; — Ob’ le monstre ! r était un lueiutiMge... j’ai été sa dupe encore celte fols ! Puis, tue prenant par le bras avec violence, elle m'attira- dans l'appartement, qui était complètement déiueublé ; die eu referma la porte, et nous noos trouvâmes seules. J** ne cherchai pas h sortir, j’étais anéantie : les plus funestes picssentiments me lu is lient le cœur. — Madame, me dit celte femme presque avec intérêt, pardonnezmoi de vous avoir injuriée la première loi, que je vous ai rcucoutréc ici, je «c savais pas qui vous étiez... malheureusement pour vous, car il était peut-être encore temps de vous désabuser sur le compte du misérable qui nous trompait si indignement toutes deux... Maintenant, apprenez lïnfa mie de sa conduite ; depuis six mois, il vous est iulidck pour moi, cl moi, U inc trompe à mon tour, savez-vous pour ({ai ? Pour une veuve, la marquise de Beauregard. à laquelle il fait b cour, qu'il veut épouser, et qu’il épousera sans doute, il est si roxié.1 J'ai appris tout cela hier, et j'avais été jusqu'ici assez sotte pour ue me douter de rien. Ce n'est pas tout, il est parti celle nuit on ne sa h pas pour où, mais sans doute pour aller rejoindre sa marquise. Je n'ai pas besoin de v«>us dire, reprit Thérèse, l'horrible révolution que me causa ccttc nouvelle. Pourtant, jusqu'à celte heure, et quoique m’eût dit mademoiselle Julie, Jamais je n’avais cru M. de Montai capable de me sac ri (1er si indignement et d époosor madame de Beauregard Ma confiance était folk, mon
iUusiou stupide, mais je !.i béuis, car clic m a épargné un crime* peut*
I être. — Quel aveuglement ’ Jamais ridée de ce mariage... — Jamais.
I J’avab cru à une îiaisou de galanterie culte eux, rfeu do plus. Celte < femme était perdue dans l'opinion publique. — Mais elle était puissamment riche. — C’est vrai ; tuais je no pouvais croire à tant de Impose. Lutin, mademoiselle Julie m'apprit que M. de Monial lui avait cyniquement avoué qu'il ne m’avait enlevée que daus l’espoir d'une riche dot cl d'hériter un jour d'une partie de la fortune de M. buuover; mais qu'a, près la répudiation de M . Dunoyer, il uc pensait plus a m'épouser, et qu’il u 'avait pour moi que les égards commandés par ma triste position. Ce n’est pas tout... Comment oserai je encore... — Courage... courage! — C’est qu’il me semble que b honte de M. do Montai rejaillit sur moi... J’ai aimé uu tel homme... hélas! et, méprisez -moi, souvent j’ai regretté le temps où je croyais à son amour... Lutin, ce sera une expiation de
f ilus. — Eh bien ? — Ccttc femme, mademoiselle Julie, m'apprit, au miieu d’tm redoublement de colère et d’indignation, que trois jours auparavaut M. de Montai était venu à elle tout éploré... oui, lui dire en sanglotaut que je venais d'accoucher... qu’il avait épuisé ses dernières , ressources pour moi, et qu'il venait s’adressera b générosité de made- | moi.sdle Julie pour qu'elle lui prêtât mille crus destinés à me mettre, pendant quelque temps, moi et mon cillant, à l’abri de b misère. — Mais «et homme a des ralliuemenis d’ignominie révoltant» ! s’écria M. de Kcr* I llio au comble du dégoût et de l'indignation, c’cit l'hypocrisie dans b plus infâme d- gradation. — Enfin, les larmes de M. ae Moulai furent | tellement hypocrites, il peignit ma triste position avec tant d'éloquence, qu’il sut Intéresser à nrau Sort cette (emme dont i'avtMs.cté b rivale* et quelle lit, malgré sou avarice (elle use l'avouai, ce prit 4M. de Montai, qui l’avait, me dit-elle, en&orcdéc en lui peignait mes malheurs pendant ma grossesse. Oh t que de honte ! ceb est-il possible, mon Dieu ! ceb et’ -il possible ? Heomiseuuut, ce hideux récit touche à son terme. L'argent que M. de Montai avait emprunté «ni-duam pour moi était destiné a un voyage qu'il devait faire pour aller rejoindre madame de Beauregard, partie depuis quelques jours. Du moins iellc fut l'explication que me donna mademoiselle Julie ; le démcoblcinent du l'appui u-inetu de M. de Moulai justifiait ces craintes, ma II mure usent eut trop fondées. Mademoiselle Julie avait appris b veille, et je l'appris d'elle, qtiç, depuis quatre ou cinq mois, M. de Montai faisait use cour assidue a madame de Beauregard ; le monde, malgré sa complaisance habituelle, avait durement repoussé cette femme ; personne ne b recevait plus depuis le scandaleux écbl de scs aventures. Deux lots M. do Montai l'avait suivie à b campagne. Tel avait été le prétexte de sa première absence à Me lun. Que vous dirai-je de plus? j’étais si écrasée par celte nouvelle, que mademoiselle Julie elle-même cul pitié de moi relie voulait se venger de M. de Montai, découvrir scs traces, ;iHer le rejoindre cl le dénmsqm r aux yeux do madame de Beauregard . elle ni’ofiril ses serviu*. — Tontes les douleurs, toutes les humiliations ! vous naître* échappé à aucune ! — Je refusai ; je revins chez moi... Ce qui mu reste à vous dire | est si douloureux que {'abrégerai, l'eu après* I» misère vint m'accalder ; à b suite de ma maladie, j'avais presque perdu b vue ; mou travail rue rapportait si peu, que je fus hors d'état de payer le loyer do mes doux chambres. Je vendis le peu de meubles qtte je possédais, j'allai me log.-r dans un cabinet garni. — Von» ! vous ! mon Dieu, élevée dans le luxe ! j — Le terme de ma grossesse approchait, je surmontai une horrible répugnance : je ne voulais pas que mon enfant fût vk-tiiue de mon orgueil, j'allai accoucher à l'hospice : là, au moins, oous reçûmes tous d/iix «les soins auxquels nta pauvreté ne m’eût pas permis de prétendre.
M. de Ker-KIHo ca< ha su tête dans ses mains en poussant un douloureux gémissement. Thérèse continua eu essuyant ses lames ;
— Au bout de quinze jours, selon l'usage, ma me renvoya de col asile avec mon enfant, qui fut alors ma joie et ma douleur. En entrant à l'inspire, je possédai» quarante francs environ : j'augmentai quelque peu celle somme du fruit de mou travail pendant que je séjournai là. En sortant, j»» pu» acheter ce joli berceau pour mon enfant, dit Thérèse en montrant à Ewen a; petit meuble somptueux : ce fut ma dernière folk. Je garnis cette misérable manoarde de ce qui m'était indispensable, il ne me resta rûm. Malgré un travail opiniâtre, k* soins que réclamait ma fille absorbant beaucoup do mon temps, je gagnai» à peine de quoi vivre : ie n’avais pas de bois. Le froid devint ri rigoureux, que, tremblant pour b sauté. pour la vie de cet enfant, j« me résignai pour la première fois à une démarche nue pour moi seule je n'aurals jamais tentée.. . J'écrivis à ma mère... Vous savez gn réponse. Lorsque celle excellent.femme, ma voisine, est entrée ici, elle m’a trouvée expirante do froid et de besoin...
Vous savez tout jusqu’à ce jour. Malgré moi J'avais vaguement espéré le retour do M, de Montai ; si Incertain que fût cet espoir, Il m’avait toujours soutenue. Maintenant, ai-je besoin de vous dire que mon errur est brisé, flétri, mort pour tout antre sentiment que Fanvmr maternel? à force d’avoir souffert par l’amour, ce mot seul m’est odieux. Vous dirai-je enfin que, malgré l'horrible ingratitude de .M. de Montai, que malgré bassesses, que malgré son parjure cl sa trahison, je regretterai toujours comme le plu* beau, comme le plu» heureux moment de tua vie, le temps où je le voyais chez ma mère, et le temps plus cher encore à mon rreur où. dans nta retraite de h rue de l'Otte.t. je passais la moitié de mes journées à l'attendre en travaillant, ci le re»fc des heures à me rapprkr va
THÉRÈSE DIINOYP.R
6C montrer aux veut de Thérèse comme amant, mais comme frère; bien résolu d ailleurs, eu homme de cœur et d'bouueur, à rester à tout jamais son frère s'il ne parvenait pas à se faire aimer plus Umdrciueut.
Ewen aimait passionnément, il avait confiance dao* son dévouement, il était soutenu par le ferme espoir d'obtenir un jour I amour de Thérèse. N'cxciisera-l-on pas l'espece de duplicité qu'il mettait peut-être dans sa conduite, en songeant qu'il tendait d'ailleurs à un but noble et généreux, celui d'arracher avant tout Thérèse et son eufaut à b plus affreuse misère? Quant à mademoiselle Dunoyer. elle était de bonne lui: elle disait vrai en déclarant à Rweo qu elle avait le cœur mort à tout jamais, excepté à l’endroit de l'amour maternel, et qu’elle ne pourrait ressentir pour lui, homme û généreux, qu'une amitié sincère. Cette conviction profonde de son impuissance â aimer désormais lui était révélée par une espece de .seconde vue du cœur que les femmes seules possèdent, car elles seules peut-être sont capables de n’aimer qu'une fois et de nourrir des regrets étemels.
Après les grands chagrins, l'espérance se retire à jamais de certaines âmes, auxquelles l'expérience de la douleur donne d inexorables certitudes. Ce n'est pas la volonté, c’est le pouvoir d’aimer qui four manque.
| Elles ont senti, on oserait presque dire elles se sont vu arracher b corde la plus sensible de leur être. Seulement, ainsi qu’un mutilé croit quelquefois, par une étrange illusion, sentir le bras qu'il a perdu, de même ces Ames mutilées éprouvent quelquefois des velléités d’affection, fan— iftmes trompeurs qui s’évanouissent dès nue la raison s'éveille. Thérèse
I était donc véritablement désespérée, tandis qu'Ewen nourrissait encore les plus douces illusions, se disant avec la résignation d’une belle âme :
klctticurf, vous Iles U'utoiui qui! tn idaaotseffo Thérèse était renfermée ici avec sou amuil. — rxoc 47.
venue avec délices? Cela est lâche et honteux, je le sais; son abominable conduite devrait ternir iusqu’â ces souvenirs chéris ; mais cela n est pas, non. cela n'est pas. Il n’est point de souvenir, voyez-vous, plus puissant, plus opiniâtre, que celui de l'amour heureux dans le travail et dans ia pauvreté; aucun plaisir fastueux, aucune obligation mondaine ne vous en distrait. C’est à lui, â lui seul que vous demandez toutes vos joies, toutes vos félicités.
Je vous le répète, mon cœur s’est usé â la fois et dans le bonheur et dans la douleur. Tout ce qui me reste de sensibilité est concentré sur mou enlaut. Oui, mou cœur est mort; s'il bat encore quelquefois et bien rarement, c'est à la pensée des jours passés, c'est à la pensée d'un bonlieur qu’il ne m'est plus, bêlas ! donné de resseulir. A celle heure, vous savez tout, dit Tltérèsc eu terminant : comprenez-vous enfin pourquoi je refuse votre offre, si noble, si généreuse ? Que serais-je pour vous? A peine une amie froide et triste. Pourquoi vouloir enchaîner votre vie a une vie désormais muette et glacée comme la tombe ? Ah ! croyez-moi. un cœur comme le vôtre est digne de rencontrer un cœur qui lui réponde. Craignez de céder â un mouvement de pitié exaltée : un jour vous ressentiriez des regrets cruels, et vous ne seriez pas seul â gémir d'avoir poussé la grandeur d'âme jusqu’à b folie...
Eweu de Kcr-Ellio avait écouté Thérèse avec un mélange indicible d’admiration, de douleur et de pitié; il b trouvait si courageuse, si résignée. que sou amour pour elle avait encore augmenté. Toute âme humaine a son côté bible. En priant du sentimeut absolument fraternel qu'il avait voué à Thérèse, fcwen mentait peut être â son insu; non qu'il cêt jamais songé à abuser des droits que pourrait lui donner son mariage arec Thérèse, mais sa tendresse, scs soins, chasseraient peulétre avec le temps l'iudigoe souvenir de M. de limitai du cœur de la jeune femme ; uu jour eulin, appréciant l'amour de M. de Kcr-hllio, elle le récompenserait |*cul-êlre eu le partageant. Connaissant la fière susceptibilité de Thérèse, sachant combieu une première douleur est ombrageuse et déliante, M. de Ker-blüo avait cru sage do ne pas d'abord
Pierre Faraud. — rtos 49.
— Au pi ;-aller, j'aurai toujours donné mou nom et lin avenir â Thérèse et â son enfant .
Bwen possédait toutes les nobles ruses de la géuérosilé. Il savait bien la portée de ces paroles, qu'il répétait saus cesse à Thérèse :
— Et votre fille? Et si elle vous perd, que deviendra-t-elle ? Songez à tout ce que vous avez souffert. Irez-vous l'exposer aux mêmes dou-
leurs? Avez-vous le droit de refuser h fortune qui s'offre à elle? Et une li I II* encore ! une fille ! un être plus faible, plus exposé qu'un autre ; un être qui a de doubles chances de honte, de dégradation et de malheur ; un être qui peut, comme vous, trouver sa perte dans un sentiment d'abord chaste et pur, tandis qu'un homme, en aimaut, ne risque rien... rien que le bonheur, que l'honneur, que le repos de celle qu'il veut séduire !... Et vous vous exposerez à abandonner votre enfant à tous les orages de la vie, lorsqu'un homme loyal lui offre, ainsi qn'à vous, un abri sér et paisible?