CHAPITRE XXVII
Confidence.
Ce salon était tendu d'élofîe ronge sombre , les fenêtres s'ouvraient sur fa mer ; une lampe à abat-jour jetait sa faible clarté dans cette vaste salle. Le veut souillait et augmentait de violence, au loin on euteudait ie retentissement monotone des vagues qui s'cnlfaient et qui se brisaient sur fa côte. La pluie fouettait les vitres, fa bise gémissait dans les longs corridors du château. M. de Ker-Ellio et sa femme, assis devant la ebominée, semblaient profondément absorbés. Ewen cachait sou froui dans ses mains. Thérèse, pâle, amaigrie, le regard fixe, la tête baissée, les mains croisées’sur scs genoux, restait dans une immobilité complète. On eût dit fa statue de 1a douleur. Après un assez long silence, fa jeune femme, s'adressant à M. de Ker-Ellio, sans quitter des yeux le foyer qu'elle regardait machinalement : — Mor-Nader reviendra-t-il demain.., malgré les menaces de l'abbé?
Ewen releva fa tête, sourit avec amertume et répondit : — Mor-Nader reviendra... nous sommes dans le moi* noir. — U avait prédit celte tempête... Durera-t-elle jusqu'à demain? continua 1a jeune femme sans changer de position. — Il n'y a pas à en douter, Thérèse.
Puis Ewen se leva, marcha quelque temps dans ie salon, et, s’approchant de sa femme, Il lui dit doucement :
— Si vous vouliez écrire... à quelqu’un... il est temps. — Le silence est plus digne. — C’est vrai Quant à moi. en serrant la main de l'abbé de KérouèHan, au fond de mon cœur je lui ai dit adieu. — Combien y a-t-il d’ici à fa pointe de Kcrgall, par mer, mon ami ? — Deux lieues — Et ce vent... est contraire pour s’y rendre? — Avec ce veut, aucun pilote ne tenterait cette traversée... On est sdr d'y périr.
Puis M. de Ker-Ellio ajouta d'un ton solennel :
— Vous avez réfléchi, Thérèse? — J'ai réfléchi. — Vous le voulez? — Je le veux. — Je suis criminel de consentir à cela. — Cette résolution nous est commune, mon anri. Qui de vous ou de moi l’a mise en a vaut ? Il serait difficile de le dire. Ce qui vous appartient, c’est l'idée de ehnfair le jour anniversaire de notre mariage.... pour ... — Pour notre délivrance, Thérèse. Al-jc mal fait? — Oh ! non... Mais vous-inéine, avezvous réfléchi?.,. Etes-vous décidé? — Je voudrais être à demain... Quelquefois seulement une préoccupation... — Laquelle? — Le suicide encourt les peines éternelles. — Nous ne nous tuons pas, mon ami ; Mor-
Nader nous propose une promenade on mer nous acceptons —
C'est juste... nous laisserons aux casuislcs une question intéressante à débattre, dit Ewen en Mturfant tristement. Notre fardeau est trop lourd, un passant nous en débarrasse , voilà tout... — A qui faisons-uous du mal, Ewen? à personne. — A personne, Thérèse. — Vous matez généreusement donné votre main pour assurer l'avenir de ce pauvre enfant qui n’est plus ; je vous ai aimé... je vous aime comme le plus tendre de* frères... et cependant... quelle a été notre vie? — Misérable... oh! bien misérable... — L'amitié n a pu nous consoler. Je ressens à cette heure, aussi douloureusement que jamais, l'abaudou de l'homme à qui j'ai tout sacrifié... lia été infâme, et je ne puis l'oublier... Vous m'aimez toujours, et, malgré votre admirable dévouement... je ue puis vous aimer d'amour... Cm est fatal... Que faire? — Ce que uous faisons, Thérèse. Ce malheureux enfant vous rattachait à la vîe... par vous il m'y rattachait aussi ; sa mort a brisé nos dernières espéraui es. Depuis ce fuueftic événement, nous ne nous sommes rien cache... Cruelles et aniercs confidences ! nous nous sommes tout dit tout.... uos lâches regrets, outre
THfiRiSR DUNOYER.
incurable faiblesse, notre honte de ne trouver qu'aroerlumc dans uolre union et de succomber aux chagrins d’un amour impossible... Mous avons mis une sorte de joie farouche à nous désespérer de sang-froid... Infirmité de notre nature! Il nous manque l'énergie nécessaire pour accepter notre position, offrir notre douleur à Dieu, et continuer notre triste vie, appuyés l’un sur l'autre. — A quoi bon vivre? reprit Thérèse ; vous ne pouvez pas plus renoncer à votre amour pour moi que je ne puis oublier cet homme... Nos forces sont à b ut, la lutte nous écrase, fartons.
Après un moment de silence. Ewen dit brusquement :
— Je serais curieux de savoir ce que M. de Moulai fait et pense en ce moment, lui qui a poussé deux créatures de Dieu daus fabtuic. Voyons, il est dix heures... il uoit cire à l'Opcra ou dans quelque bal, avec la créature méprisable et méprisée dont il a fait sa femme parce qu'elle était riche. Puis, sc levant, Ewen s'écria avec une expression d'ironie amère : Pardieu, Thérèse, nous mériloos bien notre sort.... Vous êtes jeune et belle, je suis jeune et riche.... Notre cœur est mort, le genre humain nous est si odieux que nous voulons à jamais fermer les yeux pour ne plus le voir; au lieu de mourir d’une nmrl stérile, usons donc ac notre jeunesse, notre or, notre dédain à rendre le mal pour le mal. cela nous aillera peut-être à vivre. — Pauvre Ewen! dit Thérèse en souriant avec douceur, tel n'est pas notre rôle ici-bas ; nous serions gauches à ces vengeances. — C’est vrai , dit Ewen en souriant à son tour, je n'aurais pas la force d'être méchant. Les ressorts de mon àme sont brisés, j'ai perdu tout espoir. Et pourquoi vous le cachcrais-ie à celle heure suprême?... J’avais espéié... en vous, Thérèse. — Vous deviez espérer, non par présomption, mais par conscience de votre valeur. Malheureusement j’étais indigne d'un si noble attachement. Je dirai comme vous,
mou ami : a celte heure suprême pourquoi mculirias-je?.... Eh
bien! oui, sans égard pour la vie paisible, opulente, honorée, que je devais à votre générosité, toujnurs.au fond de l’àme, je regrettais ce temps... ce beau temps... où l'amour me faisait oublier la boute et chérir la mbcrc — C’est juste. Votre amour pour cet homme ne mérite
l'iolérét et la pitié que parce que cet amour est invincible, Thérèse
Oh! l'âme humaine! reprit Ewen après tin moment de silence, l'àme humaine! abime impénétrable! que de contrastes! obtenir votre amour, effacer de votre cœur le souvenir de voire bourreau , tel était mon vœu le plus ardent ; et pourtant, si vous aviez légèrement oublié cet homme, je vous aurais moins estimée. Que de fois je me suis dit, avec une sorte d'admiration désespérée : Hélas 1 jamais Thérèse ne m’aimera ! elle est de ces vaillantes femmes qui n’ont qu'un seul amour, et qui vivent et meurent de cet amour. — F.l cependant, Ewen, voyez la fatalité, si je vous avais connu avant M. de Montai, sans doute je vous aurais armé, tendrement aimé. Quelle vie eût été la nôtre alors, partagée entre les exaltations de l'amour et la contemplation de ces belles solitudes que j'avais toujours rêvées ! — Vous auriez pu m'aimer, Thérèse ; oui, cette pensce m’a rendu mon malheur incurable. — Maintenant par quel phénomène suis-je incapable de jouir du bonlicur que vous m'avez offert. Ewen? Comment, à celle heure dernière, l'iulluence maudite d’un homme qui m'a accablée de chagrins et d’outrages subsiste-t-clle encore? Comment ai-je pu résister aux admirables preuves de tendresse que vous me donniez chaque jour ? Je ne le sais pas, et je dis comme vous... quel abîme que notre âme! — C’est que vous ne m'aimez pas d'amour, Thérèse.... mots terribles. Irrévocables comme la destinée. — Cela est vrai ! non. je n’ai pu vous aimer d'amour, mon bon, mon noble frère î — La différence qui existe entre une tendre amitié et un sentiment plus vif a causé seul notre malheur. Est-ce faiblesse'' est-ce grandeur? — C’est faiblesse et grandeur, Ewen. Nous sommes dignes et capables de nous faire lus plus grands sacrifices, de lutter de force d'âme cl de générosité. Notre union est sanctionnée par les lois divines et humaines, nous avons fait preuve de rares délicatesses,... nos amères confidences démontrent b force et b sécurité de notre affection. Et parce que l'amour nous manque, b vie nous est odieuse, si odieuse que nous alternions impatiemment qu’on nous en débarrasse. — Eli bien!.... dites, Thérèse, encore une fois, est-cc faiblesse , est-cc grandeur de se désespérer pour si peu? — Ce peu n'est rieu pour les esprits grossiers, il est tout pour les âmes passionnées. Par quel phénomène deux cœurs comme 1rs nôtres ne sont-ils pas virtuellement l'un â l'antre ? Ceb est impossible... Peut-être famonr n 'existe-t-il jamais entre deux cœurs de vertu pareille , Ewen ; peut-être faut-il d’un côté de l'égoïsme et de b durcie, pour mettre en valeur le dévouement et b bonté ; oui , peut-être nous abusons-nous , Ewen ; peut-être ne devionsnous pas éprouver de l'amour l’un pour l’autre. Lenérrux, qu eussionsnous fait de notre générosité? Quels sacrifices vou6 aurais-je imposés? q u ‘a iiriez-vous eu à nie pardonner? Et puis.... malheur a b dépravation de notre nature!... je vais vous dire quelque chose dliorribte, un accent toujours doux et tendre nous devient presque indifférent, mais nous sommes transportés de bonheur et d'orgueil lorsqu'une voix ordinairement impérieuse et rude devient, en nous parlant, émue et caressante. Et puis encore, il est si bon de pardonner! il est si glorieux d'aimer, malgré le mal qu'on nous fait ! Aimer qui nous chérit... c'est si facile 1 Où est le courage? où est b douleur? — Vous dites vrai, Thérèse ; dans r.-monr, il faut aussi faire b part de b volupté, de b douleur... Demain Cet Ikiuiuc vous dirait : Viens...
| Thérèse resta quelques moments sans répondre, puis, voubnt éluder la question d'Ewcn, elle dit en soupirant;
— La mort de mon enfant a terminé ma vie ! — Celle mort a brisé en moi le dernier espoir quelle avait fait naître. — Que voûtez-vous dire, Ewen? — A cette heure je trouve une satisfaction amère à ne vous cacher aucune des blessures de mon cœur... Quand votre enfant est mort... — Parlez, Ewen... quand mon enfant est mort? — Vous avez vu de quels soins j'ai entoure ce pauvre petit être... jusqu'à son dernier soupir... — Je l'ai vu. — Eh bien! non... non. Oh ! cela est trop affreux!
— Eh bien? — Sa mort... — Sa mort?
Ewen resta quelques moments silencieux ; puis, comme s’il eût reculé devant l'express km de sa pensée, il dit en lté>kant :
— La vie de cet enfant était le dernier lien qui dût vous rattacher encore à M. de Montai! Aussi, lorsque ce lien a été brisé... — Vous n’avez pu vous défendre d'une joyeuse espérance... — Hélas ! — Cela devait être, Ewen. La mort de madame de Montai me causerait de b joie ! — Et ce n’est pas avec délices que l’on quitte une telle vie I s’écria Ewen. Se voir entraîne par 1a fatalité de la passion aux vœux les plus atroces... alors qu'on est pourtant incapable d'une action méchante. Reconnaître chaque jour l'inexorable impossibilité du bonheur que nous cherchons, moi dans votre amour, vous dans l’amour d’un autre !
A ce moment le vent redoubla de fureur ; b mer tounail comme b foudre.
— Quelle tempête. Ewen ! On dirait qu'eite va renverser le manoir !
— Bénie soit celle nuit orageuse, Thérèse... elle présage une journée plus orageuse encore... Demain b mer sera belle pour aller à b pointe de Kcrgaï...
Thérèse serra b main d Ewen dans les siennes avec émotion, et reprit :
— Courage... mon frère... notre destinée s’accomplit. Il y aurait de b folie à lutter contre elle! — .Singulière destinée que b nôtre! Que de circonstances bizarres, mystérieuses, depuis ce portrait! — Oh! ce portrait ! reprit b jeune femme ; à sa vue, quelle impre>sion sinistre ! .. . Cette ressemblance extraordinaire... l’espèce de fatalité qui s’attachait à celle femme si funeste à votre aieul, tout m’a dit que, malgré mol, je vous aérais funeste aussi... El pourtant je n’aimerais pas un frère plus tendrement que je ne vous aime.— El moi donc, Thérèse. Bien souvent, en réfléchissant à l’opiuiàtreté de mon amour, à votre irrésistible influence, j’éprouvais un vertige pareil à celui qui vous saisit lorsqu'on regarde au fond d'un gouffre. Le danger est immense... et vous allez au-devant de lui; malgré la conscience de votre perte... un charme effrayant vous attire. Votre raison, vos instincts se révoltent... mais une puissance invincible 'vous pousse à l'abîme... La mort est là... b mort vous lente !— El puis tes esprits les plus fermes, les plus droits, ont souvent une tendance involontaire à justifier tes prédictions qui les menacent. Feut-étre trouvons-nous une sombre satisfaction a nous faire héros et martyrs d’une tradition merveilleuse.
Ce lugubre entretien fut interrompu de nouveau par un long sileace qui permit d'entendre 1e bruit de la tempête. Elle ébraulait la maison de Trcff-llartlog jusque dans ses fondements. Ln lampe et te feu répandaient une lueur douteuse. U lune apparaissait de temps en temps au milieu des nuages que le vent chassait, elle jetait sur te plancher ses clartés blafardes à travers les fenêtres. Minuit sonna dans 1e loiutain à l’église de la paroisse de l'abbé Kérnuëtlan. Ne pouvant vaincre l'inquiétude que fui causait Ewen, le bon recteur s'était mis eu prières. Il ne priait passent. Lès-cn-Uoch et Aon-Jann priaient aussi. Ces vieux serviteurs, déjà vivement impressionnés par les menaces de Mor-Nadcr, avaient remarqué la tristesse morne cl désespérée d Ewen et de Thérèse |iend»nt le dîner. Tous deux agenouillés, priaient aussi pour leur maître et pour sa femme.
C’était un spectacle effrayaul que de voir Thérèse et Ewen, face à face avec des pensées de mort, envisager leur position avec un si terrible sang-froid. La tempête redoubla de violence. De lortes rafales de vent et de pluie, s'engouffrant dans b cheminée, éteignirent le feu dans te foyer refroidi. Ewen et sa femme restaient plongés daus une sombre rêverie. Thérèse rompit le silence, et dit à Ewen en souriant avec tristesse :
— Combien le vol de nos pensées est capricieux ! Mon ami, savez-vous à cette heure à quoi je songe ? — Dites, Thérèse.— A l'une des plus douces, des plus paisibles soirées que j’aie passées dans ma chambre de jeune fille, i II v a de cela deux ans environ. Après d'injustes reproches, ma mère avait cru me nlmir en me condamnant à passer ma soirée toute seule. J'étais alors dans le fart de ma passion pour René... mon beau héros mélancolique... Je me vois encore an coin du fcn, à demi couchée sur mon canapé, bien seule chez moi, lisant les admirables pages de Chateaubriand. m'enivrant de leur poésie, soupirant ardemment après ces imposantes solitudes de la Bretagne où s'égarait le triste frère d'Amélie. Jamais, mou ami, je u’ai versé de farines plus douces; jamais je j ne me suis laissé bercer par une rêverie plus charmante... Qui m'aurait dit alors que, deux années après, je serais sur ces côtes de Bretagne si désirées par moi. ayant pour ami, pour mari un homme au-si bon, aussi tendre, aussi chevaleresque que René, mon idéal... et que pourtant ; mon âme serait triste... triste et désespérée jusqu’à b mort! ajouta
TIlÊRftSE Dt'NOYKR.
ïïdrè* arec une sorte de honte et d*accaUenienl. — Cela est bizarre, Thérèse... Voyez quel rapprochement! Il y a deux ans, moi aussi je sungeuis à tin idéal ; je ne tous connaissais pas, et c'était mus que je révais. Je me disais : Sans doute une femme aiusl accomplie selon mon conur n'eihte pas, et, si elle existe, malheur à moi! je ne posséderai jamais ce trésor... Qui m'eût dit alors que ce songe se réaliserait ' cette femme serait la mienne, elle m'aimerait comme un frere, je pourrai-, passer ma vie près d’elle ! et mon àtnc serait, comme b vftirc, Thérèse, triple... triste et désespérée jusqu'à b mort! — Cda doit être... à relie heure, qu'est-ce que la vie pour nous ! qui nous y attache? quels sont nos liens, nos plaisirs, nos intérêts? Est-ce le peu de bien que nous faisons? Vous l'avez dit cent fois : heureux les riches! leurs aumônes leur survivent... Le bon abbé de Kérouèllan recevra vos demiores volontés, U vous remplacera auprès de nos pauvres... Quanta vos vieux serviteurs... — Oh ! ne parlez pas d eux, Thérèse, cela me fait mal !... Je veux oublicrntoningtalitude. Pauvre nourrice ! pauvre Lès-en-Goeh! Ah! h vous laviez vu dans celle guerre, lui, quelle fidélité ! quel courage!.. De {race, uc me parlez pas deux!... Après sou père ci sa mere, qu'y a-l-il de plus vénérable pour un homme que sa nourrice et le vieux serviteur qui s csl battu à scs côtés?... Ils seront bien malheureux lorsqu’ils ne me verront plus, je le sens, mais je ne puis me sacrifier à eux. Ils m'aiment cependant! Pauvre Ann-Jann ! que de soins elle a eus de moi !. . Vous parliez. Thérèse, dos singulières fantaisies de l'imagination: dites-moi pourquoi à celte heure, qui contraste si tristement arec les riants souvenirs de ma première jeunesse, je me rappelle un chaut mélancolique dont Ana-Janu berçait mon enfance... Il y a un instant tous songiez à vos soirées de jeune fille : mol, je croyais encore entendre ce chant et ccs paroles tom bantes... Thérèse, pardonnez ma faiblesse.. tenez, mes larmes coulent à cette dernière souvenance de mes belles et lointaines années.
Ewen essuya ses veux humides.
— Ma demande est étrange, Ewen; dites- moi ces paroles dont le souvenir vous est si précieux. Vous savez combien j’aime les légendes de votre sauvage Bretagne. — Quoi, Thérèse, vous voulez?... — Je vous en prie; cela me distrait. — Qui croirait. Thérèse, à nous entendre parler :<iitsi de légendes, que demain... Allons... Vi ns avez raison; au moment de quitter la vie, ce récit sera un dernier adieu jeté à mes jours de bonheur... Et puis, l'aube ne parait pas encore, Thérèse;... et nuis, j'ai besoin de pleurer, ces larmes n’auront pas d’amertume... soyez bienveillante pour cette légende, Thérèse ; elle perdra de son charme à n'êlre ni chantée ni dite dans notre langue bretonne, si grave, si expressive, mais vous apprécierez du moins la doncc mélancolie de ce récit.
Ewen. d'une voit émue dit les paroles suivantes (c’est une jeune fille qni parle}.
«Comme j’étais à la rivière, à laver, j’entendis soupirer l'oiseau de b mort. — Petite Tina, me dit-il, vous ne savez pas? Vous êtes vendue au baron de Janioz. — Est-ce vrai, ma mère, ce que j’ai appris? Est-il mi que je sois vendue au vieux janioz ! — Ma pauvre petite, je n’en sais rien : demandez à votre père — Mon père, est-il vrai que je sois vendue à Loïz de Janioz? — Ma chère enfant, je n’en sais rien. demandez à voire frère. — Lanice. mon frère, diles-moi, snis-;e vendue à ce seigneur-là ? — Oui, vous êtes vendue au baron, et vous aBfZ partir à l'instant, à l'instant, et vous allez partir sans larder : le prix de b vente est reçu; cinquante écos d'argent hbuc et autant d'or brifani. — Ma bonne mère, quels habits mettrai-je, s'il vous plaît? Ma robe rouge ou ma robe de bine blanche qoe m'a faite ma sreur Hélène? — .Mettez les habits une vous voudrez, m’a dit mon frère, cela importe fort peu ; il y a un cnevai noir à b porte qui attend que la nuit s ouvre, un cheval noir, tout équipé de noir, pour vous emporter, ■
Ewen s'arrêta, les brmes le suffoquaient. Thérèse pleurait aussi.
— Merci, dit-elle, merci, mon ami, de ces termes salutaires. Mes yenx ‘ont moins brillants mon Ame se détend. Pourquoi nous étonner de ce contraste? Atsaillie de noirs pressentiments... au moment de périr, Desdemooa ne lroove-l cHc pus une triste douceur à chanter la pbinlive romance du .Saute? Mon ami, ajouta Thérèse en souriant avec mébiKoiic, Sbakspeare est un grand poète ; U non» a devinés, et sans y songer... nous l'imitons. — Que l'àme humaine soit accessible à de pareilles impressions lorsque la vie touche à -ou terme, cela est étrange... et ceb est heureux : plus qoe vous encore, Thérèse, je ressens b bienfaisante influence de ces brmes ; elles 11 ‘aff.iibli M ut pas nu résolution, elles b rendent plus facile. Tout enfant, celle legende m'attendrissait délicieusement. Qui m’aurait du alors que >•* lui devrais les dernières larmes que je verserai? Ecoulez U fin, ’lbérèsc... et, à propos de ce qni suit, n’oubliei-pas que pour nous autres Bretons, il ii v a rien de plus sacré que les cloches de notre paroisse ; leur sou éveille co nous tout un monde d'idées riantes, douces et tristes, celtes du baptême, du mariage et de la mort.
Ewen reprit son récil :
« Tina n’était pas loin du liami'ou, qu'elle entendit sonner les cloches; alors elle se mit a pleurer. Adieu, sainte Ann, adieu, cloches de
mon pays; clocher de ma paroisse, adieu. En passant le lac de l'angoisse. Tina vit une bande de morts. Elle vit une bande de morts, vêtus de blanc, dans de petites barques. Elle vit des morts eu foule. Sa tête tombait Mtr sa poitrine, se- dénis chiquaient. En passant par b vallée du sang, clic vit les morts s’élancer à sa suite. »
Thérèse tressaillit à ces paroles, regarda autour d'elle avec effroi et dit à Ewen, à volt basse :
— Mon frère, mon frère, mon front est mouillé d’uuc sueur froide. Demain... après notre mort... peut-être en traversant les ténèbre» éter- ■telles rcnconlrerons-nous aussi comme Tina ce bc d'angois&c où sont de» bandes de morts vêtus de hlnnc... peut-être rencontrerons-nous b vallée du sang où les autres morts s’ébnc< rom à notre poursuite... — Auvent, Thérèse, bien souvent, je me suis demandé si quelque impression physique succédait à b mort. J'ai fait là-dessus des rêves étranges.
— Demain, mon Trère. ce mystère effrayant n'en sera plus un pour nous. Demain nous saurons ce qu'ignorent tous ceux qui sont sur b terre. Ccb console de mourir, n est-ce pas?
— Je ne regrette pas de mourir ; mais vous, mais vous?
Thérèse mit en souriant sa main amaigrie sur les lèvre» d'Lwen, et lui dit : — Achevez l'histoire de la pamrc Tiiu.
Ewen baisa pieusement b main brûhnte de Thérèse. U continua :
« Le baron de Janioz dit à la petite Tin t, que son frère avait vendue :
— Prenez un siège, asseyez-vous là en attendant l'heure du repas. I e baron était près du feu, aussi noir an ‘un corbeau de mer, b barbe et le» cheveux tonl blancs, les yenx bnlhul» comme des tisons. — Voici, dit-il, une jeune fille que je demande depuis bien longtemps. Allons, b belle, que je vous fasse voir toutes mes richesses ; vouez avec moi de chambre en chambre compter mon or et mon argent. — J'aimerais mieux être chez ma mère à compter les copeaux à jeter au feu. — Descendons au cellier ensemble goûter mon vin le plus dont. — J'aimor.iis mieux boire de l'eau de b prairie dont boivent les chevaux de m» père. — Venez avec moi de Itoutique en boutique acheter on manteau de fête. J'aimerais mieux une jupe de toile, si ma mère l’avait faite.
— Allons maintenant au vestiaire chercher des festons pour l'orner. — J’aimerais mieux la tresse blanche que ma somr Hélène me brodait. — SI j'en juge par vos proies, petite Tina, j'ai peur que vous ne m'aimiez pas ; que n'eus-je un abcès à fa langue 1.: jour que j’ai été assez fou p»nr vous acheter, quand rien ne peut vous consoler. - Bons |»elit* oiseaux, disait Tina, dans votre vol, je vous en prie, écoulez ma voix; vous allez an village, et moi je n'y vais pas ; vous êtes joyeux, moi bien triste. Faites mes ronnplimeius à tons mes compatriotes quand vons les verrez, à la bonne mere qui m’a mise au jour, et au pore qui m’a nourrie... à b bonne mère qui m a mise au monde, et au bon vient pi ètre qui m’a baptisée ; vous direz adieu à tout le monde. Et à mon frère que je lui pardonne. »
— 0 bienfaisantes larmes sont ccHes-ci ! dit Thérèse en essuyant ses yenx. — Quelques mot» encore, Thérèse, et j’ai fini ce récit où viennent se fondre tous ics souvenirs de mon enfance.
« Dcox ou trois mois après, b famille de h petite Tina était couchée , était couchée et reposait tranquillement vers minuit. !*i nu dedans, ni an dehors aucun bruit. On entendit à la porte une voix douce. - Mon bon père, ma bonne mère, pour l’amour de Dieu, faites prier pour moi... Friez aussi et prenez le deuil, car votre fille Tina est dans sa bière (I). »
— Pauvre, pauvre petite Tina ! dit Thérèse, que ce récit est touchant!
— Je ne puis vous dire, Thérèse, ce nue j’éprouve ; il me semble voir encore ma vieille nourrice. Il nie semble l'entendre murmurer à demivoix ce chant dont et pbintif, lorsque je m'endormais sur ses genoux
lin assez long silence succéda, pendant lequel Evvcn et Thérèse rêvèrent profondément. Le veut mugissait toujours, L-s heures succédaient aux heures, le jour allait paraître.
— Dans bien des autiées d’iri, dit tout à coup Ewen, quelque poète breton fera peut-être aussi une légende sur la mort fatale du barou de Kcr-Kilio ci de sa femme ; récit effrayant, si l’ou rappelle la prédit' i khi qui menaçait ma famille cl le sinistre mystère du portrait. — Ali ! puis** cette légende faire couler d'aussi douces larmes nue celle» que je vk*us de répandre, notre mort sera dignement pli urée !
Après un nouveau silence, Ewen dit à sa femme :
— Thérèse, à ce moment solennel, H ne vous reste anémie pensée de haine coulre... cet homme qui vous a fait tant souffrir? — Aucune... mon dernier vtrn sera son bonheur... Ooi : et y, comme le disent qwl-
C s poète», b récompense divine e*t une soi le de ressentiment étemel plus dômes impressions de notre vie terre* Ire... c’c>t à mon ainoHr pour Edouard que je devrai ces joie» céleste, , si Dieu me reçoit «fans son paradis.
fl) Voir l'excellent grcucif in Chant* poptihïrn breton*, pur M. «le h Vil'wunrqnv. «itirnire rempli de fiits curieux Cette adorable légende en c*l toxtu*:lieimnl extraite.
THÉRÈSE Dl’NuYER.
Thérèse prononça or-, mois avec tant d'oxallalion que, malgré sa ré- : signal ion, K h en courba la tète avec accablement.
— Pardon, pardon, mon frère .. je vous fais mal, reprit Thérèse : ma»
3 ne faire, que faire? — Nous embarquer lout à l'heure avec Mor-Nader ! il Ewcn u un air sombre et désespéré.
Les premières clartés de l'aube éclairèrent le salon. Un chant bizarre se fit entendre pendant une des rares intermittences du vent cl de la tempête. Celle voix semblait venir du ciel.
— Ecoulez, Eweu, écoute»! dit Thérèse en tressaillant. El l’on entendit la voix chanter des paroles bretonnes d'un ton menaçant.
— C'est la voix de Mor-Nader, s’érria Ewen. — l.'ue disent ces paroles? demanda la jeune femme. — Ces paroles. Thérèse, elles sont funèbres; les voici :
Et il traduisit ainsi la triste improvisation de Mor-Nader :
Iri mort frappe à la porte,
Tuu» le* c(tu rs trembler! d'épouvante.
La mort *e préxenle 1 la porte :
Qui doit- elle emporter?
— Voilà ces paroles, Thérèse.
La voix continua.
— Eweu. Kwcn, une disent ces paroles? — Ces pftrole»?... Elles sont ; toujours funèbres, Thérèse! les voici :
Un dt p blanc ri cttii] planche*, lin »c de piille »ou» t* tête,
Cini| pied» de terre par-de*au*, Voilà ton* le» bien» de ce monde.
La voix continua de chanter.
— Ewcn, que disent ccs paroles ? — llcbs! pauvre remine ! ces paroles sont déchirantes pour le cœur d'une mère !
Noire daine Marie, »or voire Irène de neis«, Von» avez voire lits entre w bru;
Vous été» dan* la joie;
Moi j'ai perdu mon enfant,
Je tuia dan* la triiteMe.
— Voilà ce que disent ces paroles. — Oh! ma fille, ma fille ! s’écria Thérèse avec un long gémissement.
La voix continua de chanter.
— Que dit-il, que dit-il? demanda Thérèse, dont tontes les douleurs maternelles étaient éveillées par ce siuguMcr rapprochement. — Hélas ! pauvre mère, ces paroles sont toujours funèbres...
Votre saint enfant, von» l ivra gardé.
Moi, j’ai perdu le mien.
Envoyu-mni U mort!
La mort, ô MiiHe mère de la pitié I
— Oui, nui, la tnort ; oh ! h mort... Ces paroles sont prophétiques ! s’écria Thérèse avec égarement en courant à une des fenêtres, que l'aube commençait à blanchir.
Eweu suivit sa femme, afin de découvrir Mor-Nader. Nous l'avons dit, le manoir de Treflf-Uarllog se composait d'un corps de logis principal et d'une aile en retour, a l’extrémité de laquelle s'élevait un doujou en mines. Des fenêtres du salon on apercevait ce donjon. Le jour commençait à poindre. Les nues couraient raphlciii' iit sur Je ciel : |i urs contours «e teignaient peu à peu de rellels couleur de sang. À l lio izun, le soleil sc levait derrière un immense banc de nuages gris de plomb, rayés çà et là de bandes d'un pourpre sombre. Au loin, h mer. fouettée par le vent, déroulait ses longues laines vertes couronnées d’écume . elle» se brisaient avec furie sur les noirs rochers île la cùtc. Au levant, la tour ! ruinée découpait sur le ciel sa silhouette imposante. Helmut, à non sommet, semblable au génie des tempêtes, Mor-Nader dressait s.i grande taille, elle semblait gigantesque; ses cheveux blancs flottaient au vent, ses liras étaient crw»és snrsa poitrine. Le pen-kan-guer ouvrit brusquement la fenêtre. Mor-Nader l’aperçut. D'uu geste solennel, il lui montra sa barque, qui sc Mmçail dans une petite crique; sa barque, peinte en
noir comme an cercueil .. Puis Mor-Nader chanta de sa voix retcnliv* sante les dernières paroles de son improvisation.
— Ewen, Ewen, que dit- il? — Il nous appelle, Thérèse .. Il dit :
Les ctocbcs ne sonneront plu» pour nous sur U terre, Un prêtre ue priera pu* sur nos dépouilles...
A la mer’... à U mort... à U rncrl...
Thérèse cl Ewcn échangèrent un regard désespéré
Lès-cn-Goch avait prié une partie de la nuit; il donnait encore au matin. Ewcn et Thérèse passèrent devant sa porte sans qu'il les cuteodil.
chantre xxvm.
La biic de» Trépassés.
Noires sont les nues du ciel, la tempête les chasse en mugissant.
Noire- sont les vagues de la mer, la tempête les soulève eu mugissant. Noirs sont les rochers de la baie des Trépassés, la tempête s'y engouffre eu mugissant. Noire est la barque de Mor-Nader, la tempête la berce eu mugissant. Lugubre... lugubre comme un cercueil, celle barque attend Thérèse et Ewen dans la baie des Trépav-és. Derrière soi des avalanches de granit, au-dessus de soi des nuages effrayants, devant soi l’Ucéan et) fin ie... Voilà ce que l’on voit dans celte haie. Ni une maison, ni un arbre, ni un brio d'herbe... c'est un lieu maudit. Le vent rugit,... b mer tonne,... Mor-Nader chante... Voilà ce que l’on entend dans rette baie. Nor-Nader, debout sur une roche, regarde sa barque noire, dont les deux grandes voiles rouges battent comme des ailes impatientes. Sa barque notre bondit au bout de son câble comme une bête sauvage au bout de s^a (haine. Et Mor-Nader adresse ce chant à sa barque :
« —Tii t’élances au-devant de ta proie, barque noire; attends, at> « tends, elle va venir... Ecoule..- écoule...
« — Entrouvrant leurs abîmes glaces, les vagues s’écrieul : Mor-Na- • der, nous somme# prêles... nous sommes prêles... Où est Ewcn de Ker- « Ellio? où es! la femme pile?
« Déployant leurs visqueux rameaux, qui couronnent si bien le front
■ livide des trépassés, les pâles varechs s'écrient : Mor-Nader, nous « sommes prêts... nous sommes prêts... Où est Ewen de Ker-Ellio? où
■ est la femme pâle?
« — Dressant leurs mille pointes de granit . où s'accrochent les cada- « vres que les ymucs foies rejettent sur la grève eomni'' des jouets liri- « sés, les récils s'écrient : Mor-Nader, nous sommes prêts... nous som- « mes prêts... Où est Ewen de Ker-Ellio? où e.*t la fi-uunc pâle?
« Aiguisant leurs becs acérés, aiguisant leurs serres tranchantes, les « corbeaux de mer, avides de curée, s’écrient : Mor-Nader, nous sommes « prêts... noos sommes prêts... Où est Ewcn de Ker-Ellio? où est la s femme pâle?
« Tu t’élances au-devant de ta proie, barque noire ; attends, ils vicn- « neot... Us approchent... les voici... ■
— Ewcn de Ker-ellio, tu viens bien Laid! — Don pilote, nous arriverons asse» lût. — Femme, tu viens bien tard ! — Bon pilote, nue dernière fois j'ai voulu baiser la terre humide qui recouvre mon périt enfant. — Ewen de Kcr-Ellio... nous sommes dans lo mois noir... As-tu ftiil ta prière? — Bon pilote, lève tou ancre. — Femme, ton aïeule avait mené I aïeul à la mort; tu y mènes le polit— fils. . . As-tu fait la prière? — Bon pilote, déploie la voile. — Ewen île Ker-Ellio... l'aurrc est levée... Femme... la voile est déployée... - Parlnns... — Partons... — Thérèse, c’est pour l’élcniité!... — Pour l’éternité, Ewen! »
: Le lendemain de l'anniversaire du mariage de Tliérèse et d'Ewen. les
cadavres des deux époux Turent trouvés sur les grèves de TrefMIartlog. On ne revit plus ni Mor-Nader ni sa chalmipe. Tous les pêcbenrs, tous les métayers de la cèle depuis la pointe de Kcrnarwan jusqu'à h pointe i de b baie d’Audierne, ne prononcent le nom du pilote de l'ile de Sein qu'avec terreur. C’est pour eux un être surnaturel. Selon ses prédictions, le dernier des Ker-Ellio et la lemme pâle devaient mourir dans le mois noir. Le dernier des Ker-Ellio et la femme pâle sont morts dans le mois noir. Mor-Nader est démonifié. Thérèse et Ewen furent ensevelis par Ann-Jann et par Lès-en-Goeh. L’abbé de Kéronëlbn fit la veillée de» morts. D'après le dernier vœu du baron et de la baronne de Kcr-Güio,
dans le chneticrc de Treff-Harllog on voit trois lombes. Une petite tombe au milieu de deux grandes. Après sa mon rumine pendant sa vie, l'enfant de Thérèse dort entre les deux êtres qu'il a pour toujours séparés
Le soir des funérailles d'Ewcn et de sa femme, la cuisine du manoir de TrefMIartlog était dans une obscurité profonde. Aucune flamme ne brillait au foyer. On ne voyait personne... personne... et on entendait
de douloureux sanglots. La tempête avait cessé. Le ciel pur resplendissait d'étoiles. A minuit, la lune se leva; sa blanche lumière |>éuélra au travers de l'étroite croisée de b cuisine du château. La blanche lumière de la lune éclaira Ann-Jann et Lès-en-tioch velus de noir. Les deux serviteurs étaient assis de chaque côté de l'antique cheminée : b nourrice, b tête enveloppée dans son tablier; le vieux chouan, b tête cachée dans ses maius.
FIN DE TIII.IlfCE DUNOYER.
La vcilKc de* moi U. — r.t« 63.
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