CHAPITRE XXVI
L’entre tien.
Lorsque l'abbé de Kérouêllan eulra , Ewen était seul dans un vaste salon dont K s fenêtres s'ouvraient sur la tuer. Ainsi que l'avait annoncé Mor-Nader, b soirée, calme encore, menaçait d'être orageuse. Le soleil M couchait derrière de grands nuages uoirs; l'ücéau était paisible, mais scs eaux prenaient une teinte de plus en plus sombre et plombée ; il
ne faisait pas de vent, pourlaul les nuées s’avançaicut de l'ouest
lentes, mais formidables. Ewen u’eiilendil pas le bruit que fit l'abbé en «titrant. Ses deux coudes appuyés sur une Utile, sou inrntou reposant «but b paume de ms mains, les yeux rougis par les veilles et par les brutes, 31 de Kcr-Ellio regardait machinalement le ciel et b ruer.
Ewen u était plus que l'ombre de lui-même ; ses jones caves, scs orbite* creux, sa pâleur , l'altération de ws traits annonçaient un chagrin profond. Le recteur considéra pendant quelque temps son ancien disciple, puis s'approcltanl do lui :
— Ewen, Ewen, à quoi donc pcnscr-vous ainsi, mon Hier enfant?
\jt baron tressaillit , regarda l'abbé d'un air hagard, puis, revenant à
lui, il répondit :
— I.a nuit sera mauvaise... je regarde la mer. — Et sans doute vous avez le dé>ir d’aller faire un tour dans la baie? L'occasion est belle et le pilote était en bas tout à l'heure, ajouta l'abbé avec ironie.
Eweu baissa b tète sa us répondre.
L'abbé continua :
— Je suis arrivé à propos pour chasser cet honnête sorcier do chez vous à coups de manche de fouet. Etes-vous (ou? Oubliez-vous qu'il y a deux ans, A pareille époque, ce misérable a failli vous noyer pour juslifter ses pi édictions?
Ewen, afTerlaut un calme, une gaieté bien loin de son cœur, et voulant rassurer l'abbé, lui dit ;
— Vous le savez, mon père, j'aime les promenades en mer un peu... accidentées. Depuis mon retour j’en ai fait souvent, soit seul , soit avec
ma femme, et le vieux Mor-Nader n’a janiuis démérité de sa réputation d’excellent pilote. Le mois passé, Thérèse cl moi nous avons bit, sur la barque de Mor-Nader , b traversée de l'iîe de Sein. — Mais vous savez bien, Ewen, que ce misérable fciut de croire que le mois de novembre, où nous venons d'entrer, e*t uu moi* fatal à votre famille Encore une fois, déliez-vous du pilote ; il est aussi fou que méchant. — Thérèse s'amuse de scs sauvage* bizarreries; il n'y a rien à craindre. Quant à la fatalité du mois uoir... il faut y croire sans l'expliquer, tant d'autres choses confondent notre raison. — N ou* dites cela pour faire allusion A la mauiere duut le portrait autrefois brûlé a reparu..,, vous avez tort; rien de plu* simple que ce mystcrc-b, je vous l'ai déjà expliqué. Après votre départ, j'ai «.oigucusemcnl examiné le portrait : b toile que votre pere avait arrachée Ju panneau uù clic était fixée recouvrait uuc copie trévexacte de celle ligure. D'abord celle espèce d empreinte fut presque divisible, mai* peu à peu *c» couleur* se ravivèreul au contact de I air , et... — Cette explication m a satisfait, mon ami. — Maintenant vous m'objecterez peut-être la ressemblance extraordinaire de votre femme avec ce portrait, mais... — Effet de pur hasard, mon ami ; d'ailleurs quelle comparaison pcul-ou faire cuire ThérèfiU et l'original de ce mystérieux tableau ? Lu femme qu'd représente, après avoir horriblement tourmenté mon aïeul, a causé sa mort. Thérèse me rend au contraire le plus heureux do hommes ; Thérèse est un ange de boulé, vous le savez. — Oui, voire femme e>l uu niudelc de douceur, de bonté, de rédguaiiou ; die est sec ou râble aux nul heureux ; elle a de rare* qualités... et cepcndaui, loin d’être le plus heureux des hommes... vous dépérissez cliaquc jour. — Ma sauté tm altérée; c'est U* Il uit de la guerre, mon vieil ami, dit Ewen eu souriaut. Bien des nuits j'ai couché «Lus le* bois... sur b terre humide. — Dieu merci, ce n’csl pas cela; vous étiez robuste comme un chêne... — Mais, l'abbé...— Ce n est pas votre cor|>*, c'est votre esprit qui est malade. — Je vou» assure-. — Votre tristesse augmente choque jour. — Je n’ai jamais été bien gai. — Il ne s’agit pas d'elre gai, mais de ne pas être désespéré. — Encore une fois, labbe... — Oh 1 tant pi* si cela vous choque. Je ne puis lue taire plus longtemps.. . votre cœur est douloureu-eiuent blessé... U faut que je vou* parle avec frjuchiüc ; je vous ai devuié. — Que dites-vous? - — Je sais tout. — Que savez-vous? s'écria Ewen avec craiute. — Rassurez- vous... ce que fou surprend dans le cœur des hommes est un secret aussi sacré que celui de la confession, je vou* ai deviné, nui* c'csl à vous, mon enfaul... à vous seul nue je m’adresse. — Eh bien ? — Uu chagrin secret vous remue, vou* lue. Vou* avez l'air d'un spectre. Vous été* b plus iuforlunée des créature*. — La mort de notre culaut m'a cause uuc violcule peine. N‘e.si-ce pas naturel ? — Je oc puis vous répondre à cela... — Que voulez-vous dire? s'écria Eweu. — Ce u'est pas b mort de votre enfant qui cause votre clugriu iuutrablc. — Je vous l’ai avoué, il y a deux ans, lors de mou premier vovage à I'aris, âpre* avoir séduit mademoiselle Duuoycr, je I avals abamfomtéc poussé par mes rcmoids, l’ail passé, à celle époque, je suis allé réparer mou crime en donnant mon nom à Thérèse cl à uolrc enfant.
On voit que M de K- r-Ellio avait ainsi généreusement expliqué b naissance de b fille de l liérête.
— Vous m'avez dit ccb, Ewen. . vou* avez ainsi voulu justilicr l'atroce douleur où vous étiez resté pluugé ici pendant si longtemps
l'attribuer aux rtmouU d'une faute ! Noble , géuéreux meilleur 1.... — L'abbé ! — Cela u'était pas vrai, vous vou» êtes caché d'uue bonne et belle actiou comme d'uu crime. - — .Mais, encore une fui*,.. — Mais, encore une fois, Eweu, vous avez rendu l'honneur et b vie à uuc malheureuse femme qu'un monstre avait déshonorée! Vous voilà ttupélaii de ce qu'au fnud de uos solitude» j’ai découvert ce mystère.— CeLi est étrange, eu vérité, dit Ewen au comble du b surprime. — Je soupçonnai votre mensonge. D'abord vous n'étex pas bonunc à couunelLre une infamie, et puis, si le remords d'avoir trompé cette jeune tille eût causé votre dé espoir, qui vou* empêchait do reudre î'bouueur à Thérèse ? Pourquoi cette idée ne vous v iul- elle une lois du nuirbge de votre infime oou-àn ? Vous le voyez bieu , celte odieuse calomuic contre vous-même o'avait aucune eousistaucc... Vous revîntes ici avec v otre femme et feula ut que vous appeliez votre eufaut. — Ne le traitais-je pas comme s’il eût rte b* mien eu effet? — Qu’est-ce que ccb prouve? A vet-vous jamais manqué aux moindres exigences de la délicatesse et de b générosité ! ... Peml.mi le premier mois de votre retour, il y eut eu vousuu grand changement, vos traits rayonnaient de bonheur, d espérance.... Je vous l’avoue, j'étais prévenu r onli e voire fcminc : me* préventions tombèrent peu à peu davaul sa douceur angélique, devant l'aiïeciiou qu elle vous temoiguaii, quoique celle affeclit»ii me pareil quelquefois. .. distraite. Une seule chose confirmait mes soupçons, vous étiez pour voire eufant d'uue bonté parbile, égale, empressée. soigneuse ; néanmoins U voua échappait quelquefois à votre insu, d'iniperccptibles mouvements, lion d'impatience. . non de brusquerie... mais... de douleur; oui, Ewen... d>' douleur sombre, amère et comme jalouse-... je n'ose dire.... haineuse, contre cet eufant. — Ah! l'abbé , par pitié, pas un inol de plus. — Eweu, mon ami, dit tendrement l'abbé en prenant ta main de M. Ker-LIlio dans les sienne*, croyez-vous que je vou* fais des reproches, à vou».... à vou* qui avez poussé b grandeur du dévouement au delà de* bornes du possible? Non, je viens solliciter, exiger presque votre confiance en vous montrant que j'cu suis digue, puisque mon intérêt pour vous tua bit
THERESE DÜNOYP.R.
deviner une partie de votre secret. Longtemps j’ai hésité ; mais, en vous voyant si j'ai changé, si désolé, je ne puis m'empêcher de venir à vous pour lâcher de vous consoler, d'adoucir peut-être vos chagrins en vous amenant à les épancher. Malgré moi et quoique je traite ces sottises de fataliic.commc elles le méritent, ce mois noir, je ne sais pourquoi, nf inquiète ; U est toujours orageux sur ces côtes, il peut avoir une mauvaise inllucncc sur votre santé déjà si délabrée...— Rassurez-vous mon ami, le temps... est un grand médecin, dit Ewen en souriant: lui seul me guérira. — Soit...: mais peut-être le chagrin qui vous urine... chagrin dont je vois les effets et août j’ignore la cause céderait-il à des dis-
tractions. à un voyage... croyei-moi, partes d’ici avec votre femme, le plus tôt possible. Le changement de lieux vous fera do bien à tous deux, allez passer l’hiver dans le Midi, je suppose? — A quoi bon . mon ami ; là, si, comme vous le supposez, j’ai un chagrin , ne me suivra-t-il pas partout? — Vous l'a vouei donc, ce chagrin, moo pauvre entant? — J'avoue que la tristesse a toutes les apparences du chagrin... — Mais pourquoi cette tristesse? mademoiselle Dunoyer vous a épousé; elle a donc oublié votre infâme cousin. Cela ne peut être autrement. Remplie île nobles qualités, sensible à vos soins, à vos prévenances, aimée de tous.,., maintenant autant que vous peut-être bénie et révérée : comment, maigri: cela, semble-t-elle, comme vous, accablée d'un morne désespoir?
— La mort de son enfant a été pour Thérèse un coup affreux. Les regrets d'une mère sont souvent étemels....; moi. .. je soulTre de h voir suuf.rir. Il n’y a rien de plus. Je vous l’assure , votre amitié s'alarme à tort; depuis quelques jours je me sens même plus calme, plus tranquille. Thérèse aussi est moins accablée; avant-hier ne nous avez-vous pas rencontrés... presque gais sur la grève? — Et cette gaieté m'a épouvanté, Ewen ; oui. cette gaieté m'a décidé à vous parler comme je vous parle aujourd'hui. — Je vous proteste, mon ami... — Je vous dis, moi, que celle gaieté avait quelque chose de sinistre. — Vous vous trompez!
— Je vous dis que l'expression de votre physionomie et de celle de voire femme à ce momenl-là... m’a fait frémir. — Mais encore une fuis, l’abbé, vous êtes dans l'erreur; jamais Tliérèse et moi nous n'avions été plus en confiance fun pour l'autre ; nous venions de faire une longue promenade au bord de la mer, jamais nos pensées ne s'étaient révélées.... plus franches daus one intimité plus douce, plus complète. — Ah ! malheureux, vous ne vous voyez |tas en me priant ainsi ! vos proies sont rassurantes, et cependant les larmes me viennent aux yeux... mon coeur se luise.-, tenez... je pressens quelque malheur horrible... Ewen ! au nom du ciel, ne me cachez rien... — Que dites-vous ? niais je n’ai rien, l’ahbé; je ne vous comprends pas. — Mon instinct me dit que l'amertume est au fond de vos proies, si calmes en apparence ; votre sourire me navre, votre tranquillité m’effraye. Ewen ! Ewen ! je t'en supplip, mon cher enfant, conlie-loi à moi. Jusqu’à présent j’ai souffert eu silence de ta réserve, mais aujourd'hui to m'épouvantes , et, dusse-je être importun, je ne te quitte pas que tu ne m'aies dit... — Mais quoi , mon bon et vieil ami? Je vous le répète, ie n'ai rien, ni Thérèse non plus; son chagrin semble au contraire perdre de sa violence. Elle m'aime tendrement, je partage cette affection, la perte de son enfant a encore resserré nos liens en nous donnant une douleur rommuuc. Nous sommes tristes parce que tel est notre caractère ; je n'ai jamais été bien pi , vous le savez. La santé de Thérèse est vacillante ; la mienne s'est altérée. Eh bien ! nous sommes jeunes , peu à peu nous surmonterons cette mélancolie à laquelle nons nous abamlonuons peut-être uu peu trop, j'en conviens ; mais c'est le propre des caractères rêveurs... Croyez-moi, mon ami, je ne vous cache rien : vous êtes un second père pour moi. Quant à la funeste influence du mois noir, ajouta Ewen en souriant, il n'est pas prudent à vous, esprit fort, d'avoir l'air de craindre cette fatalité. Voyez, U but que ce soit moi, pauvre Superstitieux, qui vous rappelle vos paroles d’autrefois : Pourquoi novembre serait-il plus fatal que mai? si les feuilles tombent à l'automne, ne poussent-elles pas au priutemps? Soyez tranquille, mon bon abbé, nons passerons ensemble bien des mois noirs encore ; mais je vous l’avoue, peut-être bien souvent encore nous reprochercz-vous, à ma femme et à moi, d’être de pauvres révassetirs ; que voulez-vous, notre goût de solitude coutemplative n’a pas été une de nos moindres sympathies.
Vabbé de Kérouëlfau regarda M. de Ker-Ellio <1 un air de doute, et lui dit eu essuyant ses yeux humides :
— J'ai tant besoin de te croire, mou cher enfant ! oui, je ne demande qu’à te croire; tu as peut-être raison, je m'effraye à tort; pourtant je ne sais quel vapue pressentiment... la présence de ce Mor-Nader... Mais, Dieu merci, j’ai mon projet; dès demain ce vieux drôle ne m Inquiétera pins... Mais, que je suis oublieux! tout à l’heure, en rentrant chez moi au presbytère, j'ai reçu une lettre d'un de mes amis de Rennes; il m apprend que les affaires de ton beau-père, M. Dunoyer, s’embarrassent de plus eu plus; il a, dit-on, suspendu ses payements. Je ne sais pas où lu en es avec lui , mais cette nouvelle |>eut t'intéresser. — Je vous remercie, mon ami; heureusement j’ai retiré mes Tonds à temps; d'ailleurs il n'importe... dit involontairement Ewen. — Comment, il n'importe! s'écria l'abbé ; plus de deux cent mille francs/plus d‘uu tiers de votre fortune ! — Je voulais dire, mon ami, que, ces fonds étant en sûreté, il importait peu qne M. Duuoyer Ht banqueroute... par tradition de famille sans doute. — Allons , mou enfant, vous avez eu le talent de me rasséréner un peu ; je m'en vais plus content. J’irai demain à Pont-Croix pour
l'affaire de ce vieux drôle que j'ai, eu avancement d hoirie, rudement étrillé totit à l'heure , absolument comme j'aurais fait quand j'ëlats dragon. — Et maintenant, que voulez-vous? — Comme vous etc» assez fou pour protéger ce misérable là , je vous le dirai quand cela sera fini ; à demain... si vous voulez me donner à diucr? — Certainement, avec le plus vif plaisir, dit Eweu d'un air embarrassé qui échappa au recteur. Je ne vous reLiens pas ce soir.... parce que Thérèse... est un peu souffrante. — Allons... allons... je suis comme un enfant, dit le vieillard, un rien chasse mes préoccupations mauvaises et me fait espérer... Je m'eu vais presque tranquille. Adieu donc et à demain... Mais je reviendrai souveut, souvent sur ce sujet-là, je vous en avertis.... Adieu doue et à demain, mon cher Ewen.
Et il lui tendit affectueusement la main. M. de Ker-Ellio la serra tendrement dans les siennes; il fut sur le point de se précipiter dans les bras de l’abbé, mais il se contraignit, craignant d’éveiller de nouveau ses soupçons. L'abbé s'éloigna. Ewen marcha longtemps avec agitation. La nuit vint, avec fa nuit le vent commença de se lever. A six heures, L ÉI - W C o ch vint avertir son maître que le dîner était prêt. Ewen trouva Thérèse dans fa salle à iranger. Le diner fut court, silencieux ; il pesait aux deux convives. Yliërese et Eweo, en sortant de table, se rendirent «fans le salon où avait eu lieu l'entretien de l'abbé kérouëlfan et de M. de Kcr-Eilio.