CHAPITRE
Le manoir de Treiï-Hartlog.
La cùte occidentale de Bretagne qui s’étend depuis Brest jusuu'à Nantes est aride, sauvage ; sou aspect enrayant et grandiose. Entre les pointes de Karnarvan et le l»ec du Raz, se" creuse une baie si fuueste, qu'elle a reçu le nom de la Baie des Trépasses. Un peu plus loin se trouvent le Baz des Agonisants et la Pierre des Morts, l’es noms sinistres prouvent combien est dangereuse la uavigationde « es parages, presque toujours battus par les vents d'ouest et nnr des lames furieuses. La scène lugubre que nous u-nons de raconter s'était passée non loin de ces récifs. Çà et b. sur b cime des rochers énormes qui bordent cette partie du littoral armoricain, quelques vieux manoirs bretons dressent encore leurs murailles de granit et leurs toit* aigus. Nou loin du petit bourg de Saint- Michel, dominant h baie des Trépassés, existait, nous l'avons dit, le château de TrefT-lbrtlog, antique propriété de b maison barouialc de Kcr-Ellio, l une des plus considérées de b Bretague.
On ne pouvait comprendre par quel singulier caprice les, fondateurs de TrelMbrtlog avaient bâti ce manoir daus une position si sauvage, si solitaire. Les murs de granit massif semblaient faire partie de b roche ; I Us en avaient la couleur noirâtre, les as|>érités couvertes de mousse fauve, les contours polis i l usés par le temps. Le corps de logis princt- j pal s'élevait au fond d'une coor ornée de buis et de honx autrefois symétriquement taillés, mais alors abandonnes à eux-mêmes. L'aile gancIhî aboutissait à une tour assez élevée et presque entièrement cachée sou» 1rs rameaux d'un lierre séculaire : l'aile droite avait été depuis longtemps détruite. De ce côté, l’édifice s’élevait perpendiculairement audessus de la mer. En nivelant à trois pieds du sol de la cour intérieure les assises de l'aile détruite, on avait forme une espèce de (errasse d’où l'un découvrait le cbenal étroit qui sépare b baie des Trépassés de l'ile de Sein, cl au loin, à l'extrême horizon, I Océan.
l-es métairies dépendantes de Trcff-llarllog pointaient ç.i et b daus b plaine, au milieu de bouquets de chênes verts *, ces fraîches oasis rompaient la monotonie sauvage de landes immenses cl décries qui s'étendaient à perte de vue. Eweu de Ker Ellio avait qoilié Trcff-lbrllug dans la matinée pour faire une excursion en mer avec Mor-Nadcr. le pilote de l ilc de Seio. Nous avons vu b funeste issue de cette navigation. Mais ou l ignorait au mauoir. On était dans le couraut de novembre 1838; le jour sombre, bruineux, commençait à baisser; un grand feu de hêtre flambait dans b liante cheminée de b cuisine du château. Un peintre fL-miaml aurait trouvé un excellent sujet d’étude dans b scène que nous allous (enter de reproduire.
Une seule croisée, longue, étroite, à petits carreaux verdâtres enchâssés dans du plomb, éclairait celte vaste pièce rccrépie à b chaux. Les murailles étaient si épaisses, aue, dans la profonde embrasure de b croisée, ou avait pu placer une table, uu petit bahut de noyer bien luisant et un vieux fauteuil de cuir à haut dossier. Assise dans ce fauteuil, la vieille Ann-Jann, nourrice d'Ewcn de Kcr-ERio, filait sa quenouille eu fumant sa pipe de terre blanche, scion l'habitude de beaucoup de compatriotes de I Armorique. Le jour baissait beaucoup; excepté la silhouette lumineuse qui découpait le profil caractérisé d'Ann-Jann sur le fond transparent du vitrail, tout le reste de sa ligure ébit dans l'ombre. Ann-Jann portait une coiffe bien bbnchc et bien serrée autour de son front ridé; la coupe de son corsage de drap bleu à boutons d’argent et de sa jupe de grosse étoffe de bine brune bordée d'écarlate n'avait pas varié depuis quarante ans.
L'obscurité, envahissant de plus en plus la cuisine, luttait avec les vives lueurs du foyer qui trembbient sur les dalles de granit et coloraient de relicts rougeâtres udc table de chêne massive, un dressoir rempli de vaisselle de faïence et d’étain tenue avec une scrupuleuse propreté. Quelques naïves gravures sur bois grossièrement enluminées, attachées aux murs par quatre clous, offraient les portraits des saints protecteurs de la Bretagne, saint Guehenoc, saint llenuok, saint Goulvenn. De toutes ces gravures, b plus grande, b plus soigneusement coloriée, représentait U chapelle de Falgoat, si fameuse par l'ermitage de Salëun. Dans une sorte d'auréole, on voyait rct enfant béatifié; on lisait au-dessous de l'image ces charmantes paroles d’Albert le Grand ;
« Quand Salëun alloil à lanmosnc en b ville de Lcsnevcn ou és-envirou, il n'imporlunoil les personnes qnc de deux on trois petites paroles ;
car aux portes il diaoit : Ace Maria ; avec ccs mots en langage breton : Saléun a depri bara, c’est-à-dire, Salëun mangerait bien du pain (s'il cnavoiO; et puis après il prenoil ce qu’on luy doonoit, et se reiimjt tout bellement à sou petit ermitage, auprès de sa fontaine, où il preuoit son repas de gro-> pain bis trempé daus l'eau froide.
* Lorsqu'il gcloil à pierre foudre, le petit Saléun, n’ayant pour tout vestement qu'une pauvre robe rapetassée, pour s’échauffer nu peu et muderer le froid, nionloit en uo arbre, prenoil en chaque main une branche d'icelui, cl il volligeoit cl sc berçoit, chantant a haute voix : 0 Maria .' 6 Maria ! Lorsqu’il mourut, on trouva uu beau lys frais et odoriférant miraculeusement poussé sur son tombeau, portant csorits sur ses fouilles blanches, eu lettres d'or, ces mots que disoit toujours le petit Salëun : 0 JKaria f »
Nous n’avons pu résister au pbisir de citer ce passage d’une des plus gracieuses légendes de Cantique Armorique ; et puis Aun-Janu avait une ucvolion particulière à la cliapelle du Falgoat, dédiée au petit Saléun : elle avait bit un voeu à ce saint pendant l'enfonce d'Ewcn ue Kcr-Hllio.
Le vent sifibil et ébranlait b fenêtre de la cuisine du vieux manoir; de violentes rafales de pluie et de grêle fouettaient les vitres ; on entendait au loin gronder l'Océan.
Ann-Jann avait regardé plusieurs fois par la fenêtre avec inquiétude; elle se leva tout à coup, posa sa quenouille sur b bble, et dit eu ba£breton à un personnage jusqu’alors invisible ;
— Lès-en-Goch, Les-en-uocb, quel temps pourmon mab-meïbiin fl) !
— Vent et pluie! le pen-kan-guer (-2) a vu des temps plus mauvais dans la forêt du Menez-Cliom, répondit le mari d’Auu-.bno sans changer d’attitude.
Lcs-en-Goch était un autre type de celte vieille race bretonne-breloonante, forte et dure comme les rochers de l'Armorique : race lovalo et religieuse, opiniâtre et dévouée, fidèle et brave, Intelligente et silencieuse.
Assis sous le manteau de b cheminée, Lcs-en-Goch fumait sa pipe dans une attitude méditative. La lueur du foyer éclairait sa figure hâlée par le soleil, tannée par l àcretc du veut marin ; scs longs cheveux noirs grisounaieut à peine, quoiqu'il eût cinquante ans passés ; sa taille était moyenne, svelte et vigoureuse ; son front carré, sa mâchoire saillante, ses orbites profondes, sou nez un peu recourbé, ses veux bruns rl perçants; sa physionomie grave, pensive, mébncnlique, annonçait l'habitude de b réflexion. Sa jambe droite croisée sur sa jambe gauche, le dos courbé, sou coude appuyé sur son genou, son menton po-é dans la paume de sa main, U fumait lentement sa pipe. Sa longue veste, scs large» braies, ses grandes guêtres de grosse toile blanc jaunâtre dessinaient d'une maniéré pittoresque son altitude sur l’âtre noir de l'immense cheminée.
Un grand chien-loup à pelage fauve, à tête i Ailée, à oreilles droites et pointues gravement assis sur son train de derrière, semblait jouir de b chaleur du fou, cl de tcu.ps à autre balayait les dalles du foyer par une oscillation de sa longue queue.
Enfin, pour ne rien oublier dans le portrait du inari d'Ann-Jann, l.èsen-Goch portait au col plusieurs reliques suspendues à un lacet de cuir; sa figure ébit presque imberbe, quoiqu’elle eût uu caractère énergique : une profonde cicatrice sillonnait son front et >a joue. Il portait *iij grand chapeau de forme basse, ronde, et à larges bonis ; une ceinture de bine rouge et des salwts énormes.
— Quelle pluie, quelle pluie! reprit Ann-Jann. Pourquoi le maître a-t-il voulu sortir par uu temps pareil? Ah ! Lès-eti-Gocb ! je ne sais, mais depuis quelque temps uolre Eweu n'est plus comme if était autrefois. Nou pas que b bonté, b douceur ou b charité lui manquent, Jésus, mou Dieu ! mais il est si triste ! Qui peut le rendre ainsi triste, Lcs-en-Goch ?
Le vieux Breton ne répondit rien ; seulement il attira plus précipitamment b fumée de sa pipe.
— Vous ne me répondez pas, Lès-co-Goch ! llébs ! je le vois, cela vous a aussi frappé! Mais, Jésus! quel temps, quel temps! Entendezvous b mer, comme elle mugit ! ajouta Ann-Jann en jetant une tinsse bûche au feu. Mon mnh-wrif-rin est sorti depuis ce malin, et il n a pas cessé de pleuvoir ; qu'il trouve au moins de quoi se sécher en rentrant.
— Le pen-kan-guer est endurci; quand il couchait sur la terre, (tins les bob, U ne s’éveillait pas toujours à b première décharge des soldats qui nous traquaient comme une bande de loups des montagnes d’Arrèz. Alors, il n'était pas triste. — Parlerez-vous donc toujours de ce temps, Lcs-en-Goch ? dit Ann-Jann d’un ton de reproche. Notre Ewen n’a-t-11 pas été blessé dans celle guerre ! Ne l'avcz-vous pas été, cl, comme fui, condamné à mourir ; et heureusement, comme lui, pardonné il y a dent ans ! Pendant quinze mois qu'a duré b chouannerie, chaque jour, après avoir été prier Dieu et nos bons saints de Bretagne à l'église de Saint-Michel, je revenais ici, à celte place où je suis, je m'enveloppais la tête dans mon tablier et je pleurais sur mon mah-meibrm cl sur vous, Lès-eu-Godi. — Alors !«* pen-kan-guer était plus heureux que maintenant; il n'avait d'autre abri que le» forêts, il fallait sc battre chaque jour ; cl le pen-kan-guer allait gaiement le premier à l’attaque. — Pour-
(1) Nourrisson : terme d a (Tortueuse familiarité, employé par les nourrice* devenues vieilles envers le» enfanta qu'elles ont élevé*.
(2) Capitaine, chef «te bande.
THÉRÈSE Dl'NOYER
quoi dont toujours dire le prn-kan-guer en parlant d'Ewen, puisque b «lierre est finie, grâce ail Itou Dieu ? <1il Ann-Jatiu eu allumant une lampe de cuivre.
Le Breton montra à sa femme un long fo*il de fort calibre aerroclié au-dessus du inaoteau île b cheminée, cl dit :
— Kn paix ou eu guerre, ce firsil s'appelle toujours un fusil.
Jusqu'alors la pluie avait été battante, le vent violent, bientôt 1a tempête édita. I.e groudemenl de l'Océan, d'abord sourd, lointain, sembb se rapprocher , on entendit au loin la nier tonner comme la foudre. Les portes, les fenêtres de la mai-on tremblaient sous les efforts de b tourmente.
— Jésus-Marie, Notre-Dame du Falgoat! s’écria Ann-Jann en joignant les mains, pourvu que notre Ewen ne soit pas descendu sur b grevé ! b mer et la marée doivent être alfreuses ! — Il n’est pas allé sur b grève, dit flegmatiquement son mari. — Vous en êtes bien sùr, Lès-en*
Le Breton décioisa ses jambes, ne. répondit pas, se leva brusquement et éteignit sa pipe. Wagw, son grand rhien-loup, sc leva comme sou maître.
— Allez-vous à b recherche de notre Ewen ? dit b nourrice.
Son mari, sans lui répondre, baissa b tête sur sa poitrine, croisa ses bras, et sc mit à marcher précipitamment en long et en large dans b cuisine. Wagw le suivait pas à pas avec une sorte d'anxiété.
— Que Dieu nous aide ! s’écrb Ann-Jann effrayée, car clic connaissait depuis longtemps b signification du moiudre geste de son mari. Vous éteignez xotre pipe, vous marchez avec agitation, Lès-en-Gocb, mon malHiieibrin court uu danger ! — La tempête est grande, et il est eu mer avec Mor-Nader ! répondit le Breton d une vols sombre. — Jésus-Marie, ayez pitié de celui que j'ai nourri comme mou enfant ! s'écria Anu-Jann eu tombant à genoux.
Lès-cn-Gorb ôta sou chapeau, le mil sous son bras, s'agenouilla à côté de sa femme, baba dévotement une des reliques qu'il |»orlait à sou cou, joignit les maius cl commença à prier intérieurement; car scs lèvres s'agitaient comme s'il eût parié. N'élait-ce pas un louchant, un noble spectacle, que de voir de notre temps, en l’an de grâce 1N38, deux fidèles serviteurs prier ainsi pieusement pour leur maître ?
Lèven-Gocli fil un vœu à Notre-Dame d'Aurev en b suppliant de sauver du péril Ewen de Ker-Ellio, le jeune maître de TrefT-lbrtlog. Le Breton se releva presque rassuré, il espérait en b ferveur de sa prière. Il recommença de marcher, s’arrêtant quelquefois pour écouler le hruit de b tempête; elle redoublait de fureur...
De temps à autre on entendait un bruit retentissant, prolongé comme une décharge d’artillerie C'était quelque énorme avalanche d’eau qui s'abattait sur les récifs de b baie des Trépassés. La pluie tombait à torrents, s< s l-rges gouttes ai rivaient jusque sur le foyer par le tuyau de b cheminée ; b nuit était profonde ; le vent apporta le tintement éloigné de l'horloge de l'églbe Saint-Michel, sept heures sonnèrent. Les deux Bretons aimaient Ewen comme l'enfant le plus cher ; leur angob«c était cruelle ; elle ue se manifesta par Aucune démonstration bruyante, stérile ; leur résignation fut muette, calme et forte : ib avaient prié...
Ann-Jann, pour s'étourdir, pour tromper son inquiétude, fit les préparatifs ordinaires du souper de son cher mab-meibriu. Elle pbça prés du feu une table de noyer bien cirée, v étendit une nappe de toile liléc à TrefT-lbrtlog, pendant les longues veillées d'hiver, et bbnchic à b rosée des nuits de mai. Sur cette nappe, elle plaça avec symétrie, mais presque machinale nient, deux antiques salières d'argent massif, d'un assez riche travail, et les autres accessoires du couvert de son maître.
Peut-être trouvera-t-on plus que patriarcale celle habitude du jeune baron de Ker-Ellio de prendre ses repas dans sa ruisiuc ; mais, insoucieux de l'étiquette, il trouvait plus gai de manger auprès de celle grande cheminée, au coin de laquelle il avait, dans son enfance, avidement écoulé les léçendes merveilleuses de sa nourrice, Ann-Jann, ou le récit des exploits des Vendéens contre les Bleus ; récits que lui faisait le père de Lès-en-Goch, vieux chouan indomptable surnomme Hral-Kurffte Ile Blaireau).
Durant ces modestes repas, Ewen causait avec Ann-Jamt, sa ménagère, et avec Lès-en-Gnch, qui remplissait à b fois b*s fonctions de palefrenier, de jardinier, de piqueur et de valet de chambre.
Gomme son père, fcuTreniadcurde IE scoot, baron de Ker-Ellio, c'est au coin de son foyer qu'Ewen donnait le soir audience à ses métayers. Jamais il ne repoussait une réclamation, jamais il ne refusait un service ou une demande raisonnable et fondée. A cette heure encore, les
nécbcurs, à leur retour de b mer, apportaient au manoir leurs plus beaux poissons, qu’Ewen payait toujours au delà de leur valeur, malgré les observation* ménagères ’d’Ann-Jann Enfin, après souper, le jeune gentilhomme s'étendait dans son grand fauteuil pendant que sa vieille nourrice cl son maître Jacques prenaient à leur tour leur repas sur b grande laide de la cuisine.
Alors Ewen allumait sa pipe, et, les yeux fixés sur le brasier, il se laissait emporter à toutes sortes de rêveries*; car son caractère était singulier, ainsi que noos le dirons plus tard ; vers les neuf heures, il remontait dans sa chambre, se couchait daus le lit où étaient morts son père, son grand-pere, son aïeul, et il s'endormait d'un pa câble sommeil.
A l'exception de quinze mois, pendant lesquels il avait fuit b guerre en Vendée à b tête d'une bande de quarante paysans de sa terre (lors
de la levée d’armes de madame la duchesse de Berry), telle avait élé b vie paisible du maître de Trcfi-llarllng. Huit heures sonnaient ; l'ouragan augmentait de violence ; Ewen n'avait pas paru.
— Mor-Nader avait-il raisou? sc dit Lcs-cn-Goch en se pariant à luimême, serait-il diovga» (I)?— Ce n’est jamais le bon Dieu qui vous rend rfiou^an, dit Aan-Jann. — Du ne sait pas, on ne sait pas, femme. Mais, que sa science vienne de Dieu ou du mauvais esprit, maudite soit sa prédiction si die s'accomplit ! — Quelle prédiction ? — L’autre jour, sur b grève, j'ai rencontré Mor-Nader. 11 était assis sur on rocher ; le soleil se couchait tout rouge, le temps menaçait : le pilote chantait :
Pa gui an Héol, pa goenv ar môr..
, Me war kana war Irent ma dôr.
Quand le aoled ae couche, quand U mer «'code, je citante sur le seuil de ma porte.
— C'est une sinistre chanson que celle -là, Lè$-eo-Gocli. On dit que
lorsque Mor->ader b chante, les nuages deviennent plus sombre*, les vagues plus furieuses. — Aussi, ce soir-là, les nuages devinrent plus sombres, les btnc» plus furieuses. Je dis à Mor-Nader ; — Pilote, b nuit sera mauvaise. Sans me répondre, U m'a montré au loîh b tour de TrefT-lbrtlog, qu'on voyait au haut des rochers de b côte. — Que voulez-vous dire, Mor-Nader ? celte maison est b demeure du |>en-k.Tuguer. Le pilote, après un moment de silence, a repris : — Le veot du mois noir » toujours apporté b mort sur cette maison. Je n’ai pu tirer d'autres paroles de Mor-Nader. Cela m’épouvante. — Pourquoi, Lès-eti- Goch ? '
Après quelques moments d'Ilésilalion, celui-ci dit à voix basse :
— Femme, daus quel mois sommes-nous? — Daus le mob noir, Lè*en-Gorh.
Aon- Jann n'avait pas d’alrord songé au triste rapprochement que voulait faire son mari en rappelant les paroles de Mor-Nader à propos de b fatale influence du mois noir sur b famille de Ker-Ellio, mais la vieille nourrice s’écria tout à coup : — Ah ! je vous comprends, I rs-en-Coch ! ce mois funeste dure encore !
le vieux Breton baissa b tête et recommença à marcher avec agitaliou.
— Le mois noir dure encore, répéta Atm-Jann avec effroi, et Ewen est en mer par celte horrible tempête, eu mer avec Mor-Nader ! Oh l Mor-Nader (î) est bien nommé ; il est fourl>c et méchant, tout le monde le fuit : M. le recteur de Saiul-.Michci, S’ahbé de héroucllan, l’a déjà menacé de lui interdire l'église s'il continuait ses sortilèges. — Ab! c’est un grand malheur que M. le recteur soit à Paris depuis trob mob ; depuis trois mois le pen-kan-guer est triste, et M. l'abbé lui aurait dit ce que nous ne pouvons lui dire. — Et c’est surtout depuis qu'il nous a parlé de ce mystérieux portrait, Lès-en-Gocb, que b tristesse d’Ewen a augmenté ; vous ne l'aviez jamais vu durant la vie de feu M. le baron, ce portrait de femme ? — Jamais. — Pourtant ce tableau est bien ancien.
la; Breton secoua b tête d’uu air de doute, et dit à voix liasse : — II V a peut-être un sortilège sur cette figure pale. — Héla*, Les-cn-Uocb ! lorsque notre jeune maître nous» demandé si nous sa > tous comment ce portrait se trouvait dans la chambre, et que nous n'avons pa* pu répondre, vous souvenez-vous de sou air surpris et effrayé? — Oui, U faut qu'il y ait un sortilège sur ce tableau, i épela l es-m-Coeli. L'autre jour, à la brune, je suis monté dans b chambre du pen-kan-guer... — Eb bien, Lës-en-Gocü? — Il m’a semblé voir les yeux de cette pâle figure remuer et briller. -- Jésus-Mar» ! cela annoncerait un grand malheur sur celle maison. Oh! mon Dieu! b tempête redouble. C'est fiai, c'est fini de notre enfant ! s’écria b nourrice avec un cri déchirant. — Le Seigneur fasse que le Mor-Nader n'xil pas lu dans b destinée du penkan-gucr. — Non, non, le Seigneur ne Ta pas voulu, s'écria tout à coup Anu-Jann eu baissant sa tête pour écouter et eu éleudaul intc main ver» b porte. J entends son pas, c est lui ! Saiulc Mère du Sauveur, Notre- Dame du Falgoat, soyez béuie; vous n'avez pas abandonné Icnfaul pour qui je vous ai tant priée !
Ann-Jann tomba à genoux enjoignant les mains. l.t-wu-fiocli courut vers b porte. Elle s’ouvrit brusquement, Ewen de ker-Ellio entra.