CHAPITRE III
Le retour.
La figure d’Ewcn n’avait rien de séduisant au premier abord. Son front chevelu, ses sourcils épais, sa barbe brune qu'il avait pris l'habitude de laisser croître depuis b guerre de Vendée, lui donnaient un aspect dur ; mais la bunté de son regard, b douceur de son sourire, tempéraient l'à-
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prêté de te» traits. Ewen, pour ses excursions maritime». portail le eoslume d«“s marin» bretons ; de larges braies de toile à voile et une casaque de grosse étoffe de laine à capuchon, leb étalent ses vêlements lorsqu'il parut dans la cuisine du manoir. Mafgré la pluie qui tombait à torrents, il n’avait pas relevé le capuchon de sa casaque; sa tête était mie, sa ligure pAle; ses cheveux noirs se collaient sur ses tempes; l’eau ruisselait de ses habits. En entrant, il ferma vivement b porte et (toussa le verrou, comme s'il eût été poursuivi. L'entrée du maître de Trett- Hartlog fut si brusque, il paraissait si effrayé, que Lès-eu-Goch sauta sur son fusil.
— Maître Ewen, qu’y a-t-il ? dit le vieux Breton en s’approchant d'Ewen. — Sainte Mere de Dieu! courez- vous quelque danger ? s'écria Ann-Jann.
A ces mots, Ewen parut sortir de son égarement. Il regarda autour de lui arec étonnement, passa la main sur son front ; honteux sans doute d'avoir témoigne une frayeur puérile, il essaya de sourire et dit à lès-en-Gocb : — Devine qui je veux empêcher d’entrer ici ?
Le Breton le regarda d'un air étonné ; Ewen tâcha de sourire, et ajouta en tirant le verrou qu'il avait poussé . — Le moine rouge (I) me poursuivait.
Malgré celte plaisanterie, le regard d'Ewen était toujours sinistre.
— ht il vous a donc atteint? s’écria le Breton, car votre braie est tachée de sang. — Sainte Notre-Dame ! vous êtes blessé, mon enfant, s'écria Ann-Jann en voulant se précipiter dan> les bras de son jeune maître.
Celui-ci pour la première fois de sa vie, repoussa presque durement sa nourrice sans lui répondre, H alla s'asseoir près du foyer.
— Lès-cn-Gocb. il est blessé ! dit Ann-Jann d'une voix basse et tremblante.
Le vieux chouan ne répondit rien, examina pendant quelques moments avec beaucoup d'attention les marques de sang détrempées d'eau qui tachaient le bas des braies de son jeune maître, et dit » sa lèmme :
— Cela n’esl pas son sang ; il marclic trop ferme pour être blessé à b jambe. — Béni soit Dieu si ce n’esl pas de son sang, dit Ann-Jann à voix basse et en se signant.
Les vêtements d'Ewen étaient tellement imbibés d'eau, que par instant» il frissonnait de froid.
— Ne voulez-vous pas changer d'habits? lui dît doucement la nourrice.
Ewen ne parnt pas l'entendre. Ann-Jann se rapprocha de Hii et réitéra aussi vainement b même question. Mettant alors légèrement b main sur l'épa«le d'Ewen. elle bu dit :
— Vous ne pouvez rester plus longtemps arec ces vêlements trempés d'eau de mer et de pluie.
Après quelques moments d’un sombre silence, Ewen sortit de sa rèrerie ; il dit, comme s’il eût voulu se rassurer par ses propres parole» :
— Bah ! si novembre s’appelle le moi» noir, mai s'appelle le mois fleuri. B fout que j'aie la tête aussi faible qu’une linotte pour avoir de telles craintes ! N'ai-je pas échappé au plus grand danger que j’aie jamais couru ! Si Mor-Nader est fou. ce n’est pa* une raison pour qu’il soit sorcier. Allons, Ann-Jann, fois-moi souper, dit Ewen en reprenant peu A peu son sang-froid et sa physionomie habituelle. Tu m’apprêteras ensuite ane éctielle de rin chaud, dont toi et l-ès-cn-Goch vous prendre* voire part. — Et que nous boirons A votre santé ci à votre bienheureux retour, maître Ewen, dit le Breton. Mais aussi, se mettre en mer par un temps pareil, c’est tenter le Seigneur — En mer avec Mor-Naaer encure, sainte Vierge ! c’est doubler les périls, dit Ann-Jann à demi-voix en s’occupant activement des préparatif» du souper.
Le nom do pilote causa une impression pénible à Ewen, sa figure s'assombrit de nouveau pendant quelques minâtes; pu», faisant un effort sur lui-même, U reprit avec gaieté ;
— Au contraire, nourrice, il vaut mieux être en mer avec ce vieux sorcier, qui est marié, dit-il. avec la tempête : mais, par saint Gueftenoc ! dame tempête a aujourd'hui rudement secoué sun mari, c* l’a battu jusqu’au sang. — Jusqu'au sang, maître Ewen! — Vois-tu ces traces rouges A mes braies? — Oui, maître. — Eh bien. Levé n-( loch, pendant uu grain nous avons voulu amener b grande voile, qui était ponrtant au bas ri» : une vague énorme a couché l'embarcation presque sur le flanc, Mor-Nader a tréboclié sur un des taquets du plat-bord. et. et... en tombant, il s’est ouvert le front. Heureusement il a perdu plus de sang qu il ne s'est bit de mal.
Quoique Ewen eftt voulu donner cette explication avec assurance, il avait tellement peu l'habitude du mensonge, qu’il ne put s'empêcher de balbutier.
— Et vous étiez seul avec Mor-Nader dans sa barque, maître Ewen?
— Avions-non» donc besoin d'aide? depuis quand moi et Mor-Nader ne sommes-nous plu-, capables de manœuvrer une pareille coque de noix ?
— Et Mor-Nader est retourné à Hic de Sein par un temps pareil, maître Ewen?— Non, non, dit Ewen avec embarras; nous avons aborde à l'anse Kcrer ; Mor-Nader aura sans doute demandé à coucher A Legal le pécheur. — Vous êtes bien sêr, maître Ewen, qu’il passera la nuit chez Legal?
— Eh ! mon Dieu, je n'en suis pas absolument certain ; mais je le suppose, répondit Ewen impatiemment. Puis il ajouta ; Allons, mon vieux
(1) Spectre trsditiunoij.
compagnon, viens m'aider à retirer ces vêtements qui pèsent cent livres, et que b: mo ue muge a touché», comme tu te dis.
Les-cu Gnch était trop disent, trop respectueux pour demander à son maître la cause de la terreur que celui-ci avait manifestée en entrant si précipitamment dans Trefl-llartiog. Après souper Ewen regagna sa chambre: les deux serviteurs restèrent seuls dans la cuisine. Les-en- Gocb, très-absorbé, fumait silencieusement sa pipe. — Ann-Jann, sachant combien il était inutile de parler à sou mari lorsqu'il était enseveli dans ses réflexions, s'assit tristement dans un coin de la cheminée ; un secret pressentiment lui disait que sou malr-meibrin avait couru d'autres dangers que. ceux de la tempête.
Tout il coup Les- eu Goch éteignit sa pipe, la mil dans sa poche, SC leva, prit le fuSil qu'il avait déposé auprès de b cheminée, en visita b batterie, et se dirigea lentement vers la porte. Au moment de sortir, il hésita, s arrêta; puis, après quelques moment* de réflexion, il revint sur ses pas, remit le fusil à sa place, et retomba (bus une profonde rêverie. Aun-Jann avait suivi les mouvcnicula de son mari d'un regard inquiet et abrmé. Elle devina la pensée qu’il avait eue :
— Lès-en-Gocli, vous vouliez aller chez le pêcheur Legal... pour y 1 chercher... Mor-Nader? N'en biles rien, je vous en supplie. S’il a tenté quelque chose contre noire maître, le Seigneur le punira.
I Le Breton ne parut pas étonné d'avoir été pénétré (tir sa femme; il | répondit :
— Quelquefois l'homme est l'instrument du Seigneur. — lès-en Goch ! s’écria Auu-Jann avec effroi, von ne tueriez pas Mor-Nader, si coupable qu’il soit, non ! — Je ne sais pu», dit le Breton.
Ann-Jaun alla écouler à b porte d'Ewen pour lâcher de savoir s’il donnait, elle n’eulcndil aucun bruit ; lorsqu'elle red^rendit, trouvant sou tuari en prières, elle se joignit à lui. Bientôt le plus profond silence régna dans le manoir de Treff-lbriJog.