CHAPITRE VI. M. de Montai
Le lecteur voudra bien quitter les rochers de b côte de Bretagne pour nous suivre dans un petit apparlemeul situé à l'entresol d une maison du boulevard des Italiens. Get appartement, habité par .M. le comte Edouard de Moulai, a. si cela se peut dire, une pbysiouomie iressignlllcalivc; pourtant quelque habitude d obïcrvalion est nécessaire pour distinguer les nuances qui caractérisent celle physionomie : au premier abord, ou est frappé d'une apparence de luxe et même d'élégaucc ; mais, avec un peu d’alteulion, on découvre que tout est sacrifié à l'eHet, que tout est imitation.
Dos tentures de papier, des étofTes communes imitent la souple épaisseur, les teintes éclatantes des anciens damas. Quelques vases de porcelaine moderne , grossièrement enluminés, montés en cuivre, imitent le vieux sèvres aux peintures d'un fini si précieux, aux bronzes dorés et ciselés comme de l’orfèvrerie. Plus loin , un dressoir de bois de chêne, grotes4|ue assemblage de panneaux gothiques et de frises de la renaissance , imitent ces merveilleux meubles d ébene ou de noyer sculptés avec tant d'amour, fouillés avec tant d’art, où une fantaisie chamaille se déroule en capricieuses arabesques d'oiseaux , d 'entants et de lh...TS. Des encoignures de marqueterie aux plaques de cuivre, dé- oupées sans goût et appliqués sur de b corne fondue, imitent ce» meubles de Buule, dont b brune écaille, rehaussée de corail et de nacre, était enrichie d’incrustations de cuivre ou d 'étain, admirablement burinées par Nanleuil ou par Audran , ces inimitable» graveurs du siècle de Louis XIV. Enfin,
(Il Monsieur.
quelques boites do vermeil, ornées de pierres busses, quelques émaux de Limoges, pompeusement étalés sur une étagère, imitaient ces rares collections de bas-reliefs florentins de buis ou d ivoire, de figurines d’argent qui portait le nom de Germain Pilon sur leurs socles de lapis, de statuettes d'or byzantine*, émaillées de pourpre et d'azur, de charmantes tabatières où les plus merveilleuses miniatures de Petitot sont encadrées de feuillages d’émeraudes, de guirlandes de perles fines et de ruhis. Il en était de même des tableaux : quelques larges bordures, renfermant de mauvaises toiles enfumées, confuses, marbrées d'uu épais vernis, imitaient les chds-d'tvuvrc de Youvermans, de Tcnlcrs ou de Van Ostadc.
Si nous insistons sur ces différences entre le véritable et le taux luxe, si nous établissons celle distinction rigoureuse à projios de l'espèce de décoration théâtrale dont s'entourait M . de Monial, c est que ce besoin impérieux de paraître était un des traits les plus saühniâ et les plus déterminants du caractère de ce personnage. fious nous expliquerons plus lard à ce sujet.
Loin de uous la pensée de railler b médiocrité patiente qui pare une retraite modeste à force de privations; nous respectons profondément ce culte du foyer, ces velléités de luxe intime, alors même que les règles sévères du bon goût ne sont pas observées. Presque toujours les gars qui vivent beaucoup chez eux, qui cMrissent, ainsi que l'on dit vulgairement, leur intérieur, qui l'ornent avec amour, comme les dévots orneut une chapelle, presque toujours ces gens-là, disons-nous, jouissait de quelque bonheur ignoré, mènent une vie paisible et pure, ou sont doues des émim-ntes qualités qui font aimer b solitude. Or, les gens mystérieusement heureux, les caractères simples, les rêveurs un jwu sauvages, nous inspirent une vive sympalhiç.
M. de Moulai n'apparlaiail à aucune classe de ces partisans de la vie intime ; quoiqu'il eût autant que possible emlrclli sa demeure, rien ne lui aurait été plus odieux qu'une journée ou une 6oiréc passée solitairement chez lui. Cela se cmçoit. Pour les gens qui vivent d’une vie de dehors, vie bruyante, agitée, dépendante surtout des impn ssions extérieures, le chez* soi est le lieu désert et silencieux, le pandémonium où Us reviennent chaque soir cuver tes humiliations de loigueil, les haines de b jalousie, les pleurs amer» d un amour méprisé ; acteurs conlitiiielleraenl en scène, ils n'ont chez eux que des pensées de colere ou d’envie, car c’est chez eux qu’ils ressentent le douloureux contre-coup de ce qu'ils oui enduré dans le monde le sourire aux levres.
Comme ces gens-là ue recherchent ce qu'ils appellent le bonheur que pour qu'on les voit*, pour qu’on les sache, pour qu’on les croie heureux, le souvaiir de leurs félicités factices est impuissant à charma- leur solitude, car ces félicités naissent et meurent au milieu de l'éclat des féti-s. Lesjoic» véritables, au contraire, toujours un peu égoïstes, un peu ombrageuses, ne dévoilent Jous leurs charmes que dan» le secret Je l'intimité : alors le chez soi qui leur sert d’asile devient citer et sacré ; alors les objets matériels mêmes se changent en (résors de souvenirs adorés, plus tard eu trésors de regrets. Oui, trésors ! N'est-ce donc rien que le regret du lionlieur qui n'est plus? Le regret... cette rnébocoliqim espérance du passé? M. de Moulai appartenait à b première classe des gens dont nous avons parlé, il rentrait presque toujours chez lui dans une disposition d’esprit aigre, jalouse, haineuse ; chez lui, il se trouvait tace à tace avec lui-même, tace à face avec la triste réalité du sa position fausse et précaire.
Quelques mots du caractère de ce personnage sont indispensables à l'Intelligence de ce récit. M. Edouard de Montai avait environ (rente ans, il était de bonne et ancienne noblesse de Bretagne (son arrière-grandpi*rc était l oncic d’Kwen de Kcr-Ellio). Après avoir exercé, sous l’empire et sous b restauration, de hauts emplois administratifs, le pore de M . de Montai était mort en laissant à son fils environ vtugl-eiuq mille livres de rentes. Le jeu, le désordre, b bonne chère, quelques filles d’Opéra, un goût passager pour les chevaux épuisèrent eu cinq ou six ans cette fortune modeste mais honorable. La pluie incurable de M. de Mental était b vanité : il avait sacrifié sa fortune au désir jaloux de marcher de pair pour la dépense avec des gens beaucoup plus riches que lui. Bien de plus effrayant, rien de plus commun que ce vertige qui vous pousse à l'abîme, quoique vous ayez la cnnscieuce de votre ruine, b certitude de votre perte imminente : quoiqu'il travers les fumées de l’ivresse ou les éblouissement» des fêles, vous voyiez de temps à autre se dresser à l'horizon les pâles et sanglants fantùmcs «le lu misère et du suicide. M. de Montai appartenait, par ses dissipations sans originalité, à la classe b plus vulgaire des prodigues ; selon l’habitude, plus scs ressources diminuaient, plus il voulut tromper le monde sur le véritable état de sa fortune.
On ne saurait croire le nombre incalculable de misères, de chagrins, de bassesses, d'infamies, de malheurs, d'épouvantable* malheurs, que cause b peur de paraître pauvre aux yeux de ce que chanin, dans sa sphère, appelle le monde ! On »c saurait croire jusqu'à quel point des esprits, même distingués, s'exagérait ( importance de leur plus ou moins grande dépense, toujours aux yeux de ce monde; diminuer, supprimer a temps cerbiiucs dépeuscs superflues qui I. s sauveraient de leur ruine, leur est impossible : ils liennait à ces fastueuse* inutilités, moins pour b jouissance qu’ils en retirait que pour b considération que, selon eux., ce luxe leur donne aux jreux du monde.
El, cliose étrange, il n y a rien de plus insolemment joyeux du malheur
THERESR Dl'NOYF.R.
d'autrui que ce momie égoïste, que cet cire de raison, ou plutôt de tube auquel nu fait de si grands de si douloureux et quelquefois de si sait* glauls sacrifices, auquel souvent un immole sa fortune! son honneur, sa vie... et son bonheur toujours.
M. de Moulai avait ciuelU-meut expérimenté cette raillerie superbe du monde euvers le» fous qui se ruinent pour briller à scs yeux. Il prétexta un voyage eu Italie pour avoir le druit de vendre Mrs chevaux, de réformer sa maîtresse et sa inaisou sans trop déroger ; il occupait un assez vaste appartement, il le quitta sous ce prétexte qu'il ne voulait habiter désormais qu’une maison où il fol seul; il s* délit de ses meubles, qui u 'étaient plus de son goût, disait-il; ta vente des débris de son opulence passée lui fournil uue somme de trente mille francs environ : il y avait de quoi vivre, obscurément sans doute, dans quelque coin de la France, mais de quoi vivre enfin. Au lieu de se résigner à cette position modeste, mais assurée, M. de Montai acheta une voiture de voyage, emmena nu valet de chambre qu'il avait gardé, et partit pour ce voyage d’Italie pompeusement annoncé
A Lyon, il s'arrêta, prit la roote d’Avignon, et pendant (rois mois U habita un petit village des environs de cette ville ; puis il reparut A Paris, répondait! mystérieusement à CcOX qui lui parlaient de son voyage d’Italie qu'une rencontre romanesque faite à Lyon avait bouleverse ses projets... La discrétion l'obligeait de n'en pas dire davantage. Seulement, son aventure rayant forcé de revenir bousquement à Paris, pouvant l'obliger d'en partir d’uu moment à l’autre, il avait pris comme pied-àterre le petit appartement que nous avons dépeint au lecteur.
Comme toujours, ces mensonge» laborieusement combinés ne trompèrent personne : le monde a un flair prodigieux pour découvrir, sous les brillants lambeaux doul ou les cache, les fortunes expirantes : il sent la ruine.
.M. de Monial, ainsi que cela arrive toujours, croyait fermement avoir doiitié le change sur le véritable état de »os affaires. Il lui restait vingtcinq mille francs environ : 11 résolut de vivre quatre ou cinq ans avec Celle somme, qui, soigneusement ménagée, pouvait lui donner durant ce temps l'apparence de ce luxe auouel il avait tout sacrifié. Un autre trait fort accusé du caractère de M. ue .Monial s était développé chez lui : nous voulons parler d’une sui te de foi fatale, aveugle, dan» uue influence quelconque qui ne pouvait permettre, pensait-il, qu’un homme comme lui, chariuaut, aimable, spirituel, pût jamais être acculé dans l’une de ces horribles impasses d'où l’on ne sort que par le suicide. Si l’on eût creusé quelque peu celte horrible croyance, on y eût trouvé sans doute le fo-soin si uaiurcl à l'homme d'échapper aux réalités pénibles par une consolante espéruuce.
Ain»i qu'une Ame sainte cl éprouvée sur b terre sc dit : « U est imposable que Je me sois résiguée pieusement A tant de douleurs pendant ma vie pour arriver au néant, » M. de .Monial se disait : a 11 est impossible qu'aurès avoir vécu au sein du luxe et des plaisirs, j’arrive à une lin horrible ou misérable. » nomme le croyant, il n’avait aucune preuve visible, palpable, de b réalité future de cette espérance ; pourtant, prenant les violences de ses désirs pour des certitudes, il croyait fermement A sou heureuse étoile.
Lorsque le hasard semble encourager de si folles idées en les justifiant quelquefois, elles deviennent incurables, Nnu* verrous plus tard comment uue ou deux chances heureuses exaltèrent jusqu au vertige l'étrange fatalisme de M. do Montai. Réduit atix vingt-cinq mille francs qu’il possédait, le comte commença «loue à mener une de ces existences bizarres, imposable* partout ailleurs qu'à Paris.
Une place dans une loge à l'Opéra, une entrée dans un club, un appartement d'une élégante apparence, une mise recherchée, un valet de chambre, tel est le strict nécessaire des pauvre* du tuperflu, de même que, pour les malheureux, du pain, des vêtements, uu abri, sont de première nécessité. Six A sept mille francs par an, habilement répartis, peuvent donner ce luxe de timilur. Il v a, nous l'avouons, une sorte de satisfaction A savoir briller en très-bonne compagnie A si peu de frais; d’ailleurs, louables sont les goût» distingués; comme b noblesse noblement comprise, certaines prétentions ont cela de bien qu’elles obligent.
.Mais cette médiocrité durée 1 , loin de satisfaire M. de Monial, l’aigrissait davantage en le mettant sans cesse en contact avec des gens aussi riches et bcaucuup plus riclics qu’il nè l'avait été autrefois ; comme les hommes très- vains, croyant sans cesse qu'on songeait à lui, il se révoltait A cette pensée qu’on se moquait de sa ruine. Cette préoccupation haineuse redoublait chez lui f envie de refaire sa fortune, moins peutêtre encore pour en jouir que pour écraser de son nouveau luxe ceux qui, pen*all4l, s'étaient réjoui» de sou malheur.
Uu jour, Il prit par hasard un billet de ces loteries qui se tirent à Francfort. Pour uii louis, h eu gagna trois cents : il vit b une manifestation de la Providence qui veillait sur lui ; sa foi dm* un brillant avenir devint presque une mouomanle. Dès lors, M. de Monial espéra, ou plutôt il fut certain d’épouser un jour quelque riche héritière ou quelque veuve opulente. La loge, où il trônait chaque soir A l’Opéra avec ses colocataires fut une sorte de lieu d'exhibition indispensable A ses projets, et il considéra celte dépense comme un capital qui devait lui rapporter de gros intérêts.
Dix-huit mois sc passèrent; les héritières et les veuves ne parurent pas, mais la confiance de M. de Moulai en son étoile ne Ven ébranla point : deux circonstances assez heureuses pour lui, quoique très en
dehors de ses vues matrimoniales, vinrent raviver scs espérances. Uu des camarades de collège de M. de Montai, avocat obscur et ridicule, nommé M. fioupl-Uobillon, de député devint ministre (nous dirons plus lard par quel ingéuieux mécanisme). Tres-fier de se montrer d iu» l’éclat de sa nouvelle position à son ancien condisciple, qui jusqu'alors lava, l fui comme la {teste, et d'ailLurs tfrué de faire croire qu’uvnut son ministère il avait eu quelques relations de lionne compagnie, M. Itoupi- (iobillou Ht toutes sortes d'avances à M. de Monial eu lui reprochant sa tiédeur.
— Si JuMiulei j'ai pu te recevoir froidement, lui dit le comte, c’est que l.i position d'avocat illustre d'abord, ensuite de député inliueut, puis enfin de ministre, te plaçait si haut, qu'elle t'imposait presque le devoir de venir A moi ; il est toujours de bon goût aux gens éminents de faire les premiers pas auprès des personnes complètement indépendantes et qui ne soûl ni au-dessus ni au-dessous a un certain niveau social.
M. Houpi-Gubülou, ravi de ces excuses, ménagea une surprime à sou ami, doul il connaissait la détresse, cl uu beau jour il lui proposa tendrement un bureau de tabac. Le comte refasa net, et tança vertement le ministre de son impertinente proposition, disant qu'il ne demandait rien à personne. Celte olTre et ce refus savamment ébruités et exagérés par M. de Montai, forent d’un excellent effet ; on commença de parler de sou crédit. Il se rencontra plusieurs fois, le soir, au ministère avec quelques-uns des confrères de son ami, qui n’étaient pas des lloupi-L obi lion. Le comte fut auprès d'eux insinuant, attentif cl flatteur ; il sut donucr du prix à ses déférences eu frisant sentir qu’elles s’adressaient, non pas à la position officielle, mais A b valeur des homme*. On le trouva prévenant, aimable : ses formes plurent, et comme, après tout, il ne demandait rien, il fut accueilli dans ce monde politique avec uue affectueuse imliirémice par plusieurs hommes d Liât fort distinguas.
(les relation*, habilement mises eu relief et jointes A sa vie de club et d’Upéra, posèrent peu à peu M. de Montai comme un homme plus sérieux que ne le sont ordinairement les gens A b mode : il passa pour avoir l’oreille dis ministres; avantages parfaitement négatif», mai* précieux pour M» de Monial, en ccb qu ils lui donnèrent une apparence de plu-, et que celle apparence éveillait l’envie des gens plus riches que lui, car on commença de lui dire avec une certaine aigreur ; • Vous êtes très-heureux ; vous gagnez A b loterie d’Allemagne et vous avez beaucoup de crédit auprès (les ministres 11 y a, en vérité, des geus A qui tout réussit, ■
Uu bien : « Uh ! oh ! vous êtes un habile homme, vous, mon cher ! vous été* de ces gens que l’avenir n’inquiète jamais, et qui retondront toujours sur leurs pieds ; eu uu mot, vous avez «Ju bonheur. »
Si la première circonstance dont nous venons de parler donna au comte une réputation de crédit et d’habileté, un succès envié vint encore (enorgueillir. Une jeune et jolie femme, mademoiselle Julie Dubreuil. débuta A b Comédie-Française et lit une grande sensation. Ha beauté, son talent rempli de finesse, de grâce et ue charme, b mirent très-cn vogue dans le monde élégant. Plusieurs jeune* gens fort A b mode s'occupèrent de mademoiselle Julie ; ils ue forent pas écoulés ; M banquier puissamment riche ne fol pas plus heureux ; un prince étranger, connu par son faste et sa royale magnificence, fut vertueuvenieni éconduit. Cette farouche résistance mit le comble A b célébrité de mademoiselle Julie. M. de Montai, en attendant la fortune que son heureuse étoile devait lui envoyer sous les traits d’une charmante femme, fille ou veuve (peu lui importait], voulut tenter à son tour de triompher dc l’opiniâtre vertu de mademoiselle Julie ; U sc fit présenter chez clic.
l'armi les hommes qui avaient fait la cour A b belle comédienne, les uns, comptant sur leur «ufdurtion personnelle, n’avaient voulu voir dans cette liaison qu'une relation de plai-ir. et s’étaient montrés peu soucieux de se mêler aux intrigue* de coulisses de mademoiselle Julie : d autres. offrant des avantages solide», avaient exigé d'ahnid l'anéantissement d une espèce de tante nommé madame Sauvageot, intolérable créature, dont l’influence sur mademoiselle Julie était extrême. La conduite de M. de Monial fol tout autre et d une prodigieuse habileté. Instruit par la déconvenue de se* rivaux , il s'appliqua d’abord à captiver h tante Sauvageot. Aucune prévenance, aucun soin ne lui coûta pour conquérir celle horrible vieille ; il se fit sérieusement de b famille, prit un ardent intérêt aux rivalités de ihéAlre, aux jalousies d'emploi qu’éveHlait nécessairement le talent de inadcmmscllc Julie.
Soutien, primeur, séide déi laré de b jeune femme, M. de Montai ne recula pas devant les démarches les plus désagréables ; il trouva mille ressonn es dans son esprit souple et insinuant, capta la bienveillance de quelques journaliste* de renom. les engagea très-adroitement dan* une guerre acharnée contre les rivales de mademoiselle Julie, pénétra le tond de toute» les intrigues, déjoua loirs les complot* de coulisses tramé» contre elle. Infatigable, incessant, cordial cl perfide, flatteur et impertinent, sc souvenant et oubliant, selon l'occurrence, qu’il était homme du inonde cl gentilhomme, il finit par obtenir une action très-puissante sur I entourage de mademoiselle Julie, devint «on conseil et I effroi de scs rivales. Le mari le plus passionné pour le lucre et pour l'illustration que le talent dramatique Je sa femme apporte A b communauté ronji>gale n'aui.iit pas montré un aspect plus nttmhlc, un fanatisme plus jalonx, <ine n’en montrait M. de Monial pour le talent et ponr b personue de mademoiselle Julie.
THKHÈSK DUNOYER.
Tant de soins, tant de dévouement, tant d'abnég iiimi, eurent une douce récompense : M. de Moulai, estimé de la laute Sauvageol, fut aimé de mademoiselle Julie. Oui, madame Sauvageol lie put résister aux habiles séduction* de M. de Monial. Il lui donna des preuves d'uue vénération à la fois si tendre et si liliale, qui* la laute l'appela dès lors tantôt son enfant, tantôt son petit notaire, délicate et touchante allusion à la maniéré entendue avec laquelle M. de Moulai déballait les intérêts matériel* de mademoiselle Julie. Ce succès, dont on ne voyait que la brillante surface, et dont on ignorait les honteux ressorts, ce succès, en plaçant très-haut M. de Moulai dan* la hiérarchie des gens à la mode, eu étendant sa réputation d'homme adroit cl heureux, eu excitant l'envie de scs amis, ne changea pas sa position pécuniaire; son avoir était réduit de dix mille francs au bout de deux ans de liaison avec mademoiselle Julie, qui l'aimait d'ailleurs avec le plus complet désintéressement.
Lè*-en-Goch — P»ct3.
Malheureusement pour b délicatesse de M. de Monl.il , il u'éprouvait, lui, pour cette jeune femme qu'uu sentiment très-froid ; journellement elle le choquait par b vulgarité de ses manières, ou die le blessait par scs impérieuses exigences; mais, tenant à celle triomphante conquête, mm par amour, mais par orgueil, il dévorait avec une rage contenue les humiliations les plus amères : cil un mol , le comte était pauvre, et mademoiselle Julie était sou luxe; celle femme lui était enviée par «eux dont il enviait , lui, b fortune ou la grande position : aucune bassesse m*. lui coûtait donc pour conserver sa maîtresse. Nous disons bauette, parce que M. de Montai n aimait pas mademoiselle Julie; s'il l’eût aimée, sou valelage eût été ridicule peut-être, tuais jamais honteux.
Oc n'était pas tout ; le gentilhomme était souvent forcé de feindre de ne pas entendre certaines paroles piquantes d'un vieux comédien presque infirme nommé Ducanson. Oct homme, très-cynique, très- caustique, était le chef du parti hostile à mademoiselle Julie, et il ne lui ménageait pas les impertinences, même en présence de M. de Montai, dont elle se faisait souvent accompagner au théâtre, madame Sauvageol ayant ilonné au comte une dernière marque de confiance et d'estime en lui disant : Vous êtes à b fois l'amant cl le frère de Julie ; je n'ai plus tuait» tenant à m'occuper d'elle ; vous êtes de b famille.
Les railleries mordantes du vieux Ducanson n'eu étaient pas moins insupportables à M. de Moulai ; mais, ne pouvant exiger de satisfaction
de ce vieillard iuûrmc, il subissait les conséquences de b position qu'il s cl j il faite auprès de mademoiselle Julie.
Cependant les années passaient, et l'heureuse iulluence de l'étoile de M. de Montai ne se réalisait pas. Avant et depuis sa liaison avec mademoiselle Julie, il avait été vu à l'Opéra, dans le momie, par toutes les veuves et par toutes les héritières de Paris; aucune n’avait paru le remarquer. Quoique mademoiselle Julie ne lui occasionnât aucune dépense, il avait encore à peine de quoi vivre pendant dix-huit mois, au bout desquels , à moins de quelque événement miraculeux , il se trouverait exposé à la plus complète misère, trop heureux de solliciter un modeste emploi auprès de son ami lloupi-lîobillon, dans le cas où celui-ci serait encore ministre.
Un jour enlin M. de Monial douta de sa providence en voyant l'heure de l'infortune s'avancer à grands nas; mais bientôt, frappe d'une idée subite, il revint à l'espérance, et s écria :
— Je suis un grand sot ! ma providence, ma fidèle providence, jette à mes pieds, sinon un trésor, du moins une douce existence parfaitement assurée, et je suis assez aveugle pour passer à côté de ce bonheur! Julie possède plus de cent mille écus parfaitement placés; elle gagne au moins cinquante mille francs par an; pourquoi uc l'épouseraisje pas ? Si une mauvaise et sotte honte me retient, tant pis pour moi ; je m'irrite de mourir de faim. Comment! j'ai maintenant tous les eni nuis, tous les dégoût6 du ménage, sans en avoir les avantages positifs... Comment ! je n'aiinc pas Julie.... et je b subis seulement pour me faire envier quelque chose par des gens plus heureux que moi... tandis qu'eu l'épousant.... je b subirais du moins pour un motif raisonnable.... et, d'ailleurs, une fois maître de sa fortune.... nous verrons.... Julie a un fonds de cent mille écus bien placés cl cinquante mille francs à manger par an, avec ccb nous vivrons à merveille ! Je ne verrai plus le monde, c'est vrai; mais ma société se composera d'artistes, et j'y gagnerai. Sans doute le monde me blâmera. Le monde! ajonta-t-il en haussant les épaules de pitié ; et lorsque je serai réduit à mou dernier louis ( ce sera bientôt), le monde, pour me récompenser d'avoir respecté scs préjugés, m'ofTrira-l-il les avantages que j'aurais trouvés dans un mariage avec I Julie? Parbleu ! je serais un grand sol de dédaigner, pour une ombre I de considération, la réalité qui s'oITre si complaisamment à moi !
• On trouvera sans doute l'ambition de M. de Monial bien rapelissée ;
1 il y avait sans doute une énorme distance entre mademoiselle Julie ci une veuve opulente ou une riche héritière; mais le comte ne voulait
E as se montrer trop exigeant avec ta providence, de peur de la router. U sut être modeste cl de bon goût eu acceptant ce qu’elle lui offrait.!
Toutefois, le comte ne se décida pas tout d'abord à celte grave détermination; sa vanité, son orgueil se révoltèrent violemnicul contre une (elle alliance. Mademoiselle Julie était jolie comme un ange ; elfe avait beaucoup d'ordre, beaucoup d'économie, une conduite très-régulière, un talent remarquable ; mais clic était fantasque, exigeante et vulgaire ; son caractère manquait d'élévation, cl son esprit de culture. En I scène, ses manières étaient d'une distinction rare, d'une élégance exquise ; son accent, d'une douceur enchanteresse ; mais chez clic, pour ' se délasser sans doute de b contrainte que lui imposait le théâtre, elle ! descendait île son piédestal, quittait le masque et le cothurne, et s'hu- | manisail à ce point qu'on reconnaissait facilement en clic b nièce chérie ‘ de madame Sauvageol. lorsque M. de .Montai envisageait sa future femme sous le point de vue Sauvageol, il éprouvait de cruelles Imitations, sur- , tout en sc rappelant certaines confidences de b tante, qui, ne voulant rien avoir de caché pour son petit notaire, lui avait avoué que les ccut mille «'-eus de mademoiselle Julie lui avaient été légués par feu ses premiers MOTECTItmS.
La rcs|>ectablc madame Sauvngcot ne qualifiait jamais autrement ces sortes de présents et leurs donateurs. Ces mots de legt et de feu avaient d'abord bit espérer à M. de Montai qu’au moins ces anciens amis élaioul morts... Point... Us n'étaient morts que dans le cœur de mademoiselle Julie ; cela expliqua an comte le sens poétique et figuré du langage funèbre de madame Sauvageol. Quoique le règne des défunts protecteurs de mademoiselle Julie fût passé depuis trois ou quatre ans, jouir d'une fortune d'origine si impure semblait quelquefois a M. de Monial le comble de b dégradation et il sc prenait à récriminer amèrement contre sa providence. Alors, luttant contre la tentation, il avait de terribles retours sur lui-même ; mais b nécessité était là qui chaque jour s'avançait, menaçante, inexorable
Soit juste réflexion, soit besoin d’excuser à ses yeux b résolution qu’il prenait par crainte de b misère . M . de Monial se' disait encore : Ou ne voit guère que dans les romans invraisemblables des mariages pareils à ceux que je réva»; si les veuves riches oui épousent de pauvres gentilshommes sont rares, U est rare aussi de trouver des parents capables de donner leur fille cl leur fortune à des jeunes gens dont la «lot se compose d’une bonne étoile pour capital, «H de gains possibles à b loterie de Francfort pour revenus.
Néanmoins, âpre* de longues hésitations, M. de Montai résolut d'épouser mademoiselle Julie. S’il avait eu le cœur moins desséché par l'égoïsme, moins aigri par l'envie, il eût compté parmi les compensations de son sacrifice le bonheur de mademoiselle Julie, qui était loin de s’attendre à une pareille détermination désespérée, M. de Monial cédait surtout à b peur de b misère , et ne songeait que très-secondaire-
iiK'iii à l'orgueilleuse joie de mademoiselle Julie lorsqu'elle se verrait comtesse. Ur. environ quinze jours avant le départ d'h* en de Ker-EHio pour Taris, M. de Monial attendait un matin madcmoisclfé Julie pour lui faire part de sa résolution. Le comte avait jugé à propos que celle Sceiic impôt taule de sa vie se passât chez lui.
CUAHTRB VIL
Le mariage.
t.c moral de M. de Montai ainsi posé, nous dirons quelques mois de la ligure du gentilhomme. Il était de taille moyenne, élégante et svelte, d'une physionomie eu apparence ouverte et franche ; mais, en l'examinant plus attentivement, certains plis du front révélaient de méchantes préoccupations, de même que la tenuité de ses lèvres minces annonçait la fausseté; à l’occasion, ses yeux bruns avaient une expression de douceur humble et hypocrite, mais ordinairement son regard était vif cl gai : son nez petit, un peu relevé, lui donnait un air de linesse remarquable; l'ovale de son visage était régulier : seulement scs dents n'étafefil ni belles ni bien rangées. Somme toute, M. de Montai avait ce qu'ori appelle une très-agréable ligure, «les façons excellentes et une tournure fort distinguée. Eu attendant mademoiselle Julio, 3 portait une robe «Je cliambrc de cachemire fiançais, un pantalon de flanelle rouge et des pauloulles turques. M. de Moutal marchait avec une agitation fébrile dans In salon que nous avons dépeint, lorsqu'il entendit sonner : il tressaillit, lit uu mouvement décisif cl dit à mi-voix ; — Il n'y a plus à hésiter !
motsdlc Julie était charmante. Seulement, comme nous l'avons dit, par un contraste singulier, elle laissait avec son costume de théâtre la distinction de ses manières. Les gens délicats ménagent toujours ce qui «si d’emprunt. Mademoiselle Julie avait déposé son parapluie et ses soc«pics dans I antichambre ; elle donna tour à tour à M. «le Montai sou manchon, sou mann-au, son chapeau, cl surveilla d'un regard de solli<itu«lc inquiété le placement de cm différents objets. M. de Monial ayant, dans sa préoreiqKilion, mis le niaub'au sur le chapeau, mademoiselle Julio s’écria :
L'aLU! de KéroucHan. — rtn 7.
Mor-Nader. -na 5.
La porte s'ouvrlt, une jeune femme entra. Grande et mince, âgée de vingt* cinq ans environ, mademoiselle Julie était vêtue plus que modestement, non par pauvreté nuis par avarice ; sa petite capote de moire blanche à demi fanée pouvait à peine contenir les boucles épaisses de ses beaux cheveux bruns ; clic avait de grandi yeux noirs, une bouelte mignonne cl vermeille comme une cerise, des dents perlées, un teint Lruu Irais cl uni ; en uu mot, malgré la simplicité de sa mise, made-
— Mon chapeau, mou chapeau! Mais preuds donc garde, Edouard! tu vas en faire une vraie galette ! — C'est vraie, ma bonne Julie, je n'avais pas fait attention. — Mais U faut faire attention: uu chapeau presque neuf ! Je lie suis pas une sans-soin ! Dieu merci, je ne gâche pas mes affaires. (Juel mauvais feu tu as! Dis-moi donc quelle lubie t'a pris de me déranger, de inc faire venir chez toi en sortant de la réjfélilionV Donne-moi doue uu tabouret pour mettre sous mes pieds. Es-tu peu calant, va ! — Ma chère Julie, j’ai à te parier très-sericusement, dit M. de Monial d'un air doux et grave en sc mettant à genoux à cûté du fauteuil de mademoiselle Julie et en s'accoudant sur le bras de ce meuble. — Es- lu gentil quand tu le mets ainsi à genoux et «pic tu prends ton air câlin ! dit mademoiselle Julie en s’adoucissant. Voulez-vous bien ue pas me regarder comme cela, monsieur, car j'ai â vous gronder. — Me grouder? — Certainement. C'est en vérité un plaisir de le charger de mes commissions. Je l'cntoie avant-hier chez Melnnte lui porter la mesure pour mes brodequins, j'y passe tout à l'heure, il ne savait seulement pus ce que je voulais lui dire. C'est gracieux. — Ma chère petit», i’ai dit a Olivier d'y aller, et je ne conçois pas.. .— Il ne s’aeil pas d'Olivier; si j’avais voulu faire faire celte commission par un domestique» j’y aurais envoyé Annette. Je t'avais demaudé d'y aller : c'était pour être sûre que ça serait fait. Comptez donc sur quelqu'un ! — Voyons, mon adorée, ne me gronde pas. Je ne suis pas assez malheureux de t'avoir déplu ? — Nou, c'est que c'est vrai aussi, il n’y a persouuc «le plus négligent que toi. L'autre jour, je te recommande mon bouillon froid dans Tenir acte; quand je joue dans deux pièces et que je suis fatiguer, lu sais que cela me fait «lu bien... — Ne suis-je pas aile chez Vén^Ccn commander un ? —Oui, mais si gras, si gras, que je n'ai pas pu le boire; lu pouvais bien le faire dégraisser de\aui toi. — Allons, mou bon ange,
vous tm de T humeur, et vous avez tort, car rien ne sred mieux à voire jolie bouche que votre charmant sourire. — Oh ! je le vois venir, je te vois venir: tu veux m'apaiser par des flatteries : ce n’est pas la peine, car je n’ai pas d'humeur, je le ois ça sans me ficher; mais tu n’es plus aussi soigneux qu’aulrefbis. Tiens, hier encore, je te recommande d apporter des lii-eoies pour Tripotte-, lu sais qu’avoir des attentions pour ivtle petite chienne, c’est ic moyen d’être toujours bien avec tua tante Sauvagcot, qui l’adore; eh bien ! tu n'y songes seulement pas. — L'est un oubli que je réparerai, dit M. de Montai en déguisaul son humeur sous le plus charmant sourire et en ajoutaut gaiement ; Tu dois me croire, car j’ai fait des lassessea pour plaire à notre tante Sauvageol. — Ah ! dame, vois-tu, Edouard, je le l'ai dit bien souvent, je l’aime beaucoup, je l’ai préféré à des gens très-riches, à des jeunes gens très à la mode. Je ne voudrais pas accepter ça de loi (elle mordit son ongle); pour toi, je suis nuit cœur; mais tua tante Sauvagcot me dirait : a Julie, il tant choisir entre ton Edouard ou la taute, » hélas! mou pauvre chéri, j'aurais, je crois, le courage de le sacrifier. Je serais b plus malheureuse des créatures, car je t'aime bien tendrement.-. Mais, mou Dieu, comme ça lima* chez loi, si lu ouvrais un peu la fenêtre ? — Tu aurais froid. Celle cheminée ne fume pas ordinairement. C'cât donnant. — Eli ce cas-là, j’ai du malheur ; la dernière foi» que je suis venu**, clic filmait encore. Mais quelle idée de roc faire venir ici ? C’est pour me parler sérieusement ? ht de quoi? Est-ce que lu ne pouvais pas me parler sérieusement chez mol? — Non, mon bon auge, non. Tour loi comme pour moi. Je tenais à te dire ce que J’ai i te dire ici, chez moi. Oui, ajouta-t-il avec un sourire de tendresse mélancolique, en restant a genoux et eu passant son bns autour de la taille de Julie, oui, ma Julie, il rue semble que mes paroles seront ainsi plus intimes. — De quelle Lionne voix douce tu me dis ça, roon petit Edouard? Qu’est-ce que cext donc ? Ça m'intrigue. Ça ne peut être que quelque chose de bien gentil, j'en suis sûre. Tu es si aimant, si tendre, si câlin quand tu veux, vilain monstre I Matante Sauvagcot l’appelle ion |ielit notaire : moi, monsieur, si vous êtes bien exact pour mes coutrmssious, je vous apindlerai mon petit « ommiisionnaire, pauvre bon chéri... Tiens, décidément, ouvre la fenêtre; il est impossible d’y tenir: le courant d'air fera peutêtre flamber. On dirait qu elle est étonnée de voir du feu, celle cheminée. lkmnc-moi mon manteau; je ne veux pas m’enrhumer ; je joue ce soir en premier ; il va falloir que je me sauve. Ah ! j'oeblials ; liens, je savais bien que j’avais quelque chose à te dire à propos du théâtre... Maintenant lu peux fermer la fenêtre, souffle un peu, ça ira tout seul.
Il est inutile de dépeindre la colère contenue de SI. de Monial I pendant cette scène. Mais, an momeut d'annoncer à Julie nu'il f épousa il, il devait $e contraindre. L'entretien qui précède doit faire à peu prés juger de quelle basse servilité M. de Montai payait le bonheur qu'ou lui enviait ; nous n'a vous pas besoin de répéter qu'U y a uu abîme outre de tendres soins, de délicates prévenance* inspirées par l'amour, et le houleux valetagc auquel le comte se soumettait. M. de .Moulai ferma la fenêtre, revint s'agenouiller aux pieds de mademoiselle Julie, impatient d'aborder l'importante conversation qu’il voulait avoir avec sa maîtresse. Mademoiselle Julie reprit d’abord assez paisiblement, puis en s’animant peu à peu :
Je savais bien que j’avais à te dire quelque chose à propos du théâtre. Ce malin j’arrive pour b répétition ; au momeut d entrer dans le foyer, j’entends prononcer mon nom. Je m'arrête, j’écoute *. c’était encore ce vieux scélérat de Ducanson, qui inventait des horreurs sur mon compte. J'entre furieuse ; il redouble d’insolenctL Je lui dis qu[il aura affaire à loi : il me répoud qu'il sc moque de mon amant et de nud ; et il a raison, car tout ce que Je te dis à ce sujet-là, c’est comme si je débarbouillais un Maure. — Mais, nia chère Julie, je... • — Mon Dieu ! je bien que tu vas me rabâcher que Ducanson est un vieillard infirme, et que tu ne peux pas plus le battre avec lui que l'empêcher de parler. Qo’est-ce que tout ç.i me fait, à moi ? il ifen est nas moins insolent, et, si tu ne me défends pas. qui est-ce qui me défendra ? — Mais, ma chère enfant, que veux-tu que je fasse? Tu l'avoues loi-même, Ducanson est un vieillard infirme : quand j'irai lui dire des duretés, à quoi cela m’avancera- l-il? Je m'attirerai une scène ridicule, et pourquoi? — Oh! certes, monsieur, je ne vaux pas la peine qu’on prenne mou parti ; on peut m'insulter impunément. — Ma bonne Julie, je ne dis pas cela. J’ai toujours soutenu les intérêts, tu le sais bien, et de toutes façons, et dans toutes les occasions. — Est-ce un reproche que vous me faites? — Non, non... seulement lu n’es pas juste dans celle circonstance. — Je ne suis pas juste? Il me semble pourtant que, si je vous ai pris pour mon amant, c était pour avoir quelqu'un qui épousât mes querelles si j'en avais, qui partageât ines rancunes si je voulais en avoir, et nui regardât mes ennemis comme les siens... — > Mais, Julie, écoute-moi donc. — i h mon Dieu ! si j'avais voulu un amant qui m'aurait aimée pour son plaisir, je n’aurais eu qu’à choisir *. mais je n’avais pas besoin de sans-cceurs qui n’auraient jamais mis le nez au théâtre, qui auraleul cru faire beaucoup pour mol en me menant dans leurs voitures, en me donnant de l'argent ou en me faisant des cadeaux. Dieu merci ! je n’ai plus besoin de personne ! Grâce à mon économie, J’ai amassé une petite fortune, je place mes appointements, je vis avec mes Ceux, et je suis assez à mon aise pour me donner un ainant de cm tir dont je nacceplerals pps un rouge l'tnrd. Mais, eu revanche, il m’est bleu permis d'exiger que mon amant ne me laisse pas insulter par nn Ducanson !
Us lèvres de M. de Montai blanchirent de rage; il fit un violent effort sur lui-même et se contint en disaut doucement :
— Julie, sois raisonnable; réfléchis, souviens-toi, ei tu verras que j'ai fait humainement ce qu'U était possible du faire dans toutes les occasions, excepté... — C'est ça, excepté celles où vous m’avez abandonnée. Ainsi ça a encore été les mêmes raisons à propos de cette cauaille de Grenouillai. — Qu’est-ce que c’est que Grenouillol? — Comment !
u'est-ce que c’est? Vous connaissez bieu Grenouillol peut-être, le chef es daqueurs? Il est de b clique de Ducauson, celui-là. Aussi, lors des débuts de celle petite araignée de mademoiselle Darbol. il fallait voir comment il soignait scs eu liées, taudis que les miennes étaient glaciales!
— Mais, enfin, Julie... — Mais enfin, mais cttfln, parce que vous avez maigrement fait sidler deux ou trois fois celle petite Darbot, H ne s'ensuit pas que j'aie été applaudie connue je le méritais. Vous savez bien pourtant que j'ai besoin d'être ehauffie: je u’ai pas d'entrain sans ceb. I l* bien, quand je nie suis plainte à vous de l'iudignc conduite de Grcnouillol, que tu'avez-vou» répondu? Que vous ue pouviez pas vous commettre avec uu claqueur. Vous voyez bien que c’est toujours la même chose. Je dois tout eudurer de celui-là parce qu’il est claqueur, de celui-ci parce qu i] est vieux et infirme ; comme s'il n'y avait pas d’autres moyens à employer envers eux que la violence !— Mais encore, cher auge, quels moyeu* ? — Quels moyens ! il y en a mille. Puisque vous ne pouvez donner d'argent à Grenouillol. il faibli le preudre par les procédés, et ue pas la ire le fier avec lui. Quant à Ducau*uu, il eût été tresseusiblc à des avances, à des cajoleries. — Comment ’ Julie, vous voudriez?... — Moi, mq certainement; on eue couperait plutôt eu morceaux que de tue forcer à faire seulement une politesse à Ce Ducanson.
— Eli bien alors? — Mais vous, vous n'avez pas les mêmes raisons que moi de garder votre dignité envers lui. Après tout, il n’est pas votre camarade; avec un peu d'adresse, de càlinerie, et, Dieu merci, ce n'est pas eda qui vous manque, vous auriez pu, si vous Taxiez voulu, désarmer ce vilain homme. Ainsi, par exemple, il est irês-goumiand : vous pouviez quelquefois l'inviter à dîner: ce n'est pas une si grande dépense ; et puis, eu le llaltaut, vous vous en seriez fait un ami, et. à cause de vous, il ne m'aurait plus déchirée, le vieil insolent !
M. de Moulai avait écouté cette mercuriale avec une résignation apparente, la tète baissée, toujours agenouillé près de mademoiselle Julie; on voyait seulement, aux violents battements d’une des artères de son front, que sa fureur était difficilement contenue.
Malgré celte nouvelle boutade de mademoiselle Julie, lorsque le comte releva sa tête, son regard avait une expression de tendresse craintive, de soumission inquiété et suppliante, à laquelle mademoiselle Julie ne put résister; car elle était, après tout, bonne fille, et aimait M. de Montai à sa maniéré. Sou aigreur, sa brusquerie tombèrent devant la touchaule résignation de M. de Monial, qui lui prit icudrcuient la main et b porta à ses lèvres en disaut :
— Eh bien ! mou ange, c'est vrai ; pardonnez-moi ; j’ai eu tort. A l'avenir, quoi qu’il m’en coûte, je lcrai ce q»c tu désires. — Tiens, vois-tu, c’est à le manger de caresses, pauvre adoré, s'écria mademoiselle Julie, qui, touchée jusqu'aux larmes, se laissa glisser de son fauteuil, s’assit à terre à côté de M. de Montai, lui prit la tête et le couvrit de baisers passionnés en s'écriant : — Je sui* une indigne! une ingrate! c’est affreux! Ce pauvre bon dut se mettrait dans le (eu pour mot. et je viens le bourrer injustement, cl rien, pas un mot dur de sa part. Il se contente de me demander grâce et pardon encore. — Julie, bonne Julie, c’est que c’est ta tète qui paile, et iioq ton cœur... — Je ne suis pas la bonne Julie : je suis uu monstre dénaturé ! Est-ce qu après tout ton amour propre n'est pas le uiien? Est-ce que mon amant est fait pour s’humilier devant uu Ducanson, devant un Grenouillol? Est-cc que, si ça t'humilie, par contre-coup ça ne m’humilie pas, moi ? Je le dis que j’étais une sotte; mais c’est toujours ça : ou ne connait son bonheur que lorsqu on ne l’a plus. Tu u as qu'un défaut, vois-tu, c'cst d'être trop non. — Tu m'ainus tant, Julie, comment ue serais-je pas indulgent! — Non, lu me gâtes trop; tu devrais me gronder. Il faut que ça soit bien vrai, puisque ma tante Sauvageol, qui m'adore, me dit toujours : Sais-tu pourquoi je me défiais de notre petit n otaire ? c’est que je le trouvais trop soumis devant lui; à sa place, moi, je te rembarrerais quelquefois joliment. — Pauvre ange! je crains tant de h,* causer le moindre chagrin! — Mais c’est justement parce que lu m'aimes que tu dois être sévère. Est-ce qu'il m’est permis d’ouhlicr tout ce que (u fais pour mui? Gomme le disait encore ma tante Sauvagcot : Va donc trouver un homme qui tienne les comptes, qui écrive tes dépenses, qui te cherche des placements sûrs, qui aille chez ton avoué, chez ton notaire, qui fasse la loi au directeur de Ion théâtre, qui rogue les ongles à tes marchands, qui soit enfin ton véritable petit factotum. — Qu y a-t-il détonnant à ce que je m'occupe de les intérêts, Julie? Est-ce qu’ils ne me sont pas aussi chers que s’ils étaient les miens? est-ce que je ne dois pas t'encourager, t’aider dans celle voie d'ordre cl d’économie que lu sut* avec laut de sagesse ? — Comme lu parles bien ! comme c'est vrai cc que tu dis là ! — Et c*csl parce que tu as une conduite si réglée, si honnête, que. . Mais, écoule, ma Julie, ne reste pas là par terre, à genoux. — Si, je veux rester à tes pieds ; j’ai été injuste eu vers loi : c'est ma place. — Non, je t'en prie, mon ange. — Eh bien! assieds-toi daus ton fauteuil, je me mettrai sur tes genoux. — Soit. Maintenant donne-moi les deux mains dans les miennes, et surtout ne me regarde pas si tendrement avec tes beaux
THÉRÈSE DINOYER,
grands yen ; la me donnerais des distractions, et j'ai à te parier trèssérieusement Ecoute-moi donc bien, je l'en conjure.— Pauvre Edouard ! dit mademoiselle Julie, lu ne m'as jamais parié de cette voix-là, ni regardée ainsi. C’est donc vraiment grave ce que tu as à me dire?— Trèsgrave. et c’est pour cela que je tenais à le parier ici, chez moi.— Voyons, mon bou Edouard, je t'écoute ; tu as l'air si sérieux ! Tiens, c’cst comme le jour où nous avons été pour toujours l'un à l'autre ; te rappelles-tu ? J 'hésitais encore, cl tu me dis d'un ton à la lois si doux, si triste, si solennel : Julie, je vous le jure par l'anneau de ma pauvre merc mourante, par cet anneau que je vous donne... vous n’aurez jamais d'ami plus dévoué, plus fidèle que moi. Oh ! alors, te souviens-tu? les pleurs me sont venus aux yeux ; liens, comme maintenant... et je le dis : Edouard, je suis à toi !
Et mademoiselle Julie essuya une larme, une vraie larme, qui brilla dans scs beaux yeux noirs.
— Oh ! oui, Julie, ma Julie bieQ-aimée, rappelle-toi ce souvenir sacré... l’anneau de ma pauvre mère mourante n’était pas un gage d’amour que je t'ofl'ra U... c'était mieux nue cela... c’était un gage d'estime, Julie, un gage de profonde estime... Oui... car j'avais déjà lu dans ton àme. j’avais déjà su y découvrir la valeur, pauvre femme! A travers les égarements involontaires de ta vie passée, j'avais reconnu la noblesse de ton cœur ! — Que tu es bon ! dit mademoiselle Julie très-atlendrie. Si j'ai maintenant quelques qualités, n 'est-ce pas à toi que je les dois? Tu as toujours été si geulil que j'ai voulu être digne de tou amour. — Eh bien ! je le crois, s'écria Bf.de Monial avec exaltation. Oui, mon amour t'a réhabilitée ! Depuis longtemps je t'ai suivie pas à pas, je l'ai étudiée; tu as grandi à mes yeux ! tu conduite justifie ma passion pour loi ; maintenant je suis fier de mon amour. — Ah ! il n’y a que toi pour dire de ces choscs-la ! — Parce que ma Julie est seule capable de les inspirer.
— Bon chéri, va !— Ecoule, Julie, il est temps de reconnaître Ion amour, la tendresse, et surtout b dignité de ta conduite. — Que veux-tu donc dire, Edouard? — Je veux, dit solennellement M. de Monial, je veux te donner une preuve éclatante non-seulemeut de mon amour et de ma reconnaissance, mais encore de mon respect. — Oh ! Edouard I pas de ça ! tu sais nos conventions? Tu ne* pas heureux. Je oc veux rien accepter de toi ; à ma fétc un bouquet de dix francs, voilà tout; ton cœur, tou amour, voilà ce que je veux, voilà ce que je prends. — Noble femme! digne amie! ah! je reconnais bien l'élévation de ton àmc! mais rassure* toi, ajouta M. de Montai en souriaul d'un air de mystère ; le cadeau que je veux te faire est sans doute au-dessus «le ton attente; cependant tu laccepteras avec joie. — Qu'cst-cc que lu veux donc tue douuer? — Ma main ! — Tu dis... — Que je l'épouse, mon adorée : oui, je. brave les sols préjugés du monde, je le consacre ma vie tout entière, je te prends pour ma fcuunc. Eh bien ! refuserez-vous ce cadeau-là, madame la comtesse?
El M. de Montai, le sourire aux lèvres, attendit avec une orgueilleuse complaisance l'explosion de b gratitude de sa maîtresse. Mademoiselle Julie, frappée de stupeur, le regarda d abord en silence; puis, cachant sa ligure dans ses mains, elle tomba dans un fauteuil avec accablement. Bl de Monial crut que la joie causait le saisissement de mademoiselle Julie. Jl se baissa et lui dit tendrement :
— Pardon, mon ange, j’aurais dû te préparer à cette heureuse confidence, et...
Mais mademoiselle Julie repoussa brusquement Bl. de Montai, se leva, et s’écria avec une amertume douloureuse et courroucée :
— Ah ! ma tante Sauvageot me l'avait bien dit! — Quoi donc, Julie?
— Ainsi, Edouard, vous me trompiez! — Comment? — Vous vouliez m’épouser! — Que dit-elle? — Je vois tout maintenant. C’est indigne! c’était pour ma fortune que vous m'aimiez! c’était dans le but de m’amener au mariage que vous preniez mes intérêts si à cœur! Et moi qui mettais tant de désintéressement dans mou amour ! Ah ! Edouard, Edouard, vous dissipez cruellement mes illusions !
M. de Monial était à b fois si surpris, si humilié, si furieux de ce refus aussi insultant qu'imprévu, qu'il pâlit, et, é« umaotde rage, il resta quelques moments sans parler. Mademoiselle Julie, blessée uans son amourpropre cl dans son avarice, ne voyant daus l'amour passé de M. de Montai qu’un vil calcul, ne put dissimuler l'aigreur de ses ressentiments.
— Ali! ma pauvre tante Sauvageot avait bien raison. Je ne m'étonne lus maintenant si elle sc défiait de vulre soumission à tous mes caprices, ’est tout simple, vous visiez à ma fortune ; après tout, ça en valait b
peine : cent mille éens placés, une cinquantaine de mille francs par an d'appointements et de bénéfices. Pourtant, je inc croyais assez jeune et assez jolie pour être aimée avec autant de désintéressement que je vous aimais moi-même. Vove 2 pourtant ! b première impression de ma tante Sauvageot lie l’avait pas trompée : avant d’être ensorcelée comme moi, cite m'avait dit : Défie-toi de ce Moulai ; c’est un mangc-lout qui n'a que des dettes; il ne le bissera que les yeux pour pleurer. Et voilà ce qui arrive... Ab ! Edouard, Edouard ! dit mademoiselle Julie avec une douleur et une diguilé réelles, l'anneau de votre mère devait-il servir à des projets si humiliant» pour moi... et si honteux pour vous?
Ces derniers mots mirent le comble à Li fureur de M. de Monial : il s'écria eu montra ut une bague qu'il portail :
— L’anneau de ma mère, le voilà... Il but que vous soyez aussi sotte que vous l'éles pour avoir cru que je le prostituerais à une créature de votre espèce! L'anneau que je vous ai douné c'a jamais appartenu à ma
mère.... je me suis moqué de vous. — Eb bien! monsieur, il est mille fois plus infâme encore d'avoir osé joucravec le souvenir de votre mère que de me l'avoir prostitué, comme vous dites ! s'écria fièrement et noblement mademoiselle Julie. — Vous ta irez- vous? — Ah! c’est seulement à présent que je vous conuais !... Quelle figure!... Tenez, vous me faites peur... je veux m’en aller.
M. de Monial saisit mademoiselle Jute par le bras :
— Pour dire partout que j'ai voulu t'épouser et que tu m’as refusé, nYsl-cc pas 1 — Mais, Edouard, vous ne pouvez pas ni 'empêcher de m'eu aller... lâchez donc mou bras, vous inc biles mal... je vous assure que vous me biles mal. — Oui, oui, va, joue ton rôle ! dit M. de Monial avec une ironie cruelle en secouant brutalement le poignet de mademoiselle Julie ; puis il la repoussa en s’écriant : Prends garde ! il n'y a au monde que toi cl moi qui soyons instruits de ce qui vient de se passer ! Si ceb s'ébruite, lu me le payeras ! Tu m'eutends bien? J’ai acquis de l'influence pour te servir, to b retournerai contre toi et je t’écraserai. — Mon Dieu ! mon Dieu ! dit b malheureuse fille en pleurant, voilà pourtant La récompense de mon amour! — Votre amour! est-ce que je ne lai pas mille Ibis payé par toutes les bassesses que j'ai fuites auprès de votre ignoble tante, par le valctage auquel je ni étais condamne, par mon entremise dans toutes vos sales intrigues de coulisses? — Ainsi, votre dévouement, vos soins... — Elfe est pourtant assez orgueilleuse, . assez bête pour croire que c’était par amour que je faisais ainsi le cabotin (il hausse les épaules)! Est-ce que je vous aimais? J’étais votre amant pour exciter l’envie de gens plus riches et plus heureux que moi. Mais à la fin, fatigué d'avoir tous les ennuis, tous les dégoûts d un pareil menage, j'avais songé à vous épouser pour votre argent... Eh bien! oui. pour votre argent. Est-ce clair!... J avais bit taire l'honneur, qui se révoltait en moi, et... Mais soyez tranquille, je me vengerai... — Vous vous vengerez de ce que je n'ai pas voulu n>e naître la corde au cou, n'est-ce pas? Est-ce que je ue vous connaissais pas ? Est-ce que, lorsqu'un homme comme vous, qui n'a rien, épouse uuc femme comme moi, qui est riche, il ne bit pas une bassesse ? Et quelle couliancc peut -ou avoir dans un homme qui bit une bassesse? Je voulais bien de vous pour mon amant, parce que ceb ne m'engageait à rien ; mais j’aurais mieux aimé mourir mille fois que de vous prendre pour époux... Si uo jour je me marie, c'est que je trouverai un homme qui ne me ruinera pas et qui m'oITrira les garanties que je désire pour vivre heureuse et tranquille. — Sortez d'ic i, et allez au diable le chercher, ce mari ! nuis n'ayez jamais l'audace de prononcer mon nom !
Cette scène est pénible ; il est honteux de voir un homme, d'abord si servilement flatteur, devenir si insolent et si brutal lorsque sa proie loi échappe ; mais nous croyons cette scène vraie. Autrefois elle eût été improbable: de nos jours elle n'a rien qui puisse étonner. Que chacun cherche dans son souvenir, il y trouvera peut-être des bits analogues. Le lecteur connaît maintenant assez mademoiselle Julie pour comprendre que toute insistance de b part du comte pour obteuir b main de b comédienne eût clé vainc. Elevée dans b pauvreté, ayant vu la misère de près, mademoiselle Julie ne red«jutait rien tant qu'uue vieillesse malheureuse et abaudonnée : poussant l’ordre jusqu’à l'avarice, elle vivait avec beaucoup d'économie, nous l'avons dit. line telle femme, d'un esprit borné, d'un cœur froid, d'un caractère raisonnable, devait être à l'endroit de sou argent d'une invincible ténacité; la vanité d'épouser M. de Moulai ue devait pas, < 1 m-* mademoiselle Julie, entrer une seconde en comparaison avec b terreur d'être ruinée par cet aimable gentilhomme.
M. de Montai ne vivait que par l'orgueil et par l'envie; en tour-liant les mêmes ressorts chez mademoiselle Julie, et en b mettant à même de satisfaire sou orgueil et d’exciter l'envie de ses rivales par un mariage titré, il avait dû croire à b réussite de ses projets. U se trompa. Apres le départ de mademoiselle Julie, le comte passa quelques heures cruelles. Ce refus ruinait ses dernières espérances ; à peine lui restait -il dix mille francs. Cette somme épuisée, il se trouvait en face du soir ide ou de la misère. Comme il raillait amèrement les croyances qu'il avait eues à b Providence, une nouvelle circonstance vint tout à coup lui rendre b confiance qu’il avait perdue, et lui donner une nouvelle foi en son étoile.
M. de Biontal avait quelquefois rencontré chez son ami Roupi-Qobillun, M. Achille Dunoyer, banquier fort riche, homme de quarante ans environ, possédé des vanités les plus ridicules, visant à être un homme à b mode, voulant à tout prix imiter les façons, le luxe et les élégants travers de l'aristocratie. M. Achille Dunoyer considéra b rencontre de M. de Monial comme une bonne fortune. Faisant partie do cette jeunesse dorée au sciu de laquelle M. Achille Dunoyer bridait d être admis, le comte y exerçait une certaine influence de reflet, grâce à son intimité avec le marquis de Beau regard, roi de ce monde élégant. M. Achille Dunoyer ht toutes les avances imaginables à M. de Montai; celui-ci, n'ayant alors nul besoin de M. Achille, le reçut très-froidcmenl et l’évita ; mais, après l'étrange manière dont mademoiselle Julie avait accueilli sa proposition de mariage, lorsqu’il vit ses dernières ressources épuisées, il songea qu'un ami aussi riche que M. Dunoyer n était pas à dédaigner, et il manœuvra assez habilement pour paraître se rendre naturellement aux avances du banquier, avances si longtemps repoussées ! Telle était la position de M. de Biontal au moment ou Ewcn de Kcr-Eliio quittait b Bretagne pour venir à Taris réclamer le payement arriéré de
sa cré-incc. M. Dunovrr étant un des personnages importants de ce ré- petite taille, avait le cou gros et court, le visage large et coloré, b taille rit. twu* mtruduirin» le lecteur cher cet opulent financier. épaisse, cl sc serrait outrageusement pour dtssmiuler sou «ntboupoinl,
qui croissait avec l’âge. Quoique la journée fut trcs*avancée, madame Héloïse portail le déshabillé «je fantaisie dout elle s'affublait le ma lia pour recevoir ses amis, Cela sc composait d'une robe de chambre ornée, CIIA/TTHE \ III. * maudics flouantes, ouverte par-devant, serrée autour du corps par
une riche cordelière à glands a or. A travers les dents d’nn large volant tailladé en pointe, sortaient deux pieds assez iolis chaussés de panlou- M. Aclulk; Dunoyer. fies de ntaroquiu, brodées à b moresque, lin lin, un loquet grec «le ve-
lours cerise, crânement posé sur le coin de l'oreille, donnait à madame lléloise un gros air odalisque et mutin qui tournait b tête de tous ses Le comptoir de M. Achille Dunoyer était place de la Bourse, mais il atumifi (cria se dit ainsi). ocrii|huil rue «le Provence le premier étage «l une immense maison d«ju- Mademoiselle Thérèse Dunoyer offrait un contraste frappant avec sa bli- de profondeur. M. Uunoycr avait deux filles -, elles logeaient au iroi- mère, Elle était grande et svelte : son Idut d’albâtre rosé paraissait plus sienne, dans le même corps de bâtiment, sous la surveilb uce de leur éblouissant encore sous les deux épais b.iudcaux de cheveux d'un noir gouvernante anglaise. Cet arraugcmcnl avait l'inconvénient d’exposer de jais qui sc collaient à ses tempes. Ce qui frappait tout d’abord dans ces jeunes personne» à des rencontres souvent peu convenables lors- celle physionomie un peu étrange, c 'étaient deux grandi yeux noirs, qu elles descendaient chez leur mere, une si vaste maison pouvant être qui brillaient au milieu de ce visage d'une blancltcur mate et d’une exhantée par des gens de toutes sortes. M. Dunoyer aurait «m préférer à pression contrainte et mcbncoli«|uc. Un peu an-dissusdu sourcil gauche son splendide apparb ment une maison qu'il edi' habitée seul avec sa fa- de Thérèse, on remarquait un grain oc beauté, petit signe arrondi mille: nuis madame lléloise Dunoyer était une élégante ; «die avait abso- comme une mouche de velours noir.
lumcnl voulu demeurer dans la Chaussée -d Autin, cl l’on ir«>uve difii- l| est peut-être utile de rappeler au lecteur que le mystérieux tableau cilcmeni de petits hôtels dans ce faulmurg Suiut-Qermaiu de U finance, du manoir de TrefF-llartlog (portrait dont Ewen de Kcr-Eflio s’était si Il est d’ailleurs des susceptibilités délicates auxquelles certaines per- follement épris) représentait une femme qui avait aussi de grands yeux sounet (nous sommes loiu tic dire certaines classes) sont complètement noirs, un front d ivoire et un grain d’ébène un peu au-dessus du sourcil étrangères. gauche. En un mot, au risque d'anticiper sur les événements, nous di-
.Madame lléloise Dunoyer, âgée de Ireute-buil ans cm itou, s'était rous dés à présent que le portrait de TirfMIarllog ressemblait d'une mariée fort jeune; die avait deux filles : l'une de dix-sept a us à peine, manière extraordinaire à b tille du banquier.
mademoiselle Thérèse; l’autre de douze, mademoiselle Clémentine. Au- La (aille de Thérèse, souple, élancée, manquait d’un peu d’embootant pour suivre U mode que pour se délivrer d’nn assujettissement in- point ; ses mains fluettes n’étaient pas assez potelées, mais b distinction
compatible avec son goût excessif pour les plaisirs, madame lléloise Du- même de ces inqierfci lions les faisait oublier, Clémentine, soeur cadette
noyer avait pris une gouvernante anglaise, cl se reposait absolument de Thérèse, rappelait les (rails de sa mère d’une manière frappante, sur die de l'éducation de ses deux filles, reléguées, tn.ua l’avons dit. C’était une bonne grosse figure ronde, réjouie, entourée d’une forêt de daus un petit appariement au troisième étage de la maison du ban- cheveux rouges et crépus Les deux jeunes tilles portaient des robes quier. j noin*. Miss Hubert était âgée de trente-cinq ans environ ; deux uaties
Nous sommes loiu de coulesler l'excellence des soins que les Anglaises de cheveux d’un blond ardent descendaient le long de ses joues bilicudorinenl aux enfants; mais l'abus dénature le» meilleures choses. A tout ses : son air sec, hautain, faisait parfaitement sentir qu elle croyait déprix, ou plut«‘>t à un prix strictement limité, on veut singer maladroite- roger à sa dignité en sc chargeant de l’éducation des filles de madame
meut les habitudes d’uu monde exccptiomicl. Pouivu «pic la femme à Dunovcr. Miss Hubert sortait, disait-elle, de la maison du duc de **\ un
qui I on confie l’éducation de sa fille soit Anglaise et n'ait pas de pré- des plus grands seigneurs d'Angleterre. Clémentine était b favorite de tentions trop exorbitante*, ou est as-.cz iusoucbnx de ses antécédents, madame Dunoyer, qui sc voyait revivre dans sa fille, et aimait à b folie de son caractère, de sa moralité ; il est vrai qu'il coûterait beaucoup son caractère jovial cl tapageur. Thérèse, au contraire, toujours résermoins de prendre une gouvernante française de quelque pauvre et lion- véc, silencieuse, pensive, lui inspirait autant de jalousie que d’éloigneuéle famille, bien née, bien élevée, pour qui une telle pbeo serait sou- ment: c-l d'ailleurs, il but le dire, cette malheureuse jeune fille était In vent un grand bienfait, mais on u 'aurait pas l'agi émeut de dire : )/in fruit d’un amour aussi coupable que malheureux.
Ahtion, mit* romer, etc , etc., amenez mes enfants. Vers les premiers temps de son mariage, madame lléloise Dunoyer
Madame lléloise Dunoyer avait donc uuc gouvernante anglaise. Mal- avait été brutalement abandonnée par Ihommc auquel elle avait sacrifié heureusement celle gouvernante s'appelait miss Jenny Uubcrt, nom ses devoirs pendant un voyage de M. Ac hille Dunoyer : celui-ci ayant beaucoup trop français, qui faisait lo désespoir de b financière. Madame eu à son retour cfes preuves positives de l'infidélité de sa femme . b nais- Héloïse avait v«>ulu imposer à miss Hubert le nom de miss Blunfield ou tance de Tltérese devint le signal des plus violents orages domestiques, de miss .Mortimer ; cela eût été d'uu bien meilleur genre ; niais la (ière Pourtant b cupidité, b crainte de voir dévoiler d’assez grandes indclica- Augbise s’élail obstinément refusée à ce baptétne. Madame lléloise Du- t esses, forcèrent M. Achille Dunoyer de pardonner les premiers torts «lo noyer passait pour ce que dans sa société on appelait une lionne; elle sa femme, dout il avait, contre* son droit, compromis b fortune dans moulait à cheval avec une amazone à brandebourgs cl un chapeau des spéculai ions peu bonorahlcs; une séparation l’eût mis dans une Louis XIII orné d une plume ; elle avait un jour de loge à l'Opéra, et sur position difficile. La nécessité l'empêcha de faire un éclat, le fttv dunkerque <|) de son boudoir on remarquait une éuomie creva- Peu à peu les années calmèrent l’àcrclé des premiers ressentiments cbe et une grande boite de palissandre sur laquelle on lisait en gros ca- de M. Dunoyer ; Thérèse fut la seule personne à laquelle il fil durement raclères : Cigare». Afiu de bien prouver que cet entrepôt de tabac lui supporter les accès de colère que le souvenir de b bute de madame appartenait, or voyait ce nom : HHoUt, inscrit en ivoire de l’autre Duuoyer éveillait parfois en lui -, il savait même une sorte de gré à liécôté de b boite. a loïse de se montrer crueHcmcnt prévenue contre cette jeune fille : il lui
Pour compléter ces exagérations cavalières, on voyait dans le même semblait que sa femme voulait ainsi expier ses torts, tandis qu'au conboudoir une bride arabe de soie écarble, garnie de ses houppes, artiste- traire cellc-iu, par une barbarie stupide, croyait, en tourmentant TIminent expo-ée au-dessus d'un portrait équestre de madone lléloise. En- rèse, se venger de l'homme dont elle avait eu tant à se plaindre, lin, dernier trait de cette vie tour à tour léonine et Pompadour, les mé- La conduite de madame Dunoyer était d'une ignoble méchanceté, chants affirmaient que. la financière et une uoiairesse de ses amies inti- Rien de plus logique : les cœurs généreux ennoblissent leurs erreurs mes étaient allées au bal de b Renaissance, déguisées en pierreltes, avec par leur dévouement ou les excusent par leurs remords; les *me* deux mystérieux débardeurs. vulgaires et dégradées rendent leurs butes irrémissibles à force d’é-
Ceci était le côté régeuce, le côté lion des goûts de madame lléloise. goïsme et d’impudeur. Nous l'avons dit, il était cinq heures, mis; Hubert Nous parierons du côté artiste. Elle avait un grand piano et de grandes venait de descendre dans le boudoir de madame Héloïse Dunoyer avec prétentions musicales. Elle ne disait pas Robin de t liait, mais f'rry*- Thérèse et Clémentine, lorsque M. Achille Dunoyer entra d'uu air ra~ cAirtz; Beethoven, mais Brtovvv...; Weber, mais Webrr..., ce qui an- «lieux : il avait quarante ans environ, il était maigre, de laijle moyenne, nonçait une éducation musicale des plus avancées. En littérature, die et mis avec recherche. Les physiologistes qui cherchent des analogies était voltairienne, cl citait lort joliment (en petit comité) des passages de entre la physionomie des hommes cl celle des animaux auraient été frapb ( iuerre de» dieux de Parny ou quelques fragments de GentH-Bernard. pés de b ressemblance qui existait entre b physionomie de M. Aclylle Quant à b peinture, elle enluminait très-proprement des lithographies, Dunoyer et celle du bouc : son front déprimé, ses petits veux obliquement dont elle faisait toutes sortes de dessus de boite. Pendant que madame pla« « ; s et relevés vers les tempes, sa mâchoire ronde et saiHantc, sa Héloïse égayait, charmait et échevelait ainsi ses jours, ses deux liUes, large bouche, son nez busqué à narines dilatées, rembieut ce rapport absolument livrées aux soin» de miss Hubert, ne voyaient guère leur plus frappant encore. Cette figure basse et flétrie, pblc et dure, respiwère qu'à l'iuslaul «la dîner. C’est à ce mouient que nous introduirons | rait l'orgueil. 1 égoïsme et b convoitise; on y lisait l’absence de tout le lecteur dan» l’intérieur de b bmille du banquier. ; instinct «-levé, de tout sentiment humain et charitable. Par tm contraste,
IjC» deux élève» de mis» Hubert venaient d’entrer dans le boud«>ir de ou plutôt par une conséquence de ce» organisations détestables, à b leur mère. Madame Dunoyer, d’une beauté virile et vulgaire, était de . moindre familiarité d’un homme hautement placé, un sourire faux et
j servile ( étendait à l’instant ce visage corrodé par les plus mauvaises (t) Quelques personnes appellent .imi, dit-on, une Orne ct.»rg.*-c d- coonil- I païens. M Achille iDtnmyer entra cfo» M fcm^ d un air trêmiphanl. Ugct, de botte» «le paille, «le baguiers, de pelote», etc. — Nous mirons demain quelqu un a dfoer, lléloise, s écria- t-H ; ma»
ce sera le cas, comme on dit, de mettre les petits plats dans les grands.
— Eli ! pourquoi dooi.s’H te plaît, Achille, faudra-t-il faire tout ce tra- IûIq ? — Pour un des hommes les plus à la mode de Paré, pour un pillard qui est la coqueluche de mules les duchesses du faubourg Saiul-Germain, le plus grand mauvais sujet, mais le plus charmant garçon du monde, qui est par la-dessus à tu et à loi avec les ministres ; enfin un homme du premier mérite, et adroit, et roué... oh ! roué ! si une femme lui résiste, à celui-là, elle aura bien du bonheur. Tu sais bien, Julie, Jolie du Théâtre-Français? personne n 'avait pu eu venir à bout, ni lea lions les plus charmants, ni les hommes les plus riches: lui u‘a eu qu'à vouloir : serviteur de tout mon cœur, la belle Julie était dans son sac.
— Mais enfin me diras-tu le nom de ce don Juau ?
M. Dunoyer, qui semblait s'amuser de la curiosité de sa femme, continua :
— Tu vas le savoir : U a été charmant pour moi, et lu lui feras, j'espère, tous tes m'umoifn. J’ai Lit sa counaissance chez M. Roupi-GobilloD, le ministre : ce qui m'a Lit penser que si notre don Juan, lu l'as bien nommé, ma fol, voulait m’appuyer, il |H>urrait me Lire arriver à la députation. C’est un homme qui a un bonheur extraordinaire, il réussit dans tout ce qu'il entreprend ; et adroit, oh ! adroit , c'est celui-là qui aurait Lit un fameux diplomate. — Eu vérité, Achille, il u’y a rien du plus bêle que de me taquiner ainsi devant ces enfants ! c’est pour eux d’un détestable exemple, s'écria aigrement madame H» luise Dunoyer, qui n’avait d'ailleurs rien trouvé d inconvenant daus ia manière dont son mari s’était exprimé au sujet de M. de Montai devant ses deux tilles. — Voyons, voyons, ne te Lche pas, Héloïse, ne fais pas tes gros yeux ; ou dirait que lu vas m’avaler. Je vais le dire le nom de mon ami, saus eda tu serais capable de le prendre en grippe. — Certainement je le prendrai en grippe si tu m'ennuies encore longtemps à cause de lui. — Ch bien, e’est le comte de Montai, rien que ça ! — Excusez du peu ! Si nous l'avons les Dubois crèveront de jalousie, s'écria madame Héloïse avec une jubilation contenue : mais j en ai beaucoup entendu parler, de M. de Monial ! je l ai vu souvent dans sa loge à l'Opéra. Certainement je lui ferai tous mes m’amourt. Seulement une chose m'inquiète : il a l'air bien moqueur. Une fois je l'ai vu de près à U sortie de l'Opéra, et je l’ai euleucu Mon Dieu I a-t-il dégobé des méchancetés sur madame Dubois et sur sa bdle-sœur ! l es a-t-il arrangées ! Du reste, je ne lui en Lis pas un crime. L'es chipies-là méritaient bien tout ce quil disait d'elles, avec leurs grands airs. Mais attends donc. Achille, attends donc ; je me souviens maintenant : M. de Montai est l'intime du marquis de Buaur egard Tu sais bien, le mari de celte jolie petite marquise américaine nui a l’air si bégueule ? — Justement. Oh ! pour le marquis de Iteauregaru, il est le roi des mauvais sujets, celui-là, si Montai en est le prince. Voilà un grand seigneur ! ce marquis, en a-t-il dépeusé de cet argent ! Un dit
u’U a été se remplumer en Amérique, et que sa femme lui a apporté es millions — Est-ce que, malgré son mariage, le marquis n est pas avec b petite Rusa de l'0|>éra ? demanda madame Héloïse Dunoyer eu jouant maleruellemeul avec la chevelure de sa petite fille, qui appuyait sa tête sur ses genoux. — Si Lit, si Lit, il ne s'en cache pas ; on dit tnéme qu'il a l'autre sumr aussi... Du moins ou les voit toutes les deux dans les petites loges qu'il a aux Bouffes et à l'Opéra pour ses maîtresses. Et sa mijaurée de femme qui ne se doute de rien ! — - Ma foi, tant pb pour elle ; malgré sa jolie figure, elle a l’air par trop bêtasse aussi ; avec ses bonnets a b puritaine, elle ressemble à une religieuse, dit madame Héloïse. — Est-ce que. c'est parce qu'elle ressemble à nue religieuse qu elle a l’air bêlasse, cette dame? demanda b petite flémeuline.
— Amour d’enfant, va .'s’écria madame Dunoyer en embrassant sa fille avec une effusion de tendresse et d'orgueil ma parole d'honneur, il n'y a que ce raton pour avoir de ces idées-la ! Elle est m franche ! elfe dit tout ce qui lui passe par b tête. — Il ne Ludrait nas pourtant que ça allât trop loin, dit sentencieusement M. Achille. — Ma loi, j'aimerais mieux encore qu'elle fût étourdie, inconséquente, qu’hypocrite.
Et madame Dunoyer jeta un coup d’œil sur Thérèse, Saus doute M. Dunoyer comprit l'allusion, car il ajouta sèchement eu regardant aussi U jeune fille :
— Le Lit est qu'il n'y a rien de pire que l'eau qui dort : avec les caractères dissimulés on doit s'attendre à (oui et ne jamais compter sur rien.
Thérèse avait les yeux baissés sur sa tapisserie, elle comprit b portée de ce» attaques indirectes, et ne dit mot. Miss Hubert, les bras croisés, ses petits yeux bleu clair fixée sur le foyer, restait impassible; de temps à autre un Imperceptible sourire de dédain effleurait ses fevres pendant cet entretien, si inconvenant à entendre pour de jeunes personnes. Le silence et l'indifférence apparente de Thérèse irritèrent madame Héloïse Dunoyer ; elle reprit :
— 1| me semble, mademoiselle, que hux-pi'on parle des hypocrites vous pouvez bien prendre cela pour vous et faire attention à ce qu'on vous dit.
Thérèse ne répondit rieu. M. Achille s'écria ;
— Eli bien ! Thérèse, vous n’eutcudez donc pas votre mère? — Je ne savais pas qu'il fût question de moi. dit b jeune fille. — El de qui donc, s'il vous plaît • du chat de M. le curé? s'écria madame llélofac en colère. Il me semble que s’il y a ici une hypocrite c’est vous.
Thérèse garda le silence. Sa mère reprit avec une irritation croissante :
— AU ça I répondrez-vous ? — Que voulez-vous que je vous réponde,
maman?— - Mademoiselle, s'écrb M Achille, au lieu de leuir iudécommeut tête à votre mère, vous devez répondre : Maman, puisque vous me reprochez d'élre hypocrite, je ne le serai plus.— Je ne serai plus hypocrite, dit Thérèse sans lever les yeux. — Voyez si ce n'est pas à b'butfre ! s’écria madame Héloïse. Est-elfe sournoise 1 est-elle Lusse avee sou regard en dessous!— Ob! petite mon m. ne gronde pas Thérèse, dit Clémentine en caressant sa mère. — je b gronde, dit brusque-meut madame Héloïse, c’est quelle le mérite Depuis sa naissance, elfe ue ma jamais causé que du chagrin.
Ces mots prononcés, ta femme du banquier se mordit les lèvres ; elle s'aperçut trop tard de ( imprudence qu'elle avait commise. Les traits de M. Achille Dunoyer sc contractèrent ; U jeta un regard irrité sur mi femme, et dit avec amertume :
— Je vous cousciUe de vous plaindre des chagrins que votre fille vous a causés depuis sa naissance (il appuya sur ces mots) ; vous fers i mieux de vous taire que de dire certaine» choses.
Madame Dunoyer, piquée d'être ainsi traitée devant Thérèse, et sachant que son mari serait obligé de se contenir, répoudit aigrcuRul :
— Je dis ce qu'il me plaît de dire, entendez-vous ! ce n’est pas vous qui tu'cmpécberez de parler. — Je vous répète que vous feriez mieux de vous taire que de rappeler certaines choses , madame ; est-ce assez clair?
— l'apo, papa, ne gronde pas mamau, seerb Clémentine en se jetant au cou de son père. — El moi, je vous dis, monsieur, reprit madame Dunoyer les joues eiifbuuuécs de colcre, que si certaines choses oui été et qu’on les ail tolérées, c’est qu’on y trouvait son compte. Est-ce clair aussi? — Madame, si ces eufants n étaient pas b, s'écria M. Dunoyer avec fureur, je vous traiterais comme vous le méritez ! — Et moi aussi, sans ces enfant», je vous dirais votre Lit, monsieur. Vous savez bien que je ne vous crains pas, moi, malgré vos airs furieux.
Miss Hubert se leva et dit aux deux jeunes filles avec une ironie glaciale :
— Venez, inesdemofaelle* ; il parait que monsieur votre père et madame votre mère uni à corner ensemble. — Oui, oui, miss Hubert, emmenez- les, s'écria M. Dunoyer en marchant avec agitaliou dans b chambre.
Les deux jeunes filles sortirent avec leur gouvernante.
La porte fermée, Dunoyer s’écria :
— N'avez-vous i«$ boute, devant vos enfants, de me pousser à bout?
— Qui est-ce qui a commencé, monsieur? est-ce moi ? — Comment, madame! il ne me sera pas |termis de mindancr au souvenir de votre conduite passée ? Comment ! parce que j'ai été assez généreux pour oublier...— Assez généreux ! an ! en voila une fumeuse, par exemple! j'aime beaucoup ça ! Dites dune que, si vous n’avez pas Lit d'éclat dans le temps, c’est que vous aviez compromis ma fortune dans vos aUaires véreuses, et que vous avez mieux aimé vous taire que de me rendre mes comptes, qui n'auraient pas clé Ûalleurs pour votre probité. — Votre conduite en a-t-elle été moins criminelle, madame ? — Votre clémeucc en a-t-elle été plus honorable, monsieur? N’e»l-ce pas par avarice que vous avez rongé votre frein? Combien de lofa, d'ailleurs, ue me lavez-vous pas répudiée comme aujourd'hui, voire générosité ! Elfe est belle! — Mais il faudrait que je n'eusse pas de sang dans les veines, madame, pour voir sans haine celte tille qui ne m'appartient pas, après tout ! Je ne sais pas seulement comment je supporte sa présence, comment je ue la chasse pas d ici ! — Faites-eu ce que vous voudrez; (in 'est-ce que cela me Lit, à moi ? reprit madame Héloïse. Est-ce que jai jamais pris le parti de Thérèse contre vous? Toutes mes préférences ne sout-elfes pas uour sa sa ur ? L'éloignement que j'ai toujours témoigné à cette grande sournoise ne devait-il pas vous montrer que je me repeolais du passé? Après tout, ce qui est Lit est Lit : que voulez-vous
! que j'y bsêc? — Je veux, madame, que, lorsque malgré moi ces odieux souvenirs me viennent à l’esprit et que ma colère éclate, vous essayiez de m’apafaerau Ifeu de prendre à tâche de m’irriter.— Eh ! crovcz-vous | qu'il me soit agréable a'èlrc maltraitée par vous devant cette Thérèse,
| au moment où je la gronde encore? — En ! mon Dieu, madame, tout le monde a ses accès d'humeur : et j'ai, je crois, le droit d'en avoir. — Qui vous dit le contraire? Seulement sadiez vous coulenir quand il Lut. U y aurait eu ki des étrangers, quelle jolie scène ça aurait Lit ! Sans compter que celte miss Hubert, avec son air impertinent et glacbl, ne perd pas un mot de ce qu'on dit. j'en suis sûre. — La bute à qui? Mais voilà | uc vos idées ' il vous a Lllu une gouvéniante angbise, et ainsi s’embêter d'une créature qui vous espionne toujours. — J'ai voulu avoir une gouvernante anglaise, parce que tous les gens de hou ton en ont ; d'ailleurs. si je o'avais pas pris miss Hubert, les Dubois me l'auraient enlevée. Quant à vous espionner, à l'exception de T heure du déjeuner ou du dîner, miss Hubert lie nous gêne guère, puisqu'elle reste toujours eu liaut : avec les petites. Quant aux quatre mille francs pas an qu’on lui donne, ce n'est pas ça qui vous ruine. — Est-ce que je me plains? est-ce que vous ne dépensez pas tout ce que vous voulez ? — Et oioi, est -ce que je me mêle de ce que vous faites, monsieur? — Je uedis pas cela. — Alors c’est bien b peine de se querelh r ! — A qui b bute ! — A qui ?... — A qui? à celle Thérèse, dit M. Achille Dunoyer en se radoucissant, à ceue sournoise qui, à l'heure qu'il est, j'en suis sûr. se frotte les mains de joie en j pensant que nous nous disputons. — Mou Dieu, oui : elle est capable de se moquer de nous avec sa miss Hubert, car je suis sûre qu’elles s'entendent comme feri ons en foire, reprit madame Héloïse en sc calmant à
son tour. Après tout, c'est mi, c'est I» bute de Thérèse ! Si elle ne m’avait pas mise hors de moi par son insolent sang-froid, je ne me semis pas emportée. J'étais, au contraire, toute gaie en pensant que nous pillions avoir M. le comte de Monial dans noire intimité. — Parbleu, je savais bien qu’eu l’attirant cher nous je vous ferais plaisir. Mais des duretés, voilà ma récompense. — M» ! mon Dieu, Achille, êtes- vous rabâcheur ! Ailes ! puisqu'on vous où que c’est de la faute de cette Thérèse, qui ne le portera pas en paradis, que voulez-vous de plus ? — Soit ; mais mademoiselle Thérèse dînera aujourd’hui dans sa chambre, s’écria M. Duuoyer. Après tout, il ne sera pas dit qu'une pareille péronnelle fera b loi dans ma maison. — Tu as raison. Achille, dit madame Dunovcr, elle dînera dans sa chambre. Après ceb, elle est bien capable de n’én être pas autrement fâchée, l’hypocrite ! — Que veux-tu? elle a dix-sept ans ; on ne peut plus b mettre au pain sec. — Alors il faut se résigner à tout endurer d’elle. — Dieu merci ! la voilà en âge d'étre mariée. — Qui donc, mon Dieu, nous en débarrassera ?
Quelques mots encore sur b famille Duuoyer : La basse et mauvaise nature de M. Achille avait été soigneusement développée par l’éduca- I lion. Le père Dunoyer, d’abord chaudronnier, puis membre de b bande noire, nuis banquier, avait fait trois ou quatre banqueroutes plus ou moins fructueuses, mais assez habiles pour ne pas être frauduleuses aux yeux de b loi. Cet homme n’avait reculé devant aucune turpitude : prêts usuraires, tromperies indignes, rien ne l’avait arrêté. Arrivé au terme de sa longue carrière de fourberies, chargé des dépouilles opiii ics de toutes les dupes qu’il avait rencontrées sur «m chemin, riche enliu, il voulut être honoré. . U eut du moins des honneurs. Membre d’un conseil municipal, puis maire, puis député, il siégea au centre. Il paria, il parla même beaucoup à b France... à la France! et tant d'bon* u êtes gens, appartenant à I opinion que cet homme contaminait en b professant, ne chassèrent pas cet élu de b corruption, qui oc représentait b que la filouterie audacieuse et impunie !
I.e pere Dunoyer se voyait avec de lices renaître dans M. Achille; c’étaient les mêmes instincts de bassesse, de spoliation et de rapacité, joints à un orgueil d’autant plus démesuré qu’il était moins fondé, ear M. Achille avait à peu près 1a ligure, l’c$prii et les manières d’un domestique de pbee; ce qui prouvait néanmoins une amélioration daus l’espèce, car le père Dunoyer avait toujours tenu du chaudronnier ambulant et du joueur de gobelets.
M. AcIiiUc était le beau, l’élégant de b famille, rejeton d’autant plus précieux que deux de messieurs ses frères, qui annonçaient toutes sortes de qualités particulières à la famille, avaient |iéri victimes d’une épizootie. Le père Dunojrer, pour s’étourdir sur celte perte cruelle, avait imaginé une entreprise en action qui ruina pins de cent familles, cl sur laquelle U réalisa plus d’un million. Mais, hélas! malgré ces distractions innocentes, malgré les triomphes de M. Achille, qui édipsail par son luxe opulaeitr tous les dandys de b bourse, le perc Duuoyer ne se consola pas; son àme paternelle avait été mortellement blessée : U se retira dans une habitation magnifique qu’il possédait aux environs de Paris, et y termina paisiblement sa carrière au milieu et par l’excès de b plus basse crapule, laissant à M. Achille une grande Corinne, son exemple à suivre et un nom flétri. M. Achille porta le nom comme il convenait, suivit pieusement l’exemple, et augmenta sa fortune. Si mif érable, si hideux que soit ce portrait, il nés! pas exagéré. Oui, il est des familles où l'habitude de la fraude légale est comme héréditaire ; où il existe une primogénilure de mauvaise foi soigneusement transmise ; où le père, rompu à toutes les infamies tolérées, enseigne à son lils b science de b faillite honnête comme une ressource pour les mauvais tours; de même qne ces pères sages et prévoyants font apprendre à leurs entants quelque profession manuelle pour leur servir de refuge contre les bouleversements qui détruisent les plus grandes fortunes.
Et ces mœurs ignobles sont d’autant plus frappantes que dans la même sphère il est d'heureux et de nombreux contrastes : on y trouve des familles où l’honneur et b probité se transmettent purs et sans tache de génération cn'génération ; des familles dont le nom est partout respecté, dont le crédit a toujours resplendi d'un éebl égal ; de ces gens enfin dont b caisse est l'arche sainte des petites fortunes et le foyer des plus grands intérêts publics. Ma» ceux-là, simples et austères, vivent en famille ; leurs femmes, remplies de distinction et de modestie, sont pieuses et charitables, elles ont surtout la pudeur de b richesse, comme les lionnes financières dont nous avons parié en oui l’impudeur; niais ceux-là n’ont pas b sotte vanité de singer les grands seigneurs, ne font pas siffler leurs ridicules prétention? aristocratiques, ne s'exposent pas a des mépris amers, à de sanglants dédains: ceux-là se tiennent dans une réserve pleine de bon goût et de dignité. Aussi les hommes les plus éminents les aiment, les respectent, les recherchent, ci ne leur reprochent qu’une chose.. . leur froideur polie.
Heureusement encore, ces exceptions se rencontrent partout ; si, des banquiers seulement opulents comme les Dunoyer, nous passons aux princes de la finance ou aux gens colossalement riches, b aussi se trouvent d’heuccux contrastes. Si plusieurs font servir leurs grands liions aux plus méprisables passions, si d'autres sc retranchent dans une sordide avarice, quelques-uns portent noblement ces fortunes énorme*. soit en encourageant libéralement les arts qu ils aiment ou qu'ils pratiquent, soit en taisant en secret d immenses aum&nes, et ceb avec tout de délicate et touchante borné, que ceux qu’ils secourent leur
vouent une reconnaissance pure de toute huinilblion. Disons-le enfin, à l'honneur de notre époque et au désespoir des Dunoyer ou des hommes qui n'ont pour eux que ( impudence que leur donnent une fortune royale et la honteuse servilité de leurs parasites riches et titrés, certains êtres flétris par l'opinion publique ne pourront jamais passer le seuil de quelques nobles sanctuaires où les sévères traditions de l'ancienne bonne compagnie française sont rigousctnent conservées. Oui, il reste encore de nos jours quelques femmes spirituelles, charmâmes et courageuses, dont le caractère élevé, le goût parfait, le rare esprit, et surtout la souveraine diguilé, jwoleslerout toujours contre l'envahissant* adoration du veau d’or, et qui frapperont du ne impitoyable exelusiou tout ce qui sera indigne-d'éire accueilli ou reclierché par ks gens d honneur ci de cœur.
CUAPITRE IX.
Thérèse Dunoyer.
L'appartrment occupé par les deux tilles du banquier se composait d'un salon qui leur servait de cabinet de travail ; a droite étaient les chambres de miss Hubert et de Clémentine ; à gauche, celles de Tliérèse et d'une femme affectée au service des deux sœurs. A l'heure du diuer, un domestique vint annoncer à mademoiselle Thérèse qu’on b servirait chez elle. Ainsi que l’avait prévu madame Duuoyer. b jeune lille fut tres-sa listai le de cette mesure, qui n’était pas une punition pour elle. La chambre de Thérèse était assez grande et meublée avec nu mauvais goût, avec un..- incouveuauce qui prouvaient que madame Dunoyer u’étail pas de ces mères qui attachent une grande et juste importance à I arrangement de l'appariement de leurs filles, virginale retraite qui doit toujours avoir un caractère simple, religieux et chaste, rien n’influant plus sur lespeméès des jeuues personnes que l'aspect des objets qui les entourent. Madame Dunoyer. ne s’accommodant plus d’un grand lit d'acajou à estrade, orné de bas-relief» de bronze doré représentant des amours et des tauucs hiliuanl des nymphes, avait naïvement destiné ce meuble à sa fille aînée; une couronne, surmontée de deux colombes amoureuses et intérieurement garnie d'une gbce, formait le ciel de ce lit. Sur la cliciniiiée on voyait uue pendule où se jouaient un satvre et une bacchante ; b pose de ces ligures rappelaient la licence de l’époque du Directoire. Ce groupe cynique avait été également réforme par madame Dunoyer, alors passionnée pour le rococo. Tliérèse, du reste, possédailjtoules ces belles choses par droit de primogénilure, à b grande envie de sa sœur Clémentine; mais madame Héloïse Dunoyer avait dit à sa petite (Ule, avec un sentiment de sévère impartialité dont die sc sut grcj:
— Thérèse est ton aînée : elle doit être mieux partagée que loi.
Pour consoler Clémentine, sa mère lui avait abandonné une lampe de nuit, façon étrusque, à ligures rouges sur iond noir, offrant un intéressant épisode des cérémonies nuptiales des Romains. L'insouciance de madame Dunoyer était encore plus sauvage que coupable. On lui aurait (>arfe du goût pervers de ce* ameublements, qu’elle eût haussé les épaules ; on lui aurait conseillé de donner à ses tilles une chambre toute blanche, avec son Christ, son prie-Dieu, son bénitier ombragé d'un rameau de Pâques, que madame Héloïse aurait ironiquement répondu que ses Hiles n'étaient pas des religieuses pour être ainsi mises en cellule. Miss Hubert avait I instinct de pruderie des Anglaises : d'abord stupéfaite des étranges ornements de b demeure de ses élèves, elfe comprit tout de suite dans quelle espèce de monde elle entrait. N ayant d'ailleurs accepté cette pbee qu’en manière de pis aller, elle ne ressentait aucune sympathie pour les deux jeunes filles. Thérèse, ainsi que nous l’avons dit, s’apprêta donc avec une satisfaction mélancolique à passer sa soirée seule. Pour rendre la position de leur lille plus sensible, M. et madame Dunoyer avaient, pendant le dîner, envoyé chercher une loge au théâtre du Palais-Royal ; miss Hubert et Clémentine devaient les accompagner à ce spectacle.
Tliérèse entendit sortir avec plaisir b voilure de sa mère ; il lui sembla qu’elle se trouvait plus seule : elle ferma sa porte au verrou, mil un abat-jour sur sa lampe, approcha du feu un large canapé, puis, s . «devant le coussin de cc siège avec mystère, elle y prit un |>eiil livre rdié en maroquin rouge, qu'elle baisa avec une tendresse enfantine. Alors, à demi couchée, son beau front appuyé à l’une de se* mains blanches, dont la forme charmante se dessinait sur les noirs bandeaux de ses cheveux, lliérèse s'absorba complètement dans sa lecture. Nous dirons quelques mois du caractère de celle jeune tille.
Le naturel de Thérèse était excellent, puisque jusqu'alors il ne s’était pas perverti. Rudoyée par son père et par sa mère, toujours sacrifiée à sa jeune sœur, assistant souvent aux ignobles querelles de ménage dont nous avons donne un crayon, entendaut journellement un langage vulgaire, des plaisanteries grossières, voyant des gens dont les manières dit feraient peu de celles de M. et de madame Dunoyer, sentant les effusions de son rorur sans cesse refoulées, ne trouvant aucune sympathie dans l'impassible miss Hubert- aucune distraction dans le commerce de
sa soeur, recevant d une gouvernante insoucieuse celte éducation banale, ces vagues préceptes de monde, si insuffisants pour la pratique de la vie; entendant son père cl sa mère se fa ire dos reproches si odieux que sa vénération pour eux s en altérait, sans modèle a suivre, ne pouvant ni imiter, ni aimer, ni respecter scs parents, réduite à les craindre, privée enfin, par sa funeste édnratioo, des immenses ressources des scutimenls religieux... dans quelles exaspérations de désespoir et de révolte cette jeune fdle n’nurail-clle pas pu tomber !
lléla» ! selon la logique de nos passions. I injustice dont nous sommes victimes nous absout à nos propres yeux de tant de fautes, que ceux-là qui sont méchants et injustes encourent une responsabilité terrible. Une amie sincère et affectueuse, en absorbant pour ainsi dire la surabondance de tendresse dont l'âme de Thérèse était noyée, eût été pour elle d*un secours inappréciable. Malheureusement, fièreet timide, h crainte de voir ses avances reçues froidement lui imposait une grande réserve, et le peu déjeunes filles quelle rencontrait dans la société de sa mère ne lui inspiraient pas le désir de vaincre relie réserve. Thérèse avait de ccs instincts généreux, hardis, qui, moralement dirigés, atteignent souvent aux plus héroïques vertus, mais qui, faussés ou égarés, vous conduisent à l'abîme par de dangereuses apparences, par de brillantes lllusious. Jusqu'alors elle n'avait jamais en l'occasion de montrer à ses parents l'énergie de son caractère et de sa volonté: les gens sûrs de leur force cèdent facilement sur les petites choses. Pour dire toute notre pensée, Thérèse était une de ces femmes qui suivent toujours résolûment, fièrement, jusqu'au bout lu ligne qu’elles se sont tracée; qui peuvent faire une grande, nue irréparable faute, mais qui n'en font qu’une ; qui peuvent se perdre, mais qui se perdent sans bassesse, sans trahison, sans lâcheté : ac CCS femmes enfin qui aiment avec tant d élévation et de sincérité, qu elles intéressent même lorsque lotir amour est coupable ; natures si excellemment bonnes et généreuses, qu'elles répandent jusque sur leurs fautes un reflet de grandeur.
Nous l'avons dit, Thème avait pris un livre caché sous un des coussins de son divan. Apres avoir lu. pendant quelque temps, sa tête se pencha sur sa poitrine doucement agitée, ses yeux se voilèrent de larmes. L’ouvrage qui causait l'émotion de Thérèse était Ame. M . Achille Ilunoyer possédait une bibliothèque destinée seulement à meubler sou cabinet : aussi, dans sa malheureuse insouciance, laissait-il Thérèse choisir à son gré parmi les œuvres de Voltaire, <>c Prévost, de Jean- Jacques , de Marivaux , de Parnv, de lisage, de Byron, de Scott , de Chateaubriand, de Diderot, de Crcbillon, etc. Qu’on juge du désordre que b plupart de ces ouvrages apportèrent dans un cœur jeune et aimant, «Lins un esprit ardeut et concentré. Heureusement la variété, l’abondance même de ces lectures préservèrent longtemps Thérèse en éveillant en clic mille pensées contraires. Ainsi, après avoir aimé le tendre Saint-Preux, le pauvre Des Grieux , si faible cl si passionné, Thérèse s’était sérieusement éprise du don Juan de Byron. Souvent, bien souvent, elle s'était arrêtée pensive sur ces stances qui peignent avec un charme si voluptueux le premier amour de don Juau :
Aufirv* d'Inès passant le* jour* uni cosse, A «on Ju in si gentil, si mignon,
Julie en sœur faisait mu iule «tresse.
Prenant, donnant de* baiser* à (oison; FoUtrca jeu* qu’en sa course rapide Le temps parfois chinée en d'autres ébnts, Plus dangereux, surtout dan* ces climats Si rapproché* de la ronc torride ;
Je tous l'ni dit, Juan comptait seize ans,
L't pour la belle ajoutes sept printemps.
On n'entend plus qu'une voix affaiblie Et do soupirs un bruit cnlrccotqié :
Scs yeux de pleurs sont noyés, car Julie lie Trais remords assit te cœur frap|*é ;
Won sans raison, dira-t-on : j« l'avoue,
Mais pour leur âge on doit être indulgent ; l)e femme jeune et d'an adolescent,
Trop aisément, héUs ! l’amour se joue.
Elle résiste encore, et puis tout las
Dit un peu tard : Non, je n’y consens pas (I).
On pense que don Juan, ce joyeux, riche cl beau gentilhomme, si moqueur, »i séduisant et si hardi, avait fait paraître au yeux de Thérèse bien grave et bien bourgeois le discret amant de Julie, et bieu niais l'amant toujours tiompé de la voluptueuse Manou. Mai» uu nouvel amour vint chasser don Juan du cœur de Thérèse. Depuis quelques jours elle avait lu René ; celle belle figure triste, pensive et solitaire, toujours en butte aux orages des passions, excita chez b jeune fille uuc sympathie profonde , presque douloureuse. Elle n'avait pas jusqu'alors complètement adoré ses héros, sa jalousie avait toujours un peu troublé ses amours ; car, enfin , Saint-Preux aimait Julie ; Ivanhoc, b belle Saxonne cl Bell) Nous empruntons ce* strophes k une excellente Induction médite du Dan Juan de Dyron, où l'esprit et la grâce de l'original sc retrouvent à iliaque page ; nous regrettons vivement que U modestie de l'auteur ne nous permette pa» de lui témoigner publiquement notre gratitude.
bccca; Des Grieux, Manon; don Juan, ses in oomlira Ucs maîtresses { tandis que Hcné était seul depuis le trépas d’Amélie.
A bien dire, René fut le premier, le seul ouvrage qui ouvrit à Thérèse l'horizon sans bornes de la rêverie. Depuis celle lecture, son imagination errait sans cesse sur les grèves désertes cl sur les coUine» pluvieuses, d'autres fois elle s'enfermait avec Amélie dans le monastère situé au boni de la mer ;
« La nuit, du fond de ma cellule, j'entendrai le murmure des Dots qui baignent les murs du couvent; je songerai à ces promenades que jo faisais avec vous , au milieu des buis, lorsque nous croyions retrouver le bruit des mm dans la cime agitée des pins (1). »
D’autres fois, la jeune fille changeait selon son cœur le dénoûmcnl de cet admirable poème : Amélie ne mourait plus; Thérèse, attirée vers elle par une irrésistible sympathie, la consolait, b calmait, comme clic calmait, comme Hic consolait aussi René; le frère cl b sœur épanchaient leurs larmes amères dans le cœur de leur amie commune : ces dmx cœurs si malheureux s'épuraient par b confbnce : leur attachement redevenait fraternel, et l'amour île René récompensait Thérèse, bien que puériles, ces visions occupaient depuis quelque temps uue grande place clans b vie de Thérèse; don Juan était oublié, l’amante de René ne souriait plus en baissant les yeux devant les regards effrontés du héros de Byron; cHc le toisait avec dignité; à scs bouquets, à scs galantes «érénadrs, elle préférait mille fois le tintement lugubre de b cloche du couvent d'Amelic, ou les accents douloureux de René, qui se mêlaient au murmure des vagues. Thérèse ressentait une répugnance invincible pour Paris. Elle désirait le grand air, b campagne, la solitude, les grevés, la mer avec ses imposantes magnificences. Quelquefois elle pensait avec amertume que peut-être on Renc inconnu soupirail pour elle, comme elle soupirait pour lui ; que peut-être un homme jeuoe, passionné, mélancolique, épris comme elle de tous les charmes de b vie solitaire et contemplative, pleurait en disant : Où trouverai-je la femme de mes rêves ! comme elle pleurait elle-même en disant :
— Où trouverai-je 1e René de mes rêves.
Etrange phénomène, on plutôt étrange rapprochement. A cette heure, à ce moment , Ewcn de Ker-Elllo était tourmenté du même désir vague et inquiet, de b même conviction à b fois douce et désolante, qu'une âme appelait au -si son âme, mais que l'ablme de l'inconnu séparait ces deux ferventes aspirations. Hélas ! que de fois ces coïncidences mystérieuses ont dû se renouveler ! Que de fois des larmes et des vœux solitaires ont peut-être répondu , dans l'espace, à des larmes, à des vœux solitaires? Que do sympathies profondes, que d'affinités puissantes se sont à jamais ignorées ! que de bonheurs inexprimé Mes ont avorté faute d'une rencoutre, faute de l'un des plus simples accidents de b vie matérielle! Nous insistons sur ces refiexions vulgaires peut-être, païen que ce récit même nous les suggère.
An moment où Thérèse était sous le charme de René et des sentiments nouveaux que ce livre avait éveillés en elle, Bwen de ker-Ellio allait quitter la Bretagne et venir à Paris ; il devait nécessairement se présenter chez M. Achille Dunoyer, voir Thérèse, être frappé de sa ressemblance avec le portrait mystérieux de Trelf-llarllog. et sans doute ressentir pour elle un violent amour, puisque le hasard donnait à celte jeune fille tous les avantages, tous les goûts dont M. de Ker-EUio avait parc son idole. M. de Ker-bllio ne pouvait-il pas enfin espérer être agréé
f >our gendre pur M. et madame Dunoyer? N était-il pas riche, titré ! Nt es débarrasserait-il pas de leur fille, ainsi qu’ils le défraient? l-u suite de cette histoire dira si b fatalité noua ou brisa les sympathies, les liens rte toutes sortes qui semblaient devoir unir Bwen et Thérèse dans une étemelle félicité.
M. Dunoyer, en parlant à sa femme devant ses deux filles de sa nouvelle intimité avec M. de Monial, avait donné des louanges de trèsmauvais goût à la rouerie, aux prodigalités, à b figure de son nouvel ami, résumant son admiration par ces mois : C’est on véritable don Juan. Si Thérèse n'eût pas été folle de René, ces paroles auraient peutêtre excité en elle une dangereuse curiosité. Parmi les personnes qu’elle rencontrait dans le salon de sa mère et dans les hais où on La conduisait quelquefois, elle avait été loin de retrouver le tvpc du héros de Byron. Elle avait le goût trop difficile, trop délicat, l'imagination trop exigeante, pour voir un don Juan dans le premier homme venu, tandis que l'esprit et l’habitude de séduction que M. Achille Dunoyer prêtait à M. de Montai sc rapprochait assez de l'éminente création hyrouicnnc.
Mais l'influence ac René était toute-puissante; Tliércse prit même plaisir à parer M. de Monial des charmes les plus enclianteurs pour l'offrir en holocauste à son pâle René avec plus de plaisir encore. Lite maudit ccl importun, qui venait troubler ses graves et douces amours mec le frère d'Amélie : elle se promit de se bïre le lendemain reléguer dans sa ch am b re pour échapper à l'ennuyeux dîner dont M. don Juan de Montai devait être le liéros.
Jamais René ne fut plus passionnément adoré par Tliérèsc que pendant celte soirée , jamais elle ne fit do plus beaux rêves de sol il mie et d'amour, jamais ligure imaginaire ne prit, pour ainsi dire, une forme pins réelle, jamais la fantaisie d’un grand poète ne causa de ressentiments plus profonds... Si l’on ne devait craindre de ternir du moindre souflle l'angélique pureté de ccs chastes amours par une comparaison
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THÉRÈSE DUNOYP.R.
d'un autre ordre, on dirait que René fut heureux ee soir-là car, apres avoir longuement songé à son idéal, le cœur de Thérèse se serra, comme si die avait commis une faille. La jeune tille avait le front appuvé sur le canapé. mMh brûlantes étaient la ignées de brmes, lors-
r 'elle entendit frapper a sa porte. Elle avait oublié l’heure ; il était près minuit. Clémentine et miss Hubert revenaient du spectacle. En entendant ce bruit, qui l'arrachait en sursaut à sa rêverie, l’émotion, nous dirions presque l'effroi de Thérèse, tut aussi grand que si René eût été caché dans sa chambre : elle tressaillit , elle pâlit, « resu un moment interdite, sans oser faire un mouvement.
— Ma sœur Thérèse l ma me m Thérèse ! cria Clémentine à travers la porte, ouvre donc : nous armons du spectacle. — Pourquoi vous cntermet-voos, mademoiselle? dit miss Hubert d’une voix aigre. — Thérèse revint à elle, sourit de sa peur, cacha soigneusement son cher Acné, et alla ouvrir la porte. — Tiens, lu met» doue tou verrou, maintenant ? dit Clémentine. — Oui, petite sœur. — Et pour quelle raison, inadrinotseüe? demanda miss Hubert. — Parce que j al peur dans cet appartement où je sn» seule, répondit sèchement Thérèse. — Vous n'êles pas pourtant peureuse liabHudfement, reprit mis» Hubert, mai» faite» comme vous voudrez. J'ai rempli mon devoir en vous faisant celle observation.
TcHc était la formule invariable dont la gouvernante accompagnait ses remontrances. Peu lui importait que ses élèves en profilassent ou non.
— Vcux-in que je te raconte le spectacle, ma sœur? dit Clcnientiue. Nous avons été an Palais-Royal ; c'était joliment amusant. Déjazet était bien drôle, va! hile était habillée en marquise ; il y avait un gros joufflu qui l 'embrassait pendant que son mari était enfermé, cl elle disait que ça lui faisait bien plus de plaisir que d'étre embrassée par son mari, parce que son mari était vient. N'est-ce pas, miss Hubert ? — Oui, c'est en effet un spectacle parfaitement choisi pour des enfants . répondit l'Anglaise : mais vos parents trouvent cHa convenable, vous devez respecter leur goût , et profiter des enseignements que ces beHes choses vous donnent , dit la gouvernante en se chauffant les pieds à la cheminée.
L'enfant continua, ravie de montrer sa bonne mémoire.
— 1.1 puis il y avait encore une petite paysanne que le mari de b raarqtfse voulait aussi embrasser ; mais, comme il était vieux, lui, la petite paysanne aimait bien mieux se laisser embrasser par le gros joufflu qui embrassait b marquise. Il embrassait toujours, ce gros-là. Est-ce qu'il y a île» hommes qui embrasseut toujours comme ça, miss Hubert ? *— Taisez-vous, mademoiselle ; il est inconvenant de dire ces chocs-b devant moi. Devant vos parents, à b bonne heure, ça les divertit. — Mon enfant, dit Thérèse, il y a des choses qu'il ne but dire devant personne. — Qu'e»l-ce que lu veux que je te raconte, alors? — Y avait-il beaucoup de monde ? les toilettes étaient-elles belles ? dit Tbéroe d'un air distrait. — Üfa ! oui. ma sœur, il y avait beaucoup de monde. Et puis tu sais bien ce jeune homme dont papa a parié tantôt avant dîner? — (Joël jeune homme ? — Mais lu sais bien, celui que papa a dit qu'il était l'amoureux «le cette actrice des Français, ce monsieur qui doit diœr ici demain ? — Ab ! M.de Monial? — Oui, un comte, un nolde. — Eh bien? — H était dans une loge avec des dames, des duchesses, à ce qu’a dit papa. — Il n’y avait qu’une duchesse, mademoiselle, c'était madame b <te< liesse de Miremont, dit mies Hubert d'un ton dogmatique, et sans doute pour donner une idée des hautes relations de ses anciens maîtres; je l’ai vue il y a deux ans en Angleterre, où elle est venue passer un mois au château de mibdy. — Comme elle était jolie, cette dm lM^sse-b I n’est-ce pas. omis Hubert? — Charmante. U n’y a que l’aristocratie pour avoir nue pareille distinction cl de si parfaites manières. — A moins que de pauvres roturières comme nous n'aient le bonheur d'étre élevées par vous, miss Hubert, dit Thérèse avec un demi-sourire ironique.
La gouvernante ne répondit rien ; Clémentine continua :
— 0b ! oui, elle était bien gentille, avec sa petite capote de dentelle, cette duciiesse, et même que papa a dit à maman : « Vois-tu, vois-tu ce monstre de Moulai, comme H chauffe b petite duchesse! » Qu'tst-re que ça veut donc dire, ça, miss Hubert, il chauffe b petite duchesse ? Je me suis rappelé ce mot pour vous le demander. — Vous biles b un bel emploi de votre mémoire ! Quant à vous traduire les grossièretés Je monsieur votre père, cela n’est pas de mon emploi, et je ne connais pas assez le français ; demandez à madame votre mère, elle doit savoir ça. — Tiens, ça n'est pas des grossièretés, puisque papa ledit à maman. — Joie garantie,! dit b gouvernante. — Ma» Hubert, dit Thérèse avec fermeté, vous avez tort de parler ainsi devant ma sœur et devant moi. — Mon Dieu ! mademoiselle, rapportez cela à vos parents, vous le pouvez; je n'y tiens déjà pas tant à cette pbce.— Soit: mais tant que vous b conserverez, vous m'obligerez de parier plus respectueusement de mon père et de ma mère. — C'est bien, mademoiselle, dit sèchement b gouvernante.
Puis die ajouta :
— Allons, venez vous coucher ; il est minuit passé, Uémentiue. — Oh ! mbs Hubert, bissez-moi Uoir «le raconter le spectacle à ma sœnr. — El» bien! voyons, dépêche-loi. mon eu fa ni ; qu*as-tn à me dire encore? — Tu vas voir, tu vas voir. Pendant «lu entracte, M. «le Monial es* sorti «le b lofe de celle duchesse ; papa, voyant ça, a santé dehors de uoLe loge en disant à maman : « Je vais lâcher de happer U) comte
au passage tn de le l'amener. » Alors maman a tiré de toutes scs force» ses manchettes et b pointe de son corsage, et puis elle a dit à miss Hubert : « Ma féronnière est-elle bien au milieu de mon front, miss Hubert? * — Cela c»t vrai, puisque madame votre mère avait trouvé joli et coquet de joindre à uu r lu peau à plumes une féronnière de diamants, dît b gouvernante avec un tkrieux ironique. — A ce moment, continua Clémentine, papa a ouvert b porte, il amenait le monsieur ; alors maman scsi levée tout debout dans b loge. —C'est encore exactement vrai, dit miss Hubert ; madame votre mère s’est levée, ce qui prouve sa grande considération pour M. le comte de Montai, car une femme ne sc lève jamais pour recevoir un homme, surtout lorsque b femme a l ige de madame votre mère, et l'homme l'âge de M. de Montai.
Après cette nouvelle mécltancelé, qui excita uu mouvement d’impatience mal contenu chez Thérèse, Clémentine continua son récit :
— Alors, M. de Monial est entré dans notre loge ; il a salué mamau eu b pi but de se rasseoir. — Ce que madame votre mère s'est bien gardât de faire, toujours par suite de sa vénération pour M. de Monial, qui pourrait être son fils, dit b gonvernaute. —Oui, ma sœur, c'est comme te le «fit miss Hubert, mamau est restée debout tout k temps de b visite de M. de Montai, cl j'eutcDilais qu'on ruit beaucoup à côté de uotre toge en nous regardant. Moi. je ne riais pas. je reganbiv cc monsieur qui doit dîner demain ; Tontine il est gentil, mon Dieu ! cl puis si bien nm ! Moi, jaillirais bien qu'il m'embrasse comme le gros joufflu de paysan embrassait b marquise dans b pièce du Palais-Royal. N'est-ce pas, mUs Hubert ?— Certainement, c'est b moralité de la comédie ; c'cst à quoi vos |»arcnLs avaient sans doute songé en vous menant à un pareil théâtre ; vous répondez parfaitement à leur attente, dit miss Hubert. — Allons, allons, va (c coucher, petite babilbrde, dit Thérèse à sa sœur.
Clémentine et miss Hubert se retirèrent. Thérèse resta seule et s’endormit en pensant à René.