CHAPITRE IV
Ewen de Ker-EJlio.
Nous interromprons uu moment le récit des événements pour donner une analyse détaillée du caractère bizarre du jeune maître ue Treff-Har- Üog. Nous dirons plu» lard comment il fut presque miraculeusement arraché aux périls que lui avait fait courir le délire féroce de Mor-Nader.
Ewen, I'h» unique du baron de Ker-Ellio, avait perdu su mère au berceau. Ann-Jann. chargée d’élever noire héros, remplit celle tAdie avec; autant de dévouement que de tendresse. Lorsqu'il s'agit de l’éducation d'Ewen, le baron manda au château l’abbé de KérouëlLin, ancicu lieutenant de drapons, qui avait aliaudoimé l’épée pour le» ordres, et était devenu cure ( on recteur, comme on dit en Brelague ) de la paroisse do Saint-Michel, petit bourg voisin de TrcfT-llarllog. L’abbé n’était pas savant, nuis il réunissait à un sens droit, A uu esprit ferme, de rares et solides qualité». Il apprit à son élève à parier et a écrire à peu près correctement, et ce qu'il fallait d'arithmétique pour tenir un compte de 1ermage.
Ni l’éducation scientifique d'Ewen fut trèft-négligée, son éducation morale et physique fut merveilleusement bien dirigée par l’abbé ; développant dans cet enfant b force dn corps et I énergie du caractère, il en fit nn homme loyal et généreux, robuste cl hardi. D’une piété sincère, d'un royalisme pour ainsi dire instinctif, le» principes religieux cl politique» d'Ewen étaient ceux de tout gentilhomme breton ; il» se résumaient par ces deux mots : Dieu et le roi.
Le vieux barou mourut eu recommandant à son fils d’être lidele à son Eglise et à son souverain,. de se montrer juste cl bon pour se» tenanciers, et de n'aller jamais habiter Taris, où l’on uc pouvait que perdre «on Ame et dèssiper son patrimoine.
Ewen obéit scrupuleusement aux dernière» volonté» de son père. La révolution de 1*50 arriva. La guerre civile éclata dans l’Ouest; le maître de Treff-Uartlog crut de son devoir d'imiter b conduite de sou perc, ancien chef de bandes : il alla soutenir b cause de «on souverain légitime i la tête d'une quarantaiue d'hommes, tou-» nés sur sou domaine. IK partirent en chantant celte vieille chanson des chouan», d'une poésie si naïve et si énergique :
Er re gocb huy er mère hod noger cr poried, etc.
I>e» vieillards et les jeunes Mie*, et les petits entant», et tous crus <po mut incspsWes d'aller se battre, ceni-là diront ea allant sc eoacber nn Are (H uu four pour les chouans.
Tant que dura Tinsurreclioa, Ewen combattit intrépidement à la Me de sa petite bande entretenue à ses frai». A b fin de la guerre, il fut poursuivi, condamné à mort par contumace, et obligé de su cacher dans les bois avec son lidele Lès-eu-Goch. Après quatre mois de cette vie cr-
rante, il fut amnistié. Dans plusieurs combats cou tic les troupes conslii Uitiounclk's, il avait montra un coffrage et un sang-froid remarquables. Ewen reprit le cours de sa vie paisible : il regretta pendant quelque temps l'existence aventureuse de ebef de bande’, amoureux comme on l est dans la première jeunesse de tout ce qui est périlleux et chevaleresque: mais cette exaltation guerrière s éteignit peu à peu au milieu des tranquilles douceurs de la solitude. Chose étrange à son âge, Ewen éprouvait un grand bonheur à vivre dans l'isolement. La première année qui suivit l'amnistie de sa rébellion s'écoula dans un calme délicieux. Tantôt Bwen s'abandonnait à de» rêveries charmantes, tantôt il se livrait à la contemplation la plus intelligente, la plus religieusement poétique, des grauds phénomènes de la nature ; souvent lu nuit l'avait surpris, heureux, ému de voir le soleil se coucher dans l'Océan,' par une belle et paisible soirée d'été, alors que les jeunes lillcs et les enfants ramassaient le gi>êmonsur la grève en chantant ces vieux chants bretons toujours si doux aux fils de l’Armorique. Oui,... le crépuscule remplaçait le jour, la nuit remplaçait le crépuscule, et Ewen était eucore assis sur le meme rocher, les yeux baignés de douces larmes, éprouvant un attendrissement inexprimable.
Alors il reprenait lentement la roule de l’antique manoir, admirant le ciel étoilé, respirant avec amour les fortes et saines odeurs du varech ou des bruyères, senteurs bien chères à ceux qui ont habité le rivage breloD. A son arrivée à Treiï-llartlog, Exxon trouvait les soins empressés de scs deux bons serviteurs, le feu bien ll.imb.int dans la grande cheminée, le souper prêt, et sa nourrice à la Ibis inquiète et impatiente de savoir si le roab-mcibrin trouverait le repas de sou goût ; puis venaient les rêveries au coiu du foyer, puis une nuit de paisible sommeil sous le toit de ses ancêtres.
D’autres fois, montant un de ces petits cheAaux des montagnes d’Arrez, pleins de vigueur et de feu, Exxon faisait de longues courses dans l’intérieur du pays, évitant toujours les villes de Pont-Croix cl de Kemper, tant le jeune sauvage fuyait le bruit et le tumulte. Il choisissait pour ses promenades les landes immenses, plaines désertes comme la mer, imposantes comme la mer. Souvent encore Exveu chassait tout le jour dans ce pays si couvert, si coupé de haies impénétrables, de fossés profonds, de routes escarpées; grâce à sa vigueur, il retournait au manoir d’un pas leste et rapide, rapportant son carnicr plein, en devançant ses deux chiens fidèles, Evfncrth et Biduewin.
D'après ce crayon de la vie du jeune baron de Ker-Eilio, on aurait pu le croire exclusivement voué aux exercices physiques ; jamais, au contraire, pensée ne fut plus active, plus poétique que la sienne. Ewen était trop sensible aux charmes, aux magnificences de la nature pour t>c pas être poêle : non qu'il eût jamais fait des xers ( il savait à peu près correctement écrire et parler sa langue : tranchons le mot, il était d'une extrême ignorance) ; mais il était jMële par ses instincts d'une rare élévation, poète par ses perceptions d'une délicatesse exquise, poète par sou amour pour la solitude;... la solitude, où les méchantes natures se dépravent et s'aigrissent encore, tandis mie les âmes fortes et généreuses s’y retrempent, s'y épurent, s'y agrandissent. Il était poêle enfin par son amour instinctif du beau, par sa sympathie pour les hommes d’un natuiel rude, inculte, énergique, et par sa répulsion involontaire pour ce qui était bourgeois ou trivial.
Vivant par goût au milieu des pécheurs et des laboureurs, Ewen ne pouvait se résoudre à fréquenter b s jeunes gens des villes voisioes; leurs plai'irs vulgaires, leur gaieté bruyante, grossière, lui causaient une répugnance, un éloignement insurmontable. La loyauté, la bonté du baron de Krr-Ellio étaient si connues daus son canton que, malgré la retraite absolue où il vivait, on ne lui connaissait pas d'ennemi ; on lui tenait compte de b vigueur de sa conduite lors des affaires de Vendée; sa réserve, que des esprits chagrins auraient dû attribuer â la fierté ou au dédain, n'avait jamais clé méchamment interprétée. On l'appelait le philosophe, innocente épigramme, seule protestation que les voisins d’Kxvcn sc permirent jamais contre sa sauvagerie.
Comment un esprit si impressionnable, on pourrait presque dire si susceptible dans ses affinités, s'alliait-il à un caractère d'une rare énerie? Comment tant de délicatesse s'élait-elfc développée sous cette rude corce? (fomment, sans avoir de sa vie lu un xers ou une œuvre littéraire. s'ctait-il tout à coup élancé avec tant de bonheur dans les espaces infinis de la méditation et de La poésie, non écrite, mais pensée? D'où teuak-il cette singulière aptitude à une vie solitaire et spéculative, vie dont son père, loyal gentilhomme, franc chasseur, franc buveur, ne lui avait jamais prêché l'exemple, et dont son éducation simple et agreste aurait dû l'éloigner? Nous n'essayerons pas d’éclaircir ce mystère ; nous racontons un lait malheureusement trop réel.
Il est, en effet, douloureux de penser qu’il en est peut-être des instincts moraux comme des appétits physiques : plus on les sollicite, plus on les développe ; plus on les développe, plus ils deviennent exigeants : alors l’abus arrive, la satiété suit, et lia dépravation succède. Appliquée aux besoins de l’imagination, cette logique progressive est souvent plus rigoureuse encore. La vie du jeune maître de Treff-llartlog, jusqu'alors riante et paisible, subit donc lentement une transformation complété. Ainsi quelquefois, an malin, le ciel est du plus pur, du plus riant azur; pas un nuage n'en trouble la sérénité... Pourtant, peu à peu, sans que ce changcmi ni soit pour ainsi dire visible, une imperceptible vapeur élend >a gaze transparente et légère sur l'horizon; le ciel est toujours
bleu, mais moins limpide, ce bleu s’est assombri; enfin, de nuance en unaiice, insensiblement ü arrive à un gris lugubre, à uu noir glauque, précurseur de la tempête.
Iticu de plus simple, de plus humain que la cause du bon le versement de la vie d’Exven. lu jour, la solitude hu parut pesante. A force de concentrer scs impressions en lui-même, il en était venu à regretter de u’avoir pas auprès de lui un cœur ami, un esprit intelligent, nue âme poétique, pour les partager. Ce regret le conduisit à se créer par la pensée une compagne imaginaire, un de ces charmants fantômes que do* premières cl chastes rêveries évoquent toujours.
Noos n'avons pas parlé des sentiments d'Exven au sujet de l'amour, parce que quelques rencontres silvcslrcs avec des nymphes aux pieds nus et au corset de bure ne méritaient pas ce nom. Scs voisins, qu'il trouvait quelquefois sur sa route, lui disaient : — Eh bien ! monsieur de Kcr-Ellio, quand vous mariez-vous donc? — Jamais, répondait le maître de Treff-llartlog. Je ue songe pas à me marier; je suis trop sauvage et trop jaloux de ma liberté.
Ewen ne disait pas la vérité; il ne se passait pas de jour depuis quelque temps qu’il ne bâtit, au contraire, les romans les plus merveilleux sur son mariage, ou plutôt sur le mariage qu'il aurait rêvé: mais il demandait unit oe qualités, tant de charmes à son idéal, qu’il devait renoncer à jamais le rencontrer. La même susceptibilité qui l'éloignait de ses joyeux et bruyants voisins causait son antipathie exagérée pour les jeunes filles de sa province parmi lesquelles il pouvait chercher une femme.
La forluuc assez considérable d'Ewcn, son nom vénéré en Bretagne, sa loyauté bien connue, le rendaient an parti désirable. Son ancien précepteur, l'abbé de Kérouëllan. lui avait, entre autres, proposé deux riches liériticres de Quimper, qui s’étaient rencontrées, par hasard, avec le maître de Treff-llartlog au pardon (I) du Kalgoat.
Quoique ces prétendantes lussent agréables, bien nées, bien élevées, elles répondaient si peu aux vœux d'Éwen, qu'il s'excusa, comme toujours, de faire un choix, prétextant de sa sauvagerie et de son éloignement pour le mariage. Pendant longtemps, M. de Kcr-Ellio se complut à parfaire le portrait de la femme qu'il rêvait ; chaque jour il b parait d'une grâce, d'une qualité de plus; à une exquise beauté elle joignait dis talents variés, des qualités essentielles ; sou caractère était doux et ferme â la fois ; son âme, tendre, poétique, essentiellement sympathique à toutes les magnificences de b nature ; enfin, cette femme était aussi amoureuse que lui de la solitude à deux. En un mot, cette création fut l’œuvre poétique d'Ewcn : artiste passionné, H l’enrichit de tous les trésors de son cœur et de son imagination.
Tant que cette singulière fantaisie ne fut qu’un jeu de l'esprit d Kwcii, CC gracieux fantôme qu’il évoquait â son gré occupa délicieusement sa solitude ; mais peu à peu ces pensées, d’abord douces, lui deviurenl amères. Après avoir été fier de posséder assez l'instinct du beau pour concevoir une pareille idéalité, après s’être contenté de dire avec une touchante mélancolie : — Si une pareille femme existaiii il s’attrista profondément, et se dit : — Pourquoi n'extsle-l-clie pas? Enfin scs réflexions s’aigrirent davantage encore lorsqu'il se persuada qu'une telle femme, existât-elle, ne lui appartiendrait jamais.
— Malheur à moi ! disait-il ; mes vœux sont si ambitieux, qu'ils wh* 4 impossibles à réaliser ; ils ont tellement subtilisé mes goûts, qu'il me serait désormais impossible de inc contenter du bonheur vulgaire auquel je puis prétendre. Ce que je désire est trop au-dessus de moi ; ce que je puis est trop au-dessous.
De ce moment les idées d'Ewen subirent celte réaction funeste dout nous avons parlé. Il se lassa des tableaux riants et calmes qui l'avaicut d'abord séduit : il rechercha les soirées orageuses, comme il avait autrefois recherché les paisibles matinées que l’aube naissante diapruil de vermeil et d'azur : il devint insensible à la fraîche poésie des prés verts tout baignés de rosée ; il n’aima plus à voir les vastes landes île bruvères à fleurs pourpres onduler sous le tiède et léger soufllc d'une brise J été ; il ne rechercha plus le bruissement des ruisseaux qui murmuraient sous les saules et reflétaient ça et là les lueurs argentées de la lune.
Ewen u'albit plus s'asseoir sur les hauts rochers de b côte que lorsque le soleil, d'un rouge argent, s'abaissait derrière une zone de nua ges noirs, et présageait une nuit si terrible, que les bateaux pêcheurs rentraient en hâte dans le port comme une volée de mouettes effrayées. La tempête se déchaînait. Ewen éprouvait uno volupté sauvage à entendre l'Océan tonner à ses pied*, à voir les vagues ccumanles se briser sur les récifs de b baie des Trépassés, à suivre d un sombre regard les nuées épaisses chassées par louragan, et qui, bizarrement éebirées par le reflet blafard de la lune, re* semblaient quelquefois à une armée de fantômes emportés sur l'aile des vents.
Après ces contemplations douloureuses, Ewen reulrail à Treff-lhrtlog, haletant, épuisé, sentant, comme il le disait, la tempête commuer au fond de son âme.
Les soins maternels d'Ann-Janu, le dévouement silencieux de Lcs-en- Goch, calmaient ou peu l’agi'alion fébrile de leur jeune maître. Avant de rentrer daus sa chambre, il parcourait à pas lents les vastes pièces inhabitées du manoir, écoutant avec une vague terreur le vent gémir dans les appartements déserts.
(t) Panions, féte§ chnmpèlrci de la Bretagne. ,
THÊHËSE DUNOYIffl'
Ce besoin d'émotions poignantes, cette mélancolie noire et confuse, affaiblissant l'esprit d’Ewen, développèrent chez lui une forte tendance à croire au merveilleux.
On parlait avec un certain effroi de la puissance divinatrice de Mor- Nader, pilote de l'ile de Sein, Ewen ne résista pas au désir de le consulter. Le vieux pilote, doot la raisou était à demi égarée, lui avait fait les prédictions les plus sinistres sur la fatale iniluence du mois noir, toujours funeste à b Camille de Ker-tllio.
Enfin, ou la vu, au risque de te noyer avec sa victime, Mor-Nader, dans sou délire sauvage, avait essayé de réaliser ses sinistres pronostics.
Hàtons-nou* de le dire, Ewen, malgré ses bizarres exaltations, était resté bon, loyal ; son affectueuse charité pour les malheureux avait même augmenté en raison de l'intensité de ses chagrins. Seulement une circonstance étrange rendit son aberraiiou prcsuuc iucurahle eu donnant un corps à sa vision, une Comte humaine à b tille de ses rêves.
Quoique les objets d’art fussent rares à TrdT-iLi tlng, il y avait dans b ch.tmbre d’Eweu une vieille peinture à demi détruite, qui représentait une femme d’une rare beauté.
Le visage pile, d'un coloris très-effacé, se détachait d'uu fond presque noir; une tunique rouge, dont ou voyait à peine vestige, couvrait ks épaules ; quelques boucles de cheveux brans s'arrondissaient sur les tempes mais le reste de b coiffure disparaissait dans l’obscurité du food. Les seules parties intactes de ce portrait étaient donc le front et les yeux ; le frout, haut, fier, d* une pdanebeur et d'une dureté de marbre; les yeux, noirs, grands, admirablement beaux, malgré leur expression méchante et hardie ; les contours du nez, de la Louche, du menton, se devinaient plus qu’ils ne se voyaient.
Celte peinture causait une impression bizarre.
On n’apercevait, pour ainsi dire, tout d abord qu’uu frout d'un bhne mat et deux grands yeux noirs; enlin, dernière particularité, un grain de beauté s'arrondissait un peu au-dessus du sourcil gauche, comme une mouche d’ébène; le reste du visage s'effaçait insensiblement dans le cbir-obscur et dans l'ombre.
Ewen avait douné a l’être idéal dont il s’éuil si fortement épris b physionomie de ce portrait; ses contours indécis, son aspect fantastique se prêtaient merveilleusement à ce nouveau caprice de son imagiuaiion malade.
Le soir à son coucher, le matin à son réveil, Eweu cherchait toujours du regard ces deux grands veux si noirs et ce front si blanc.
flans la disposition d’esprit où se trouvait le maître de TrcfT-llartlog, b moindre singubrité devait s empreindre pour lui d'un caractère mystérieux, presque surnaturel. Soit qu’il eût tardivement remarqué celte peinture, soit qu elle eût été placée dans sa chambre à son insu, Eweu croyait u'avnir jamais vu ce tableau durant b vie de son père ; et pourtant il ne pouvait préciser à quelle époque il avait été placé dans son a| parlement, à lui. En vain il mterrogea Lès-en-Gocb et Anu-Jaun; ces deux serviteurs ne pureol le renseigner à eu sujet, et leurs réponses augmentèrent encore son inquiété curiosité.
Ce tableau était peint sur bois. Ewen l'examina soigneusement. A force de patience, il découvrit dans un angle, près de b bordure, plusieurs lettres il demi effacées, et il lut le mot novembre. Ewen tressaillit. Par quel mystère retrouvait-il b le nom de ce mois noir, que la tradition regardait comme si fatal à sa famille ? L'ancicu précepteur d’Ewcn, le recteur de b paroisse de Saint-Michel, aurait seul pu miroir ce mystère, mais l'abbé était absent depuis trois mois environ ; depuis ce temps, b sombre méiaucoiie de son ancien disciple avait bit d'effrayants et rapides progrès.
Telle était b situation morale d'Evren au moment où nous le présentons au lecteur.
CdAPITBB V.
Le recteur.
Le lendemain du jour où Ewen de Ker-Elfio avait couru un si grand ■langer, M. l'abbé de Kérouêllan. recteur de la paroisse île .Saint-Michel, grand et robuste vieillard, vêtu du costume ecclésiastique, gravissait au P 35 de son petit cheval blanc k chemin escarpé qui conduisait du bours au manoir de Treff-lhrtlog. 8
L'ouragan avait cessé; un brouillard froid et humide voibil l'horizon ; on uc voyait pas b mer, mais on entendait au loin les sourds mugisserrents de son ressac; une forte houle succédait au déchaînement des vagues .
I, abbé de Kérouêllan chantait, d’une voix plus sonore qu'harmonieuse k Kantmanen ar Brlek [orbanntl (le Chant du Prêtre exile), qui com- « Ecoulez un recteur de révéchc de Vannes, exilé pour b foi loin de sou pays; sou corps est loin de vous, nuis sa pensée cl son cœur ne vous Quittent jamais. »
Aûclcn soldat, l'abbé n'avait jamais manqué aux sérieux et graves
devoirs qu'impose b vie religieuse mais sou langage était rude et brusque. Lorsque le bon recteur s'échappait à dire quelques paroles peu congrues à son liabit, il se hâtait d’ajouter en forme de correctif : « Aurais-je dit quand j'étais soldat. » Du resta, l'abbé gouvernait sou petit troupeau avec autant de fermeté que de sagesse, et ses ouailks l'adoraient. Sa physmnomie mâle, ouverte, respirait 1a bienveillance et b cordialité. Fièrement campé sur sa moulure, le recteur prouvait qu'il n’éiait pas un cavalier novice ; l'air militaire, qui ne se dépouilk jamais entièrement, se trahissait dans tous ses mouvements. En arrivaul à b porte extérieure du manoir de i reff-llarllog, il sonna une grosse cloche.
Lès-en-Gocb parut, salua respectueusement k curé, et prit b bride du cheval pour le conduire à l'écurie.
— Ewen est-il au château? demanda le prêtre, qui appelait toujours ainsi familièrement son aucieu disciple. — Oui. monsieur le recteur, le pen-kan-guer sera bien aise de vous voir de retour de votre voyage. — Gomment va-t-il, depuis trois mois que je l'ai quitté? demanda l'abbé,
ui, nous l'avons dit, était parti pour Paris alors que 1a noire mélancolie
'Ewen commençait à se manifester. Lés-en-Üocli secoua b tête tristement.
— Ainsi, je k retrouverai tel qu’il était lorsque je l’ai quitté ? dit l'abbé. — Bien pis, monsieur le recteur. — El il n'a vu personne, aucun de ses voisins? — Aucun, monsieur le recteur. Hier, Ann-Jann et moi, nous avons été bicu inquiets du peu-kan-guer pendant la tempête.— . Eh bien ! qu'a-t-il fait pendant cotte tempête, qui d'ailleurs a rudement secoué mou presbytère depuis b cave jusqu'au grenier ? Depuis dix ans, il n'y a pas eu un coup de veut pareil sur b côte. Eli bicu! réponds doue, qu'est- il arrivé pendant celte tempête? — Le pen-kan-guer était en mer. — Jésus-Dieu ! mais il devient Tou, s'écria k recteur eu joignant les mains. — Eu mer avec Mor-Nader, ajouta Lès-en-Gocb. La physionomie du curé se rembrunit.
— Avec ce vieux drôle, malgré les méchants bruits qui courent sur cet homme? Il a tort, Les-en-Goeb, il a grand tort. — Oui, oui, il a tort, monsieur k recteur. Mor-Nader est un esprit malfaisant; il a plus de science de l aveuir qu'un bon chrétien ne doit en avoir. — El toi, tu es plus âne qu’un bon chrétien uc doit l'être ; ne vas-tu pas croire aussi à b magie de ce vieux fripon ? Tiens, tu es aussi fou que ton maître, et moi je suis plus fou que vous deux en le partant raison. Allons, mène mou cheval à l'écurie, je vais aller trouver Ewen... — Le pcii-kan-guer n’est pas encore éveillé, monsieur le recteur. — A dix heures sonnées! Eb bien ! je le réveillerai ; ce ne sera pas la première (ois. Dis à Ann- Jann que je déjeunerai ici, qu'elle nous fasse de bonnes crêpes fraîches.
Le Brctan s'inclina respectueusement cl conduisit ta Itaqucuée du prêtre à V écurie, pendant que celui-ci montait l'escalier dallé de granit qui conduisait à l'appartement du maître du Trelj-lbrilng. L'abbc, au lieu de frapper à la porte de ta chambre à coucher d’Ewen, entra bruyamment en s'écriant de $a bonne grosse voix : — Debout ! allons, paresseux ! deltoul !
Ewen, à demi vêtu, était a»is sur son lit ; il conlempbil attentivement le portrait dont nous avons parlé. Four le mieux voir, il l'avait pos-é devant lui sur une chaise. La brusque arrivée du recteur lit tressaillir k maître de TrcfT-llartlog, oui retourna brusquement ta tète :
— Quel bonheur ! c'est vous, col vous, mou bon abbé de Kérouélbn ! s'écrb-l-il avec autant de joie que de surprise, et il tendit vivement sa main au prêtre. L'abbé se recula.
. — Non, non, vous ne méritez pas que je vous donne b main, monsieur le révasseur! Ali! ali ! j'en apprends de belles sur votre compte, songe-creux que vous êtes. Jésus-Dieu! j'ai tait b un joli discipk- ! Ah çà ! il parait que vous prenez grand train k chemin des l'eiites- Maisons, l’uis, remarquant Ira traits pâles, abattus, amaigris d’Ewen. il ajouta, sans railkr celle fuis cl d'un ton indigné : Mais voyez nn peu ci lle ligure ces yeux creux ! Il ne manquait plus que cela. Voilà maintenant sa saute qui s'altère! C'est tout simple : on veut faire l'original, ou veut vivre en sauvage ; 1 ennui vous ronge ; mais, comme on veut jouer son rôle jus-
3 u 'au bout, on crèverait plutôt que d’avouer qu’à b longue b solitude pvient insupportable ; aussi l’on crève... ce qui est bien agréable pour ceux qni vous aiment! Voilà ce que c’est que de vivre isolé. — Vous avez raison, dit Ewen d’un air sombre, c'est vivre misérablement. — Et a qui b faute? Combien de Ibis vous asje dit : Mariez-vous, épousez une bonne et brave jeune tille de notre pays, qui vous mette la joie au cœur en vous donnant une séquelle d’enfants. Mais non, monsieur est fier, monsieur trouve au-dessous de lui de se marier avec une demoiselle do proviucc : il vous faut uue péronnelle de Paris, n’cst-ce pas? Un joli goût que vous avez là ! — Mon cher abbé, je vous assure que vous vous méprenez, et que... Mais ce n’csl pas tout, s'écria le recteur en inta trompant sou ancien élève, pour passe-temps, qu'imagine monsieur le liaron ? de s'en aller courir b mer par des temps épouvantables, et »">ec qui, s il vous plaît? avec uu vkux drôle que tous les honnêtes geus nu pays fuient comme b peste. Et pourquoi monsieur k baron fréquente-t-il nn pareil gueux ! parce qne monsieur le haron, à force de sa demain ibulcr l'esprit, à force de courir après des visions cornues et biscornues, est devenu assez faible, assez maniaque, pour s'affoler d'idées magiques et diaboliques. C’est tout simple ! les sorciers, c’est original ; et puis c'est si amusant de pouvoir dire, à propos d'une niaiserie qui u enrayerait pas seulement uu enfant de quatre ans, de pouvoir dire d'un atr effaré : Il y a certainement b quelque chose de surnaturel b raison
humaine se refuse à l*exp!»qHer, el.... quand ... je.... CW.... Ah ! mon Wtn !... tuais... que vois-je? s'écria tout à coup I abbé de Kérouéllan en interrompant sa mercuriale pour contempler avec stupeur le portrait à demi cflaré nu’Eweti avait posé auprès de lui, sur une chaise, pour le mien* régit nier. Jésus, mon Dieu ! répéta l’abbé, comment ce portrait sc rctrouvo-i-il ici? Est-ce bien possible? — Que voulet-vous dire? demanda Ewcii, le cœur palpitant d’émotion.
Sans lui répondre, le recteur sc saisit vivement du tableau et t'exposa au grand jour de la fenêtre. Ewen suivit tous les mouvements du prêtre avec une anxiété croissante, impatient d'éclaircir ce nouveau mystère.
— Oui. oui, c'est pourtant bien lui. disait le recteur en regardant le portrait avec une scrupuleuse attention. Est-ce donc un rêve? ma vue ne m’abuÂC-tene pas?... Won... elle ne m’abuse pas... C’est lui... voici « es mots à peine lisibles écrits en rouge dans ce coin, prés du cadre... Miirwl r r .., Oui, c’est bien cela... En vérité, je reste confondu... c’est incompréhensible ! ma raison se refuse à croire ce que je vois, et pourtant ce que je vois existe. EU ! voilà, sur ma parole, un mystère qui m’épouvante ! ajouta l'abbé eu rejetant ce tableau sur la chaise avec un geste d'effroi.
Il y avait un contraste et un rapprochement bizarres entre les premières et les dernières paroles de l'abbé; il venait de s’indigner contre les gens assez sottement épris du merveilleux pour croire aux choses impossibles, surnaturelles, et il s’écriait à propos du portrait : — C’est incompréhensible, ma raison se refuse à croire ec que je vois ; et pourtant ce que je vois existe... Voilà un mystère qui m'épouvante.
On juge de l’effet que produisit sur l'esprit d'Ewen cette bizarre contradiction entre les paroles et les impressions d'un homme aussi ferme, aussi sensé, aussi respectable que l'abbé de Kcrouëllan.
«— Encore une fois, comment eu tableau se trouve-l-il ici, dans votre chambre. Eveil? dit le recteur. — Je ne le sais pas. l'abbé; m’attendais votre retour pour vous demander quel était ce portrait. Mais, à votre tour, dilcs-moî la cause de votre étonnement en le voyant ici. — Mon étonnement e>l bien naturel, mon enfant. Il y a six ans, moi et votre père nous avons brûlé ce portrait que voilà... dans la cheminée que voici. — Vous avez vu brûler ce portrait un an avant la mort de mon père ?— Je l'ai vu, de mes yeux vu brûler, un an avant la mort de votre père. — Mais, l’abbé, c'est impossible. — Je ne dis pas non, mais je vous répète que je l'ai vu brûler. — Depuis la mort de mon père, vingt fois vous état venu dans ma chambre, cl ec portrait était la eutre les deux fenêtres. — Je ne l’ai pas remarqué, sans quoi mon élounemeut eût été alors aussi grand <pi'à cette époque. — Mais pourquoi avait-on brûlé rc portrait? Où était il? Comment n ai-je pas su celte circonstance? — Parce qu’il n’v avait aucune raison pour vous en instruire : vous étiez alors, je crois, a chasser dans les enviroos de Lesnevco. — Mais pourquoi a-t-on brûlé ce portrait? — Votre père m'avait prié de l'aider à rechercher quelques titres relatifs à la créance qu'il avait sur ce banquier juif, M. Achille Uuuoyer. — M. Achille Dunovcr, ce booquier chez qui tues fond* sont placés, et que vous avez dû voir à Paris avant de reveuir ici? — Lui-méme ; mais je ue l'ai pas vu : je vous dirai cela tout à l'heure. Terminons l'histoire de ce diable de portrait. En cherchant ces papiers, une votre père croyait égarés, nous dérangeâmes uuc grande armoire, «ferrière laquelle avait sans doute glissé depuis bien des aunées ce tableau à demi efface. En le voyant, votre père pâlit et s'écria : Le voilà donc, ce portrait «pie j'ai tant cherché apres la mort de mou père, afin d'anéantir coite odieuse ligure, qui me rappelle de si funestes souvenirs ! Voyez, l'abbé, ine dit votre père, il doit y avoir uue date, date fatale, toujours fatale à notre f.. mille, écrite dans quelque coin. Nous cherchâmes, el nous trouvâmes, en effet, ces mots : Novembre mil sept
Le reste avait disparu. — Le mol novembre csl encore lisible, dit Ewen en examinant attentivement le tableau; mais l'humidité a effacé tes chiffres... El la femme que représente ce portrait, qui est-elle? — Je m: le sais pas; seulement votre père s'écria eu montrant le poing au portrait : Tu as été assez longtemps le mauvais génie de ma famille ! Tu as, grâce au ciel, disparu de la lene! Qu'il ne reste pas même de trace de Ion image infernale! En disant cm mots, votre père arracha U toile de ce panneau ck bois où elle était appliquée : et, comme il n'y avait pas de feu dans ta chambre de b tour où nous étions, il vint ici ; il y avait mu bon brasier, et de vaut moi il y brûb ce portrait. Voici cc que je vous atteste sur ma |parolc et nui foi ik prêtre. — Eh bien ! l’abbé, dit Ewen d'une voix sombre, tout à l'heure vous m'accusiez d’être enclin à croire aux choses surnaturelles !
Le bon recteur s'aperçut trop lard de b bute qu'il avait commise en donuant ce nouvel et dangereux aliment aux élucubralious de sou ancien disciple.
— Que ic diable vous emporte! s’écria-t-il malgré lui. Pub» il ajouta son correctif habituel ; Aurais-je dit quand j'étais sold.il. Voilà donc b morale que vous tirez do ce que je vous raconte ! Joli métier que y.hjs biles b, de vous mettre eu sournois à l'aflût des mots qui paraissent < • m, corder avec vos rêveries! — Mais enfin, l'abbé, cummcul se bii-U que vous revoyiez, que vous touchiez un objet que vous avez vu brûler soiis vos yeux ? — Eli bien ! qu'est-ce que cela prouve? — Comment ! l'ablié, qu’rst-ce que cela prouve? — Sans doute ; il ne s’agit que de raisonner comme des gens sensés pour tirer ceci à clair. Suivez -moi bien. En admettant qu'il y ait b momentanément nui-lque chose d'inexplicable, estes une raison pour croire au surnaturel? La preuve que rien n’ctl plus
simple, c’est que présentement c’est inexplicable ; «mermoi toujours bien... or, les choses inexplicables sont iuipossilUos ; or, uue chose imposable ne peut pas être. Cc qui vous prouve évidemment... que... rotin .. qu'il n y a rien que de parfaitement naturel b -dedans.
La logique de ce raison nen veut ne parut pas péremptoire au jeune baroo, il répondit en secouant mélancoliquement b tête : — Et cette date si fatale à notre maison? Ce mois noir, qui a vu mourir mon itéré, mon grand-père; cc mois noir oui se trouve inscrit sur le portrait de cette femme mystérieuse, dont I influence a été si funeste a notre lamifié, vous l'avez dit? — A l'autre, maintenant! C’est au tour du mois noir, à cette heure ! Que Lucifer me brûle {aurais-je dit quand j’étais soldat), s’il ne devient pas aussi oison que LoMMhGodi ! Eli bien I quoi, le mots noir, le mois noir? N’est-ce pas «m novembre que les feuilles tombent, que les plantes meurent? Pourquoi u’en serait-il pas de mémo ! des hommes? — Mais pourquoi deux de mes ancêtres soul-ils moru dans ce triste mois, l'abbé? — Est-ce que je k sais, moi ? croy ez- vous d'ailleurs que la mai^o de Kcr-Ellio ait k privilège de mourir dans le mois de novembre? Tenez, vous êtes fou à lier. Evertuez-vous doue, après ceb, à faire des éducations raisonnables ! s’ikria k malheureux recteur en marchant à grands pas. Si je lui avais mis des babioles duns 1a tête, si je lui avais bit lire des romans, des poèmes, je concevrais ceb ; mais non, je ne lui moutre que ce que je sais, ce qui n’est pas grand' chose, à lire, à écrire et à parler sa langue à peu près correctement, les quatre réglés pour tenir 6es comptes de fermiers, ec qu'il faut connaître d'histoire et de géographie pour savoir que Louis Mil u'est pas fils de Louis XII, Ci que Pékin est en Chine. Je ne lui apprends pas un mot de bliu, vu que jeu sais tout juste ce qu’il m 'en but pour dire ma messe. Il sort de mes mains joyeux et loyal, charitable et courageux, sain cl robuste, trapu ci barbu; il a l’air d'un métayer plutôt que d'un monsieur. Il s’eu va bravement ebooanner pendant quinze mois.. . Qui diabk (aurais-je dit quand j'étais soldai ) se fût imaginé que ce rude (ils de no» grèves (mirait par être un rêvasseur, un songe-creux, aussi superstitieux que les plus grossiers paysans du Léonais? Allons donc, Ewen. mon ami, pas de ces sotlises-b ! Parce que novembre s’appelle 1e mois noir, est-il pour cria plus mauvais que ks autres mois ? Venez donc ce soir visiter nos bonnes gens, vos métayers ; vous les trouverez rassemblés dans leur étable, contents, joyeux, et clianlanl à la veillée Mtlincres Pontaro (I) et Mclltumrou arc Haut (2). Et pourtant, inou enfant, si novembre doit être noir pour quelqu'un, n'est-ce pas pour ces pauvres gens, dont k foyer est sombre, faute d'une bout» flambée ? Eh bien ! ils se contentent de b douce chaleur de l'étable, et savent encore égayer leur veillée. Allons donc. Ewen, c’est offenser k bon Dieu et ks vrais malheureux que «le se créer des chagrins in» ginaires. Comment osez-vous vous pbindre, vous, lorsque tant d'infortunés, qui souvent ont froid et (aim, pour eux et pour leurs eubnls, remercient le Seigneur chaque soir, et s'éveillent le cœur allegre, poum que k travail, si dur qu'il soit, no manque pas à leurs bras?
Le simple langage du bon recteur Ût une bonne impression sur Ewen ; il fendit b main à l’abbé de Kerouélbn, el lui dit : — Pardon, mon ami; vous avez raison, ma tête s'est affaiblie: souvent je ne me rccoouais plus. Tenez, voyez-vous, b pensée, oui, b pensée me lue. — U pensée vous lu«, mon pauvre ami ? Hélas ! il faut toujours en revenir à b vieille Uenese pour se retremper 1e cœur et l'esprit par scs sages paraboles, comme ou revient au lait pur et salutaire pour se refaire l'estomac. Lt PMtéfl vous tue? eh 1 mon Dieu, c'est tout simple, c’est encore l'histoire de l'arbre du bien et du mal . vous avez fouille ses racines comme nr. blaireau qui fait son trou, et vous u'avez trouvé qu’ameruime. Au lieu d'agir en bou ebrétieu, en bon maître, de tendre aux iius pour lesquelles Dieu vous a fait, vous allez vous imaginer de rêvasser, de sophistiquer à creux? Quelle mouche vous a pique? — Et le sais-je? pouvais-je prévoir que mes pensées, d'abord paisibles et riantes, «Jéborderaicnt en Ilots noirs el amers! Itieu de plus limpide, de plus calme, que b source de niellé, et cette rix lire finit par se mêler en bondissant aux vagues de l'Océau. D'abord b solitude m'a plu, je m’y suis isolé avec délices; à mesure que j'en appréciais davantage le charme, je regrettais de ne pouvoir partager celte vie enchanteresse avec une épouse bien-aiméc. — Belle découverte que vous avez faite là ! Ne vous ai-je pas conseillé cent fois de vous marier? Mon Dieu, rien n'était plus tacite, les occasions ne vous ont pas manqué, pourtant ! — Sans doute, mais à force de songer à 1 idéal que je me suis créé, j'ai Uni par y croire, alors b seule réalité que je pouvais reuconlrer m a semblé méprisable. — Bon Dieu! mon malheureux Ewen, où ns-tu appris toutes ces sottes choses? Qu l'a troublé la cervelle à cc point ? Des idéalités, «les idéalités ! Eli, morbleu! prends-moi donc une brave Hreionnt bretonnante, une Yvonne de Kergalec, par exemple, ou bien une Mark-Je3nne de Tremadek; lu ks connais, celles-là; tu les as vues au pardon de Palgoat? On vous a dix-huit ans, une bonne santé, de lionnes grosses joues, de bons qujr tiers de terre, de bons bois de ebéoes ; c’est fraitc comme l'or, doux comme un bon fruit; ça te fera de beaux enbnts, qui pousseront drus comme des genêts sauvages, cl qui changeront tous tes mois en mois de mai. Voyons, veux-tu qu après déjeuner je donne un coup de gai >;< sur le manoir de Kergalec, ou jusqu’à Tremadek? Je bis U demande, ou
fil La Meuȟr$ de Portion. (2j tri Shroirt forgent.
t'agré*-, ci. dans six semâmes, ou cfcf Iflfl à les fiançailles 4r C'krmleun (1). — Non, lion, je ue pourrai)» jamais aimer uue autre femme que celle que mon imagination a rêvée; et, si elle e liste, malheur à moi! elle doit ressembler à ce portrait.
En disant ces mou d uo air sombre, Ewen retomba daus sa rêverie. Le bon recteur ue put retenir uii mouvement d'impatience et de colère; il douua uu coup de pied furieux à la chaise, la renversa ainsi que le tableau . et s'écria en niellant sa grosse botte ferrée sur le tableau :
— Que l'enfer le confonde, image maudite, si tu dois rendre ce fou
encore plus fou ! Que t a donc fait cette famille? N 1 ' était-ce pas assez d'avoir etc le mauvais génie de son grand-pere? — L'abbé, par le eid! respectez cette peinture! s'écria Ewen. Otez votre pied! — Maudite! maudite ! maudite ! répéta l'abbé en frappaul de sou talon éperonné le portrait qui s'était heureusement retourne eu tombant . — L'abbé, s'écria Eweu hors de lui, l'abbé, finissez, ou bien ! et il ht un geste mena-
çant.
— Ou bien? reprit le vieillard eu redressant sa grande taille. Puis, regardant le jeune homme d'un air à Lt fois sévère et attristé, il dit : — Ab! Ewen! Ewcu! — Pardon, mon ami, dit Ewen rougissant de son emportement, pardon, je vous vénéré comme mon père ; mais par pitié, épargnez ce tableau.
Le recteur lit uu pas en arrière. Ewen releva le portrait, le posa sur la chcmiuée ; lorsqu’il se retourna, l'abbé de KérouéOan sortait de la chambre.
— Mon ami! s'écrb-l-il en courant h lui, où aOez-vout? — Vous m'avez menacé, Ewen ! dit le vieillard d'une voix éinoe ; et il se dégagea en faisant un nouveau pas vers la porte.
Le jeune homme garda un moment le silence, tenant toujours dans sa main la maiu de fabbé; puis il dit d'un ton si grave que le recteur tressaillit : — Mou ami, vous niez certaines fatalités; voyez pourtant! l'existence de ce portrait vous semble inexplicable . presque surnaturelle. La femme qu'il représente a été le mauvais génie de mon aïeul, et, à cause de cette funeste image, je vous menace, vous ! vous qui m'avez élevé comme votre eofaut, vous mon seul ami, vous l'homme de bien, vous l'homme pieux qui avez fermé les yeux de mon père! dites, dites, cela u'est-il pas fatal ?
Le recteur, frappé malgré lui de ce bizarre rapprochement de faits, éprouva quelque embarras à répondre. Ewen continua :
— Je vous en conjure, mou ami, croyez plutôt à certaines iufluences mystérieuses, irrésistibles, qu'à uu mauvais senlimooi de ma part. Pardonncz-uioi, j'ai honte, je me repena du mouvement auquel je me suis laissé emporter. — Je l'excuserai, ma foi, bien sans cela , mon pauvre enfant, dit l’ablsë en serrant Ewen dans scs bras. Dieu merci, iifatu autre chose que la découverte d'ime vieille planche , que je croyais brûlée, pour ébranler ma raison. Ta main, mon bon Ewen, la main ; ne parlons plus de ceb. Mais lu es agité, tu es brûlant, lu as eu de la fièvre. — Oui, j’ai passé une nuit pénible. — Et hier, aller t'exposer en mer par un temps pareil, avec un gredin comme ce Mor-Nader, qui, tôt ou lard, je l'en réponds, s'apercevra qu’en ma qualité de berger de mon troupeau je liens d'une main vigoureuse mon bâton pastoral... autrement dit ma caimr de houx. Le bun Dieu me pardonnera cette exécution un peu temporelle, mais j'appliquerai à ce vieux fourbe la meilleure volée que méchant garnement ail jamais reçue ; après quoi je lui dirai : Voilà comme je t'aurais traité quand j'étais soldat. Et cette bastonnade sera une charité de ma part, car cet avertissement épargnera b prison ou les galères a ce mauvais drôle. — Mor-Nader n'est pas ce que vous pensez.
— C'est uu misérable imposteur qui joue au sorcier ! S'il commue, j’irai un de ces matins dire deux mois en sa faveur au procureur du roi de hem per, et nous verrons si nions Mor-Nader persiste à épouvanter et à rançonner ma paroisse. — Ecoutez , mou ami : si cet homme est dupe, il l'est de loi-même, il l'est de sa propre exaltation : il est monomane, il est fou, suit; mais ce n'est pas un fourbe. Jamais il n’a detnaudé un liard aux geus qui le coosultent. Il prédit l'avenir, et le liasard a presque toujours justifié scs prédictions. — Bah ! bah! s'il ne fait pas payer d'abord Li bonne aventure, il agit en habile charlatan afin d'amorcer ses dupes, et il les rançonnera plus tard. Quant à ses prédictions. si quelques-unes se réalisent , cela ne prouve rien , sinou qu’il y a des gens qui gagnent eu jouant a pair ou non et à croix ou pile.
— Ecoutez , mon ami , dit Eweu après un moment de silence, je puis, je dois peut-être vous raconter ce qui s'est passé hier pendant celle soirée de tempête.
El le jeune homme lit le récit de la scène de la veille; il dit comment, la chaloupe ayant coulé à fond , la fraichcur de l'eau l'avait rappelé à lui-même ; comment, poussé par le vent et par U marée, il avait pu nager et aborder au rivage, nioin-. éloigné qu'il ne l'avait cru ; comment enfin il était arrivé à Treff-llartlug , la raison à demi égarée, tant «ou imagination avait été frappée de l'accès de folie sauvage de Mor-Nader. Apres avoir écouté Ewen et frémi du danger qu'il avait couru, l'abbé lui dit :
— Cela montre que ce misérable était assez stupide et assez féroce pour vouloir se noyer avec vous, mon pauvre and, afin d'être regardé par te peuple, après sa mort , comme un grand sorcier ! Les mauvaises causes ont leurs martyrs tout aussi bien que les bonoca. El puis vous
(Ij La Dtmunù, çlunt nalMMUl qui précède U noce.
l'aviez avec raison traité d'inqwsleur : au risque de sa vie. Il a voulu se venger. Peut-être aussi se savait-il près de la côte. Puisque vous croyez qu'il a comme vous échappé à la noyade, je ne vous ferai pas de morale, l'événement vous a prouvé combien vous aviez eu tort de mettre votre existence à la merci d'un tel misérable. Laissons cela , parlons d'autres choses, et, sans transition, passons de ces tristes visions à des intérêts tout matériels. Voulez-vous, mon cher Ewen, être à moitié ruiné? — Que dites- vous? — Le placement que votre père a bit chez M. Achille Dunoyer, bananier à Paris, me parait tréa-aventuré. Il s'agit d'une partie considérable de votre fortune. Je ne suppose pas que cette perte vous soit indifférente. — Et quel danger court ce placement '
— l ! u très-grand danger, je le crains du moins : M. Achille Dunoyer n’a pu me payer le premier quart de cette somme que je devais loucher pour vous jiar procuration. — Mais ou disait M. Achille Dunoyer puissamment riche. — On dit bien d'autres choses . mon enfant : ce qu'il y a de certain, c'est que, lorsque je me suis présenté chez lui, on ma répondu qu’il était en voyage, qu'on ne savait pas au juste l'époque de sou retour, et qu’il n'avàit trimé aucun ordre pour ce payement. Pourtant, lorsqu'il s’agit d une bagatelle de 50,000 francs, il me semble que cela ne doit guère s’oublier, à moins que 50.000 francs ne soient moins que rien pour M . Dunoyer. — En effet, c’est singulier. — Votre notaire ae Kern per est d'avis que vous vous rendiez immédiatement à Paris, afin de prendre vos sûretés s'il en est temps encore. — Mais ue puis-je pas donner ma procuratiou au notaire de kemper tout bonnement ? — delà n’aurait pas le sens commun. Si M. Achille Dunoyer est dans de mauvaises affaires, il est certaines questions que vous pouvez seul consentir e* dont vous pouvez seul apprécier la convenance. — Ah ! quel ennui, quel
> tracas ! dit Ewen avec allaitement ; et puis cette vie de Paris me sera, j j’en suis sûr, insupportable. Je n’y connais personne. — Et votre cou- I sin, M. le comte Edouard de Montai , pour qui vous m'avez donné une | lettre de recommandation ? — A peine l'al-jc vu deux ou trois fois, il y a quatre ans, à kemper, où H est venu passer un mois chez le vieux chevalier de Léraoféan. — Il vous accueillera certes toujours aussi bien qu'il m'a accueilli. Il sera *pour vous un très-bon introducteur; H est lancé dans le grand monde, cl il parait, sinon riche, du moins fort à son aise. — Je croyais qu’il ac. lui restait plus rien de la fortune do son père.
— Vous me l'aviez «lit aussi, Eweu ; il faut alors qu’il ait trouvé la pierre philosophale, car il m’a paru logé comme un prince. Il t'est d'ailleurs mis très-cordialemeut à votre disposition dans te cas où vous viendriez jamais à Paris. — C’est très-obligeant de sa part. — Sans doute; et pourtant, si je ne vous connaissais, pas comme je vous connais, j'aurais préféré vous voir un autre mentor, car, (tendant ma visite, U est venu là une espèce de mauvais sujet entre les deux âges, uu marquis de Beauregard... oui ; c’est ceb ( retenez bien ce nom ). qui a bien l'air du plus effronté vaurien ! Puis, il but être juste, son premier étonnement passé (voire cou»iu ue reçoit pas souvent d'hommes de ma robe), le marquis a été pour moi aussi honnête que possible, et qui m a prouvé qu’il était au moins bien élevé. D’ailleurs, comme vous le pensez, je n'ai pas prolongé longtemps ma vUite. Pourtant elle a été encore assez longue pour que je visse entrer en troUinaut. eu sautillant, une demoiselle que votre cousin a appelée Julie. — Quelle est celte femme ! — D'apres ce que j'ai lu dans le journal, cette demoiselle est une des plus fameuses comédiennes de ce temps-ci. Vous comprcucz, mon ami, qu’à l'aspect d'un tel oiseau de passage, l'abbé de Kéroucllan u'esl pas resté longtemps chez votre cousin. Quaat à vous, mon cher Ewen, au risque de rencontrer cet effronté marquis de Bcauregard et celle demoiselle Jolie, vous ferez toujours bien d aller voir M. le comte de Montai : ces jeunes gens-là soûl lam és partout, ils connaissent tout le monde, et il pourra peut-être vous donner des avis utiles sur b manière de vous tirer d'affaire avec ce M. Dunoyer, et pour le présent, et pour l'avenir; avis que je ne pouvais lui demander, moi. sans vous avoir consulté. Allez donc à Paris, mon garçon, partez le plus tôt possible, et pour vos intérêts d argent, ci pour le salut de votre esprit. Une fois dans b grande ville, vous secouerez malgré vous b mélancolie qui vous ronge, et au bout de quelques mois vous me reviendrez bien calme, bien tranquille, tout prêta prendre une femme de ma main. — Vous avez peut-être raison , reprit Eweu ; mou imagination malade s'est exagéré jusqu'au surnaturel quelques événements bizarres. Les distractions de Paris, le changement de lien, b surveillance de mes intérêts, dissiperout cette sotte et malheureuse mélancolie. Oui, mon vieil ami, je l'espère, bien guéri de ma tristesse, je rcv fendrai vous demander en mariage l une de vos pruléeées. — Viens, mon garçon! s'écria l’abbé; viens dans mes bras; il y a bien longtemps que mon cœur n'a aiuvi battu de joie. Pars demain , je le dirais pars à I instant , si ceb était possible. Ton notaire de Kemper m’a dit avoir à loi une vingtaine de mille francs d'épargnes; c'est le double de ce qu'il but pour tes dépenses de Paris. Pendant quelques mois que tu y seras, ce ne sera pas de l'argent mal placé, si, comme je l'espère, ni fMK blr» rer.<e gorge à ce M. Dunoyer, qui. malgré sa richesse» ne m’inspire pas beaucoup de confiance. Quant à ec portrait énigmatique, dit le curé en prenant le tableau, celte fois du moins il sera bien brûlé; je vais pro% filer de celle braise de chêne pour nous en débarrasser. — Non, uou. mon ami. dit Ewen, non faites rien; je veux au contraire conserver co tableau. Plus tard, en le regardant, je sourirai de ma faiblesse. — Hum !
i hum ! j’aimerais mieux en finir une lionne fols avec celle méchante peinture, dit l'abbé en sc dessaisissant avec peine du lablcau. — Picuez
THÉRÈSE DUNOYKR,
g.mle, mon ami, lui dit Ewen en souriant; vous me ferez croire nue celle pâte image vous fait peur. — Pour le prouver qu’elle ne roc lait pas peur, de par tous les diables (aurais-je dit étani soldai)! si lu veux, je l'emporte au presbytère, — Non , non , laissez- b ici jusqu'au jour de mes mu es ; alors nous en ferons un glorieux aulo-d.i-fé. — Alloua, soit, car ce jour-là n’csl pas éloigné, je l'espère.
Apres cet cniiclk'u, Ewen de ker-Ellio se sentit uu peu calmé; il comprit surtout b nécessité de s'arracher à des lieux où sa pensée s elait égarée presque jusqu'au vertige. Alin de ne pas chanceler dans celle bonne résolution, il pria l'abbé de passer toute b journée à Trefl- Uartlog. et mêtue d'y coucher. Iæ reste du jour fut employé aux préparatifs du voyage. Plus d'une fois Aun-Jauii essuya ses yeux eu pensaut au départ si précipité de son mab-incibriu et aux dangers qu'il allait courir à Paris; car Paris ou l'enfer, celait tout un pour b vieille nourrice. Quoique muet, conceuli c, le ehagriu de Lcs-en-Goch était aussi profond que celui de sa femme : il ne fuma pas une seule pipe de toute la journée. Encore plus silencieux que d'habitude, il répoudait par mouosvlkbes aux ordres du peu-kan gucr. Ewen avait iiu moment soogé à cmmener avec lui ce fidèle serviteur ; mais l'abbé l'eu dissuada eu lui faisant observer qu’à Paris Lès-eu-Goch lui causerait plus d'embarras qu'il ne lui rendrait de services. D'ailleurs, jamais le Breton n’aurait consenti à quitter son costume national pour s'affubler des vêtements d'uu au- Irou (I), comme il disait.
Le lendemain, deux chevaux de charrue furent attelés à l'antique chaise de poste oui avait servi à deux générations de Kcr-EUio ; un métayer s'assit sur le porteur, et Ewen quitta Trcff-lbrllug. L'abbé de Kérouèlbu, qui avait voulu escorter son élève jusqu'à Punt-Çroix, l'accom-
r jouit à cheval. Il désirait embrasser liwen uue dernière fois avant de voir monter en voilure. Il est inutile de dire les pleurs déchirantes d'Ann-Janu et b sombre consternation de Lès-eu-Goch lorsque les deux fidcles serviteurs, debout sur le seuil de b porte du manoir, virent disparuftru dans le brouillard b voilure qui emmenait leur jeune maître. A tous les périls qu'Ewcn allait sans doute courir à Paris, ville infernale, les deux naives créatures ajoutaient encor» tous les dangers que devait attirer sur lui b date fatale de son départ ; Ewen partait un vendredi du moù noir.'
Ann- Janu avait voulu faire une observation à ce sujet à son mab-meïbriu ; mais l’abbé, qui l'entendit, lui lança un tel regard, cl plus tard, b prenant à part . lui lit une si verte réprimande, que b malheureuse femme n'osa plus dire un mol. Lorsque le vent eul apporté aux deux Bretons le dernier bruit de la voiture qui s'éloignait ; lorsque, prêtant au veut une oreille avide, ils n’culcudireiit plus rira, plus non.... ils rentrèrent silencieusement dans b cuisine. Aun-Jami s’assit d'un coté du foyer, s'enveloppa b tête de son tablier, et se mit à pleurer plus amèrement encore que lorsqu'Ewen était parti pour b guerre à la tête de sa bande de chouans. Assis de l’autre cêlé du loyer, Lo-en-Goch croisa ses bras sur sa poitrine, baissa b tête , et resta dans l'immobilité b plus
complète
La nuit trouva les deux serviteurs à b même place, auprès du foyer élciut ; ils n’avaient pas échangé une parole. Les saugloLs étoullés d'Ann- Jann interrompaient seuls le sdeucc morne qui régnait à TrelT-llarilog.