CHAPITRE XI
Ls présentation.
M. de Monial prenait son thé, lorsque son domestique ouvrit la porte I et annonça M. le marquis de Bcaurcgârd. Le marquis avait quarante ans | environ ; il était grauu. admirablement bien fait ; quoique l’Age cû» nu ■ peu épaissi sa taille, autrefois mince et svelte, elle sc déployait encore très-avantageusement sous une redingote du malin de couleur bronze, coquctlcmcul serrée au-dessus de b saillie des hanches, et dont les brges revers, doublés de velours, laissaient voir un gilet de piqué blanc et l'ample nœud d’une cravate de soie d'un bleu pâle; un pantalon gris clair tombant sur des brodequins vernis complétait lliubillemcnl du marquis. Scs cheveux châtains, naturellement bouclés et çà et là mêlés de quelque* mèche* argentées, encadraient son front large et uni ; ses yeuxuoir-, grands, un peu à llcur de tête cl à demi voilés par les paupières, étaient surmontés de sourcils biens accusés, bien écartés cl surtout très-élevés. Ce signe caractéristique de la fierté, joint au port de tête impérieux du marquis et à b faculté qu’il possédait de sembler toujours regarder de très-haut, quelle que fût la place qu’il occupât, lui donnait l’air du monde le plus altier. Son nez aquilin, d’une perfection rare, caractérisait noblement sa figure ; un dcuii-sourirc errait souvent sur scs lèvres moqueuses; scs joues un peu pleines étaient encadrées de soyeux favoris châtains qui rejoignaient presque les commissures de la bouche; le menton à fossette, hardi, saillant, et d’une nuance bleuâtre, était soigneusement rasé.
L’accent du marquis était naturellement élevé, cl il grasseyait eo vrai ParMcn. Il ne manquait à M. de Reauregard que l'habit pailleté du dixbuiticuie siècle pour faire revivre au moral et au physique le type des prend* seigneurs de celle époque, dont M. de Lauzun représenlailla parfaite élégance, et M. de Uuraguais l’esprit insolent, caustique et railleur, Soit par suite d'une pbisanterie familière, soit par une sorte de déférence que b vieille renommée de M. de Bcaurcgard inspirait aux hommes plus humes que lui, on l’appelait communément marquis ; peutêtre enfin était- il si essentiellement marquis dans 1 acception aristocratique de ce mot, que rien oc sembbil plus naturel que de lui donner son titre. M. de Beauregard entra, selon son habitude, d’une façon bruyante. Jamais M. de Montai ne lui avait vu une physionomie plus riaule et surtout plus sardonique.
— Ali çà ! mon cher, dit-il au comte, que diable devenez-vous donc? Voilà cinq ou six jours que l’on ne vous a vu au club. Il court sur vous des bruits funestes, je vous eu préviens. — Quels bruits, marquis? Vous m'elTraycz. — On dit que vous avez subi en plein théâtre une exposition publique. —Comment cela? où cela?— Au l'abis-Royal, quel pilori ! dans une logo, avec une grosse femme, un mari et un enfant, une madame... madame...— lléloisc Dunoyer, marquis? — C’est ça, une Héloïse qui n'est pas nouvelle, dit- on, au contraire. Sla» pourquoi vous commettre ainsi? Ignorez-vous donc que ces cspèces-là rentrent dans b catégorie des choses bizarres dont on a une fois envie par aberration de goik! ? Mais alors on prévient scs amis pour qu'ils ne s’y trompent pas. Tenez, moi, il y a dix ans, quelque chose de semblable m’est arrivé. Voilà la marche que j’ai suivie. — Je vous écoute, marquis; il y a toujours à admirer cl à profiler avec vous. — Figurez-vous qu'un matin, eu m'éveillant, je ne sais quelle idée biscornue me passa par b tête, et je me dis : Tiens, je u ai jamais eu de femme de juge pour maîtresse ! ça doit être curieux, la femme d'un homme nui porte une robe, ça doit être comme qui dirait le monde à l’envers. Il faot, pardieu, que je me passe cette f;uila»ie-là. Celait bien aisé à dire, mais ou diable aller perlier b femme d’un juge? — Pour vous, marquis, ça devait être, en effet, très-cnilwrrassanl, je le conçois. — Alors je me dis : II y a un moyen, c’est de me créer des relations judiciaires... un procès. — Parfaitement raisonné, marquis. — 1 1 parfaitement agi, comme vous allez voir. J’hahiluts a'ors, rue de Grenelle. l'hôtel de Vcrneuil, propriété de mon grand oncle; j'avais pour voisin un vieux fesse-mathieu, l'homme le plus forum lie du momie à Pcudroil de la mitoyenneté; je voulais un procès pour avoir un juge, un juge pour avoir sa femme ; cc vieux farouche était mou procès tout trouvé. J’envoie chercher une demi-douzaine de maçons, et je commence à faire démolir le mur qui séparait mon jardin do celui de mon elialouilkux voisin. — Mais, marquis, il y avait dé quoi le rendre furieux. — En trois heures, nos deux jardins n'en faisaient plus
qu’un. — Mais le farouche voisin, marquis? — Le farouche voisin allait se promeuer tous les malins sur le boulevard des Iuvalides; en icplr.mt, il voit nos deux jardins fondus en un seul; Il s’exaspère, il rugit, il s'informe, il accourt. — Ah çà! pour lui expliquer votre aballit, que diable lui dites- vous, marquis? — Je dis à ce vieillard que je l’adore, qu’il m’est impossible de vivre séparé de lui, que j’albts taire parcilk-ntenl abattre le mur qui séparait nos deux appariements, afin de confondre à jamais nos deux existences...; et mes démolisseurs d’entamer sa muraille. Le voisin me croit fou, il envoie chercher nn commissaire ; on verbalise, je réponds que je 3uis dans mon droit, ainsi que je le prouverai devant les tribunaux tuais que, par respect pour b loi, je suspends, pour le quart d'heure, b démolition du mur. De b procès, de b juge, de là visite à l'un de mes Solons, M f Joseph Renardeau. —11 y avait donc une madame Renardeau, marquis? — Une énorme, mon cher, aussi cuoiine que votre ancienne Héloïse, cl qui faisait tourner toutes les têtes du Pubis. Bref, mon cher, sous le prétexte de mon procès (que j’ai perdu et qui m'a coâté dans les environs de dix ou douze mille francs ), îe m introduisis chez les Renardeau ; le reste alla de soi-même. — Mai* l’exposition, marquis? — M’y voici. J’ai toujours eu. à l’Opcra, uuc loge d’en cas, outre la mieonc ; je l’offre au ménage Thémis. La Renardeau sc pomponne â tour de bras ; c'était une grosse petite blonde, blanche, vraiment gentille, avec de jolis yeux bleus cl une taille rondelette. — Vous n’eûtes pas alors à vous repentir de votre idée biscornue, marquis? — Pas du tout; et c'est ici, mon cher, que je me cite pour exemple. La veille, au club, J’avais ofliciellemqpt annoncé l'exhibition publique de b Renardeau dans ma petite loge, déclarant comme quoi j’avais eu le caprice de b femme d un juge, comme quoi je m’étais fait un procès pour en rencontrer une, etc. L’histoire se répand, cl le lendemain, à l Opéra, tout ce qui était un peu du monde attendait, b lorgnette en main, l’arrivée des Renardeau et des Renardillons, car il y avait deux ou trois petit*. Peu s’en fallut que toutes les loge* de ma connaissance n'applaudissent lorsque mon homme et sa famille entrèrent dam. ma loge ; ce gaillard-là, dans son meilleur réquisitoire, n’avait jamais produit uu pareil effet, j'en suis sûr. J'allai alors modestement jouir de mon iriomplie auprès de ma Renardeau, cl voilà corn meut je m'affichai sans me compromettre. C'est, mon cher, avec cette franchise qu’il but se conduire envers ses amis, lorsqu'on ne veut pas que U» choses prennent une certaine apparence trop vraisembbble. — Je profilerai de la leçon, marquis, bien que ma position diffère un peu de la vôtre. Mais uu’adviui-il de vos amours avec b femme du juge * Etait ce aussi original que vous l’espérièz? — Foi de geulilliomme, mon cher, elle était absolument comme uuc autre, et sou mari aussi. Ab çà, mais la vôtre, cette grosse Dunoycr, cette ancienne Uéloise? La plaisanterie est stupide, mai* j’y liens. — Vous le savez, marquis, je vous dis tout ; ie vous demande vos conseils je les suis aveuglément ; en un mot, si j’ai quelque mérite, je vous le dois. — Voyons, flatteur, vous avez Pair parfaitement content de vous. — Et assez de raison. D’abord l'ancienne llélüisc ne m'est de rien ; mais, dilcs-moi, marquis, quelle fortune donnei-on à Achille Dunoycr ? — Je ne sais pas ce qu’on lui donue, mais ou dit que son père et lui ont pris dans les environs de trois on quatre millions. — t’.’cst une belle fortune. Et le Dunoycr n’a que deux filles, marquis? — J’y sois. U n’y a qu’un inconvénient, mon cher, c’csl qu'on ne voudra pas de vous pour gendre. On sc glorifiera de voire intimité, parce que, pour ces gcns-là, vous êtes quelque chose ; on vous portera en manière de grelot* et de panache ; on vous donnera à dîner, quels dîners ! on vous prêtera même deux ou trois cent* louis, au lieu de renouveler un attelage, parce que, pour b maison, vous ferez autant d'effet qu’une paire de chevaux neufs et que vous ne coûterez pa* plus cher. Mais ue comptez pas qu'on vous donne une des filles eu mariage.— -Il est
r sible qu’on ne me b donne pas, marquis; mais, si je fais cc que Dunoycr a fait pour sa fortune... si je la prend* ! — J'aime mieux ça, enlever mam'zdle Dunoyer? C’csl différent, mon cher, ça me va. La tradition des enlèvements se perd, les petites filles finiraient par croire ue ça n'existe que dans les romans, et dans beaucoup d occasions ça émoraliserait ces pauvres petits anges. — Ecoulez, marquis, et rendezvous justice en b rendant â celui que vous appelez nuelquefois votre élève. Pour vous donner une marque de couliauce absolue, je vous dirai d'abord, au sujet de Julie... — Que vous avez voulu vous marier avec elle, et qu’elle vous a refusé. — Comment, vous savez...? dit M. de MuuLiI eu pali&saul de rage. — U u 'était bruit que de cela hier au loyer de b danse à l’Opéra. La petite Flora disait partout que b taule Hauvageot criait à tue-tête aue vous aviez voulu indignement suborner sa nièce Julie; suborner ! le mot a été trouve ravissant à propos d'un légitime mariage. Vous sentez bien nue je suis bien trop votre ami pour croire à uu mot, à un seul mol, de ces mauvais* s plaisante ries- là. Vous étiez déjà beaucoup trop l'amant de mademoiselle Julie. Encore une (ois, je uc veux pas mettre seulement en quesiion la probabilité d'une telle ignominie. Revenons à mademoiselle Dunoycr, j'aime encore mieux ça. — Vous avez raison, marquis. El» bien ! il y a trois semaines, j’albis dîner chez le banquier pour b première Ibis. — Et sa fille, qu'est-ce que c'est ? quelque chose, de commun ? uuc marilornc?
M. de Montai sc leva, alla prendre une boite à portrait dan* son sociétaire, et, b ruoutranl au marquis :
— Que pensez-vous de celte figure ? — Ravissante, quoique d'une expression un peu dure. Qu’esl-ce que c'csl que celte fcinmc-là ? — Mon
THÉRÈSE DUNOYRR.
'zo
arrière gmnd’mère, la vicomtesse de Monta!, une des plus belles cl des plus diaboliques créatures de son temps, morte à vingt-huit an* ; elle a fait les beaux jours de la régence ; sa vie est un roman dont le dénomment a été terrible ; sa légèreté, pour ne pas dire plus, a causé d'affreux malheurs dans ma famille. Telle que vous la voyez, cette belle dame a causé lu mort tragique d'un de mes grand* oncles, l'aïeul de ce cousin breton dont je vous ai prié. — Le baron de Ker... de Ker... il n'y a qne les Bretons pour avoir de ces noras-là. — Ewen de Krr-Ellio... qui habite son vieux manoir en vrai gentilhomme campagnard. — L'est ça, de Ker-EHio. Et son aïeul ? — Est mort d'une maui(Te funeste à cause de cette belle créature dont vous voyez le portrait, marquis. — Mais quel rapport ce portrait de votre arrière-grand 'mère peut-il avoir avec la li Ile des Dunoyer? — Par je ne sais quel étrange hasard, mademoiselle Thérèse Dunoyer ressemble à cc portrait d une manière frappante. —•Allons donc, mon cher, illusion d amoureux. — Elle lui r et semble tellement, vous dis-je, qu elle a, de meme qne ce portrait, un signe noir au-dessus du sourcil gauche. — Ceci devient, en effet, du dernier romanesque. Mais ce qui est non moins étrange, c'est que j'ai une idée confuse d’avoir vu, il y longtemps, quelqu'un de fort rcva-mMani à ce portrait ; mai* où cela, mais quand ce», je ti en sais, pardieu, plus rien. Coutinuous. Les Dunoyer sont riclies, leur tille est jolie; elle ressemble à votre arrière-grand mère... et vous voulez l'enlever... — Je ne sais pourquoi mademoiselle Thérèse (elle s'appelle Thérèse) n’avait pas voulu descendre dîner le jour où sou pere m'avait invité ; force fui a M. Dunoycr d'envoyer chercher sa Lille ; «k« aux indiscrétions de la petite sœur, véritable enfant terrible, qui s'écria que sa grande sœur était triste parce qu'elle avait été mise, la veille en pénitence, et que ça lui arrivait souvent, je devinai que la grande sœur était le sotiiïre-duuleur de la maison. Que vous dirai-je? la ligure, les manières, l’accent de Thérèse, révélaient une telle pureté de race, elle avait l'air si naturellement au-dessus de tout son entourage, que je crois que l'ancienne Héloïse, comme vous dites, a fait un faux fias il y a quelque seize ou dix-sept ans. Ce qui est curieux, c’est que justement à cette époque un de mes oncles maternels, qui ressemblait beaucoup à mou arriere-graud'merc, le marquis de Seuouges, est resté quelque temps à Paris et... — M'v voici, mon cher, nfy voici, vous me remettez maintenant sur la voie. Lorsque tout à l'heure je vous disais que le portrait me rappelait confusément quelqu'un, c'est du marquis de Senonges, votre onde, que je voulais parler ; il était charmant, eu effet, et 1res à la mode dans un eertaiu monde : on l'appelait le Biebelieu des bourgeoises. Il avait d’ailleurs bravement servi comme colonel sous l'empire. — C’est cela même, marquis. — Tout ce qu’on pouvait reprocher à Seuonges, c’était d'avoir un pen trop lu tournure d ira officier d'opéra-comiquc; U avait trop l'air de s'appeler Satin -Leon ou Saint-Ernest et d’étre de naissance mauvaise tête, colonel de hussards et Iran cœur; mais ceci le rendait justement la eiHpiducl» du quartier d’Auliu, où les financières raffûtaient encore de ce qu'on appelle ea province les KUeviou. Mais que diable est devenu Senonges? — Je ne sais ; il s’eal embarqué pour le Texas, nous n'en avons plus eu de nouvelles. — Continuons. Thérèse est un peu votre eouaioe... à la mode de Senonges. Elle est belle comme un ange, ou phttttl comme un diable. Revenons à ce dinar. — Thérèse ne me regarda nas ; je lai pariai, elle me répondit sèchement ; il y avait la du [tarti pris. Après dîner, quelques personnes viureul sans doute pour me voir ; j'étais annoncé, i étais le lion de cette soirée | l’ancienne liékrid le mil au piano ; je lis tout doucement causer Tentant terrible ; je ne tais pourquoi je m’étais figuré que Thérèse devait lire beaucoup de romans en cachette, c’est la ressource des jeunes filles maltraitée* et qu'on appelle mauvais sujets; je demandai à la petite si sa sœur aimait beaucoup la lecture. Eu effet, Thérèse lisait beaoeoop et choisissait a son gré dans la bibliothèque de M. son père. Cctie bibliothèque était ouverte et communiquait au salon ; au bout de quelque* instant*, j'y entrai ; les rayons étaient intacts. Je vis là Voltaire, Rousseau . Diderot , Marivaux, Byron. — Thérèse avait dû d'abord courir là, en tille bien ap|»risc. — Je le crois ; pourtant ces ouvrages étalent complets. Enfin, à force de cliercben je m'aperçus que René maMuait à un exemplaire de Chatcaubrand. Thérèse devait être sons le charme de cette mélancolique lecture. Sans doute elle adorait Lhactas on René. Or, comme je n’avais la réputation ni d'un Cliaclas ni d'un René, de là sans doute l'accueil glacial, presque malveillant. Qu’en dites-vous, marquis? — Tout ceci est sagement déduit. Poursuivez. — Heureusement, en me mettant à table, j’avais été si préoccupé de Thérèse, de sa ressemblance avec mon aïeule et du projet qu'à l'instant même je venais de concevoir, nue j’avais été très-peu brillant, ne me souciant pas d'ailleurs de Dire (le grands frais pour le* Dunovcr. Je pus donc attribuer ma préoccupation à une rêverie mélancolique lorsque j’eus découvert que Thérèse était amoureuse de Cliaclas ou de René. Eu sorlaut de la bibliothèque, je rentrai dans le salon ; l'ancienne Héloïse avait fini d'in&trumeuter : elle était eu nage. Après quoique banalité* sur sou talent, je m'approchai de *a Lille. Thérèse, triste et pensive, était dans uu coin du salon. Je la chambrai de façon qu elle fut forcée de m'écouter ; je fis tomber la conversa Ira* sur b littérature. Thérèse me demanda d’abord, avec un étonnement d une adorable Impertinence, si je Usai*. — Je lis très-peu, lui div-jo, mai* ie relis sans cesse doux ou Unis livres de prédilection : Montaigne, ht Snwtlk UtlotuH Htni. — Vous lisez René, tnousieur? vous î « écria THérè*'' presque avec colère, comme si elle me croyait
capable de profaner cette poétique lecture. — Oui, je lis René. Cela vous étonuc, mademoiselle ? La pauvre enfant est élevée si fort en sauvage, qu’elle me répondit presque malgré elle : — Cela oc m'étonne pas, cela m'afflige. — Pour René ? lui dis-je en souriaul. Elle parut surprise de se voir devinée, rougit et baissa les yeux. Apres uu silence de quelques minutes, je repris: — René est moins cruel pour moi que vous ne le supposez, mademoiselle : si indigne que je son de lui, il m'accueille avec bonté ; il se hisse aimer, il ne repousse pas un malbeurcui condamné aux joies factice* du monde. — Pour le coup, mon cher, votre Thérèse est une sotte si I i-dtssus elle ne vous a pas éclaté de rire au nez. — C'est bien cc qu elle a fait, marquis. — A h bonne heure, cette fille commence à m'iutéresser beaucoup. — Elle m’a doue ri au ucz. Je suis resté impassible; après quelques mots insignifiants, je suis sorti, assez satisfait du manque de respect de mademoiselle Dunoyer. De deux choses Tune : ou elle croirait m’avoir déconcerté, et une jeune fille comme dlc devait être flattée de déconcerter uu homme comme moi, ou elle regretterait d’avoir accueilli inraerlincinnicut l’aveu d'une sympathie qui n avait rieu de blasant pour elle, et les reproches qu'elle se ferait alors me rendraient intéressant. — Soit : ma K jusqu'à présent, mou cher, je ne trouve pas le moindre motif de vous admirer ; tout ceci est correc tement conduit, rien de plus. — Attendez, marquis, attendez ; j’avais été frappé de ce* moi* de lancicnue lléloisc : « Dite* a ma litle de descendre. » Sa fille ne logeait dooc pas dans le même appartement que sa mère, Uràce à l’enfant terrible, j’appris que les doux sœurs et miss Hubert, gouvernante anglaise, occupaient seules un appartement au troisième. U« maison était énorme, il devait y avoir quelque location : en sortant, je regardai les écriteaux ; que vis-je ? deux chambres à louer au quatrième sur le devant, c’est-à-dire dans le même corps de logis, un étage au-dcssii* de* sœurs. — Ceci e»l mieux. — Le lendemain, mon tapissier est allé louer et meubler ce petit appartement son* le nom d'nn M. Bernard, qui habitait b campagne et voulait avoir un pied-à-terre à Pari*. II y a aujourd’hui trois semaine*, inarqui», que j’ai eu avec Thérèse Dooôver l'eulretue que je vous ai racontée. Je vous hts grâce des transitions et j’arrive aux hits. Voici une lettre que h fille du banquier m’a remise hier soir chez sa mère. — Ceci est iresbicu. donnez...
Et M. de Montai remit au marquis la lettre wtivaote, lettre que celuici lui tout haut ;
« Mou cœur bat, ma maiu tremble... Mou Dieu, ce que je fais est bien mal, mais je nie. eoufic à votre honneur, monsieur; je vous en conjure, ne m’écrivez plus jamais. Si adroits que soient vos moyens de me remettre vos lettres, je tremble toujours... Ab! pourquoi votre impru- ! deuce m'a-t-elle forcée de preodre votre premier billet ! Pourquoi ai-je Clé assez faible pour le lire !... Encore une lois, je vous en conjure, ne m écrirez plus, monsieur, et surtout ne restez plus des journées entières dans ce petit appartement au-dessus du nùtre. Mon Dieu ! si l'on savait qui; c'est vous qui l’habitez, je serais perdue. .. Je vous crois, je vous Crois, puisque vous vous dites malheureux à cause de noi. Vous dites que vous m'aimez : eh bien! je vous crois... Je n'ai pas besoin que vous me prouviez, par la retraite que vous vous imposez, que vous pouvez renoncer à ce monde, à ces succès qui doivent avoir tant de charmes pour vous. Vous me dites que vous avez renoncé à cette femme de théâtre; mou père nous l'avait dit... Saus cela jamais je ne vous aurais écrit... Vous me dites encore que celle retraite vous est chère, parce quelle vous rapproche de moi, que ce bonheur vous suffit, que vous n'en voulez pas d'antre, et que, si je vous aimais, vous n'auriez rien à envier au monde : et puis après cela vous ajoutez qu’il y a un secret qui vous einpêclic de me demander si je vous aime, moi. Alors... pourquoi me dire que vous m'aimez, moi? a
! — Pauvre petite! die intéresse, dit M. de Deauivgard en souriant,
— L’est d'un uaif superbe ; continuez, marquis.
Le marquis continua.
« Uu secret Citai, dites-vous? Mou Dieu, quel est-il, ce secret / Pourquoi ne me l avoir {tas écrit dans vos longues lettres? Uu secret, et fatal encore? Mon Dieu ! je n'ai pas dormi de la uuit, tant celte idée me tourmcutail. Hier, chez ma mère, vou> aviez l’air si triste, si triste! H m’a lallu bien du courage pour retenir mes larme*. Mais, quand je suis rentrée chez moi, ub ! comme j'ai pleuré ! Miss Hubert est Uevoiécüanle, il n'y a aucuuc confiance à avoir en elle. Mon Dieu, oc me perdez pas. Mon pere et ma mere soûl si sévère* pour moi ! Ah ! si vous saviez, cc ne sont pas des parent* comme d'autres... Sans cela !... cl encore... à quoi Iran? à quoi me servirait de leur tout dire, puisqu'un secret vous empêche de me demander si je vous aime? Je consentirais bien à ce qne vous m'écriviez encore, mais une seule foi*, oh ! [tour la dernière fois, si vous tue promettiez de me dire ce secret et de n’étre plu* triste ’ ( munie vous l ètes depuis plusieurs jours. N ous vous plaignez de ce que | je ne vous regarde pas chez ina mère : c’est que je ne veux pas pleurer devaut tout le momie. Il y a dans votre phytiouomie quelque chose de | si désolé, que les larmes m’eu vienueut tout de suite aux yeux. El on ! vous disait si moqueur, si étourdi, si gui ! Moi, je le croyais : c’est pour cela que je vous en voulais d’aimer mon pauvre René, ' bus m'avez pardonné cela, n'ett-ce pus? Oh ! oui, voua êtes digue de comprendre René ; mon Dieu ! j’aurais Uni de choses à vous dire là-dcësusj! cl vous seuiblez év iter les occasions où vous pourriez inc parler. Hier, ma mère nous a laissés un moment seuls ensemble, vous ue m'avez pas dit un
THÉRÈSE DUNOYF.R.
mot, ci tous m'avez regardée cii sileuce de ce regard si tendre, si uavre, qui depuis me poursuit. qui me* forte à vous écrire, car il me semble que vous «‘tes là... «pii me rcgaidcz. Vous aviez l'air si malheureux ! Vous u 'aurez plus cet air-là, u’cst-ce pas, pour ue plus m’obliger a vous écrire? c'est tu mal et si dangereux ! Voila maiulcuaoi que je ne sais pas si j'aurai le courage d'aller glisser relie lettre sous votre porte, comme vous me l'avez dit. Si l'on tue surprenait, mon Dieu ! Al» ! je n'oserai jamais I ah ! je commets une gratuit- faute. Ma lucre, ma lucre, pourquoi u' ai-je pas de couliauce eu vous? •
C'tit donc vraiment grave ce que tu ai i me dire? — r*ct 15.
— Ici, marquis, dit Bl. de Monial, vous devez reconnaître des traces de boues.— Oui, mon cher, puis quelques mots illisibles à demi effacés (Kir celte rosée céleste ; puis ce naïf nost-scripium tracé à b hâte : « DrAlcz celle lettre, » Ah çà! et quand Thérèse a glissé toute tremblante la lettre sous b porte du petit appartement du quatrième, est-ce que votre porte s'est brusquement ouverte? — Ah ! marquis, je ne suis pas encore si écolier; c’était l’cfTaroucher au moins pour quinze jours. — A la bonne heure. La porte est donc restée fermée ? — Très-honnêtement fermée. J’avais conseillé à Thérèse de laisser descendre sa petite sœur et miss Hubert pour dîner, et de profiter de ce moment pour monter jusqu’à ma porte. — Pas mal. C’est à b fois songer au présent et à l'avenir, une habitude à faire prendre, habitude presque innocente d'abord, et plus tard... Allons, allons, mon cher élève, bravo ' — En effet, dés qu’on a sonné le premier coup de cloche qui précède d’une demiheure le moment où I on se met à table, j'ai couru aux aguets: b porte du troisième s’est ouverte, l'enfant terrible a descendu bruyamment avec la gouvernante : quelques minutes après j'ai eulendu le pas léger et pour ainsi dire ému d«* Thérèse; elle montait en s’arrêtant presque à chaque marche. L’œil à b serrure, je b voyais parfaitement ; elle regardait autour d'elle d’un air inquiet, effaré; puis elle avançait timidement sa jolie télé au-dessus de la rampe de l'escalier, écoutait encore, s'éloignait, se rapprochait de ma porte, perdant ainsi mille fois plus de temps qu'il n'en (allait pour glisser sa lettre. Enfin, après avoir encore hésité, elle fit on mouvement d'une erânerte adorable, qui voobit à peu près dire : Le sort en est jeté; elle se baissa, la lettre glissa sous L porte. Lorsque Thérèse se releva, elle avait les joues enflammées, ses genoux tremblaient ; elle s'appuya un moment à b rampe en mettant une main sur son sein, qui battait' violemTuent ; pendant une seconde, son char- Uupmue |**r 11. Dslot, Mctoil „turc>, wr k» clitfki Uct tUilcui ».
mant visage exprimait ces violents ressentiments d'audace et de crainte, d'orgueil cl de remords, de passion et de timidité, qui bouleversent les traits de toute jeune fille qui commet son premier acte de mauvais sujet. Tout à coup b voix criarde de l'enfant terrible retenti! au premier. Thérèse tressaillit. l-égèrc comme une fée, elle sembla glisser sur l 'escalier ; au tournant de sa spirale, comme Thérèse relevait un peu sa rubc pour descendre plus rapidement, je vis tout sou brodequin noir qui faisait valoir le plus joli pied du monde ; un moment encore j'aperçus sa faille souple, mince, cambrée, sou joli cou blanc où s'attachaient si gracieusement scs épais cheveux noirs; puis clic disparut eu vraie sylphide. Alors...
M. de Monial en était là de son récit, lorsque son domestique annonça M. le capitaine Des Hoches. Au nom du capitaine, une expression de haine contracta les traits du marquis; mais celle émotion fut si rapide que M . de Monial ne s’ ci» aperçut pas, et il alla mettre daus son secrétaire le portrait de son aïeule et b lettre de Tltérèse.