‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Therese DunoyerChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'invitation.

Le capitaine Des Roches était un capitaine de spahis d'une admirable ligure, grandi svelte, basané, ayant irrnle ans à peine, cl h barbe anssi nuire que scs dents étaicut blanches. Ou ne pouvait rien voir de plus

Arüilb flunoycr et «ni êpouw — mo 1U.

éblouissant que ce jeune homme revêtu de son costume oriental, ce jour-là il était simplement et élégamment vêtu. Le capitaine Des Hoches était non-seulemeut un très-brave soldat, mais un des sportman les plu» distingués de France. Il n’y avait guère de meilleur jockey, soit pour une course, soit pour un tlteple ehast; du reste, ouvert et gai, lion compagnon, grand chasseur, franc buveur, noble joueur, et, quant aux femmes, aussi séduisant qu'heureux, aussi recherché qoe discret, disait-on. Le capitaine Des Roches, commençant à parler des le salon qui précédait b chambre à coucher de M. de Montai, n’avait pas encore aperçu le marquis, et il s’était écrié en entrant :

— Tu sais l’affaire de Beauregard? Pois, voyant ce dernier, il fit on mouvement d'étonnement, courut à lui, lui serra cordialement la main, et lui dit d’un air interrogatif : — Ça n'était donc pas vrai ? — Qui»! donc? demanda M. de Monial.— Son duel de ce matin? dit le capitaine.— Son duel! son duel! Vous deviez vous battre ce malin, marquis ? demanda M. de Montai.— Eh mon Dieu ! mon cher, Henri IV est mort ! Il y a trois heures que j’ai tué le colonel Koller. Puis, se retournant vers le capitaine Des Roches: — Comment ça va-t-il, Bédouin? — Très-bien, dit le capitaine. Diable de marquis ! il n’y a que lui pour faire les choses vile et bien. Mais pourquoi ne m’avez-vous pas pris pour lémoiu? — Et moi aussi, marquis? s'écria Montai. — Parce que Beaudricourt et Sainle-Lu< e sc sont trouvés hier au club lors do ma querelle avec Koller, et la partie s’est arrangée tout de suite. — Ah ! marquis ! marquis ! vous serez toujours notre maître à tons. Q»<*1 sang-froid ! dit Moulai, l iïurc-loi, Des Roches, qu'U est ici depuis une heure à raconter des histoires à mourir de rire, à causer de choses et d'autres, aussi calme que s’il sortait de son lit.

— Vous êtes, pardieu, très - étonnant ! Est- ce que j'ai quinze ans?

est-ce que j’en suis à mon premier duel? Que diable voulea-vonsdooc que ça me fasse? — Et La cause de ce duel? dit Montai. — Rien. Koller se vantait toujours de ses duels, eda m’impatientait. — C’est vrai, vous le lui aviez dit cent fois, marquis, et je sais encore à comprendre comment ce sauvage endurait si patiemment vos bourraaes à ce sujet. Le pauvre diable vous estimait , dit Des Boches. — Bien obligé.

Hier soir il a recommencé ses atroces plaisanteries à propos de son duel avec ce malheureux d'Anuentiéres, qu'il a tué. — Un cofant qu'il avait provoqué. dit Montai. —

Oui. Cela m'a indigné; j’ai grièvement insulté Kolkr, nous nous sommes battus ce malin, je l'ai tué; parlons d'autre chose. —Ah ! marquis, marquis ! ceci est bien jeune pour un homme marié, dit M. de Montai. — A propos d'homme marié, mou cher Bédouin, vous ne voulez donc pas décidément faire la cour à ma femme ? dit le mar-

a ao capitaine Des nés. Etes-vous singulier ! je vous présente a la marquise au dernier bal costumé, dans tout l'éclat de votre splendeur orientale; il y a deux mois que vous Li vuyes assez intimement, cl vous êtes pour elle fen ma présence du moins) d'une froideur qui va presque jusqu'à l'éloignement, tandis que, de son côté, elle vous trouve insupportable (du moins elle me le dit). — Comment, marquis! vous ue voyez pas que Des Roches s'est occupé de madame de Beauregard, qu’il a perdu sa peine et qu’il lui tient rancune? dit Montai.— Vous êtes fou, mon char, dit le capitaine en riant. Tenez, marquis, s'il faut vous l'avouer, madame de Beauregard est un peu... trop puritaine pour moi. J'ai un ton exécrable. les femmes de bonne compagnie m'imposent et me rendent stupide, je ne pois trouver un mot à leur dire : lorsque j’ai l'honneur de voir b marquise, je passe le temps à regarder tour à tour le tapis et la pendule pour voir arriver b fia de ma mortelle visite, et vous concevez que ça ne me rcud pas aimable, comme vous le dit voire femme.— !S'eu

Devant lheu, devant votre mère, Edouard, je mi» votre femme — rtca 43.

croyez pas un mot, mon cher Montai, dit le marquis: H n’y a rien de plus sournois, de plus perfide, que ces vauriens qui affectent de n'aimer que les impures ; les pauvres mûris croient ceb et disent à leur femme: ■ Croiriez-vous, ma chère, que Des Roches (je suppose), qui a tout ce qu'il but pour réussir ailleurs, n'adresse ses hommages qu'à des créatures du plus bas ébgc? » A quoi la femme est sur le point de répondre involontairement au mari : — Four qui me preuez-vous donc, monsieur, vous m'insultez !

L'entretien fut interrompu par le domestique de M. de Monial, qui vint apporter une carie de visite à son maître. Celui-ci lut à haute voix: Le baron de her-KIlio.

— Le chouan? le cousin breton brelonnaut? s'écria le marquis. Le canard sauvage a donc quitté ses bruyères? — Priez M. de Ker-Ellio d'entrer, dit M. de Monbl. Le domestique sortit — Un provincial? dit

Ve capitaine Des Boches.

— Oui, et qui vient pour b première fois à Paris, dit M. de Monial en souriant. — Eh bien!

pardieu ! il arrive bien, •'écria le marquis; il dînera avec nous ce soir. — Ce soir? dit M. de Monial. — Oui, sans doute, je venais vous inviter, et j'allais passer chez vous aussi, Redouta. — Mille grâces, marquis ; mais quelle idée bizarre! le jour même do ce duel! — Ça vous parait élrauec.

u 'est-ce pas ? mais fai une raison pour agir ainsi, et, pardieu ! vous u’étes pas de mes amis si vous me refuses.

A ce moment, M. de Kcr-EUio entra. Nous prions le lecteur de se souvenir qu'Eweu était un homme simple cl revêtir. pieux et bon, d’un esprit inculte, d'un caraclère ferme cl loyal, d'une âme aimante et généreuse, d'un courage calme, mais éprouve, un homme enfin complètement étranger à certaines marurs, i certaines corruptions; pour tout dire, c'était toujours le rustique élève de l'ex-dragou, l'abbé de Kérouélbn. L'extérieur d'Ewen échappait au ridicule; car il naunouçait aucune prétention; sa redingote bleue sévèrement boulonnée jusqu'au cou, sa cravate noire, ses cheveux court», sa liarbc bruue et épaisse, lui donnaient nue physionomie mile et austère. En se trouvant face à face avec des élégants, Ewen n’éprouva aucune timidité ; sans affecter de rudesse, il

ne fut cependant pas gêné ; il se présenta d'une manière simple, froide et polie.

Nous avons sommairement rappelé les principaux traits du caractère d'Ewen, afin de faire partager peut-être au lecteur l'éloQuentcut profond que ressentit le jeune gentilhomme campagnard à certains passages de l'eutretien suivant. Lorsqu'on avait nommé Ëwcn, M. de Moulai était allé vivement à sa rencontre. Le capitaine Des Boches s'était levé

R r allumer un cigare. Le marquis resta daos son fauteuil, considérant reton avec curiosité.

— Que je suis aise de vous voir, mon cher cousin ! M. l'abbé (ta Kérouélbn ne m'avait pas bit espérer sitôt votre arrivée, dit M. de Monial en serrant cordialement b maiu d'Ewen. — Je uc pensais pas non plus venir sitôt, mais des affaires imprévues... — Depuis tombicu de

Digitize

as

temps êtes-vous à Pari*? — À mon arrivée, jo m« mis trouvé un pen indisposé ; ce qui m'a empêché, monsieur, de venir vous voir plus ( 64 . — C'est un grand vol que m’a bit celle indisposition-là, dit M. de Montai.

Puis, s'adressant an marquis, et lui présentant Ewen, U lui dit t

— M. le baron de ker-Ellio, mon cousin.

M. de Bcauregard se leva et s'inclina.

M. de Montai termina b présentation en disant à Ewen :

— M. le capitaine Des floches, mon ami.

Le capitaine salua. Tous se rassiront. Il y eut vu moment de silence assez embarrassant; le marquis le rompit le premier. Se tournant du rAlé d’Kweii, il lui dit avec un mélange de noblesse et de cordialité qui u'appartenak qu’à lui ;

— Pardon, tuonsirur, je vais vous (aire une proposition très-indiscrète, mais Ircs-franchr, et, en votre qualité de Breton, vous m excuserez. Votre cousin, le capitaine Des Roches, et quelques autres de mes amis me font le plaisir de dîner avec moi, soyez des nôtres. Vous ferez ainsi lout de suite connaissance avec quelques coryphées de celle jeuues>e dorée que mon âge me doune le droit de présider.

Ewen avait trop de bou goût pour refuser celte invitation par un sentiment de discrétion exagéré: il répondit :

— J’accepte avec grand plaisir, monsieur, et je remercie Thon cousin du bon accueil que vous voulez bien me faire. — El vous n’avez pas tort, mnusli-ur, car il nous a dit tout ec que vous valiez. — it vous avez confirmé ce que j’avais dit. mon cher cousin, — reprit Monial. — Ma foi, nn trieurs, dit gaiement Ewen, je vous préviens qu'en vrai Breton je vuis capable île croire tout ce que vous me dites. — Nous le disons pour cela , monsieur ; et , pardieu ! votre franchise nous met ai bien à l'aise, que je vous demanderai la permission de reprrndre avec ces messieurs l'eulrciien que nous avions commencé. — Mais, marquis,, dit M. de Montai... — D'honneur, mon cher, que dirionsnous à monsieur? Dos banalités. Comment trouvez-vous Paris? l'aspect de Paris a-t-il répondu à votre attente? et autres sottises indigne» de lui et de nous — Vraiment, monsieur, je suis de voire avis, et autaul que vous j al peur de ces convcrsatio us-là, dit Ewen en riant. — Et vous avez raison, monsieur. Vous nie permettrez donc de dire à ces messieurs avec qui je veut les faire dîner. Ce menu de» convives vous Intéressera peut-être, les femmes surtout, les plus fringantes imput ez do Paris. — Ah! ah! il y aura des femmes, marquis? s'écria Dus Roches. — Le capitaine affecte cct étonnement sous le prétexte que je suis marié, monsieur, dit confidomroeui le marquis à Ewen. A propos de ça, & si vous le permettez, j'aurai l'honneur de vous présenter a madame de Reanregard ; eBe est chez elle Mt les mercredis. — Monsieur... dit Ewen eu s’inclinant. — Je dois vous piévenir , monsieur , que b marquise a dix-huit ans à peine, qu'elle est jolie comme un ange ; mais n’allez pas eu devenir amoureux, vous rendriez le capitaine jalon* comme un tigre; U ne veut pas l’avouer, mais il s’en occupe beaucoup. — N’écoulez pas le marquis, monsieur ; Il se moque cruellement de moi. J'ai le malheur de n aimer que les femmes de mauvaise compagnie. Madame de Bcauregard m’impose, tranchons le mot, me luit nue peur horrible avec son s rond air. Je n'ai pas l'honneur de lui agréer, et le marquis me raille sans pitié, — C’est égal, reprit M. de Reanregard en s'adressant à Ewen, meilez-vous do Des Roches si vous rendez quelques soins à nu femme. Il y a bien encore un M. Lablrinte qni s'occupe fort de la marquise ; mais je ne sais trop s'il but le compter comme un adversaire sérieux, celui-là. Qu'est-ce que vous en pensez, Des Roches? — Diable! marquis; niais, si j'étais assez heureux pour m'inquiéter des adorateur» de madame de Beaureganl, j'aurais grand pmr de M . Lubiriulc : comment donc ! un jeune poète, irais comme nue rose de mai, par là-dessus député, et le bras droit d'un minUlro... de M. Roupi-Gobillon, l'ami Intime de Montai. — Je vous demande pardon de ce nom-l;i, dit le marquis à Ewen : eu prononçant le nom de ce ministre, De» Roi lies a l'air de dire quelque chose d’assez malpropre, mais ce d rôle-là s’appelle ainsi. Et à propos de ça, ne trouvez-vous pas que lorsqu'on a déjà l'infirmité de s’appeler Roupi, il est indécent d'y ajouter encore Gohillnn ? — Il y a sans doute quelque vanité là-dèssous, dit Ewen en riant. — Pardieu, monsieur, vous avez raison. Ce nom jumeau doit être le Irait incestueux de l'orgueil aristocratique d un avocat démocrate, ec qui n'empéche pas M. Ubiriutc de dédier de petits vers à b marquise et de gouverner un peu h France. C’est la où eût l'avantage du député sur vous, mon pauvre Des Roches , vous serves le pays, tandis que M. Lahirinle le gouverne... et les femme* aiment toujours dominer. , qui gouverne... — Soit, marquis, dit M. de Montai, mais ne nous mêlons pas des affaires des autres. *— Vous avez raison, mon cher, je suis de très-mauvais goût. j'ai l’air de vouloir agacer deux rivaux l'un contre l'autre, connue si cela me regardait. Or donc, et sans transition aucune, parions des impures de notre dîner : d’abord je vous amène mademoiselle Ro«a et sa sœur Hermlnie. Pub. s'adressant à Ewen, le marquis ajouta : Mademoiselle Posa est un sujet très-distingué du ballet de l’Opéra, et mademoiselle Hermlnie, sa sœur, est une ingénue de petit théâtre non moins distinguée. Toutes deux sont à mol. Si ça peut vous amuser, je voua mènerai là, ça vous fera tout de suite deux entrée» dans le monde, madame de Beauregard pour b bonne compagnie, main’zcUc Rom et sa sœur pour b mauvaise. — Et qui anronft-uou* encore en femmes, marquis? dit M. de Moulai. — Nous au- 1

rons b plus méchante, la plus maligne, b plus effrontée, b plus mordante, b plus infernale diablesse de notre enfer : Serpent iuc ! — Voilà un nom qui promet, dit Eweu en souriant. — C'est un surnom, dit M. de Montai ; elle se nomme Adèle Cleruiout . mais, comme dit le marquis, c'est bien b plus diabolique créature : uu esprit de démuu ; ne ménageant rieu, ue respectant rien, très au bit de tous les scaudale* du momie, car elle ne voit que des hommes de bonne compagnie et disant tout ce qu'elle sait quand l'envie lui eu prend, sans s'inquiéter des amants ou des maris. Avec cela jolie comme un ange, ajouta De» Roche», et insolente comme Lucifer. — Alt ! j'oubliais Gausse llariowe et b belle Grecque, dit le marquis. — Si le nom de Serpentine cal significatif, reprit Ewen, celui de Cbrisse Uariowe ne l'est pas moins ; seulement, dbms une telle réunion, ce nom paraît bien seulimcutul. — Rassurez-vous, dit le marquis, Clarisse llariowe est un nom donné en maniéré de contre-vérité. Claire Duval est bien b plus folle, b plus gaie, b plus insouciante créature qui se soit jamais endormie sans savoir si elle mangerait le lendemain ; elle en est à b tin de sou second million représente par lord Filz-tlérald. Quant à la belle Grecque, c’est quelque chose (le splendidement beau, qu'on ne peut s'empêcher d'avoir daus un durer... bien servi : Serpentine pour l'esprit» Clarisse Uariowe pour b joie folle, la Grecque pour la beauté, un dîner n'est complet qu'avec cette Irinifé. Quant à mam'zeilc Bosa qui m'appartient, elle est bêle comme uue oie, et sa sœur llerminic est de la même force; mais elles sont très-jolies, et leur »tupidilé est si éloui dL&aiite, que je soupçonne quelquefois ces deux sieurs d'être spirituelles saus le faire exprès. — El eu hommes, marquis? — En hommes? nous aurons les lenauls de ces beautés, c'est-à-dire Saiiite-Luce pour Serpent iue, Raudricourl pour b belle Grecque, Filz llérold pour Cia ris-e llariowe, puis le major Browu, le duc de xrrda, le prince Castelli, voilà tout. Ali ! j'oubliai» M. Flores, uu Américain, un cousin de ma femme, un jeune inca, qui bit sou entrée dau» le monde civilisé. Ans>i, pardieu ! ce sauvugc-Jà ouvrira, je crois, ce soir, des yeux et des oreilles furieusement élouués. — Absolument comme moi, mousienr le marquis, dit Ewen en gouriaul. — Non pas, monsieur le baron, dit M. de Bcauregard avec beaucoup de bonne grâce, mou jeuoe cousiu regardera et vous verrez, il écoutera et vous eu tendrez.

Fuis, se levant, le marquis dit à M. de Moulai :

— Ah çà, mon cher, c’est convenu, à sept heures et demie. — El où cela, marquis? — Pardieu, au Rocher de Cancale; il le but bicu. Où voulez- vous qu'un homme marié donne un dîner de garçons... où il y a de» femmes? Et, se retournant vers Eweu, le marquis ajouta : Ab! 11100sieur, quelle détestable idée vous allez avoir de nos plus fameux cabarets! Je regrette de ne pouvoir faire transporter de Londres ici Clarendon Hôtel avec son confort et sa tenue de bonne maison. Hélas' nous ne pouvons lutter contre les magnifiques tavernes do Londres qu’à force de bonne chère et de jolies femmes. En tout cas, vous nous serez indulgent, n'est-ce pas? et vous me permettrez de prendre ma revanche Iwmactement chez mol... lorsque j'aurai eu I honneur de vous présenter madame de Beaurcgnrd... Au revoir. Montai... Où allez vous, Des Roches? Voulez-vous que je vou» conduise? — J'ai une partie engagée avec Sainte-Lucc au passage Cendrier, dit Des Boches. — Eh bien! je serai des vôtres, dit le marquis ; Je vous mène.

Puis, faisant à Eweu un salut cordial, M. de Bcauregard sortit avec M. Des Roche» pour aller au jeu de paume.

— Comment trouvez-vous le marquis? dit M. de Montai à son cousin. — J'ai lort entendu parler par mou père des grand» scigmuirs de l'ancien régime, de leur esprit et de b façon cavalière avec laquelle ib traitaient le mariage. Il me semble que M. de Bcauregard doit leur ressembler beaucoup. Quelle gaieté ! quelle banne humeur ! — Vous ue croiriez pas que ce matin il a tué un homme en duel ? — Lui ! s'écria Ewen avec répugance, et ce soir ce dîner? — Ce n'est pas correct, i* le sais ; mai», pour excuser le marquis, ie vous dirai que l'homme qu il a tué était une espèce de bravo, de spadassin féroce, qui ue laisse aucun regret : on saura même assez de grc à Bcauregard d'en avoir debarrassé Paris. Malgré cela, ce dluer e»l un peu étrange le soir même de ce duel ; mais le marquis nous a dit qu’il avait ses raisons pour agir ainsi, et il nous a si instamment priés d'accepter son invitation, que nous avons dd accepter, et vous nous imiterez. — Maintenant, je ue puis faire autrement, dit Ewen assez attristé. — Il faut que le marquis ail eu quelque lubie, dit M. de Montai : car sa manie de duel lui était passée U' puis cinq ou six ans. Mais où logez-vous donc, mon cousiu ? M vous le voulez, j irai vous prendre pour dîner, et je vous conduirai. — J'accepte avec grand plaisir, dit Ewen. Je loge à l'hôtel du Croissant, rue Montmartre. Maintenant, je vais vous Etire une questiou Ires-provinciale, mon cousin : je désirerais savoir comment il faut être habillé pour ce

dîuer de garçons où il y a des femmes. Vous me conduisez; je ne

voudrais pas, par une Inconvenance de costume, vous (aire rougir de moi, dit Ewen en souriant. — Mon Dieu, mettez-vous le plus simplement du monde, comme vous voudrez ; seulement un habit au lieu d'uue redingote. Ah çà ! j’espère mou cher cousin, que vos affairas vout s'embrouiller, afin que vous non» restiez longtemps. — Sous ce rapport, et malheureusement pour moi, elles s'arrangent toutes seules. Lors de m>u voyage à Paris, fe digne abl>é de Kéroudbn avait à loucher pour moi une somme assez forte chez un banquier, M. Achille Duuoyer... — — M. Achille Dunoyer? dit M. de Monial. — Oui. Vous le connaissez?

THÉRÈSE DHSOYF.R.

— Beaucoup ; mais continue* s'écria M. do Moulai. — Ignorant qu'a Pari» mi banquier avait un comptoir où il faisait ma aJ faire* et une maison où il le* fuyait , m'a-l-on dit, l'abbé s'était rendu au domicile de M. Achille Ihiuoycr ; là, ou lui apprit que le banquier était eu voyage. Le bou abbé n'eu demanda pas davantage, et il vint m apprendre que | mes fonds couraient le» plus grand» danger», puisque mou bauquier voyageait saus. songer à ma créance. — C'est impossible, dit M. de Monial avec une émotion involontaire ; la foriuuo de M. Duuover est très-solide : c'est uue des maisons les plus «1res de Paris. — C'est ce que tout le monde m'a dit. et dont je suis couvaincu, dit Ewen, car ce matin même M. Duuover m'a uori-M'ulcmcut soldé, mais il m'a encore offert de me payer à 1 iustanl le moulant de trois autres obligations que j'ai sur lui.

M. de Moulai sembla respirer plus librement, et ré|K>iidil :

— Aussi je m’élounais de ces bruits. — La seule erreur du bou abbé de kérouëllau avait causé mon inquiétude. Jusque dans lïiôlel où je suis logé, on m'a donné de si bons renseignements sur le crédit de M. Dunoyer, dont b réputation s'étend partout, comme vous voyez, que j'ai replacé citez lui la souinie échue. — Et vous avez raison ; c est un excellent placement. M. Duuover a des propriétés d'une grande valeur ; ou évalue sa fortune immobilière a près île deux militons. Sans compter sou portefeuille et ce que lui rapporte sa maison de banque, son dernier inventaire se moulait à quatre millions deux cent soixante mille franc». — Vous me paraissez si bien connaître scs affaires, dit naïvement M de Ker-ÊIHo. que j aunis dû m'adresser à vous pour mes renteig un iienis. — J'ai du ntoius entendu évaluer ainsi sa fortuite, dit M. de Montai eu rougissant.

Ewen reprit :

— M. Dunovrr m'a paru le meilleur homme du monde ; il nt'a même kivité à dîner citez lui dimanche prochain. - Dimanche? Cela m» trouve à merveille, dit M. de Moulai, je dîne aussi chez lui ce jour-là. — C’est une bonne fortune pour moi, dit Ewen ; mais je vous laisse. — Adieu donc, mon cousiu. — À ce soir, jKrisque vous voulez bien vous charger de moi.

M. de Ker-Ellio sortit après avoir affectueusement serré la main de M. de Montai. Ewen avait jusqu'alors bit bonne contenance ; niais, lors-

3 n*i1 fut dehors, il lui sembb qu'il avait besoin d'air. Ce qu'il venait 'entendre lui donnait presque le vertige. Le marquis surtout, cet homme de si bonite compagnie, qui pouvait être si gai, si moqueur, si gracieux, et cou'encr toute la folle liberté de son e»prk quelques heures apres avoir tué un homme, lui semblait un phénomène Ce marquis parlait de sa jeune femme et de ses maîtresses avec un égal cynisme ; et pourtant il employait les fomiuh-s de b plus parfaite politesse lorsqu'il proposait à Ewen de le présenter à la marquise; cet homme tour à tour impertinent et cordial, joyeux et cruel, esclave du savoir-vivre et contempleur des liens sacrés pour tous, cet homme, enfin, de si excellentes façons et dp moralité si perverse, inspirait à Ewen un vague effroi. Il se reniait au contraire une secrète sympathie pour M. de Monial, qu'il trouvait affectueux et prévenant. On doit savoir presque jjrc à Ewen de la simplicité digne avec laquelle il avait subi cette première épreuve du feu parisien. Son caractère ferme, son bon srus et sou tact naturel avaient tout fait.

La raison d’Ewcn, un mometil ébranlée par l’abus de b solitude, avait repris son équilibre à mesure qu’il s’était éloigné de TrefUlartlos, de ce triste tWàlrr de srs dangereuses rêveries. Depuis son séjour à Paris, il avait sagement envisagé sa position, ses chimères d'idéalité s’étaient peu à peu évanouies ; il eu reconnaissait la fâcheuse vanité cl souriait en pensant au portrait de Trcff-llurllog nui lui avait causé de si folles terreurs. Le mystère de b présence <ic ce tableau, que l'abbé anirmail avoir vu brûler, semblait toujours inexplicable à Ewen, mais nullement fatal ou surnaturel. Il songeait très-sérieusement aux propositions de mariage que lui avait biles le bon abbé, et sc rappela que les deux protégé du recteur étaient, sinon belles, du moins avenantes et gracieuses : le souvenir de l'une surtout, brune, fraîche, riante et ingénue, prit peu à peu dans sa pensée la place si longtemps occupée par l'indécise cl pèle figure de Trcfl-llartlug. Ewen écrivit dans ce sens une longue lettre a son ancien précepteur, et v ajouta quelques lignes pour lèsen-Godi et pour Ann-Jann. A celte lecture, Publie dut bondir de joie, cl les deux vieux serviteurs pleurer d'attendrissement et de bonheur; car k* inub-mcibriu annonçait son prochain retour.

Voulant mettre à profil sou séjour à Paris pour voir ce qu'il y avait à y voir. Ewen avait résolu d’y rester au plu* quinze jour* encore et de retourner dans sa chère Bretagne. Ce ne fut pas sans une anxiété pres-

3 ne pénible que le jeune baron attendit l'heure à laquelle sou cou-in evait veuir le chercher pour le conduire diner au Rocher de Cancalc. Ce dîner lui semblait quelque chose de formidable. Eu effet, quitter les grèves solitaires rie l' Armorique pour un dîner d'impures donné par un nomme marié qui a deux maîtresses . qui raille les amoureux de sa femme, et qui, le matin même, a lue un homme en duel... b transition était brusque pour le rustique élève de l’abbé île Kérouëllau. D'apres l’avis de son cousin. M. de Ker-Ellio s'habilla très-simplement d’un habit bien exactement boutonné, d un gilet blanc et d'un pantalon noir. Il p t avait absolument rien de remarquable dans b mise d' Ewen; partant, U était trcs-cumcuablemenf mis. A sept heures, M. de Monial le viut

prendre en voilure de remise. Les deux cousins partiront pour le Rocher de Caucale.

Page 1