‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 12 sur 29 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le feu marquis de Cinq-Cygne avait employé ses épargnes, ainsi que celles de son père et de sa mère, à l'acquisition d'un magnifique hôtel situé rue du Faubourg-du-Roule, et compris dans le majorât considérable institué pour l'entretien de sa pairie. La sordide économie du marquis et de ses parents, qui souvent affligeait Laurence, fut alors expliquée. Aussi, depuis cette acquisition, la marquise, qui vivait à sa terre en y thésaurisant pour ses enfants . passa-l-elle • d'autant plus volontiers ses hivers à Paris, que sa fille Berthe et son fils Paul atteignaient à un âge où leur éducation exigeait les ressources de Paris. Madame de Cinq-Cygne alla peu dans le monde. Son mari ne pouvait ignorer les regrets qui habitaient le coeur de cette femme ; mais il déploya pour elle les délicatesses les plus ingénieuses, et mourut n'ayant aimé qu'elle au monde. Ce noble cœur, méconnu pendant auelque temps, mais à (|ui la généreuse fille des Cinq-Cygne fendit dans les dernières années autant d'amour qu'dle en recevait, ce mari fut enfin complètement heureux. Laurence vivait surtout par les joies de la famille. Nulle femme de Paris ne fut plus chérie de ses amis, ni plus respectée. Aller chez elle est un honneur. Douce, indulgente, spirituelle, simple surtout, elle plait aux âmes d'élite, elle les attire, malgré son attitude empreinte de douleur; mais chacun semble protéger cette femme si forte, et ce sentiment de protection secrète exphque peut-être l'attrait de son amitié. Sa vie, si douloureuse pendant sa jeunesse, est belle et sereine vers le sôir.^ On connaît ses souffrances. Personne n'a jamais demandé quel est l'original du portrait de Robert Lefebvre, qui depuis la mort du garde est le principal et funèbre ornement du salon. La physionomie de Laurence a la maturité des fruits venus difûcilement. Une sorte de fierté religieuse orne aujourd'hui ce front éprouvé. Au moment où la DQarquise vint tenir maison, sa fortune, augmentée par la loi sur les indemnités, allait à deux cent mille livres de rentes, sans compter les traitements de son mari. Laurence avait hérité des onze cent mille francs laissés par les Simeuse. Dès lors, elle dépensa cent mille francs par an, et mit de côté le reste pour faire la dot de Berthe.

Berthe est le portrait vivant de sa mère, mais sans audace guerrière; c'est sa mère fine, spirituelle : — « et plus femme, » dit Laurence avec mélancolie. La marquise ne voulait pas marier sa tille avant qu'elle n'eût vingt ans. Les économies de la famille , sagement administrées par le vieux d'Hauteserre, et placées dans les fonds au moment où les rentes tombèrent, en 1830, formaient une dot d'environ quatre-vingt mille francs de rentes à Berthe, qui, en 1855, eut vinst ans.

Vers ce temps, la princesse de Cadignan, qui voulait marier son fils, le duc de Maufrigneuse, avait depuis quelques mois lié son fils avec la marquise de Cinq-Cygne. Geoi^es de Maufrigneuse dinait trois fois par semaine chez la marquise, il accompagnait la mère et la tille aux Italiens, il caracolait au bois autour de leur calèche quand elles s y prumenaient. Il fut alors évident pour le monde du faubourg Saint-Germain que Georges aimait Berthe. Seulement personne ne pouvait savoir si madame de Cinq-Cygne avait le désir de faire sa fille duchesse en attendant qu'elle devint princesse; ou si la princesse désirait pour son fils une si belle dot, si la célèbre Diane allait au-devant de la fnoblesse de province, ou si la noblesse de province était effrayée de la célébrité de madame de Cadignan, de ses goûts et de sa vie ruineuse. Dans le désir de ne point nuire à sou fils, la princesse, devenue dévote, avait muré sa vie intime, et passait là belle saison à Genève dans une villa.

Un soir, madame la prinpesse de Cadignan avait chez elle la mar-

Siise d'Espard, et de Marsay, le président du conseil. Elle vit ce soircet ancien amant pour la dernière fois; car il mourut l'année suivante. Rastignac, sous-secrétaire d'Eut, attaché au ministère de Marsay, deux ambassadeurs, deux orateurs célèbres restés à la Chambre des pairs, les vieux ducs de Lenoncourt et de Navarreins, le comte de Vandenesse et sa jeune femme, d'Arthez, s'y trouvaient et formaient un cercle assez bizarre dont la composition -s'expliquera facilement : il s'apissait d'obtenir du premier ministre un laissezpasser pour le prince de Cadignan. De Marsay, qui ne voulait pas prendre sur lui celte responsabilité, venait dire à la princesse que I affaire était entre bonnes mains. Un vieil homme politique devait leur apporter une solution pendant la soirée. On annonça la marquise et mademoiselle de Cinq-Cygne. Laurence, dont les principes étaient intraitables, fut non pas surprise, mais choquée, oe voir les représentants les plus illustres de la légitimité, dans l'une et l'autre Chambre, causant avec le premier ministre de celui qu'elle n'appelait jamais

Sue monseigneur le duc d'Orléans, l'écoutant et riant avec lui. De larsay, comme les lampes près de s'éteindre, brillait d'un dernier éclat. Il oubliait là, volontiers, les soucis de la politique. La marquise de Cinq-Cygne accepta de Marsay, comme on dit que la cour d*Au-

triche acceptait alors H. de Saint-Âulaire : Thomiue du monde fit passer le ministre. Mais elle se dressa comme si son siège eût été de fer rougi, quand elle entendit annoncer M. le comte de uondreville.

— Adieu, madame, dit-elle à la princesse d*un ton sec.

Elle sortit avec Berihe en calculant la direction de ses pas, de ma> nière à ne pas rencontrer cet homme fatal.

— Vous avez peut-être fait manquer le mariage de Georges, dit à voix basse la princesse à de Marsay.

L'ancien clerc venu d'Arcis, l'ancien représentant du peuple, Tancien thermidorien, Tancien tribun, l'ancien conseiller d'Etat, l'ancien comte de l'Empire et sénateur, l'ancien pair de Louis XVIII, le nouveau pair de Juillet, fit une révérence servile à la belle princesse de Cadignan.

— Ne tremblez plus, belle dame, nous ne faisons pas la guerre aux princes, dit-il en 8*asseyant auprès d'elle.

Malin avait eu l'estime de Louis XVIII, à qui sa vieille expérience ne fut pas inutile. U avait aidé beaucoup a renverser Decazes, et conseillé fortement le ministère Villèle. Reçu froidement par Charles X, il avait épousé les rancunes de Talleyrand. D était alors en grande faveur sous le douzième gouvernement qu'il a l'avantage de servir depuis 1789, et qu'il desservira sans doute; mais depuis quinze mois, il avait rompu l'amitié qui, pendant trente-six ans, l'avait uni au plus célèbre de nos diplomates. Ce fut dans cette soirée qu'en parlant de ce grand diplomate il dit ce mot : — « Savez -vous la raison de son hostilité contre le duc de Bordeaux?... le prétendant est trop jeune... »

— Vous donnez-là, lui répondit Rastignac, un singulier conseil aux jeunes gens.

De Marsay, devenu très-songeur depuis le mot de la princesse, ne releva pas ces plaisanteries; il regardait sournoisement Gondreville, et attendait évidemment pour parler que le vieillard, qui se couchait de bonne heure, fût parti. Tous ceux qui étaient là, témoins de la sortie de madame de Cinq-€ygne, dont les raisons étaient connues, imitèrent le silence de de Marsay. Gondreville, qui n'avait pas reconnu la marquise, ignorait les motifs de cette réserve générale; mais l'habitude des affaires, les moeurs politiques lui avaient donné du tact, il était homme d'esprit d'ailleurs, il crut que sa présence gênait, il partit. De Marsay, debout à la cheminée, contempla, de façon à laisser deviner de graves pensées, ce vieillard de soixante-dix ans qui s'en allait lentement.

— J'ai eu tort, madame, de ne pas vous avoir nommé mon négociateur, dit enfin le premier ministre en entendant le roulement de la voiture. Mais je vais racheter ma faute et vous donner les moyens de faire votre paix avec les Ginq-G^gne. Voici plus de trente ans que la chose a eu lieu ; c'est aussi vieux que la mort d'Henri IV, qui certes, entre nous, malgré le proverbe, est bien l'histoire la moins connue, comme beaucoup d'autres catastrophes historiques. Je vous jure, d'ailleurs, que si cette afTaire ne concernait pas la marquise, elle n'en serait pas moins curieuse. Enfin, elle éclaircit un fameux passage de nos annales modernes, celui du Mont-Saint-Bernard. MM. les ambassadeurs y verront que, sous le rapport de la profondeur, nos hommes politiques d'aujourd'hui sont bien loin des Machiavels que les flots populaires ont élevés, en 1793, au-dessus des tempêtes, et dont quelques-uns ont trouvé, comme dit la romance, un port. Pour être aujourd'hui quelque chose en France, il faut avoir roulé dans les ouragans de ce temps-là.

— Mais il me semble, dit en souriant la princesse, que, sous ce rapport, votre état de choses n'a rien à désirer...

un rire de bonne compagnie se joua sur toutes les lèvres, et de Marsay ne put s'empêcher ae sourire. Les ambassadeurs parurent impatients, de Marsaj fut pris par une quinte, et l'on fit silence.

Par une nuit de juin 1800, dit le premier ministre, vers trois heures du matin, au moment où le jour faisait pâlir les bougies, deux hommes, las de jouer à la bouillotte, ou qui n'y jouaient que pour occuper les autres, quittèrent le salon de l'hôtel des Relations extérieures, alors situé me du Bac, et allèrent dans un boudoir. Ges deux hommes, dont un est mort, et dont l'autre a un pied dans la tombe, sont, chacun dans leur genre, aussi extraordinaires l'un aue l'autre. Tous deux ont été prêtres, et tous deux ont abjuré ; tous aeux se sont mariés. L'un avait été simple oratorien, Tautre avait porté la mitre épiscopale. Le premier s'appelait Fouché, je ne vous dis pas le nom du second ; mais tous deux étaient alors de simples citoyens français, très-peu simples. Quand on les vit allant dans le boudoir, les personnes qui se trouvaient encore là manifestèrent un peu de curiosité. Un troisième personnage les suivit. Quant à celui-là, qui se croyait beaucoup plus fort que les deux premiers, il avait nom Sievès, et vous savez tous qu'il appartenait paiement à l'Eglise avant la Révolution. Celui oui marchait difficilement se trouvait alors ministre des relations extérieures, Fouché était ministre de la police générale. Sieyès avait abdiqué le consulat. Un petit homme, froid et sévère, quitte sa place et rejoignit ces trois hommes en disant à haute voix, devant quel(|u'un de qui je tiens le mot : — o Je crains le brelan des prêtres, r* U était ministre de la pierre. Le mot de Garnot n'inquiéta point les deux consuls qui jouaient dans le salon. Gambacérès et Lebrun étaient alors à

la merci de leurs ministres, inGniment plus forts qu'eux. Presque tous ces hommes d'Etat sont morts, on ne leur doit plus rien : ils appar-

pauvre madame ae Ginq-Gygne, et qu gouvernement actuel qu'elle le sache. Tous quatre, ils s'assirent. Le boiteux dut fermer la porte avant qu'on ne prononçât un mot, il poussa même, dit-on, un verrou. U n'y a que les gens bien élevés qui aient de ces petites attentions. Les trois prêtres avaient les figures blêmes et impassibles que vous leur avez connues. Garnot seul offrait un visage coloré. Aussi le militaire parla-t-il le premier : — De quoi s'agit-il? — De la France, dut dire le prince, que j'admire comme un des hommes les plus extraordinaires de notre temps. — De la République, a certainement dit Fouché. — Du pouvoir, a dit probablement Sieyès.

Tous les assistants se regardèrent. De Marsay avait, de la voix, du regard et du geste, admirablement peint les trois hommes.

— Les trois prêtres s'entendirent à merveille, reprit-il. Garnot regarda sans doute ses collègues et l'ex-consul d'un air assez digne. Je crois qu'il a dû se trouver abasourdi en dedans. — Groyez-vous au succès? lui demanda Sieyè?.«— On peut tout attendre de Bonaparte, répondit le ministre de la guerre, il a passé les Alpes heureusement. — En ce moment, dit le diplomate avec une lenteur calculée, il joue son tout. — Enûn, tranchons le mot, dit Fouché, que ferons-nous, si le premier consul est vaincu? Est-il possible de refaire une armée? Resterons-nous ses humbles serviteurs ? — 11 n'y a plus de république en ce moment, fit observer Sieyès, il est consul pour dix ans. — Il a plus de pouvoir que n'en avait Gromwell, ajouta l'évéque, et n'a pas voté la mort du roi. — Nous avons un maître, dit Fouché, le conserverons-nous s'il perd la bataille, ou reviendrons-nous à la république pure ? — La France, répliqua sentencieusement Garnot, ne pourra résister qu'en revenant à l'énergie conventionnelle.— Je suis de l'avis de Garnot, dit Sieyès. Si Bonaparte revient défait, il faut l'achever ; il nous en a trop dit depuis sept mois ! — Il a l'armée, reprit Garnot d'un air penseur. — Nous aurons le peuple ! s'écria Fouché. — - Vous êtes prompt, monsieur ! répliqua le grand seigneur de cette voix de basse-taille qu'il a conservée, et qui fit rentrer l'oratorien en lui-même. — Soyez franc, dit un ancien conventionnel en montrant sa tête, si Bonaparte est vainqueur, nous l'adorerons; vaincu, nous l'enterrerons! — Vous étiez là. Malin, reprit le maître de la maison sans s'émouvoir ; vous serez des nôtres. Et il lui fit signe de s'asseoir. Ge fut à cette circonstance que ce personnage, conventionnel assez obscur, dut d'être ce que nous venons de voir qu'il est encore en ce moment. Malin fut discret, et les deux ministres lui furent fidèles ; mais il fut aussi le pivot de la machine et Tàme de la machination. — Get homme n*a point été vaincu! s'écria Garnot avec un accent de conviction, et il vient de surpasser Annibal. — En cas de malheur, voici le Directoire, reprit très-finement Sieyès, en faisant remarquer à chacun qu'ils étaient cinq. — Et, dit le ministre des affaires étrangères, nous sommes tous intéressés au maintien de la révolution française, nous avons tous trois jeté le froc aux orties; le général a voté la mort du roi. Quant à vous, dit-il à Malin, vous avez des biens d'émigrés. — Nous avons tous les mêmes intérêts, dit péremptoirement Sieyès, et nos intérêts sont d'accord avec celui de la patrie.— Ghose rare, dit le diplomate en souriant. — U faut agir, ajouta Fouché; la bataille se livre, et Mêlas a des forces supérieures. Gênes est rendue, et Masséna a commis la faute de s'embarquer pour Antibes ; il n'est donc pas certain qu'il puisse rejoindre Bonaparte, qui restera réduit à ses seules ressources. — Qui vous a dit cette nouvelle? demanda Garnot. — Elle est sûre, répondit Fouché. Vous aurez le courrier à l'heure de la Bourse.

— Geux-là n'y faisaient point de façons, dit de Marsay en souriant et s*arrêtant un moment. — Or, ce n'est pas quand la nouvelle du désastre viendra, dit toujours Fouché, que nous pourrons organiser les clubs, réveiller le patriotisme et changer la Constitution. Notre 18 brumaire doit être prêt. — Laissons-le faire au ministre de la police, dit le diplomate, et défions-nous de Lucien. (Lucien Bonaparte était alors ministre de l'intérieur.) Je l'arrêterai bien, dit Fouché. — Messieurs, s'écria Sieyès, notre Directoire ne sera plus soumis à des mutations anarchiques. Nous organiserons un pouvoir oligarchique, un sénat à vie, une chambre élective qui sera dans nos mains ; car sachons profiter des fautes du passé. — Avec ce système, j'aurai la paix, dit l'évéque. — Trouvez-moi un homme sûr pour correspondre avec Morcau, car l'armée d'Allemagne deviendra notre seule ressource! s'écria Garnot, qui était resté plongé dans une profonde méditation.

— En effet, reprit de Marsay après une pause, ces hommes avaient raison, messieurs ! Ils ont été grands dans cette crise, et j'eusse fait cçmme eux.

— Messieurs, s'écria Sieyès d'un ton grave et solennel, dit de Marsay en reprenant son récit. — Ge mot : Messieurs ! fut parfaitement compris : tous les regards exprimèrent «ne même foi, la même promesse, celle d'un silence absolu, d'une solidarité complète au cas où Bonaparte reviendrait triomphant. — Nous savons tous ce que noua

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

avons à foire, ajouta Foudië. SIeyès avait tout doucement dégagé le verrou, son oreille de prêtre l'avait bien servi. Lucien entra. —Bonne nouvelle, messieurs ! un courrier apporte à madame Bonaparte un mot du premier consul : il a débute par une victoire à Montebello. Les trois ministres se regardèrent. — Est-ce une bataille générale? demanda Garnot.^ Non, un combat oùLannes s*est couvert de ([loir e. L'affaire a été sanglante. Attaqué avec dix mille hommes par dix-huit mille, il a été sauvé par une division envoyée à son secours. Ott est en fuite. Enfln la liffne d'opérations de Mêlas est coupée. — De quand le combat? demanda Garnot. — Le 8, dit Lucien. — Nous sommes le 15, reprit le savant ministre ; eh bien ! selon toute apparence, les destinées de la France se jouent au moment où nous causons. (En effet, la bataille de Marengo commença le 14 juin, à Taube.)— Quatre jours d'attente mortelle ! dit Lucien. •* Mortelle? reprit le ministre des relations extérieures froidement et d'un air interrogatif. — Quatre jours, dit Fouché. — Un témoin oculaire m'a certifié que les deux consuls n'apprirent ces détails qu'au moment où les six personnages rentrèrent au salon. Il était alors quatre heures du matin. Fouché parti! le premier. Voici ce que fit, avec une infernale et sourde activité, ce génie ténébreux, profond, extraordinaire, peu connu, mais qui avait bien certainement un génie égal à celui de Philippe II, à celui de Tibère et de Borgia. Sa conduite, lors de l'afTaire de Walcheren, a été celle d'un militaire consommé, d'un grand politique, d'un administrateur prévoyant. C'est le seul ministre que Napoléon ait eu. Vous savez qu alors il a épouvanté Napoléon. Fouché, Masséna et le prince sont les trois plus grands hommes, les plus fortes têtes, comme diplomatie, guerre et gouvernement, que je connaisse ; si Napoléon les avait franchement associés à son œuvre, il n'y aurait plus d'Europe, mais un vaste empire français. Fouché ne s'est détaché de Napoléon qu'en voyant Sieyès et le prince de Talleyrand mis de côté. Dans l'espace de trois jours, Fouché, tout en cachant la main qui remuait les cendres de ce foyer, organisa celte angoisse générale qui pesa sur toute la France, et ranima l'énergie républicaine de 1795. Gomme il faut éelaircir ce coin obscur de notre histoire, je vous dirai que cette agitation, partie de lui qui tenait tous les fils de l'ancienne Montagne, produisit les complots républicains par lesquels la vie du premier consul fut menacée après sa victoire ne Marengo. Ce fut la conscience qu'il avait du mal, dont il était l'auteur, qui lui donna la force de signaler à Bonaparte;, malpé l'opinion contraire de celui-ci, les républicains comme plus, mêles que les royalistes à ces entreprises; Fouché connaissait admirablement les hommes; il compta sur Sieyès à cause de son ambition trompée, sur M. de Talleyrana parce qu'il était un grand seigneur, sur Garnot à cause de sa profonde honnêteté; mais il redoutait notre homme de ce soir, et voici comment il l'entortilla. Il n'était que Malin dans ce temps-là, Malin, le correspondant de Louis XVllI. fl fut forcé, par le ministre de la police, de rédiger les proclamations du gouvernement révolutionnaire, ses actes, ses arrêts, la mise hors la loi des factieux du 18 brumaire; et bien plus, ce fut ce complice malgré lui qui les fit imprimer au nombre d'exemplaires nécessaire et qui les tint prêts en ballots dans sa maison. L'imprimeur Ait arrêté comme conspirateur, car on fit choix d'un imprimeur révolutionnaire, et la police ne le relâcha que deux mois après. Get homme est mort en 181B, croyant à une conspiration montagnarde. Une des scènes les plus curieuses jouées par la police de Fouché est, sans contredit, celle que causa le premier courrier reçu par le plus célèbre banquier de celte époque, et qui annonça la perte de la bataille de Marengo. La fortune, si vous vous le rappelez, ne se déclara pour Napoléon que sur les sept heures du soir. Â midi, l'agent envoyé sur le théâtre de la guerre par le roi de la finance d'alors regarda l'armée française comme anéantie et s'empressa de dépêcher un courrier. Le ministre de la police envoya chercher les afficheurs, les crieurs, et l'un de ses afiidés arrivait avec un camion chargé des imprimés, quand le courrier du soir, qui avait fait une excessive diligence, répandit la nouvelle du triomphe qui rendit la Franco véritablement folle. H y eut des pertes considérables à la Bourse. Mais le rassemblement des afficheurs et des crieurs qui devaient proclamer la mise hors la loi, la mort politioue de Bonaparte, fut tenu en éclioc et attendit que l'on eût imprime la proclamation et le placard où la victoire du premier consul était

exaltée. Gondreville, sur qui toute la responsabilité do complot pouvait tomber, fUt si effrayé, qu'il mit les ballots dans des charrettes et les mena nuitamment a Gondreville, où sans doute il enterra ces sinistres papiers dans les caves du château qu'il avait acheté sous le nom d'un homme... Il l'a fait nommer président d'une cour impériale, il avait nom... Marion! Puis il revint à Paris assez à temps po*ir complimenter le premier consul. Napoléon accourut, vous le savez, avec une effrayante célérité d'Italie en France, après la bataille de Marengo ; mais il est certain, pour ceux qui connaissent à fond Thisioire secrète de ce temps, que sa promptitude eut pour but un message de Lucien. Le ministre ae l'intérieur avait entrevu l'attitude du parti montagnard, et, sans savoir d'où soufflait le vent, il craipait l'orage. Incapable de soupçonner les trois ministres, il attribuait ce mouvement aux haines excitées par son frère au 18 brumaire, et à la ferme croyance où fut alors le reste des hommes de 1795 d'un échec irréparable en Italie. Les mots : Mort au tyran ! criés à Saint-Gloud, retentissaient toujours aux oreilles de Lucien. La bataille de Marengo retint Napoléon sur les champs de la Lombardie jusqu'au 25 juin; il arriva le 2 juillet en France. Or, imaginez les figures des cing conspirateurs, félicitant aux Tuileries le premier consul sur sa victoire. Fouché, dans le salon même, dit au tribun, car ce Malin que vous venez de voir a été un peu tribun, d'attendre encore, et que tout n'était pas fini. En effet, Bonaparte ne semblait pas à M. de Talleyrand et à Fouché aussi marié qu'ils l'étaient eux-mêmes à la Bévolution, et ils Ty bouclèrent pour leur propre sûreté, par l'affaire du duc d'Enghieo. L'exécution du prince tient, par des ramifications saisissablcs, à ce qui s'était tramé dans l'hôtel des relations extérieures pendant la campagne de Marengo. Gertes, aujourd'hui, pour qui a connu des personnes bien informées, il est clair que Bonaparte fut joué comme un enfant par M. de Talleyrand et Fouché, qui voulurenl le brouiller irrévocablement avec la maison de Bourbon, dont les ambassadeurs faisaient alors des tentatives auprès du premier consul.

— Talleyrand faisant son wisth chez madame de Luynes, dit alors un des personnages qui écoutaient, à trois heures du matin, tire sa montre, interrompt le jeu, et demande tout à coup, sans aucune transition, à ses trois partenaires, si le prince de Gondé avait d'auire enfant que M. le duc d'Ëughien. Une demande si saugrenue, dans la bouche de M. de Talleyrand, causa la plus grande surprise. — Pour-

2uoi nous demandez-vous ce que vous savez si bien; lui dit-ou. — 'est pour vous apprendre que la maison de Gondé finit en ce moment. Or, M. de Talleyrand était à l'hôtel de Luynes depuis le commencement de la soirée, et savait sans doute que Bonaparte était dans l'impossibilité de faire grâce.

— Mais, dit Rastignac à de Marsay, je ne vois point dans tout ceci madame de Ginq-Gygne.

— Ah ! vous étiez si ieunc, mon cher, que j'oubliais la conclusion ; vous savez l'affaire de renlèvementdu comte de Gondreville, qui a été la cause de la mort des deux Simeu^e et du frère aîné de d'ilauteserre, qui, par son mariage avec mademoiselle de Ginq-Cygne, devint comte et depuis marquis de Ginq-Gygne.

De Marsay, prié par plusieurs personnes à qui cette aventure était inconnue, raconta le procès, en disant que les cinq inconnus étaient des escogriffes de (a police générale de l'Empire, chargés d'anéantir des ballots d'imprimés que le comte de Gondreville était venu précisément brûler, en croyant l'Empire affermi. — Je soupçonne Fouché, dit-il, d'y avoir fait chercher en même temps des preuves de la correspondance de Gondreville et de Louis aVIH, avec lequel il s'est toujours entendu, même pendant la Terreur, Mais, dans cette épouvantable affaire, il y a eu de la passion de la part de l'agent priaci* pal, oui vit encore, un de ces grands hommes subalternes qu'on ne remplace jamais, et qui s'est fait remarquer par des tours de force étonnants. Il parait que mademoiselle de Ginq-Gy^e l'avait maltraité quand il était venu pour arrêter les Simeuse Ainsi, madame; vous avez le secret de l'affaire; vous pourrez l'expliquer à la marqutso de Ginq-Gygne, et lui faire comprendre pourquoi Louis XVIII a gard*^ le silence.

Parif, janvier 1841.

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PIERRE GRASSOU

AU LIEUTENANT-COLONEL D*ÂRTILLËRIE PÉHIOLLAS,

Conme uo lénoignage je riffecloeosc estine de l'ittleor.

Db Balzac.

Toutes les fuis que vous êtes sérieusement allé voir TeuposiiioD des ouvrages de sculpture et de peinture» comme elle a lieu oepuîs la Bé* volution de 1H30, n*avez-vous pas été pris d'un sentiment d'inquiétude, d*ennui, de tristesse, à Taspect des lonsues galeries encombrées? Depuis 1850, le Salon n'existe plus, une seconde fois, le Louvre a été pris d*assaut par le peuple des artistes qui s*y est maintenu. En ofTrant autrefois Télite des œuvres d'art, le Salon emportait les plus grands honneurs pour les créations qui y étaient exposées. Parmi les deux cents taoleaux choisis, le public choisissait encore : ane couronne était décernée au chef-d'œuvre par des mains inconnues. Il s*élevait des discussions passionnées à propos d'une toile. Les injures prodiguées à Delacroix, à Ingres, n'ont pas moins servi leur renommée que les éloges et le fanatisme de leurs adhérents. Aujourd'hui, ni la foule, ni la critique, ne se passionneront plus pour les produits de ce bazar. Obligées de faire le choix dont se chargeait autrefois le jury d'examen, leur attention se lasse à ce travail; et, quand il est achevé, l'exposition se ferme. Avant 1817, les tableaux admis ne dépassaient jamais les deux premières colonnes de la longue galerie où sont les œuvres des vieux maîtres, et cette année ils rein{)lirent tout cet espace, au grand étonnement du public. Le

Î^enre historique, le genre proprement dit, les tableaux de chevalet, e paysage, les fleurs, les animaux, et l'aquarelle, ces huit spécialités ne sauraient offrir plus de vingt tableaux dignes des regards du p»ublic, qui ne peut accorder son attention à une plus grande quantité d'oeuvres. Plus le nombre des artistes allait croissant, plus le jury d'admission devait se montrer difficile. Tout fut perdu dès que le Salon se continua dans la galerie. Le Salon devait rester un lieu déterminé, restreint, de proportions inflexibles, où chaque genre exposait ses chefs^*oeuvre. Une expérience de dix ans a prouvé la bonté de Tancienne institution. Au lieu d'un tournoi, vous avez une émeute ; au lieu d'une exposition glorieuse, vous avez un tumultueux bazar ; au lieu du choix, vous avez la totalité. Qu'arrive- t-il? Le grand artiste y perd. Le Café Turc, les Enfants à la fontoin^, le Supplice des eroehets, et le Joseph de Decamps, eussent plus profite à sa gloire, tous quatre dans le grand salon, exposés avec les cent bons tableaux de cette année, aue ses vingt toiles perdues parmi trois mille œuvres, confondues dans six galeries. Par une étrange bizarrerie, depuis que la porte s'ouvre à tout le monde, on parle des génies méconnus. Quand, douze années auparavant, la C<mrt%sane de inçres et celles de Sigalon, la Méduse de Géricault, le tlf^ssoere de Sc%o de Delacroix, le Baptême d'Henri IV par Eugène Deveria, admis par des célébrités taxées de jalousie, apprenaient au monde, malgré les dénégations de la critique, Vexistence do palettes jeunes et ardentes, il ne s*élevait aucune plainte, lilaintenant que le moindre gâcheur de tôle peut envoyer son œuvre, il n'est question que de {[ens incompris. Là où il n'y a plus jugement, il n'y a plus de chose jugée. Quoi que fassent les artistes, ils reviendront à l'exameo aui recommande leurs œuvres aux admirations de la foule pour laquelle ils travaillent: sans le choix de l'Académie, il n'y aura plus de Salon, et sans Salon l'art peut périr.

Depuis que le livret est devenu un gros livre, il s'y produit bien des noms qui restent dans leur obscurité, malgré la Uste de dix eu douze tableaux qui les accompagne. Parmi ces noms, le plus inconna peut-^tre est celui d'un artiste nommé Pierre Grassou, venu de Fougères, appelé i>lus simplement Fougères dans le monde artiste, qui tient aujourd'hui beaucoup de place au soleil, et qui suggère les amères réflexions par lesquelles commence l'esquisse de sa vie, applicable à

3uelques autres individus de la tribu des artistes. En 1832, Fougères emeurait rue de Navarin, au quatrième étage d'une de ces maisons étroites et hautes qui ressemblent à robclisque du Luxor, qui ont une allée, un petit escalier obscur à tournants dangereux, qui ne comportent pas plus de trois fenêtres à chaque étage, et à rintàricur

desquelles se trouve une cottfi w» pûyr parler plus exactement, un puits carré. Au-dessus des troll ou quatre |ilèces de l'appartement occupé par Grassou de Fougères s'tf (endait son atelier, qui avait vue sur Montmartre. L'atelier peifit en fond de briaues, le carreau soi-

Sneusement mis en couleur brune et frotté, cnaque chaise munie 'un petit tapis bordé, le canapé, simple d'ailleurs, mais propre comme celui de la chambre i coucher d une épicière, là, tout dénotait la vie méticuleuse des petits esprits, et le soin d'un homme pauvre. Il y avait une commode pour serrer les effets d'atelier, une table à déjeuner, un buffet, un secrétaire, ^fln les ustensiles nécessaires aux peintres, tous rangés et propres. Le poêle participait à ce système de soin hollandais, d'autapt pluf visinle que la lumière pure et peu changeante du nord. Inondait de aoa jour, net et froid, cette immense pièce. Fougères, simple peintre de genre, n'a pas besoin des machines énormes qui ruinent les peintres d'histoire, il ne s'est jamais reconnu de facultés aasez complètes pour aborder la haute peinture, il s'en tenait encore au chevalet. Au commencement du mois de décembre de celte année, époque'à laquelle les bourgeois de Paris conçoivent périodiquement l'idée Durlds^ue de perpétuer leur figure, déjà bien encombrante parelle«méme, Pierre Grassou, levé de bonne heure, préparait sa palette, alluqiait son poêle, mangeait une flûte trempée dans du lait, et attendait, pour travailler, que le dégel de ses carreaux laissât passer le jour. Il faisait sec et beau. En ce moment, l'artiste qui mangeait avec cet air patient et résigné qui dit tant de choses, reconnut le pas d'un hooime qui avait eu sur sa vie l'influence que ces sortei de gens ont &ur celle de presque tous les artistes, d'Elias Magus, un marchand de tableaux, l'usurier des toiles. En effet, Elias Magus surprit le peintre au moment où, dans cet atelier si propre, il allait se mettre à l'ouvrage.

— Comment vous va, vieux coquin? lui dit le peintre. Fougères avait eu la croix, Elias lui achetait ses tableaux deux ou

trois cents firancs, il se donnait des airs trèMrtistes.

— Le commerce va mal, répondit Elias. Vous avez tous des prétentions, vous parlez maintenant de deux cents francs, dès que vous avez mis pour six sous de couleur sur une toile... Mais vous êtes un brave garçon, vous ! vous êtes un homme d'ordre, et je viens vous apporter une bonne affaire.

' Timeo Danaoe, et dona ferenies, dit Fougères. S^vea*vous le latin?

— Non.

— Eh bien! cela veut dire que les Grecs ne proposent pas de bonnes affaires aux Troyens, sans y gagner quelque chose. Autrefois ils disaient : Prenez mon cheval ! Aujourd'hui nous disons ; Prenez mon ours... Que voulez-vous, Ulysse-Lageingeole-Elias Magus?

Ces paroles donnent la mesure de la douceur et de l'esprit avec lesquels Fougères employait ce que les peintres appellent les cliarges d'atelier.

-«-Je ne dis pas e e vous ne me ferez pas deux tableaux gratis.

-Oh! oh!

— Je vous laissa le maître, je ne les demande pas. Vous êtes un honnête artisto.

— Au fait !

— Eh bien ! j'amène un père, une. mère et une fille unique.

— Tous uniques !

— Ma foi, oui I... et dont les portraits sont à faire* Ces bourgeois, fous des arts, n'ont jamais ose s'avcnlurcr dans un atelier. La fille a une dot de cent mille francs. Vous pouvez bien peindre ces gens^là î ce sera peut-être pour vous des portraits de famille.

Ce vieux bois d'Allemagne, qui passe pour un homme^ et qui se nomme Elias Magus, s'interrompit pour rire d un sourire sec dont les éclats épouvantèrent le peintre. Il crut entendre Héphistophélès parlant mariage.

PIERRE GRASSOU

— Les portraits sont payés cinq cents francs pièce, vous pourei Die faire trois tableaux.

— Mai-z-oui, dit gaiement Fougères.

— Et si TOUS épouseï la flUe, vous ne m'oublierei pas.

— Me marier moi? s'écria Pierre Grassou. moi qui ai I haDituae lie me coucher tout seul, de me lever de bon maUn, qui ai ma vie "-"Lm mille francs. ditMagus, « une flUe douce, pleine de tons dorés comme un vrai Titien'

— Quelle est la position de ces genfrlà? . , , „„,

— Anciens négociants; pour le moment, aimant les arts, ayant maison de campagne à Ville-dAvray, et diit ou douze mille livres de

— Quel commerce oot41s fait?

— Les bouteilles.

— Ne dites pas ce mot, il me semble entendre couper des boaclions, et mes dents s'ugnccul...

— Faut-il les amener?

— Trois portraits, je les mettrai au Salon, je pourrai me lancer dans le portrait; eh bien! oui...

Le vieil Elias descendit pour aller chercher la famille Vervelle. Pour savoir à quel point la proposition allait agir sur le peintre, et

3uel effet devaient produire sur lui les sieur et dame Vervelle, ornés e leur fille unigue, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil sur la vie antérieure de Pierre Grassou, de Fougères.

Elève, Fougères avait étudié le dessin chez Servin, qui passait dnos le monde académique pour un grand dessinateur. Après, il était allé chei Schinner y surprendre les secrets de cette puissante et magnillque couleur qui disiingue ce maître; mais le maître, les élèves, tout y avait été discret, et Pierre n'y avait rien surpris. De là, Fougères avait passé dans l'atelier de Gros, pour se familiariser avec cette partie de l'art nommée la composition, mais la composition fut sauvage et farouche pour lui. Puis il avait essayé d'arracW â Sommervieus, à Drolling père, le mystère de leurs effets d'intérieurs. Ces deux maîtres ne s'étaient rien laissé dérober. ËnfÎD, Fougères avait terminé son éducation chex Ouval-Lecamus. Durant ces études et ces différentes transformations. Fougères eut des mœurs tranquilles et rangées qui fournissaient matière aux railleries des différents ateliers où il séjournait, mais partout il désarma ses camarades par sa modestie, par nne patience et une douceur d'agneau. Les maîtres n'avaient aucune sympathie pour ce brave garçon, les maî-

tres aiment les sujets brillants, les esprits excentriques, drolatiques, fougueui, ou sombres et profondément réflécbis, qui dénotent an talent futur. Tout, en Fougères, annonçait la médiocrité. Son sornom de Fougères, celui du peintre dans la pièce de l'Eglantiae, fut la source de mille avanies; mais, par la force des choses, il accepta le nom de la ville où il était né.

Grassou de Fougères ressemblait i son nom. Grassouillet et d'une taille médiocre, il avait le teint fade, les yeux bruns, les cheveux noirs, le nez en trompette, une bouche assez large et les oreilles Ion-

Sues. Son air doux, passifetré^gnérelevaitpeu ces traits principaux c sa physionomie pleine de santé, mais sans action. Il ne oevait être tourmenté ni par cette abondance de sang, ni par cette violeoce de pensée, ni par celte verve comique à laquelle se reconnaissent les grands artistes. Ce jeune bomme, né pour être un vertueux bourgeois, venu de son pavs pour être commis chez un marchand de couleurs, originaire oe Mayenne, et parent éloigné des d'Orgemont, s'institua peintre par le fait de l'entêtement qui constiuie le caractère breton. Ce qu'il souffrit, la manière dont il vécut pendant le temps de ses éludes, Dieu seul le sait. H souffrit autant que souffrent les grands hommes quand ils sont iraqnés par la misère et chassés tomme des bêles fauves par la meute des sens médiocres, et par la trouoe des vanités altérées de vengeance. Dès qu'il se crut de force à voler de ses propres ailes, Fougères prit un atelier en haut de la rue des Martyrs, ou il avait commencé à piocher. 11 fit son début en 1819. Le premier tableau qu'il présenta au jury pour l'exposition da Louvre représentait une noce de village, assez pénihlemcnt copiée d'après le tableau de Creuse. On refusa la toile. Quand Fougères apprit la fatale décision, il ne tomba point dans ces fureurs ou dans ces accès d'amour-propre épileptîque auxquels s'adonnent les esprits superbes, et qui se terminent quelquefois par des cartels envoyés au directeur ou au secrétaire du musée, par des menaces d'assassinat. Fougères reprit tranquillement sa toile, l'enveloppa de son mouchoir, la rapporta dans son atelier en se jurant à lui-même de devenir un grand peintre. Il plaça sa toile sur son chevalet, et alla chez son ancien maître, un homme d'un immense talent, chez Schinner, artiste douK et patient comme il était, et dont le succès était complet au dernier Salon : il le pria de venir critiquer l'œuvre rejetée. Le grand

Seinlre quitta tout et vint. Quand le pauvre Fougères l'eut mis face face avec l'œuvre, Schinner, an premier coup d'oeil, serra la main de Fougères.

— Tu es un brave garçon, tu as un cœnr d'or, il ne faut pas le tromper. Ecoute ! tu tiens toutes les promesses que tu faisais à l'atelier. Quand on trouve ces choses-là au bout de sa brosse, mon bon Fougères, il vaut mieux laisser ses couleurs chez Brullon, et ne pas voler la toile aux auu'es. Rentre de bonne heure, mets un bonnet de coton, couche-toi sur les neuf heures; va le matin, à dix heures, i quelque bureau oi^ lu demanderas une place, et quitte les arts.

— Mon ami, dit Fougères, ma toile a déjà été condamnée, et ce n'est pas l'ar-'ét que je demande, mais les motifs.

— Eh bien ! lu fais gris et sombre, tu vois la nature à travers un crêpe; ton dessin est lourd, empilé ; ta composition est un pastiche de Greuze, qui ne rachetait ses défauts que par les qualités qui le manquent.

En détaillant les fautes du tableau, Schinner vit sur la figure de Fougères une si profonde expression de tristesse, qu'il l'emmena dîner et lAcba de le consoler. Le lendemain, dès sept heures, Fougères était à son cbevalel, retravaillait le tableau condamné; lien réchauffait la couleur, il y faisait les corrections indiquées par Schinner, il replâtrait ses ftpres. Puis, dégoûté de son tableau, il le porta chez Elias Hagus. Elias Hagiis, espèce de HoUando-Belge -Flamand, avait trois raisons d'être ce qu'il devint : avare ei riche. Venu do Bordeaux, il débutait alors à Paris, brocantait des tableaux, et demeurait sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Fougères, qui comptait siu sa palette pour aller chez le boulanger, mangea très-intrépidement do pain et des'noix, ou du pain et du lait, ou du pain et des cerises, ou du pain et du fromage, selon les saisons. Elias Hagus, ï qui Pierre olfrit sa première toile, la guigna longtemps, il en donna quinzefrancs.

—Avec quinze francs de recelte par an et mille francs de dépense, dit Fougères en souriant, on ne va pas loin.

Elias Hagus fit un geste, il se mordit les pouces en pensant qu'il aurait pu avoirle tableau pour cent sous. Pendant quelque s jours, tous les matins, Fougères descendit de la rue des Marivrs, se caolia dans la foule sur le boulevard opposé à celui où était la boutique de Hagus, et son œil plongeait sur son tableau, qui n'attirait point les regards des passants, vers la lin de la semaine, le tableau diîviiariil. Fougères remonta le boulevard, se dirigea vers la boutique du l>rocanteur, il eut l'air de flâner. Le juif était sur sa porte.

— Eh bien ! vous avez vendu mon tableau ?

~ Le voici, dit Hagus, j'y mets une bordure pour pouvoir l'offrir à ouelqu'uD qui croira se connaître en peinture.

Fougères n'osa plus revenir sur le boulevard, il enlreuril un nouveau tableau ; il resta deux mois à le faire en faisant ues repas de souris, et se donnant un mal de galérien.

Un soir, il idia jusque sur le boulevard, ses pieds le portèrent fa-

PIERRE GRASSOU

(alemcnt jusqu'à la bouiique de Hagns, il oe vil son lablfau nulle pan.

— J'ai veodu votre tableau, dit le marchand à l'arlistG.

— E( combien?

— Je suis teatré dans mes fonds avec un petit intérêt. Paites^noi des intérieurs flamands, une legon d'anatomie, un paysage, je vous les payerai, ditElias.

Fousères aurai t serré Magns dans ses brns, il le regardait comme un père, n revint, la joie au cœur : le grand peintre Schinner s'était donc trompé ! Dans celte immense ville de Paris, il se trouvait des cœurs qui battaient à l'unisson de celui de (îrassou, son talent était compris et apprécié. Le pauvre garçon, à vingt-sept ans, avait l'innocence d'un jeune homme de seize ans. Un autre, un de ces artistes défiants et farouches, aurait remarque l'air diabolique d'Elias Magus, il eût observé le frétillement des poils de sa barbe, l'ironie de sa moustache, le mouvement de ses épaules qui annonçait le con Lentement du juif de Walier Scott fourbant un cbrélien. Fougères se proinenasurlesboulevards, dans une joie qui donnait à sa figure une ex> pression flere : il ressemblait à un lycéen qui protège une femme. Il rencoigtra Joseph Bridau. l'im de ses camarades, un de ces talents excentriques destinés i la gloire et au malheur.

Joseph Bridau, qui avait quelques sous dans sa poche, selon son eipression, emmena Fougères à l'Opéra. Fongères ne vit pas le ballet, il n'entendu pas la mu- ' sique, il concevait des tableaux, il peignait. I]

3uitta Joseph au milieu e la soirée, il courut chez lui faire des esquisses a la lampe, il inventa U'eute tableaux pleins de rëmiuiscences, il se crutun faorame de génie. Dès le lendemain, H acheta des couleurs, des toiles de plusieurs dimensions; il installa du pain, du fromage sur sa table, il mil de l'eau dans une cruche, il fit une provision de bois pour son |ioËle : puis, selon l'expression des ateliers, il piociia ses tableaux ; il eut quelques modèles, et Magus lui prêta des étoffes. Après aeux mois

de réclusion, le Breton - .. ■

avait fini quatre tableaux. Il redemanda

les conseils de Schin- fi""^

ner, auquel il adjoignil Joseph Bridau . Les deux

Eicinires virent dans ces toiles une servile imitation des paysages lollandais, des intérieurs de Metzu, et dans la quatrième une copie de In I^çon d'anatomie de Rembrandt.

— Toujours des pastiches, dit Schinner. Ah ! Fougères aura de la peine à être original.

— Tu devrais faire autre ciiosc que delà pcintiifc, dit Bridau.

— Quoi? dit Fougères.

— Jeue-toidansia littérature.

Fougères baissa la tète à la façon des brebis quand il pleut; il demanda, il obtint encore des conseils utiles, et retoiiclia ses tableaux avant de les porter à Elias. Elias paya chaque toile vingt-cinq francs. A ce prix, Fougères n'y gagnait rien, mais II ne perdait pas, en égard à sa sobriété, 11 Ht quelques promenades, pour voir ce quedevenaient ses tableaux, et eut une singulière hallucination. Ses toiles si peignées, si nettes, qui avaient la dureté de la lUe cl le luisant des

peintures sur porcelaine, étaient comme couvertes d'un brouBInrd, elles ressemblaient â de vieux tableaux. Elias venait de sortir. Fougères ne put obtenir aucun renseignement sur ce phénomène. 11 crut avoir mal vu. Le peintre rentra dans son atelier y faire de nouvelles vieilles toiles. Après sept ans de travaux continus. Fougères parvint à composer, à exécuter des tableaux passables. Il faisait aussi bien que tous les artistes du second ordre, Elias achetait, vendait tous les tableaux du pauvre Breton, qui gagnait péniblement une centaine de louis par an, et ne dépensait pas puis de douze cents francs.

A l'ei position de 1»29, Léon deLora, Schinner et Bridau, qui tous trois occupaient une grande place, et se trouvaieni à la tête du mouvement dans les arts, furent prisde pitié pour la persistance, pour la pauvreté de leur vieux camarade; et ils firent admettre à l'ExpositioQ, dans le grand salon, un tableau de Fougères. Ce tableau, puissant d'iolérèt, qui tenait de Vigneron pour le senliment, et du premier faire de Dubufc pour l'exécution, reprc semait un jeune homme à qui, dans l'intérieur d une prison, l'on rasail les cheveux à la nuque. D'un côté, un prêtre, de l'autre, une vieille et une jeune femme en pleure. Un greffier lisait un papier timbré. Sur une méchante table se voyait un repas auquel personne n'avait touché. Le jour venait à travers tes barreaux d'une fenêtre élevée. Il y avaitdequoi faire fré- , mir les bourgeois, et les bourgeois frémissaient.

Fougères s'était inspiré tout bonnement du clhel^ d'teuvre de Gérard Dow:

il avait retourné le groupe de la Femme hydropique vers la fenêtre, au lieu de le présenter de face, il avait rem-

Elacé la mourante par 1 condamné : même pâleur, même regard, même appel à Dieu. Au lieu du médecin flamand, il avait peint la froide et officielle figure du greffier vêtu de noir; mais il avait ajouté une vieille femme auprès de la jeune lille de Gérard Dow.

Enfin, la figure cnielleraent Itonasse du bourreau dominait ce groupe. Ce plagiat, très-habilenicnt déguisé, ne fut point reconnu. Le livret contenait ceci :

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