GraMon do FoujèrC
■re), r
condamnË à mort en iSOI .
'istou. Quoique médiocre, le
tableau eut un prodigieux succès. La foule se forma tous les jours devant la toile à la mode, et Charles X s'y arrêta. Midauk, insiruitede la vie patiente de ce pauvre Breton, s'entlioutiiasnia pour le Breton. Le duc d'Orléans marchanda la toile. Les ecclésiastiques dirent à ma<lamc la dauphjnc que le sujet était plein de lionnes pensées : il y régnait en effet un air religieux irès-satis-
faisani. Houseignenr li! dnunliin admira la poussière des carre.iut, ro^ lourde faiitt^ car Fotigcrcs avait i-épandu des teintes ver- I qui annonçaient dcrhiimiiiilé au bas des nmrs. HlAoïtia acheta
le tableau mille francs, le Dauphin en commanda un autre. Charles X donna la croix au fils du paysan qui s'était jadis battu pour la cause royale en 1799. Joseph Bridau, le grand peintre, no fut pas décoré. Le' minisire de l'intérieur commanda deux tableaux d'église à Fougères. Ce Salon fut pour Pierre Grassou loutc sa fortune, sa gloire. son avenir, sa vie. Inventer en toute chose, c'est vouloir mourir à petit feu ; copier, c'est vivre. Après avoir enfin dérouvert un filon
PIERRE GRASSOU
plein d'or, Grassou de Fougères praUqua la partie de cette cruelle .maxime à laquelle la société doit ces infâmes médiocrités chargées J*élire aujourahui les supériorités dans toutes les classes sociales ; inais qui naturellement s'élisent elle-mêmes, et font une guerre acharlice aux vrais talents. Le principe de l'élection, appliqué à tout, est (aux, la France en revienara. Néanmoins, la modestie, la simplicité, la surprise du bon et doux Fougères, firent taire les récriminations et l'envie. D'ailleurs, il eut pour lui les Grassou parvenus, solidaires des Grassou à venir. Quelques gens, émus par l'énergie d'un homme que rien n'avait découragé, parlaient du Dominiqum, et disaient : « Il faut récompenser la volonté dans les arts! Grassou n'a pas volé son succès! voilà dix ans qu'il pioche, pauvre bonhonune! » Cette exclamation de pauvre honhommel était pour la moitié dans les adhésions et les félicitations que recevait le peintre. La pitié élève autant de médiocrité que l'envie rabaisse de grands artistes. Les journaux n'avaient pas épargné les critiques, mais le chevalier Fougères les digéra comme il digérait les conseils de ses amis, avec une pa* tience angéUque. Riche alors d'une quinzaine de mille francs, bien péniblement gagnés, il meubla son appartement et son atelier rue de Navarin, il y fil le tableau demandé par monsei^eur le Dauphin, et les deux tableaux d'éclise commandes par le ministère, à jour fixe, avec une régularité aésespérante pour la caisse du ministère, habituée à d'autres façons. Mais admirez le bonheur des gens qui ont de l'ordre 1 S'il avait tardé, Grassou, surpris par la Révolution de juillet, n'eût pas été payé. Â trente-sept ans. Fougères avait fabriqué pour Elias Ma§[us environ deux cents tableaux complètement inconnus, mais à l'aide desquels il était parvenu à cette manière satisfaisante, k ce point d'exécution qui fait hausser les épaules à l'artiste, et que chérit la bourgeoisie. Fougères était cher à ses amis par une rectitude d'idées, par une sécurité de sentiments, une obligeance parfaite, une grande loyauté ; s'ils n'avaient aucune estime pour la palette, ils aimaient l'homme qui la tenait. — Quel malheur <^ue Fougères ait le vice de la peinture! se disaient ses camarades. Néanmoins, Grassou donnait des conseils excellents, semblable à ces feuilletonistes inca-
f>ables d'écrire un livre, et qui savent très-bien par où pèchent les ivres; mais il y avait, entre les critiques littéraires et Fougères, une différence : H était éminemment sensible aux beautés, il m reconnaissait» et ses conseils étaient empreints d'un sentiment de justice qui faisait accepter la justesse de ses remarques. Depuis la Révolution de juillet, Fougères présentait à chaque exposition une dizain^ de tableaux, parmi lesquels le jury en admettait quatre ou cinq, n vivait avec la plus rigide économie, et tout son domestl<|ue consistait dans une femme de ménage. Pour toute distraction, il visitadt ses amis, il allait voir les objets d'art, il se permettait ^ueloues petits voyages en France, il projetait d'aller chercher des mspirations en Suisse. Ce détestable artiste était un excellent citoyen : il montait sa garde, allait aux revues, payait son loyer et ses consommations avec l'exactitude la plus bourgeoise. Ayant vécu dans le tra* vail et dans la misère, il n'avait jamais eu le temps d'aimer. Jusqu'alors, garçon et pauvre, il ne se souciait point de compliquer son existence si simple. Incapable d'inventer une manière d'augmenter sa fortune, il portait tous les trois mois chez son notaire, GardoL ses économies et ses gains du trimestre. Quand le notaire avtf t à Grassou mille écus, il les plaçait par première hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme, si l'emprunteur était marié, ou subrogation dans les droits du vendeur, si l'emprunteur avait un prix à pa^er. Le notaire touchait lui-même les intérêts et les joignait aux remises partielles faites par Grassou de Fougères. Le peintre attendait le fortuné moment ou ses contrats arriveraient au chifA-e impo* sant de deux mille francs de rente, pour se donner Votium cum dignitate de l'artiste et faire des tableaux, oh ! mais des tableaux! enfin de vrais taA)leaux! des tableaux finis, chouettes, kox-nofTs et cboenosoiïs. Son avenir, ses rêves de bonheur, le superlatif de ses espérances, voulez-vous le savoir? c'était d'entrer à llnstitut et d'avoir la roeette des officiers de la Lésion d'honneur ! S'asseoir à côté de Schinner et de Léon de Lora, arriver à l'Académie avant Rridau ! avoir une rosette à sa boutonnière! Quel rêve ! Il n'y a que les gens médiocres pour penser à tout.
En entendant le bruit de plusieurs pas dans l'escalier, Fougères se rehaussa le toupet, boutonna sa veste de velours vert bouteille, et ne fiit pas médiocrement surpris de voir entrer une figure vulgairement appelée un melon dans les ateliers. Ce fruit surmontait une citrouille, vêtue de drap bleu, ornée d'un paquet de breloaues tintinnabulant. Le melon soufOait comme un marsouin, la citrouille marchait sur des navets, improprement appelés des jambes. Un vrai peintre aurait fait ainsi la charge du petit marchand de bouteilles, et l'eût mis immédiatement à la porte en lui disant qu'il ne peignait pas les légumes. Fou- Sères regarda la pratique sans rire, car M. Vervelle présentait un iamaot de mille écus à sa chemise.
Fougères regarda Magus et dit : ~ JI y a gras! en employant un mot d'argot, alors à la mode dans les ateliers.
En entendant ce mot, M. Vervelle fronça les sourcils. Ce bourgeois attirait à lui une autre complication de légumes, dans la personne de sa fenmie et de sa fille. La femme avait sur la figure un acc^ou répar^u,
elle resseihblait à une noix de coco surmontée d'une tète, et serrée par une ceinture. Elle pivotait sur ses pieds, sa robe était jaune, à raies noires. Elle produisait orgueilleusement des mitaines extravagantes sur des mains enflées comme les gants d'une enseigne. Les plumes du convoi de première classe flottaient sur un chapeau extra vase. Des dentelles paraient des épaules aussi bombées par derrière que par devant ; ainsi la forme sphériquedu coco était parfaite. Les pieds, du genre de ceux que les peintres appellent des ahatîs, étaient ornés d'un bourrelet de six lignes au-dessus du cuir verni des souliers. Comment les pieds y étaient-ils entrés ? On ne sait.
Suivait une jeune asperge, verte et jaune par sa robe, et qui montrait une petite tête couronnée d'une chevelure en bandeau, d'un jaune-carotte qu'un Romain eût adoré, des bras filamenteux, des taches de rousseur sur un teint assez blanc, des grands yeux innocents, à cils blancs, peu de sourcils, un chapeau de paille dliaiic avec deux honnêtes coques de satin bordé d'un liseré de satin blanc, les mains vertueusement rouges, et les pieds de sa mère. Ces trois êtres avaient, en regardant l'atelier, un air de bonheur qui annonçait en eux un respectable enthousiasme pour les arts.
— Et c'est vous, monsieur, qui allez faire nos ressemblances? dit lé père en prenant un petit air crâne.
— Oui, monsieur, répondit Grassou.
• Vervelle, il a la croix, dit tout bas la femme à son mari peu* dant oue le peintre avait le dos tourné.
— Est-ce que j'aurais fait faire nos portraits par un artiste qui ne serait pas décore?... dit l'ancien marchand de bouchons.
Elias Magus salua la famille Vervelle et sortit, Grassou l'accompagna Jusque sur le palier.
— Il n'y a aue vous pour pêcher de pareilles boules. -* Cent mille francs de dot !
•— Oui ; mais quelle famille !
— Trois cent miUe francs d'espérances, maison rue Roucherat, et maison de campagne à Ville-d'Avray.
— Roucherat, bouteilles, bouchons, bouchés, débouchés, dit le peintre.
~ Vous serez à l'abri du besoin pour le reste de vos jours, dit Elias.
Cette idée entra dans la tête de Pierre Grassou, comme la lumière du matin avait éclaté dans sa mansarde. En disposant le père de la jeune personne, il lui trouva bonne mine et Hdmira cette face pletDc de tons violents. La mère et la fille voltigèrent autour du peintre, en s'émer veillant de tous ses apprêts, il leur parut être un dieu. Celte visible adoration plut à Fougères. Le veau d'or jeta sur cette famille •on reflet fantastique.
-^ Vous devez Kagner un argent fou? mais vous le dépensez comme vous le gagnez ? dit la mère.
— Non, madame, répondit le peintre, je ne le dépense pas, je n'ai pas le moyen de m'amuser. Mon notaire place mon argent, il sait mou compte, une fois l'argent chez lui, je n'y pense plus. .
— On me disait, à moi, s'écria le père Vervelle, que les artistes étaient tous paniers percés!
— Quel est votre notaire, s'il n'y a pas d'indiscrétion? demanda madame Vervelle.
^ Un brave garçon, tout rond, Cardot.
— -Tiens î tiens ! estKîe farce ! dit Vervelle, Cardot est le nôtre.
— Ne vous déransez pas ! dit le peintre.
— Mais tiens-toi donc tranquille, Anténor, dit la femme, tu ferais manquer monsieur, et si tu le voyais travailler, tu comprendrais...
— - Mon Dieu ! pourquoi ne m'avez-vous pas appris les arts? dit mademoiselle Vervelle à ses parents.
— Virginie, s'écria la mère, une jeune personne ne doit pas apprendre certaines choses. Quand tu seras mariée... bien ! mais, jusque-là, tiens-toi tranquille.
Pendant cette première séance, la famille Vervelle se familiarisa presque avec l'honnête artiste. Elle dut revenir deux jours après. En sortant, le père et la mère dirent à Virginie d'aller devant eux ; mais malgré la aistance, elle entendit ces mots dont le sens devait éveilk-r sa curiosité.
— Un homme décoré... trente-sept ans... un artiste qui a des commandes, qui place son argent chez notre notaire. Consultons Cardoi ! Hein, s'appeler madame de Fougères!... ça n'a pas l'air d'être un méchant homme!... Tu me diras un commerçant?... mais un conimerçant tant qu'il n'est pas retiré, vous ne savez pas ce que peut devenir votre fille ! tandis qu'un artiste économe... puis nous aimons les arts... Enfin!...
Pierre Grassou, pendant que la famille VerveHe le discutait, discutait la famille Vervelle. 11 lui fut impossible de demeurer en paix dans son atelier, il se promena sur le boulevard, il y regardait les femmes rousses qui passaient! Il se faisait les phis étranges raisaonements : l'or était le plus beau des métaux, la couleur jaune représentait l'or, les Romains aimaient les femmes rousses, et il devint Romain, etc. Après deux ans de mariage, quel homme s'occtipe de la couleur de sa femme? Lt> beauté passe... mais la laideur reste! L'argent est la moitié du bonheur. Le soir, en se couchant, le peintre trouvait (ft>ji\ Virginie Vervelle charmante.
PIÈURR GRASSOU.
Quand les trois VervcUe enirèrent le jour de la geconde séance, Tartiste les accueillit avec un aimable sourire. Le scélérat avait fait sa barbe, il avait mis du linge blanc ; il s'était agréablement disposé les cheveux, il avait choisi un pantalon fort avantageux et des pantoufles rouges à la poulaine. La famille répondit par un sourire aussi flatteur que celui de Tartiste, Virginie devint de la couleur de ses cheveux, baissa les yeux et détourna la tête, en regardant les études. Pierre Grassou trouva ces petites minauderies ravissantes. Virginie avait de la erâce, elle ne tenait heureusement ni du père, ni de la mère; mais de qui tenaitrelle?
— Âh ! j'y suis, se dit-il toujours, la mère aura eu un regard de son commerce.
Pendant la séance. Il y eut des escarmouches entre la famille et le
Seintre, qui eut l'audace de trouver le père Vervelle spirituel. Celte attcrie fit entrer la famille au pas de charge dans lecœur de îartiste, il donna Tun de ses croquis à Virginie, et une esquisse à la mère.
— Pour rien^ direnl-ellcs.
Pierre Grassou ne put s*empècher de sourire.
— 11 ne faut pas donner ainsi vos tableaux, c'est de Targent, lui dit Vervelle.
A la troisième séance, le père Vervelle parla d'une belle galerie de tableaux qu'il avait à sa campagne de Villc-d'Avray : des Rubens, des Gérard Dow, des Mieris, desTerburg, des Rembrandt, un Titien, des Paul Potier, etc.
— M. Vervelle a fait des folies, dit faslueusement madame Vervelle, il a pour cent mille francs de tableaux.
— J'aime les arts, reprit l'ancien marchand de bouteHles. Quand le portrait de madame Vervelle fut commencé, celui du mari
était presque achevé, l'enthousiasme de la famille ne connaissait alors plus de bornes. Le notaire avait fait le plus grand éloge du peintre : Pierre Grassou était à ses yeux le plus honnête garçon de la terre, un des arlisies les plus rangés, qui d'ailleurs avait amassé trente-six mille fr.incs ; ses jours de misère étaient passés, il allait par dix mille francs chaque année, il capitalisait les mléréls ; cnfm il émit incapable de rendre une femme malheureuse. Cette dernière phrase fut aun poids énorme dans la balance. Les amis des Vervelle n'entcn* daient plus parler que du célèbre Fougères. Le jour où Fougères entama le portrait de Virginie, il était in petto déjà le gendre de la famille Vervelle. Les trois Vervelle fleurissaient dans cet atelier, qu'ils s'habituaient à considérer comme une de leurs résidences : il y avait pour eux un inexplicable attrait dans ce local propre, soigné, gentil, artiste. Àhyssus ahyssum, le bourgeois attire le bourgeois. Vers la fin de la séance, l'escalier fut agité, la porte fut brutalement ouverte, et entra Joseph Bridau : il était à la tempêie, il avait les cheveux au vent; il montra sa grande figure ravagée, jeta partout les éclairs de son regard, tourna tout autour de l'atelier, et revint à Grassou brusquement, en ramassant sa redingote sur la région gastrique, et tâchant, mais en vain, de la boutonner, le bouton s'étant évadé de sa capsule de drap.
— Le bois est cher, ditril à Grassou.
-Ah!
-— Les Anglais sont après moi. Tiens, tu peins ces choses-là?
— Tais-loi donc !
— Ah ! oui !
La famiUe VervcUe, superlalivement choquée par cette étrange apparition, passa de son rouge ordinaire au rouge-cerise des feux violents.
— Ça rapporle ! reprit Joseph. Y a-t-il auhert en fouillouse ?
— Te faut-il beaucoup?
^ Un billet de cinq cents... J'ai après moi un de ces négociants de la nature des dogues, qui, une fois qu'ils ont mordu, ne lâchent plus qu'ils n'aient le morceau. Quelle race !
— Je vais t'écrire un mot pour mon notaire...
— Tu as donc un notaire?
-Oui.
— Ça m'explique alors pourquoi tu fais encore les joues avec des Ions roses, exceuents pour des enseignes de parfumeur!
Grassou ne pt s'empêcher de rougir, Virgmie posait.
-— Aborde aonc la nature comme elle est ! dit le grand peintre en continuant. Mademoiselle est rousse. Eh bien! est-ce un péché mortel? Tout est magnifique en peinture. Mets-moi du cinabre sur ta patelle, réchauffe-moi ces joueft-là, piques-y leurs petites taches brunes, beurre-moi cela? Veux-tu avoir plus d*esprit que la nature?
— Tiens, dit Fougères, prends ma place pendant que je vais écrire. Vervelle roula jusqu'à la table et s'appspcba de l'oreille de Grassou.
— Mais cepacant'là va tout gâter, dit le marchand.
— S'il voulait faire le portrait de votre Virginie, il vaudrait mille fois le mien, répondit 'Fougères mdigné.
En entendant ce mot, le bourgeois opéra doucement sa retraite vers sa femme, stupéfaite de l'invasion de la bêle féroce, et assez peu rassurée de la voir coopérant au portrait de sa fille.
— Tiens, suis ces indications, dit Bridau en rendant la palette et prenant le billet. Je ne le remercie pas ! je puis retourner au château
de d'Arthez, à qui je peins une salle à manger, et où Léon de Lora fait les dessus de porte, des ch i h -d'œuvre. Viens nous voir.
il s'en alla sans saluer» tant il en avaii assez d'avoir regardé Virginie.
— Qui est cet homme? demanda madame Vervelle.
— Un grand artiste, répondit Grassou.
Un moment de silence.
— Etes-vous bien sûr, dit Virginie, qu'il n'a pas porto malheur à mon portrait? il m'a effrayée.
— Il n'y a fait que du bien, répondit Grassou.
— Si c'est un grand artiste, j'aime mieux un grand artiste qui vous ressemble, dit madame Vervelle.
— Ah ! maman, monsieur est un bien plus grand peintre, il me fera tout entière, fit observer Virginie.
Les allures du génie avaient ébouriffé ces bourgeois, si rangés.
On entrait dans cette phase d'automne si agréablement nommée Vété de la Saint-Martin, Ce fut avec la timidité du néophyte en présence d'un homme de génie que Vervelle risqua une invitation de venir à sa maison de campagne dimanche prochain : il savait combien peu d'attraits une famille bourgeoise oITrait à un artiste.
— Vous autres ! dit-il, il vous faut des émotions ! des grands spectacles et des ^ens d'esprit ; mais il y aura de bons vins, et je compte sur ma galerie pour vous compenser l'ennui qu'un artiste conmie vous pourra éprouver parmi des négociants.
Celte idolâtrie qui caressait exclusivement son amour-propre charma le pauvre Pierre Grassou, si peu accoutumé à recevoir de tels compliments. L'honnête artiste, celte infâme médiocrité, ce cœur d'or, cette loyale vie, ce stupide dessinateur, ce brave çarçon, décore de l'ordre royal de la Légion d'honneur, se mit sous les armes pour aller jouir des derniers beaux jours de l'année, à Ville-d'Avray. Le peintre vint modestement par la voiture publique, et ne put' s'empêcher d'admirer le beau pan'illon du marchand de bouteilles, jeté au milieu d'un parc de cinq arpents, au sommet de Villc-d'Avray, au plus beau point de vue. Epouser Virginie, c'était avoir celte belle villa quelque jour ! Il fut reçu par les Vervelle avec un enthousiasme, une joie, une bonhomie, une franche bêtise bourgeoise qui le confondirent. Ce fut un jour de triomphe. On promena le futur dans les allées couleur nankin qui avaient été ratissées comme elles devaient l'être pour un grand homme. Les arbres eux-mêmes avaient un air peigne, les gazons étaient fauchés. L'air pur de la campagne amenait des odeurs de cuisine infiniment réjouissantes. Tous, dans la maison, disaient : Nous avons un grand artiste. Le petit père Vervelle roulait comme une pomme dans son parc, la fille serpentait comme une anguille, et la mère suivait d'un pas noble et digne. Ces trois êtres ne lâchèrent pas Grassou pendant sept heures. Après le dîner, dont la durée égala la somptuosité, M. el madame Vervelle arrivèrent à leur grand coup de théâtre, à Touveriure de la galerie illuminée par des lampes à efl'ets cMculés. Trois voisins, anciens commerçants, un oncle à succession , mandés pour l'ovation du grand artiste, une vieille demoiselle Vervelle et les convives suivirent Grassou dans la galerie, assez curieux d'avoir son opinion sur la fameuse galerie du petit père Vervelle, qui les assommait de la valeur fabuleuse de ses tableaux. Le marchand de bouteilles semblait avoir voulu lutter avec le roi Louis-Philippe et les galeries de Versailles. Les tableaux magnifiquement encadrés avaient des étiquettes où se Usaient en lettres noires sur fond d'or :
RUBEICS.
Danses de faunes et de nymphes.
Rbubra:(dt.
Intér\c\êr d^une saUe de dissection. Le docteur Tromp faisant sa
leçon à ses élèves.
Il y avait cent cinquante tableaux totis vernis, époussctés, quelques-uns étaient couverts de rideaux verts qui ne se tiraient pas en présence sdes jeunes personnes.
L'artiste resta les bras cassés, la bouche béante, sans parole sur les lèvres, en reconnaissant la moitié de ses tableaux dans cette ga* lerie : il était Rubens, Paul Potier, Mieris, Melzu, Gérard Dow I il était à lui seul vingt grands maîtres.
— Qu'avez-vous? vous pâlissez !
— Ma fille, un verre d'eau, s'écria la mère Vervelle.
Le peintre prit le père Vervefle par le bouton de son habit, et l'emmena dans un coin, sous prétexte de voir un Murillo. Les tableaux espagnols étaient alors à la mode.
— Vous avez acheté vos tableaux chez Elie Magus?
— Oui, tous originaux !
— Entre nous, combien vous a-l-il vendu ceux que je vais vous do signerl?
Tous deux, ils firent le tour de la galerie. 1rs convives furent cmcrvoillés du sérieux avec lequel rarlisle procédait en compagnie de son hôte à l'examen des chefs-d'œuvre*
PIERRE GRÂSSOU.
>- Trois mille francs ! dit a voix basse Vervelle en arrivant au dernier; mais je dis quarante mille francs!
— Quarante mille francs un Titien? reprit à haute voix l'artiste, mais ce serait pour rien.
— Quand je vous le disais, j*ai pour cent mille ëcus de tableaux I 8*écria Vervelle.
— J*ai fait tous ces tableaux-là, lui dit à Toreille Pierre Grassou, je ne les ai pas vendus tous ensemble plus de dix mille francs...
~ Prouvez -le-moi, dit le marchand de bouteilles, et je double la dot de ma fille, car alors vous êtes Rubens, Rembrandt, Terburg, Titien!
~ Et Magus est un fameux marchand de tableaux I dit le peintre,
3ui s'expliqua l'air vieux de ses tableaux et Tutilité des sujets que lui emandait le brocanteur.
Loin de perdre dans l'estime de son admirateur, M. de Fougères, car la famille persistait à nommer ainsi Pierre Grassou, grandit si bien, qu'il fit gratis les portraits de la famille, et les offrit naturellement à son beau-père, a sa belle-mère et à sa femme.
Aujourd'hui, Pierre Grassou, qui ne manque pas une seule exposition, passe pour un des bons peintres de portraits. U gagne une douzaine de mule francs par an, et gâte pour cinq cents francs de toiles. Sa femme a eu six mille francs de rentes en dot^ il vit avec son beau-
r^re et sa belie-mère. Les Vervelle et les Grassou, qui s'entendent merveille, ont voiture et sont les plus heureuses gens du monde. Pierre Grassou ne sort pas d'un cercle bourgeois où il est considéré comme un des plus grands artistes de l'époque ; et il ne se dessine
Cas un portrait de famille, entre la barrière du Trône et la rue du emple, qui ne se fasse chez lui, qui ne se paye au moins cinq cents francs. Gomme il s'est très-bien montré dans les émeutes du 12 mai, il a été nommé officier de la Légion d'honneur. U est chef de bataillon dans la garde nationale. Le Musée de Versailles n'a 'pas pu se dispenser de commander une bataille à un si excellent citoyen. Madame de Fougères adore son époux, à qui elle a donné deux enfants. Ce peintre, bon père et bon époux, ne peut cependant pas 6ter de son cœur une fatale pensée : les artistes se moquent de lui, son nom est un terme de mépris dans les ateliers, les feuilletons ne s'occupent
Sas de ses ouvrages. Mais il travaille toujours, et il se porte à l'Acaémie, où il entrera. Puis, vengeance qui lui dilate le cœur ! il achète des tableaux aux peintres célèbres quand ils sont gênés, et il remplace les croûtes ae la galerie de Ville-d'Avray par de vrais chefsd'œuvre, qui ne sont pas de lui. On connaît des médiocrités plus taquines et plus méchantes que celle de Pierre Grassou, qui, d'ailleurs, est d'une bienfaisance anonyme et d'une obligeadce parfaite.
Paris, décembre 1839.
FIN DE PIERRE GRASSOU
SARRASINË