PARIS
ma m. hmescq et coupagiiie | et cbez Gustave iiavakd
Ëdiicarj d» rnaiia d« Biltac Ubrairc
S. But BD roHT'BS-Loni. I 45, RCE CDÉm^no.
D0.1 mcntll tKGILO GUETA».
Ce n'eM ni au prince ro< main, ni à l'héritier de l'illuslre maison de Gajetani. qui a fourni des papes à la chrétienté, c'e^i au savant commeiiiaieur de ilanie igm je dédie ce petit fragmenl d'dne longue histoire.
Vous m'avez lail aperce- Toir la merveilleuse charpente d'Iifé^s sur laquelle le plus grand poêle ilalien a cousiiuil son |iucme, le seul que t<-s modernes puissent opposi'i' à eclui d'Homère.
Jusqu'à ce qiKje vous eusse euleii.lu, la Dmiit Cohédie me sembla it tuie immense «■iiignic, diiut le mot n':ivait éii: iiiiiiïi; par personne. l'I luoiu'- par les commenta lents que |i.ir qui que ce soit. iJumircuilie ainsi Dante . c'csl
e grand comme lui; mats
H. Crcvel, te pirrumeur, loiu loa piui nu
Un savant français se Terait une répulaiion, gagnerait une chaire el beaucoup de croix, à publier, ca un volume dogmatique, l'iniprovisailun p»r laquelle vous avci
charmé l'une de ces suirccs où l'on se repose d'avuir vu Rome. Vous ne savez pcut- £trc pas que la plupart de nos prorcsseurs vivent sur l'Allemagne, surrAnclelerrc, sur l'Orient ou sur le Nord, comme des insectes sur un arbre; et, cunime l'iuserle, ils en devicnucut partie iulégraute, empruntant leur valeur de celle du sujet. Or.
l'Italie n'a pas encore été exploitée à chaire ouverte. Ou ne me tiendra jamais compte de ma discrétion littéraire.
J'aurais pu, vous dépouillant, devenir un homme ilocle de fa force de trois Schlegcl; Ltiiilis que je vais rester simple docteur en médecine sociale, le véléi inaire des maux i uni râbles, ne fûi-cequepour oITrir un témoignage de reconnaissance i mon cicérone, et joindre votre illustre nom à ceux des Porcia, des San Severino, des Parelo. des di Npgro, des Itulgiojusd. (|iii rcprésenlerunt dans la Comk- DiR lltUAi^E celte alliance intime et cuntluneilerikilli: cl de b France que déjà leBaudello, cet évêque, auieur de contes trèà-dr&la tiques, cnn- !■ sacrait <le ta mOmc manière,
au seizième siècle, dans eu nngniliquc recueil de noa-
LES PARENTS PAUVRES
mr»
Les deux esquisses que je vous dédie constitucDl les deux éternelles faces d'un même fait. £fomo duplex^ a dit noire grand Buflbn, pourquoi ne pas ajouter: Rn duplex? Tout est double, même la vertu. Aussi Molière présente-t-il toujours les deux côtés de tout problème humain; à son imitation. Diderot écrivit un jour : Gbgi h'bst pas un cokti, le chefd'œuvre de Diderot peut-être, où il ofTre la sublime iigure de mademoiselle de Lachaux, mimolée par Gardanne, en regard de celle d'un parfait amant tué par sa maltresse. Mes deux nouvelles sont donc misies en pendant, comme deux jumeaux de sexe différent. C'est une fliutaisie littéraire à laquelle on peut sacriGer une fois, surtout dans un ouvrage où Ton essaye de représenter toutes les formes qui servent de vêtement à la pensée. La plupart des disputes humaines viennent de ce qu'il existe à la fois des savants et des ignorants, constUuéi de manière à ne jamais voir qu'un seul côté des h\{% ou des Idées ; et chacun de préiendre que la face qu'il a vue est la seule vraie, In seule bonne. Aussi le Livre Saint ai-il [été cette prophétique parole : «Dieu livra le monde aux discussions. » J*avouu que ce seul passage de TËcriture devrait encager le saint-iiége k vous donner le gouverne* nient des deux chambres pour obéir à eette sentence commentée, en 18M, par l'ordonnance de Louis XVIil,
Que votre esprit, que la poésie qui est en vous protègent les deux épisodes des Parbnts pauvbis
De votre affectionné serviteur,
De Balkac.
Paris, août-septembre 1846.
LA COUSINE BETTE
Vers le milieu du mois de juillet de l'année 1858, une de ces voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris, et nommées des miiordty cheminait rue de l'Université, portant un gros homme de taille moyenne, en uniforme de capitaine de la garde nationale.
Dans le nombre de ces Parisiens accusés d'être si spirituels, il s'en trouve qui se croient infiniment mieux en uniforme que dans lcui*s habits ordinaires, et qui supposent chez les femmes dos goûts assez dépravés pour imaginer quelles seront favorablement Impressionnées à Taspect d'un bonnet à poil et par le harnais militaire.
La physionomie de ce capitaine appartenant à la deuxième légion respirait un contentement de lui-même qui faisait resplendir son teint rougeaud et sa figure passablement joufflue. A celle auréole que la richesse acquise dans le commerce met au front des boutiquiers retirés, on devinait l'un des élus 'de Paris, au moins ancien adjoint de son arrondissement. Au<^si, croyez que le ruban de la Légion d'hon* ncur ne manquait pas sur la poitrine, crânement bombée à la prus- ' sienne. Campé fièrement dans le coin du milord, cet homme décoré laissait errer son regard sur les passants, nui souvent, à Paris, recueillent ainsi d'agréables sourires adressés à oc beaux yeux absents.
Le milord arrêta dans la partie de la rue comprise entre la rue deBcU léchasse et la rue de Bourgogne, à la porte d'une grande maison nouvellement bâtie sur une portion de la cour d'un vieil hôtel â jardiu. On avait respecté l'hôtel, qui demeurait dans sa forme primitive au fond de la cour diminuée de moitié.
A la manière seulement dont le capitaine accepta les services du cocher pour descendre du milord, on eût reconnu le quinquagénaire. Il y a des gestes dunt la franche lourdeur a toute l'inditicrétion d'un acte de naissance. Le capitaine remit son gant jaune â sa main droite, et, sans rien demander au concierge, se dirigea vers le perron du rez-de- chaussée de l'hôtel d'un air qui disait : «Bile est â moi! » Les portiers de Paris ont le coup d'oeil savant : ils n'arrêtent point les gens décorés, vêtus de bleu, à démarche pesante ; enfin ils connaissent les riches.
Ce rez-de-chaussée était occupé tout entier par M. le baron liulot d'Ërvy, commissaire ordonnateur sous la République, ancien intendant général d'armée, et alors directeur d'une des plus impof" tantes administrations du ministère de la guerre, conaailler d'Btat, grand oflicier de la Légion d'honneur, etc., etc.
Ce baron Hulot s'était nommé lui-même d'Ervy, Heu de sa naissance, pour se distinguer de son frère, le célèbre général Hulot, colonel des grenadiers de la garde impériale, que Tempereur avait créé comte de Forzhciin, après la campagne de 181^9. Le frère aîné, le comte, chargé de prendre soin de son frère cadet, Tavait, par pru* dence palcrnclle, placé dans ^adnlini^tl'alion militaire, où, grâce à leurs doubles services, le baron oblinl et mérita la faveur de Napo-
léon. Dès 1807, le baron Hulot était intendant général des armées en Espagne.
Après avoir sonné, le capitaine bourgeois fit de grands efforts pour remettre en place son habit, qui s'était autant retroussé par derrière que par devant, poussé par l'action d'un ventre pyriforme. Admis aussitôt qu'un domestique en livrée l'eut aperçu, cet homme Important et imposant suivit le domestique, qui dit en ouvrant la porte du salon : — Monsieur Grevel !
En entendant ce nom, admirablement approprié à la tournure de celui qui le portait, une grande femme blonde, très^bien conservée, parut avoir reçu comme une commotion électrique, et se leva.
— Hortense, mon ange, va dans le jardin avec ta cousine Bette, dit-elle vivement â sa fille, qui brodait â quelques pas d'elle.
Apr^s avoir gracieusement salué le capitaine, mademoiselle Hortense Hulot sortit par une porte-fenêtre, en emmenant avec elle une vieille fille sèche qui paraissait plus âgée que la baronne, quoiqu'elle eût cinq ans de moins.
•^ 11 s'agit de ton mariage, dit la cousine Bette à rorellle de sa petite cousme Hortense, sans paraître ofl'eusée de la façon dont la baronne s'y prenait pour les renvoyer, en la comptant pour presque rien.
La mise de cette cousine eût au besoin expliqué ce sans-gêne.
Cette vieille fille portait une robe de mérinos, couleur raisin de Go* rinthe, dont la coupe et les liserés dataient de la Restauration, une collerette brodée qui pouvait valoir trois francs, un chapeau de paille cousue à coques de satin bleu bordées de paille comme on en voit aux revendeuses de la halle. A l'aspect de souliers en peau de chèvre, dont la façon annonçait un cordonnier du dernier ordre, un étranger aurait hésité à saluer la cousine Bette comme une parente de la maison, car elle ressemblait tout à fait â une couturière en journée. Néanmoins la vieille fille ne sortit pas sans fklre un petit salut affectueux à M. Grevel, auquel ce personnage répondit par un signe d'intelligence.
—Vous viendref demain, n'est-ce pas, mademoiselle Fischer? dit-il.
—Vous n'avex pas de monde? demanda la cousine Bette.
— Mes enfants et vous, voilà tout, répliqua le visiteur.
— Bien, répondii-elle, comptez alors sur mol.
— Me voici, madame, à vos ordres, dit le capitaine de la milice bourgeoise en saluant de nouveau la baronne Hulot.
Et il jeta sur madame Hulot un regard comme Tartufe en jette à Elmire, quand un acteur de province croit nécessaire de marquer les intentions de ce rôle, à Poitiers ou à Conta nces.
'^ Si vous voulez me suivre par ici, monsieur, nous serons beaucoup mieux que dans ce salon pour causer d'af&ires, dit madame Hulot en désignant une pièce voisine qui, dans l'ordonnance de l'appartement, formait un salon de jeu.
Celte pièce n'était séparée que par une légère cloison du boudoir, dont la croisée donnait sur le jardin, et madame Hulot laissa M. Grevel seul pendant un moment ; car elle jugea nécessaire de fermer la croisée et la porte du boudoir, afin que personne ne pût y venir écouter. Elle eut même la précaution de fermer également la portefenêtre du grand salon, en souriant à sa fille et à sa cousine, qu'elle vit établies dini un vieux liiosque au fond du jardin, klle revint en laissant ouverte la porte du salon de jeu, afin d'entendre ouvrir celle du grand salon, si quelqu'un y entrait. En allant et venant ainsi, la baronnet n'étani observée par personne, laissait dire â sa physionomie toute sa pensée ; et qui l'aurait vue eût été presque épouvanté de ion agitation* MaiSi en revenant de la porte d'entrée du grand salon au salon de Jeu, sa figure se voila sous cette réserve impénétra • ble que toutes les femmes, même les plus franches, semblent avoir à commandement.
Pendant ces préparatifs au moins singuliers, le garde national examinait l'ameublement du salon où il se trouvait. En voyant les ri< deaux de soie, anciennement rouges, déteints en violets par l'action du soleil, et limés sur les plis par un long usage, un tapis d'où les couleurs avaient disparu, des meubles dédorés, et dont la soie, marbrée de taches, était usée par bandes, des expressions de dédain, de contentement et d'espérance se succédèrent naïvement sur su plaie figure de commerçant parvenu. Il se regardait dans la glace, pardessus une vieille pendule-empire, en se passant lui-même eu revue, quand le froufrou ne la robe de soie lui annonça la baronne. Et il se remit aussitôt en position.
Après s'être jetée sur un petit canapé, qui certes avait été fort beau vers 1809, la baronne, indiquant à Grevel un fauteuil dont Us bras étaient terminés par des tètes oe spiiinx bronzées, dont la peinture s'en allait par écailles en labiaot voir le bois par places, lui fit signe de s'asseoir.
«- Cet précautions que vous prenez, madame, seraient d'un charmant augure pour un...
— Un amant, répllqua-t-elle en interrompant le garde national.
— Le mot est faible, dit-il en plaçant sa main droite sur son coeur, et roulant des yeux qui font presque toujours rire une femme quand elle leur voit IVoidement une pareille expression, amant \ amant ! dites ensoiCt'Ic !
U OOUSivR BRITR.
«* Ecoules, monsieur Greveli reprit ia LNiroone, trop sérieuse pour
Kouvotr lire, vous avez cinquante ans, c'est dix ans de moins que [. Iliilot, je le sais; mais, à won âge, les folies d'une femme doiveut élre jusiiliees par la beauté, par la jeunesse, par la célébrité, par le mérite, par quelques-unes des splendeur» qui nous ëblouiiisent au poiut de iiuus faire tout oublier, même notre âge* Si vous avez cinquante mille livres de rentes, votre âge contrebalance bien votre lurujuti ; ainsi, de tout ce qu'une femme exige, vous ne possédez rien...
^ Et l'amour? dit le garde national ea se levant et s'avançuni, un umour qui...
-^ Non, monsieur, de rentêtemeni! dit la baronne en l'interrompant pour tu finir avec celte ridiculité.
— Oui, de reniétement et de l'amour, reprit^il, mais aussi quelque chose de mieux, des droits»..
— Des droits? s'écria madame Hulot, qui devmt sublime de mépris, (le défi, d'indignation. Mais, reprit-elle, sur ce ton, nous ne fiuirous jamais, et je ne vous ai pas demandé de venir ici pour causer de ce qui vous en a fait bannir, malgré l'alliance de nos deux familles...
— Je l'ai cru...
— Encore 1 reprit-elle. Ne vovez«vous pas, monsieur, & la mauière leste et dégagée dont je parle d amant, d'amour» de tout ce qu'il y a de plus scabreux pour une femme, que je suis parfaitement bûre de rester vertueuse? Je ne crains rien, pas même a élre soupçonnée on m'enfenuant avec vous. Est-ce là la conduite dVne lemme faible? Vous savez bien pouroooi je vous ai prié de venir !...
» NoD, madame, répliqua Grevel en prenant un air froid.
Il se pinça les lèvres, et se remit en position.
-^ Eb bien ! je serai brève pour abréger notre mutuel supplice, dit la baromne Hulot en regardant Crevel.
Grevel fit un salut ironique, dans lequel un bomme du métier eût reconnu les grâces d'un ancien commis-voyageur.
— Notre fils a époubé votre fille...
— Et si c'était à refaire I... dit Grevel.
— Ce mariase ne se ferait pasi répondit vivement la baronne, je m'en doute. Néanmoins, vous n'avez pas à vous plaindre. Mon fils est non-seulement un des premiers avocats de Paris, mais encore le voici député depuis un an, et son début k la Gbambre est assez éclatant pour faire supposer qu'avant peu de temps il sera ministre. Victorin a été nommé deux fois rapporteur de luis import^mtes, et il pourrait déjà devenir» s'il le voulait, avocat général à la cour de cassaiion. Si donc vous me donnez à entendre que vous avez un gendre sans fortune.».
^. Un gendre que je suis obligé de soutenir, reprit Grevel, ce oui me semble pis, madame. Des cinq cent mille francs constitués tn Jot à ma fille, deux cents ont passé, Dieu sait à quoi!... à payer les dettes de monsieur votre fils, à meubler mirobolamnunt sa maibon, une maison de cinq cent mille francs, qui rapporte à peine quinze mille francs, puisqu'il en occupe la plus belle partie, et sur laquelle il redoit deux cent soixante mille Jrancs».. Le produit couvre à peine les intérêts de la dette. Cette année, je donne à ma fille une vingtaine de mille francs pour qu'elle puisse nouer les deux bouts. Et mon gendre, qui gagnait trente mille francs au palais, disait-on, va négliger le palais pour la Chambre.
^ Ceci, monsieur Grevel est encore un hors-d'œuvre, et nous i liiigne du sujet. Mais, pour en finir là-dessus, si mon fils devient ministre, s'il vous fait nommer officier de la Légion d'bonneur, et conseiliir de préfecture à Paris, pour un ancien parfuuieur, vous n'aurez pas à vous plaindre !••.
— Ah ! nous y voici, madame. Je suis un épicier, ud boutiquier, un ancien débitant de pâte d'amande, d'eau de Portugal, d'huile céphali-
on aime une fille unique, je l'aime tant que, pour ne lui doimer ni frère ni sœur, j'ai accepté tous les inconvénients du veuvage à Paris (et dans la force de l'âge, madame!); mais sachez bien que, malgré cet amour insensé pour ma fille, je n'entamerai pas ma fortune pour votre iils, dont les dépenses ne me paraissent pas claires, à moi, ancien négociant...
— Monsieur, vous voyez en ce moment même au ministère du commerce, M. Popinot, un ancien droguiste de la rue des Lombards.
pic eommis dans cet établissement, et c'est lui qui me le rappelle, car il n'est p:is fier (c'est une justice à lui rendre) avec les gens bien poses et qui possèdent soixante mille francs de rente*
— Ëh bien ! monsieur, les idées que vous qualifiez par le mot Régence ne sont donc plus de mise à une époque où Ton accepte les hommes pour leur valeur personnelle? Et c'est ce que vous avez lait en mariant votre fille à mou fiU...
— Vous ne savez pas conuneut b'cst conclu ce utanagol... s'écria Grevel. Ah! maudite vie de garçon ! Sans mes déportumeuts, ma Gélestine serait aiqourd'hui la vicomtesse Popinot!
— ^ Mais, encore une fois, ne récriminons pas sur des faits accomplis» reprit éncrgiquemcnt la baronne. Parlons du sujet de plainte que me donne votre étrange conduiie. Ma fille Hortense a pu se nuirier, le mari;ige dépendait entièrement de vous, j'ai cru à des sentiments généreux chez vous, i'ai pensé que vous auriez rendu justice à une femme qui n'a jamais eu dans le cœur d'autre imaae que celle de son mari, que vous auriez recoimu la nécessité pour eue ne ne pas rcce«voir un bomme capable de la compromettre, et que vous vous seriez empressé, par bonueur pour la famille à laquelle vous vous êtes allié, de favoriser l'établissement d'Hortense avec H. le conseiller licbas... Et vous, monsieur, vous avez fait manquer ce mariage...
— Madame, répondit l'ancien parfumeur, j'ai agi en honnête bonniic. On est venu me demander si les deux cent mille francs de dot attribues à mademoiselle Hortense seraient payés. J'ai répondu texloelleuiciit ceci : « — Je ne le garantirais pas. Mon sendre, à qui la famille ilnlot a constitué cette somme en dot, avait des dettes, et je crois qr.c si M. Uulot d'Ervy mourait demain, sa veuve serait sans pain. » Yoilà, belle dame.
— Auriez^vous tenu ce laugage» monsieur, demanda madame Ilulot en reiiardant fixement Grevel» si pour vous j'eusse manqué à mes devoirs?...
— - Je n'aurais pas eu le droit de le dire, chère Adeline, s'écria ce singulier amant en coupant la parole à la baronne, car vous trouveriez la dot dans mon portefeuille.
Et, joignant la preuve à la parole, le gros Grevel mit un |;enou en terre et baisa la main de madame Htdot, en la voyant plongée par ces paroles dans une muette horreur ou'il prit pour de l'hésitation.
— Acheter le bonheur de ma fille au prix de... Ob! levez-vous, monsieur, ou je sonne.
L'ancien parfumeur se releva très-difficilement. Cette circonstance le rendit si furieux, qu'il se remit en position. Presque tous les hommes affectionnent une posture par laquelle ils croient faire ressortir tous les avaniajges dont les a doués la nature. Cette attitude, chez Grevel, consistait à se croiser les bras à la Napoléon, en mettant sa tcte de trois quarts, et jetant son regard comme le peintre le lui faisait lancer dans sou portrait, c'est-à-dire à l'horizon.
— Conserver, dit-il avec une fureur bien jouée, conserver sa foi à unlibert...
^ A un mari, monsieur, qui en est digne, reprit madame Hulot en interrompant Grevel pour ne pas lui laisser prononcer un mot qu'elle ne voulait pas cntenarc.
— Tenez, madame, vous m'avez écrit de venir, vous voulez savoir les raisons de ma conduite, vous me poussez à bout avec vos airs d*im* pératrice, avec votre dédain et votre... mépris! Ne dirait-on pus que Je suis un nègre? Je vous le répète, croyez-moi, j'ai le droit de vous... de vous faire la CQur... car... Mais, non, je vous aime assez pour me taire...
— Parlez, monsieur, j'ai dans quelques jours quarante-huit ans, je ne suis pas sottement prude, je puis tout écouter.
-* Vovons, me donnez- vous votre parole d'honnête femme, car vous êtes, malheureusement pour mol, une honnête femme, de ne jauiais me nommer, de ne pas dire que je vous livre ce secret ?
-* Si c'est la condition de la révélation, je jure de ne nommer à personne, pas même à mon mari» la personne de qui j'aurai su les enormités que vous allez me confier.
— Je le crois bien, car il ne s'agit que de vous et de lui... Madame Hulot pâlit.
— Ah I si vous aimez encore Dulot, vous allez soufArir I Voulez-vous que je me taise?...
— Parlez, monsieur, car il s'agit, selon vous, de justifier à mes yeux les étranges déclarations que vous m'avez faites, et votre persistance à tourmenter une femme de mon âge, qui voudrait marier sa fille et puis... mourir en paix !
-- Vous le voyez, vous êtes malheureuse...
— Mol, monsieur?
->-Ûui, belle et noble créature! s'écria Grevel, lU û'as que trop souiïert...
» Monsieur, taisez-vous et sortez, ou partez-moi convenableraout !
-^ Savez-vous, madame, commeut le sieur Hulot et moi, nous nous sommes connus?... chez nos maîtresses, madame.
— Oh ! monsieur...
-* Chez nos maîtresses, madame, répéta Crevel d'od ton mélodramatique et en rompant sa position pour faire un geste de la main droite.
— Eh bien ! après, monsieur?... dit tranquillement la baronne, du grand ébahissement ae Grevel.
Les séducteurs i petits motifs ne comprenoent Jamais les grandes àines.
— Moi, veuf depuis cinq ans, reprit Grevel ed parlant comme un homme qui va raconter une histoire, ne voulant pas me remaiicr. dans l'intérêt de ma fille, que j'idolâtre, ne voulant pas non. plus avoir d'accointances chez moi, quoique j'eusse alors une très-jolie dame de comptoir, j'ai mi>, comme on dit, dans ses meubles, une petite ou* vrière de quinze ans, d'une beauté miraculeuse, et de qui, je l'avoue,
LES PARENTS PAUVRES
je devins amoureux à en perdre la télé. Aussi, madame, ai-je prié ma propre (anCe, que j'ai fait venir de mou pays (la sœur de ma mère !) de vivre avec celte cnarmanle créature et de la surveiller pour quVlle restât aussi sage que possible dans cette situation, comment dire?... chocnoso... non, illicite!... La petite, dont la vocation pour la musique était visible, a eu des maîtres, elle a reçu de l'éducation (il fallait bien l'occuper !). Et d'ailleurs, je voulais, éire à la fois son père, son bienfaiteur, et', lâcbous le mot, son amant; faire d'une pierre deux coups, une bonne action et une bonne amie. J'ai été heureux cinq ans. La petite a Tune dé ces voix qui sont la iorlune d'un théâtre, et je ne peux la qualifier autrement qu'en disant que c'est Duprez en jupon. Elle m'a coûté deux mille francs par an, uniquement pour lui donner son talent de cantatrice. Elle m'a rendu fou de la musique ; j'ai eu pour elle et pour ma fille une loge aux Italiens. J'y allais alternativement un jour avec Gélestine, un jour avec Josépha...
— Gomment, cette illustre cantatrice?...
— Oui, madame, reprit Grcvel avec orgueil, cette fomeuse Josépha me doit tout... Enûo, quand la petite eut vingt ans, en 1834, croyant ravoir attachée à moi pour toujours, et devenu très-faible avec elle, je voulus lui donner quelques distractions, je lui laissai voir une jolie petite actrice, Jenny Gadiue, dont la destinée avait quelque similitude avec la sienne. Gette actrice devait aussi tout à un protecteur, qui l'avait élevée à la brochette. Ce protecteur était le baron Uulot...
— Je le sais, monsieur, dit la baronne d'une voix calme et sans la moindre altération.
— Ah ! bah ! s'écria Crevel de plus en plus ébahi. Bien! Mais savezvous que votre monstre d'homme a protégé Jenny Gadine, à l'â^e de treize ans ?
— Ëh bien ! monsieur, après? dit la baronne.
^ — Gomme Jenny Gadine, reprit l'ancien négociant, en avait vingt,
ainsi que Josépha, lorsqu'elles se sont connues, le baron jouait le rôle
de Louis XV vis-à-vis de mademoiselle de Romans, dès 1826, et vous
aviez alors douze ans de moins...
^ Monsieur, j'ai eu des raisons pour laisser â M. Uulot sa liberté.
— Ge mensonge-là, madame, suffira sans doute à eflacer tous les péchés que vous avez commis, et vous ouvrira la porte du paradis, répliqua Grevel d'un air fin qui fit rougir la baronne. Dites cela, femme sublime et adorée, à d autres ; mais pas au pèi*e Grevel, qui, sachez-le bien, a trop souvent banqueté dans des parties carrées avec votre scélérat de mari, pour ne pas savoir tout ce que vous valez I II s'adressait parfois des reproches* entre deux vins, en me détaillant vos perfections. Oh ! je vous connais bien : vous êtes un ange. Entre une jeune fille de vingt ans et vous, un libertin hésiterait, moi je n'hésite pas.
— Monsieur!...
— Bien, je m'arrête... Mais apprenez, sainte et digne femme, que les maris, une fois gris, racontent bien des choses de leurs épouses chez leurs maîtresses, qui en rient comme des crevées.
Des larmes de pudeur, qui roulèrent entre les beaux cils de madame Uulot, arrêtèrent net le garde national, et il ne pensa plus à se remettre en position.
— Je reprends, dit-il. Nous nous sommes liés, le baron et moi, par nos coquines. Le baron, comme tous les gens vicieux, est très-aimable, et vraiment bon enfant. Oh ! m'a-t-ii plu, ce drôle-là ! Nou, il avait des inventions... enfin, laissons-là ces souvenirs... Nous sommes devenus comme deux frères... Le scélérat, tout à fait Régence, essayait bien de me dépraver, de me prêcher le saint-simonismc en lait de fenmies, de me donner des idées de grand seigneur, de justaucorps bleu ; mais, voyez-vous, j'aimais ma petite à lépouser, si je n avais pas craint d'avoir des enfants. Entre deux vieux papas, amis comme.. . comme nous l'étions, comment voulez-vous que nous n'ayons pas pensé à marier nos enfants? Trois mois après le mariage de son fils avec ma Gélestine, Uulot (je ne sais pas comment je prononce son nom, l'infâme! car il nous a trompés tous les deux, madame!...), eh bien ! l'infâme m'a soufilé ma petite Josépha. Ge scélérat se savait supolanté
{>ar un jeune conseiller d'Etat et par un artiste (excusez du peu !] dans e cœur de Jenny Gadine, dont les succès étaient de plus en plus esbrouffaniSt et il m'a pris ma pauvre petite maîtresse, un amour de femme; mais vous l'avez vue assurément aux Italiens, où il Ta fait entrer par son crédit. Votre homme n'est pas aussi sage que moi, qui suis réglé comme un papier de musique (il avait été déjà pas mal entamé par Jenny Gadine, qui lui coûtait bien près de trente mille francs par an). £h bien! sachez-le, U achève de se ruiner pour Josépha. Josépha, madame, est juive, elle se nomme Mirah (c'est Tanagramme de Hiram), un chifl're Israélite pour pouvoir la reconnaître, car c'est une enfunt abandonnée en Allemagne(les recherches que j*ai faites prouvent qu'elle est la fille naturelle d'un riche banquier juif). Le théâtre, et surtout les instructions que Jenny Gadine, madame Schontz, Malaga, Garabine, ont données sur fa manière de traiter les vieillards à cette petite que je tenais dans une voie honnête et peu coûteuse, ont développé chez elle l'iustinct* des premiers Uébreux pour for et les bijoux, pour le Veau d'or! La cantatrice célèbre, devenue âpre à la curée, veut être riche, très-riche. Aussi ne disstpe-t-elle rien de ce qu'on dissipe pour elle. Kllc s'est essayée sur le sieur Uulot, qu'elle a plumé net, oh ! plumé,
ce qui s'appelle rasé! Ge malheureux, après avoir lutté contre un des Keller et le marquis d'Esgrignon, fous tous deux de Josépha, sans compter les idolâtres inconnus, va se la voir enlever par ce duc si puissamment riche qui protège les arts. Gomment l'appelez-vous?... un nain?... ah ! le duc d'Hérouville. Ge grand seigneur a la prétention d'avoir à lui seul Josépha, tout le monde courtisanesquc en parle, et le baron n'en sait rien ; car il en est au treizième arrondissement comme dans tous les autres : Famant est, comme les maris, le dernier instruit. Gomprenez-vous mes droits, maintenant? Votre époux, belle dame, m'a privé de mon bonheur, de la seule joie que j'ai eue depuis mon veuvage. Oui, si je n'avais pas eu le malheur de rencontrer ce vieux roquentin, je posséderais encore Josépha ; car, moi, voyez-vous, je ne l'aurais jamais mise au théâtre, elle serait restée obscure, sage, et à moi. Oh ! si vous l'aviez vue il y a huit ans : mince et nerveuse, le teint doré d'une Andalouse, comme on dit, les cheveux noirs et luisants comme du satin, un œil à longs cilsbruns qui jetait des éclairs, une distinction de duchesse dans les gestes, la modestie de la pauvreté, de la grâce honnête, de la gentillesse comme une biche sauvage. Par la lâute du sieur Uulot, ces charmes, celte pureté, tout est devenu piège à loup, chatière à pièces de cent sous. La petite est la reine des impures, comme on dit. Enfin elle blague, aujourd'hui, elle' qui ne connaissait rien de rien, pas même ce mot-là !
En ce moment, Tancien parfumeur s'essuya les yeux, où roulaient quelques larmes. La sincérité de cette douleur agit sur madame Uuiot, qui sortit de la rêverie où elle était tombée.
— Eh bien ! madame, est-ce à cinquante-deux ans qu'on retrouve un pareil trésor? A cet âge, l'amour coûte trente mille francs par an,
!'en ai su le chilTre par votre mari, et moi, j'aime trop Gélestine pour a ruiner. Quand je vous ai vue, à la première soirée que vous nous avez donnée, je n'ai pas compris que ce scélérat de Hulot entretint une Jenny Gadiue... Vous aviez l'air d'une impératrice. Vous n'avexpas trente ans, madame, reprit-il, vous me paraissez jeune, vous êtes belle. Ma parole d'honneur, ce jour-là j'ai été touché à fond, je me disais : « Si je n'avais pas ma Josépha, puisque le père Hulot délaisse sa femme, elle m'irait comme un gant. » Ah ! pardon 1 c'est un mot de mon ancien état. Le parfumeur revient de temps en temps, c'est ce qui m'empêche d'aspirer à la députation. Aussi, lorsque j'ai été si lâchement trompé par le baron, car, entre vieux drôles comme nous, les maîtresses de nos amis devraient être sacrées, me suis-je juré de lui prendre sa femme. C'est justice. Le baron n'aurait rien à dire, et l'impunité nous est acquise. Vous m'avez mis à la porte comme un chien galeux aux premiers mots que je vous ai touchés de l'état de mon cœur; vous avez redoublé par là mon amour, mon entêtement, si vous voulez, et vous serez à moi.
— Et comment?
— Je ne sais pas, mais ce sera. Voyez-vous, madame, un infbécile de parfumeur (retiré!) qui n'a qu'une idée en tête, est plus tort qu'un homme d'esprit qui en a des milliers. Je suis toqué de vous, et vous êtes ma vengeance! c'est comme si j'aimais deux fois. Je vous parle à cœur ouvert, en homme résolu. De même que vous me dites : « Je ne serai pas à vous, » )e cause froidement avec vous. Enfin, selon le proverbe, je joue cartes sur table. Oui, vous serez à moi, dans un temps donné... Oh! vous auriez cinquante ans, vous seriez encore ma maîiresse. Et ce sera, car moi j'attends tout de votre mari...
Madame Hulot jeta sur ce bourgeois calculateur un regard si ^%e de terreur, (fu'il la crut devenue folle, et il s'arrêta.
— Vous l'avez voulu, vous m'avez couvert de votre mépris, vous m'avez défié, j'ai parlé ! dit-il en éprouvant le besoin de justifier la sauvagerie de ses dernières paroles.
— Oh ! ma fille, ma fille ! s'écria la baronne d'une voix de mourante.
— Ah ! je ne connais plus rien ! reprit Grevel. Le jour où Josépha m'a été prise, j'étais comme une tigresse à qui l'on a enlevé ses petits... Enfin, j'étais comme je vous vois en ce moment. Votre fille I c'est, pour moi, le moyen de vous obtenir. Oui, j'ai fait manquer le mariage de votre fille!... et vous ne la marierez point sans mou secours! Quelque belle que soit mademoiselle Hortense, il lui faut une dot ..
— Hélas! oui! dit la baronne en s'essuyant les yeux.
— Eh bien ! essayez de demander dix mille francs au baron, reprit Grevel, qui se remit en position.
n attendit pendant un moment, comme un acteur qui marque un temps,
— S'il les avait, il les donnerait à celle qui remplacera Josépha ! dit-il en forçant sou médium. Dans la voie où il est, s'arrête-t-on ? Il aime d'abord trop les femmes! (il y a en tout un juste milieu, comme a dit notre roi.) Et puis la vanité s'en mêle! C'est un bel homme ! 11 vous ipettra tous sur la paille pour son plaisir. Vous êtes déjà d'ailleurs sur le chemin de l'hôpital. Tenez, depuis que je n'ai mis les pieds chez vous, vous n'avez pas pu renouveler le meuble de votre salon. Le mot GÊNE est vomi par toutes les lézardes de ces étoffes. Quel est le gendre qui ne sortira pas épouvanté des preuves mal déguisées de la plus horrible des misères, celle des gens comme il faut ? J'ai été boutiquier, je m'y connais. Il n'y a rien de tel que le coup d'œU du marchand de Paris pour savoir découvrir la richesse réelle et la richesse apparente... Vous êtes sans le sou, dit-il à voix basse. Cela se voit en
lA COUSINE BETTE.
tout, même sur l'habit de voire domestique. Voulez-vous que je vous révèle d'u(Treux mystères qui vous sont cachés?...
— Mousieur, dit madame Hulot qui pleurait à mouiller son mouchoir,' assez! assez!
— Eh bfen ! mon gendre donne de l'argent à son père, et voilà ce que je voulais vous dire, en débutaui, sur le train de votre fiJs. Mais je veille aux Intérêts de ma fille... soyez tranauille.
— Oh ! marier ma fille et mourir !.. dit la malheureuse femme, qui perdit la tête.
— Eh bien! en voici le moyen, reprit Crevel.
Madame Hulot regarda Crevel avec un air d'espérance qui changea si rapidement sa physionomie, que ce seul mouvement aurait dû attendrir Crevel et lui faire abandonner son projet ridicule.
— Vous serez belle encore dix ans, reprit Crevel en position, ayez des bontés pour moi, et mademoiselle Hortensc est mariée. Hulot m'a donné le droit, comme je vous disais, de poser le marché, tout crûment, et il ne se fâchera pas. Depuis trois ans, j'ai fait valoir mes capitaux, car mes fredaines ont été restreintes. J*al trois cent mille francs de gain en dehors de ma fortune, ils sont à vous...
— Sortez, monsieur, dit madame Hulot, sortez, et ne reparaissez jamais devant moi. Sans la nécessité où vous m'avez mise de savoir le secret de votre lâche conduite dans l'affaire du mariage projeté pour Hortense... Oui, lâche... reprit^lle à un geste de Crevel. Comment faire peser de pareilles inimitiés sur une pauvre fille, sur une belle et innocenie créature?... Sans cette nécessité qui peignait mon cœur de mère, vous ne m'auriez jamais reparlé, vous ne seriez plus rentré chez moi. Trente-deux ans d'honneur, de loyauté de femme, ne périront pas sous les coups de M . Crevel ...
— Ancien parfumeur, successeur de César de Birolteau, à la Reine des Roses, rue Saint-Houoré, dit railleusement Crevel, ancien adjoint au maire, capitaine de la garde nationale, chevalier de la L jgion d'honneur, absolument comme mon prédécesseur...
— Monsieur, reprit la baronne, M. Hulot, après vingt ans de constance, a pu se lasser de sa femme, ceci ne regarde que moi ; mais vous voyez, monsieur, qu'il a mis bien du mystère à ses iulidélités, car j'ignorais qu'il vous eût succédé dans le cœur de mademoiselle Josépha...
— Oh! s'écria Crevel, à prix, d'or, madame... Celte fauvette lui coûte plus de cent mille francs depuis deux ans. Ah ! ah ! vous n'êtes pas au bout...
— Trêve à tout ceci, monsieur Crevel. Je ne renoncerai pas pour vous au bonheur qu'une mère éprouve à pouvoir embrasser ses enfants sans se sentir un remords au cœur, à se voir respectée, aimée par sa famille, et je rendrai mon âme à Dieu sans souillure...
— Amen I dit Crevel avec cette amertume diabolique qui se répand sur la figure des gens à prétention quand ils ont échoué de nouveau dans de pareilles entreprises. Vous ne connaissez pas la misère à son dernier période, la honte... le déshonneur... J'ai tenté de vous éclairer, je voulais vous sauver, vous et votre fille!... Eh bien! vous épèlerez la parabole moderne du père prodigue^ depuis la première jusqu'à la dernière lettre. Vos larmes et votre fierté me touchent, car voir pleurer une femme qu'on aime, c'est affreux !... dit Crevel en s*asseyant. Tout ce que je puis vous promettre, chère Adeline, c'est de ne rien faire contre vous, ni contre votre mari ; mais n'envoyez jamais aux renseignements chez moi. Voilà tout!
— Que faire donc ? s'écria madame Hulot.
Jusque-là la baronne av^it soutenu courageusement les triples tortures que cette explication imposait à son cœur, car elle souffrait comme femme, comme mère et comme épouse. En effet, tant que le beau-père de son fils s'était montré rogue et agressif, elle avait trouvé de la force dans la résistance qu'elle opposait a la brutalité du bouti-
3uier ; mais la bonhomie qu'il manifestait au milieu de son exaspération 'amant rebuté, de beau garde national humilié, détendit ses fibres montées à se briser : elle se tordit les mains, elle fondit en larmes, et elle était dans un tel eut d'abattement stupide, qu'elle se laissa baiser les mains par Crevel à genoux.
— Mon Dieu ! que devenir? reprit-elle en s'essuyant les yeux. Une mère peulrolle voir froidement sa fille dépérir sous ses yeux? Quel sera le sort d'une si magnifique créature, aussi forte de sa vie chaste auprès de sa mère que de sa nature privilégiée ! Par certains jours, elle se promène dans le jardin, triste, sans savoir pourquoi : je la trouve avec des larmes dans les yeux...
— Elle a vingt^un ans, dit Crevel.
— Faut-il la mettre au couvent? demanda la baronne, car, dans de pareilles crises, la religion est souvent impuissante contre la nature, et les filles les plus pieusement élevées perdent la tête!... Mais levezvous donc, monsieur, ne voyez-vous pas que, maintenant, tout est fini entre nous, que vous me faites horreur, que vous avez renversé la dernière espérance d'une mère !•..
— Et si je la relevais?... dit-il.
Madame Hulot regarda Crevel avec une expression délirante qui le toucha ; mais U refoula la pitié dans son cœur, à cause de ce mot : Vous me faiitê horreur l La vertu est toujours un peu trop tout d'une
pièce, elle ignore les nuances et les tempéraments à l'aide desquels on louvoie dans une fausse position.
— On ne marie pas aujourd'hui, sans dot, une* fille aussi belle que l'est mademoiselle Hortense, reprit Crevel en reprenant son air pincé. Votre fille est une de ces beautés effrayantes pour les maris; c'est comme un cheval de luxe qui exige trop de soins coûteux pour avoir beaucoup d'acquéreurs. Allez donc à pied avec une pareille femme au bras? tout le monde vous regardera, vous suivra, désirera votre épouse. Ce succès inquiète beaucoup de gens qui ne veulent pas avoir des amants à tuer ; car, après tout, on n'en tue jamais qu'un. Vous ne pouvez, dans la situation où vous êtes, marier votre fille que de trois manières : par mon secours, vous n'en voulez pas ! et d'un ; en trouvant un vieillard de soixante ans, très-riche, sans enfants, et qui voudrait en avoir : c'est difficile, mais cela se rencontre'; il y a Uni de vieux qui prennent des Josépha, des Jenny Cadine, potirquoi n'en rencontrerait-on pas un qui ferait la même bêtise légilimeiiienl?... Si je n'avais pas ma Célestine et nos deux petits enfants, j'épouserais Hortense. Et de deux! La dernière manière est la plus facile...
Madame Hulot leva la tête, et regarda l'ancien parfumeur avec anxiété.
— Paris est une ville où tous les gens d'énergie, qui poussent comme des sauvageons sur le territoire français, se donnent rendezvous, et il y grouille bien des talents, sans feu ni lieu, des courages capables de tout, même de faire fortune... Eh bien! ces garçons-là... (Votre serviteur en était dans son temps, et il en a connu!... Qu'avait du Tiilet? Qu'avait Popinot, il y a vingt ans?... Hs pataugeaient tous les deux dans la boutique du papa Birotteau, sans autre capital que l'envie de parvenir, qui, selon moi, vaut le plus beau capital!... On manse des capitaux, et l'on ne se mange pas le moral!... Qu'avais-je, moi? l'envie de parvenir, du courage. Du Tillet est l'égal aujourd'hui des plus grands personnages. Le pei>l Popinot, le plus riche droguiste de ia rue des Lombards, est devenu député, le voilà ministre...) Ëh bien ! l'un de ces condouierrit comme on dit, de la commandite, de la plume ou de la brosse, est le seul être, à Paris, capable d'épouser uûe belle fille sans le sou, car ils. ont tous les genres de courage. M. Popinot a épousé mademoiselle Birolteau sans espérer un liard de dot. Ces geus-là sont fous ! ils croient à l'amour, comme ils croient à leur fortune et à leurs facultés!... Cherchez un homme d'énersie qui devienne amoureux de voire fille, et il l'épousera sans regarder au présent. Vous m'avouerez que, pour un ennemi, je ne manque pas de générosité, car ce conseil est contre moi.
— Ah ! monsieur Crevel, si vous vouliez être mon ami, quitter vos idées ridicules!...
— Ridicules ! madame, ne vous démolissez pas ainsi, regardezvous... Je vous aime et vous viendrez à moi ! Je veux dire un jour à Hulot : « Tu m'as pris Josépha, j'ai ta femme!... » C'est la vieille loi du talion ! Kl je poursuivrai l'accomplissement de mon projet, à moins que vous ne dovcniez excessivement laide. Je réussirai, voici' pourquoi, dit-il en se mettant en position et regardant madame Hulot.
Vous ue rencontrerez ni un vieillard, ni un jeune homme amoureux, reprit-il après uue pause, parce que vous aimez trop votre fillo pour la livrer aux manœuvres d'un vieux libertin, et que vous ne vous résignerez pas, vous, baronne Hulot, sœur du vieux lieutenant général qui commandait lés vieux, grenadiers de la vieille garde, à prendre l'homme d'énergie là où il sera ; car il peut se trouver simple ouvrier, comme tel millionnaire d'aujourd'hui se trouvait simple mécanicien il y a dix ans, simple conducteur de travaux, simple contre-maître de fabrique. El alors, en voyant votre fille, poussée par ses vingt aus, capable de vous déshonorer, vous vous direz : « Il vaut mieux que ce soit moi qui me déshonore: et, si M. Crevel veut me garder le secret, je vais gagner la dot de ma fille, deux cent mille francs, pour dix aus d'attachement à cet ancien marchand de gants... le père Crevel I... » Je vous ennuie, et ce que je dis est profondément immoral, n'est-ce pas? Mais, si vous étiez mordue par une passion irrésistible, vous vous feriez, pour me céder, des raisonnements comme s'en font les femmes qui aiment... Eh bien! l'intérêt d'Hortense vous les mettra dans le cœur, ces capitulations de conscience...
— 11 reste à Hortense un oncle.
— Qui, le père Fischer?... il arrange ses affaires, et par la fauie du baron encore, dont le râteao passe sur toutes les caisses qui sont à sa portée.
— Le comte Hulot...
— Oh ! votre mari, madame, a déjà fricassé les économies du vieux lieutenant général ; il en a meublé la maison de sa canta}rice. Voyons, me laisserez-vous partir sans espérance?
— Adieu, monsieur. On guérit f:icilement d'une passion pour une femme de mon âge, et vous prendrez des idées chrétiennes. Dieu protège les malheureux...
La baronne se leva pour forcer le capitaine à la retraite» et elle le repoussa dans le grand salon.
— Est-ce nu milieu de pareilles guenilles que devrait vivre la belle madame Hulot? dit-il...
fit il montrait une vieille lampe, un lustre dédoré, les cordes du ta-
LES PARENTS PAUVRES
K\%, eufio les hnîlloDS do Topulenoo qvi faisaient de ce grand salon lanc, rouge et or, un cadavre des fôtes impériales.
— \a verlu, monsieur, raluit sur tout cela. Je n*al'pas envie de devoir un magniûque mobilier en faisant do cette beauté, que vous me prêtez, des piiget à lou^ft, det ehalière$ à pièc' i de cent ioui !
le capitaine se mordit les lèvres en reconnaissant les expressions pnr lesquelles il venait de Détrir l'avidité de Josépha»
— Et pour qui cette persévérance ? demanda-t-il.
En ce moment la baronne avait éconduit l'ancien parfumeur jusqu'à i:i porte.
— Pour un libertin 1... ^gouta-t-il en faisant une moue d'homme voriiieux et millionnaire,
— Si vous aviez raison, monsieur, ma constance aurait alors quelque mérite, voilà tout.
Elle laissa le capitaine après l'avoir salué comme on salue pour se débarrasser d'un unportun, et se retourna trop lestement pour le voir une dernière fois en position. Elle alla rouvrir les portes qu'elle avait fermées, et ne put remarquer le geste menaçant par lequel Crevel lui dit adieu. Elle marchait fièrement, noblement, comme une martyre au Golysée. Elle avait néanmoins épuisé ses forces, car elle se la'ssa tomber sur le divan de son boudoir bleu, comme une femme près de se trouver mal, et elle resta les yeux attachés sur le kiosque en ruines où sa fille babillait avec la cousine Bette.
Depuis les premiers Jours de son mariage Jusqu'en ce moment, la baronne avait aimé son mari, comme Joséphine a fini par aimer Napoléon, d'un amour admiratif, d'un amour maternel, d'un amour lâche. Si elle Ignorait les détails que Crevel venait de lui donner, elle savait cependant fort bien que, aepuis vingt ans, le baron Hnlot lui (disait des infidélités ; mais elle s^était mis sur les yeux un voile de plomb, elle avait pleuré silencieusement, et jamais une parole de reproche ne lui était échappée. En retour de cette angéliqoe douceur, elle avait obtenu la vénération de son mari, et comme un culte divin autour d'elle. L'affection qu'une femme porte à son mari, le respect dont elle l'entoure, sont contagieux dans la famille. Hortense croyait son père un modèle accompli d'amour conjugal. Quant à Hulot fils, élevé dans l'admiration du baron, en qui chacun voyait un des géants qui secondèrent Napoléon, il savait devoir sa position au nom, à la place et à la considération paternelle ; d'ailleurs, les impressions de l'enfonce exer* cent une longue influence, el il craignait encore son père ; aussi eût-Il soupçonné les irrégularités révélées par Crevel, déjà trop respectueux pour s'en plaindre, il les aurait excusées par des raisons tirées de la manière de voir des hommes à ce sujet.
Maintenant il est nécessaire d'expliquer le dévouement extraordinaire de cette belle et noble femme ; et voici l'histoire de sa vie en peu de mots.
Dans un village situé sur les extrêmes frontières de la Lorraine, au pied des Vosges, trois frères, du nom de Fischer, simples laboureurs, partirent, par suite des réquisitions républicaines, à l'armée dite du Hhin.
En 1799, le second des ft*ère8, André, veuf et père de madame Hulot laissa sa fille aux soins de son frère ahié, Pierre Fisclier, qu'une blessure reçue en 1797 avait rendu incapable de servir, et fit quelques entreprises partielles dans les transports militaires, service qu'il dut à la protection de l'ordonnateur Hulot d'Ervy. Par un hasard assez na« turel, Hulot, qui vint à Strasbourg, vit la famille Fischer. Lt père d'Adeline et son jeune frère étaient alors soumissionnaires des fourra* ges en Alsace.
Adeline, alors âgée de seize ans, i>ouvait 6tre comparée à la &•» meuse madame du Barry, comme elle fille de la Lorraine. C'était une de ces beautés complètes, foudroyantes; une de eeSifemroes sembla* blés à madame Tallien, que la nature fabrique avec un soin particu* lier ; elle leur dispense ses plus précieux dons : la distinction, la no* blesse, la grâce, la finesse«l élégance, une chair à part, un teintbroyé dans cet atelier inconnu où travaille le hasard. Ges belles femmes-là se ressemblent toutes entre elles. Bianca Gapella, dont lô portrait esC un des cbef&HJ'œuvre de Bronzino, la Vénus de Jean Goujon, dont l'ori^ ginal est la fameuse Oiano de Poitiers, la signera Olympia dont le portrait est à la galerie Doria, enfin Ninon, madame du Barry, niadame Tallien, mademoiselle George, madame Récamier, toutes ces femmes, restées belles en dépit des années, de leurs passions ou de leur vie à plais^irs excessifs, ont dans la taille, dans la charpente, dana le caractère de la beauté, des similitudes frappantes, el à faire croire qu'il existe dans Tocéan des générations un courant aphrodisien d'où sortent toutes ces Vénus, filles de la même onde salée 1
Adeline Fiscliert une des plus belles de cette tribu divine, possédait les caractères sublimes, lea lignes serpentines, le tissu vénéneux de ces femmes nées reines. La chevelure blonde que notre mère Eve a tenue de la main de Dieu, une taille d'impératrice, un air de grandeur, des contours augustes dans le profil, une modestie villageoise, arrêtaient sur son passage tous les hommes, charmés comme te sont les amateurs devant un Raphaël; aussi, la voyant, l'ordonnateur lit-il, de madeinoi-* selle Adeline Fischer, sa femme dans le temps légal, au grand étonuement des Fischer, tous nourris dans l'admirai ion de leurs supérieurs.
L'atné, soldat de 1793, blessé grièvement à l'attaque des lignes de
Wissembonrg, adorait l'empereur Napoléon et tout ce qui tenait à la grande armée. André et Johann parlaient avec respect de Tordonna- * teur Hulot, ce protégé de l'empereur à qui, d'ailleurs, ils devaient leur sort, car llulol d'Ervy, leur trouvant de l'intelligence et de la probité, les avait tirés des charrois de l'armée pour les mettre à la tête d'une régie d'urgence. Les frères Fisciier avaient rendu des services pendant la campagne de 1804. Hulot, à la paix, leur avait obtenu cette fourniture des fourrages en Alsace, sans savoir qu'il serait envoyé plus tard à' Strasbourg pour y préparer la campagne de 1806.
Ce mariage fut, pour la Jeune paysanne, comme une Assomption. La belle Adeline passa sans transition des boues de son village dans le paradis de la cour impériale. En effet, dans ce temps-là, l'ordonna* teur, l'un des travailleurs les plus probes, les plus actifs de son corps, fut nommé baron, appelé près de l'empereur, et attaché à la garde impériale. Cette belle villageoise eut le courage de faire son édticaiion par amour poiur son mari, de qui elle fut exactement folle. L'ordonnateur en chef était d'ailleurs* en homme, une réplique d'Adeline en femme/Il appartenait au corps d'élite des beaux hommes. Grand, bien fait, blond, I œil bleu et d'un feu, d'un jeu, d'une nuance iri'é»isttbies, la taille élégante, il était remarqué pai*mi les d'Orsay, les Forbin, les Ouvrard, enfin dans le bataillon des beaux de l'Empire. Homme à conquêtes et imbu des idées du Directoire en fait de femmes, sa carrière galante fut alors interrompue pendant assez long temps par son attachement conjugal.
Pour Adeline, le baron fut donc, dès l'origine, une espèce de Dieu qui ne pouvait faillir ; elle lui devait tout : la fortune, elle eut voiture, hôtel, et tout le luxe du temps; le boubeur, elle était aimée pul)liquoment ; un titre, elle était baronne; enfin la célébrité, on rappela la belle madame Hulot à Paris ; enfin, elle eut Thonneur de refuser les hommages de l'empereur, qui lui fit présent d'une rivière en diamants, et qui la distingua toujours, car il demandait de temps en temps ; « Et la belle madame Hulot, est-elle toujours sage? ■ en homme capable de se venger de celui oui aurait triomphé là où il avait échoué.
Il n est donc pas oesoin de beaucoup d'intelligence pour reconnaître, dans une àme simple, naïve et belle, les motiË du fanatisme que madame Hulot mêlait à son amour. Après s'être bien dit que son mari ne saurait Jamais avoir de torts envers elle, elle se fit, dans son for intérieur, la servante humble, dévouée et aveugle de son créateur. Remarquez d'ailleurs qu'elle était douée d'un grand bon sens, de ce bon sens du peuple qui rendit son éducation solide. Dans le monde, elle parlait peu, ne disait de mal de personne, ne cherchait pas à briller; elle réfléchissait sur toute chose, elle écoutait, et se modelait sur les plus honnêtes femmes, sur les mieux nées.
En 1815, Hulot suivit la ligne de conduite du prince de Wissembourj[, l'un de ses amis Intimes, et fut l'un des organisateurs de cette armée improvisée dont la déroute termina le cycle napoléonien à Waterloo. En 1816, le baron devint une des bâtes noires du ministère Feltre, et ne fut réintégré dans le corps de l'intendance qu*en 1825, car on eut besoin de lui pour la guerre d'Espagne. En48SO, il reparut dans l'administration comme quart de ministre, lors de cette espèce de conscription levée par Louis-Philippe dans les vieilles bandes napoléoniennes. Depuis l'avènement au trône de la branche cadette, dont II Ait un actif coopérateur, il restait directeur indispensable au ministère de la guerre. U avait d'ailleurs obtenu son bâton de maréchal, el le roi no pouvait rien de plus pour lui, à moins de le bire ou ministre ou pair de France.
Inoccupé de 1818 à 1835, le baron Hulot s'était mis en service actif auprès des femmes. Madame Hulot faisait remonter les premières infidéiités de son Hector au grand finaU de l'Empire. La baronne avait donc tenu, pendant douse ans, dans son ménage, le rôle de pHtnd dona Qêsoluta^ sans partage. Elle jouissait toujours de cette vieille affection invétérée que les maris portent à leurs femmes quand elles se sont résignées an rôle de douces et vertueuses compagnes ; elle savait qu'aucune rivale ne tiendrait deux heures contre un mot de reproche, mais elle fermait les yeux, elle se bouchait les oreilles, elle voulait Ignorer la conduite de son mari au dehors. Elle traitait enfin son Hector comme une mère traite un entant gâté. Trois ans avant la conversation qui venait d'avoir lieu, Hortense reconnut son père aux Variétés, dana une loge éTavant^scène du rez-de-chaussée, en compagniû do Jenny Gadine, et s'écria : « -— Voilà papa ! -•- Tu te trompes, mon ange, il est chez le maréchal, » répondit la baronne. La baronne avait bien vu Jenny Cadlne ; mais, au lieu d'éprouver un serrement an cœur en la voyant si jolie, elle se dit en elle-même ; ^ Ce mauvais sujet d'Hector doit être bien heureux. Elle soufTrait néanmoins, elle s'abandonnait secrètement à des rages affreuses i mais, en revoyant son Hector, elle revoyait toujours ses douze années de bonheur pur, et perdait la force d'articuler une seule plainte. Elle aurait bien voulu que le ba« ron la prit pour sa confidente : mais elle n'avait jamais osé lui donner à entendre qu'elle connaissait ses fredaines, par respect pour lui. Ges excès de délicatesse ne se rencontrent que chez ces belles filles du
Keuple qui savent recevoir des coups sans en rendre ; elles ont dans is veines les restes du sang des premiers martyrs. Les filles bien nées, étant les égales de leurs maris, éprouvent les besoins de les louriiien* ter, et de marquer, comme on marque les pointa au billard, leuni to«
LA œUSir<E BEITE,
lérance par des mots piqimnU, dans un espril de vengeance diabolique, et pour s'assurer, soU une supériorité, soit un droit de revanche.
La baronne, avait un admirateur passionné dans son beau-frère, le lieutenant général Hulot, le vénérable commandant des grenadiers 4 pied de la garde impériale, à qui l'on devait donner le bâton de maréchal pour ses derniers jours. Ce vieillard, après avoir, de 1830 à 1854, commandé la division militaire où se trouvaient les dépariemenis bretons, théâtre de ses exploits en 1799 et 1800, éu\\i venu fixer ses jours à Paris, près de son frère, auquel il porlait toujours une affection de père. Ce cœur de vieux soldat sympathisait avec celui de sa bellesœur ; Il Tadmirait comme la plus noble, la plus sainie créature de son sexe. Il ne s'était pas marié, parce qu1l avait voulu rencontrer une seconde Adeliiie, inutilement cherchée à travers vingt pays et vinpt campagnes. Pour ne pas déchoir dans cette âme de vieux répiiblicam sans reproche et sans tache, de qui Napoléon dirait : « Ce brave Hulot est le plus entêté de;^ républicains, mais il ne me trahira jamais, » Adeiine eût supporté des souffrances encore plus cruelles que celles qui venaient de l'assaillir. Mais ce vieillard, âgé de soixante-itouze ans, brisé par trente camuagnes, blessé pour la vingt-septième fois à Waterloo, était pour Aaeline «ne admiration et non uue protection. Le pauvre comte, entre autres infirmités, n'entendait qu'à l'aide d'un cornet ! «
Tant que le baron Hulot d'Ervy fut bel homme, les amourettes n'eureni aucune influence sur sa fortune; mais, à cinquante ans, il fallut compter avec les grâces. A cet âge, l'amour, chez les vieux hommes, se change en vice ; il s'y mêle des vanités insensées. Aussi, vers ce temps, Adeline vit-elle son mari devenu d'une exigence incroyable pour sa toilette, se teignant les cheveux et les favoris, portani|des ceintures et des corsets. Il voulut rester beau à tout prix. Ce culte pour sa personne, défaut qu*U poursuivait jadis de ses railleries, il le poussa jusqu'à la minutie. EnGn, Adeline s'aperçut que le Pactole qui coulait chez les maîtresses du baron prenait sa source chcs elle. Depuis huit aot* une foriune considérable avait été dissipée, et kl radicalement, quâi lors de l'établissement du jeune Hulot, deux ans auparavant, le baron avait été forcé d'avouer à sa femme que ses traitements constitualeut toute leur fortunes — Où cela nous mèuera-t-ill? fut la réponse d'Adeline. — Sois tranquille, répondit le conseiller d'Etat, Je vous laisse les émoluments de ma place, et je pourvoirai à rétablissement d'Hortense et à notre avenir en faisant des affaires. » La foi profonde de cette femme dans la puissance et la haute valeur, dans lies capacités et la caractère de son mari, avait calmé cette Inquiétude momentanée.
Mainienant la nature des réflexions de la baronne et ses pleurs, après le départ de Grevel, doivent se concevoir parfaitement. La pauvre femme se savait depuis deux ans au fond d un abtme, mais elle t'y croyait seule. Elle ignorait comment le mariage de sou fils s'était faitt elle ignorait la liaison d'Hector avec l'avide Josépha \ enfiOi elle espé* rait que peri^onne au monde ne connaissait ses douleurs. Or, si Grevel parlait si lestement des dissipations du baron, Hector allait perdre sa considération. Elle entrevoyait dans les grossiers discoui-s de l'ancien
Ïarfumeur Irrité, le pompérage odieux auquel était dû le mariage du lune avocat. Deux filles perdues avaient été les prêtresses de cet hy* men, proposé dans quelque orgie, au milieu des dégradantes AmiiliarW tés de deux vicillaros ivres! « — H oublie donc Horteosel se dit-ellei il la voit cependant tous les jours, lui cherchera ^11 donc un mari chez ses vauriennes? » La mère, plus forte que la femme, parlait en ce moment toute seule, car elle voyait Horlense riant, avec sa cousine fiette, de ce fou rire de la jeunesse insouciante, et elle savait que ees rires nerveux étalent des indices tout aussi terribles que les rêveries larmoyantes d'une promenade solitaire dans le Jardin.
Hortense ressemblait à si mère, mais elle avait des cheveux d*or. ondes naturellement et abondants à étonner. Son éclat tenait de celui de la nacre. On voyait bien en elle le fruit d'un honnête mariage, d'un amour noble et pur dans toute sa force. C'était un mouvement pas* aiohné dans la pnysionomie, une gaieté dans les traits, un entrain de jeunesse, une fraîcheur de vie, une richesse de santé qui vibraient en dehors d'elle et produisaient des rayons électriques. Hortense appelait le regard. Quanti ses yeux d'un bleu d'outremer, nageant dans ce fluide qu'y verse l'innocence, s'arrêtaient sur un passant, il tressaillait involoutairement. D'ailleurs pas une seule de ces taches de rousseur, qui font payer à ces blondes dorées leur blancheur lactée, n'altérait son teint. Grande, potelée sans être ffrasse, d'une taille svelte dont la noblesse égalait celle de sa mère, elle méritait ce titre de déesse si prodigué dans les anciens auteurs. Aussi, quiconque vovalt Hortense dans la rue, ne pouvait-il retenir cette exclamation : — Mon Dieu ! la belle fille ! Elle était si vraiment innocente, qu'elle disait en rentrant : — Mais qu'ont-ils donc tous, maman, à crier : la b^le fille! quand tu es avec moi? n'es-tu pas plus bcHe que moi?... Et, en effet, â quorantescpt ans passés, la baronne pouvait être préférée à sa fille par les amateurs de couchers de soleil; car elle n'avait encore, comme disent les femmes, rien perdu de $e$ avantaget, par un de ces phcnomèues rares, è Paris surtout, où d.uis ce genre, Ninon a fait scandale, tant elle a paru voler la part des laides au dix- septième siècle.
En pensant i sa fille, Ui baronne revint au père, elle le vit, tombant de Jour en jour par degrés Jusque dans la boue sociale, et renvoyé
peut^tre un jour du ministère. L'idée de la chute de son idole, ao» compagnée o une visloir indistincte des malheurs que Crcvcl avait prophétises, fnt si cruelle pour la pauvre femme, qu elle perdit connaisaance k la façon des exUitiqucs.
La cousine Bette, avec qui causait Hortense, regardait de temps en temps pour savoir quand elles pourraient rentrer au salon ; mais sa Jeune cousine la lutinait si bien de ses questions au moment où la baronne rouvrit la porte-fenêtre, qu'elle ne s'en aperçut pas.
Lidl)elh Fischer, de cinq ans moins âgée que madame Hulot, et néanmoins fille do l'ainé des Fischer, était loin d'être belle comme sa cou«sine; aussi avait-elle été prodigieusement jalouse d' Adeline. La jalousie formait la base de ce caractère plein d'excenlricUétt mot trouvé par les Anslais pour les folies non pas des petites mais des grandes maisons. Paysanne des Vosges, dan:^ toute l'extension du mot, maigre, brune, les cheveux d'un noir luisant, les sourcils épais et réimis par un bouquet, les bras longs et forts, les pieds e'pais, quelques veri uc.4 dans sa face longue et timieiquet tel est le portrait concis de celle vierge.
La famille, qui vivait en commun, avait immolé la fille vulgaire ù la Jolie fille, le fruit âpre à la fleur éclatante: Lisbcth travanlaii à la terre, quand sa cousine était dorlotée ; aussi lui arriva*-t*-il un jour, trouvant Adeline seule, de vouloir lui arracher le nez, un vrai nuz grec que les vieilles femmes admiraient. Quoique batiue pour ce mé • fait, elle n'en continua pas moins à déchirer les robes et à gâter les collerettes de la privilégiée.
Lors du mariaèe flantastlque de sa cousine, Lisbeth avait pilé devant cette destinée, comme les frères et les sœurs de Napoléon plièrent devant Téclat du tr6ne et la puissance du commandement. Ad<^ line, excessivement bonne et douce, se souvint à Paris de Lisbeth, et l'y fit venir, vers 1M0, dans T intention de l'arracher à la misère, en l'établissant. Dans l'Impossibilité de marier aussitôt qu'Âdeline le voulait, cette fille aux yeux noirs, aux sourcils charbonnés, et qui ne savait ni lire ni -écrire, le baron commença par lui donner un état: il mit IJsbeth en apprentissage chez les brodeurs de la cour impériale, les fameux Pons frères.
La cousine, nommée Bette par abréviation, devenue ouvrière en passementerie d'or et d'argent, énergique à la manière des montagnards, eut le courage d'apprendre à lire, à compter et à écrire; car son cousin, le baron, lui avait démontré la nécessité de posséder ces connaissances pour tenir un établissement de braderie. Elle voulait faire fortune : en deux ans, elle se métamorphosa. En 1811, U paysanne fut une assez gentille, une assez adroite et intelligente première demoiselle.
Cette partie, appelée passementerie d'or et d*argent, comprenait les épaulettes, les dragonnes, les aiguillettes, enfin celte Immense quantité de choses brillantes qui scintillaient sur les riches uniformes de l'armée française et sur les habits civils. L'empereur, en Italien très-ami du costume, avait brodé de l'or et de l'arpent sur toutes les coutures de ses serviteurs, et son empire comprenait cent trente- trois départements. Ces fournitures, assez habituellement faites aux tailleurs, gens riches et solides, ou directement aux grands dignitairesi constituaient un commerce sûr.
Au moment où la cousine Bette, la plus habile ouvrière de la maison Pons où elle dirigeait la fabrication, aurait pu s'établir, la déroute de 'Empire éclata. L'olivier de la paix que tenaient à la main les Bour-
épartements à exploiter Epouvantée enfin par les diverses chances de l'industrie, elle refusa les oftrei du baron, qui la cnit folle. Elle justifia cette opinion en se brouillant avec M. Rivet, acquéreur de la maison Pons, à qui le baron voulait l'associer, et elle redevint simple ouvrière.
La famille Fischer était alors retombée dans la eituatloQ précaire d'où le baron Hulot l'avait tirée.
Ruinés par la catastroniie de Fontainebleau, les trois frères Fischer servirent en désespérés dans les corps francs de 1815. L'ainé, père de Lisbeth, fiit tué. U père d'Adeline, condamné à mort par un conseil de guerre, s*enfuit en Allemagne, et mourut à Trêves, en 1820. I^ cadet, Johann, vint à Paris implorer la reine de la famille, qui, disait-on. mangeait dans l'or et l'argent, qui ne paraissait jamais aux réunions qu'avec des diamants sur la tête et au cou, gros comme des noisoUits, et donnés par l'entpereur. Johann Fischer, alors âgé de quarante-trois ans, reçut du baron Hulot une somme de dix mille francs pour cnmniencer une petite entrepri2>e de fourrages à Versailles, obieiiue au ministère de la guerre par rinfliience secrète des amis que l'ancien intendant général y conservait.
Ce» malheurs de famille, la disgrâce du baron Hulot, une certitude d'être peu de chose dans cet immense mouvement d'hommes, d'intérêts et d'affaires, qui fait de Paris un enfer et un paradis, domptèrent la Beite. Cette fille perdit alors toute Idée de lutte et de comparaison avec sa cousine, après en avoir senti les diverses supériorités ; mais l'envie resta ochéc dans le fond du cœur, comme un germe de peste qui peut éclure et ravager une ville, si l'on ouvre le fatal bal tut de laine où II est comprimé. De temps en temps elle se disait bien : *—
LES PARENTS PAUVRES
Adeline et moi, nous «Marnes da même sang, dos pères éCaieni frères, elle est dans un h6(et, el jesuisdans une ftinnsarde. Mais, lous les ans, à sa fête el au jour de l'an, Lisbeth recevaii des cadeaux de la baronne el du barou ; le baron, eiceltent pour elle, lui payait son bois pour l'hiver ; le ïieui général Hulot la reci^vail uii jour i dîner, son couvert était lonjnurs mis chei sa cousine. On se inoquaii bien d'elle, mais on n'en rougissail jamais. Ou lui av:iii eoGn procuré son indé|«ndance i Paris, où elle vivait à sa [juise.
CeHe fllte avait en effet peur de loute espèce de joug. Sa cousine lui offrait-elle de la loger chez elle?... BelW apercevait le licou de la domesticité ; maintes fois le baron avait résolu k dilPicile problème de )a marier; mais, séduite nu premier nbord. elle rerusait bienlbi en tremblaulde se voir reprocher son manque d'éducation, son Iguorance et son début de fortune ; eolin, si b baronne lui parlait de vivre avec leur oncle, et d'en tenir la maison ï ta place il'une servante-mattresse qui devait coQler cher, elle répondait qu'elle se marierait encore bien mollis de celte &çon-li.
La consine Bette présentait dans les idées cette singularité qu'on remarque chez les natures qui se sont développées fort tard, chez tes sauvages, qui pensent beaucoup et parlent peu .
Son iDlell^ence paysanne avait d'ailleurs acauis, dans les causeries e l'atelier, par la fréquentation des ouvriers et des oavrièrcs, une dose du mordant partsien. Cette Bile, dont le caractère ressemblait prodigieusement â celui des Corses , travaillée ,
inutilement par les mstiods des natures for- r',
tes, eôtaimé à t^otéger nn homme l^ible ; mais, i force de vivre dans la capitale, la capitale i'a- '■'^■■■.
vait changée à la surfa- ' .
ce. Le poli parisien faisait rouille sur cette ïme vigoureusement Irempie- Douée d'une finesse devcDue profonde, comme cbei tous les gens voués à un célibat réel, avec le tour piquant qu'elle imprimait a ses idées, elle eill paru rcduiiable dans loute autre situation. Méchante, elle eût brouillé la bmille la plus imie.
Pendani tes premiers temps , quand elle eut
auelques espérances
ans re secret desquelles -. -~-.,:- .^ ■ ■ •z::^^.-.-^
elle ne mit persouue, i.i.>;.^l
Lti troia friret Pisctier, votonliirei de U.t4pub1iquc. —
Il persi s'éuit décidée porter des corsets, 1 suivre les modes, el obtint alors un moment de
splendeur peudaDl lequel le baron ta trouva mariable. Lisbeth fui alors la brune piquante de l'ancicD roman français Sou regard perçant, sou teinl olivâtre, sa taille de roseau, pouvaient tenter un m.ijor en dcuii- ■olde; mais elle se conteuta, disail-elie en rianl, de sa propre admiration. Elle finit d'ailleurs par trouver sa vie heureuse, après en .ivoir élagué les soucis matériels, car elle allait dîner tous les jours en ville, après avoir travaillé depuis le lever du soleil. Elle n'avait dour: qu'à pourvoir i son déjeuner el i sou loyer ; puis on l'habillait et on lui donnait benucoup de ces provisions acceptables, comme te sucre, le calé, le vin, etc.
En 1837, après vingt«ept ans de vie, A moitié payée par la famille Uutot et par snn oncle Fischer, la cousine Bette, résignée à ne rien être, se laissait traiter mus façon ; elle se refusait elle-même à venir ans grands dîners en préférant l'intimité qui lui pcrmeilait d'avoir sa nieur. et d'éviter des souffrances d'amour- propre. Partout, chez te
général Huloi, chez Crevel. chez le jeune flulot, chez Rivet, successeur de^i Pons, arec qui elle s'étaii raccommodée, et qui la fêtait, chez b baronne, elle semblait Ëlre de la maison. ËnQu partout elle savait amadouer les domestiques en leur payant de petits pour-boire de lemp^ en temps, en causant toujours avec eux pendant queluiies iastaou avant aentrer au salon. Cette familiarité, par Inqueliu ell:^ su rn^ttail francliement au niveau des gens, lui conciliait leur bienveillance suballcrne. Ires-essentielle aux parasites. — C'est une bonne et brave fille t était le mot de lout le monde sur elle. Sa complaisance, sans bornes quand oo ne Texigeait pas, était d'ailleurs, ainsi que sa fausse boniiomie, une nécessité de sa position. Elle avait fini par comprendre la vie en se voyant à la merci de tout le monde : et, voulant plaire à tout !e monde, cite riait avec les jeunes gensâ qui elle était sympathique par une espèce de palcliunge qui les séduit toujours, elle deviu:iit cl épousait leurs désirs, elli> se rendait leur interprète, elle leur paraissait être UDC bonne confidente, car elle n'avait pas le droit de les , gronder. Sa discrétion absolue lui méritait la confiance des gens d'un âge mdr, car elle possédait, comme Ninon, des qualités d'homme. Eu générd, les coufidences vont plutôt en bas qu'en haut. On emploie beau* coup plus ses inférieurs que ses supérieurs dans les affaires secrètes; ils devienneatduaclescomplices de nos pensées réservées, ils assistent aux délibérations ; or , Richelieu se regarda comme arrivé quand il eul le droit d'assistance au conseil. Oo croyait celte pauvre tille dans une telle dépendance de tout le monde, qu'elle semblait condamnée à uu mulisuic absolu. La cousine se surnommait elle-niémc le confessionnal delà famille. La baronne seule, à qui les mauvais traitements
Su'elle avait reçus penam son enfance, de sa cousine plus l'urtcqu'elle quoique moins âgée ,
§ ardait une e^ce de éliauce. Puis, par pudeur, elle u'eOt ronflé 3u'à Dieu ses cbagriiH omesliques.
Ici peut-être esl-il aécessatre du faire observer que la maison de k baronne conservait toute sa splendeur aux y eu s ^ de la cousine Bette, qui
'~ ' n'était pas frappée,
comme le marchand
Earfumeur parvenu, àv.
I détresse écrite sur les fauteuils rongés, sur les draperies noircies et sur !a soie balafiée. Il en est du mobilier avec lequel on vil comme de nous-mêmes. En s'examinant tous les jours, ou finit, à l'exemple du baron, pai' se croire peu changé, jeune, alors que tes autres voient sur nos Iftes une chevelure toumaui au chinchilla, des accents circonflexes à noire front, et de grosses citrouilles dans notre abilomeu. Cet apparlcinenl, toujours éclairé pour la cousine Bette par les feux du Bengate des victoires impériales, resplendissait donc toujours.
Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies de vieille fille assez singulières. Ainsi, par exemple, elle voulait, au lieu d'obéir à lu mode, que la mode s'appliquât à ses habitudes, el se pliât â ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait un joli chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour, aussitôt la cousine Bette reiruvaiilait chez elle, â sa façon, chaque chose, et la gâtait en s'en faisant un costume qui tenait dus modes impéiiales et de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de trente francs deveoaii une
LA COUSINE BETTE
joqne, ei la robe un bâillon. La Belle était, i cet égard, d'un miHenKDi de mule : elle voulait se plaire â elle seule et se croyait cbarmanie ainsi , tandis que cette assimilation, harmODieose en ce qu'elle la Taisail vieille lille de la tète aux pieds, la rendait si ridicule, qu'avec le meilleur vouloir personne ne pouvait l'admettre [chez soties jonrsdegala.
Cet esprit rétif, capricieux, indépendant. l'Inexplicable sauvagerie de cette Rlle, à qui le baron avait par quatre Tois trouvé des partis (un employé de son administration, un major, un entrepreneur des vivres, un capitaine en retraite ), et qui s'était rcHisée à un passementier, deveau riche depuis, lui méritait le surnom de Chèvre que le baron luïdannai t en riant. Mais ce surnom ne répondait qu'aux bizarreries de la surface. A ces variatinns oue nous nous onVons tous tes uns aux autres en étal de société. Cette nlle, qui, bien observde, eût présenté le c6lé rérace de b classe paysanne, était toujours l'enânt qui voulait arracher le nez de sa cousine, et qui peut-être, si elle n'était deveuue rai< sonnable, l'aurait tuée eu un paroxisme de jalousie. Elle ne domptait ri par la conoaissance lois et au monde celle rapidité naturelle avec laquelle les gens de la campagne, de même que les sauvages, passent du sentiment k l'action. En ceci peut- Mre consiste touie la ditlerencequîsëpare l'homme uaturci de l'Iiomme civilisé. Le sauvage n'a eue des sentiments .
Miomme civilisé a des senlimcnts et des idées.
Aussi, cbei les sauvages, le cerveau reçoit-il («urainsi direpeud'empreintes , il apparllenl abrs tout entier au sentiment qui l'envahit, tandis que, chez I homme civilise, les idées des- L-cndeni sur le cœur qu'elles transforment ; ceioi-ci est à mille intérêts, A plusieurs sentiments, tandis que le sauvage n'admet qu'une idée a la fois. C'i'st la c;tusc de la supériorité MiomcnlaDëc de l'enfant siir les parents et qui ' cesse avec le désir salisf^ili laTidis que, chez riiomme voisin de ta nature, cette cause est ciiulinue. La cousine Belle, la sauvage Lorraine, quelque peu traîtresse , appartenait â cette caiêgorie de caractères plus comomns chez le peuple qu'on ne pense, et qui pent en expliquer
b conduite pendant les . ^ .,
rêïoluiions. An monicnl '■* **"
oâ celle scène commence, si la cousine Bctic avait voulu se laisser habiller à la mode; si elle s'était, comme tes Parisiennes, habituée â porter chaque nouvelle mode, rile eût «té présentable et acceptable ; mais elle gardait la roidcur d'un biion. Or, sausgi^ces, la femme n'existe point â Paris. Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheres6C calabraise du teint qui fais.iicnt de la cousine Belle une ligure du titolto, ei desquels nne vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surloul, lui donnaient une si bizarre apparence, qœ parfois elle ressemblait aux singes, habillés en femmes, promenés par les peliis Savoyards. Comme elle étail bien connue dans les maisons unies par les liens de famille où clic vivait, qu'elle restreignait ses évolutions sociales à ce cercle, qu'elle aimait son chez soi, se? singularités n'élounaienl plus persoouc, el disparaissaient au dehors dans l'immense mouvemeDi parisien de la rue, où l'on ne regarde que les jolies femmes. Les rires d'ilurtcusc étaient en ce moment causés par un triomphe
remporté sur l'obstinaiion de la cousine Bette : elle veoiit de lui sor* prendre une aveu demandé depuis trois ans. Quelque dissimulée qoe soit une vieille fille, il est un sentiment qui lui fera toujours rompre le jeûne de la parole, c'est la vanité ! Depuis trois ans, Horiensc, devenue excessivement curieuse en certaine matière, assaillait sa cousine de questions où respirait d'ailleurs nne innocence parfaite : elle voulait savoir pourquoi sa cousine ne s'était pas mariée. Hortense, qui comiaissail l'histoire des cinq prétendus renisés , avait bâti son petit roman, elle croyait i la cousine Bette une passion au cœur, et il en résultait une guerre de plaisanteries. Horleose disait ; « Hous autres jeunes Biles I b en parlant d'elle el de sa cousine. La cousine Bette avait, à plusieurs reprises, répondu d'un ton plaisant : a — Qui vous dit que je n'ai pas un amoureux?» L'amoureux de la cousine Betle, faux nu vrai, devint alors un sujet de douces railleries. EnCn, ^rèt deux ans de celte pelite guerre, la dernière fois que la cousine Bette étail venue, le premier mot d'ilortense avait été ; — ■ Comment va ton amoureux? —Hais bien, avaii-elle répondu ; U souffre un peu, ce pauvre jeune homme. — Ah ! il est délicat? avait demandé la baronne en rianl, — Je crois bien, il est blond... Une lille cbarbonnée comme je le suis ne peut aimer
Îu'un blondio, couleur e la lune.— Mais qu'est il? que fôil-il? dit Hortense. Est-ce un prince? — Prince de l'outil, comme je suis reine de la bobine. Une pauvre mie comme mol peut-elle êtreaimée d'un propriétaire ayant pignon sur la rue et des renies sur l'Ëlal. ou d'un duc et pair, on de quelque prince Charmant de les contes de fées? — Oh! je voudrais bien le voiri s'était écriée Hortense en sonnant. — Pour savoir comment est tourné celui qui peut aimer une vieille chèvre? avait répondu la cousine Bette. —Ce doit être un monstre de vieil employé à barbe de boucT avait dît Hortense en rcaardant sa mère. — Eh Itien ! c'est ce qui vous trom|>o , mademoiselle. — Hais tu as donc un amoureux? avait demandé Horlease d'un air de triomphe. — Aussi vrai que lu n'en as pas ! avait Kpondu la cousine d'un air piqué. — Eh bieni si tu as un amoureux.
, „ , . Belle, pourquoi ne l'é-
"'"'"'°'- pouses-iulpas?... avait
dit la baronne en faisant un signe à sa Hlle. Voilà trois ans <|u'il est question de lui, tu as eu le iem|K de léiudier, el, s'il l'est reste fidèle, tu ne devrais pas prolonger une situation fatigante pour lui. C'est d'ailleurs une affaire de conscience; et puis, s'il est jeune, il est temps de prendre un bAlou de vieillesse.» La cousine Bette avait regardé fixement la baronne, et, voyant qu'elle riait, elle avait répondu : — « Ce serait marier la faim et la suif; il csl ouvrier, je suis ouvrière, à nous avions des enfants, ils seraient des ouvriers, .. Non. non, nous nous aimons d'àme... C'est moins cher 1 — Pourquoi le caches-lu? avait demandé Hortense. — H est en veste, avait répliqué la vieille fille en riant. — L'aimes-lu ? avait demandé la baronne. — Ah j je crois bien 1 je l'aime pour luimême, ce chérubia. Voilà quatre ans que je le porte dans mon cœur. — Eli bien! si lu l'aimes pour lui-même, avait dit gravement la baronne, et s'il exisie, lu serais bien criminelle envers lui. Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer. — Nous savons toutes ce métier-là en
LES PARENTS PAUVRES
naissant!... dit la ooiisîne. — Non, il y a des femmes qui aiment et qui restent égoïstes, et c*est ton cas!... » La cousine avait baissé la tête, et son regard eût fait frémir celui qui l'aurait reçu ; mais elle avait reffardé sa bobine. — « Eu nous présentant ton amoureux prétendu, Hector pourrait le placer, et le meure dans une situation à l'aire fortune. — Ça ne se peut pas, avait dit la cousine Bette. — Et pourquoi? — C'est une manière de Polonais, un réfugié... — Un conspirateur... s'était écriée Uortense. Es-tu heureuse!... A-t-ileu des aventures?...— Mais il s'est battu pour la Pologne. Il était professeur dans le gymnase dont les élèves ont commencé la révolte, et comme il était placé là par le grand-duc Constantin, il n'a pas de grâce à espérer...
— Professeur de quoi?... — De beaux-arts!... -^ Et il est arrivé à Paris après la déroute ?•». — fin 4855, il avait fait l'Allemagne à pied...
— Pauvre jeune homme! Et il a?... — Il avait à peine vingt-quatre ans lors de l'insurrection, il a vingt-neuf ans ai^ourd'hui... — Quinze ans de moins que toi, avait dit alors la baronne. — De quoi vit-il?... avait demandé Uortense. — De son talent... — Âh ! il donne des leçons?... — Non, avait dit la cousine Bette, il en reçoit, et de dures !.••
— Et son petit nom, est-il joli ?... — Wcnceslas ! — Quelle imagina*" tion ont les vieilles filles! s'étuit écriée la baronne. A la manière dont tu parles, on te croirait, Lisbeth. — Ne vois-tu pas, maman, que c'est un Polonais tellement fait au knout, que Beue lui rappelle cette petite douceur de sa patrie. »
Toutes trois elles s'étaient mises à rire, et Uortense avait chanté s Wtnceslatîidole de mùn àme ! au lieu de : 0 Mathilde... Et il y avait eu comme un armistice pendant quelques insiaiiis. — « Ces petltei filles, avait dit la cousine Bette en regardant Hortense quand elle était revenue près d'elle, ça croit qu*on ne peut aimer qu'elles. — Tiens, avait répondu Hortense en se trouvant seule avec sa cousine, prouvemoi que Wenceslas n'est pas un conte, et je te donne mon châle de cachemire jaune. — Mais il est comte!... — Tous les Polonais sont comtes! — Mais il n*est pas Polonais, il est de Ll...va... Lith... ^ Liihuanie?... — Non... — Livonie?... — C'est cela! — Hais comment se nomn)e-t-il?— Voyous, je veux savoir 8l tu es capable de garder un secret... — Oh ! cousine, je serai muette... — Comme un poisson? — Comme un poisson!... — Par ta vie éternelle? — Par ma \ie éternelle! — Non, par ton bonheur sur cette terre? — Oui. — Eh bien 1 II se nomme le comte Wenceslas Stcinbock 1 •**- Il y avait un des généraux de Charles XU qui portait ce nom-là. — C'était son grandoncle ! Son père à lui s'est établi en Livonie après la mort du roi de Suède; mais il a perdu sa fortune lors de la campagne de 1812, et il est mort, laissant le pauvre enfant, à Tâge de huit ans. sans ressources. Le grand-duc Constantin, à cause du nom de Stcinbock, Ta pris sous sa protection, et Ta mis dans une école... — Je ne me dédis pas, avait répondu Uortense, donne-moi une preuve de son existence, et tu as mon cbâle jaune! Ah I cette couleur est le fard des brunes. — Tu me
Îprderas le secret? — Tu auras les mieus. — Eh bien 1 la prochaine ois que je viendrai, j'aurai la preuve. — Mais la preuve, c'est l'amoureux, avait dit Hortense.
La cousine Bette, en proie depuis son arrivée à Paris â Tadmiration des cachemires, avait été fascmée par l'idée de posséder ce cachemire jaune donné par le baron à sa femme, en 1806, et qui, selon l'usage de quelques familles, avait passé de la mère à la fille en 18S0. Depuis dix ans, le châle s'était bien usé ; mais ce précieux tissu, lou-
I'ours serré dans une boîte en bois de sandal, semblait, comme le mo- )ilier de la baronne, toujours neuf à la vieille fille. Donc, elle avait apporté dans son ridicule un cadeau qu'elle comptait faire à la baronne pour le jour de sa naissance* et qui, selon elle, devait prouver l'existence du Êintastique amoureux.
Ce cadeau consistait en un cachet d'argent, composé de trois figurines adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe. Ces trois personnages représentaient la Foi, l'Espérance et la Charité. Les pieds reposaient sur des monstres qui s*entre-déchiraient, et parmi lesquels s'agitait lé serpent symbolique. En 1846, après le pas immense que noademoiselle de Fauveau, les Wagner, les Jeanest, les Froment-Meurice, et des sculpteurs en bois comme Liénard, ont fait fînre à l'art de Benvenuto CcUini, ce chef-d'œuvre ne surprendrait personne ; mais en ce moment, une jeune fille experte en bijouterie dut rester ébahie en maniant ce cachet, quand la cousine Bette le lui eut présenté, en lui disant : « — Tiens, comment trouves-tu cela? » Les figures, par leur dessin, par leurs draperies et par leur mouvement, appartenaient à l'école de Raphaël ; par Texécution elles rappelaient l'école des hronziers Oorentins que créèrent les Donatello, Brunelleschi, Ghiberti, Benvenuto CeUini, Jean de Bologne, etc. La renaissance, ea France, n'avait pas tordu de monstres, plus capricieux que ceux qui symbolisaient les mauvaises passions. Les palmes, les fougères, les joncs, les roseaux qui enveloppaient les Vertus étaient a un effet, d'un goût, d'un agencement â désespérer les gensMu métier. Un ruban reliait les trois têtes entre elles, et sur les^hamps qu'il présentait dans chaque entre-deux des .têtes, on voyait un W, un chamois et le mot fecit,
— Qui donc a sculpté cela? demanda Uortense.
-^ £h bien ! mon amoureux, répondit la cousine Bette. Il y a là dix mois de travail aussi, gugné-je davaiiiago à faire des dragonnes... 11
m'a dit que Sfcir)bo( k signifiait en allemand animal des rocken ou chamois. Il compte signer ainsi ses ouvrages... Ah ! j'aurai ton châle.
— Et pourquoi?
— Puis-jc acheter un pareil bijou ? le commander? c'est impossible ; doqc il m'est donné. Qui peut faire de pareils cadeaux ? un amoureux !
Hortense, par une dissimulation dont se serait effrayée Lisbeth Fischer, si elle s*en était aperçue, se garda bien d'exprimer toute son admiration, quoiqu'elle éprouvât ce saisissement que ressentent les gens dont Tàme est ouverte au beau quaud ils voient un chef-d'œuvre sans défaut, complet, inattendu.
— Ma foi, dit-elle, c'est bien gentil.
-«- Oui, c'est gentil, reprit la vieille fille ; mais j'aime mieux un cachemire orange. Eh bien ! ma petite, mon amoureux passe son temps à travailler dans ce goût-là. Depuis son arrivée à Paris, il a fait trois ou quatre petites bêlises de ce genre, et voilà le fruit de quatre ans d'études et de travaux. II s est mis apprenti chez les fondeurs, les mouleurs, les bijoutiers... bah ! des mille et des cent y ont pa^sé. Monsieur me dit qu'en quelques mois, maintenant, U deviendra célèbre et riche.
— Nais tu le vois donc?
— Tiens! crois-tu que ce soit une fable? Je t'ai dit la vérité en riant.
— Et il t'aime? demanda vivement Hortense.
— U m'adore! répondit la cousine en prenant un air sérieux. Voistu, ma petite, il n'a connu que des femmes pâles, fadasses, comme elles sont toutes dans le Nord ; une fille brune, sveltc. jeune comme moi, ça lui a réchauffé le cœur. IMlais, motut! tu me l'as promis.
— Il en sera de celui-là comme des cinq autres, dit d'un air railleur la Jeune fille en regardant le cachet.
-« Six, mademoiselle, j'en ai laissé un en Lorraine qui, pour nioi, décrocherait la lune, encore aujourd'hui. ^ Celui-là fait mieux, répondit Hortense, U t'apporte le soleil.
— Où ça peut-il se monnayer? demanda la cousine Bette. Il faut beaucoup de terre pour profiter du soleil.
Ces plaisanteries dites coup sur coup, et suivies de folies qu'on peut deviner, engendraient ces rires qui avaient redoublé les angoisses de la baronne en lui faisant comparer l'avenir de sa fille au présent, oi^ elle la voyait s'abandonnant à toute la gaieté de son âge.
— Mais pour t'oiïrir des biioux qui veulent six mois de travail, il doit t'avoir de bien grandes obligations ? demanda Hortense que ce bijou faisait réfléchir profondément.
— Ahl tu veux en savoir trop d'une seule fois! répondit la cousine Bette. IHais, écoute... liens, je vais te mettre dans un complot.
— Y seral-jc avec ton amoureux?
-«Ah! tu voudrais bien le voir! Mais, tu comprends, une vieille fille comme votre Bette, qui a su garder pendant cinq ans un amoureux, le cache bien... Ainsi, laisse-nous tranquilles. Moi, vois-tu, je n'a] ni chat, ni serin. ,ni chien, ni perroauet; il faut qu'une vieille biauc comme moi ait quelque petite âiose à aimer, à tracasser ; eh bien !... je me donne un Polonais.
— ■ A -t-il des moustaches ?
-^ Longues comme cela, dit la Bette en lui montrant une navette chargée de fils d'or.
Elle emportait toujours 8on ouvrage en ville, et travaillait en attendant le diner.
— Si tu me fais toujours des questions, tu ne sauras rien, reprit-elle. Tu n'as que vingt-deux ans, et tu es plus bavarde que moi, qui en ai quarante-deux, et même quarante-trois.
— J'écoute, je suis de bois, dit Hortense.
— Mon amoureux a feit un ffroupe en bronze de dix pouces de hauteur, reprit la cousine Bette. Ça représente Samson décnirant un lion, et il l'a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant qu'il est ausil vieux que Samson. Ce chef-d'œuvre est exposé chez un des marchands de bric-à-brac dont les boutiques sont sur la place du Carrousel, près de ma maison. Si ton père, qui connaît M. Popinot, le ministre du commerce et de l'agriculture, ou le comte de Bastignac, pouvait leur parler de ce groupe comme d'une belle œuvre ancienne qu'il aurait vue en passant, il parait que ces prands personnages donnent dans cet article aul lieu de s'occuper de nos dragonnes, et que la fortune de mon amoureux serait faite, s'ils achetaient ou même venaient examiner ce méchant morceau de cuivre. Ce pauvre garçon prétend qu'on prendrait cette bêtise-là pour de l'antique et qu'on la payerait bien cher. Pour lors, si c'est un des ministres (|ui prend le groupe, il ira s'y présenter, prouver (|u'il est l'auteur, et il sera porté en triomphe! Ou! il se croit sur le pinacle, il a de l'orgueil, le jeune homme, autant que deux comtes nouveaux.
— C'est renouvelé de Michel-Anse; mais pour un amoureux, il n'a pas perdu l'esprit... dit Hortense. Et combien en veut-il?
— Quinze cents francs.... Le marchand ne doit pas donner le bronze à moins, car il lui faut une commission.
— Papa, dit Hortense, est commissaire du roi pour le moment ; il volt tous les jours les deux ministres à la Cliambre, et il fera ton affaire, je m'en charge. Vous deviendrez riclie, madame la comtesse Stcinbock I
LA COUSINE BETTE
— Non, mon honmie est trop paresseux, il reste des temaîDes entières à tracasser de In cire rouge, et rien n'avance. Ah bah ! il passe sa vie au Louvre, à la Bibliothèque à regarder des estampes et à les dessiner. C'est un flâneur.
Et les deux cousines continuèrent à plaisanter. Hortense riait comme lorsqu'on s'eiïorce de rire, car elle était envahie par un amour aue mutes les jeunes filles ont subit Tamour de l'inconnu, l'amour à Tetat vague et dont les pensées se concrètent autour d'une figure qui leur est ielée par hasard, comme les floraisons de la gelée se prennent à des brins de paille suspendus par le vent à la marge d'une fenêtre. D('puis dix mois, elle avait fait un être réel du fantastique amoureux (l(; sa cousine par la raison qu'elle croyait, comme sa mère, au célibat perpétuel de sa cousine : et, depuis huit jours, ce fantôme était devenu le comte Wencesins Steinbock, le rêve avait un acte de nais- $:ance, la vantur se soliditiait en un jeune homme de trente ans. Le cachet qu'elle tenait à la main, espèce d'Annonciation où le géuie éclatait comme une lumière, eut la puissance d'un talisman. Uorieoiie se sentait si heureuse, qu'elle se prit à douter que ce conie fût de Phistoire; son sang fermentait, eUe riait comme une folle pour donner le change à sa cousine.
— Mais il me semble que la porto du salon est ouverte, dit la cousine Bette, allons donc \oîr si M. Grevel est parti...
— Maman est bien triste depuis deux jours ; le mariage dont il était question est sans doute rompu...
— Bah ! ça peut se raccommoder, il s*agit (je puis te dire cela) d'ua conseiller à la Cour royale. Aimerais-lu être madame la présidente? Va, si cela dépend de M. Crevel, il me dira bien quelque chose, et je saurai demain s'il y a de l'espoir!...
^* Gonsine, laisse-moi le cachet, demanda Hortense, je ne le montrerai pas... La fête de maman est dans un mois, je te le remettrai, le matin*
— Non, rends-le-moi... Il y faut un écrin.
— Mais je le ferai voir à papa, pour qu'il puisse parler au ministre en connaissance de cause, car les autorités ne doivent pas se compromettre, dit-elle.
— Eh bien ! ne le montre pas à la mère, voilà (ont ce que je te demande; car si elle me connaissait un amoureux, elle se moquerait de moi...
— Je te le promets.
Les deux cousines arrivèrent sur la porte du boudoir au moment oà la baronne venait de s'évanouir, et le cri poussé par Hortense suffit à la ranimer La Bette alla chercher des sels. Quand elle revint, elle trouva la fille et la mère dans les bras l'une de l'autre, la mère .ipaisant les craintes de sa fille, et lui disant : — Ce n'est rien, c'est une crise nerveuse. Voici ton père, ajouta-t-elle en reconnaissant la manière de sonner du baron, surtout ne lui parle pas de ceci...
Adeline se leva pour aller an-devant de son mari, dans l'intention de l'emmener au jardin, en attendant le dîner* de lui parler du mariage rompu, de le faire expliquer sur l'avenir, et d'essayer de lui donner quelques avis.
Le baron Hector Holot se montra dans une tenue parlementaire et napoléonienne, car (on distingue facilement les Impériaux (gens attachés i l'Empire) à leur cambrure militaire, à leurs habits bleus à boutons d'or, boutonnés jusqu'en haut, à leurs cravates en taffetas noir, à la démarche pleine d'autorité qu'ils ont contractée dans i'habitude da commandement despotique exigé par les rapides circonstances où ils se sont trouvés. Chez le baron, rien, il faut en convenir, ne sentait le Tieillard : sa vue était encore si bonne, qu'il lisait sans lunettes; sa belle figure oblongue, encadrée de favoris trop noirs, hélas ! offrait une carnation animée par les marbrures qui signalent les tempéraments sanguins : et son ventre, contenu par une ceinture» se maintenait, comme dit Brillât-Savarin, au majestueux. Un grand air d'aristocratie et beaucoup d'affobllité servaient d'enveloppe au libertin avec qui Crevel avait fiiit tant de parties fines. C'était nien là un de ces hommes dont les yeox s'animent à la vue d'une jolie femme, et qui sourient à toutes les belles, même à celles qui passent et qu'ils ne reverront plus.
— As^to parlé, mon ami 7 dit Adeline en lui voyant un front soucieux. —•Non, répondit Hector; mais Je suis assommé d'avoir entendu
parler pendant deux heures sans arriver à un vole.*. Ils font des combats de paroles où les discours sont comme des charges de cavalerie qui ne dissipent point l'ennemi ! On a substitué la parole à ructioB, ce qui réjouit peu les gens habitués à marcher, comme je le disais au maréchal en le quittant. Mais c'est bien assez de s'être ennuyé sm* les bancs des ministres, amusons-nous ici... Bonjour la Chèvre, bonjour Chevrette !
Et il prit sa fille par le cou, l'embrassa, la lutina, Tassil sur ses genoux, et lui mit la tête sur son épaule pour sentir cette belle chevelure d'or sur son visage.
— U est ennuyé, fatigué, se dit madame Bulot, je vais l'ennuyer encore, attendons... Nous restes-tu ce soir t.. , demanda-t-elle a haute voix.
— Non, mes enbots. Après le dîner je vous quitte, et si ce n'était pas le Jour de la Chèvre, de mes enfants et de mon frère, vous ne m'aariea pas va...
La baronne prit le journaL regarda les théâtres, et posa la feuille, où elle avait lu Robert^U-Diablê à la rubrique de l'Opéra. Josépha, que rOpéra italien avait cédée depuis six mois à TOpéra français, chantait le rôle d'Alice. Cette pantomime n'échappa point au baron, qui regarda fixement sa femme. Adeline baissa tes yeux, sortit dans le jardin, et il Vy suivit.
— Voyons^ qu'y a-t-il, Adeline? dit-il en la prenant par la ttlllc, l'attirant à lui et la pressant. Ne eais-tu pas que je t'aime plus que...
— Plus que Jenny Gadine et que Josepha ? répondit-elle avec hardiesse et en l'interrompant.
— Et qui t'a dit cela? demanda le baron qui, lâchant sa femme, recula de deux pas.
— Ou m'a écrit une lettre anonyme que j'ai brûlée, et où l'on me disait, mon ami, que le mariase d'Hortense a manqué par suite de la gêne où nous sommes. Ta iemme, mon cher Hector, n'aurait jamais dit une parjole, elle a su tes liaisons avec Jenny Cadine, s'est-elle jamais plainte? Mais la mère d'Hortense te doit la vérité...
Hulot, après un moment de silence terrible pour sa femme, dont les battements de coeur s'entendaient, se décroisa les bras, la saisit, la pressa sur son coeur, l'embrassa sur le front et lui dit avec cette force exaltée que prête l'enthousiasme : — Adeline, ta es uj ange, et je suis un misérable...
— Non ! non, répondit la baronne en lui mettant brusquement sa main sur les lèvres pour l'empêcher de dire du mal de lui-même.
— Oui, je n'ai pas un sou oans ce moment à donner à Hortense, et je suis bien malheureux : mais, puisque tu m'ouvres ainsi ton cœur, j'y puis verser des chagrins qui.m'étouffaient... Si ton oncle Fischer est dans l'embarras, c est moi qui l'y ai mis, il m'a souscrit pour vingt-cinq mille francs de lettres de change ! Et tout ceb pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi quand je ne suis pas là, qui m'appelle un vieux chai teint\ Oh!... c'est affreux qu'un vice coûte plus cher à satisfaire qu'une famille à nourrir!... Et c'est irrésistible... Je te promettrais à l'instant de ne jamais retourner cliez cette abominable israélile, si elle m'écrit deux lignes, j'irais, comme on allait au feu sous l'empereur.
— Ne te tourmente pas, Hector, dit la pauvre femme au désespoir et oubliant sa fille à la vue des larmes qui roulaient dans les yeux de son mari. Tiens ! j'ai mes diamants, sauve avant tout mon oncle !
— Tes diamants valent à peine vingt mille francs, aujourd'hui. Cela ne suffirait pas au père Fischer; ainsi garde-les pour Hortense, je verrai demain le maréchal.
— Pauvre ami ! s'écria la baronne en prenant les mains de son Hector et les lui basant.
Ce fut toute la mercuriale. Adeline offrait ses diamants, le père les donnait à Hortense ; elle regarda cet effort comme sublime, et elle fut sans force.
-* H est le maître, il peut tout prendre Ici, il me laisse mes diamants, c'est un dieu.
Telle fut la pensée de cette femme, qui certes avait plus obtenu par sa douceur qu'une autre par quelque colère jalouse.
U moraliste ne saurait nier que, généralement, les gens bien élevés et très- vicieux ne soient beaucoup plus aimables que les gens vertueux; ayant des crimes à racheter, ils sollicitent par provision l'indulgence en se montrant faciles avec les défauts de leurs juges, et ils passent pour être excellents. Quoiqu'il y ait des gens charmants parmi les
Sens vertueux, la vertu se croit asses belle par elle-même pour se ispenser de Êdre des frais ; puis les gens réellement vertueux, car il faut retrancher les hypocrites, ont presque tous de légers soujiçons sur leur situation ; ils se croient dupés au grand marché de la vie, et ils ont des paroles aigrelettes à la façon des gens qui se prétendent méconnus. Ainsi le baron, qui se reprochait lé ruine de sa famille, déploya toutes les ressources de son esprit et de ses grâces de séducteur pour sa femme, pour ses enfants et sa cousine Bette. En voyant venir son fils et Gélestine Crevel, qui nourrissait un petit Hulot, il fut charmant pour sa belle-fille, Jl l'accabla de compliments, nourriture à laquelle la vanité de Gélestine n'était pas accoutumée, car jamais fille d'argent ne fut si vulgaire ni si parfaitement insignifiante. Le arand-pèreprit le marmot, il le baisa , le trouva délicieux et ravissant; Il lui parla le parler des nourrices, prophétisa que ce poupard deviendrait plus grand que lui, glissa des flatteries à l'adresse de son fils Hulot, et rendit l'enfant à la grosse Normande chargée de le tenir. Aussi Célestine écbangea-t-elle avec la baronne un regard qui voulait dire : « Quel bomme charmant ! a Naturellement, elle défendait sou beau-père contre les attaques de son propre père.
Après s'être montré beau^ère agréable et grand^ière gâtwu, le baron emmena son fils dans le jardin pour lui présenter des observations pleines de sens sur l'attitude à prendre à la Chambre sur unn circonstance délicate surgie le matin. Il pénétra le jeime avocat d'admiration par la profondeur de ses vues, il Patlendrit par son ton amical, et surtout par l'espèce de déférence avec laquelle U paraissait désormais vouloir le mettre à son niveau.
M. Hulot fils était bien le jeune homme tel que l'a fabriqué la révolution de 1830: Tesprit infatué de politique, respectueux envers ses espérances, les contenant sous une fÎMisse gravite, trè»^nyieoK des
LES PARENTS PAUVRES
réputations faites, lâchant des phrases au liea de ces mots incisifs, les diamants de la conversation française, mais plein de tenue et prenant la morgue pour la digniié. Ces gens sont des cercueils amoulants qui contiennent un Français d'autrefois; le Français s*agite par moments, et donne des coups contre son enveloppe anglaise ; mais Tambition le retient, et il cousent à y étouffer. Ce cercueil est toujours vôlu de drap noir.
— Âh ! voici mon frère t dit le baron Hulot en allant recevoir le comte à la porte du salon.
Après avoir embrassé le successeur probable du feu maréchal Montcornet, il ramena en lui prenant le bras avec des démonstrations d'affection et de respect.
Ce pair de France, dispensé d'aller aux séances à cause de sa surdité, montrait une belle tète froidie par les années, à cheveux gris encore assez abondants pour être comme collés par la pression du chapeau. Petit, trapu, devenu sec, il portait sa verte vieillesse d'un air guilleret ; et, comme il conservait une excessive activité condamnée au repoa, il partageait son temps entre la lecture et la promenade. Ses mœurs douces se voyaient sur sa figure blanche, dans son maintien, dans son honnête discours plein de choses sensées. Il ne parlait jamais guerre ni campagne ; il savait être trop grand pour avoir besoin de ^ire de la grandeur. Dans un salon, il bornait son rôle à une observation continuelle des désirs des femmes.
— Vous êtes tous gais, dit-il en voyant l'animation que le baron répandait dans cette petite réunion de famille. Hortense n'est cependant pas mariée, ajouta-t-il en recounaissant sur le visage de sa belle-^œur des traces de mélancolie.
— Ça viendra toujours assez tôt, lui cria dans l'oreille la Bette d'une voix formidable.
— Vous voilà bien, mauvaise graine qui n'a pas voulu fleurir ! repondit-il en riant.
Le héros de Forzheim aimait assez la cousine Bette, car il se trouvait entre eux des ressemblances. Sans éducation, sorti du peuple, son courage avait été l'unique artisan de sa fortune militaire, et son bon sens lui tenait lieu d'esprit. Plein d'honneur, les mains pures, il finis* sait radicusement sa belle vie, au milieu de cette famille où se trouvaient toutes ses alîections, sans soupçonner les égarements encore secrets de son frère. Nul plus que lui ne jouissait du beau spectacle de cette réunion, où jamais il ne s'élevait le moindre sujet de discorde, où frères et sœurs s'aimaient également, car Gélestine avait été considérée aussitôt comme de la famille. Aussi le brave petit com(e Hulot demandait-il de temps en temps pourquoi le çère Grevel ne venait pas. — Mon père est à la campagne I lui criait Gélestine. Gette fois on lui dit que I ancien parfumeur voyageait.
Gette union si vraie de sa famille fit penser à madame flniot : — Voilà le plus sûr des bonheurs, et celui-là, qui pourrait nous l'ôter?
En voyant sa favorite Adeline l'objet des attentions du baron, le général en plaisanta si bien, que le baron, craignant le ridicule, reporta sa galanterie sur sa belle-fille, qui, dans ces dîners de famille, était toujours l'objet de ses flatteries et de ses soûis; car il espérait par elle ramener le père Grevel et lui faire abjurer tout ressentiment. Quiconque eût vu cet intérieur de famille aurait eu de la peine à croire que le
Ïière émit aux abois, la mère au désespoir, le fils au dernier deeré de 'inquiétude i^ur l'avenir de son père, et la fille occupée à voler un amoureux à sa cousine.
A sept heures, le baron, voyant son frère, son fils, la baronne et Hortense occupés tous à faire le whist, partit pour aller applaudir sa maîtresse à rOpéra, en emmenant la cousine Bette, qui demeurait rue du Doyenné, et qui prétextait de la solitude de ce quartier désert pour toujours s'en aller après le dluer. Les Parisiens avoueront tous que la prudence de la vieille fille était rationnelle.
L'existence du pâté de maisons qui se trouve le long du vieux Louvre est une de ces protestations que les Français aiment à faire contre le bon sens, pour que l'Europe se rassure sur la dose d'esprit qu'on leur accorde et ne les craigne plus. Peut-être avons-nous là, sans le savoir, quelque grande pensée politique. Ge ne sera certes pas un horsd'œuvre que de djicrire ce point de Paris actuel: plus tard ou ne pourrait pas l'imaginer, et nos neveux, qui verront sans doute le Louvre achevé, se refuseraient à croire au'une pareille barbarie ait subsisté pendant trente-six ans, au cœur de Paris, en face du palais où trois dynasties ont reçu, pendant ces dernières trente-six années, l'élite de la France et celle de l'Europe.
Depuis le guichet qui mène au pont du Carrousel jusqu'à' la rue du Musée, tout nomme venu, ne fût-ce que pour quelques jours, à Paris, remarque une dizaine de maisons à façades ruinées, où les propriétaires découragés ne font aucune réparation, et qui sont le résidu d'un ancien quartier en démolition depuis le jour où Napoléon résolut de terminer le Louvre. La rue et l'impasse du Doyenné, voilà les seules ▼oies intérieures de ce pâté sombre et désert, où les habitants sont probablement des fantômes, car on n'y voit jamais personne. Le pavé, beaucoup plus bas que celui de la chaussée de la rue du Musée, se trouve au milieu de celle de la rue Proidroanteau. Enterrées déjà par l'exhaussement de la place, ces maisons sont enveloppées de l'ombre étemelle que projeuent les hautes galènes du Louvre, noircies de ce côté par le
souffle du Nord. Les ténèbres, le silence, Tair glacial, la profondeur caverneuse du sol, concourent à faire de ces malsons des espèces de cryptes, des tombeaux vivants. Lorsqu'on passe en cabriolet le long de ce demi-quartier mort, et que le regard s'engage dans la ruelle du Dovenné, Tàme a froid ; l'on se demande qui peut demeurer là, ce qui doit s y passer le soir, à l'heure où cette ruelle se change en coupegorge, et où les vices de Paris, enveloppés du manteau de la nuit, se donnent pleine carrière. Ge problème, effrayant par lui-même, devient horrible quand on voit que ces prétendues maisons ont pour ceinture un marais du côté de la rue Richelieu, un océan de pavés moutonnants du côté des Tuileries, de petits jardius, des baraques sinistres du côté des galeries, et des steppes de pierres de taille et de démolitions du côté du vieux Louvre. Henri III et ses mignons qui cherchent leurs chausses, les amants de Marguerite oui cherchent leurs têtes, doivent danser des sarabandes au clair de la lune dans ces déserts dominés par la voûte d'une chapelle encore debout, comme pour prouver que la religion catholique, si vivace en France, survit à tout. Voici bientôt quarante ans que le Louvre crie par toutes les gueules de ces murs éventrés, de ces fenêtres béantes : Extirpez ces verrues de ma face ! On a sans doute reconnu l'utilité de ce coupe-gorge, et la nécessité de symboliser au cœur de Paris l'alliance mlime de la misère et de la splendeur qui caractérise la reine des capitales. Aussi ces ruines froides, au sein desquelles le journal des légitimistes a commencé la maladie dont il meurt, les iniânies baraques de la rue du Musée, l'enceinte en planches des étalagistes qui la garnissent, auront-elles la vie plus longue et plus prospère que celles de trois dynasties peut-être I
Dès 1825, la modicité du loyer dans des maisons condamnées à disparaître, avait engagé la cousine Bette à se loger là, malgré l'obligation que l'état du quartier lut faisait de se retirer avant la nuit close. Gette nécessité s'accordait d'ailleurs avec l'habitude villageoise qu'elle avait conservée de se coucher et de se lever avec le soleil, ce qui procure aux gens de b campagne de notables économies sur Téclairago et le chauflbge. Elle demeurait donc dans une des maisons auxquelles la démolition du fameux hôtel occupé par Gambacérès a rendu la vue de la place.
Au moment où le baron Hulot mit la cousine de sa femme à la porte de cette maison, en lui disant : « Adieu, cousine I » une jeune femme, petite, svelte, jolie, mise avec une grande élégance, exhalant uu parfum choisi, passait entre la voiture et la muraille pour entrer aussi dans la maison. Gette dame échangea, sans aucune espèce de préméditation, un regard avec le baron, uniquement pour voir le cousin de la locataire; mais le libertin ressentit cette vive impression, passagère chez tous les Parisiens quand ils rencontrent une jolie femme qui réalise, comme disent les entomologistes, leur denderata\ et il mit avec une sage lenteur un de ses gants avant de remonter en voiture, pour se'dotmer une contenance et pouvoir suivre de l'œil la jeune femme, dont la robe était agréablement balancée par autre chose que par ces affreuses et frauduleuses sous-jupes en crinoline.
— Voilà, se disait-il, une gentille petite femme de qui je ferais volontiers le bonheur, car elle ferait le mien.
Quand l'inconnue eut atteint le palier de l'escalier qui desservait le corps de logis situé sur la rue, elle regarda la porte cochère du coin de l'œil, sans se retourner positivement, et vit le baron cloué sur place par l'admiration, dévoré de désir et de curiosité. G'est connue une fleur que toutes les Parisiennes respirent avec plaisir en la trouvant sur leur passage. Gertaines femmes attachées à leurs devoirs, ver* tueuses et jolies, reviennent au logis assez maussades, lorsqu'elles n'ont pas fait leur petit bouquet pendant la promenade.
La jeune femme monta rapidement l'escalier. Bientôt une fenêtre de rappartemenl du deuxième étage s'ouvrit, et la jeune femme s'y montra, mais en compagnie d'un monsieur dont le crâne pelé, dont l'œil peu courroucé révélaient un mari.
— Sont-elles fines et spirituelles, ces créatures-là I... se dit le baron/, elle m'indique ainsi sa demeure. G'est un peu trop vif, surtout dans ce quartier-ci. Prenons garde. Le directeur leva la tête quand il fut monte dans le milord, et alors la femme et le mari se retirèrent vivement, comme si la figure du baron eût produit sur eux l'effet mythologique de la tête de Méduse. — On dirait qu'ils me connaissent, pensa le baron. Alors, tout s'expliquerait. En effet, quand la voiture eut remonté la chaussée de la rue du Musée, il se pencha pour revoir rinconnue, et il la trouva revenue à la fenêtre. Honteuse d'être prise à contempler la capote sous laquelle était sou admirateur, la Jeune femme se releta vivement en arrière. — Je saurai qui c'est par la Ghèvre, se dit le baron.
L'aspect du conseiller d'Etat avait produit, comme on va le voir, une sensation profonde sur le couple.
— Mais c'est le baron Hulot, dans la direction de qui se trouve mon bureau ! s'écria le mari en quittant le balcon de la fenêtre.
— Eh bien ! MarnefTe, la vieille fille du troisième, au fond de la cour, qui vit avec ce jeune homme, est sa cousine. Est-ce drôle que nous n'apprenions cela qu'aujourd'hui» et par hasard!
— Mademoiselle Fischer vivre avec un jeune homme!... répéta l'employé. G'est des cancans de portière, ne parlons pas si légèrement de la cousine d'un conseiller d'Etat qui fait la pluie et le beau temps
LA COUSINE BETTE
au mimstère. Tiens, viens dîner, je t'attends depuis quatre heures !
La très-jolie madame de MarneiTe, fille naturelle du comte de Montcornet, l'un des plus célèbres lieutenants de Napoléon, avait été mariée au moyen d*une dot de vingt mille francs à un employé subalterne du ministère de la guerre. Par le crédit de Tillusire lieutenant général, maréchal de France dans les six derniers mois de sa vief ce plumi&ère était arrivé à la place inespérée, de premier commis dans son bureau ; mais, au moment d^èlre nommé sous-chef, la mort du maréchal avait coupé par le pied les espérances de Marnefîe et de sa femme. L'exiguité de la fortune du sieur Marneffe, chez qui s'était déjà fondue la dot de mademoiselle Valérie Fortin, soit au payement des dettes de remployé, soit en acquisitions nécessaires à un garçon qui se monte une maison, mais surtout les exigences d une jolie femme habituée chez sa mère à des jouissances auxquelles elle ne voulut pas renoncer, avaient obligé le ménage à réaliser des économies sur le loyer. La position de la rue du Doyenné, peu éloignée du ministère de la guerre et du centre parisien, sourit à M. et à madame Marneffe, qui, depuis environ quatre ans, habitaient la maison.de mademoiselle Fischer.
Le sieur Jean-Paul-Stanislas Marneffe appartenait à cette nature d'eitaployés qui résiste à rabrutissement par Tespèce de puissance que donne la dépravation. Ce petit homme maigre, à cheveux et à barbe grêles, à figure étiolée, pâlotte, plus fatiguée que ridée, les yenx à paupières légèrement romgies et narnachees de lunettes, de piètre allure et de plus piètre maintien, réalisait le type que chacun se dessine d'un homme traduit aux assises pour atteniat-aux mœurs.
L'appartement occupé par ce ménage, type de beaucoup de ménages parisiens, offrait les trompeuses apparences de ce faux luxe qui règne dans tant d'intérieurs. Dans le salon, les meubles recouverts en velours de coton passé, les staluettes de plâtre jouant le bronze florentin, le lustre mal ciselé, simplement mis en couleur, à bobèches en cristal fondu ; le tapis dont le bon marché s'expliquait tardivement par la quantité de coton introduite par le fabricant, et devenue visible à Tœil nu, tout, jusqu'aux rideaux qui vous eussent appris que le damas de laine n'a pas trois ans de splendeur, tout chantait misère comme un pauvre en haillons à la porte d*une église.
La salle a manger, mal soignée par une seule servante, présentait Taspect nauséabond des salles à manger d'hdtels de province : tout y était encrassé, mal entretenu.
La chambre de monsieur, assez semblable à la chambre d'un étudiant, meublée de son lit de garçon, de son mobilier de garçon, flétri, usé comme lui-même, et faite une fois par semaine ; ceiic horrible clinmbre, où tout traînait, où de vieilles chaussettes pendaient sur des chaises foncées de crin, dont les fleurs reparaissaient dessinées par la poussière, annonçait bien l'homme à qui son ménage est indiffèrent, qui vit au dehors, au jeu, dans les cafés ou ailleurs.
La chambre de madame faisait exception à la dégradante incurie qui déshonorait Tappartement officiel où les rideaux étaient partout jaunes de fumée et de poussière, où l'enfant, évidemment abandonné à hii-méme, laissait traîner ses joujoux partout. Situés dans l'aile qui réunissait, d'un seul c6lé seulement, la maison bâtie sur le devant de la rue au corps de logis adossé au fond de la cour à la propriété voisine, la chambre et le cabinet de toilette de Valérie, élégamment tendus en perse, à meubles en bois de palissandre, à tapis en moquette, sentaient la jolie femme, et, disons-le, presque la femme entretenue. Sur le manteau de velours de la cheminée s'élevait la pendule alors à la mode. On voyait un petit Dunkerque assez bien garni, des jardinières en porcelaine chinoise luxueusement montées. Le lit, la toilette, l'armoire à glace, le tête-à-tête, les colifichets obligés signalaient les recherches ou les fantaisies du jour.
Quoique ce fût du troisième ordre en fait de richesse et d'élégance, que tout y datât de trois ans, un dandy n'eût rien trouvé à redire, sinon que ce luxe était entaché de bourgeoisie. L'art, la distinction, qui résulte des choses que le goût sait s'approprier, manquaient là totalement. Un docteur ès-sciences sociales eût reconnu l'amant à quel-
aoes-unes de ces futilités de riche bijouterie qui ne peuvent venir que e ce demi-dieu, toujours absent, toujours présent chez une femme mariée.
Le diner que firent le mari, la femme et l'enfant, ce dîner retardé de qua\re heures, eût expliqué la crise financière que subissait cette famille, car la table est le plus sûr thermomètre de la fortune dans les ménages parisiens. Une soupe aux herbes et à l'eau de haricots, un morceau de veau aux pommes de terre, inondé d'eau rousse en guise de jus, un plat de haricots et des cerises d'une qualité inférieure, le tout servi et mangé dans des assiettes et des plats écornés avec l'argenterie peu sonore et triste du mnillechort, était-ce un meoo digne de cette jolie femme? Le baron en eût pleuré, s'il en avait été témoin. Les carafes ternies ne sauvaient pas la vilaine couleur du vin pris au litre chez le marchand de vin du coin. Les serviettes servaient depuis une semaine. Enfin tout trahissait une misère sans digoitéy l'insouciance de la femme et celle du mari pour la famille. l'observateur le plus vulgaire se serait dit, en les voyant, que ces deux êtres étaient arrivés à ce funeste moment où la nécessité de vivre £ait chercher une friponnerie heureuse.
La première phrase dite par Valérie à son mari va d'ailleurs expliquer le retard qu'avait éprouvé le diner, dû probablement au dévouement intéressé de la cuisinière.
— Samanon ne veut prendre tes lettres de change qu'à cinquante pour cent, et demande en garantie une délégation sur tes appointements.
La misère, secrète encore chez le directeur de la guerre, et qui avait pour paravent un traitement de vingt-quatre mille francs, sans compter les gratifications, était donc arrivée à son dernier période chez l'employé.
— Tu as fait mon directeur, dit le mari en regardant sa femme.
— Je le crois, répondit-elle sans s'épouvanter de ce mot pris à l'argot des coulisses.
— Qu'allons-nous devenir ? reprit Marneffe ; le propriétaire nous saisira demain. Et ton père, qui s'avise de mourir sans faire de testament! Ma parole d'honneur, ces gens de TEmpire se croient tous JUifflortels comme leur empereur.
~ Pauvre père, dit-elle, il n'a eu que moi d'enfant, il m'aimait bien ! La comtesse aura brûlé le testament. Gomment m'aurait-il oubliée, lui qui nous donnait de temps en temps des trois ou quatre billets de mille francs à la fois?
— Nous devons quatre termes, quinze cents francs ! notre mobilier les vaut-il? That is the question! a dit Shakspcare.
— Tiens, adieu, mon chat, dit Valérie, qui n'avait pris que quelques bouchées de veau d'où la domestique avait extrait le jus pour un brave soldat revenu d'Alger. Aux grands maux les grands remèdes.
— Valérie ! où vas-tu ? s'écria Marneffe en coupant à sa femme le chemin de la porte.
— Je vais voir notre propriétaire, répondit-elle en arrangeant ses anglaises sous son joli chapeau. Toi, tu devrais tâcher de te bien mettre avec cette vieille fille, si toutefois elle est cousine du directeur.
L'ignorance où sont les locataires d'une même maison de leurs situations sociales réciproques est un des faits constants qui peuvent le plus peindre l'entraînement de la vie parisienne ; mais il est facile de comprendre qu'un employé qui va tous les jours de grand malin â son bureau, qui revient chez lui pour diner, qui sort tous les soirs, et qu'une femme adonnée aux plaisirs de Paris, puissent ne rien savoir de l'existence d'une vieille fille logée au troisième étage au fond de la cour de leur maison, surtout quand celle fille a les habitudes de mademoiselle Fischer.
La première de la maison, Lisbeth allait chercher son lait, son pain, sa braise, sans parler à personne, et se couchait avec le soleil ; elle ne recevait jamais de lettres ni de visites , elle ne voisinait point. C'était une de ces existences anonymes, entomologiques, comme il y en a dans certaines maisons, où l'on apprend au bout de quatre ans qu'il existe un vieux monsieur au quatrième qui a connu Voltaire, Pilastre du Bosier, Beaujon, Marcel, Mole, Sophie Arnoult, Franklin et Robespierre. Ce que M. et madame Marneffe venaient de dire sur Lisbeth Fischer, ils l'avaient appris à cause de l'isolement du quartier et des rapports que leur détresse avait établis entre eux et les portiers, dont la bienveillance leur était trop nécessaire pour ne pas avoir été soigneusement entretenue. Or, la fierté, le mutisme, la réserve de la vieille fille avaient engendré chez les portiers ce respect exagéré, ces rapports froids qui dénotent le mécontentement inavoué de l'inférieur. Les portiers se croyaient d'ailleurs dans l'espèce, comme on dit au Palais, les égaux d'un locataire dont le loyer était de deux cent cinquante francs. Les confidences de la cousine Bette à sa petite cousine dortense étant vraies, chacun comprendra que la portière avait pu, dans quelque conversation intime avec les Marneffe, calomnier mademoiselle Fischer en croyant simplement médire d'elle.
Lorsque la vieille fille reçut son bougeoir des mains de la respectable madame Olivier, la portière, elle s'avança pour voir si les fenêtres de la mansarde atf-dessus de son appartement étaient éclairées. A cette heure, en juillet, il faisait si sombre au fond de la cour, que la vieille fille ne pouvait pas se coucher sans lumière.
— Oh! soyez tranquille, M. Steinbeck est chez lui, il n'est même pas sorti, dit malicieusement madame Olivier à mademoiselle Fischer.
La vieille fille ne répondit rien. Elle était encore restée paysanne en ceci, qu'elle se moquait du qu'en dira-mm des gens places loin d'elle ; et, de même que les paysans ne voient que leur village, elle De tenait qu'à l'opinion du petit cercle au milieu duquel elle vivait. Elle monta donc résolument, non pas chez elle, mais à cette mansarde. Voici pourquoi. Au dessert, elle avait mis dans son sac des fruits et des sucreries pour son amoureux, et elle venait les lui donner, absolument comme une vieille fille rapporte une friandise à son chien.
Elle trouva, travaillant à la lueur d'une petite lampe, dont la clarté s'augmentait en passant à travers un globe plein d'eau, le héros des rêves d'Hortense, un pâle jeune homme blond, assis à une espèce d'établi couvert des outils du ciseleur, de cire rouge, d'ébauchoirs, de socles dégrossis, de cuivres fondus sur modèle, vêtu d'une blouse, et tenant un petit groupe en cire à modeler qu'il contemplait avec l'attention d'un poète au travail.
— Tenez, Wenceslas, voilà ce que je vous apporte, dit-elle en plaçant son mouchoir sur un coin de l'établi.
LES PAUKNTS PAUVRES.
Puis elle lira de sou cabas avec précauliou les friandises el les fi (lits.
— Vous éles bien bonne, inadenioiselle, répondit le pauvre exile d'une voix Irisle.
— Ça vous lafratelilra, mon pauvre enfant. Vous vous échauffez le sun)£ à iiavailler ainsi, vous n'étiez pas né pour un si rude métier...
Wenceslas Stcinbock regarda la vieille iilie d'un air étonné.
— Mangez donc, rcprh elle brusquement, au lieu de me contempler comme une de vos figures quand elles vous plaisent.
En recevant cette espèce de gourmade en paroles, Tétonnement du jeune homme cessa, car il reconnut alors son Mentor femelle dont la tendresse le surprenait toujours, tant il avait l'habitude d'être rudoyé. Quoique Stcinbock eût vingt-neuf ans, il paraissait, comme certains blonds, avoir cinq ou six ans de moins, el à voir celte jeunesse, dont la fraîcheur avait cédé sons les fatigues el les misères de l'exil, unie à cette figure sèche et dure, on aurait pensé que la nature s'était trompée en leur donnant leurs sexes. Il se leva, s'alla jeter dans une vieille bergère Louis XV, couverte en velours d'Ulrecht jaune, et parut vouloir s'y reposer. La vieille fille prit alors une prune de reineclaude, et la présenta doucement à sou ami.
— Merci, dil-il eu prenant le fruit.
— Etes-vous fatigué? demanda-t-elle en lui donnant un autre firuit.
— Je ne suis pas fatigué par le travail, mais fatigué de la vie, répondit-il.
— En voilà des idées ! reprit-elle avec une sorte d'aigreur. N avezvous pas un bon génie qui veille sur vous? dit-elle en lui présentant les sucreries et lui voyant manger tout avec plaisir. Voyez, en dmant chez ma cousine, j'ai pensé à vous...
— Je sais, dit-Il en lançant sur Lisbeth un regard à la fols caressant el plaintif, que sans vous je ne vivrais plus depuis longtemps ; mai:^, ma chère demoiselle, les artistes ont besoin de distractions...
— Âh ! nous y voilà !... s'écria- 1 elle en l'inierrompaut, en se mettant les poings sur les hanches et arrêtant sur lui des yeux flamboyants. Vous voulez aller perdre votre santé dans les infamies de Paris, comme tant d'ouvriers qui finissent par aller ntourir à l'hôpi* tal ! Non, non, faites-vous une fortime, et quand tous aurez des rentes, vous vous amuserez, mon enfant, vous aurez alors de quoi payer les médecins et les plaisirs, libertin que vous êtes.
Wenceslas Steinbeck, en recevant celte bordée accompagnée de regards aui le pénétraient d'une flamme mngnélique, baissa la tête. Si le mdaisant le plus mordant eût pu voir le début de celte scène, il aurait déjà reconnu la fiiusselé des calomnies lancées par les époux Olivier sur la demoiselle Fischer. Tout, dans laccent, dans les gestes et dans les regards de ces deux êtres, accusait la pureté de leur vie secrète. La vieille fille déployait la tendresse d'une brutale, mais réelle maternité. Le jeune homme subissait comme un fils respectueux la tyrannie d'une mère. Cette allinnee bizarre paraissait être le résultat d'une volonté puissante aglssimt Incessamment sur un caractère faible, sur ceUe inconsistance particulière aux Slaves, qui, tout en leur laissant un courage héroïque sur les champs de bataille, leur donne un incroyable décousu dans la conduite, une mollesse morale dont les causes devraient occuper les physiologistes, car les physiologistes sont à la politique ce que les entomologistes sont à l'agrl** culture.
— Et si je meurs avant d'être riche? demanda mélancoKquemeul Wenceslas.
— Mourir?... s'écria la vieille fille. Ohl je ne vous laisserai point mourir. J'ai de la vie pour deux, et je vous infuserais mon snng s'il le fallait.
Eu entendant cette exclamation violente et naïve, les larmes mouli' lèrent les paupières de Stcinbock.
— Ne vous attristez pas, mon petit Wenceslasi reprit Lisbeth émue. Tenez, ma cousine Horiense a trouvé, Je croîs, votre cachet assez gentil. Allez, je vous ferai bien vendre votre groupe en bronze, vous serez quitte avec moi, vous ferez ce que vous voudrez, vous deviendrez libre! Allons, riez donc!...
— Je ne serai jamais quitte avec vous, mademoiselle, répondit le pauvre exilé.
— Et pourauoi donc?... demanda la paysanne des Vosges en pre* nant le parti du Livonien contre elle-même.
— Parce (|ue vous ne m'avez pas seulement nourri, logé, soigné dai.s la misère ; mais encore vous m'avez donné de la force ! vous m'avez créé ce qae je suis , vous avez été souvent dure, vous m'avez fait souffrir...
— iMoi ? dit la vieille fille. Âllez'^vous recommencer vos bêtises sur la poésie, sur les arts, et faire craquer vos doigts, vous détirer les bras en parlant du beau idéal, de vos folies du Nord. Le beau ne vaut pas le solide, et le solide, c'est moi ! Vous avez des idées dans la cervelle? In belle affaire ! el moi aussi, j'ai des Idées... A quoi sert ce qtrori a dans l'àme, si Ton n'en tire aucun parti? ceux qui ont des idées ne sont pas alors si avancés que ceux qui n'en ont pas, si ceux-là savent se remuer.. .-\u lieu de penser à vos rêveries, il faUl travailler. Qu'avoz-vous fait depuis que je suis partie?. ..
— Qu'a dit votre jolie cousine ?
— « Qui TOUS a dit qtrelle dLilt jolie? demanda vivement Lisbeth avec un accent où rugissait une jalousie de tigre.
— Mais, voiftt-même.
— C'était pour voir la ffrimaee que vous feriet ! Avee-vous envie de courir après les jupes? Vous aimez les femmes, eh bien! fondezen, mettez vos désirs en bronze ; car vous vous en passerez encore pendant quelque temps, d'amourettes, et surtout de ma cousine, cher ami. Ce n est pas du gibier pour votre nez ; il fkiit à cette fille-là ud homme de soixante mille francs de rente... et il est trouvé. Tiens ! le lit n'est nas fhit ! dit-elle en regardant à travers l'autre chambre, oh! pauvre ctiat! je vous ai oublié...
Aussitôt la vigoureuse fille se débarrassa de sou mantelet, de son chapeau, de ses gants; et, comme une servante, elle arrangea lestr« ment le pelit Ht de pensionnaire où couchait l'artiste. Ce mélange de brusauerie, de rudesse même et de bonté, peut expliquer l'empire que Lisbeth avait acquis sin* cet homme de qui elle fiiisait une chose à elle. La vie ne ootis attachc-l-^elle pas par ses alternatives de boa et de mauvais? Si le Livonien avait rencontré madame MiM*ncfTe au lieu de rencontrer Lisbeth Fisclier, il aurait trouvé dans sa protec* trice une complaisance qui l'eût conduit à quelque route bourbeuse et déshonorante où II se serait perdu. Il n'aurait certes pas travaillé, l'artiste ne serait pas éclos. Aussi, tout en déplorant Tàpre cupidité de la vieille fille, sa raison lui disait-elle de préférer ce bras de fer à la paresseii.^e et périlleuse existence que menaient quelques-uns de ses compatriotes.
Voici révénement auquel était dû le mariage de cette énergie femelle et de celte faiblesse masculine , espèce de contre-sens assez fr^uent, dit-on, en Pologne.
En 1855, mademoiselle Fischer, qui travaillait parfois la nuit quand elle avait beaucoup d'ouvrage, sentit, vers une heure du matin, une Ibrte odeur d'acide carbonique, et entendit les plaintes d'un luouraul. L'odeur du charbon et le râle provenaient d'une mansarde située nudessus des deux pièces dont se composait son appartement ; elle sup« {)0sa qu'un jeune homme nouvellement venu dans la maison, et ogé dans celte mansarde à louer depuis trois ans, se suicidait. Elle mcmta rapidement, enfbnça la porte avec sa force de Lorraine en y pratiquant une pesée, et trouva le locataire se roulant sur un lit de sangle dans les convulsions de l'agonie. Elle éteignit le réchaud. La porte ouverte, l'air afflua, l'exilé fut sauvé ; puis, quand Lisbeth l'eut couché comme un malade, qu'il fUt endormi, elle put reconnaître les causes du suicide dans le dénûment absolu des deux chambres de cette mansarde, où il n'existait qu'une méchante table, le lit de sangle et deux chaises.
Sur la table était cet écrit, qu'elle lut :
« Je suis le comte Wenceslas Stcinbock, né à Prelie, en Livonie.
c Qu'on n'accuse personne de ma mort, les raisons de mon suicide « sont dans ces mots de Kosciusko : Finis Poloniœ !
c Le petit-neveu d'un valeureux général de Charles XII n'a pas a voulu mendier. Ma faible constitution m'interdisait le service miii» « taire, et j'ai vu hier la fin des cent thalers avec lesquels je suis « venu de Dresde à Paris. Je laisse vingt-cinq francs dans le tiroir de « cette table pour payer le terme que je dois au propriétaire.
« N'ayant plus de parents, ma mort n'intéresse personne. Je prie « mes compatriotes de ne pas accuser le gouvernement français. Je « ne me suis pas fait connaître comme réfugié. Je n'ai rien demandé, «je n'ai rencontré aucun exilé, personne ne sait à Paris que j'existe.
c Je serai mort dans des pensées chrétiennes. Que Dieu pardomie'^ « au dernier des Steinbeck I
il WSKCESLAS. »
Mademoiselle Fischer, excessivement touchée de la probité du moribond, qui payait son terme, ouvrit le tiroir, et vit en efl'el cinq piè* ces de cent sous.
— Pauvre jeune homme ! s'écria-*t-e|le. Et personne au monde pour s'intéresser à lui !
Elle descendit chez elle, y prit son ouvrage, et vint travailler dans cette mansarde, en veillant le gentilhomme livonien. A son réveil, ou peut juger de réloniiement de l'exilé, quand il vit une femme à sou chevet; il crut continuer un rêve. Tout en faisant des aleulllcites eu or pour un uniforme, la vieille fille s'était promis de protéger ce pauvre enfant, qu'elle avait admiré dormant. Lorsque le jeune comte fut tout à fait éveillé, Lisbeth lui donna du courage, et, le questionna pour savoir comment lui faire gagner sa vie. Wenceslas, après avoir ra" conié son histoire, ajouta qu'il avait dû sa place à sa vocation reconnue pour les arts; il s'était toujours senti des dispositions pour la sculpture ; mais le temps mcessaire aux études lui paraissait trop long pour un homme sans argent, et il se sentait beaucoup trop faible en ce moment pour s'adonner à un état manuel ou entreprendre la grande sculpture. Ces paroles furent du grec pour Lisbctli Fischer. Elle répondit à ce malheureux que Paris offrait tant de ressources, qu'un nomme de bonne volonté devait y vivre. Jamais les gens de cœur n'y périssaient quand ils apportaient un certain fonds de patience.
— Je ne suis qu'une pauvre fille, mol, une paysanne, et J'ai bien
U COUSINE BRTIP..
SU m'y créer uue indépendance, ajouta-t-elle en terminant. Econtet moi. Si vous voulez bien sérieusement travailler, j'ai quelques écono' mies, je vous prêterai mois par mois l'argent nécessaire pour vivre ; mais pour vivre strictement et non pour bambocher, pour courailler ! On peut dtner à Paris à vinglpcinq sous par jour, et je vous ferai votre déjeuner avec le mien tous Tes malins. Enfin je meublerai voire chambre, el je payerai les apprentissages qui vous sembleront nécessaires. Vous me donnerez des reconnaissances en bonne forme de l'argent ((ife je dépenserai pour vous ; et quand vous serez riche vous me rendrez le tout. Mais, si vous ne travaillez pas, je ne me regarderai plus comme engagée à rien, et je vous abandonnerai.
— Ah! s'écria le malheureux, qui sentait encore Tameriume de sa première étreinte avec la mort, les eiilés de tous les pays ont bien raison de tendre vers la France, comme font les âmes du purgatoire virs le paradis. Quelle nation que celle où il se trouve des secours, des cœurs généreux partout, même dans uue mansarde comme celleci I Vous serez tout pour moi, ma chère bienfaitrice, je serai votre esclave ! Sçyez mon amie, dit-il avec une de ces démonstraiions caressantes, SI familières aux Polonais, et qui les fait accuser assez injustement de servilité.
— Oh ! non, je suis trop jalouse, je vous rendrais malheureux ; mais Je serai volontiers quelque chose comme votre camarade, reprit Lisbeth.
— Oh ! si vous saviez avec quelle ardeur j'appelais une créature, fût-ce un tyran, qui voulût de moi, quand ie me débattais dans le vide de Paris I reprit Wenceslas. Je regrettais la Sibérie où l'empereur m'enverrait, si je rentrais !... Devenez ma providence... Je travaillerai, j(! deviendrai meilleur que je ne suis, quoique je ne sois pas un mauvais garçon.
— Ferez- vous tout ce que je vous dirai de faire? demanda-t-elie.
— Oui.
— Ëh bien ! je vous prends pour mon enfant. dit*etle gaiement. Me voilà avec uii garçon qui se relevé du cercueil. Allons I nous commençons. Je vais descendre faire mes provisions, babillez*vouft, vous vleo* drez partager mon déjeuner quand j'aurai oogné au plafond avec le manche do mon balai.
Le lendemain, chez les fabricants où mademoiselle Fischer porta son ouvrage , elle prit des renseignements sur Téiat de sculpteur. A force de demander, elle réussit à découvrir l'atelier des Florent et Ghauori maison spéciale où Ton fondait, où Too ciselait les bronzes riches et les i^ervices d'argenterie luxueux. Elle y conduiilt Steinbock en qualité d*apprenti sculpteur, proposition qui parut bizarre. On exécutait là les modèles des plus fameux artistes, on n'y montrait pas à sculpier. U persistance et l'entêtement de la vieille lille arrivèrent à placer son protégé comme dessinateur d'ornements. Steinbock sut prompiement nindeicr les ornements, il en Inventa de nouveaux, il avait la vocation. Ciuq mois après avoir achevé son appreniissage de ciseleufi il fil la couualsance du fameux Stidmann, le principal sculpteur de la roaisou Florent. Au bout de vingt mois, Wenceslas en savait plus que son matire ; mais, en trente mois, les économies amassées par la vieille fllle pendant seize ans, pièce à pièce, furent cntièremeni dissipées. Deux mille ciuq cents francs en or ! une sonune qu'elle comptait placer en viager, et représentée par quoi ? par la lettre de change d'un Polonais. Aussi Lisbeth travaillait>elle en ce moment comme dans sa jeunesse, afin de subvenir aux dépenses du Livonien. Quand elle se vit entre les mains un papier au lieu d'avoir ses pièces d'or, elle perdit la tète, et alla consulter M. Rivel, devenu depuis qiiiuze ans le cou-« ^eil, l'ami de sa première et plus habile ouvrière. En apprenant oetle aventure, M. et madame Rivet grondèrent Lisbeth, la irailèWot de folle, honnirent les réfugiés, dont les menées pour redevenir une nation compromettaient la prospérité du commerce, la paix à tout prix, et ils poussèrent la vieille file à prendre, ce qu'on appelle eu commerce, des sûretés.
— La seule sûreté que ce gaillard-là peut vous offrir, c'est sa liberté, dit alors M. Rivet.
N. Achille Rivel était juge au tribunal de commerce.
— ^ Et ce n'est pas une plaisanterie pour les étrangers, reprit-il. Un Français reste cinq ans enprison,et aprè.^|il en sort sans avoir payé ses deti«s, il est vrai, car il n'est plus conlraigni.ble que par sa conscience, oui le laisse toujours en repos ; mais un étranger ne sort jamais de prison. Donnez-moi votre lettre de change, vous allez la passer au nom de mon teneur de livres, il la fera protester, vous poursuivra tous les deux, obtiendra contradlctolrement un jugement qui prononcera la contrainte par corps, et, quand tput sera bien en régie, il vous signera une contre-lettre. En agissant ainsi, vos lulérêls courront, el vous aurez un pistolet toujours chargé contre votre Polonais!
La vieille fille se laissa mettre en règle, et dit à son protégé de ne pas s'inquiéter de cette procédure, uulquem> ut faite pour donner des garanties à un usurier qui consentait à leur avancer quelque argent. Cette délaite était due au génie inventif du juge au tribunal de commerce. L'innocent artiste, aveugle dans sa conliance en sa bienfaitrice, alluma sa pipe avec les papiers timbrés, car il fumait comme tous les gens qui ont ou des chagrins ou de l'énergie à cndoi'mir. Un beau jour, M. Rivet fit voir à mademoiselle Fischer un dossier et lui dit * Vous avez à vous Wenceslas Steinbock, pieds vx poings liés, et &i bien.
Su'en vingt-quatre heures vous pouvez le loger à Glichy pour le reste e ses jours.
Ce digne et honnête juge au tribunal de commerce éprouva ce jourlà la salisfaciion que doit causer la certitude d'avoir commis une mauvaise bonne action. La bienfaisance a tant de manières d'être à Paris, gue celle expression singulière répond à l'une de ses variations. Une fois le Livonien entortillé dans le^t cordes de la procédure commerciale, il s'agissait d'arriver au payement, car le notable commerçant regardait Wenceslas Steinbock comme un escroc. Le cœur, la probité, la poésie, étaient à ses yeux, en affaires, des sinittres. Rivet alla voir, dans Pintérêl de cette pauvre mademoiselle Fischer qui, selon son expression, avait été dindonnée par un Polonais, les riches fabricants de chez qui Steinbock sortait. Or, secondé par les remarquables artistes de l'orfèvrerie parisienne déjà cités, Stidmann, qui faisan arriver l'art français à la perfection où il est mainleunnl et qui permet de lutter avec les Florentins et la renaissance, se trouvait dans le cabinet de Ghanor, lorsque le brodeur v vint prendre des reiiscignemenls sur le nommé Sieinbock, un réfugié polonais.
— Qu'appelez-vous le nommé Sieinbock? s'écria raiilcusement Stidmann. Serait-ce par hasard un jeune Livonien que j'ai eu pour élève? Apprenez, monsieur, que c'est un grand artiste. On dit que je me crois le diable; eh bien ! ce pauvre garçon ne sait pas, lui, qu'il peut devenir un dieu...
— Ah ! quoique vous parliez bien cavalièrement à un homme qui a l'honneur d'être juge au tribunal de la Seine...
— Excusez, consul I... répliqua Stidmann en se mettant le revers de la main au front.
— Je suis bien heureux de ce que vous venez de dire. Ainsi, ce jeune homme pourra gagner de l'argent?...
— Certes, dit le vieux Ghanor, mais il lui faut travailler; il en aurait déjà bien amassé, s'il était resté chez nous. Que voulez- voui? les artistes ont horreur de la dépendance.
— • Ils ont la conscience de leur valeur el de leur digniié, répondit Stidmann. Je ne blâme pas Wenceslas d'aller seul, de tâcher de se faire un nom et de devenir un grand homme, c'est son droit! Et j*ai ce)iendant bien perdu uuand il m'a nuitté!
^ Voilai s'écria Rivet, voilà les préleuiions des jeunes gens, au sortir de leur œuf universitaire... Mais commencez donc par vous faire des rente», et cherchez la gloire après!
*— On se gâte la main à ramasser des écus ! répondit Stidiuaun. C'est à la gloire à nous apporter la fortune.
— * Que voulei-vous? ait Ghanor à Rivet, on ne peut pas les m Hacher.,.
«- Ils mangeraient le ticou! répliqua Stidmann.
— Tous ces messieurs, dit Ghanor en regardant Slidtnann, ont autant de fantaisie que de talent. Ils dépensent énormément, ils uni des lorettes, Ils Jettent l'argent par les fenêtres, ils ne trouvent plus le temps de lllire leurs travaux; ils négligent alors leurs comuiMiidos; nous allons chez des ouvriers qui ne les valent pas et qui s'eiiricliisseni \ puis lit se plaignent de la dureté des temps, tandis que, s'ils s'étaient appliqués, ils auraient des monts d'or...
— Vous me faites l'effet, vieux père Lumignon, dit Stidmann, de ce libraire d'avant la révolution qui disait :— Ahl si je pouvais tenir Houteaauieu, Voltaire et Rousseau, bien gueux, dans ma soupente et garder leun culolies dans une commode, comme ils m ecriraienl de bons petits livres avec lesquels je me ferais une fortune ! Si l'on pouvait forger de belles œuvres comme des clous, les commissionnaires en feraient... Donnez-moi mille francs, ei taisez*vous!
Le bonhomme Rivet revint enchanté pour la pauvre demoiselle Fischer qui dînait chez lui tous les lundis et qu i! allait y trouver.
— Si vous pouvez bien le faire travailler, dii-il, vous serez plus heureuse que sage, vous serez remboursée, iniérêls, frais et capital. Ge Polonais a du talent, il peut gagner sa vie ; mais enfermez ses pantalons et ses souliers, empêchez-le d'alltr à la Gbaumière et dansie quartier Notre-Dame-de-Lorette ; tenez-le en laisse. Sans ces précauilonsi votre sculpteur flânera, et si vous saviez ce que les artistes appellent flânei'! des horreurs, quoi ! Je viens d'apprendre qu'un billet de mille francs y passe dans une journée.
Gel épisode eut une influence terrible sur la vie intérieure de Wenceslas et de Lisbeth. La bienfaitrice trempa le pain de l'exilé dans l'absynihe des reproches, lorsqu'elle crut ses fonds compromis, et elle les crut bien souvent perdus. La bonne mère devint une marâtre, elle morigéna ce pauvre enfant, elle le tracassa, lui reprocha de ne pas travailler assez promptemeni, et d'avoir pris un état difllcile. Elle i.e pouvait pas croire que des .modèles en cire rouge, des figurines, des projets d'ornements, des essais pussent avoir du prix, fiientôt. fâcllée de ses duretés, elle essayait d'en effacer les traces par des soins, par des douceurs et par des attentions. Le pauvre jeune homme, après avoir gémi de se trouver dans la dépendance de cette mifgeie et sons la domination d'une paysanne des Vosges, était ravi des culiuetios et de cette sollicitude maternelle éprise setdcmcut du physique, du matériel de la vie. Il fut comme une femme qui par Jonno les mauvais traitements d'une semaine à cause des caresses d'un fugitif raccommodement. Mademoiselle Fischer prit ainsi sur cetic âme un empire absolu.
LES PARRNTS PAUVRES.
L'amour de la domination, resië dans ce cœur de vieille fille à l'élal de eerme, se développa Diiitlemenl. Elle pul sali-Hiire son orgueil cl sod besoin d'action : ii'avnii-elle pas uuu créature ii elle, à gronder, à diriger, è IbUci', à rendre lieureuse, s;ins avoir à craindre aucune riva- Hlé? Le bou et le mauvais de son caractère s'exercèreul duue paiement. Si parrois elle martyrisait le pauvre artiste, elle avait eu rcvaoclie des délicatesses semblables I 1» grâce des fleurs champêtres ; elle jouissait de le voir ne manqjianl de rien, elle eût donne sa vie pour lui ; Wenceslas eu avait la cet 1 il ude. Comme toutes les belles Imes, le pauvre garçon oubliait le mal, les durants di; ccire IîIIb qui, d'ailleurs, lui avait raciinlé sa vie comme excuse de sa sauvagerie, et il ne se souvenait ia^tais que des bicnraits. Un jou>', la vieille fille, cvaspérée de ce que Wenceslas était allé flitucr au lieu de travailler, lui ùi une acènat
— Vous m'appartenez I lui dit-elle. Si vous élcs bonnùte liomnie, vous devriez lâcher de
me rendre le plus (ôt possible ce que vous me
Le gentilhomme, en I 1
quileeangdesSteinbocb ' I
G alluma, devint pâle. I -,
— Mon Dieu ! dit-elle, bienttil nous n'aurons plus pour vivre que les trente sous que je gagne, moi, pauvre fille...
Les deux indigents, irrités dans le duel de la parole, s'animèrent l'on contre l'autre; et alors te pauvre artiste repro-
ravoirarr:icliéàlan>Drt, pour lui faire une vie de forçât pire que le néant, oij du moina on se reposait, dil-ii, et il parla de Tuir.
— Fuir!... s'éctia la vieille fille... Ab! H. Ri-
Et elle expliqua calégoriquemeniau l'olonais comment on pouvait en viiigl-quatre heures ie mettre pour le reste de ses jours en prison. Ce .
[ut un coup oe massue. /
Steinbeck tomba dans '/ une mélancolie noire et ' dans un mutisme absolu.
Le lendemain, dans la nuit, Lisbeth ayant eiH tendu des préparatifs de suicide, monta chez son pensionnaire, lui présenta le dossier et ime quittance en règle.'
— Tenez, mon enruot,
Ear don nez -moi ! dit- elle :syeux humides. Soyez heureux , quittez-moi , je vous tourmente trop; mais , dites - moi que
vous penserez quelque- ,,. , .„ ■ .
fois a la pauvre fille qui ' ^
vous a mis h même de
gagner voire vie. Que voulez-vous? vous êtes la cau^e de mes méchancetés : }e puis mourir, que dcviendr'iei-vous ï^ans moi ?... Voilà la raison de l'impatience que j'ai de vous voir eu éial de fabriquer des objets qui puissent ie vendre. Je ne vous redemando pas mon argent pour Dioi, allez !... J'ai peur de votre paresse que vous nommez ri^verie. de vos conceptions qui ntaugeut tant d'heures pendant lesuuclles vous regardez le ciel, et je voudrais que vou^i eussiez coutracié l'hubilude du travail.
Ce fui dit avec un accent, un regard, des larmes, une altitude qui pénélrèrenl le noble artiste : il saisit sa bteulàiliice, la pressa sur son cœur, et l'embrassa au front. ^
— (îardez ces pièces, répondit-il avec une sorte de gaieté. Pourqdol me mellriez-vuiis à Olichyf nesuis-jr pas emprisonné ici par la reconnaissance ?
Cet épisode de leur vie commuuc et secrète, arrivé ^i mois aupa-
ravant, avait fait produire i Wenceslas trois choses : le cachet qiic gardait Horlense, le groupe mis chez le marchand de curiosités, et uue admirable pendule nu'il achevait en ce moment, car il vissait les derniers ëcrous du modèle.
Celle pendule représeuiait les douze Heures , admirablement caractérisées par douze ligures de femmes entraînées dans une danse si folle et si rapide, que trois Amours, grimpés sur un tas de (leurs et de b-uks, ne pouvaient arrêter au passage que l'Heure de luiouil, dont la cbbmydedéehiréu restait aux mains de l'Amour k plus hardi. Ce sujet reposait sur un socle rond d'une admirable oroementniiou, où s'agit.iient des anirit.iux Ëiotasiiques. L'heure était indiquée dans une bouclie monstrueuse ouverte par un bâillement. Chaque Heure offrait des symboles heureusement imaginés qui en caraclérJsaienl les occupaiions habituelles.
Il est facile maiuicnant d<^ comprendre l'espèce d'attachement eiir.iordinaire que mademoiselle Fischer avait conçu pour son Livo- ' nieu : elle le voulait heureux, et elle le voyait dépérissanl, s'étiola ut dans sa mansarde. On conçoit la raison de cette situation alTreuse. La Lorraine surveillait cet enfant du Kord avec la tendresse d'une mère, avec la jalotisie d'une femme et l'esprit d'un dragon ; ainsi cite s'arrangeait pour lui rendre toute folie, toute débauche impossible, en le laissaut toujours sans aident.
Elle aurait voulu garder sa victime et son compagnon pour elle, sage comme il était par force, et elle ne comprenait pas la barbarie de ce désir insensé, car elle avait pris,elle, l'habitude de toutes les privations.
Elle aimait assez Steiubock pour ne pas l'épouser, et t'aimait trop pour le céder à nue autre femme ; elle ae savait pas se résigner à n'en être que la mère, e' se ^ regardait comme une
folle quand elle pensait à l'autre rôle. Ces contradictions, cette féroce jalousie, ce bonheur de posséder un homme i elle, tout agitait démesurément le cœur de^ celte fille. Eprise réellement depuis quatie ans, elle caressait le fol espoir de faire durer cette vieinconséquentectsaiis isEUf, où sa iierslstance devait causer la perle de celui qu'elle appelait son enfanl. Ce combat de ses instincts et de sa raison la rendait injuste et lyrannique. Elle se vengeait sur ce jeune homme de ce qu'elle n'était ni jeune, ni riche, ni belle; puis, après chaque vengeance, elle arrivait, en reconnaissant ses torts en elle-même, à des humilités, à des tendresses infinies. Elle ne concevait le sacrifice A faire à son idole
Ïi'^iprès y avoir écrit sa puissance â coups de hache. C'était enfm ta empéle de Shitkspearc renversée, Calibau niaîLe d'Ai'i<:l et de frospiro. Quani à ce malhenreui jeune honmic à pensées élevées, niéditalif, enclin à la paresse, il offrait dans les yeux, comme ces lions encagés au Jardin des Plantes, le désert que sa protectrice faisait en son âme. Le travail forcé que Lisbeth exigeait de lui ne défrayait pas les besoins de son cœur. Son ennui devenait nue maladie physique, et il mourait sans pouvoir demander, saits savoir se procurer l'arfceiit d'une folie souvent nécessaire. Par certaines journées d'énergie, où lu sentiment de son malheur accroissait son exaspération, il regardait Lislictli comme nu voyageur altéré, qui, traversant une cbie aride, doit rqiar-
;c les paptera timbré*. -
LA COUSINE BETTE
ier UK eaa saumâlre. Ces Truii» unera de l'indigeDce ei àe cette réclusion dans P;iris étaient Eavoorës comme des plaisirs par LUbelh. Aussi prévoyail-KlIe avec terreur que la moiudre passion allait lui arractkcr son esclave. Parfois elle se reprocliait, en coutraigiiani par sa tyrannie et ses reproches ce poète à devenir un grand scululenr de pcliles choses, de lui avoir donné les moyens de se passer a'elle.
Le leodemaia, ces trois exbtences, si diversement et si réellement misérables, celle d'une mère au dése^oir, celle du méoage MarnelTc el celle du pauvre exilé, devaient toutes être alteciées par la |[iassioa naïve d'&orleuB« el par le singulier dënoûmeni que le baron allait trouver à sa passinn malheureuse pour Josépha. .
Au moment d'eulrer i l'Opéra, le conseiller d'Elat (itt arrêté par l'aspect un peu sombre du temple de la rue Lcpellelier, où il ne vît ni jica- «larmes, ni lumières, dI gens de service, ni barrière pour contenir la foule. Il rt^rda l'arâche, y vit une bande blanche au milieu de laquelle brillait ce mot sacramcuiel : relichb pu in- MsroimoH. ^/J 'C^ i~^' - — Ciz
Aussitôt il B'ëlaoça J^\J}i^'. f\ r- ' "'--
cbex Josépha, qui de- - ' ■ . >
Dieurait dîna les environs, comme tous les artistes attachés à l'Opéra, rue Chaudiat.
— Monsieur I que demandez-vous? lui dit le
— Vous ne Me conoaisseï donc plus? rcpoudit le baron avec inquiétude .
— Au contraire , mon* sieur; c'est parce que j'ai l'honneur de remvitrc monsieur, que je lui dis :0ù allez-vout';
Un frisson mortel gla^a le b;iron.
— Qu'esl-11 arrivé?
dcmanda-t-ll.
— Si monsieur le baron eoli ait dans l'apiarti-Micnt de niiidemoisellc tlirali. il y trouvcraii tuadtinoiseUc Oétoïse Bilsclout, St. Biniou. H. I,éiiu de Lora, H. Loustcau, Bl.deVeroissct.H.Slidn)aon, et des fenmws pleines de paichoulî qnl pendent la crémaillère...
— Eb bien 1 ou donc cstî...
— Mademoiselle MirahT... Je ne sais pas trop si je fais bien de vous le dire.
r Le baron glissa deux
E'iéces de cent aous dans main du portier.
— Eh bien 1 elle reste mnintenanl me de la Ville-rS venue, dans un bôtel que lui a donné, dit-oo, le duc d'Hérouvillc, répondit à voix basse le porlier.
Après avilir demandé le numéro de cet hèiel, le baron prit un milord et arriva devant une de ces jolies maisons modernes i .doubles portes, où, dès la kinlernc de gaz, le luxe semanifeste.
Le baron, velu de son liabit de drap bleu, à cravate blanche, cilet blanc, panU-ilon de nankin, buttes vernies, beaucoup d'eni|)ols daus le jabot, passa pour un invilé rcLirdataire aux yeux du portier de* ce nouvel Edcn. Sa prcsiaitce, sa maoière de marcher, lout en lui jusiiliaii celte opininu.
Au coup de cloche sonne par le porlier, un valet parut au pcriât^lc. Ce valet, nouveau comme l'h&tcl, laissa pénétrer le baron, qui lui dit d'un ton de voix accompagné d'un geste impérial : — Fau passer celle carte ï mademoiselle Josépha...
Le Patito regarda machinale ment la pièce où il se trouvait, el se vil dans un salon d'attente plein de (leurs rares, dont l'ameublement dcviiit couler <]uatre mille écus décent sous. Le valet, revenu, pria
des plus prodigieux el dont les créaiions, si elles ne Turent pas durables, n'en coAtereni pas moins des sonunes folles, il resta comme ébloui, abasourdi, dans ce salon dont les trois fcnâlres donnaient sur unjardin fé<:rique, un de ces jardins fabriqués eu un mois avec des lennius rapporiés, avec des Deiirs Iransplautées, et dont les gazmi sembleul obtenus par des procédés chimiques. Il a Imira non-seulenieni les recherches, les dorures, les sculptures les plus colleuses du Eiylo dit Pompadour, des ctofTes merveilleuses que le premier épicier venu aurait pu commander et iiblciitr à tlois d'or, mais encore ce que des princes seuls ont la faculté de choisir, ^trouver, de paver et d'ollrir: deux tableaux de Greuzeel deux de Watteau. deux téicsdo Van-Dyck, deux paysages de Ruysdaél, deux du tiijaspre, un Rembrandt'et un Bolbeln, un Hurillo et un Tilieo, l> deux Teniers et deux
Hulot eongédlË par Josôplia, u n.iUrcssc.
Heizu, un Vao-Huysa .
et un Abraham Mignmi, enOn deux cent mille IVancs de lableanx admirablement encadrés.
Les bordures valaient presque les toiles.
— Abl tu comprends maintenant, mou bonhomme? dit Josépha.
Veuve sur la pointe du pied par une porte muette, sur des lapis de Perse, elle saisitson adorateur dans une de ces stiii^icfaClioa!) ùù les oreilles tintent si hicu, qu'on N'entend rien que le gl:is du désastre.
Ce mol de bonhomme, dit i ce personn.ige si haut placé dans l'âdminislralion, el qui peint admira blême m l'audace avec laquelle ces créatures ravalent les plus grandes existences, laissa le baron cloué par les pieds. Josépha, tout en blanc et jaune, était si bien parée pour cette fêle, au elle pouvait encore briller au milieu de ce luxe Insensé comme le bijou le plus rare.
— N'est-ce pas que c'est beau? reprit-elle.
Le duc a mis là tons les béuéOces d'uue alTaire en commuodile dont les aciions ont été vendues en hausse. Pas béte, mou petit duc i II n'y a
3ue lesgrands seigneurs autrefois pour savoir changer du cliarbon do terre en or. Le notaire, avant le dîner»
m'a apporté le conirM d'acquisition â signer, el qui contieai quittance du prix. Comme ils sont U tous grands seigneurs ; d'EsgrJgnon, Rastignac, Maxime, Lenoncourt. Vcrneuil, Laginski, nochulide, la Faiféi inu, cl. en fait de banquiers, Nucingen et du Tillcl, avec Anlonia, ILilaga, Carabine cl la Sclioniz, ils ont tous compati à ton malheur. Oui, mon vieux, lu es iavilé, mai:, à la coudiiion de boire lout de suile la valeur de deux bouLeilles en viiisde Hongrie, de Champagne et du Gap pour te meure a km niveau. Niius somuies. moucher, l'ius trop tendus ici pour qu'il n'y ail jiasiulàdie à l'Opéra; ■non dii-ecleur est sorti comme un cornet à pistou, il en csl aux eouaci!
— Oh ! Josépha '. s'écria le baron.
— Comme c'est béte 1 une cxplicnlion, répondii-elle en souriant. VoyMis,vaui-lu les six cent mille francs une coûlciiUhôlei elle mobl- }ii:r ? Peui-lu m'apporter une inscription de ircnte mille francs de rentes que le duc m'a donnée dans un cornet de papier blanc ù dragées d'éi^ier?... G'csl là uuo jolie idée<
LES PARENTS PAUVRES
— Qaclteperversilë! dit le conseiller d'Elftt, qui duos ce moment de rage aurait (roqué les diamants de sa femme pour remplacer le duc d'nérouville pend;mi vingt-quatre heures.
— C*est mon état d'être perverse ! répiiciua-t-clle. Ah! voilà comment tu prends la chose! Pourquoi n'as-tu pas invenié do^ommanditc? Mon Dieu, mon pauvre chat ietn{, ta devrais me remercier: je te quitte au moment où tu pourrais manger avec moi Tavenir de ta femme, la dot de la fille, et... Ab ! tu pleures. L'Empire s*en va !... je vais saluer rfimpire.
Elle se posa tragiquement et dit:
Oo vous appelle llulol! je ne vous connaît plus.
Et elle rentra.
La porte entr'ouvcrte laissa passer, comme un éclair, un jet de lumière accompagné d*un éclat du crescendo de l'orgie et chargé des odeurs d'un festin du premier ordre.
La cantatrice rovini voir parla porte entrcMillée, et, trouvant Hulot planté sur ses pieds comme s'il eût été de bronze, elle lit un pas en avant et reparut.
— Monsieur, dit-elle, j*ai cédé les guenilles de la rue Cliauchat à la
Ktite Hélolse Briselout de Bixiou; si vous voulez y réclamer voire nnet de coton, votre tice-bolle, votre ceinture et votre cire à favoris, j'ai stipulé qu'on tous les rendrait.
Celte horrible raillerie eut pour effet de faire sortir le baron comme Luth dut Eortir de Gomorrhe, maissans se retourner, comine roadamc.
llulot revint chez lui, marchant en furieux, se fjarlanl à lui-môme, et trouva sa famille faisant avec calme le v^hist à deux sous la fiche qu'il avait vu commencer. En voyant son maii, la pauvre Adeline crut à quelque affreux désastre, à un déshonneur; die donna ses caries à Hortense et entraîna Hector dans ce même petit salon, où cinq lieu* rcs auparavant Crevél lui prédisait les plus honteuses agonies de la misère.
— Qu'as*tu ? dit-elle effrayée.
— Oh ! pardonne-moi ; mais laisse-moi to raconter ces inCimies. 0 exhala sa rage pendant dix minutes.
— Mais, mou ami, répondit héroïquement cette panvre femme, da pareilles créatures ne connaissent pas Tamour ! cet amour pur et dévoué que tu mérites; comment pourrais-lu, toi si perspicace, avoir la prétention de lutter avec un million ?
-* Chère Adeline ! s'écria le baron en saisissant sa femme et la près* sant sur son cœur.
La baronne venait de jeter du baume sur les plaies saignantes de l'amour-propre.
-— Certes, ôiez la fortune au due d'HérouvilIc, entre nous deux, cltê n*hésiterait pas ! dit le baron.
— Mon ami, reprit Adeliuc en faisant un dernier effort, s'il le l^iut absohmieni des maîtresses, pourquoi ne prends- tu pas, comme Crevel» des femmes qui ne soient pas chères et dans une classe à se trouver longtemps heureuses * de peu ? Pîous v gagnerions tous. Je conçois le besoin, mais je ne comprends rien ù la vanité...
— Oh ! quelle bonne et excellente femme tu es ! s*écria-t-il. Je suis un vieux fou, je ne mérite pas d'avoir un ange comme toi pour compagne.
— Je suis tout bonnement la Joséphine dé mon Napoléon, réponditelle avec une teinte de mélancolie.
—Joséphine ne te valait pas, dit-il. Viens, je vais jouer le whist avec mon frère et mes enfants; il faut que je me mette à mon métier de père de fimiille, que je marie mon llortense et que j'enterre le iloeriln.,.
Cette bonhomie Coucha si fort la pauvre Adeline, qu'elle dit: — Cotte créature a bien mauvais goût de préférer qui que ce soli à mon Hector. Ah I je ne te céderais pas pour tout lor de la lerre. Gomment peut-on te laisser quand on a le bonheur d'éire aimé par loi !...
Le regard par lequel le baron récompensa le fanatisme de sa femme la confirma dans Topinion que la douceur et la soumission étaient les plus puissantes armes de la femine.tElle se trompait en ceci. Les sentiments nobles poussés à Tabsolu produisent des résuliats semblables à ceux des plus grands vices : Bonaparte est devenu l'empereur pour avoir mitraillé le peuple à deux pas de l'endroit oà Louis XVI a perdu la monarchie et la tète pour n'avoir pas laissé verser le sang d'un monsieur Sauce.
Le lendemain, Hortense, qui mit le cachet de Wenceslas sous son oreiller pour ne pas s'en séparer pendant son sommeil, fut habillée de bonne heure, et flt prier son père de venir au jardin dès qu'il serait levé.
Vers neuf heures et demie, le père, condescendant à une demande de sa ûlie, lui donnait le bras, e^ils allaient ensemble le long des quais, parle pont Royal , sur la place du Carrousel.
~^ Ayons l'air de flâner, papa, dit llortense en débouchant par le guichet pour traverser celte immense place...
— Planer ici?... demanda rnillenscment le père.
— Nous sommes censés aller au Musée, et Ni-bas, dii-elle en mon*
trnni les baraques adossées aux murailles des maisons qui totubt^nt à angle droit sur la rue du Doyenué, liens, Il y a des marchands de bric-à -brnc, de tableaux ...
— Ta cousine demeure là...
— Je le sais bien ; mais il ne faut pas qu'elle nous vole...
— Et que veux-tu faire ? dit le baron en se trouvant à trente pas en* viron des fenêtres de madame de Marneffe, à lacpietle il pensa soudain.
Hortense avait conduit son père devant le vitrage d'une des boutiques situées à l'angle du pâle de maisons qui longe les galeries du vieux Louvre et qui fait face à l'hôtel de Nantes. Elle entra dans cette boutique eu laissant son père occupé à rep[arder les fenêtres de la jolie petite dame qui, la veille, avait laisse son image au cœur du vieux beau, comme pour y calmer la blessure qu'il allait recevoir, ci il ne pul s'empêcher de mettre en pratique le conseil de sa femme.
— Rabaitons-nous sur les petites bouraeoises , se dit-il en se rappelant les adorables perfections de madame MarnelTe. Cette petite icmmc-là me fera promplement oublier l'avide Josépba.
Or, voici ce qui se passa simultanément dans la boutique et hors de la boutique.
En examinant les fenêtres de sa nouvelle 6e2/e, le baron aperçut le mari qui, tout en brossant sa redingote lui-même , faisait évidemment le guet et semblait allendre quelqu'un sur la place. Craignant d'cire aperçu, puis reconnu plus tard, l'amoureux Ixiron tourna le dos à la rue du Doyenné, mais en se lueitant de trois-quarts afin de pouvoir y donner un coup d'oeil de temps en temps. Ce mouvenDcnt le fit rencontrer presque face à face avec madame Marneffe, qui, venant des quais, doublait le promontoire des maisons pour retourner choz elle. Valérie dproota comme une commotion en recevant le regsird étonné du baron, et aile y répondit par june œillade de prude.
— Jolie femme la'ecria le baron, et pour qui l'on ferait bien des Mies !
— Eh ! nionsienf f répondit-elle en se retournant comme une femme qui prend un parti tlolent, vous êtes roonsieuf le baron Hulot, n'estce pas?
Le baron de plus en plus stupéfait Ct un geste d'affirmation.
-* Eh bien! bnlsque le hasard a marié deux fois nos yeux, ct que j'ai le bonheur de vous avoir intrigué ou intéressé, je vous dirai qu'an lieu de faire des folies, vous devriez bien faire justice... Le sort de mon mari dépend do vous.
— Comment l'ontandez-vous? demanda galamment le baron.
— C'est un employé de votre ;directiou, à la guerre, division de H. Lebrun, bureau de M, Coquet, répondit-elle en souriant.
— Je me sens disposé, madame... madame? «- Madame Mamcme.
«« Ha petite madame Nameffe, à faire des injustices pour vos beaux
Îreux.t. J ai dans votre maison une cousine, ct j'irai la vuir w\ de ces oura, le plus têt possible* venez m'y présenter voire requête.
«^ Excusez mon audace, monsieur le baron ; mais vous comprendre! comment j'ai pu oser parler ainsi, je suis sans protection. *-Ah!abl
— Oh! monsieur, vous vous méprenez, dit-elle en baissant les