‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 3 sur 29 · UX · texte numérisé non relu

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Le baron crut nue le soleil venait de disparaître.

-^ Je suis au désespoir, mais jo suis une huunête femme, reprit elle. J'ai perdu, il y a six mois» mon seul protecteur, le maréchal Hontcornet.

— Ab l voua êtes sa fille.

— Oui, monsieur, mais il ne m'a jamais reconnue.

— Afin de pouvoir ^*oua laisser une partie de sa fortune.

^- Il ne m'a rien laissé, monsieur, car on n'a pas trouvé de testament.

— Oh! pauvre pclile, le maréchal a élc surpris par l'apoplexie... Allons, espérez, madame, on doit quelque chose à la fille d'un des chevaliers B:)yard de l'Empire.

M:ulaine Marucfle salua grncieusement, et fut aussi Ocre de son succès que le baron l'était du sien.

— D'où diable vicnl-clle si matin? se dcmanda-t-il en analysant le mouvement ondnlcux de h robe auquel elle imprimait une grâce petit* être exagérée. Elle a la figure trop fatiguée pour revenir du bain, et son mari Fatlend. C'est inexplicable , et cela donne beaucoup à penser.

Madame MarncfTe ime fois rentrée, le baron voulut savoir ce que faisait sa fille dans la boutique. En y entrant, comme il regardait lou-

tours les fenêtres de madame MarncfTe, il faillit heurter un jcuuc lomme au front pâle, aux yeux gris pétillants, vêtu d'un pnictoi d'été en mérinos noir, d'un pantalon de gros coutil et de souliers à guêtres en cuir jaune, qui sortait comme un braque; et il le vit courir vers la maison de madame MarnelTe, où fl entra. En gtissani dans la boutique, Hortense y avait distingué tout aussitôt le £imeux groupe mis en évidence sur nue table placée au centre dans le champ de la porte.

Saus les circonstances auxquelles elle en devait la connaissance, ce chef-d'œuvre eût vraisemblablement frappe la jeune fille par ce qu'il faut appeler le brio des grandes clioses, elle qui, certes, aurait pu poser en Italie pour la statue do Brh,

LA COUSINE BETIT

Toutes 1c9 œuvres des gens de gënic n'ont pas au même degré ce brillant, celle splendeur visible à ions les veux, même à ceux des içnornnts. Ainsi, cerlains tableaux dtt Rsipliaëi, tels que la cclcbrc Transfiguration, la Madono de Poligno, les fresques des Slanzc au Vailcan, ne commanderont pas soudain radinlraiion, comme io Joueur de violon de la galerie Sciarra, les portraits des Doni et la vision d'Ezéchlel de la galerie de Pitli, le Portemenl de croix de la galerie Borgiicse, le Mariage de la Vierge du mustie Bréra à Milan. Le s;iint Jeau- Daptiste de la tribune, saint Luc peignant 1 1 Vierge à rAcadûmio de Home, n*ont pas le charme du portrait de Léon X et de la Vierge de Dresde. Néaumoins, tout est de la même valeur. Il y a plus : leSianzo, la Trans(igurattOQ, les camaïeux et les trois tableaux de chevalet du Vatican sout le deruier degré du sublime et de la perfection. Mais ces chef8-d*œuvro exigent de railmirateur le plus instruil uuc sorte de tension, nue élude pour être conipiis dans toutes leurs parties ; tandis que le Violoniste, le Mariage de la Vierge, la Vision d'I^zcchiel, entrent d eux-mêmes dans votre cœur par la double porte des yeux, et s'y font leur place; vous aimez à les recevoir ainsi sans aucune peine; ce u*est pas le comble de Fart, c'en est le bonheur. Ce fait prouve qu'il se reucontro dans la généralion des œuvres artisliqucs les mêmes hasards de naissance que dans les familles, où il y a des enfants hcurcu« sèment doués, qui vieuneni beaux et sans faire de mal à leurs mères, à qui loui sourit, h qui tout réussit ; il y a eoGa les fleurs du génie comme les fleurs de Tamour.

Ce brio, mot italien intraduisible et que nous commençons à employer, est le caractère des premières œuvres. C'est le fruit de la pétulance et de la fougue intrépide du t;ilent jeune, péiulaucc qui se retrouve plus tard dans. certaines heures heureuses; mais ce brio ne sort plus alors du cœur de l'artiste ; et, au lieu de le jeter dans ses œuvres comme un volcan lance ses feux. Il le subit, il le doit ù des circonstances, à Tamour, à la rivalité, souvent à la baloe, et plus encore aux commandements d'une gloire à soutenir.

Le groupe de Wenceslas était à ses œuvres à venir ce qu'est le Mariage Jae la Vierge à l'œuvre totale de Raphaël, le premier pas du talent fait dauB une grâce inimitable, avec Teoirain de i'cniauce et son aimable plénitude, avec sa force cachée sotfs des chairs roses et blanches trouées par des fossettes qui font comme des échos aux rires de la mère. Le prince Eugène a, dit-on, payé quatre cent mille francs ce tableau, qui vaudrait un million pour un pays privé de tableaux de Raphaël, et Ton ne donnerait pas cette souune pour la plus belle des fresques, dont cependant la valeur est bien supérieure conunc art.

llortense contint son adiniralion en pensant a la somme de ses éco* nomies déjeune fille, elle prit un pelil air indifféicnt, et dil au marchand : -* Quel est le prix de ça ?

— Quinze cents francs, répondit le marchand en jetant imc œillade à un Jeune homme assis sur un tabouret dans un coin.

Ce jeune homme devint stupide en voyant le vivant cbcf-d'œurrc du baron Uulot. Hortense, ainsi prévenue, reconnut alors rariisie à la rougeur qui nuança son visage pâli par la soulTrance, elle vit reluire dans deux yeux gris une étincelle allumée par sa question ; elle regarda cette flgure maigre et tirée comme celle d'un moine plongé dans Tascéiismc; elle adora cette bouche rosée et bien dessinée, un petit menton fin, et les cheveux châtains à filaments soyeux du Slave.

— Si c'était douze cents francs, répondit-elle, je vous dirais de me l'envoyer.

— C'est antique, mademoiselle, fit observer le marchand qui, scm« blable à tous ses confrères, croyait avoir tout dit avec ce ncc plui vUrà du bric-à-brac.

- Excusez-moi, monsieur, c'est fait de cette année, répondit-elle tout doucement, et je viens précisément pour vous prier, si l'on consent à ce prix, de nous envoyer l'artiste, car on pourrait lui procurer des commandes assez importantes*

— Si les douze cents francs sont pour lui, qu'aurai -je pour moi? Je suis marchand, dit le boutiquier avec bonhomie.

— Ah ! c'est vrai, répliqua la jeune fille en laissant échapper une expression de dédain.

— Ah ! mademoiselle, prenez ! je m'entendrai avec le marchand, &*écria le Livouien hors de lui.

Fasciné par la sublime beauté d'Hortcnse et par l'amour pour les arts qui se manifestait en elle, il ajouta : — Je suis l'auteur de ee groupe, voici dix jours que je viens voir trois fois par jour si quelqu'un en ronnaitra la valeur et le marchandera. Vous êtes ma première admii'atrice, prenez 1

— Venez, monsieur, avec le marchand dans une hemre d'ici... voici la carte do mon père, répondit Hortense.

Puis, en voyant le marchand aller dans une pièce pour y envelopper le groupe dans du linge, elle ajouta tout bas, au grand étonnemcnt de l'artiste, qui crut rôver : — Dans l'iDiérét de votre avenir, monsieur Wenceslas, ne montrez pas cette carte, ne dites pas le nom de voire acquéreur à mademoiselle Fischer, car c'est notre cousine.

Ce mot, notre cousine, produisit un cblouissemcnt à l'artiste ; il entrevît le paradis en en voyant une des fives tombées. Il rêvait de la belle eoiisloe dont lui avait parlé Lbbetb, autant qa'ilortense rêvait

de l'amoureux de sa cousine, et quand elle était entrée : -^ Ah ! pensait-il, siellcpouvail être ninsi! (Ui cottiprendra le rrgnrd que les deux amants échangèrent: ce fut de la flamme, car les amoureux vertueux n'ont pas la moindre hypocrisie. .

-— Khhienl que diable fais-tu là-dedans? demnnda le père à sa fdle.

— J'ai di'pensé mes douze cents frnncs d'économie, viens.

Elle reprit le bras de son père, qui répéta : — Douze cents francs !

— Treize cents, même... mais lu me prêteras bien la différence !

— Et à quoi... dans cette boutique... as-tu pu dépenser cette somme?

— Ah) voici! répondit riieureuse jeune fille, si j'ai trouvé un mari, ce ne sera pas cher.

— Un mari, ma fille ! dans cette boutique?

— Ecoule, mon petit père, me dérendrals-to d'épouser un grand artiste ?

— Non, mon enfant. Un grand artiste, aujourd'hui, c'est un prince qui n'est pas titré. C'est la gloire et la fortune, les deux plus grands avantages sociaux, ajprès la vertu, ajouta-t-il d'un petit ton cafard.

— Bien entendu, répondit llortense. Et que penses-tu de la sculpture?

— C'est une bien mauvaise partie, dit Hulot en hochant la télé. 11 faut de grandes protections, outre un grand talent; car le gouvernement est le seul consommateur. C'est un art sans débouchés, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni grandes existences, ni grandes fortunes, ni palais substitués, ni majorais. Nous ne pouvons loger que de petits tableaux, de petites figures ; aussi les arts sont-ils menacés par le petit.

— Mais un grand artiste qui trouverait des débouchés... reprit Hortense,

— C'est la solution du problème.

— Et qui serait appuyé !

— Encore mieux l

— Et noble !

— Bah !

— Comic !

— Et il sculpte I

,— Il esl sans fortune.

*— El il compte sur celle de mademoiselle llortense Hulot? dit raflleusemcnt le baron en plongeant un regard d'inquisiteur dans les yeux de sa fille.

— Ce grand artiste, comte, et qui sculpte, vient do voir votre fîllo pour la première fois de sa vie, et pendant cinq uîinules, monsieur le baron, répondit Hortense d'un air calme à son père. Hier, vois-tu, moucher bon petit père, pendant que tn étais à la Chambre, mamnn s'est évanouie. Celévanouissemcni, qu'elle a mis sur le compte de ses nerfs, vcnnit de quelque chagrin relatif h mon mariage manqué, car elle m'a dit que, pour vous débarrasser de moi...

^ Elle t'aime trop pour avoir employé une expression...

— Peu parlemenlîiire, reprit llortense en riaul : non, clic no s'est pas servie de ce mollà ; mais moi je sais qu'une fille à marier qui no se marie pas est une croix très-lourde a porter pour des parents honnêtes. Eh bien ! elle pense que s'il se préscnlait un homme d'énergie et de talent, à qui une dot de trente mille fr:mcs suffirait, nous serions tous heureux ! Enfin elle jugeait convenable de me jiréparer à la modestie de mon futur sort, et de m'cmpèchcr de m'aband(mner à de trop beaux rêves... Ce qui signifiait la rupture de mon mariage, et pas de dot.

«^ Ta mère est une bien bonne, une bien noble et excellente femme, répondit le père profondément humilié quoique assez heureux de cette confidence.

<— Hier, elle m'a dit que vous l'autorisiez à vendre ses diamants pour me marier; mais je voudrais qu'elle gardât ses diamants, et je voudrais trouver un mari. Je crois avoir trouvé l'homme, le prétendu qui répond au programme de maman...

^ La!... sur la place du Carrousel !... en une matinée f

— > Oh ! papa, le mal vient de plut loin^ répondit-elle maltcicnsement.

— Eh bien ! voyons, ma petite fille, disons tout à noire bon père, demanda-l-il d'un air câlin en cachaut ses inquiétudes.

Sous la promesse d'un secret absolu, Hortense raconta le résumé de ses conservations avec la cousine Bette. Puis, en rentrant, elle montra le fameux cachet â son père comme preuve de la sagacité de ses conjectures. Le père admira, dans son for intérieur, la profonde adresse des jeunes filles agitées par rinsliuct, en reconnaissant la simplicité du plan que cet amour idéal avait suggéré, dans une seule nuit, à cette innocente fille.

— Tu vas voir le cheM'œuvre que je viens d'acheter, on va l'apporter, et le cher Wenceslas accompagnera le marchand... L'auteur d'un pareil groupe doit faire fortune ; mais obtiens-lui, par ton crédit, une statue, et puis un logement à l'Institut ..

— Comme lu vas! s'écria le père. Maïs, si on vous laissait faire, vous seriez mariés dans les délais légaux, dans onze jours...

— On attend onze jours? répondit-ello en riaul. Nais, en cinq roU

LES PARENTS PAUVRES

nules, jeFai aimé, comme (u as aimé maman en la voyant! et il m*aime, comme si nous nous connaissions depuis deux ans. Oui, ditelle à un geste que fit son père, j'ai lu dix volumes d'amour dans ses yeux. Et ne scra-l-il pas accepië par vous et par maman pour mon mari, quand il vous sera démontré que c'est un homme de génie? La sculpture est le premier des arts! s'écria -t-elle en battant des mains et sautant. Tiens, je vais tout le dire...

— Il Y a donc encore quelque chose?... demanda le père en sou* rkunt.

Cette innocence complète et bavarde avait (out à fait rassuré 1^ baron.

— Un aveu de la dernière importance, répondit-elle. Je l'aimais sans le connaître, mais j'en suis folle depuis une heure que je l'ai vu.

— Un peu trop folle, répondit le baron» que le spectacle de cette naïve passion réjouissait.

— Ne me punis pas de ma confiance, reprit-elle. C'est si bon de crier dans le cœur de son père : « J'aime, ie suis heureuse d*aimer ! » répliqua-t-elle. Tu vas voir mon Wenceslas! Quel frout plein de mélancolie!... des yeux gris où brille le soleil du génie! et comme il est distingué! Qu'en pcnscs-tu? Est-ce un beau pays, la Livonie?... Ma cousine Bette, épouser ce jeune homme-là, elle qui serait sa mère?... Mais ce serait un meurtre I Gomme je suis jalouse de ce qu'elle a dû faire pour lui I je me figure qu'elle ne verra pas mon mariage avec plaisir.

— Tiens, mon ange, ne cachons rien à ta mère, dit le baron.

— Il faudrait lui montrer ce cachel, et j'ai promis de ne pas trahir la cousine, qui a, dit-elle, peur des plaisanteries de maman, répondit Hortense.

— Tu as de la délicatesse pour le cachet, et tu voles à la cousine Bette son amoureux.

— J'ai fait une promesse pour le cachet, et je n'ai rien promis pour l'auteur.

Cette aventure, d'une simplicité patriarcale, convenait singulièrement à la situation secrète de celte famille; aussi le baron, en louant sa fille de sa confiance, lui dit-il que désormais elle devait s'en remettre à la prudence de ses parents.

— Tu comprends, ma petite fille, que ce n'est pas à toi à t'assurer si l'amoureux de ta cousine est comte, s'il a des papiers en règle, et si sa conduite offre des garanties... Quant à ta cousine, elle a refusé cinq partis quand elle avait vingt ans de moins, ce ne sera pas un obstacle, et je m'en charge.

— l^coutez ! mon père, si vous voulez me voir mariée, ne parlez à ma cousine de notre amoureux qu'au moment, de signer mon contrat de mariage... Depuis six mois, je la questionne à ce sujet!... Eh bien! il y a quelque ciiose d'inexplicable en elle...

— Quoi/ dit le père intrigué.

— Enfin, ses regards ne sont pas bons quand je vais trop loin, fût-ce en riant, à propos de son amoureux. Prenez vos renseignements; mais laissez-moi conduire ma barque. Ma confiance doit vous rassurer.

— Le Seigneur a dit : « Laisscz-venir les enfants à moi ! » tu es un de ceux qui reviennent, répondit le baron avec une légère teinte de raillerie.

Après le déjeuner, on annonça le m:irchand, l'artiste et le groupe. La rougeuc subite qui colora sa fille rendit la barouoe d'abord inquiète, puis attentive, et la confusion d*Qorteuse, le feu de son regard, lui révélèrent bientôt le mystère, si peu contenu dans ce jeune cœur.

Le comte Steinbeck, habillé tout en noir, parut au baron être un jeune hommcibrt distingué.

— Feriez-vous une siatue en bronze? lui demanda-t-ii en tenant le groupe.

Après avoir admiré de confiance, il passa le bronze à sa femme, qui ne se connaissait pas en sculpture.

— N'est-ce pas, maman, que c'est bien beau ? dit Uortense à l'orcille de sa mère.

— Une statue!... monsieur le baron, ce n'est pas si difTicile à faire que d'agencer une pendule comme celle que voici, et que monsieur a eu la complaisance d'apporter, répondit l'artiste à la question du baron.

Le marchand était occupé ^ déposer sur le buffet de la salle à manger le modèle en cire dos douze Heures que les Amours essayent d'arrêter.

— Laissez-moi cette pendule, dit le baron stupéfait de la beauté de cette œuvre, je veux la montrer aux ministres de l'intérieur et du commerce.

— Quel est ce jeune homme qui t'intéresse tant? demanda la baronne à sa fille.

— Un artiste assez riche pour exploiter ce modèle pourrait y gagner cent mille francs, dit le marchand de curiosités, qui prit nn air capable et mystérieux en voyant Taccord des yeux entre la jemie fille et l'artiste. Il suffit de vendre vingt exemplaires à huit mille Iraucs, car chaque exemplaire coûterait envirun mille écus à établir : niais en numérotant chaque exemplaire et détruisant le modèle, on trou-

verait bien vingt amateurs, satisfaits d'être les seuls à posséder cette œuvie-là.

— Cent mille francs 1 s'écqa Steinbeck en regardant tour à tour le marchand, flortense, le baron et la baronne.

— Oui, cent mille francs I répéta le marchand ; et si j'étais assez riche, je vous l'achèterais, moi, vinpt mille francs ; car, en détruisant le modèle, cela devient une propriété... Mais on des princes devrait payer ce ( hef-d'œuvre trente ou quarante mille francs, et en orner son salon. On n'a jamais fait, dans les arts, de pendule qui contente à la fois les bourgeois et les connaisseurs, et celle-là, monsieur, est la solution de cette difiiculté...

— Voici pour vous, monsieur, dit Hortense en donnant six pièces d'or au marchand, qui se retira.

— Ne parlez à personne au monde de cette visite, alla dire l'artisie au marchand sur le seuil de la porte; si l'on vous demande où nous avons porté le groupe, nommez ie duc d'Hcrouville, le célèbre amateur qui demeure rue de Vareniies.

Le marchand hocha la tête en signe d'assentiment.

— Vous vous nommez ? demanda le baron à Tarliste quand il revint.

— ■ Le comte Sieinbock.

— Avez-vous des papiers qui prouvent ce que vous êtes?

— Oui, monsieur le baron ; ils sont en langue russe et en langue allemande, mais sans légalisation...

— Vous sentez- vons la force de (aire une statue de neuf pieds?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! si les personnes que je vais consulter sont contentes de vos ouvrages, je puis vous obtenir la statue du maréciial Monicornct, que l'on veut ériger au Père-Lachaise, sur son tombeau. Le* ministère de la guerre et les anciens officiers de la garde impériale donnent une somme assez importante pour que nous ayons le droit de choisir l'artiste.

— Oh ! monsieur, ce serait ma fortune!... dit Steinboek, qui resta stupéfait de tant de bonheurs à la fois.

— Soyez tranquille, répondit gracieusement le baron ; si les deux ministres, à qui je vais montrer votre groupe et ce modèle, sont émerveillés de ces deux œuvres, votre fortune est en bon chemin.

Hortense serrait le bras de sou père à lui faire mal.

— Apportez-moi vos papiers, et ne dites rien de vos espérances à personne, pas même à notre vieille cousine Bette.

— Lisbeth ? s'écria madame Hulot, achevant de comprendre la fin sans deviner les moyens.

— Je puis vous donner des preuves de mon savoir en faisant le buste de madame... ajouta Wenceslas.

Frappé de la beauté de madame Hulot, depuis un moment l'ariislc comparait lu mère et la fille.

— Allons, monsieur, la vie peut devenir belle pour vous, dit le baron tout à fait séduit par l'ex'.érieur fin et distingué du comte Steinboek. Vous saurez bientôt que personne, à Paris, n'a longtemps impunément du talent, et que tout travail constant y trouve sa récompense.

Uortense tendit au jeune homme en rougissant une jolie bourse algérienne qui contenait soixante pièces d'or. L'artiste, toujours un peu Sentilhomme, répondit à la rougeur d'Horlense par un coloris de pueur assez facile à interpréter?

— Serait-ce, par hasard, le premier argent que vous recevez de vos travaux? demanda la baronne.

— Oui, madame, de mes travaux d'art, mais non de mes peines, car j'ai travaillé comme ouvrier...

— Eh bien ! espérons que l'argent de ma fille vous portera bonheur ! répondit madame Hulot.

— Et prenez-le sans scrupule, ajouta le baron en voyant, Wenceslas qui tenait toujours la bourse à la main sans la serrer. Cette somme sera remboursée par quelque grand seigneur, par un prince peut-être, qui nous la rendra certes avec usure pour posséder cette belle œuvre.

— Oh ! j'y tiens trop, papa, pour la céder à qui que ce soit, même au prince royal !

— Je puis faire pour mademoiselle un autre groupe plus joli que ce...

— Ce ne serait pas cclui-15, répondit-elle.

Et, comme honteuse d'en avoir trop dit, elle alla dans le jardin.

— Je vais donc briser le moule et le modèle en rentrant? dit Steinboek.

— Allons, apportez-moi vos papiers, et vous entendrez bientôt parler de moi, si vous répondez à tout ce que je conçois de vous, monsieur.

Eu entendant cette phrase, l'artiste fut obligé de sortir. Après avoir salué madame Hulot et Hortense, qui revint du Jardin exprès pour recevoir ce salut, il alla se promener dans les Tuileries sans pouvoir, sans oser rentrer dans sa mansarde, où son tyran l'allait assommer de questions et lui arracher son secret.

L'amoureux d'Hortense imaginait des groupes et des statues par centaines; H se sentait une puissance à tailler luinnéme le marbre,

LA COUSINE BETTE

comme Canova, qui, faible comme Un, faillit en périr. Il était transfigure par Horleuse, devenue pour lui inspiration visible.

— Ah çà! dit la baronne à sa fille, qu'est-ce que cela signifie?

— Eh bien ! chère mamau, tu viens de voir Famoureux de noire cousine Bette, qui, j'espère, est maintenant le mien... Mais ferme les yeux, fais 1 ignorante. Mon Dieu! moi qui voulais tout te cacher, je vais tout le dire,

— Allons, adieu, mes enfants, s'écria |e baron en embrassant sa fille et sa femme, je vais peut*ètre aller voirla Chèvre, et je saurai d'elle bien des choses sur le jeune homme*

— Papa, sois prudent, répéla Uortense.

— Oh ! petite tille ! s'écria la baronne quand Hortense eut fini de lui raconter son poème, dont le dernier chant était l'aventure de celte mâtiné, chère petite fille, la plus grande rouée de la terre sera toujours kl Naïveté !

Les passions vraies ont leur instinct. Mettez un gourmand à même de prendre un fruit dans un plat, il ne se trompera pas et saisira, même sans voir, le meilleur. De même, laissez aux jeunes filles bien élevées le choix absolu de leurs maris, si elles sont en position d'avoir ceux qu'elles désigneront, elles se tromperont rarement. La nature est infaillible. L'œuvre de la nature en ce genre s'appelle : aimer à la première vue. En amour, la première vue est tout bonnemeilt la seconde vue. •

Le contentement de la baronne, quoique caché sous la dignité maternelle, égalait celui de sa fille ; car des trois manières de marier Uortense dont avait parlé Grevel, la meilleure, à son gré, paraissait de* voir réussir. Elle vit dans cette aventure une réponse de la Providence à ses ferventes prières.

Le forçat de mademoiselle Fischer, obligé néanmoins de rentrer au logis, eut l'idée de cacher la joie de l'amoureux sous la joie de l'artiste, heureux de son premier succès.

— Victoire ! mon groupe est vendu au duc d'Uérouville, qui va me donner des travaux, dit-il en jetant les douze cents francs en or sur la table de la vieille fille.

Il avait, comme on le pense bien, serré la bourse d'Uortense : il la tenait sur son cœur.

— Eh bien! répondit Lisbeth, c'est heureux, car je m'exterminais à travailler. Vous voyez, mon enfant, que l'argent vient bien lentement dans le métier que vous avez pris, car voici le premier que vous recevez, et voilà bientôt cinq ans que vous piochez ! Cette somme suffit à peine à rembourser ce que vous m'avez coulé depuis la lettre de change qui me tient lieu de mes économies. Mais soyez tranquille, ajoula-t-eUe après avoir compté, cel argent sera tout employé pour vous. Nous avons là de la sécurité pour un an. En un an, vous pouvez maintenant vous acquitter et voir une bonne somme à vous, si vous allez toujours de ce train-là.

En voyaot le succès de sa ruse» Wenceslas fit des contes à la vieille fille sur le duc d'Hérouville.

— Je veux vous faire habiller tout en noir, à la mode, et renouveler voire linge, car vous devez vous présenter bien rais chez vos protecteurs» répondit Bette. Et puis, il vous faudra maintenant un apparlemenft plus grand et plus convenable que voire horrible mansarde, et le l)ien meubler. Gomme vous voilà gai! Vons n'êtes plus le mêuic. ajouLa-t-elle en examinant Wenceslas.

— i\'M on a dit que mon groupe était un chef-d'œuvre.

— Eh bien ! tant mieux ! Faites-en d'autres, répliqua cette sèche fille tonte positive et incapable de comprendre la joie du triomphe ou la beauté dans les arts. Ne vous occupez plus de ce qui est vendu, fabriquez quelque autre chose à vendre. Vous avez dépensé deux cents francs d'argent, sans compter votre travail et votre temps, à ce diable de Samson. Voire pendule vous coûtera^ plus de deux mille francs à faire exécuter. Tenez, si vous m'en croy'cz, vous devriez achever ces deux petits garçons couronnant la petite fille avec des blucts, ça séduira les Parisiens! Moi, je vais passer chez M. GrafT, le tailleur, avant d'aller chez M. Grevel... Remontez chez vous, et laissez-moi m'habillcr.

Le lendemain» le baron, devenu fou de madame Marneffc, alla voir la cousine Bette, assez stupéfaite en ouvrant la porte de le trouver devant elle, car II n'était jamais venu lui faire une visite. Aussi se ditelle en elle-même : — Hortense aurait-elle envie de mon amoureux ?. .. car la veille elle avait appris, chez M. Crevel, la rupture du mariage avec le conseiller à la Cour royale.

— Gomment, mon cousin, vous ici? Vous me venez voir pour la première fois de votre vie, assurément ce n'est pas pour mes beaux

yeux.

— Beaux ! c'est vrai, reprit le baron, tu as les plus beaux yeux que

j'aie vus...

— Pourquoi venez-vous ? Tenez, me voilà honteuse de vous recevoir dans un pareil tandis.

La première des deux pièces dont se composait l'appartement de la cousine Bette, lui servait à la fois de salon, de salle à manger, de cuisine et d'atelier. Les meubles étaient ceux des ménages d'ouvriers aisés : des chaises en noyer foncées de paille, une petite table à manger en noyer» une table à travailler, des gravures enluminées dans

des cadres en bois noirci, de petits rideaux de mousseline aux fenêtres, une grande armoire en noyer, le carreau bien frotté, bien reluisant de propreté, tout cela sans un grain de poussière, mais plein de tous froids, un vrai tableau de Terburg où rien ne manquait, pas même sa teinte grise, représentée par un p:ipier jadis bleuàire et passé au ton de lin. Quant à la chambre, personne n'y avait jamais pénétré.

Le baron embrassa tout d*un coup d'œil, vit la signature de la médiocrité dans chaque chose, depuis le poêle en fonte jusqu'aux ustensiles de ménage, et il fut pris d'une nausée en se disant à lui-même : — Voilà donc la vertu !

— Pourquoi je viens? répondit-il à haute voix. Tu es une fille trop rusée pour ne pas finir par le deviner, et il vaut mieux te le dire, s'écria-t-il en s'asseyant et regardant à travers la cour en enlr'ouvrant le rideau de mousseline plissée. 11 y a dans la maison une très-jolie femme...

— Madame Mameffe! Oh! fy suis! dit- elle en comprenant tout. Et Josépha?...

— Qélas! cousine, il n'y a plus de Josépha... J'ai été rois à la porte comme un laquais.

— Et vous voudriez?... demanda la cousine en regardant le baron avec la dignité d'une prude qui s'olfense uu quart d'heure trop tôt.

— Gomme madame MarnelTe est une femme très comme il faut, la femme d'un employé, que tu peux la voir sans te compromettre, reprit le baron, je voudrais te voir voisiner avec elle. Oh ! sois tranquilICf elle aura les plus grands égards pour la cousine de M. le directeur.

En ce moment, on entendit le frôlement d'une robe dans l'escalier, accompagné par le bruit des pas d'une femme à brodequins superfius. Le bruit cessa sur le palier. Après deux coups frappés à la porte, madame Marnefle se montra.

— Pardonnez-moi, mademoiselle, cette irruption chez vous; mais je ne vous ai point trouvée hier quand je suis venue vous faire une visite; no^B sommes voisines, et si j avais,su que vous étiez la cousine de M. le conseiller d'Etat, il y a longtemps que je vous aurais demandé votre protection auprès de lui. J'ai vu entrer M. le directeur, et alors j'ai pris la liberté de venir, car mon mari, monsieur le baron, m'a parlé d'un travail sur le personnel qui sera soumis demain au ministre.

Elle avait l'air d'être émue, de palpiter; mais elle avait tout bonnement* monté l'escalier en courant.

— Vous n'avez pas besoin de (aire la solliciteuse, belle dame, répondit le baron, c\est à moi de vous demander la grâce de vous voir.

— Eh bien ! si mademoiselle 'le trouve bon, venez, dit madame Marneffe.

— Allez, mon cousin, je vais vous rejoindre, dit prudemment la cousine Bette.

La Parisienne comptait tellement sur la visite et sur rîntelligence de M. le directeur, qu'elle avait fait, non-seulemeut une toilette appropriée à une pareille entrevue, mais encore une toilette à son appartement. Dès le matin, on y avait mis des fleurs achetées à crédit. Marnclle avait aidé sa femme à nettoyer les meubles, à rendre du lustre aux plus petits objets, eu savonnant, en brossant, en éponssetant tout. Valérie voulait se trouver dans un milieu plein de fraîcheur, afin de plaire à M. le directeur, et plaire assez pour avoir le droit d'être cruelle, de lui tenir la dragée haute, comme à un enfant, en employant les ressources de la tactique moderne. Elle avait jugé llulot. Laissez vingt-quatre heures à une Parisienne aux abois, elle bouleverserait un ministère.

Cet homme de l'Empire, habitué au genre Empire, devait ignorer absolument les façons de Tamour moderne. Les nouveaux scrupules, les différentes conversations inventées depuis 1830, et où la pauvre faible femme finit par se faire considérer comme la victime des désirs de son amant, comme une sœur de charité qui panse des blessures, comme un ange qui se dévoue; ce nouvel art d'aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l'œuvre du diable. La passion est un martyre. On aspire à l'idéal, à l'infini, de part et d'autre l'on veut devenir meilleurs par l'amour. Toutes ces belles phrases sont un prétexte à mettre encore plus d'ardeur dans la pratique, plus de race dans les chutes que par le passé. Cette hypocrisie, le caractère do notre temps, a gangrené la galanterie. On est deux anges, et l'on se comporte comme deux démons, si l'on peut. L'amour n'avait pas le temps de s'analyser ainsi lui-même entre deux campagnes, et, en 1809, il allait aussi vite que l'Empire en succès. Or, sous la Restauration, le bel flulot, en redevenant homme à femmes, avait d'abord consolé quelques anciennes amies alors tombées comme des astres éteints du firmament politique, et de là, vieillard, Il s'était laissé capturer par les Jenny Cadine et les Josépha.

Madame MarneJTe avait dressé ses batteries en apprenant les ante'eédents du directeur, que son mari lui raconta longuement, après quelques renseignements pris dans le bureaux. La comédie du sentiment moderne pouvant avoir pour le baron le charme de la nouveauté, le parti de Valérie était pris, et, disons-le, l'essai qu'elle fit de sa

Suissance pendant celte matinée répondit à toutes ses espérances, r&ce à ces manœuvres sentimentales, romanesques et romantiques, Valérie obtint, sans avoir rien promis, la place de sous-chef et la croix de la Légion d'honneur pour son mari.

LES PARENTS PAUVRES

Celte pciiic guerre n'alla pas sans des dîners au Rocher de Cancale, sans des pnriies de spectacle, sans beaucoup de cadeaux eu ninntilles, rn écharpcs, en robes, en bijoux. L'appartement de la rue du Doyenné déplaisait» le baron complota den meubler un magnifuiucmeut, rue Vanneau, dans une charnuinte maison moderne.

Bl. AlarnefTe obtint un congé de quinze jours, ù prendre dans un mois, pour aller régler des affaires d'Intérôt dans son pays, et une gratification. Il se promit de faire un petit voyage en Suisse pour y étudier le beau sexe.

Si le baron Qulot s'occupa de sa protégée, il n'oublia pas son protégé. Le ministre du commerce, le comte Popinot, aimait les arts : il donna deux mille francs d'un exemplaire du groupe de Samson, à la condilion que le moule serait brisé, pour qu*il n'existât que son Samson et celui de mademoiselle Ilulot. Ce groupe excita l'admiration d'un prince à qui Ton porta le modèle de la pendule et qui la commanda ; mais elle devait être unique, et il en offrit trente mille francs. Les artistes consultés, au nombre desquels fut Slldmann, déclarèrent que l'auteur de ces deux œuvres pouvait faire une statue. Aussitôt, le maréchal prince de Wissembourg, ministre de la guerre et président du comité de souscription pour le monument du maréchal Montcornet, fit prendre une délibération par laquelle Texéculion en était confiée à Sieinbock. Le comte de Rastignac, alors sous-secrétaire d'Ëtat, voulut une œuvre de l'artiste dont la gloire surgissait aux acclamations de ses rivaux. H obtint de Steinbeck le délicieux groupe des deux petits garçons couronnant une petite fille, et il lui promit un atelier au Dépôt des marbres du gouvernement, situé, comme on sait, au Gros-Caillou.

Ce fut le succès, mais je succès comme il vient à Paris, c'est-à-dire fou, le succès à écraser les gens cjui n'ont pas des épaules et des reins à le porter, ce qui, par parenthèse, arrive souvent. Ou parlait dans les journaux et dans les revues du comte Wenceslas Stcinbock, sans que lui ni mademoiselle Fischer en eussent le moindre soupçon. Tons les jours, dès que mademoiselle Fischer sortait pour dîner, Wcnceslis allait chez la baronne. 11 ypassaifune ou deux heures, excepté le jour où la Bette venait chez sa cousine Ilulot. Cet état de choses dura pendant quelques jours.

Le baron, sûr des qualités et de Tétat civil du comte Stcinbock, la baronne heiucuse ue son caractère et de ses mœurs, llortense fière de son amour approuve, de la gloire de son prétendu, n'hésitaient plus a parler de ce mariage: enfin, l'artiste était au comble du bonJieur, quand une indiscrétion de madame MarnelTe mit tout eu péri). Voici comment.

Lisbcth, que le baron Hulot désirait lier avec madame Marneffe pour avoir un œil dans ce ménage, avait déjà dîné chez Valérie, qui, de son côté, voulant avoir une oreille dans la famille Ilulut, caressait beaucoup la vieille fille. Valérie eut donc l'Idée d'engager uiademoiselle Fischer à pendre la crémaillère du nouvel appartement où elle devait s'installer. La vieille fille, heureuse de trouver une maison de plus où aller dfner et captée par madame Marneffe, l'avait prise en affection. De toutes les personnes avec lesquelles elle s'était liée, aucune n'avait fait autant de frais pour elle. En elfct, madame Marneffe, toute aux petits soins pour mademoiselle Fischer, se trouvait, pour ainsi dire, vi.s-à-vls d'elle ce qu'était la cousine Bette vis-à-vis de la baronne, de M. Rivet, de Crevel, de tous ceux enfin qui la recevaient n dîner. Les Mamelle avaient surtout excité la commisération de la cousine Bette en lui laissant voir la profonde détresse de leur ménage, et la vernissant, comme toujours, des plus belles couleurs : des amis obligés et ingrats, des maladies, une mère, madame Fortin, à qui l'on avait caché sa détresse, et morte en se croyant toujours dans l'opu* lence, grâce à des sacrifices plus qu'bumaUis, etc.

— Pauvres gens 1 disait-elle à son cousin Hulot, vous avez bien raison de vous intéresser à eux, ils le méritent bien, car ils sont si courageux, si bons ! Ils peuvent à peine vivre avec mille écus de leur place de sous-chef, car ils ont fait des dettes depuis la mort du maréchal Montcornet ! C'est barbarie au gouvernement de vouloir qu'un employé, qui a femme et enfants, vive dans Paris avec deux mille quatre cents francs d'appointements.

Une jeune femme qui, pour elle, avait des semblants d*amitié, qui lui disait tout en la consultant, la flattant et paraissant vouloir se laisser conduire par elle, devînt donc en peu de temps plus chère à l'excentrique cousine Bette que tous ses parents.

De son côté, le baron, admirant dans madame Marneffe une décence, une éducation, des manières, que ni Jonny Cadinc, ni Josépha, ni leurs amies, ne lui avalent offertes, s'était épris pour elle, en un mois, d'une passion de vieillard, passion insensée qui semblait raisonnable. En efl'et, 11 n'apercevait là ni moquerie, ni orgie, ni dépenses folles, ni dépravation, ni mépris des choses sociales, ni celte indépendance absolue qui, chez l'actrice et chez la cantatrice, avait cause tous ses malheurs. Il échappait également à cette rapacité de courtisane, comparable à la soif du sable.

Madame Marneffe, devenue son amie et sa confidente, faisait d'étranges façons pour accepter la moindre chose de lui. — Bon pour les places, les gratifications, tout ce que vous pouvez nous obtenir du gouvernement ; mais ne commencez pas par déshonorer la femme que ▼DUS dites aimer, disait Valérie, autrement je ne vous croirai pas...

El j'aime à vous croire, ajoutait-elle avec une œillade à la sainte Thérèse guignant le ciel.

A chaque présent, c'était un fort à emporter, qne conscience à violer. Le pauvre baron employait des stratagèmes pour offrir une bagatelle, fort chère d'ailleurs, en s'applaudissant de rencontrer enfin une vertu, de trouver la réalisation de ses rôves. Dans ce ménage primitif (disait-il), le baron était aussi dieu que chez lui. M. MarnelTe paraissait être à mille lieues de croire que le Jupiter de son ministère eût l'iiiteution de descendre en pluie d'or chez sa femme, et il se faisait le valet de son auguste chef.

Madame Marneffe, âgée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et timorée, fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les dépravations et la démoralisation courtisanesques qui maintenant causaient d'affreux dégoûts au baron, car il n'avait pas encore connu les charmes de la vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui faisait savourer, comme dit la chanson, tout /< tong de la rivière.

Une fois la question ainsi posée entre Hector et Valérie, personne DC s'étonnera d'apprendre que Valérie ait su d'Hector lu secret du prochain mariage du grand artiste Steinbock avec llortense. Entre un amant sans droits et une femme qui ne se décide pas facilement à devenir une maltresse, il se passe dfes luttes orales et murales où la parole traliit souvent la pensée, de même que dans un assaut le fleuret prend l'animation de l'épée du duel. L'homme le plus prudent Imite alors H. de Turenne. Le baron avait donc laissé eutrevoii' toute la liberté d'action que le mariage de sa fille lui donnerait pour répondre à l'aimante Valérie, qui s'était plus d'une fois écriée : — Je ne conçois pas qu'on fasse une faute pour un homme qui ne serait pas tout à nous ! Déjà le baron avait mille fois juré que, depuis vingt-cinq aiu, tout était fini entre madame Hulot et lui. —On là dit si belle! répliquait madame Marneiïe, je veux des- preuves. — Vous en aurez, dit le baron, heureux de ce vouloir par lequel sa Valérie se compromcltaii. — Etcomment?ll faudrait ne jamais mequliier, avnitrépondu Valérie. Hector avait alors été forcé de révéler ses projets en exécution rue Vanneaa pour démontrer à sa Valérie qu'il songeait à lui donner cette moitié de la vie qui appartient à une femme légitime, en supposant que le jour et la nuit partagent également l'existence des gens civilisés. Il parla de quitter décemment sa femme en la laissant seule, une fois que sa fille serait mariée. La baronne passerait alors tout son temps chez Hortense et chez les jeunes Ilulot, il était sûr de l'obéissance de sa femme. — Dès lors, mon petit ange, ma véritable vie, mon vrai ménage sera rue Vanneau. — Mon Dieu, comme vous disposez de moi 1... dit alors madame Marneffe. Et mon mari?... — Cette guenille ? — le fait est qu'auprès de vous, c'est cela... répondit-elle en riant*

Madame MarnelTe eut une furieuse envie do voir le jeune comte de Steinbock après en avoir appris l'histoire ; peut-être en voulait-elle obtenir quelque bijou, pendant qu'elle vivait encore sous le môme toit. Cotte curiosité déplut tant au baron, que Valérie jura de ne jamais regarder Wenceslas. Mais, après avoir fait récompenser l'abandon de cette fantaisie par un petit service de thé complet en vieux Sèvres, pâte tendre, elle garda son désir au fond de son cœur, écrit comme sur un agenda. Donc, un jour qu'elle avait prié «a cousine Bel >c de venir jprendre ensemble leur café dans sa chambre, elle la mit sur le chapitre de son amoureux, afin de savoir si elle pourrait le voir sans danger.

— Ma petite, dit-elle, car elles se traitaient mutuellement de ma petile, pourquoi ne m'avez-vous pas encore présenté votre amoureux?... Savez*vous qu*il est en peu de temps devenu célèbre?

— Lui célèbre ?

— * Mais on ne parle que de lui ! ^ Ah! bah ! s'écria Lisbeth.

— H va faire la statue de mon père, et je lui serai bien utile pour la réussite de son œuvre, car madame Montcornet ne peut pas, comme moi, lui prêter une miniature de Sain, un chef-d'œuvre fait en ^809, avant la campagne de Wagrnm, et donné à ma pauvre mère, enfin un Montcornet jeune et beau...

Sain et Augustin tenaient à eux deux le sceptre de la peinture en miniature sous l'Empire.

^ H va, dites-vous, ma petite, fidre une statue? demanda

Lisbeth.

— De neuf pied^ commandée par le ministère de la guerre. Ah çà 1 d*où sortez-vous? je vous apprends ces nouvcIles-là ? Biais le gouvernement va donner au comte de Steinbock un atelier et un logement au Gros-Caillou, au Dépôt des marbres ; votre Polonais en sera peut-être le directeur, uue place de deux mille francs, une bague au doigt...

— Comment savez-vons tout cela, quand moi je ne le sais pas? dit enfin Lisbeth en sortant de sa stupeur.

— Voyons, ma chère petite cousine Bel te, dit gracieusement madame Marneffe, êtes- vous susceptible d'une amitié dévouée, à toute épreuve? Voulez*vous (|ue nous soyons comme deux &œurs? Voulezvous me jurer de n'avoir pas plus de secrets pour moi que je n'en aurai pour vous, d'être mon espion comme je serai le vôtre ? Voulezvous surtout me jurer que vous ne me vendrez Jamais, ni à mon mari.

LA COUSIWE BETTE.

ni à M. Huiot, et qoc vous D'aroaeres jamais qae c'est moi qui vous ai dit...

Bladiimc MarnefTc s'arrêta dans cette œuvre de picador, la cou»inc Bette l'cfiraya. La physionomie de Itf Lorraine était devenue terrible. Ses yeux noirs et pénétrants avaient la flxité de ceux des tigres. Sa figure rcssembkiit à celles que nous supposons aux py tbonisses; elle serrstit ses dents pour les empêcher de claquer, et une aflreuse convulsion f.tisnit trembler ses membres. Elle avait glissé sa main crochue entre son bonnet et ses cheveux pour les empoigner et soutenir sa tète devenue trop lourde s elle brûlait ! La fumcc de l'incendie qui la ravageait semblait passer par ses rides comme par autant de crevasses laourées par une éruption volcanique. Ce fut un spectacle sublime. «— Eh bien t pourquoi vous arrêtez-vous? dit-elle d'une voix creuse. Je serai pour vous tout ce que j'étais pour lui. Oh 1 je lui aurais donné tout mon sang...

— Vous l'aimez donc?...

— Comme s'il était mon enfant ! . . .

— Eh bien ! reprit madame MarnefTo en respirant à Taise, puisque ▼ous ne l'aimez que comme ça« vous allez être bien heureuse, car vous le voulez lieureux?

Lisbedi répondit par un signe de tête rapide comme celui d'une folle.

— H épouse dans un mois votre petite cousine.

— Ilortense? cria la vieille fille en se frappant le front et en se levant.

«-- Ah çà ! vous l'aimez donc ce jeune homme ? demanda madame Mameffe.

— Bla petite, c'est entre nous h la vie à In mort, dit mademoiselle Fischer. Oui, si vous avez des attachements, ils me seront sacrés. En-

Jio, vos vices deviendront pour moi des vertus, car j'eii aurai besoiui moi, de vos vices!

— Vous viviez donc avec lui? s'écria Valérie.

— Non, Je voulais être sa mère...

— Ah ! je n'v comprends plus rien, reprit Valérie, car alors vous n'êtes pas Jouée ni trompée, et vous devez être bien heureuse de lui Yoir faire un beau mariage ; le voilà lancé. D'ailleurs, tout est bien fini pour vous, allez. Notre artiste va tous les jours chez madame Uulot, dès que vous sortez pour dîner...

-^ Adcltne ! se dit Lisbeth. Oh ! Adcline, tu me le payeras, je te ren* lirai plus laide que moi !...

— Mais vous voila pâte comme une morte ! reprit Valérie. Il y a donc quelque chose ?... Oh ! suis-je bétel la mère ei la flile doivent se douter que vous mettriez des obstacles à cet amour, puisqu'elles se cachent de TOUS, s'écria madame Mameffe ; mais, si vous no vivies pas avec le jeune homme, tout cela, ma petite, est pour moi plus obscur que le cœur de mou mari. ..

— Oh ! vous ne savez pas, vous, reprit Lisbeth, vous ne savez pas ce que c'est que cette manigance-là ! c'est le dernier coup qui tue ! En ai-je reçu des meurtrissures à l'àme ! Vous Ignorez que depuis l*dgo où l'oD sent, j'ai été immolée à Âdeline ! On me donnait des coups, et on lui faisait des caresses ! J'allais mise comme un souillon, et elle était vêtue comme tme dame. Je piochais le jardin, j*ép1uchals les légumes, et elle ses dix doigts ne se remuaient que pour arranger des chmons I Elle a épousé le baron, elle est venue briller h la cour de l'empereur, et je suis restée jusquen 1809 dans mon village, attendant uu parti soriable, pendant quatre aus: ils m'en ont tirée, mais pour me faire ouvrière et pour me proposer des employés, des capitaines qui ressemblaient à des portiers!... J'ai en pendant vingt-six ans tous leurs res* tes... Et voilà que, comme dans l'Ancien Testament, le pauvre possède un seul agneau qui fait son bonheur, et le riche qui a des troupeaux envie b brebis du pauvre et la lui dérobe !..• sans le prévenir, sans la lui demander. Adeline me filoute mon bonheur! Adeline!.., Adcline, je te verrai dans la boue ei plus bas que moi ! Hortense, que j'aimais, iH*a trompée... Le baron... non, cela n'est pas possible. Voyons, redites-moi les choses qui là-dedans peuvent être vraies.

—- Calmez-vous, ma petite...

— Valérie, mon cher ange, je vais me calmer, répondit cette filfe bizarre en s'asseyant. Une seule chose peut me rendre la raison : don« nez-moi une preuve !...

— Mais votre cousine Hortense possède le croupe de Samson dont voici la lithographie publiée par une Revue ; elle Ta payé de ses économies, et c'est le baron qui, dans Tiniérêt de son futur gendre, le lance et obtient tout.

— De l'eau !... de l'eau I demanda Lisbeth après avoir jeté les yeux sur lu lithographie au bas de laquelle elle lut : Groupe apparienuni à mademoiseîU Hulot d'Ervy. Dé l'eau 1 ma tête brûle, je deviens folle I

Madame Marnefle apporta de l'eau, la vieille fille 6ta son bonnet, défit ses noirs cheveux, et se mit la tête dans la cuvette que lui tint sa nouvelle amie; elle s'y trempa le firont à plusieurs reprises, et arrêta rittflammailon commencée. Après cette immersion, elle retrouva tout son empire sur elle-même.

•^ H% un mot, dit-^lle A madame Marnefic en s'essiiyant, pas un mot de tout ceci... Voyez!... Je suis tranquille, et tout est oublié, je pense i Iriea aoire chose !

^ Elle sera demaiii à Charenton, c'est sAr, se dit madame HarnelTd en regardant la Lorraine.

-^ Que faire? reprit Lisbeth. Voycz-voos, mon petit ange, il fautso taire, courber la tête, et aller à la tombe, comme l'eau va droit à la rivière.. Que tenicrais-je? Je voudrais iikiuire tuut ce monde, Addinc, sa fille, le baron en poussière. Mais que pcnt une parente pauvre eontre toute une famille riche?... Ce serait Thistoire du pot oe terre contre le pot do fer.

— Oui, vous avez raison, répondit Valérie, il faut seulement s'occuper de tirer le plus de foin à soi du râtelier. Voilà la vie à Paris.

---ït, dit LIsbeili. je mourrai promptcment, allez, ti Je perds Ci't enfant à qui je croyais toujours servir de mère, avec qui je complais vivre toute ma vie...

Elle eut des larmes dans les yeux, et s'arrêta. Cette sensibilité eh z cette fille de soufre et de feu fit frissonner madau;e Marneffc.

— Eh bien ! je vous trouve, dit-elle en prenant lu mahi de Valérie, c'est une consolation dans ce gra^d malheur... Nous nous ahnerons bien, et pourquoi nous quitterions-nous? je n'irai Jamais sur vos bri-> sées. On ne m'aimera iaroais, mol !... tous ceux qui voulaient de moi m*épousaient à cause de la protection de mou cousin... Avoir du I énergie à escalader le paradis, et l'emplover à se procurer du pain, do l'eau, des guenilles et une mansarde ! Ah! c'ost là, ma petite, un mar* tyre ! J*v ai séché.

Elle s arrêta brusquement et plongea dans les yeux bleus de madame MarnefTo un regard noir qui traversa Tàme de cette Jolie femme couuno la lame d*un poignard lui eût traversé le cœur.

— Et pourquoi parler? s'écria-t-elle en s'adressant un reprodic à elle-même. Ah ! je n'en ni jamais tant dit, allez !... La trichifên revien^ draà ton maiire!... ajouta- t-elle après une pause, en employant uno expression du langage enfantin. Gomme vous dites sngenieni, aiguisous nos dents et tirons du râtelier le plus de foin possible.

— Vous avez raison, dit madame Marneffe, que cette crise cffiMyaiC et qui ne se souvenait plus d*avoir émis cet ajp;|i)phthegme. Je vous crois dans le vrai, ma petite. Allez, la vie n'est déjà pas si longue, il faut en tirer parti tant qu'on peut, et employer, les autres à son plaisir... J'en suis arrivée là, moi, si jeune ! J*ai été élevée en eufant g&té : mon père s'est marié par ambition et m'a presque oubliée, après avoir fiilt (le moi son idole, après m'avoir élevée comme la fille d'une reine ! Ma pauvre mère, qui me berçait des plus beaux rêves, est morte de cIin-*> grio en me voyant épouser un petit employé à douze cents francs, vie:.x et froid libertin à trente-neuf ans, corrompu comme un bagne, et qui ne voyait en moi que Ce qu'on voyait en vous, un instrument de fortune!... Eh bien! j'ai fini par trouver que cet' homme iulÏÏmc est le meilleur des maris. En me préférant les sales guenons du coin de la rue, il me baisse libre. S'il prend tous ses appointements pour lui, jamais 11 ne me demande compte de la manière dont je me fais dos revenus...

A son tour elle s'arrêta, comme une femme qui se sent enirahiéc par le torrent de b contidence, et, frappée de l'attention que lui prêtait Lisbeth, elle jugea nécessaire de s'assurer d'elle avant de lui livrer ses derniers secrets.

— Voyez, ma petite, ouelle est ma confiance en vous!... reprit madame Marneiïe, à qui Usbcth répondit par on signe excessivement rassurant.

On Jure souvent par les veux et par un mouvement de tête plus so» lennellement qu'à la cour d'assises.

— J'ai tous les dehors de l'honnêteté, reprit madame Blarneiïe en

f>osant sa main sur la main de Lisbeth comme pour en accepter la foi, e suis une femme mariée et je suis ma maîtresse, à tel point que le matin, en partant ah ministère, s'il prend fanUiisle à Marnefro de me dire adieu et qu'il trouve la porte de ma chambre fermée, il s'en va tout tranquillement. Il aime son enfant moins que Je n'aime tm des enfants en marbre qui jouent au pied d'un des deux (leuvcs aux Tuileries. SI Je ne viens pas diner, il dtne très-bien avec la bonne, car la bonne est toute à monsieur, et, tous les soirs, après le dîner. Il sort pour ne rentrer qu'à minuit ou une heure. Malheureusement, depuis uu an, mo voilà sans femme de chambre, ce qui veut dire que, depuis un an, jo suis veuve... Je n'ai eu qu'une passion, un bonheur... c'était un riche Brésilien parti depuis un an, ma seule faute! Il est allé vendre ses biens, tout réaliser pour pouvoir s'établir en France. Que trouvera-t-il de sa Valérie? un himier. Bab ! ce sera sa faute et non la mienne, pourquoi tarde-lril tant à revenir? Peut-être aussi aura-t-il fait naufrage, comme ma vertu.

— Adieu, ma petite, dit brusquement Lisbeth, nous ne nous quitterons plus jamais. Je vous aime, Je vous estime, je suis à vous! Mon cousin me tourmente pour que j'aille loger dans votre fiiture maison. rue Vanneau» Je ne le voulais pas, car j'ai bien deviné ki raison de cette nouvelle bonté...

— Tiens, vous m'auriez surveillée, je le sais bien, dit madame Bfarneffe.

— C'est bien là la raison de sa générosité, répliqua Lisbeth. A Paris, la moitié des bienfhlts sont des spéculations, comme la moitié des mgratiiudes sont des vengeances ' ... Avec une parente pauvre, on agit comme avec les nits à qui l'on présente un morceau de lard. J'accep-

LES PARENTS PAUVRES

uni l'offre du baroo, car ce((c inaisun m'est deTCDoe odieiiK. Ah I çà. nous avons assci d'esprit toutes l< s detix pour savoir (aire ce qui nous Diiirait. et dire ce qui doit Ctre dit; aiusi, pas d'ijidiscréiioa, et une amitié...

— A luuiB épreuve... s'écria joyeusement madame H^rncrrc, tieurcuse d'avoir un porte-rcEpeci, ud confideul, une espèce de tmle honnèie. Ecoulez I le kiron Tait bien les cUoses, rue Vanneau...

— Je crois bien, re|<rit Li^bciii, il en est à trente initie rrnncs î je ne sais uù il les a pris, par exemple, car Josi!pha, la taolatricc, l'aTail saignô i blaui;. Oli ! vous fies bien tombée, aj oui a-t- elle. Le barou volerait pour celle qui tieui son cœur entre deux petites mains Iibo< ches cL satinées comme les v6lrcs.

— Eli bien ! reprit madame HarnelTe avec b sécurité des filles qui n'est que l'insouciance, ma petite, dites donc, preuei de co ménageci tout ce qui pourra vous aller pour votre nouveau logeniunl... cette commode, cette armoire à glaces, ce lapis, la tenture...

Les yeux de Lisbetli se dilatèrent par l'ellet d'une joie insensée, elle n'osait croire i un pareil cadeau.

— Vous (ailes plus pour moi <laos uD raomeut que mes parents ricbes en trente aos!...s'é-

cria-(-elle. lis ne se sont jamais demandé si j'avais des ^^ .

meubles ! A sa première visite. Il y a quelques seina!oesi le baron a tait mx grimace de riche i l'aspect de ma m'isère... Bb bien! merci, ma petite, Ju votis levaudrai cela, vous verrei plus lard comment '.

Valérie accompagna sa cousine Brtie jusque sur le palicri uù les deux femmes s'embrassù-rcnl.

— Cumule elle pue la Tour^ mi !... se dit la jolie femuie quand elle Tut seule, ji> ne 1 embrasserai pas souvent, ma cousine ! Cependant, prenons garde, il but la ménager, elle me sera bien uiiTc. elle me fera faire lur- (nnc.

En vraie créole de Paris, madame Marneflc ahliorrait b peine, die avait la nouchalancedos cliattes qui. ne courent et no s'élancent que forcées par la iiécetsfté.

Pour elle, la via devait être tout plaisir.etleplaisirdevait être sans ilinicullés. Elle aimait les Heurs, pourvuiju'on les lui [It venir cbei elle. Elle ne concevait pas nue partie de specUcle. sans une bonne loge toute à elle, et une voilure pour s'y rendre. Cet godts de courtisane, Valérie les tenait de sa..{nère, comblée par le général Hontcornet pendHoi les séjoursqu'il faisait i Paris, et nui, pendant vingt ans, avait vu tout V<

le monde à ses pieds ; oui gaspilleute, avait tout ais' sipe, tout mangé dans cette vie luxueuse dont le programme est perdu

depuis la cbute de Nap<riéoa. Les grands de l'Empire mit égalé, dans leurs folies, les grands seigneurs d'autrcluis. Sous la Restauration, la noblesse s'est toujours souvenue d'avoir été battue et volée; aussi, mettant à part deux ou trois exceptions, est-elle devenue économe, sage, pi'évuvauie, enfin bourgeoise et sans grandeur. Depuis, 4630 a cousoniiné I œuvre de 1795. Eu France, désormais, on aura de grands noms, mais plus de grandes mnlsous, à niuins de changements politi-

Î|ues, ditUciles i prévoir. Tout y prend le caclietde la personnalité. La Di'lune des plus sages est viagère. On j a détruit la fainillc.

La jHiissanle ëlreiole de la misère qui mordait au sang Valérie le jour où, selon l'expression de Marneffe, elle avait fait Uulot, avait dé> cidé celte jeune femme k prendre sa beaulé pour moyen de fortune. Aussi, depuis quelques jours épruuVMit-ullc le bci^uin d'avoir auprès d'elle, à l'insLir de sa mère, une amie dévouée à qui l'un conlic ce qu'on doit c;icher i une femme de chambre, et qui peut agir, aller, venir, \icuKt pour nous, une ime damnée enfin, conseniani à un partage iuécal de la vie. Or, clic avait devine, tout aussi bien que Lisbctli,

les intentions dans lesquelles le baron voulait la lier avec la cousine Bclte. Conseillée par la redoutable intelligence de la créole parisienne, qui p:isse ses heures étendue sur un divan, à promener la lanienic de son observation dans tous les coins obscurs des âmes, des sentiments et des intrigues, elle avait inventé de se faire un complice de l'espion. Probablement cette icniLle indiscrétion él.iii préméditée ; elle av.iit reconnu le vr»i car.iclère de celle ardente lille, passionnée il vide, cl voulait se l'attacher. Aussi celte conversation ressemblail-ellc à la pierre que le voy.igciir jette dans un gouffre pour s'en démontrer physiquement la firnfondeur. El madame Uarnelfe avait eu peur en trouvant tout à la fois UQ lago et un Richard ill. dans celte (ille en apparence si faible, si humble et si peu redoutable.

En un instant, la cuosine Belle était redevenue elle-même. En ud instant, ce caractère de Corse et de sauvée, ayant brisé les faibles attaches qui le cuuibaicni, avait repris sa menaçante hauteur, comme un arbre s'échappe des mains de l'etifant qui l'a plié jusqu'à lui pour y voler des fruits verts.

Pour quiconque observe le monde social, ce sera loujouri un objet d'adminilion que la plénitude, la perfection et la rapidité des conceptions chez les natures vierges.

[.a virginité, comme toutes les monstruosités, a des nchesses spéciales, des grandeurs absiirbaotes. La vie, dont les forces sont économisées, a pris cbct l'individu vierge une qualité de résistance et de durée incalculable. Le cervcaus'cst enrichi dans l'ensemble de ses là cul lés réservées. Lorsque les geuscbasies ool besoin de^Teur corps ou de leur 3me, qu'ils recourent à l'action ou à la pensée, ils trouvent alors de l'acier dans leurs muscles ou de la science infuse dans leur inlelligence, une force diabolique ou la magie nuire de la volonté.

Sous ce rapport, ta vierge Haric, en ne la considérant pour un moment que comme un symbole, efface par sa grandeur tous les types iiidons, égyptiens et grecs. La virginité, mère des grandes choses, magna parent rerum: lient dans ses belles mains blanches b clef des mondes supérieurs. Eiilin, celte grandiose et terrible exception mérite tous les honneurs que lui décerne l'église cal bol' que.

En un moment donc la cousine Bette devint le Moliican dont les pièges sont inévitables, dont la dis^imuialinn est impénétrable, dont b décision rapide est fondée sur la perrecii'in inouïe des organes. Elle lui la luine et la vengeance sans trnnsaclion, comme elles sont en Italie, en Espagne et en Oiicnt. Ces deux seniimeiits, qui sont doublés-de l'amitié, de l'amour poussés jusqu'à l'absolu, ne sont connus que dans les pays baignés de soleil. Hais Lisbeib fut surtout tille de la Lorraine, c'est-i-diic résolue â tromper.

Elle ne prît pas volontiers celle dernière partie de son rôle ; elle fit uue singulière tentative, due à sou ignorance profonde. Elle imagina que la prison étail ce que les enfants riin:iginoul tous, elle confundit la mite au tecret avec l'emprisonnement. La mise au secret est le superlatif de l'em prison ueineni. et ce superlatifest le privilège de la justice criminelle.

Eu sortant de chez madame Uaroeffe, Lisbeth courut diei H. Rivet, et le trouva dans son cabinet.

— Eli bien ! mon hou monsieur Hivel, lui dit-elle après avoir mis le verrou à la porte du cabinet, vous avicx raison, les ^otonnis !. .. c'est de la canaille... tous gens sans foi ni toi.

-3 Des gens qui veulent mettre l'Europe en feu, dit le paciGquc Rivei,~ ruiner louî les commerces et les commerçants pour une patrie qui, dit-on, est tout marais, pleine d'affreux jnils, tans compter les

', avec le marchand, dant une heure d'ici... — net 19.

U COUSINE BETTE

Cosaquet et les pm-ins, eipècM de Itétcs féroces classées à tort dans le fton bumain. Ce» Polonais méconnaissent le temps actuel. Kon« ne sommes plus dns bariiares ! Li guerre s'en va, ma elicre demoiselle, elle s'en esl allée avec les rois. Notre temps est le lnom|ihc du rummcrce, Je l'industrie et de la sagesse bourgeoise qui ont créé la Hollande. Oui, dit-il en s'animant, nous sommes dans une époque où les peuples doivent tout obtenir par le développement li^^al de leurs II- Iwrtét, et par le jeu }ianA9ti«des)iisli(ulionsc(ii>siiliiiionnellcs: voilà ce que les Polonais ignore ol, et j'espère... Vous dites, ma belle? njciula-t-il en s'iolerrompaut, et voyant, à l'air de son ouvrière, que la liante poliiique était liors de sa comprëiicasion.

— Voici le dossier, répliqua Bette : si je ne veux pas perdre mes trois mille deux cent dix francs, il but mettre ce scélérat eu prison...

— Ah \ je vous l'avi is Lien dit 1 s'écria l'oracle du quarlierSainl-Denis. La maison Rive), successeur de Pon^ Tières. ùtail toujours restée rue

des Hiiuvaises-I'aroles, dans l'ancieD b6tcl de Langeais, b&ti par celte illustre maison au temps où les grands seigneurs ■e groupaient autour du Louvre.

— Aussi, vous ai-je donné des bénédiclioDS en venant ici I... répondit Lisbelb.

— S'il peut ne se dog.

1er de rieo. il «era coiïré dés quatre heures du malin , dit le juge en consultant son almanach pour vériiier le lever du soleil; mais après -deinaiii seulement, car on ne peut pas l'emprisonner sans l':ivoir prévenu qu'un veut l'arrêter par un coni mandement avec dénonciation de la contrainte par curps. AiiN &i...

— Qudlebétedeloil (lit b cousine Bette, car le débiteur se sauve.

— Il en a bien le droit, répliqua le juge en souriant. Aussi, tenez, voici comment...

— Quant i cela, je

S rendrai le papier, dit la etie en iiiicrrompsnl le consul, Je le lui re> mcitniienhii disant que j'ui éii: roicée de fuire di- l'argent et que mon prùieur a exigé cette forluahié. Je connais mon Polonais, il oc dé|dieni sculoiiu'ui pas le pa- (ijcr. il en allumera la pipe!

— Ah! pas mal! pas mal ! mademoiselle Fischer, th bien ! soyez Irjuquille, l'aflaire scia

bùcléu. Hais un instant I Wencetlas domiBit, il entendit frapper

ce u'esi pas le tout que ■ lie -coffrer un lionmie, «M ne se passe ce luxe judiciaire que pour toutber son argent. Par qui screz>vous payée ?

— Pur ceux qui lui donnent de r;ii^eiit.

— Ah 1 oui, j'oubliais que le ministre de la guiTre l'a chargé du mo- Dninciil érigé .i l'un de nos clients. Ali I la maison a foiiroi bien des iiuifonues uu géntir:il Hontcornel. il les nuicissail promptement i ta fumée des canons, celui-li ! Quel brave I cl il payait rtelal

Va mai^cbal du France a pu sauver l'empereur ou son p.-iys, if payait rrcfit sera toujours son plus bel éloge dans la bouche d'uu comme rçaul.

— Eli bien ! à samedi, monsieur Kivet, vous anrei vos glands plats. A propos, je quille la me du Doyeuné, je vais demeurer rue Vanneau.

— Vous faites bien, je vous voyais avec peine dans ce trou qui, malgré ma ri^piignauce pour tout ce qui ressemble à de l'opposition, déshonore, j'use le dire, nui, désiiouare le Louvre et la place do Car- Mu^l. J'adore UiuJs-Pliiiippc, c'est mou idole, il est la reprcsenniion

aiigiisle, cincic. de la classe sur laquelle il a fondé sa dynastie, et Je n'oublierai jamais ce r]u'il a fait pour la pasi^cmcnlcrie en rdlabliss.iii| la gaule n;4iannle...

— Quanil je vous entends parler ainsi, dit Lisbctb, je me demande pourquoi vous n'êtes pas député.

— On craint mon allacliimcol à la dynastie, répondit Rivet; mes ennemis politiques smil ceux du roi. Ah ! c'est un noble canictcrc, une belle f;imillc. Enfin, rcpril-il en continuant son argumentation, c'est noire idéal : des mœurs, de l'économie, tout I Mais la finition du Louvre est une des conditions auxquelles nous avons donné la couronne, et la liste civile, à qui l'on n'a pas fixé de terme, j'en conviens, nous laisse le coeur de Paris dans un étal navrant... C'est parce que je sois juHe-milieu que je voudrais voir le juste-milieu de Paris dans un autre étal. Votre duavticr fait rrcniir. On vous y aurait assassinée un Jour ou l'autre... bb bien ! voilJi voire H. Crevc) nommé chef de bataillon de sa légion, j'espère que c'est nous qui

I M , lui ftiurnirons sa grosse

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