‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 21 sur 29 · CECI EST MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI EST MON TESTAMENT

« A In Conciergerie, ce quinze mai 1830.

« Je soussigné donne et lègue aux enfants de ma sœur, mudanio « Eve Chardon, femme de David Séchard. ancien imprimeur à An- « ponU'nh*, oi do M. D;ivid Séchard, la totalilé des biens meubles et « imnioublcs (\\i\ m'apparliendront au jour de mon décès, déduciion « faite des payements et des legs que je prie mon exécuteur icsla- « mentaire d accomplir.

«r Je supplie M. de Sérizy d'accepter la charge d'éire mon exécu- « teur testanien'aire.

« 11 sera payé, 1* à M. l'abbé Carlos Herrera la somme de trois ff cent mille francs; 2^ à M. le baron de Nucingeii, celle de quatorze « cent mille francs, qui sera réduite de sept cent cinquante mille <( francs, si les sommes soustraites chez mademoiselle Esther se re- « trouvent.

(( Je donne et lègue, comme hériiier de mademoiselle Esther Gob- (c seck, une somme de sept cent soixante raille francs aux hospices de « Paris, pour fonder un asile spécialement consacré aux filles pua bliques qui voudront quitter leur carrière de vice et de perdition.

fl En outre, je lègue aux hosjnces la somme nécessaire à l'achat «f d'une inscription de renies de trente mille francs en cinq pour (( cent. Les intérêts annuels seront employés, par chaque semestre, (( à la délivrance des prisonniers pour dettes dont les créances s'élc- (( veront au maximun à deux mille francs. Les administrateurs des (( hospices choisiront parmi les plus honorables des détenus pour a dettes.

« Je prie M. de Sérizy de consacrer une somme de quarante mille « francs à un monument à élever, au cimetière de l'Est, à mademoi- (( selle Esther, et je demande à ^tre inhumé auprès d'elle. Colle tc tombe devra être faite comme les anciens tombeaux, elle sera card rée ; nos deux statues en marbre blanc seront couchées sur le ( couvercle, les têtes appuyées sur des coussins, les mains jointes et « levées vers le ciel. Cette tombe n'aura pas d'inscnption. • « Je prie M. le comte de Sérizy de remettre à M. Eugèue de Rasii- (( gnac la toilette en or qui se trouve chez moi, comme souvenir.

« Enfin, à ce titre, je prie mon exécuteur testamentaire d'agréer er le don que je lui fais de ma bibliothèque.

« LuciBK Chardoh db RuBBHPnÉ. »

Ce testament fut enveloppé dans une lettre adressée à M. lecouUe de Granville, procureur général de la cour royale de Paris, et ainsi conçue :

« Monsieur le comte,

« Je vous confie mon testament. Quand vous aurez déplié C(;tt<; «lettre, je ne serai plus. Dans le débir dé recouvrer ma liberté, j ai (( répondu si lâchement à des in lerroga lions captieuses de M. Canui- « sot que, malgré mou innocence, je puis être mêlé dans un procès a infâme. En me supposant acquitté, sans blâme, la vie serait encore « impossible pour moi, d'après les susceptibiliiés du monde.

« Remettez, je vous pi*ie, la lettre ci-incluse à l'abbë Carlos ller- « rera, sans rouvrir, et faites parvenir à M. Cimiusot la rétractation « en forme que je joins sous ce pli.

« Je ne pense pas qu'on ose attenter au cachet d un paquet qui « vous est destine. Dans cette confiance, je vous dis adieu, vous ofii fraat pour la dernière fois mes respects et vous priant de croire (( qu'en vous écrivant je vous donne une marque de ma recounais- « sance pour toutes les bontés que vous avez oues pour votre scr- «( viteur.

« Li'ciEr! DE R. »

A L'ABBE CARLOS UERRERA,

(f Mon cher abbé, je n'ai reçu que des bienfaits de vous, et je « vous ai tr.thi. Celte ingratitude involontaire me tue, et, quand vous

SPLENDEURS ET MISÈRES

(t' lirez ces lignes, je n'existerai plus; vous ne serez plus là pour me cr sauver.

(c Vous m'aviez donné pleinement le droit, si j'y trouvais un avan> « tage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un bout de citf gare ; mais j'ai disfrosé de vous sottement. Pour sortir d'embarras, H séduit par une- captieuse demande du juge d'instruction, votre fils « spirituel, celui que vous aviez adopté, s'est rangé du côté de ceux <( qui veulent vous assassiner à tout prix, en voulant faire croire à a une identité que je sais impossible entre vous et un scélérat fran- (( çais. Tout est dit.

a Entre un bomme de votre puissance et moi, de qui vous avez a voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l'être, il ne u saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d'une séparation (( suprême. Vous avez voulu me faire puissant et glorieux, vous m'a- « vez précipité dans les abîmes du suicide, voilà tout. Il y a longtemps tf que je voyais venir le vertige pour moi.

<ï II y a la postérité de Gain et celle d'Abel, comme vous disiez « quelquefois. Gain, dans le grand drame de Thumanité, c'est l'oppo- (( silion. Vous descendez d'Adam par cette ligne en qui le diable a « continué de souffler le feu dont la première étincelle avait été jetée i( sur FiVe. Parmi les démons de cette flliation, il s'en trouve, de (( temps en temps, de terribles, à organisations vastes, oui résument « toutes les forces humaines, et qui ressemblent à ces uévreux ani- (( maux du désert, dont la vie exige les espaces immenses qu'ils y (( trouvent. Ges gens-là sont dangereux dans la société comme les i( lions le seraient en pleine Normandie : il leur faut une pâture, ils (( dévorent les hommes vulgaires et broutent les écus des mais ; leurs (( jeux sont si périlleux, qu ils finissent par tuer l'humble chien dont a ils se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces (( êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Gbarlemagne, Robespierre ou a Napoléon ; mais, quand il laisse rouiller au fond de l'océan d une « géuération ces instruments gigantesques, ils ne sont plus que Pu- (( gatcheft, Fouché, Louvel et T'abbé Garlos Herrera. Doués d*un im- (( mense pouvoir sur les âmes tendres, ils les attirent jet les broient. (( C'est grand, c'est beau dans son genre. G'est la plante vénéneuse H aux riches couleurs, qui fascine les enfants dans les bois. G'est la (( poésie du mal. Des hommes comme vous autres doivent habiter (( des antres, et n'eu pas sortir. Tu m'as fait vivre de cette vie gigan- H tesque, et j'ai bien mon compte de l'existence. Ainsi, ie puis retirer « ma tête des nœuds gordiens de ta politique pour la donner au (( nœud coulant de ma cravate.

« Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général une « rétractation de mon interrogatoire; vous verrez à tirer parti de (( cette pièce.

ff Par le vœu d*un testament en bonne forme, on vous rendra, mona sieur l'abbé, les sommes appartenant à votre ordre, desquelles vous (( avez disposé très-imprudemment pour moi, par suite de la pater- « nellc tendresse que vous m'avez portée.

« Adieu donc, adieu, crandiose statue du mal et de la corruption, (( adieu, vous qui, daus la bonne voie, eussiez été plus que Ximenès, « plus que Richelieu, vous avez tenu vos promesses : je me retrouve (( au bord de la Charente, après vous avoir dû les enchantements « d'un rêve ; mais, malheureusement, ce n'est plus la rivière de mon (( pays où j'allais noyer les peccadilles de la jeunesse ; c'est la Seine, a et mon trou, c'est un cabanon de la Conciergerie.

« Ne me regrettez pas : mon mépris pour vous était égal à mon « admiration.

« LuciEiv. fi

DEaARATION.

(( Je soussigné déclare rétracter entièrement ce que contient l'in- « terrogatoire aiie m'a fait subyr aujourd'hui M. Camusot.

(( L'abbé Carlos Herrera se disait ordinairement mon père spiri- « tuel, et j'ai dû me tromper à ce mot pris dans un autre sens par le (( juge, sans doute par erreur.

(( Je sais que, dans un but politique et pour anéantir des secrets (( qui concernent les cabinets d'Espagne et des Tuileries, des agents a obscurs de la diplomatie essayent de faire passer l'abbé Carlos (( If errera pour un forçat nommé Jacques CoUin ; mais l'abbé Carlos a Herrera ne m'a jamais fait d'autres confidences à cet é^ard que t( celles de ses efforts '^our se procurer les preuves du décès ou de (( l'existence de ce Jacques Gollin.

c A la Conciergerie, ce 15 mai 1830.

a LUCIBN DE RVBEMPBB. ]»

La fièvre du suicide communiquait à Lucien une grande lucidité d'idées et cette activité de main que connaissent les auteurs en proie à la fièvre de la composition. Ce mouvement fut tel chez lui, que ces quatre pièces furent écrites dans l'espace d'ime demi-heure. H en fit un paquet, le ferma par des pains à cacheter, y mit, avec la force

que donne le délire, l'empreinte d'un cachet à ses armes qu'il avait au doigt, et il le plaça tres-visiblement au milieu du plancher^ sur le carreau.

Certes, il était difficile de porter plus de dignité dans la situation fausse où tant d'infamie avait plongé Lucien : il sauvait sa mémoire de tout opprobre, et il réparait le mal fait à son complice, auunt que l'esprit du dandy pouvait annuler les effets de la confiance du poète.

Si Lucien avait été placé dans un des cabanons des secrets, il se serait heurté contre l'impossibilité d'y accomplir son dessein, car ces boites en pierres de taille n'ont pour mobilier qu'une espèce de lit de camp et un baquet destiné à d impérieux besoins. Il ne s'y trouve pas un clou, pas une chaise, pas même un escabeau. Le lit de camp est si solidement scellé qu'if est impossible de le déplacer sans un travail dont s'apercevrait facilement le surveillant, car le judas en fer est toujours ouvert. Enfin, lorsque le prévenu donne des craintes, il est surveillé par un gendarme ou par un agent. Dans les chambres de la pistole, et dans celle où Lucien avait été mis par suite des égards que le jup;e voulut témoigner à un jeune homme appartenant à la haute société parisienne, le lit mobile, la table et la chaise, peuvent donc servir à l'exécution d'un suicide, sans néanmoins le rendre facile. Lucien portait une longue cravate noire en soie; et, en revenant de l'instruction, il songeait déjà à la manière dont Pi« chegru s'était, plus ou moins volontairement, donné la mort. Mais pour se pendre il faut trouver un point d'appui et un espace assez considérable entre le corps et le sol pour que les pieds ne rencontrent rien. Or la fenêtre ae sa cellule donnant sur le préau n'avait point d'espagnolette, et les barreaux de fer scellés à l'extérieur, étant séparés de Lucien par l'épaisseur de la muraille, ne lui permettaient pas d'y prendre un point d'appui.

Voici le plan que sa faculté d'invention suggéra rapidement à Lucien pour consommer son suicide. Si la hotte apphquée à la baie 6tait a Lucien la vue du préau, cette hotte empêchait qi;alement les surveillants de voir ce qui se passait dans sa cellule ; or, si dans la partie inférieure de la fenêtre les vitres avaient été remplacées par deux fortes planches, la partie supérieure conservait, dîans chaque moitié, de petites vitres séparées et maintenues par les traverses qui les encadrent. En montant sur sa table, Lucien pouvait atteindre à la partie vitrée de sa fenêtre, en détacher deux verres ou les casser, de manière à trouver dans le coin de la première traverse un point d'appui solide. Il se proposait d'y passer sa cravate, de faire sur lui-même une révolution pour la serrer autour de son cou, après l'avoir bien nouée, et de repousser la table loin de lui d'un coup de pied.

Donc, il approcha la table de la fenêtre sans faire de bruit, il quitta sa redingote et son gilet, puis il monta sur la table sans aucune hésitation pour trouer deux vitres au-dessus et au-dessous du premier bâton. Quand il fut sur la table, il put alors jeter les yeux sur le préau, spectacle magique qu'il entrevit pour la première i6is. Le directeur de la Conciergerie ayant reçu de M. Camusot la recommandation d'agir avec les plus grands égards avec Lucien, l'avait fait conduire, comme on l'a vu, par les communications intérieures de la Conciergerie, dont l'entrée est dans le souterrain obscur qui fait face à la tour d'Argent, en évitant ainsi de montrer un jeune homme élégant à la foule des accusés qui se promènent dans le préau. Ou va juger si l'aspect de ce promenoir est de nature à saisir vivement une âme de poète.

Le préau de la Conciergerie est borné sur le quai par la tour d'Argent et par la tour Bonbec ; or, l'espace qui les sépare indique parfaitement au dehors la largeur du préau. La galerie, dite de Saint- Louis, oui mène de la galerie marchande à la cour de cassation et à la tour Bonbec où se trouve encore, dit-on, le cabinet de saint Louis, peut donner aux curieux la mesure de la lon|[ueur du préau, car elle en répète la dimension. Les secrets et les pistoles se trouvent donc sous la galerie marchande. Aussi la reine Marie-Antoinette, dont le cachot est sous les secrets actuels, était-elle conduite au tribunal révolutionnaire, qui tenait ses séances dans le local de l'audience solennelle de la cour de cassation, par un escalier formidable pratiqué dans l'épaisseur des murs qui soutiennent la galerie marchande et aujourd'hui condamné. L'un des côtés du préau, celui dont le premier étage est occupé par la galerie de Saint-Louis, présente aux regards une enfilade de colonnes gothiques entre lesc^ueUes les architectes de je ne sais queUe époque ont pratiqué deux étages de cabanons pour loger le plus d'accusés possible, en empâtant de plâtre, de grilles et de scellements les chapiteaux, les ogives, et les fûts de cette galerie magnifique. Sous le cabinet, dit de BaintrLouis, dans la tour Bonbec, tourne un escalier en colimaçon qui mène à ces cabanons. Cette prostitution des plus grands souvenirs de la France est d'un effet hideux.

A là hauteur où Lucien se trouvait, son regard prenait en écharpe cette galerie et les détails du corps de logis qui réunit la tour d'Argent à la tour Bonbec, il voyait les toits pointus des deux tours. Il resta tout ébahi, son suicide fut retardé par son admiration. Aujourd'hui les phénomènes de l'hallucination sont si bien admis par la médecine, <|ue ce mirage de nos sens, cette étrange faculté de notre esprit, n est plus contestable. L'homme, sous la pression d'un sentiment arrivé au point d'être une monomanie à cause de son intensité.

DES œURTISANES.

setroQTesomrentdanslasttuatioii où le plongent ropium^lehatchisch, et le protoxyde d*azote. Alors apparaissent les spectres, les fantômes, alors les rêves prennent du corps, les choses détruites revivent dans leurs conditions premières. Ce qui dans le cerveau n'était qu'une idée devient une créature animée. La science en est à croire aujourd'hui

3ue, sous l'effort des passions à leur paroxysme, le cerveau sinjecte e sang» et que cette congestion produit les jeux effrayants du rêve dans l'état de veille, tant on répugne à considérer (voyez Louis Lambert, Etudes PHiLosormQUBs) la pensée comme une force vive. Lucien vit le palais dans toute sa beauté primitive. La colonnade fut svelte, jeune, fraîche. La demeure de saint Louis reparut telle qu'elle fbt, il en admirait les proportions babyloniennes et les fantaisies orientales. Il accepta cette vue sublime comme un poétique adieu de la création civilisée. En prenant ses mesures pour mourir, il se demandait comment cette merveille existait inconnue dans Paris. Il était deux Lucien, un Lucien poète en promenade dans le moyen âge, sous les arcades et sous les tourelles de saint Louis, et un Lucien apprêtant son suicide.

Au moment où M. de Granvllle sortit de son cabinet, le directeur de la Conciergerie y entrait, et l'expression de cette physionomie était telle, que le procureur général rentra; d'ailleurs le directeur avait à la main un paquet et lui disait : — Voici, monsieur, un paquet de lettres pour vous qui vient d'un prévenu dont le triste sort m'amène. — Serait-ce M. Lucien de Ruberopré?i.. demanda M. de Granville saisi par une angoisse affreuse. — Oui, monsieur. Le surveillant du préau a entendu un bruit dé carreaux cassés, à la pistole, et le voisin de M. Lucien a jeté des cris perçants, car il entendait l'agonie de ce pauvre jeune homme. Le surveillant est revenu pâle du spectacle qui s'est offert à ses yeux, il a vu le prévenu pendu à la croisée au moyen de sa cravate...

Quoique le directeur parlât à voix basse, le cri terrible que poussa madame de Sérizy prouva que, dans les circonstances suprêmes, nos organes ont une puissance incalculée. La comtesse entendit ou devina; mais, avant que M. de Granville se fût retourné, sans que ni M. de Sérizy ni M. de Bauvan pussent s'opposer à des mouvements si rapides, elle fila, comme un trait, par la porte, et parvint à la galerie marchande où elle courut jusqu'à l'escalier qui descend à la rue de la Barillerie.

Un avocat déposait sa robe à la porte d'une de ces boutiques qui pendant si longtemps encombrèrent cette galerie où l'on vendait des chaussures, où l'on louait des robes et des toques. La comtesse demanda le chemin de la Conciergerie.

— Descendez et tournez à gauche, l'entrée est sur le quai de l'Horloge, la première arcade. —Cette femme est folle, dit la marchande, il faudrait la suivre.

Personne n'aurait pu suivre Léontine, elle volait. Un médecin expliquerait comment ces femmes du monde, dont la force est sans emploi, trouvent dans les crises de la vie de telles ressources. Elle se précipita par l'arcade vers le guichet avec tant de célérité que le gendarme en faction ne la vit pas entrer. Elle s'abattit comme une plume poussée par un vent furieux à la grille, elle en secoua les barres ae fer avec tant de fureur, qu'elle arracha celle qu'eUe avait Saisie. Elle s'enfonça les deux morceaux sur la poitrine, d'où le sang jaillit, et elle tomba criant : — Ouvrez ! ouvrez ! d'une voix qui glaça les surveillants.

LejDorte-clefs accourut.

— Ouvrez ! je suis envoyée par le procureur général, pour sauver te mort!...

Pendant que la comtesse faisait le tour par la rue de ta Barillerie et par le quai de l'Horloge, M. de Granville et M. de Sérizy descendlâieot à la Conciergerie par l'intérieur du Palais en devinant l'inten- Cion de la comtesse ; mais, malgré leur diligence, ils arrivèrent au moment où elle tombait évanouie à la première grille, et qu'eUe était relevée par les gendarmes descendus oe leur corps de garde. A l'aspecl du directeur de la Conciergerie, on ouvrit le guichet, on transf>orta la comtesse dans le (jefie ; mais elle se dressa sur ses pieds, ^ tomba sur ses cenoux en joignant les mains.

— Le voir!... le voir !... On ! messieurs, je ne ferai pas de mal I

mais u vous ne voulez pas me voir mourir là... laissez-mot regarder Lucien mort ou vivant... Ah ! tu es là, mon ami, choisis entre ma mort ou... Elle s'affaissa. — Tu es bon, reprit-elle. Je t'aimerai !... — Emportons-la !... dit M. de Bauvan. — Non, allons à la cellule où est Lucien! reprit M. de Granville en lisant dans les yeux égarés de M. de Sérizy ses intentions.

Et il saisit la comtesse, la releva, la prit sous un bras ; tandis que M. de Bauvan la prenait sous l'autre.

— Monsieur! oit H. de Sérizy au directeur, un silence de mort sur tout ceci. — Soyez tranquille, répondit le directeur. Vous avez pris un bon parti. Cette dame... — (Test ma femme... — Ah ! pardon, monsieur. Eh bien} elle s'évanouira certainement en voyant le jeune homme, et pendant son évanouissement on pourra l'emporter dans une voiture. — Cest ce que j'ai pensé, dit le comte, envoyez un de vos hommes dire à mes gens, cour de Hariay, de venir au guichet, il n'y a que n|jt voiture là...;— Nous pouvons le sauver, disait la comtesse en marchant avec un courage et une force qui surprirent ses

Sardes. Il y a des moyens de rendre à la vie... Et elle entraînait les eux magistrats en criant au surveillant : — Allez donc, allez plus vite, une seconde vaut la vie de trois personnes 1

Quand la porte de la cellule fut ouverte, et que la comtesse aperçut Lucien pendu comme si ses vêtements eussent été mis à un portemanteau, (Tabord elle fit un bond vers lui pour l'embrasser et le saisir; mais elle tomba- la face sur le carreau de la cellule, en jetant des cris étouffés par une sorte de râle.

Cinq minutes après, elle était emportée par la. voiture du comte vers son hôtel, couchée en long sur un coussin, son mari à genoux devant elle. Le comte de Bauvan était allé chercher un médecin pour porter les premiers secours à la comtesse.

Le directâjjif de la Conciergerie examinait la grille extérieure du guichet, et oisait à son greffier : — On n'a rien épargné ! les barres de fer sont forgées, elles ont été essayées, on a payé cela très-cher, et il y avait une paille dans ce barreau-là !...

Le procureur flénéral, revenu chez lui, disait à Hassol, qu'il trouva l'attendant dans l'antichambre du parquet :

— Monsieur, mettez ce que je vais vous dicter dans le numéro de demain de votre Gazette, à I endroit où vous donnez les nouvelles judiciaires, vous ferez la tête de l'article. Et il dicta ceci :

ff On a reconnu que la demoiselle Esther s'est donné volontairea ment la mort.

« L'alibi bien constaté de M. Lucien de Rubempré, son innocence, « ont d'autant plus fait déplorer son arrestation, qu'au moment où le « juge d'instruction donnait l'ordre de l'élargir, ce jeune homme est c mort subitement. »

— Votre avenir, monsieur, dit le magistrat à Massol, dépend de votre discrétion sur le petit service que je vous demande, ajouta M. de Granville. — Puisque M. le procureur cénéral me fait l'honneur d'avoir confiance en moi, je prendrai la liberté, répondit Massol, de lui présenter une observation. Cette note inspirera des commentaires mjurieux sur la justice. . . — La justice est assez forte pour les supporter, répliqua le magistrat.— Permettez, monsieur le comte, on peut avec deux phrases éviter ce malheur.

Et l'avocat écrivit ceci :

a Les formes de la justice sont tout à fait étrangères à ce funeste c événemenli L'autopsie à laquelle on a procédé sur-le-champ a déa montré que cette mort était due à la rupture d'un anévrisme à son « dernier période. Si M. Lucien de Rubempré avait été affecté de son (L arrestation, sa mort aurait eu lieu beaucoup plus tôt. Or, nous (( croyons pouvoir affirmer que, loin d'être affligé de son arrestation, a il en rijiit et disait à ceux qui l'accompagnèrent de Fontainebleau f à Paris, qu'aussitôt arrivé devant le magistrat son innocence serait « reconnue. »

— N'est-ce pas sauver tout?... demanda l'avocatrjournaliste. — Merci, monsieur, répondit le procureur général.

Ainsi, comme on le voit, les plus grairas événements de la vie sont traduits par de petits faits Paris plus ou moins vrais.

Paris, mars 1846.

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