‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 20 sur 29 · LUCIEN DE RUBEMPRE · texte numérisé non relu

LUCIEN DE RUBEMPRE

- a Lucien Chardon, fils d'an apothicaire d'Angooléme, el dont la « mère est une demoiselle de Rubempi'é, doit à «ne ordonnance do a roi le droit de porter le nom de Rubempré.. Cette ordonnance a clé « accordée à la sollicitation de la duchesse de Maufrigneuse et de «r M. le comte de Sérizy.

((. En 1^2..., ce jeune homme est venu à Paris, sans aucun moyen à d'existence, à la suite de madame la comtesse Sixte du Chatdei, « alors madame de Bargeton, cousine de madame d'Espard.

a Ingrat envers madame de Bargeton, il a vécu maritalement avec « une aemoiselle Goralie, décédée actrice du Gymnase, qui a quitté « pour lui M. Gamusot, marchand de soieries de la rue des Bourdon-

« nais.

c( Bientôt, plongé dans la misère par l'insuffisance des secours que a lui donnait ceUe actrice, il a compromis gravement son honorable (( beau'frère, imprimeur à Angouléme, en émettant de faux billets a pour le payenient desquels David Séchard fut arrêté pendant un a court séjour dudit Lucien à Angouléme.

« Cette al&ire a déterminé la fuite de Rubempré, qui subitement a a reparu à Paris avec l'abbé Carios Herrera.

« Sans moyens d'existence connus, le sieur Ijucien a dépense, en a moyenne, dfurant les trois premières années de son second séjour « à Paris, environ trois cent mille francs qu'il n'a pu tenir que an « soi-disant abbé Cartes Herrera, mais à quel titre?

« U a, en outre, récemment employé plus d'un million à l'achat de « la terre de Rubempré, pour obéir a une condition mise à son ma- < riage avec mademoiselle Clotilde de Grandlieu. La rupture de ce « mariage tient à ce que la famille Grandlieu, àJaquelle le siear Ln- « cieu avait dit tenir ces sommes de son beau-frère et de sa sœur, a (( fait prendre des informations auprès des respectables époux Sëd cbard, notamment par l'avoué DerviUe, et non-seulement ils Iguo- « raient ces acquisitions, mais encore ils croyaient Lucien excessî- « vement endetté.

« D'ailleurs, la succession recueillie par les époux Séchard coo^sle « en immeubles; et l'argent comptant, suivant leur déclaration, nMMK « tait à peine à deux cent mille irancs.

« Lucien vivait secrètement avec Esther Gobseck, il est donc cer- « tain que toutes les profusions du baron de Nucingen, protecienr de « cette demoiselle, ont été remises audit Lucien.

« I^cien et son compagnon le forçat ont pu se soutenir plus long- « temps que Gogniard en face du monde, en iirant leurs ressources « de la prostitution de ladite Esther, autrefois fille soumise, »

DES œURTISANES

Malgré les redites que ces noies produisent dans le récit du drame, il était uëcessalre de les rapporter textuellement pour faire apercevoir le rôle de la police k Paris. La police a, comme on a déjà pu le voir d'ailleurs d*après la note demandée sur Peyrade, des dossiers, pres^

r toujours exacts» sur toutes les familles et sur tous les individus tia vie est suspecte, dont les actions sont répréhensibles. Elle n'igoore rien de toutes les déviations. Ce calepin universel, bilan des conscieuces, est aussi bien teuu que Test celui de la Banaoe de France sur les fortunes. De même que la Banque pointe les plus légers retards, eu fait de pavement, soupèse tous les crédits, estime les capitalistes, suit de Tœil leurs opérations; de même fait la police pour 1 honuêteté des citoyens. En ceci, comme au Palais, Vinnoccnce 0 a rien à craindre, cette action ne s*exerce que suir les fautes. Quelque iuiut placée que soit une famille, elle ne saurait se garantir de cette providence sociale. La discrétion est d*ailleurs égale a l'étendue de ce pouvoir. Cette immense quantité de procès-verbaux des corn* missaires de police, de rapports, de notes, de dossiers, cet océan de renseignements, dort immobile, profond et calme comme la mer. Qu'un accident éclate, que le délit ou le crime se dressent, la justice fait un appel à la police; et aussitôt, s'il existe un dossier sur les inculpés, te juge en prend connaissance. Ces dossiers, où les antécédents sont analyses, ne sont que des renseignements qui meurent entre les murailles du Palais; la justice n*en pe^t faire aucun usage légal, elle s'en éclaire, elle s'en sert, voilà tout. Ces cartons fournissent en quelque sorte Tenvers de la tapisserie des crimes, leurs causes premières, et presque toujours inéaites. Aucun jury n'y croirait, le pays tout entier se soulèverait d'indignation si Ton en excipait dans le procès oral delà cour d'assises. C'est enfin la vérité condamnée à rester dans son puits, comme partout et toujours. Il n'est pas de magistrat, après douze ans de pratiaue à Paris, oui ne sache que la cour d'assises, la police correctionnelle, cachent la moitié de ces infamies, qui sont comme le lit sur lequel a couvé pendant longtemps le crime, et qoi n*avoue que la justice ne punit pas la moitié des attentats commis. Si le public pouvait counaitrc jusqu'où va.la discrétion des employés de la police qui ont de la .mémoire, elle révérerait ces braves f;en» à l'égal des Ctieverus. On croit la pcrtiçe astucieuse, mchiavéhque, elle est d'une excessive bénignité; seulement, elle écoute les passions dëns> leur. paroxysme,, elle reç'oiO^ délations et oarde toutes ses aotes. Elle n eM .qu'épouvantable d'w» côté. Ce qu'elle f«H pour la jèslice, eHe lefait aussi pour la poHttoue. Mais, en politique, eHe est aussi cnieHe, aufisi partiale, que feu l'inquisition.

— Laissons cela, dît le juge en remettant les notes dans le dossier, c'est un secret entre la police et la jUstiée, 4e juge verra ce que cela vaut ; mais M. et madame Camiisot. ti*m ént- jathsfis ri^ su.

— As- tu besoin de me répéter cela? dit madame Camusot.

— Lucien est coupable, reprit le juge, mais de quoi? i. - ,

— Un homme aimé par la duchesse de Maufrîgneuse, par la comtesse de Sérizy. par Clottlde de Grandlteu, n'est pas coupable, répondit Amélie, l'autre doit avoir tout fait.

— Mais Lucien est complice ! s'écria Camusot. - '

— Veux-tu m'en croire?... dit Amélie. Rends le prêtre h la diplqmatie, dont il est le plus bel ornement ; innocente ce petit misérable, et trouve d'autres coupables...

— Comme tu y vas!... répondit le juge en souriant. Les femmes teodent au but à travers les lois, comme les oiseaux que rien n'arrête dans l'air.

— Mais, reprit Amélie, diplomate ou forçat, l'abbé Carlos te désignera quelqu'un pour se tirer d'affaire. — Je ne suis qu'un bonMt, Ui es la tête, dit Camusot à sa femme. — £h bien! la délibéralion est close. Tiens embrasser ta Méite, il est ime heore...

Et madame Camusot. alla se coucher en laissant son mari mettre ses papiers et ses idées en ordre pour les interrogatoires à faire subir le lendemain aux deux prévenus.

Donc, pendant que les paniers à salade amenaient Jacques Gollrn et Lucien à la Conciergerie, le juge d'instruction, après avoir déjeuné toutefois, traversait Paris k pied, selon la simplicité de morars adoptée pnr les magistrats parisiens, pour se rendre à son cabinet, où déjà toutes les pièces de raffaire étaient arrivées. Voici comment.

Tous les juges d'instruction ont un commis-greftier, espèce de se- ' crëtaire judiciaire assermenté, dont la race se perpétue sans primes, sans 'encouragements, qui produit toujours d'excellents sujets, chez ]cs€|tiels le mutisme est naturel et absolu. L'on ignore au Palais, depuis l'origine des parlements jusqu'aujourd'hui, .l'exemple d'uue indiscrétion commise par les grefliers-comrais aux instructions judiciaires. Gentil a vendu la quittance donnée à Semblançay par Louise de Savoie, un commis de la guerre a vendu à CzernicliefT le plan de la campagne de Russie ; tous ces traîtres étaient plus ou moins riches. £.a perspective d'une place au Palais, celle d'un grelTe, la conscience du métier, suffisent pour rendre le commis-greflier d*nn juge d'ins-

truction le rival heureux de la tombe, car la tombe est devenue in^ discrète depuis les progrès de la chimie. Cet cmplové, c'est la plume même du juge. Beaucoup de gens comprendront qu on soit l'arbre de la machine et se demanderont comment on peut en rester l'écrou; mais l'écrou se trouve heureux, peut-être a-t-il peur de la machine? Le greffier de Camusot, jeune nomme de vingt-deux ans, nommé Coquart, était venu le matin prendre toutes les pièces et les notes du juge, et il avait déjà tout préparé dans le cabinet, quand le magistrat allait flânant le long des quais, regardant des curiosités dans les boutiques, et se demandant en lui-même : — Comment s'y prendre avec un gaillard aussi fort que Jacques Collin, en supposant que ce soit lui ! Le chef de la sûreté le reconnaîtra, je dois avoir l'air de faire mon métier, ne fût-ce que pour la police ! Je vois tant d'impossibilités, que le mieux serait d'éclairer la marquise et la duchesse, en leur montrant les notes de la police, et je vengerai mon père à qui Lucien a pris Coralie... fin découvrant de si noirs scélérats, mon habileté sera proclamée, et Lucien sera bientôt renié par tous ses amis. Allons, l'interrogatoire en décidera.

Il entra chez im marchand de curiosités, attiré par une horloge de Boule.

— N^e pas mentir à ma conscience et servir les deux grandes dames, voilà tm chef-d'œuvre d'habileté, pensa-t-il. Tiens, voijs anssi, monsieur le procureur général, dit Camusot à hante voix, vous cherchez des médailles ! — C'est le goût de presque tons les justiciards, répondit en riant le comte de Grandvitle, à cause des revers.

Et, après avoir regardé la boutique pendant quelques instants, conmié s'il'y achevait son examen, il émména Camusot le long du quai, sans que Camusot* pût* croire à autre chose qu'à un hasard.

— Vous allez interroger ce mâtin M. de Rubempré, dit le procureur général. Pauvre jeune homme, je l'aimais... — Il y a bien des charges contre hii, dit€amusot. — Oui, j'ai vu les notes (le la police; mais elles soûl dues; en partie, a uii agent qui ne dépend pas de la Préfecliire, au fameux Corentln, un hOTpme qui a fait couper le cou a plus d'innocents que vous n'enverrez de coupables à léchafaud, et... Mais éc^drôle est hors de notre portée. Sans voilloir influencer la conscience d'dn. magistrat tel que. vous, je ne peux pas m'empêcher de vous faire observer que, si vous pouviez acquérir la conviction de l'ignorance de Lucien relativement au testament de cette fille, il en résulterait qu'il, n'avait aucun intérêt à sa mort, car elle lui donnait prodigieusement d'argent!... —Noos avons la certitude de son 'absence pendant l'empoi^ontiément de cette Esther/dit Camusot. Il guettait à Fontainebleau le passage de mademoiselle de Grandlieu et dé la duchesse de Lènoùcoort. -^ Oh ! reprit le procureur général, il conservait, sur son ikiariage avec madenioisellc de Grandlieu, de telles espérances (je le tiens de la duchesse de Grandlieu ellemême), qu'il n'est pas possible de supposer im garçon si spirituel compromettant tout par un crime inutile. — Oui, dit Camusot. surtout si cette Esther lui donnait tout ce qu'elle gagnait... — Derville et Nucihgén disent qu'elle est morte ignorant la succession qui lui était dépuis longtemps échue, ajouta le procureur général. — Mais, à quoi croyez-vous aonc alors? deniailda CamUsol. car il y a quelque chose. -^ A im crime commis par les domestiques, répondit le procureur général. — Malheureusement, fit observer Camusot, il est bien dans les. moeurs de Jacques Collin, car le prêtre espagnol est bien certainement ce forçat évadé, de prendre* les sept cent cinquante mille francs prédùtts par la vente de l'inscription aes rentes en trois pour cent dotinée par Nûcingen. — Vous pèserez tout, mon cher Camusot, ayez de la prudence. L'abbé Carlos Herrera tient à la diplomatie... mais un ambassadeur qui commettrait nn crime ne serait

{)a$ sauvegardé par son caractère. Est-ce ou n'est-ce pas l'abbé Caros Herrera? voilà la question la plus importante...

Et M. de Grandville salua comme un homme qui ne veut pas de réponse.

— Lui aussi veut donc sauver Lucien? pensa Camusot, qui prit par le quai des Lunettes pendant que le procureur général entrait au Palais par la cour de ïïarlay.

. Arrivé dans la cour de la Conciergerie, Camusot entra chez le directeur de cette prison et l'emmena loin de toute oreille, au milieu du pavé.

— Mon cher monsieur, faites-moi le plaisir d'aller à la Force, savoir de votre collègue s'il a l'avantage déposséder en ce moment quelques forçats qui aient habité, de 1810 à 1815. le bagne de Toulon: voyez si vous en avez aussi chez vous. I^ous ferons transférer ceux de la Force ici pour quelques jours, et vous me direz si le prétendu

Çrètre espagnol sera reconnu par eux pour être Jacques Collin, dit rompe-la-Nort.

— Bien, monsieur Camusot; mais Bibi-Lupin est arrivé...

— Ah ! déjà? s'écria le juge.

— n était à Melun. On lui a dit qu'il s'agissait de Trompe-la-Mort» il .a souri de plaisir, et il attend vos ordres.. é

SPLENDEUR3 «T MISERES

— Envoyez«te-niôi.

Le directeur de la Goncierf|[erie pui alor^ présenter au Juge dinstruciion la requête de Jacques Conin. en en pdgnaot l'état déplorable.

— J'avais riateulion de Thiterroger le premier, répondit le magistrat, mais Qoo pas à cause de sa santé. J'ai reçu ce matin une UQle du directeur de la Force* Or, ce gaillard, qui dit être à Taffouie depuis vingt-quatre heures, a si bien dormi, que Ton est entré dans son cabanon, h la Force, sans qu'il entendit le médecin que le directeur avait envoyé chercher; le médecin ne lut a pas même tàté le pouls, il Tu laisse dormir; ce qui prouve qu*il aurait une aussi bonne conscience qu'une aussi bonne santé. Je ne vais croire à cette muladie que pour étudier le jeu de mop homme, dit en souriant M. Camusot.

-^ On appveud tous les jours avec les prévenus et les accusés, fit t)bserver le directeur de hi Coneiergerie.

La Préfecture de police communique avec la Conciergerie, et les magistrats, de même qu« le directeur de la prison, par suite de la connaissance de ces (passages souterrains, pieuvent s'y rendre avec une excessive promptitude. Ainsi s'explique la facilité miraculeuse avec laquelle le ministère public et les présidents de la cour d'assises neuveni, séance tenante, avoir certains renseignements. Aussi, quand M. Camusol fut en haut de l'escalier qui menait à son cabinet, trouva-t-il Bibi-Lupin accouru par la salle des Pas-Perdus.

— Quel zèle ! lui dit le juge en souriant.

-> Ah ! c'est que si c'est lui, répondit le chef de la sûreté, vous verrez une terrible danse au préau, iMNir peu qu'il y aurait des ehê^ raiix de retour (anciens forçats, en argot).

— Et pourquoi ?

-^ Trompe-la-Mort a mangé la grenouille, et je sais qu'i/« ont juré de Tex terminer.

//« siguiliaient les forçais dont le trésor, confié depuis vingt ans à Trompe-la-Mort, avait été dissipé pour Lucien, comme on le sait.

«— Pourriez-vons retrouver des témoins de sa dernière arresta* tlon ?

— Donnez-moi deux citations de témoins, et je vous eu amène aujourd'hui. '— Coquart, dit le juge en étant ses ||[ants, mettant sa canne et son chapeau dans un coin, remplissez deux citations sur les renseignements de H. l'agent.

Il se regarda dans la glace de la eheminée, sur le chambranle de laquelle il y avait, à la plaee de pendule, une cuvette et un pot à eau. D'un c6té une carafe nleine d'eau et un verre, et de l'autre une lampe. Le juge sonna. L'huissier vint après quelques minutes.

— Ai-je déjà du monde? demanda-t-il à l'huissier chargé de recevoir les témoins, de vérifier leurs citations, et de les placer dans leur ordre d'arrivée. — Oui, monsieur.— Prenez les noms des personnes venues, apportez-m'en la liste.

Les juges d'instruction, avares de leur temps, sont quelquefois obligés de conduire plusieurs instructions à la fois. Telle est la raison des longnea factions que font les témoins appelés dans la pièce où se tiennent les huissiers et où retentissent les sonnettes des juges d'instruction» -^ Après, dit Camusot à son huissier, vous irez chercher l'abbé Carlos llerrera. - Ah ! il est en Espagnol? en prêtre, in'a-t-on dit. Bah ! c'est renouvelé de Collet, monsieur Camusot, s écria le chef de la sûreté« — Il n'y a rien de neuf, répondit Camusot eu signant deux de ces citations formidables qui troublent tout le monde, même les nhis inuocents témoins que la justice mande ainsi à comparoir sous oes peines graves, faute d'obéir.

En ce moment, Jacmies Collin avait terminé, depuis une demi-heure environ, sa profonde délibération, et il était sous les armes. Rien ne peut mieux achever de pehidre cette figure du peuple en révolte contre les lois que les quel(iues Ugnes qu*ii avait tracées sur ses papiers graisseux.

Le sens du premier était ceci, car ce fut écrit dans le langat^e convenu entre Asie et lui, l'argot de l'argot, le chiffre appliqué ù l'idée,

X Ya chez la duchesse de Maufrigneuse ou chez madame de Sérizv, « que l'une ou l'autre voie Lucien avant son interrogatoire, et qu'elle u lui donne à lire le papier ci-inclus, Enfin, il faut trouver nos deux M, voleurs, qu'ils soient à ma disposition, et prêts à jouer le rôle que « je leur indiquerai.

((Cours e1)ez Rastignac, dis^lui, de la part de celui qu'il a reu- H contré au bal de l'Opéra, de venir attester que l'abbé Carlos ller- K rera ne ressemble en rien au Jacques Collin arrêté chez la Vaut( quer.

'( Obtenir pai*eille chose in docteur Bianchon.

« Faire travailler les deux fcinmei i Curien dan> vv but. )>

Sur le papier inclus, il y avait en bon français :

« Lucien, n'avoue rien sur moi. Je dois être pour toi l'abbé Carlos c llerrera. Non-seulement c'est ta juttifieation ; mais encore un peu » de tenue, et tu as sept millions, plus l'honnaiir sauf. »

Ces deux papiers collés du c6té de l'écriture, de manière h Hiire croire que c était un fragment de la même feuille, furent roulés avec un art particulier à ceux qui ont rêvé dans le baarne aux moyens d'être libres. Le tout prit la forme et la consistance d'une boule' de crasse grosse comme ces têtes en cire que les femmes économes adaptent aux aiguilles dont le chas s'est rompu.

•— Si c'est moi qui vais à l'instruction le premier, nouh sonunes sauvés; mais si c'est le petit» tout est perdu, se dit«il en attendant.

Ce moment était si cruel, que cet homme si fort eut le visage couvert d'une sueur blanche. Ainsi, cet homme prodigieux devinait vrai dans sa sphère de crime, comme Molière dans la sphère de la poésie dramatique, comme Cuvier avec les créations disparues. Le génie en toute chose est une Intuition. Au-dessous de ce phénomène, le reste des œuvres remarquables se doit au talent. En ceci consiste la diiïé* rence qui sépare les gens du premier des gens du second ordre, ù* crime a ses nommes de génie. Jacques Collin, aux abois, se rencontrait avec madame Camusot l'ambitieuse et avec madame de Sérizy, dont l'amour s'était réveillé sous le coup de la terrible catastrophe où s'abîmait Lucien. Tel était le suprême effort de l'inteUigence humaine contre l'armure d'acier de la justice.

En entendant crier la lourde ferraille des serrures et des verrous de sa porte, Jacques Collin reprit son masque de mourant ; il y fut aidé par l'enivrante sensation de plaisir que lui causa le bruU des souliers du surveillant dans le corridor- H ignorait par quels moyens Asie arriverait jusqu'à lui ; mais il comptait la voir sur son passage, surtout après la promesse qu'il en avait reçue à l'arcade Salpt-Jeau.

Après cette heureuse rencontre, Asie était descendue sur la Grève. En 1850, le nom de la Grève avait un sens aujourd'hui perdu. Toute la partie du quai, depuis le pcmt d'Arcole jusqu'au peut LouiârPhllippe, éuiit alors telle que la nature l'avait faite, à l'exception de la voie pavée, qui d'ailleurs était disposée en talus. Aussi, dans les

{grandes eaux, pouvait^n aller en bateau le lon^ dea maisons et dans es rues en pente qui descendaient sur la rivière. Sur ce qnai, les rez-de-chaussée étalent presque tous élevés de quelques marches. Quand l'eau battait le pied des maisons, les voitures prenaient par I épouvantable rue de la Mortellerie, abattue tout entière aujourd'hui pour agrandir l'Uètel de Ville. U fut donc facile i la fausse marchande de pousser rapidement la petite voiture au bas du quai, et de l'y ca* cher jusqu'à ce que la véritable marchande, qui d ailleurs buvait le prix de sa vente en bloc dans un des ignobles cabarets de la rue de la Mortellerie, vtnt la reprendre à l'endroit où l'emprunteuse avait promis de la laisser. En ce moment, on achevait l'agrandissement du quai Pelletier, 1 entrée du chantier était gardée par un invalide, et la brouette confiée à ses soins ne courait aucun risque.

Asie prit aussitôt un tiacre sur la place de rHôtel-d^Ville, et dit au cocher : — Au Temple ! et du train, il y a gras.

Une femme vêtue comme l'était Asie pouvait, sans exciter la moindre curiosité, se perdre dans la vaste halle où s'amoncellent toutes les guenilles de Paris, où grouillent mille marchands ambulants, où babillent deux cents revendeuses. Les deux prévenus étaient à peine écroués, qu'elle se faisait habiller dans un petit entresol humide et bas situé au-dessus d'une de ces hoiTlbles boutiques où se vendent tous les restes d'étoffes volés par les couturières ou par les tailleurs, et tenue par une vieille demoiselle appelée la Romette. de son petit nom de Jéromeite. La Remette était aux marchandes à ta toilette ce que ces mesdames la Ressource sont elles»inèmes aux femmes, dites comme il faut, dans l'embarras, une usurière à cent pour cent.

— Ma fille! dit Asie, il s'afftt de me ficeler. Je dois être au moins une baronne du faubourg Saini-Germain. Et bricolions tout pu$ riie que ça! reprit-elle, car i ai les pieds dans l'huile bouillante! Tu sais quelles robes me vont, Eu avant le pot de rouge, trouve-moi desdeotelles chouettes! etdonne^nioi les plus reluisants hiheloU.,, Envoie la petite chercher un fiacre, et (j|u'eile le fasse arrêter à notre porte de derrière, ^ Oui, madame, répondit la vieille fille avec une soumission et un empressement de servante en présence de sa maîtresse.

Si cette scène avait eu quelque témoin, il eût (acilemont vu que la femme cachée sous le nom d'Asie était chez elle,

•— On me propose des diamants!... dit la Remette en coiffant Asie. — Sont-ils volés?... — Je le crois...— Eh bien ! quel que soit le pro» fit, mon enfant, il fant s'en priver. Nous avons les curieux à craindre pendant quelque temps.

On comprend dès lors comment Asie put se trouver dans la salle des Pas-Perdus du Palais dç Justice, une citation à la main, se faivaiii guider dans les rorridors et dans les escaliers qui mènent chez les

DES COCRTISANKS.

Tf

juges 4MDfttru<)liAn, et demandaiit M. Camusot, on qiinrl d*heure environ avant l'arrivée du Juge.

Asie ne $e ressemblait plus &ene->méme. Apre:» avoir, coipiiie une ac* tri ce» 1av<i son visape de vlelHe, mU du rouge et du blanc, elle s'dtalt enveloppe la lélc d'une admirable perru(|uo blouse, Mise absolument comme une dame du faubourg Satnt-Uenuain en quête de son cblen perdu, elle paraissait avoir quarante ans, car elle s*étalt caché le visage sous un ma^nlOque voile de dentelle noire. Un corset rudement sanglé maintenait sa taille de cuisinière. Très-bien Kantdet armée d*une tournure un peu forte, elle exhalait une odeur de poudre à h maréchale. Badinant avec un sac à monture en or, elle partageait son attention entre les nmrailles du Palais, où elle errait évicFeunnent pour la première fois, et la laisse d*un Joli kings'dog. Une pareille douairière fut bientôt remarquée par la population en robe noire de la salle des l'as- Perdus»

Outre les ftvoeat« sans cause qui balayent cette salle avec leurs robes, et qui oomn^eui les grands avociils par lcui*s noms de baptême, à la msintère des grands seigneurs enire eux, pour faire croire qu'ils appartiennent ù Taristocralie de TOrdre. on voit souvent de patients jeunes nenst ^ la d^voiion des avoués, faisant le pied de grue à propos d'une seule cause retenue en dernier, et susceptible d êtreplaidée si les avocats des causes retenues en premier se faisaient attendre» ù* serait uqe peinture curieuse que celle des dlf|4vtnces entre cha* cune des robes noires qui se promènenl diuia cette immense salle trois par trois, quelquefois quatre à quatre, en prodnlsanl par leurs causeries Pimmoose bourdonnement qui retentit dans cette salle, si bien nommée, car la marche use le» %H4Km\$ autant nue les prodigalités de la parole: mais elle tmuveni pbee dans l'Rtude destinée à peindre les avocats de Paris. Asie avait compté su? les flâneurs du l'alais, elle riait sous cape de quelques plaisauleries qu'elle entendait, et (mit par attirer l'attention de Massoi, un j^tine stagiaire plus oc* cupé de la Gazette des Tribunaux que par ses clients» qui mit en riant ses bous offices à la discrétion d'une femme si bien parfUmée et si richement habillée.

Asie prit une petite voix de (Ate pour e«pUq«er à cet obli^eaut m<msleur qu elle se rendait à une citation d un juge» nommé Camusot...

— Ah ! pour TafTalre Rubempré?

le procès avait déjà son nom!

<**0h! ee n'est pas moi, c'est ma feniuie de ebamiire, uueilNe surnommée Europe, que j'ai eue pendant vlngt*ttttalre bmires, et qui s'est enfuie en voyant que mon suisse m*apportMi ee papier timbre*

I uis, comme toutes les vieilles femmes dont la vie se passe en iMt* vardages au coin du feu, poussée par Massel, elle fit des parenthèses, elle raconta ses malheurs avec son premier marii l'un des trois di« 1 ectenrs de la caisse territoriale. Elle consulta le leiHie avocat sur la question de savoir si elle devait entamer un procès avec son gendre, le comte de Gross-Narj», qui rendait sa fille irès*malbeureusa, et si la loi lui permettait de disfjoser de sa fortime. Massoi ne pouvait, malgré ses efforts, deviner si la cilaiion élait donnée èla maîtresse ou à la lemmc de chambre. Daus le premiar niQoient. U s'étaU contenté de jeter les yeux sur cette pièce judiciaire dont les asetnplairessonl bien connus; car, pour plus de célérité, elle est luiprlmée, et losgreWers des jiices d'instruction n'ont plus qu à renipHr des blancs ménages pour les noms et la demeure des téntolns, l'betire de la comparution, etc. Asie se faisait expliquer le Palais ou'elle connaissait mieux que l'avocat ne le comiaiss;)it lui-même \ eonn, eHe fiiil( par kiî de* mander à quelle heure ce M. Camusot venaii,

•-» Mais, en général, les juges d'instruction commeoeeni leurs intcrrogatoirej» vers dix heures.

— Il est dix heures nmins un quart, dit-elle eu regardant à une

iolle petite montre, un vrai chef-d'œuvre de bijouterie qui fit penser I Massoi ! -^ 06 la fortune va-t-elle se nicher !...

En ce moment Asie était arrivée h cette salle obscure donnant sur ta cour de la (kmdergcrie et où se tiennent les huissiers. En apercevant le guichet à travers la croisée, elle s'écria : — Qu'est-ce que c'est que ces grands murs-là ?

— C*eat la Conciergerie.

— Ahî voilà la Conciergerie, où notre pauvre reine... Oh ! je voudrais bien voir son cachot!..,

— C'est impossible, madame la baronne, répondit l'avocat, qui donnait le bras a la douairière, il faut avoir des permissions qui s'obtiennent très-d'iTiicilcmeui.

— On m'a dit, reprit-elle, (pie Louis XVllI avait Mi hiUmême, et eu bitln, rinscriptinn qui se trouve dans le cachot de Mar|e«Antol-

nelie.

^ Oui, madame la horonue.

-^ Je voudrais bavoir le latin pmir étudier les mots de cette in*

ieHplien-lè ! réf^iquat-elle, Croyei*TOus qna N. flaiwisot puisse me donner une permission.*.

-i^ Cela ne le i*egarde pas; mais II peut vous accompagner..,

— Mais ses interrogatoires? dit-eUe.

-* Oh ! répondit Massoi, les prévenus peuvent aHenére.

— Tiens, ils sont prévenus, cVsl vrai! répliqua nalveniçul Asie Mais je connais M. dQ iirandville, voire procureur généi*al,..

Cette interjection pruilulsit un effet magique sur les huisiiQn et sur l'avocat.

-— Ah! vous connaissez M. le procureur général, dit Massoi, qui pensait à demander le nom et l'adresse de la cliente que le hasard lui procurait.

— Je le vois souvent chez M. de Sérizy, son ami. Madame de Se* rizy est ma parente par les Ronquerolles...

— Mais si madame veut descendre à la Conciergerie, dit un buis* sier, elle...

— Oui, dit Massoi.

Et les huissiers laissèrent descendre l'avocat et la baronne, qui se trouvèrent blcnt/^i daus le petit corps de garde auquel aboutit l'usca* Uar de la Souricière, local bien connu d'Asie, et qui forme, ainsi qu'on Ta vu, entre la Souricière et la sixième chambre, comme uu poste d'observation par où tout le monde est obligé de passer.

— Demaudei donc à ces messieurs si M. Camusot est venu! ditelle en observant les gendarmes, qui jouaient aux cartes.

— Oui, madame, H vient de* monter de la Souricière...

-«• La Sourlelère ! dit-elle. Qu'est-ce que c'est.., Oh! suis-je bête de lia pas être allée tout droit chez le comte de lirandville.,. Mais je n'ai pag le temps.,. Menez-moi. monsieur, parler à M, Camusot avant qu*ll ne soit oooupët

«- Ohl madamOi vous avai bien le temps de parler h M. Iianmsot, du Massai. En lui bisant passer votre carte. Il vohs évitera le ûi>' agrément de Aiire aotiebambra avec les lénioins... On a des égards au Palais pour les hromas eowiiia vous... Vous avez des cartes...

En ce nioment Asie at son avoeal se trouvaient précisément devant la fenêtre du eorps de garde dVi les gendarmes peuvent voir le mouvement du gulcnei de la Conoiergerie. L»es gendarmes, umtrris dans If respect dd au« défenseurs de la veuve et de l'orphelin, oonnulssaui d'ailleurs les privilèges d^ 1^ robe, tolérèrent pom* quel-

ns Instants la présence d'une baronne accompagnée d*un avocat. B se laissait raconter par le Jeune avocat les épouvantables cho^^es qu'un jeune avocat peut dire sur le guichet. Elle rcf\isa de cn»lre qtl'on ftl la toilette au% eoildamnés à mort derrière les grilles 4)u'ou lui désignait; mais le briglldier le lui afiirnia.

^ Comme je voudrais voir t^ela ! . . , dit-elle.

Elle resta là coqiietaot avec le brigadier et son avocat jusipi'à ce qu'elle vit Jac({ues Colllni soutonu par deux gendarmes et précédé de rkulisier de M. Camusoi, sortant du guichet.

— Ah ! vnlli raum6nler des prisons qui vient sans doute de préparer un malheureux...

— Noti, mm, madame la baronne, répondit le gendann^ : <^'est un prévenu qui vient à riustrueiiau.

— El de quoi donc est-il accusé?

— 11 est impliqué dans cette afAiire d'empoisoiuiemeut... .— Oh |,„ Je voudrais bien le voir...

— Vous m pouvez pas rester ici, dit le brigadier, car U est au secret, cl va traverser noire corps de garde. Teues. madame, cette fiorle donne sur l'escalier...

-- Merei, monsieur Mileier, dk la baronne en se dirigeant vers la porte pour se précipiter daus l'escalier, où elle s'écria ; — Mais où suiK-je ?

Cet éclat de voix alla jusqu'à l'oreille de Jacques Collin, qu'elle voulait ainsi préparer à la voir. Le brigadier courut après madame la baronne, la saisit par le milieu du corps, et ht transporta eontme une plume au milieu de cinq gendarmes qui s'étaieut drei^é^ comme un seul homme ; car, dans ce corps de garde on se défie de tout. C'était de Farbitraire, mais de l'arbitraire nécessaire. L'avocat luimême avait poussé deuK exclamations ; ^ u Madame ! madame ! » pleines dVffroi, tant il craignait de se compromettre.

L'abbé Carlos llerrera, presque évanoui, s'arrôta sur une chaise dans lé eorps de garde.

— Pauvre homme! dit la baronne. Est-ce là un coupable?

Cen itarules, quoique pronoueées à loreille du jeune avocat, fnreul enU'uiliics par tout le uHmde, car il régiiiùt ilaiis eot affreux rort»s

SPLENDEURS ET MISÈRES

de garde un sflence de nwrt. Qnetques personnes privilégiëeB olriJeaneiil quelquefois la permissioD de voir les fameut crimioeb pendant qa'jls passent dans ce corps de garde ou dans les couloirs, en sorte que l'huissier et les gendanues charcés d'amener l'abbé Carlos Herrera ne firent aucune observation. D'ailleurs, il exislail, grice au dévouement du brigadier qui avait empoigtté la baronne pour empêcher toute communication entre le prévenu mis au secret et tes étrangers, un espace très-rassurant.

— Allons ! dit Jacques Collin, qui fit un eiïort pour se lever.

En ce moment la petite boule tomba de sa manclie, ^t la place où «Ile s'arrêta fut remarquée par la baronne à qui sou voile laissait la liberté de ses regards. Humide et graisseuse, la bouieite n'avait pas roulé, car ces petites cboses eu apparence indifférentes étaient toutes caiculéespar Jacques Collin pour une complète réussite. Lorsque le

Iirévenu lut conduit dans la partie supérieure de l'escalier, Asie icfaa trës-naturelleroenL «on sac et le ramassa lestement; mais en se baissant elle avait pris la boule., que sa couteor, absolument pareille i celle de la poussière c( de la boue du plaacher, empêchait d'être aperçue.

— Ah! dit-elle, ça m'a »erré le cœur... il esl mourant.

— Ou il le parait, répliqua le brigadier.

— Monteur, lUt Asie i l'avocat, couduisezhkh promptemeot chez M. Camusot; je viens IKMir cette alTaire... et peot-être sera-i-il bien aise de me voir avant d'interrc^er ce pauvre abbc...

L'avocat et la baronne quittèrent le corps de garde aui murs oléagineux et fuligineux ; mais, quand ils furent en haut de l'escalier, Asie fit une exclaina- ^on : — Et mon chien '.

oh ! monsieur, mon pauvre chien,

El, comme une folle, elle s'élanç.-! dans la salle des Pas-Perdos, en demandant son chien à tout le monde. Elle at- ■ teignit la galerie niarcbaode, et se précipita vers un escalier en disant : — Le voilà!

Cet escalier était celui qui mène à la cour de Barla^, par où, sa comédie jouee, elle alla se jeter dans un des flacres qui stationnent au quai des Orfèvres,

et elle disparut avec le L'»iuUciew forcit »ll»it m hw «ir !• grille

mandat a comparaître lancé contre Europe ,

dont les véritables noms étaient encore ignorés par la police et par la justice.

— Bue Heuve^inl-Marc! cria-l-elle au cocher.

Asie pouvait compter sur l'inviolable discrétion d'une marchande à la toilette appelée madame Nourrisson, également connue sous le nom de madame Saint-Estève, qui lui prêtait non-seulement son indi* vidualilé, main encore sa boutique, où Nucingeo avait marchandé la livraison d'ËsIber. Asie était la comme che^ elle| car elle occupait une chambre dans le logement de madame Nonmsson. Elle paya le liacre et monta dans sa cnambre après avoir salué mad-ime Nourrisson de manière à lui faire comprendre qu'elle n'avait pas le temps d'échanger deux mots.

Une fois loin de tout espionnage, Asie se mit à déplier les papiers avec les soins que les savants prennent pour dérouler des ônlimp- MHiGs, Après avoir lu ses instructions, elle jugea nécessaire ne tran-

scrire sur du papier k lettre les lignw deatinées t LucicD; puis cHe descendit chez madame Nourrisson, qu'elle fit causer pendaDt le temps qu'une petite fille de boutique alla chercher un fiacre sur le boulevard des Italiens. Asie eut ainsi les adresses de la duchesse de Maufrigneuse et de madame de Sérizy, que connaissait madame Nourriason par ses relations avec les femmes de chambre.

Ces diverses courses, ces occupations minutieuses, employèrent plus de deux heures. Madame la duchesse de Maufrigneuse, qui demeurait en haut du faubourg Saint-Honoré, At attendre madame de Saini-Êstève pendant une heure, quoique la femme de chambre lui edt fait passer par la porte de son boudoir, après y avoir frappé, la carte de madame de Saint-Estève sur laquelle A»e avait écrit : « Venue pmir une démarche ui^ente concenunt Lucien, v

Au premier rayon qu'elle jeta sur la figure de la duchesse, Asie comprit combien sa visite était intempestive; aussi s' excusa- t-elle d'avoir irouUé It repot de madame la duchesse sur le péril da« ieqnd te trouvait Lscien...

— Qui Mes-voin?...

doehnse

poKlcsee efllUîsMl Anie, qai pouvait Men être îrise ponr une barmme Mr naître Massol, dan ra salle des PM-Perdn, mats qui, sur les lapis du petit salM de l'hMel de Cadignao, faisait l'et fel d'mie tache de cambouis sur une robe de satin blanc.

— Je suis une marchande à la toilette, madame la duchesse ; car, en semblables godjodclures, 00 s'adresse aux femmes dont la profession repose sur une discrétion absolue. Je n'ai jamais trabi personne, et Dieu sait combien d« grandes dames m'ooi confié leurs diamants pour un mois, en demandant des parures en faux absolument pareilles aux leurs...

— Vous avez un antre nom ? dit la duchesse en souriant d'une rémi-

ge que provoquait en elle cette réponse.

— Oui , madame la duchesse, je suis nudame Saint-Estève dans les grandes occasioDs, mais je me nomme dans le commerce madame Nourrisson.

—Ken, bien... répon-

de la voiture, euire l'hui)

en cbangeaol de ton.

— Je puis, dit Asie eo

coniinuantr rendre de

-riGiCa. grands services, car

nous avons les secrets

des maris aussi bien que

ceux des femmes. J'ai lait beaucoup d'affiiires avec M. de Harsav.

que madame la duchesse...

— Assez! assez!... s'écria la duchesse, occuponMioos de Lucien.

— ^ madame la duchesse veut le sauver, il faudrait qu'elle edt le courage de ne pas perdre de temps à s'habiller; d'ailleurs madame la ductiesse ne pourrait pas être plus belle qu'elle ne l'est en ce moment. Vous êtes jolie à croquer, parole d'honneur de vieille femme! Enfin, ne faites pas atteler, madame, et montez en fiacre avec moi... Venez chez madame de Sérizy, si vous voulez éviter des malheurs plus grands que ne le serait celui de la mort de ce cbénibia. . . — JUIez I je vous suis, dit alors la duchesse après un moment d'bésitalion. A nous deux, nous donnerons du courage à Léonline...

Malgré l'activité vraiment infernale de cette Ih)rinedu bagne, trois heures sonnaient quand elle entrait avec la duchesse de Maufri^euse clicz madame de Sérizy, qui demeurait rue de la Chaussée^' A uiiu.

MS COURTISANES

lui* U, grice k la éfKhteae, il n'y ml pM on mstant de perdu. Toutes deux elles fbreDt auMÎlAt iDlrotluiies anprès de ia comtesse, «(D'elles troHTérent coocb^ sur un divan dans nn chalet en minialare, an milieu d'un jardin embaume par les Rean les plus rares. — C'etl bien, dit Asieen regardant antoar d'elle, on ne pourra pas nous écouter. — Ah! ma chère! je ne OMun! Voyous, Diane, ([u'as-tu fnit?... s'écria la Gomlesti, «i bondit Gomme nu fium en saisissant b ducbeue par lei épaules et fondanl en larmes. — Allons, Léontine, il y a des occasions oà tes leamt* comme nous ne doivent pas pleurer, jsms agir, dit la dMktMo en far«a« la comtesse à se rasseoir avec die 8«r le caip*.

Asie itou» cette cwibwb arec ce T«nrd particulier aux vieilles roatfes, et (|s'efle« promèMat sar l'tme «Toik Temme tnec la rapidité des Msionri» de b cMra^e EonKaDt une pUie. La compagne de Jac-

ri CoHni recomul mn les traces du seatiment le {dus rare chez J^^nies du monde,

«ton mie douleur!

i.<'tt«dooleBrqni Taiides sHIons inelfaçablesdans le c«Mr et sur le visage.

Dans la mise, pas la moindre coquetterie ! La comtesse comptait alors qoaraate - cinq pi'intemps, et son peignoir en monsseline imprimée et cbilToané laissait voir le corsage sans aucune pr^raLon, ni corsel!

Les yeui cerclés d'un lour noir, les joues marbrées attestaiem des larmes amères. Pas de ceinture an peignoir.

Les broderies oe k jupe de dessous et de la chemise étaient fripées. Les elle veux ramassés sous un bonnet de dentelle, ignorant les soins du pcigoe depuis vingt-quatre heures, montraient une courte naile grêle et toutes les mèches à boucles dans leur pauvreté. Léoniine avait oublié de mettre ses fausses nattes. — Vous aimes pour la première

fois de votre vie

lui dit senteodeusemeni

Léoniine alors aperçut Asie et lit un mouvement d'efTroi.

— Qui est-ce, ma chère Diaoe ? dit-elle à la duchesse de Haurri gueuse. — Qui veux-ln que je t'amèDe, si ce n'est une femme dévouée i Ladeo et prête Ji nous servir?

Asie avait devioé la vérité. Madame de 3é-

Sa l^te, d^uillje d< cet ornemenl, fat ép«uvuil*blc

du monde les pins légères, avait eu, pour le

marquis d'Aiglemont. un auacbouent de dix années. Depuis le départ du marquis pour les colonies, elle était devenue folle de Lucien et l'avait détaché de la duchesse de Maurrigiicuse, ignorant, comme tout Paris d'ailleurs, l'amour de Lucien pour Estlier. Dans le grand ntonde, un aitacbemeut constaté gftte ^us la réputation d'une femme que dix avenlores secrètes, à plus forte raison deui attachements. NéanmoiDS, comme personne ne comptait avec madame de Sériiy, l'historien ne saurait garantir sa venu a deu^ écomures. C'était une blonde de moyenne taille, conservée comme les blondes qui se sont conservées, c'est-i-dire paraissant à peine avoir trente ans, fluette sans maigreur, blanche, à cheveux teôdrés; les pieds, les mains, le corps, d'une fiuesse aristocratique; spiriinelle comme une Rouqnernlles, et par conséquent aussi mcciiaule pour les femmes mi'elle vljit boonc pour les hommes. Elle avait lonjours été préservée par Mt grande fortune, par la baute position de son mari, par celle de son

frère le maronis de nonqueroHM, des MlMfres dont eitt été sans doute abreuvée toMe autre fanme qu'dle. Elle avait un grand mérite ; elle était franche dans sa d^iravation, die avouait son culte pour les Boenrsde la Régence. Or, i qnarante-denx ans, cette femme, pour qui les bommes avaient été jusque-li d'agréables jouets et i qui, chose étrange, elle avait accordé beaucoup en ne voyant dans ramour que des sacrifices à subir pour les dominer, avait élé saisie i l'aspect de Lucien par un amour semblable à celiv dn baron de Nucingen ponr Estber. Elle avait alors aimé, comme venait de le lui dire Asie, pour la première fois de sa vie. Ces transpositions de jeunesse sont plus fréquentes qu'on ne le croit chez les I^risiennes, chex les grandes dames, et causent les chutes inexplicables de quelques femmes vertneuses au moment où elles atteigueni au port de k Juarantaine. La duchesse de Haufrigneuse était k seule conRdeoie e cette passion terrible et complète dont les IxHihevrs, depuis les sensatioDS enfantines du premier amour jusqu'aux siganteaques fohes delà volupté, rendaient LéoDtine folle et insatiable.

L'amour vrai, comme on sait, est impiloya- Me. La découverte d'une Esifaer avait été suivie d'one de ces ruptures colériques oà cheï les fitmmes la rage va jn»

((Il .i l'assassinat; puis la période des lâchetés auxquelles l'amour sincère s'abandonne avec tant de dclices était venue. Aussi, depuis un mois, la comtesse aurait-elle donné di\ ans Ae sa vie pour revoir Lucien pendant huit jo«irs. Enfin . die en était arrivée i accepter la rivalité d'Esther, au moment où, dans ce paroxysme de tendresse, avait éckté, comme une trompette du jugement dernier, la nouvelle de l'arrestation du biuuainié. Li comtesse avait failli mourir, son mari l'avait gardée lui-même au lit en craignant les rëvébtioas du délire; et, depuis vingt- quatre heures, elle vivait avec ■m poignard dans le cœur. Elle disait, dans sa ticvre, à sou mari : — Délivre Lucien, et je ne vivrai plus que pour toil — Il ne s'agit pas de faire des yeux de chèvre morte, comme (bt madame la duchesse, s'écria la terrible Asie eu secouant' la comtesse par le bras. Si vous „^-H voulex le sauver, il n'y

a pas une mionie d perdre, n est innocent, je le jure sur les os de ma mère ! — Oli ! oni, n'est-ce pas?.,, cria la comtesse en regnrdunt avec bonté Viiïremt commère. — Mais, dit Asie en continuant, si H. Camusot Vinlrrro^t mai, avec deux phrases il peut en fhire un coupable; et, si vous avei le pouvoir de vonsfaim ouvrir la Conciergerie et de lui parter, partez k t'insknl et remetiei- Ini ce papier... Demain il sera libre, je vous le garantis... Tirez-le de là, car c'est vous qui l'y avei mis...^ Moi !,., »- Oui, vous !... Vous autres grai>de3 dames, vous n'avei jamais le sou, même quand vous Êtes riches à millions. Quand je me donnais le luxe d'avoir des gamins, ils avaient leurs poches pleines d'or ! je m'amusais de leur pkisir. C'est si bon d'être à la fois mère et maîtresse ! Vous autres, vous laissez crever de faim les gens que vous aimez, sans vous en-

Înérir de leurs affaires. Bsiher, elle, ne faisait pas de phrases, elle a onné, au prix de la perdition de son corps et ne son âme, le million qu'on demandait à voire Lucien, et c'ert ce qui l'a mis dans la situa-

lÂ

SPLENDEURS ET MISÈRES

tioii eà il est... ««^Pauvre flHo ! ella a f&ii cflb ! jo raiint !••• dît Léon* lioe. Ah ! inainteuaol, dii Asie avec uae ironie glaciale. — Elle était bien belle, mai^ maiuteuaot, mou ange» lu e« bien plus belle qu'elle... et le mariage de Lucien aveoGolilde est li bien rompu, que rien ne peut le remmaneber, dit (ont baa la ducheaie à Ldoutnie.

L^efTet de cette réflexion et de ce calcul ftit tel sur la comtesse fiu*elle ne souffrit plus; elle se passa les mains sur le front, elle (ni Jeune.

^ Allons, ma petite, haut la patte, et du train!... dit Atiiequi vit celte métamorphose et en devma le ressort. — Mais, dit madame de Maufrieneuse. s il faut empêcher avant tout M. Cumusoi d'iuterro;;er Lucien, nous le pouvons eu lui écrivant deux mots, que nous alloQs envoyer au Palais par ton valet de chambre, Léoniine. — Rentrons alors chei moi, dit madame de Sorizy*

Voici ce qui se passait au Palais pendant que les protectrices de Uicien ^Missaieut aux ordres tracés par Jacques Collin.

Les gendarmes transportèrent le moribond sur une chaise placée en face de la croisée dans le cabinet de M. Camnsot, qui se trouvait assis dans son fauteuil devant son bureau. Coquart, sa plume à la main, occupait une petite table à quelques pas du juge.

La situation des cabinets des juges d'instruction n'est pal luditTitrente, et si ce n'est pas avec Iniention qu'elle a été choisie, on <loil avouer oue le hasard a traité la justice en sœur. Ge:» magistrats sont comme les peintres, ils ont besoin de la lumière égale et pure qui vient du nord, car le visage de leurs criminels eat uo tableau dont l'étude doit être constante. Aussi, presque tous les Juges d'instruction plareot-ils leurs bureaux comme étiiit celui de Gamusot, de mau'cre à tourner le dos au jour, et cou^'équemmenl k laisser la face d*) ceux qu'ils interrogent exposée à ta lumière. Pat un d'eux, au bout de six mois d exercice, ne manque à prendre uu air disirait, indifférent, quand il ne porte pas de lunettes, tant que dure un interrogatoire. C'est à un subit chanp:( ment de visage, observé par ce moyen et causé par une question faite à brûle-pourpotni. que lut due la de* couverte du crime commis par Gasta ng, an moment où. après une longue délibération avec le procureur général, le juge .illait rendre ce criminel à la société, faute de preuves. Ce petit détail peut ind|« quer aux gens les moins comprébcnsifs combieo est vive, intérêt* santé, curieuse, dramatique et terrible, la lutte d'une instruction criminelle, lutte sans témoins, mais toujours écrite. Dieu sait ce qui reste sur le papier de la scène la plus glacialemeut ardente, où lea veux, racccnl, un tressaillement dans la face, la plus légère touche ae coloris sijoulée par un sentiment, tout a été périlleux comme entre sauvages qui s'observent pour se découvrir et se tuer. Uu procèsverbal, ce n'est donc plus que les cendres de l'Iocendie. — Quels sont vos véritables noms? demanda Gamusot à Jaeaiies Collin. — Don Carlos llerrera. chanoine dn chapitre royal de Tolède, envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand Vil.

Il faut faire observer ici que Jacques Collin parlait le français comme une vache eapngnole, en baragouinant de manière à rendre ses réponses presque inintelligibles et à s'en faire demander la rend* titiott. Les germanismes de M. de Nuciugen ont déjà trop ëmallM cette scène pour y mettre d'autres phrases soulignées diAleiiOS i llrOy et qui nuiraient à la rapidité d un dénomment.

— Vous avez des papiers (]ui constatent les qualités dont vous par* lez? demanda le juge. — Oui, monsieur, un passe-port, une lettre de Sa Majesté Calhofique qui autorise ma mission... bnfin, vous ponvez envoyer immédiatement à l'ambassade d'Espagne deux mots que je vais écrire devant vous, je serai réclamé, l'uis, si vous avez besom d'autres preuves, j'écrirais à Son Eminence le grand aumônier de France, et il enverrait aussitôt ici son secrétaire particulier. '- Vous prétendez-vous toujours mourant? dit Gamusot. Si vous aviez véritablement éprouvé les souffrances dont vous vous êtes plaint depuis votre arrestation, vous devriez être mort, reprit le juge avec ironie. — Vous faites le procès au courage d'un innocent et à la force de son tempérament ! répondit avec douceur le prévenu. — Coquart, sonnez ! faites venir le médecin de la Conciergerie et un infirmier. Nous allons être obligés de vous ôler voire redingote et de procéder à la véritication de la marque sur votre épaule... reprit Gamusot. — Monsieur, Je suis entre vos mains.

Le prévenu demanda al son juge aurait la bonté de lui OKpliqitcr ce (|u était cette marque, et pourquoi la cliei cher sur aon épaula? Le juge s'attendait à cette questioo.

— Vous êtes soupçonné d*étre Jacques Collin, forçot dvadë, dont Taudaee ne recule devant rien, pas même devant le saerllëge... dll vivement le juge en plongeant son regard dans les yeux du prévenu.

Jacques Collin ne tressaillit pas, ne rougit pas; Il resta calme et prit un air naïvement curieux en regardant (iamusot.

— Moi! monsieur, un forçat?.., Que l'ordre auquel j'appariieoa et Dieu vous pardonnent une pareille méprise 1 dites«>nioi tout ce que je dois faire pour vous éviter de persister dans nue Insulte si grave

envers le droit des gens, envers TBglîae, envers le roi mon mattre.

Le Juge expliqua, sans repoudre au prévenu, que, s'il avait subi la flétrissure iuuigée alors par les lois aux condunmés aux travaux for* ces, en lui frappant 1 épaule les lettres reparallruieul aussitôt.

— Ah I monsieur, dit Jacques Collin, il serait bien malheureux que mon dévouement & la cause royale me devint fbneste.

— Expliquez-vous! dit le juge, vous êtes ici pour cela.

-^ Eb bien ! monsieur, je dois avoir bien des elcatricesdans le.dos. car j'ai été fusillé par derrière, comme traître au pays, tandis que j'étais fidèle à mon roi, par les consiitutionnels, qui m'ont laissé pour mort. «■ '

— Vous avez été fusillé, et vous vive?!... dit Camusot. -^ J'avais quelques intelligences avec les soldats, à qui des perMmnes pieuses avaient remis quelque argent; et alors ils m'ont placé si loin que j'ai seulement re<;u des balles presque mortes, les soldats ont viséle dos. (l'est un fait que Son Excellence l'ambassadeur pourra vous attester. — Ce diable d'homme a réponse à tout. Tant mieux, d'ailleurs, peo' sait Camusot, qui ne paraisssiit aussi sévère que pour satisfaire aux exigences de la justice et de la police. — Comment un homme de votre caractère s'est-il trouvé chez la maîtresse du baron de ^^uclngen, et quelle maliresse. une ancienne fille!... — Voici pourquoi l'on m'a trouve dans la maison d'une courtisane, monsieur, répondit Jacques GolUu, Mais avant de vous dire la raison qui m'y conduisait, je dois vmis fiiire observer qu'an moment où je franchissais la première marche de resoaller, j'ai été saisi par Tinvasion subite de ma malu* die. Je n'ai donc pas pu parler à temps à cette fille. J*avals eu connaissance du dessein que méditait mademoiselle Eslher de se donner la mort, et comme il s'agissait des intérêts du jeune Lucien de Riibempré, pour qui J*ai une alTection particulière, dont les motifs sont sacres, j'allais esaayer de détourner la pauvre créature de la voie où la conduisait le ddsâapoir : je voulais lui dire que Lucien devait échouer dans sa derulère tentative auprès de mademoiselle Cloiilde; et, en hii apprenant qu'elle héritait de eept millions, J*esp(<rais lui rendre le courage de vivre. J'ai la certitude, monsieur le Juge, d'avoir été la victime des secrets qui me furent confiés. A la manière dont j'ai été ftuidrové, je pense que le malin même on m*avait empoisonné; mais la force de mon tempérament m'a sauvé. Je sa's que, depuis longtemps, un agent de la police politique me poursuit et cherche  m'eovelopper dans quelque méchante affaire... si, sur ma demande, lors de mon arrestation, vous aviez fût venir un médecin, vous auriei eu la preuve de ce que je vous dis en ce moment sur l'état de ma santé. Croyez, monsieur, que des personnages, placés audessus de nous, uni un intérêt violent à me confondre avec quelque scélérat pour avoir le droit de se défaire de moi. Ce u est pas tout gain que de servir les rola, ils ont leurs petitesses ; mais l'Eglise seule est parfaite.

U est Impossible de rendre le jeu de physionomie de Jacques CoU Ho, qui mit avec iotentien dix minutes à aire cette tirade, bhrase à phrase; tout en était si vraisemblable, surtout l'allusion à Coreniiu, que le Juge en fût ébranlé.

— Pouvez-vons me confier les causes de votre afTectlon pour M. Luclan de Rubempré... ^ Ne les devinez-vous pas? j'ai soixante ans, monsieur... -^ Je vous en supplie, n'écrivez pas cela... — c'esi... faut-il donc absolument?... ^ U est dans votre Inférêt et surtout dins celui de Lucien de Ruhempré de tout dire, répondit le Juge. — Fh bien! c'est,., h mon Dieu!.,. e*est mon fils ! ajonta-t-il en murmurant.

Et il i'dvanouit.

-- N'écrivez pas cela, Coquart, dit Camusot tout bas.

Cocpiart se leva pour aller prendre une petite fiole de vinaigre des Quatre-Voleurs.

— Si c'est Jacqnes l'ollin, c'est un bien grand comédien!... peniail Camusot.

Coquart faisait respirer du vinaigre au vieux forçat, que le Juge evaminait avec une perspicacité de lynx et de magistrat.

— Il faut lui faire ôter sa perruque, dit Camusot eu aiteudaiU que Jacques Collin eflt repris ses sens.

Le vieux forçat entendit cette phrase et fi»émU de peur, ear II favait quelle ignoble expression prenait alors sa physionomie.

— Si vous n'avez pas la force d'ôter votre perruque,., oui, Coquart, ôlcz-la, dit le juge ù son greflier.

Jacques Collin avança la tète vers le grelfier avec une résignation admirable, mais alors sa tète dépouillée de cet ornement fut éponvauiable à voir, elle eut son caractère réel. Ce spectacle plongea (Camusot dans une grande incertitude. En attendant le médecin et uu iufirmier, il se mit à classer et à examiner tous les papiers et les olijets sai»!* au domicile de Lucien. Après avoir opéré rue ^tlni-Cloor-

DES COUHTISAWeS.

•1 • :jJi j

g0ê, eh6E mademoîMlle Esther, la jusèîc^ ëliU de^eimdue rimii Ntto" quais y fuire des perquîMlions .

— Vous meiiez la iimiu sur les lettres de madame la comtesse de Sérizy, dit Carlos Uerrera; mais je ne sais pas pourquoi vous avec tous les papiers de Lueieu. — Lucien de Rubemprë, soupçonné d*ôtre votre complice, est arrête, répondit le juge, qui voulut voir quel effet produirait cette nouvelle sur son prévenu. —Vous avec fait un grand malheur, car il est tout aussi innocent que moi, répondit le faux Espagnol sans montrer la moindre émotion. — Nous verrons, nous n*en sommes encore qu'à votre ideniiié, reprit Camusot surpris de la tran- ((uîilité du -prévenu. Si vous êtes réellement don Carlos Uerrera. ce t'ait changerait immédiatement la «situation de Lucien Chardon.— Oui, c'était bien madame Chardon, mademoiselle deBubempré! dit Carlos en murmurant. Ah! c'est une des plus grandes fautes de ma vie !

Il leva les yeux au ciel; et, à la maQière dont 11 agiui ses lèvres, il parut dire uoie pri^r^ fervente,

--• Mais si voos étês Jacques t^llin, »'il a ëttî sciemment le cowp^ giioii d'un forçat évadé, d*uu saerilége, tous les erimes que la jusuee soupçonoe davienoeot plus que probables,

Carlos Herrera fqt de bronze, en écoulant cette phrase iiabilement dite par le juge, et pour toute réponse à ces mots $ciemmmtf forçat évadé l il levait les mains par un geste noblement douloureux.

— 3ionsieur Tabbë, reprit le juge avec uue excessive polite^e, si vous éies don Carlos Herrera. vous nous pardoooereï tout ce que nous fiommes obligés de faire dans Tintérét de la justice «t de la

vcrilé...

Jacques CoUip devina le piège au mA son de voix du juge quand il prononça fiumit^r VahU, là canieoîmce de cet homme fu( la même, Ca-* musot attendait uo mouvement de joie, qui eût été comme uu premier indice de la qualité de furÇiH \m le coniantement inelVabie du crimi'nel Irompani son juge ; mais il trouva le héros du bagne sous les armes de la dissimulation la plus machiavélique.

-* Je suis diplomaie et j'appartiens à un ordre où Ton fait des vœux bien austères, ré|)Qndil Jacques Collin avec une douceur apostolique, je comprends tout et je suis habitué à souffrir. Je serais déjà libre si vous aviez découvert chez moi la cachette où sont mes papiers, car je vois que vous n*avez saisi que des papiers insignidants...

Oe fut im eoup de grâce pour Canmsot, Jacques Collin avait déjà contr&ibalaucé, par son aisance et sa simplicité, tous les soupçon*) que la vue de sa tête avait fait naître.

' — Où sont ces papiers?... — Je vous en indiquerai la place si vous voulez faire accompagner votre délégué par un secrétaire de légation de Tambassade d'Espagne, qui les recevra et à qui vous en répondrez, car il s'agit de mon état, de pièces diplomatiques et de secrets qui compromettent le feu roi Louis XVllI. — Ah! monsieur, il vaudrait mieux... InOn, vous êtes magistrat!... D'ailleurs l'ambassadeur, a qui j'en appelle de tout ceci, appréciera.

En ce moment le médecin et I infirmier entrèrent après avoir été annoncés par l'huissier.

— Ilonjour, monsieur, dit Oanmsot au médecin, je vous requiers |iOur constater l'état où se trouve le prévenu que voici. Il dit avoir été empoissonné, il prétend être à la n)ort depuis avant-hier : voyez s'il y a du dapger à le déshabiller, et à procéder à la vériflcation de la marque...

Le médecin prit la juain de Jacques Collin, lui tâta le pouls, lui do manda de présenter la langue, et le regarda très-attenlivemeut. Cette iii^pecliou dura dix minutes environ.

— Le prévenu, répondit le médecin, a beaucoup souffert, mais U jouit eu ce moment d'une grande force... — Cette force factice es| due. monsieur, à l'excitation nerveuse que me cause mon étrange sU (nation, répondit Jacques Collin avec la dignité d*un évêque. — Cela se peut, dit le médecin.

Sur un signe du juge, le prévenu fut déshabillé, on lui laissa son pantalon, mais on le dépouilla de tout, même de sa chemise; et alors on put admirer un torse velu d'une puissance cyclopéenne. C'était rilercule Farnèse de Naples sans sa colossale exagération.

~ A quoi la nature destine-t-elle des hommes ainsi bàlis?... dit le médecin à Camusot,

L'huissier revint avec cette espèce de batte en ébène qui, depuis un temps immémorial, est tlnsigne de leur fonction et qu'on appelle une verge ; il en frappa plusieurs coups à l'endroit où le bourreau avait appliqué les fatales lettres. Dix-sept trous reparurent alors, tous capricieusement disiribués; mais, malgré le soin avec lequel on examiiui le dos, on ne vit aucime forme de lettres. Seulement l'huissier lit obsei*vcr que la barre du T se trouvai! indiquée par deux trous dont l'intervalle avait la longueur de cette barre entre les deux virgules qui la terminent ù chaque bout, et qu'un autre trou marquait le point final du corps de la lellrc.

•p^ C'est néanmoins bien vague, dit Camusot en voyant le doute peint sur la figure du médecin.

CarlQs demanda qu'on i\K la même opération sur l'autre épaule et au milieu du dos. Uiui quinzaine d'autres cicatrices reparurent, que le médecin observa sur la réclamation de l'Espagnol, et il déclara que le dos avait été si profondément labouré par des plaies, que la marque ne pourrait reparaître dans le cas où l'exécuteur Ty aurait imprimée.

En ce moment un carçon de bureau de la préfecture de police entra, remit un pli à M. Camusot et demanda la réponse. Après avoir lu, le magistrat alla parler à Coquart, mais si bien dans l*oreille, que personne ne put rien entendre. Seulement, à un regard de Camusot, Jacques Collin davioa qu'un renaaiguement sur lui venait d'être transmis par le préfet de police»

— J'ai toujours Taml de Peyrade sur les talons, pensa Jaccpies Collin; si Je le connaissais, je me débarrasserais de lui comme de Conlenson. Pourrais-Je encore mie fbls revoir Asie?...

Après avoir signé le papier écrit par Coquart, le juge le mit sous enveloppe et le tendit au garçon de bureau oes délégations.

Le bureau des délégations est un auxiliaire indispenf^able à la justice, Ce bureau, présidé par un commis^saire de police ad hoc^ se compose d'ofTIclers de paix qui exécutent, avec l'aide des commissaires de police de chaque quartier, les mandats de perquisition et même d'arrestation chez les personnes soupçonnées de complicité dans les crimes ou dans les délits. Ces délégués de l'autorité Judiciaire épargnent alors aux magistrats chargés d'une instruction un temps précieux.

Le prévenu, sur un signe du juge, fbt alors habillé par le médecin, et par l'infirmier, qui se retirèrent ainsi que l'huissier. Camusot s'assit ù son bureau jouant avec sa pluma*

— - Sam avec une tante, dit brusquement Camusot à Jaequesf^llin. ^ Une tante! répondit avec étoonement don Carlos Uerrera; mais, monsieur, je n'ai point de parent, ja suis l'enfant noo reconnu du feu duc d'Ossuna.

Et en lui-même H se dirait : — //« hrûlenil allusion \m Jeu de cache-cache, qui d'ailleurs est une enftintlne Image de la lutte terrible entre la justice et le criminel.

— Bah ! dit Camusot. Allons, vous avez encore votre tante, mademoiselle .iacqueliue Collin, que vous avez placée sous le nom bizarre d'Asie auprès de la demoiselle Esther.

Jacques Collin fit un insouciant mouvement d'épaules parfaitement en harmonie avec l'air de curiosité par lequel il accueillait \t% paroles du juge, qui rexaminait avec une attention narquoise.

— Prenez garde, reprit Camusot, Ecoutez-moi bien. — Je vous écoute, monsieur.— Votre tante est marchande au Temple, son commerce est géré par une mademoiselle Paccard, sœur d'un condamné, très-honnête fille d'ailleurs, surnommée la Romette. La justice est sur les traces de votre tante, et dans quelques heures nous aurons des preuves décisives. Cette femme vous est bien dévouée... --Coniiuuoz, monsieur le juge, dit tranquillement Jacques Collin en réponse à une pause de Camusot, je vous écoute. — Votre tante, qui compte environ cinq ans de plus que vous, a été la maîtresse de Marat, d'odieure mémoire. CVst de cette source ensanglantée que lui est venu le noyau de la fortune qu'elle possède... C'est, selon les renseignements que je reçois, une très-hablie receleuse, car on n'a pas encore de preuves contre elle. Après la mort de Marat, elle aurait appartenu, selon les rapports que je ti^ns entre les mains, à un chimiste coudanmé à mort en l'an VllI, pour crime de fausse monnaie. Elle a paru connue témoin dans le procès. C'est dans celte intimilé qu'elle aurait aj'quis des connaissances en toxicologie. Elle a été marchande à la toilette de l'an IX à 480n. Elle a subi deux ans de prison, on 4nOT et i808, pour avoir livré des mineures à la débauche., Voua étiez alors poursuivi pour crime de fauN, vous aviez quitté la maison de banque où votre timle vous avait placé comme commis, grâce à léducaiiou que vous aviez reçue et aux protections dont jouissait votre tante auprès des personnages à la dépravation desquels elle fournissait des Victimes... Tout ceci ressemblerait peu k la grandesse des ducs d'Ossuna. Persistez-vous dans vos dénégations?...

Jacques Collin écoutait M. Camusot en pensant à son enfance heureuse, an collège des Oratoriens d'où il était sorti, méditation qui lui donnait un air véritablement étonné. Malgré l'habileté de sa diction inlerrogalivc, Camusot n'arracha pas un mouvement à cette physionomie placide.

— Si vous avez fidèlement écrit l'explication que je vous ai donnée en commençant, vous pouvez la relire, répondit Jacques Collin, je ne puis varier... Je ne suis pas allé chez la courtisane, comment saurais'je qui elle avait pour cuisinière, Je suis tout à fait étranger aux personnes de qui vous ma pariez. -- Nous allons procéder, malgré vos dénégations, k des eonfrmiiaiioMs (|ui pourront diminuer voire

SPLENDEURS Et MISÈRES

assurance. — Un homme déjà fusille une fois est habitué à tout, répondit Jacques Gollin avec douceur.

Camusot retourna visiter les papiers saisis en attendant le retour du chef de la sûreté, dont la diligence fut extrême, car il était onze heures et demie, Tinterrogatoire avait commencé vers dix heures, et rhuissier vint annoncer au juge à voix basse l'arrivée de Bibi-Lupin.

— Qu'il entre ! répondit M. Camusot.

£n entrant Bibi-Lubiu, de qui l'on attendait un : — « C'est bien lui!... « resta surpris. Il ne reconnaissait plus le visage de sa pratique dans une face criblée de petite vérole. Celte hésitation frappa le juge.

— - C'est bien sa taille, sa corpulence, dit l'agent. Ah ! c'est toi, Jacques Collin, reprit-il en examinant les yeux, la coupe du front et les oreHIes... 11 y a des choses qu'on ne peut pas déguiser... C'est parfaitement lui, monsieur Camusot... Jacques a la cicatrice d'un coup de couteau dans le bras gauche, faites-lui ôler sa redingote, vous allez la voir...

De nouveau, Jacques ColUn fut obligé de se dépouiller de sa redingote. Bibi-Lupin retroussa la manche de la chemise et montra la cicatrice Indiquée.

— C'est une balle, répondit don Carlos Herrera, voici bien d'autres cicatrices. — Âh! c'est bien sa voix! s'écria Bibi-Lupin. — Votre certitude, dit le ju^e, est un simple renseignement, ce n'est pas une preuve. — Je le sais, répondit humblement Bibi-Lupin; mais je vous trouverai des témoins. Déjà Tune des pensionnaires de la Maison-Vauquer est là... dit-il en regardant CoUin.

La figure placide que se faisait Gollin ne vacilla pas.

— Faites entrer celte personne, dit péremptoirement M. Camusot,. dont le mécontentement perça malgré son apparente indifférence.

Ce mouvement fut remarqué par Jacques ColUn, qui compuit peu sur la sympathie de son juge d'inslractlon, et il tomba dans une 9p^ thie prodmte par la violente méditation à Ia4|u6lle il se livra pour en rechercher la cause. L'huissier introduisit madame Poiret, dont la vue inopinée occasionna chez le forçat un léger tremblement, mais cette trépidatîoD ne fut pas observée par le juge, dont le parti semblait pris.

— • Comment vous nommez-vous? demanda le juge en procédant à l'accomplissement des formalités qui commencent toutes les déposition» et les interrogatoires.

Madame Poiret, petite vieille, blanche et ridée comme un ris de veao, vêtue d'une robe de soie gros-bleu, déclara se iioinmer Christine-Michelle Michonneau, épouse du sieur Poiret, être âgée de cinquante et un ans, être née à Paris, demeurer rue des Poules au coin

de la rue des Postes, et avoir pour état celui de logeuse en garni.

— Vous avez habité, madame, dit le juse, une pension bourgeoise eu 1818 et 1819, tenue par une dame Vauquer. — Oui, monsieur, c*est là que je ûs la connaissance de M. Poiret, ancien employé retraité, devenu mon mari, que, depuis un an, je garde au lit... pauvre homme ! il est bien malade. Aussi ne saurais-je rester pendant longtemps hors de ma maison... — Il se trouvait alors dans cette pension «a certain Vautrin?... demanda le juge. — Oh ! monsieur, c'est toute une histoire, c'était un affreux galérien... — Vous avez coopéré à son arrestation. — C'est faux, monsieur... — Vous êtes devant la justice, prenez garde!... dit sévèrement M. Camusot.

Madame Poiret garda le silence.

— Rappelez vos souvenirs! reprit Camusot, vous souvenez -vous bien de cet homme?... — le reconnaîtriez-vous? — Je le crois. — Est-ce l'homme que voici?... dit le juge.

Madame Poiret mit ses conserves et regarda l'abbé Carlos Herrera.

--C'est sa carrure, sa taille, mais... non... si... Monsieur le jnjge, reprit-elle, si je pouvais voir sa poitrine nue, je le reconnaîtrais à l'instant. O^oir le Pèm Gomot.)

Le iuae et le greffier ne purent s'empêcher de rire, malgré la gravité de leurs fonctions; Jacques Collin partagea leur hilarité, mais avec mesure. Le prévenu n^avait pas remis la redingote que Bibi- Lupin venait de lui ôter, et, sur un signe du juge, il ouvrit complaisamment sa chemise.

— Voilà bien sa palatine; mais elle a grisonné, monsieur VaiUrin! s'écria madame Poiret. — Que répondez-vous à cela? demanda le juge. ^ Que c'est une folle! dit Jacques Collin. — Ah ! mon Dieu! si j'avais un doute, car il n'a plus la même figure, cette voix subirait, c'est bien lui qui m'a menacée... Ah ! c'est son regard. — L'açent de la police judiciaire et cette femme n'ont pas pu, reprit le juge en s'adressant à Jacques Collin, s'entendre pour dire de vous les mêmes choses, car ni 1 un ni l'autre ne vous avaient vu ; comment expliquezvous cela? — La justice a commis des erreurs encore plus fortes que celle à laquelle donneraient lieu le témoignage d'une femme qui re-

connaît un homme au poH de sa poitrine et les ^soQpçons d'un agent de police, répondit Jacques CoUin. On trouve en moi des ressemblances de voix, de regards, de taille, avec un grand criminel, c'est déjà vague. Quant à la réminiscence qui prouverait entre madame et mon Sosie des relations dont elle ne rougit pas... vous en avez ri vous-même. Voulez-vous, monsieur, dans l'intérêt de la vérité, que *e désire établir pour mon compte plus vivement que vous ne pouvez e souhaiter pour celui de la justice, demander à cette dame... Foi...

— Poiret... — Poret... pardonnez (je suis Espagnol), si elle se rappelle les personnes qui habitaient cette... Comment nommez -vous la maison... —Une pension bourgeoise, dit madame Poiret. — Je ne sais ce que c'est! répondit Jacques Collin. — C'est une maison où l'on dîne et où l'on déjeune par abonnement. — Vous avez raison, s'écria Camusot qui fit un signe de tête favorable à Jacques CoUîn, tant il fut frappé de l'apparente bonne foi avec laquelle il lui fournissait les moyens d'arriver à un résultat. Essayez de vous rappeler les abonnés qui se trouvaient dans la pension lors de l'arrestation de Jacques (foUin. — Il y avait H. de Rastignac, le docteur Bîancbon, le père Goriot... mademoiselle TaiHefer... — Bien, itit le jupe qni n'avait pas cessé d'observer Jacoues GoHîn dont la figure fut unpnaûble. Kh bien ! ce père Croriot.. . — - 11 est mort, dit madame Poiret. — Monsieur, dit Jacques Collin, j'ai plusieurs fois rencontré chez Laden un M. de Rastignac, lié, je crois, avec madame de Nucingen, et, si c'est lui dont il serait question, jamais il ne m'a pris pour le forçat avec lequel on essave de me confondre... —M. de Ra$tignac et le docteur Bianchon, dit le juge, occupent tous les deux des positions sociales telles cnie leur témoignage, s'il vous est favorable, suffirait pour vous faire élargir. Coquart, préparez leurs citations.

* En quelques minutes, les formalités de la dépostiion de madame Poiret furent terminées, Coquart lui relut le procès- verbal de la scène qui venait d'avoir. lieu, et elle le signa; mais le prévenu refusa de signer en se fondant sur l'ignorance où il était des formes de la justice française.

— En voilà bien assez pour aujourd'hui, reprit M. Camusot, vous devez avoir besoin de prendre quelques aliments, je vais vous faire reconduire à la Conciergerie. — flélas! je souffre trop pour manger, dit Jacques Collin.

Camusot voulait faire coïncider le moment du retour de Jacques Collin avec l'heure de la promenade des accusés dans le préau ; mais il vdiilait avoir du directeur de la Conciergerie une réponse à r<Nndre qu'il lui avait donné le matin, et il sonna potr envoyer son huissier. L'huissier vint et dit que la portière de la-maisoo du qiiai Malaquais avait à hii renteltreuné pièce importante relative à M. Lucien de^Robempré. Cet incident devint si grave qu'il fit oublier son dessein à Camusot. .

— Qu'elle entre, dit-il. — Pardon, e ;cuse, monsieur, fit la portière en saluant le juge et l'abbé Carlos tour à tour. Nous avons été si troublés, mon mari et moi, par la justice, les deux fois qu'elle est venue, que nous avons oublie dans noire commode une lettre à TadiHesSe.de M. Lucien, .et pour laquelle nous avons payé dix sons, quoiqu'elle sôitde Paris, car elle est très-lourde^ Voulez- vous me rembourser le port. Dieu sait quand nous reverrons nos locataires !

— Cette lettre vous a été remise par le facteur ? demanda Camusot après avoir examiné très-attentivement renveloppe.^Otii, monsieur. .— Coquart, vous allez dresser procès-verbal de cette dédnration. Allez ! ma bonne femme, Donnez vos noms, vos qualités...

Camusot fit prêter serment à la portière, puis il dicta le procès-verbal.

Pendant l'accomplissement de ces formalités, il vérifiait le timbre de la poste qui portait les dates des heures de levée et de distribution, ainsi gue la date du jour. Or, cette lettre, remise chez Lucien le lendemain de la mort d*Esther, avait été sans nul doute écrite et jetée à la poste le jour de la catastrophe.

Maintenant on pourra juger de la stupéfaction de M. Camusot en lisant cette lettre, écrite et signée par celle qu'on croyait la vicline d'un crime.

ESTIIER A LUCIEN.

c Lundi, 13 mai 1880.

« MON DERKIKR JOUR, A Dit HBOBBS DO HAIHC.

* V Mon Lucien, je n*ai pas une heure à vivre. A onze heures je serai ff morte, et je mourrai sans aucune douleur. J'ai payé cinquante « mille francs une jolie petite groseille noire contenant un poison (( qui tue avec la rapidité de l'éclair. Ainsi, ma biche, tu pourras te «r dire : « Ma petite Esther n'a pa» soufTert... b Oui, je n'aurai soufa fert qu'en t'écrivant ces pages.

DES COURTISANES

f Ce iiMMifitre qui m'a si chèremeDt achetée» en sachaiH que le m jour où je me regarderais eomme à lai n'aurait pas de lendemain, « Nucingen vient de partir, ivre comme un ours qu'on aurait grisé. « Pour la première et la dernière fois de ma vie, j'ai pu comparer a mon ancien métier de iille de joie à la vie de l'amour, superposer f la tendresse <pi s*épanouit dans l'infini à l'borreur du devoir qui « voudrait s'anéantir au point de ne pas laisser de place au baiser. U « fallait ce dégoût pour trouver la mort adorable... J'ai pris un bain, « j'aurais voulu pouvoir faire venir le confesseur du couvent où j'ai 0 reçu le baptême, me confesser et me laver l'àme. Mais c'est assez « de prostitution comme cela, ce serait pro£iner un sacrement, et je ( me sens d'ailleurs baignée dans les eaui d'un repentir sincère. k Dieu fera de moi ce qu il voudra,

« Laissons toutes ces pleomicberies, je veux être pour toi ton « Esther jusqii'au dernier moment, ne pas t'ennuyer de ma mort, de « l'avenir, du bon Dieu, qui ne serait pas bon s'il me tourmentait « dans l'autre vie quand j*ai dévoré tant de douleurs dans oeUe*ci...

« J'ai ton défieieux portrait fliil par madame de Mirbei devant moi. « Cette feuille d'ivoire me consolait de ton absence, je la regarde ff avec ivresse eu t'écrîvanc mes dernières pensées, en te peignant ¥ les derniers battements de mon cceur. Je te mettrai sous ce pli le « portrait,' car je ne veux pas qu'on le pille ni qu'on le vende. La c seule pensée de savoir ce qui a fait ma joie confondu sous le vi- « trage d'un mareband parmi des dames et des officiers de l'Empire, « ou des drôleries chinoises, me donne la petite mort. Ce portrait; « mon mignon, eflace-le, ne le donne à personne... à moins que ce « présent* ne te rende le cœur de cette btte qui marche et qui porte « des robes, de cette Clotilde de Crandlieu, qui te fera des noirs en « dormant, tant elle a les os pointus... Oui, j'y consens, je te serais « encore bonne k quelque chose comme de mon vivant. Ah ! pour te H faire plaisir, ou si cela t'eût seulement fait rire, je me serais tenue « devant un brasier en ayant dans la bouche une ponwie pour te la « cuire I Ma mort te sera donc utile encore... J'aurais troublé ton « ménage... Oh ! cette ClotiMe; je ne la comprends pas! Pouvoir être « ta femme, porter ton nom, ne te quitter ni jour m nuit, être à toi; « et faire des façons ! il font être du faubourg Saint-Germain pour K cela 1 et n'avoir p.is dix livres de chair sur les os...

« Pauvre Lucien,. cher ambitieux manqué, je son|;e à ton avenir! « Va, tu regretteras plus d'une fois ton pauvre chien fidèle, cette a bonne fille qui volail pour toi, qui se serait laissé traîner en cour a d'assises pour assurer ton bonheur, dont la seule occupation était a de rêver a tes plaisirs, de t'en inventer, qui avait de l'amour pour « toi dans les cheveux, dans les pieds, dans les oreilles, enfin ta &a(a lerina dqnt tous lés regards étaient autant, de bénédictions ; qui, « durant six ans, n'a pçnsé qu'à toi, qui fut sj bien ta chose que je « n'ai jamais été qu*une émanation de ton âme comme' la lumière est u celle du soleil. Mais enfidj fauté d'argent et d'honneur, hélas! je « ne pois pas être ta femme... J'ai toujours pourvu à ton avenir eu t te donnant tout ce <pie j'aii.. Viens aussitôt cette lettre reçue, et H prends ce qui sera sous mon oreiller, car je me défie des gens de (f la maison...

a convulsions, ni par une posture ridicule. '

ff Je sais que madame de Sérizy s'est brouillée avec toi, rapport à tf moi ; mais, vois4u, mon chat, quand elle saura' que je suis morte, « elle te pardonnera, tû.la cultiveras,.- elle te mariera bien, si les « Grandiieu persistent dans leurs refus.

« Mon nini, je ne veux pas que tu fasses de grands hélas en appre-. « nant ma mort. D'abord, je dois te dire que Fheure d'onze heures « du lundi 15 mai n'est que la terminaison d'une longue maladie qui « a commencé le jour oà, sur la terrasse de Saint-Çennain, vous « m'avez rejetée dans mon ancienne carrière... On a mal à l'âme ir comme on a mal aii corps.' Seulement Tàmè ne peot pas se laisa ser bêtement souffrir comme le corps, le corps nie soutient pas l'âme « comme l'âme soutient le corps, etl âme a le moyen de se guérir dans « la réflexion qni fak recourir au litre de charbon des eoutiirières. « Tu m'as donné toute une vie avant-hier en me disant que si Clo* « tilde te refusait encore tu m'épouserais. C'eût été pour nous deux H uo grand malheur, je serais morte davantage, pour ainsi dire: car « il y a des morti puis ou moins anières. Jamais le monde ne nous « aurait acceptéa»

a Voici demt mois que je réiéckis â bien des choses, vta ! Une ff fMiovre fine est dans la boue, eomme j'v étais avant mon entrée au K couvent; les hommes la trouvent belle. Us la font servira leurs « plaisirs en se dispensant d'égards, ils la renvoient à pied après être « allés la chercher en voiture ; s'ils ne lui crachent pas à fa figure, « c'est qu'elle est préservée de cet outrage par sa beauté ; mais mo* ir ralement, ils font pis. Eh bien ! que cette fille hérite de cinq â six « millions, elle sera recherchée par des princes, eUe sera saluée avec

f respect quand elle pâmera dans sa voiture, elle pourra choisir parmi f les pkis anciens éeuasons de France et de Navarre. Ce monde, ff qui nous aurait dit raca en voyant deux beaux êtres unis et heum reux, a constamment salué maîdame de Staél, malgré ses farces, « parce qu'elle avait deux cent mille livres de rentes. Le monde, qui « plie devant l'argent ou la gloire, ne veut pas plier devant le bon- « heur, ni devant la vertu; car j'aurais fait du bien... Oh ! combien a de larmes aurais-je séchéesl... autant je crois que j'en ai versé! « Oui, j'aurais voulu ne vivre que pour loi et pour la charité.

« Voilà les réflexions qui me rendent la mort adorable. Ainsi ne « fais pas de lamentations, mon bon chat ! Dis-toi souvent : Il y a eu « deux bonnes filles, deuï belles créatures, qui toutes deux sont « mortes pour moi, sans m'en vouloir, qui m'adoraient; élève dans « ton cœur un souvenir â Coralie, â Esther, et va ton train! Te sou* c viens-tu du jour où tu m*as montré vieille, ratatinée, en capote « vert*melon, en douillette puce à tacheo de |[raisse noire, la maf- « tresse d'un poète d'avant la dévolution, à peine réchauflée par le « soleil, quoiqu'elle se fût mise en espalier aux Tuileries, et s'inquié- « tant d'un horrible carlin, le dernier des carlins? Tu sais, ette avait « eu des laquais, des équipages, un hôtel ! je t'ai dit alors : — U faut c mieux mourir à trente ans ! Eh bien ! ce jour-là, tu m'as trouvée « pensive, tu as fait des folies pour me distraire; et, entre deux bai- « sers, je t'ai dit encore : — Tous les jours les jolies femmes sortent f du spectacle avant la fin!... Eh bien! je n'ai pas voulu voir la dera nière pièce, voilà tout...

a Tu dois me trouver bavarde, mais c'est mon dernier ragôL Je c t'écris comme je te parlais, et je veux te parler gaiement. Les coati tarières qui se lamentent m'ont toi4ours fait horreur; tu sais que ff j'avais su bien mourir une fois déjà, à mon retour de ce fatal bit « dé l'Opéra, où l'on t'a dit que j'avais été fille !

« Oh non! mon nini, ne donne jamais ce portrait, si tu savais avee « quels flots d'amour je viens de m'abimer dans tes yeux en les ro* v gardant avec ivresse pendant une pause que j'ai faite... tu pu»* <i serais, en y reprenant l'amour oue j'ai tâché d'incruster sur cet « ivoire, que l'Âme de ta biche aimée est là.

ff Une morte qui demande l'aumône, en voilà du comique !... AI- « Ions, il faut savoir se tenir tranquille danasa tombe.

« Tu ne sais pas combien ma mort paraîtrait héroïque aux Imbé- 0 ciles sMls savaient que cette nuit Nucingen m'a offert deux militons ff si je voulais l'aimer comme je t'aimais. Il sera joliment volé quand ff il saura que je lui ai tenu parole en crevant de loi. J'ai tout tenté ff pour continuer à respirer Vair que tu respires. J'ai dit à ce gros « voleur : — Voulez*vous être aimé comme voua le demandez, je « m'engageeai même à ne jamais revoir Lucien. . . •> Que faut-il faire ? ff a-t-ildemandé. — Donnez-moi deux ipilUons pour lui? — Non ! si tu c avais vu sa grimace ! Ah! j'en aurais ri, si ça n'avait pas été si ira- « gique pour moi; — Evitez-vous un refus, lui ai-je dit. Je le vois, a vous tenez plus à deux millions qu'à moi. Une femme est toujours c bien aise de savoir ce qu'elle vaut, aije igouté en lui tommant le dos.

• ff Ce vieux coquin saura dans quelques heures que je ne pliisanf tais pas.'

^ ff Qu'est-pe oui te fera comme moi t^ raie dans les cheveux. Bah! « je ne veux plus penser à rien de la vie, je n'ai plus que cinq miif nutes, je les donne à Dieu ; n'en sois pas jaloux, mon cher ange, « je veux lui parler de toi, lui demander ton bonheur pour prix de a ma fuort, et de mes punitions dans l'autre monde. Ça m'ennuie bien i d'aller dans l'enfer, j'aurais voulu voir les anges pour savoir s'ils te ii ressemblent...

. « Adieu, mon nini, adieu !. je te bénis de tout mon malheur. Jusque « dans la tombe je serai * Ton Esma... »

« Onze heures sonnent. J'ai fait ma dernière prière, je vais me « coucher pour mourir. Encore une fois, adieu! Je voudrais que la « chaleur oe ma main laissât là mon âme comme j'y mets un dernier ff baiser, et je veux encore une fois te nommer mon gentil minet, f quoique tu sois la cause de la mort de ton Ë9Tiixa. »

Un mouvement de jalousie pressa le cœur du juge en terminant la lecture de la seule lettre d'un suicide qu'il eût vue écrite avec cette gaieté, quoique ce fût ime gaieté fébrile, et le dernier effort d'une tendresse aveugle.

— Qu'a-t-ildoncde partiailier pour être aimé ainsi?... pensa4-il en répétant ce que disent tous les hommes qui n'ont pas le don de plaire aux femmes. — S'il vous est possible de prouver non-seulement que vous n'êtes pas Jacques (k)llin, forçat libéré, mais encore que vous êtes bien réellement don Carlos Herrera, chanoine de Tolède, envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand VII, dit le juge à Jacques Collin, vous

SPLENDEURS ET MISÈRES

sorei HiU 611 liberié, car riml^rtîalité (fu^eilge ihOd minifttère m*o« blige à vous dire ^ue je reçois à rinsuni une lettre de la demoîtelle Eâilier Gobseck où elle Avouo riiitention de bc d<Miaer la inort» H oè elle émet Mir ses domestiques de» soupçons qui paraisteot les désigner cornnie étant les auteurs de la soustraeiloo des sept ceot eiaqualité mille francsi

En parlant. M. fînmu»ot comparait récritare de la lettre avec celle du testuineut, et il Ait évident pour lui que la lettre était bien écrite par la même personne qui avait fklt le testament.

^ Monsieur, yous voua êtes trop pressé de croire à an crime, ne vous pres^^ex pus de croire à un vol. — Ah !... dit Camusot en jetant nn regiird de juge sur le prévenu. -^ Ne croyei pas que je me compromette en vous disant que cette somme peut se retrouver, reprit Jacques Gollin en faisant entendre au juge qu'il comprenait son soupçon. Cette pauvre fille était bien aimée par ses gens; et, sij*étais libre, je me chargerais de chercher nn argent qui maintenant appar* tient d Téire que j*aime le pins an monde, ft t^cien!... Auriex-vous la iHmié de me permettre de lire cette lettre, ce sera bientôt fait... c'est la preuve de Tinnoeence de mon cher eufimt... vous ne pouvez pas craindre que je l'anéantii^se... ni que J'en paiie, je suis au secret. --' An secret !... s écria le magistrat, vous n> serea plus... C'est mol qui vous prie d'établir le plue promptement iiossible votre état, aye2 recours à votre ambassadeur si vous voulez. ..

Et il tendit la lettre à Jacques Collin. Camusot était heureux de sortir d'embarras, de pouvoir satisfaire le procureur général, mesdames de MauMgneu^ et de Sérlsy. Néanmoins il examina fVoidement et curieusement IsTftgure de son prévenu pendant qu'il lisait la lettre de la courtisane, et. malgré la sincérité des sentiments qui s'v peignaient, il se disait : -- C'est pourtant bien là une physionomie de bagne.

— Voilà comme on l'aime!... dit Jacques Collin en rendant la lettre... Et II fit voir à Camusot une figure baignée de larmes. ^ Si vous le connaissiez ! reprit^ll, e*est une àme ai jeune, si fraîche, une beauté si magnitique, un enfant, un poète... On éprouve irrésistible-' ment le besoin de se sacrifier à lui, de satisfaire ses moindres désirs. Ce cher Lucien est si ravissant quand il est câlin... ->' Allons, dit le magistrat en faisant encore un effort pour découvrir la vérité, vous ne pouvez pas être Jacquet CoIUd... ^ Non, monsieur... répondit le forçat...

Et Jacques CoUin se fit plus que Jamais don Carlos Herrera. Dans son désir de terminer son œuvre, il s'avança vers le juge, Temmena dans l'embrasure de la croisée et prit les manières d un prince de l'Eglise en prenant le ton des confidences.

^ J'aime tant cet enfant, roonaieur, que «'il fallait être le criminel pour qui vous me prenez afin d'éviter un désagrémeni à cette idole de mon cœur, je m'accuserais, dit*il à voix basse. J'imiterais la pan* vre fille qui s'est tuée à son profit. Aussi, monsieur, vous supplié-je de m'accorder une f iveur, c'est de mettre Lucien en liberté siir«le« champ...— Mon devoir s'y oppose, dit Camusot avec bonhomie; mais, k'il est avec le ciel des aocommodemeuts, la justice sait avoir des égards, et, si vous pouvez me donner de bonnes raisons... Parlez, ceci ne sera pas écrit... —Eh bien ! reprit Jacques Collin trompé nar la bonhomie de Camusot, je sais tout ce que ce pauvre enfant souiïre en ce moment, il est Capable d^attenter à ses jours en se voyant en prison... — Oh! quant à cela, dit Camusot en fats:mt un haul-le-corps. •—Vous ne savez pas qui vous obligez en m'ol)ligeant. ajouta Jacques Collin, qui voulut remuer d'autres cordes. Vous rendez service à un ordre mus puissant que des comtesses de Sérizy, que des duchesses de Matifrignéuse, qui ne vous panlonneront pas d'avoir eu dans votre cabinet leurs ieitres... dit-il en montrant deux liasses par* fumées... Mon ordro a de la mémoire. ^ Monaleur ! dit Camusot, assez. Cbercbei d'antres raisons à me donner. Je me dois autant au

{^revenu qu à la vindicte publique. — Eh bien ! croyez-moi, je connais •ucien , c'est uoe âme de femme, de poète et de Méridional, sans consistance ni volonté, reprit Jacquea Gollin, qui cnit avoir enfin deviné que le juge leur était acquis. Vous êtes certain de l'innocence de ce jeune homme, ne le tourmentea pas, ne le questionnez point; remettez-lui cette lettre, annoncez-lui qu il est l'béritier d'Esther et rendez-lui la liberté... Si vous agissez autrement vous en serez au désespoir ; tandis que si vous le relaxez purement et simplement je vous expliquerai, moi (gardez -moi au secret), demain, co soir, tout ce qui pourrait vous sembler mystérieux dans celte affaire, et les raisons de ta poursuite acharnée àont je suis 1 objet ; mais je risiiuerai ma vie, on en veut à ma tète depuis cinq ans... Lucien liore, riche et marié à Clotilde de Grandlieu, ma tâche ici-bns est accomplie, je ne défendrai plus ma peau... Mon pervécuteur est on espion de votre dernier roi... — Ah ! Corenlin ! — Ah ! il se nomme Corea^ tin... je vous remercie... Eh bien! monsieur, voulez -vous me promettre de faire ce que je vous demande?... — Un jbge ne oeut et ne doit rien promettre. Coquart! dites à rhuissier et aux gotidarmes da reconduire le prévenu à la Conciergerie... *— Je donnerai des ordres Udiir que ce soir vous soyez à la pistole, ajouta -t-il avec douceur en la>;mt un léger salut de téio au prévenu*

Fi*ippé de la demande que lae^uoa Collin VenaU de lui adresser et se rappelant finaistaliee qu'il avait mise à éirè interrogé le premier, en a'appUyaat sur son état de maladie, Catnuapt reprit toute sa défiance. En écoutant ses soupçoua iodélerminés, il vit le prétendu moribond allant, marchant comme un Hercule, be disant plus aucune des singeries si biea jouées qui en avaient aignalé l'Outrée.

— Monsieur?...

Jacques Collin se retourna.

— Mon greffier, malgré votre retba de le signer, va voua Hre le prooès^veroal de votre imerrogatoire.

Le prévenu Jouissait d*une aditiirable santé, le mouvement par lequel il vint s'asseoir près du greffier ftit un dernier trait de lumière pour le juge.

— Vous avez été promptemenc guéri? dh Camusot.*-^ Je euis pince, pensa Jacqvies Collin. Puis fl répondit I haute voix : «^ La joie, monsieur, est la seule panacée qui existe... cette lettre, hi preuve d'une innocence dont je no doutAÎs pas... voilà le grand rsttède.

Le juge suivit son prévenu d un regard pensif, lorsque l'huissii^r et les gendarmes l'entourèrent ; puis il fk le mouvement d'un homme qoi se réveWe, et Jeta la lettre d'Bstlior sur le bureau de sou grcfi ier.

— Coquart, copiez cette lettre!...

S il est dans la nature de l'homme de ae défier de ee qu'on le supplie de faire, quand la chose demandée est contre aea intérêts ou contre son devoir, souvent même qu^nd elle lui est indifférente, ce sentiment est la loi du juge d'ioatruetiou. Phis le prévenu» dom l'état n'était pas encore ^\é, fit apercevoir de ttuages à l'borizoa, daus le cas où Lucien seraii interrogé, plus cet interrogatoire parut nécessaire à Camusot. Cette formalité n'eût pas été, d'après le Code et les usages, indispensable^ qu'elle était e&igée par la question de l'identité de l'abbé Carlos. Dana toute» les carrière», il eaiste une conscience de métier. A défaut de curioaiié, Camusot aurait questionné Lucien par booneur de magistrat, comme il venait de questionner Jacquea Gollin, en déployant les ruse» que »c pernMt le magistrat le plus iutègre. I^ service à rendre, son avancement, tout passait, chez Camusot, après le désir de savoir la vérité, de la deviuer, quitte à la taire. Il jouait du tambour sur les vitres en s'abandotinanl au cours fluviaiile de ses conjectures, car alors la pensée est comme une rivière qui parcourt mille contrées. Amants de la vérité, les magistrats sont comme les femmes jalouses, ils se livrent à mille suppositions et les fouillent avec le poignard du soupçon, comme le sacrificateur antique éventrait les victimes; puis ils s'arrêtent non pas aif vrai, mais au probable, et ils finissent par entrevoir le vrai. Une femme interroge un homme aimé comme le juge interroge un criminel. En de telles dispositions, un éclair, un mot, une inflexion de voix, une hésitation, suffisent pour indiquer le fait, la trahison, lé crime cachés.

— La manière dont il vient de peindre son dévouement à sou fils (si c'est son fils) me ferait croire qu'il s'eat trouvé dan» la mnisou de cette tille pour veiller au grain; et, ne se doutant pas que l'oreiller de la morte cachait un testament, il aura pris, pour son fils, les sept cent ciuqu«inte mille francs, par provision .'...Voilà la raison de sa promesse de faire retrouver la somme. M. de Rubemprd se doii a lui-même et doit à la justice d*écbirclr l'état civil de sou père. Et mo promettre la protection de son ordre (son ordre!) al je n'interrompe pas Lucien!...

Il resta sur cette pensée.

Comme on vient de le voir, uu magistrat instructeur dirige uu in^ terrogatoire à son gré. Libre à lui d'avoir de la fiiieiae ou d'en manquer. Un interrogatoire, ce n'est rien et c'est tout. Là git la faveur. Camusot sonna, Phnisâler était revenu. Il donna Tordre d*aller chercher M. Lucien de Rubempré, mais en recommandant qu'il ne communiquât avec f|ui que ce soit pendant le trajet, il éUut alors deu\ heures après midi.

-^ Il y a un secret, ae dit en lui^oéme le juge, et ce secret doit être bien important. Le raisonnement démon amphibie, qui n'esi ni prêtre, ni séculier» ni forçat, ni Eapaanol, mai» qui ne veut pas laisser sortir de la bouche de sou protégé quelque parole lerrible. esi ceci 3 « Le poète est ûiible, il est femme ; il n'est pua comme tnoi. qui »uis l'Hercule de la diulomatie, et voUa lui arracherea faoilenieni no« Ire secret ! » Eh bien ! nous alloua tout savoir de l'inAoeedee !...

Et il continua de frapper le bord de sa table avec son couicau d'ivoire, pendant que son greffier copiait la lettre d'Esther. Combien de biaarreries dani l'usage de Ao» fiicuttés! Camusoi supposait toUs le> crimes posaiblcs, et passait à côté du seul que le prévenu avait coni« mis, le faux testament au prolit de Lucien. Que ceui dont l'envie at taque la position dea magistrats veuiUeni bien songer à cette vie passée en de» soupçon» continuais, à ce» tortures imposées par cei% gens à leur esprit, car les affaires civiles île «ont pas moins tortu<Hises que les instructions orimitieiics, et ils penseront peut-être qne le prêtre et le magistrat ont un harnais également lomd, également

DES COURllSANIîlS.

garni de pointes à rintërieiir. Toute profession d'ailleurs a son cilice et ses casse-léle chinois.

Vers deux heures, M. Gamusot vU entrer Luefeb de Rnbetnpré, pàlitj dëfaU, les yeux rouges el gonfles, eufln dans un éiat d'a(Tiiissè< ment qui lui permit de comparer la nature ft Tart. le nK>ribond vrai au moribond de théâtre. Le trajet fait de la Geaciergerie au cabinet du juge, entre deux gendarmes précédés d uu huissier, avait porté le désespoir à son comble cbes Lucien. Il est dans l'esprit du poète de préférer un supplice à on jugement. En voyant celte nature entière* meut dénuée ou oonroge moral nui ftiit le juge, et qui vcimit de se manifester si puissamment chex 1 autre prévenu, M. Oamusot eut pitié de cette fliotle victoire, et ce mépris lui permit de porter des couns décisifs, «n lui laissant cette affreuse liberté d*esprii qui distingue M tireur quand il s'agit d*abattre des poupéeF.

— Remettez -vous, monsieur dé Rubempré, vous êtes en présence d*uQ magistrat empressé de réparer le mal que fait involontairement la Justine par une arrestation préventive, quand elle est sans foudemenl. Je vous crois toi^ocent, vous allez être libre immédiatement. Vuici la preuve de votre innocence : une lettre gardée par votre por- Tière en votre absence, et qu'elle vient d apporter. Dans le trouble causé par la descente de la justice et par la nouvelle de votre arrestation à Fontainebleau, cette femme avait oublié celte lettre, qui vient de inademoiselle Eslher Gobseck... Lisez !

Luelen prit la lettre, la lut et fondit en larmes. Il sanglota sans pouvoir articuler une (mrole. Après un quart d*lMiir«, temps pendant lequel lAieien eut beaucoup de peine à retrouver de U force, le greffier lui présenta la copie de la lettre, et lé pria de ligner un pùftf eopi9 eonformê à Votiginal à.représenter à prefHiinréquiiitiQn tant que dufifa rimtruetiùn du procèi, en Idl offrant de oollatiodUer ; mais Lucien s'en rapporta naturellemeni à la parole de Coquart quaat à rexacUtude.

— Monsieur, dit le juge d'un air plein de bonhomie, Il est néanmoins diflOcile de vous mettre en liberté sa^s avoir rempli nos formantes et sans vous avoir adressé quelques questions... f/est presque comme témoin que je vous requiero de répondre. A no homme comme Vous, je croirais presque inutile de Aiire observer que le serment de dire toute la vérité n est pas ici seulement UD appel à voire con* science, mais encore une nécessité de votre poeltioa, ambiguë pour quelques instants. La vérité ne peut rien sur vous, quelle qu'elle soit ; mais le mensonge vous enverrait en cour d'assises» et me for* ceraît ii vous faire retonduire à la Conciergerie ; taudis tju'en rëpon* dant francbement à mes questions vous coucherez ce soir ches vous, et vous serez réhabilité par cette nouvelle que publieront les Jour* naux : « H. de Rubempré, arrêté hier à Fontainebleau, a été sur-le* rhamp élargi après un très-court interrogatoire, k

Ce discours produisit une vive impression sur Lucien, et, eu voyant

lea dtsfwsitions de son prévenu, le juge ajouta : -- Je vous le répète,

vous étiez soupçonné de complicité uans un meurtre par empolson*

iiomant eiir la personne de la demoiselle Esther, il y a preuve de son

suicide, loot est dit; mais ou a soustrait une somme de sept cent citi^

quuMte mille RPaocs, qui dépend de la succession, et vous êtes Théri*

lier ; tt jr a là malheureusement un crime. Ce crime a précédé ta dé<

couverte do testament. Or, la justice a des raisons de croire qu'une

personne qui vous aime, autant que vous âtmait cette Jemolielle Et-

tlier, s'd^t permis ce crime à votre profit*..-- Ne m'interrompes pas,

dit Camuftot en imposant par un geste iHence à Lucien* qui voulait

pav]er^ Je ne vous mterroge pas encore. Je veux voua faire bien conh

prendre combien votre honneur est Intéressé dans celte question.

Abandonnez le faux, le misérable point d'honneur qui lie entre eux

les complices, et dites toute la vérité !

On a dû déjà remarquer l'excessive disproportion des armes dans cette lutte entre les prévenus et les juges d'instruction. Certes ta né* Kailon habilement maniée a pour elle l'absolu de sa forme et suflii à la dëfeuse du criminel ; mais c*est en quelque sorte uue panoplie qui devient écrasante quand le stylet de I iuierrogation y trouve uu joint. Dès que la dénégation est insuffisanle contre certains faits évidents, )ô prévenu se trouve entièrement ù la discrétion du juge. Supposes niainten;mt uu demi-criminel, comme Lucien, qui, sauvé d'un pre* uiier niiufrape de sa venu, pourrait s'amender et devenir utile à son pays, il périra dans les traquenards de Tinstruciion. Le juge rédige un procès-verbal très-sec, une analyse fidèle des questions et des ré-

eoiinaître les moyens. Aussi, selon quelques bous esprits, le jury se« rait^il excellent, comme en Angleterre, pour procéder à l'instruction. La France a joui de ce système^ pendant un certain temps. Sous le Code de Brumaire an IV, cette iustituliou s'appelait le jury d accusa* lion par oppOdition au jury de jugement. Quant au proues déiinllif, si l'on eu revenait aux jurys d'accusation, il devrait élre attribué aux coure royales, sans concours de jurés.

— Maintenant, dit Camusot après uue pause, cominoBt nmtià «ape* lez-vous? Mousieur Cotiuari, attention L.. dit«il au greûier. — Lumen Chardon, de Rubemprei — Vous ^tcs^né?... — A Angonlème...

Et Lucien donna le jour, le mois et l'année.

— Vous n'avez pas eu de patrimoine? — Aucun.— Vous avez néanmoins fait, pendant un premier séjour à ^aris, des dépenses considérables, relativement à voire peu de fortune?— Oui, monsieur: mais, à cette époque, j'ai eu dan!^ niademolsetle Coratie une amie excessivement dévouée, et que j'ai eu le malheur de perdre. Ce fut le chagrin causé par celte mort qtti me ramena dans mon pavs. — Bien, monsieur, ait Camusoi. Je vous loue de votre franchise, efle sera bien appréciée.

Lucien entrait, comme on le voit, dans la voie d'une confesaioa gé« nérale.

— Vous avez fait des dépenses bien plus considérables encore à votre retour d'Angouléme a Paris, reprit Camnsot, vous avez vécu comme un homme qui aurait environ soixante mille francs de rente. — Oui, monsieur... — Qui vous fournissait cet argent? «-Mon protecteur, Tabbé Carlos llerrera. — Où l'avez-Voiis connu? — Je l'ai rencontré sur la grande route, au moment où J'allais me débarrusrnr de la vie par un suicide... — Vous n'aviez jainalfa entetidtt parler de lui dans votre famille... à voire mère?... — Jamais. —Votre mère ne vous a jamais dit avoir rencontré d'Esp.^gnol? -^ Jamais... — Pouvez-vous rappeler le mois, l'anuéL* o à vous vous êtes Hé avec la demoiselle Eslher? — Vers la iin de 1825, à un peiil théûlre du boulevard. — Elle a commencé par vous coûter de l'argent? — Oui, monsieuf .—- Uemièrement. dans le désir d'épouser mademoiselle de Grand- Ueu, vous avez aclicié les restes du chàteuu de Rubempré, vous v evesE joint des terres pour un million, vous avez dit à la famille Grandlieu que votre sœur et votre beau-frere venaient de fî^ire ttn héritage considérable, et que vous deviez ces sommes à leur libéralité... Avei«vous dit cela, monsieur, à la famille de Grandlieu? — Oui, monsieur. •»- Vous ignorez la cause de la rupture de votre mariage? - Entièrement, monsieur. — Eh bien 1 la famille de Grandiieu a envoyé cbei votre beau-frère un des plus respectables avoués de Paris pour prendre des renseignements. A Anffouléme, l'avoué, d'après tes aveux mêmes de votre sœur et de votre beau-frère, a su que non-seulemcnt ils vous avaient prêté peu de chose, mais encore que leur héritage se composiût d'immeubles, assez importants il est vrai., mais la somme des capitaux s'élevait à peine à deux cent mille francs... Vous Ue devez pas trouver étrange ou'une famille comme celle de Grandiieu recule devant une fortune dont l'origine ne se justifie pas. Voilà, monsieur, où vous a conduit un mensonge...

Lucien fut fflacé par cette révélation, et le peu de force d'esprit qu'il conservait l'abandonna.

-^ La police et ta justice savent tout ce qu'elles veuleut savoir, dit Gamus4it, songez bien à ceci. Malntetiant, reprlt-il en pensant à la qualité de père que s'éialt donné Jacques Collin, coaoalssefe-vous qui est ce prétendu Carlos llerrera? -» Oui, monsieur. mal4]e l'ai su trop tard... — Comment? trop tard. Expliquez-vous! ^ Ce n'est pas uu prêtre, ce n'est pas un Espagnol, c'est... — Un forçat évadé? dit vivement le iuge. — Ouït répondit Lucien. Quand le fatal sécrel me fut révélé» j étais son obligé ; j'avais cru me lier aVec un respectable ecclésiustlque... — Jacques Collin... dit le juge en commençant une

Shrase. ^ Oui, Jacoues Collin. répéta Lucien, c'est son nom. — Bien, aeques Collin, reprit M. < amusot, vient d'êire reconnu tout à l'heure par une personne, et s'il iiie encore son identité, c'est, je crois, dans votre intérêt. Mais je vous demandais si vous saviez qui cet homme était, dans le but do relever une autre imposture de Jacques Collin.

Luelen eut aussitôt comme un fer f ouge dans les entrailles en en* tendant cette terrifiante observation.

— Ignorez*vons, dit le juge en continuant, gu'il prétend être votre père pour justifier l'extraordinaire affection dont vous êies l'objet. -^ Lui ! mon père !... oh ! monsieur !... il a dit cela ! ^ Soupi^nnezvous d'où provenaient les sommes qu'il vous remettait? car, s'il faut en croire la lettre que vous avez entre les mains, la demoiselle Esther, cette pauvre flile, vous aurait rendu plus tard les mêmes services que la demoiselle Coralie; mais vous êtes resté, comme vous venez de le dire, pendant quelques années à vivre, et trèssplendidement, sans rien recevoir d'eile. ^ C'est ù vous, monsieur.

ne je demanderai de me dire, s'écria Lucien, où les forçats puisent e l'urgent !... Un Jacques Collin mon père !... Oht ma pauvre mère!

Et 11 fondit en larmes.

— Grefiier, donnez lecture au prévenu de la partie de l'interroga* loire du prétendu Carlos llerrera dans laquelle il s'est dit le père de Lucien de Rubempré...

Le poète écouta cetle lecture dans un silence et dans uue contenance qui fit peine à voir.

- Je suis perdu ! s*écria-|oil. ^ Ou ne se perd pas dans le voie de

SPLENDEURS ET MISÈBES

^boaaMr et de l> vérité, dit le tase . — Hais Tons Iradnirei Jacques JjoUio en cour d'ii^ses? demaocU Lucien. — CerUineraent, répondit t'amusât, qui Toolal continuer à Taîre causer Lucien. Achevez votre Pensée.

Hais, malgré les efforts et les remoolraitces du juge, Lucien ne ''époodil plus, la réfleximi était venue trop tard, comme cliez tous 'es hommes qui sont esclaves de h sensation. Là est la dliïérence entre le poète et l'homme d'action : l'uà se livre au sentiment pour le reproduire en images vives, il ne juge qu'après ; tandis <|ue l'autre juge et sent ii la fois. Lucien resta monte, f>âle, il se voyait au Tond du précipice où l'avail fait rouler le juge d'instruction à la bonbomie de qui, lui, poète, il s'était laissé prewlre. Il venait de trahir, non pas soD bienraiteur, mais son complice, qui, lai, avait dérendu leur poHiion avec uo courage de lion, avec une habileté tout d'une pièce. Là oit Jacques Gollin avait tout sauvé par son audace, Lucien, rbaaime d'esprit, avait tout perdu par son inintelligence et par son dé-

Taut de réSesion. Ce . : t

mensonge infâme, et M

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iadàrne vérité. Confon- | |j

du par la subUliié du ' i

juge, épouvanté par sa |

cruelle adresse, par la rapidité des coups qu'il lui avait portés en se servant des fautes d'uue vie mise à jour comme de crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable k l'animal que le billot de t'a battoir a manqué. Libre et innocent, à son entrée dans ce cabinet, en une heure, il se trouvait criminel par ses propres aveux. Enfin, dernière raillerie sérieuse, le juge, calme et froid, faisait observer à Lucien que ses révélations étaient le fruit d'une méprise.

Camusot pensait it la qualité de père prise par Jacques Coliin, tandis que Lncien, tout entier k la crainte de voir son alliance avec un forçat évadé devenir publique, avait imité la célèbre inadvertance des meurtriers d'Ibicus.

L'une des gloires de BoyerGollardesid'avoir proclamé le triomphe constant des sen^menfe naturels sur les senlriments imposés, d'avoir soutenu lacauscde l'antériorité des serments en prétendant que la

loi de l'hospitalité, par Li rfriGcaliOD de la m«roue.

exemple , devait lier au point d'annuler la

verto du serment judiciaire. D a confessé cette théorie à la face du monde, i la tribune française ; il a courageusement vanté les conspirateurs, il a montré qu'il était humain d'obéir à l'amiLié plutôt qu'à des lois tyranniques tirées de l'arsenal social pour telle ou telle circonstance. Enfin le Droit naturel a des lois qui n'ont jamais été promulguées, et qui sont plus efRcaces, mieux connues que celles forgées par la Société. Lucien venait de méconnaître, et à son détriment, la loi de solidarité qui l'obligeait à se taire et à laisser Jacques Coliin se défendre ; bien plus, il l'avait chargé ! Dans son intérêt, cet homme devait être pour lui et toujours, Carlos Herrera.

H. Camusot jouissait de son triomphe, il tenait deux coupables, il avait abattu sous la main de la justice l'un des favoris de la mode, et trouvé l'inlTOuvable Jacques Coliin. Il allait âtre proclamé l'un des plus habiles Juges d'instruction. Aussi laissait-il sun prévenu tr.inquiDe ; ma'w il étudiait ce silence de consternation, il voyait les gout-

tes de sueur s'accroître sur ce visage décMnposé, grossir et tonber eoin mêlées à deux ruisseaux de larmes.

— Pourquoi pleurer, monsieur de Bnbeintré? vous élM, cooMie je vous l'ai dit, l'héritier de madenoiselle Ëstber, qui n'avait pas d'héritiers ni coUatéraui ni directs, et sa succeiûon monte i pnt de huit millions, si l'on trouve les sept cent ciaqurnie mille francs

minutes, comme le disait Jacques Colun dans son btDet, et Lucien atteignait au but de tous ses désirs! il s'aoqmUait avec Jac<)Wt CoUin, il s'en séparait, il devenait ricbe, il époosait nademuselle de Gnwt lieu. Eien ne démontre pluB éloquemmeoi que cette scène la puissance dont sont armés les juges d'iostruciioo par l'isoleineat «i par b séparation des prévenus, et le pris d'une coHMnunicatioo eoane celle qu'Asie avait foite à Jacques ColUn. — Ah! monsieur, réMiidit Lucien avec Pamertume et l'ironie de l'homme

Îui se fait on piédestal e son malheur accompli , comme on a raison de dire dans votre langage : niMr tm inter-

rogaMre! Entre la

torture i^vuqne d'autrefois et la' torture morale d'aujonrd'hui , je n'hésiterais pas pour mon compte, je préférerais les souffrances qu'infligeait jadis le bourreau. Que voulezvous encore de moi?

' reiwil-il avec fierté. — Ici, monsieur, dit le magistrat devenant rogue et narqnnis pour répondre à l'orgueil du poète, moi seul ai le droit de

S oser des questions. — 'avais le droit de ne pas répondre , dit en murmurant le pauvre Lucien, à qui son intelligence était revenue dans tonte sa netteté.

— Refiler, liset au prévenu son interrogatoire... — Je redeviens un prévenu! se dit Lucien.

Fendant que le commis lisait, Lucieo prit une résolution qui l'obligeait à caresser M. Camusot. Quand le murmure de la voix de Coquart cessa , te poète eut le tressaillement d'un homme qui dort pendant un bruit auquel ses organes se sont accoutumés et qu'alors le silence surprend.

— Vous avez à signer le procès^erhal de votre interrogatoire, ditle juge. — Et me mettezvous en liberté? demanda Lucien, devenant ironique à son tour. — Pas encore, réponiHl Camusot; mais demain, après votre confrontation avec Jacques Coliin, vous serez sans doute More. La justice doit savoir maintenant si vous êtes on non complice des crimes que peut avoir commis cet individu depuis son évasion, qui date de 18âO. Néanmoins, vous n'êtes plus au secret. Je vais écrire au directeur de vous mettre dans la meillenrc chambre de la

Siistole. — Y trouverai-je ce qu'il ftut pour écrire?... — On vous y ournira tout ce que vous demanderez, j'en ferai donner l'ordre par l'huissier qui va vous reconduire.

Lucien signa machinalement le procès-verbal, et il en parapha les renvois en obéissant aux indications de Coquart avec la douceur de b victime résignée. Un seul détail en dira plus sdr l'étal au il se tfSiivalt qu'une peinture minutieuse. L'annonce de sa confronlalion avec Jacques Coliin avait séché sur sa figure les gouttelettes de sueur, ses yeux secs brillaient d'un éclat insupportaole. t^flo il devint, en un

DES COmXISANES.

momeot rapide comme l'éclair, ce qu'était Jacques Colliu, un homme de brame.

Chez les sens doot le caractère ressemble à celui de Lucîeo, cl que Jacques Collio avait si bieo aaaiysé, ces passages subits d'un état de démoruUsatioD complète à un étal quasiment métallique, tant les Torces buioaioes se lendeot, sont les plus éclatants phénomèues de la vie des idées. La volonté revient, comme l'eau dis|)arue dune source; elle s'infuse dans l'appareil préparc pour le jeu de sa substance constitutive incminue; et, alors, le cadavre se Tait homme, et l'homme s'élance plein de force i des luttes suprêmes.

Lucien mit la lettre d'Esther sur son cœur avec le portrait qu'elle lui avait renvoyé. Puis il salua dédaigneusement H. Camusot, et marcha d'un pas ferme dans les corridors entre deux gendarmes.

— C'est nu profond scélérat 1 dit le juge ii son |;reflier pour se venger du mépris écrasant que le poète venait de lui icmoiguer. 11 a cru se sauver en livrant sou complice. — Des deux, dit Coquart timidement, le forçat est le plus corsé — Je vous rends

votre liberté pour auiourd'bni, Goqnart, dit le juge. En voiU biea assei. Benvoyei les gens qui attendent, eu les

5 révenant de revenir emain. Âh ! vous irez Bur-le-cbamp chez H. le procureur général savoir s'il est encore dans son cabinet ; s'il y est, demandez un moment d'audience pour moi.

Oh ! il y sera , repritil après avoir regardé l'heure à une méchante liorioge en bois peint en vert et i lilets dorés. Il est quatre heures moins un quart. Ces interroga lions, qui se lisent si rapidement, étant entièrement écrites, les demandes , aussi bien cjue les réponses, prennent un temps énorme.

C'est une des causes de la lenteur des instructions criminelles e( de la durée des détentions préventives. Pour les petits, c'est la ruine,

Soiir les riches, c'est la onte; car pour eux un dtargisseroeol immédiat répare, autant qu'il peut être réparé, le malheur d'une arrestation. Voilà pourquoi les deux scelles qui vicDnenl d'être fidèlement reproduites avaient employé tout le lenips consume par Asie à (lechiiïrer les ordres du maître, à faire sortir

uue duchesse de son , . , , ,, ,, ,

boudoir et à donner de I-""'^" ^'"^^ '•'"» •=" "^'"''on* t»'»'" o^ I ,iéo du

l'énergie i madame de

Seriif.

En ce moment, Camusot, qui songeait à tirer parti de son habileté, prit les deux interrogatoires, les relut et se proposait de les montrer au procureur général en lui demandant sou avis. Pendant la délibération à laquelle il se livrait, son huissier revint pour lui dire que le valet de diambre de madame 1* ccmitesse de Sérizv voulait absoluaienl lui parler. Sur un signe de Camusot, uu valet ae chambre, vêtu comme un maître, entra, regarda l'huissier et le magistral alLernalivement, et dit : —C'est bien a monsieur Camusot que j'ai rboniiciir... — Oui, répondirent le juge et l'huissier.

Camusot prit une lettre que lui tendit le domestique, et lut ce qui suit : e Pans bien des intérêts que vous comprendrez, mou cher Ca- * iBUSOt, n'interrogez pas H. de Hubempré; nous vous apportons les t preuves de son innocence, afin qu'il soit immédiatement élanji. e D. DE HtUFBiGMCusi, L. deSkjjzi'.

u P. S. Crâlez cette lettre devant le porteur. »

Camusot comprit qu'il avnit fait une énorme faute en tendani des pièges il Lucien, et il commença par obéir aux deux grandes dames. Il alluma une bougie et détruisit la lettre écrite par la duchesse. Le valet de chambre salua respectueusement.

— Madame de Sérizy va donc venir? demandB-t>il. — (ta aUelaîl, répondit le valei de chambre.

En ce moment, Goquart vînt apprendre k M. Camusot que le prooireur général l'attendait.

Sons le poids de In faute qu'il avait comnûse contre son ambition au proUt de la justice, le juge, chez qui sept ans d'etercice avaient développé la finesse dont est pourvu tout nomme qui s'est mesuré avec des griseites en faisant son droit. vo<dui avoir des armes contre le ressentiment des deux grandes dames. La bougie i laquelle il avait hrdié la lettre étant encore allumée, il s'en servit pour cacheter les trente billets de la duchesse de Maufrigneuse à Lucien et la correspondance assez volumineuse de madame de Sérizy. Puis il se rendiicbez le procureur général.

Le Palais de Ju^ce est un amas confus de constructions superposées les unes aux autres, les unes pleines de grandeur, les autres mesquines, et qui se nuisent entre elles par un défaut d'ensemble.

La salle des Pas-Perdus est la plus grande des salles counuos ; mais sa nudité f:<it horreur et décourage les yeux. Cette vaste cathédrale de la chicane écrase b cour royale.

Enfin, la galerie marchande mené i deux cloaques. Dans cette galerie on remarque un -esc:dicr i double rampe, un peu plus grand que celui de la police correctionnel le, et sous lequel s'ouvre une grande porte k deux battant. L'escalier conduit à la cour d'assises, et la porte inférieure i une sec(Hidc cour d'assises.

Il se rencontre des années où les crimes commis dans le département de la Seine exigent deux sessions. C'est par là que se trouvent le parquet du procureur général, la chambre des avocats, leur bibliothèque, les cabinets des avocats généraux , des Substituts du procureur général. Tous ces locaux, car il faut se ser- . , 1 . „- *ir d'un terme généri-

iniïo a la maiiic. — page 6j, qgg yj^ ^^ p^, j^

Eetiis escaliers de moun, par des corridors sombres qui sont la honte de l'architecture, celle de la ville de Paris et celle delà France. Dans ses intérieurs, la première de nos justices souveraines surpasse les prisons dans ce qu'elles ont de hideux. Le peintre de mœurs reculerait devant la nécessité de décrire l'ignoble couloir d'un méti e de largeur où se tiennent les témoins à la cour d'assises su-

Eérieurc. Quant au poélc qui sert à cbauffer la salle des séances, il déioiiorcrail un café du boulevard Montparnasse. Le cabinet du procureur général est pratiqué dans un pavillon octogone qui f)anc|ue le corps de la galerie marchande, et pris récemment, par rapport à l'âge du Palais, sur le lerraLii du préau attenant au quartier des femmes. Toute celte partie du Palais de Justice est ohombréc par les hautes et magnifiques conslruciions de la Sain te -Chapelle. Aussi est-ce sombre et silencieux.

M. de tiranville, digne successeur des grands magistrats du vieux Parlement, n'avait pas voulu quitter le Palais sans uue solution dans

SPLKNDKUKS KT MISKUES

ralTairede Lucien. IlaUcodaii des nouvelles de Camusot, et le message du juge le plongea dans cette rêverie involontaire que l'attente cause aux esprits les plus fermes. Il était assis dans Tembrasure de la croisée de son cabinet, il se leva, se mit à marcher de long en long» car il avait trouvé le matin Gamusot, sur le passage duquel il s était mis, peu cornpréhensif, il avait des inquiétudes vagues, il souffrait. Voici pourquoi : la dignité de ses fonctions lui défendait d'attenter à Tindépendance absolue du magistrat inférieur, et il s'agissait dans ce procès de l'honneur, de la considération de son meilleur ami, de l'un de ses plus chauds prolecteurs, le comte de Sérizy, ministre d'Etat, membre du conseil privé, le vice-président du conseil d'Etat, le futur chancelier de France, au cas où le noble vieillard qui remplissait ces augustes fonctions viendrait à mourir. M. de Sériiy avait le malheur d'adorer 8a femme quand même, il la couvrait toujours de sa protection ; or, le procureur général devinait bien Taffreux tapage que ferait, dans le monde et à la cour, la culpabilité d'un homme dont le nom avait été si souvent marié malignement à celui de la comtesse.

— Ah ! se disait-il en se croisant les bras, autrefois le pouvoir avait la ressource des évocations... Notre manie d égalité (il n'osait pas dire de légalité, comme Ta courageusement avoué dernièrement un poète à la Chambre) tuera ce temps-ci...

Ce digne magistrat connaissait Tentraînement et les malheurs des attachements illicites. Esther et Lucien avaient repris, comme on Ta vu, l'appartement où le comte de Granville avait vécu maritalement et secrètement avec mademoiselle de Bellefeuille, et d'où elle s'était enfuie un jour, enlevée par un misérable. (Voir Un étouble Ménage,

Sc.ÈTfKS DB LA VlB PRIVÉE.)

Au moment où le procureur général se disait : — Camusot nous aura fait quelque sottise ! le juge d'instruction frappa deux coups à la porte du cabinet.

— Eh bien ! mon cher Camusot, comment va l'affaire dont je vous parlais ce matin? — Mal, monsieur le comte, lisez et jugez -en vousmême...

Il tendit les deux procès-verbaux des interrogatoires à M. de Granville, qui prit son lorgnon et alla lire dans l'embrasure de la croisée. Ce fut une lecture rapide.

— Vous avez fait votre devoir, dit le procureur général d'une voix émue. Tout est dit, la justice aura son cours... Vous avez fait preuve de trop d'habileté pour qu'on se prive jamais d'un juge d'instruction tel que vous...

IM . de Granville aurait dit à Camusot : ^ Vous resterez pendant toute votre vie juge d'instruction!... il n'aurait pas été plus explicite que dans sa phrase complimenteuse. Camusot eut froid dans les entrailles.

— Madame la duchesse de Maufrigneuse, à qui je dois beaucoup, m'avait prié... -— Ah! la duchesse de Maufrigneuse!... dit Granville en interrompant le juge, c'est vrai... Vous n'avez cédé, je le vois, à aucune influence. Vous avez bien fait, monsieur. Vous serez un grand magistrat...

En ce moment le comte Octave de Baovan ouvrit sans frapper, et dit au comte de Granville : — Mon cher, je t'amène une jolie femme qui ne savait où donner de la tête, elle allait se perdre dans notre labyrinthe...

Et le comte Octave tenait par la main la comtesse de Sérizy.

— Vous ici, madame ! s'écria le procureur général en avançant son propre fauteuil, et dans quel moment!... Voici M. Camusot, madame, dit-il en montrant le juge. Bauvan, roprit-il en s'adrcssant à cet illustre orateur ministériel de ta Restauration, attends-moi chez le premier président, il est encore chez lui, je t'y rejoins.

Le comlc Octave de Bauvan comprit que non-seulement 11 était de trop, mais encore que le procureur général voulait avoir une raison de quitter son cabinet.

Madame de Sérizy n'avait pas commis la faute de venir au Palais dans son magnifique coupé à manteau bleu arm rié, avec son cocher galonné et ses deux valets en culotte courte et en bas de soie blancs. Au moment de partir, Asie avait envoyé chercher un fiacre. Asie avait également ordonné de faire cette toilette qui, pour les femmes, est ce qu'était autrefois le manteau couleur muraille pour les hommes. La comtesse portait une redingote bnme, un vieux châle noir et un chapeau de velours, dont les fleurs arrachées avaient été remplacées par un voilette dentelle noire très-épais.

— Vous avez reçu notre lettre... dit-elle à Camusot dont l'hébétement rétonnait. — Trop tard, hélas! madame la comtesse, répondit le juge, qui n'avait de tact et d'esprit que dans son cabinet, contre ses prévenus. — Comment, trop tard?...

Elle regarda M. de Grandville et vit la consternation peinte sur sa figure.

— Il ne peut pas être encore trop tard ! ajouta-t-elle avec une intonation de despote.

Les femmes, les jolies femmes posées, oomine Tétait madame de Sérizy, sont les enfants gâtés de la civilisation française. Si les femmes des autres pays savaient re qu'est à Paris une fcnmic à la mode, riche et titrée, elfes penseraient toutes à venir jouir de cette royauté magnifique. Les femmes vouées aux seuls Uens de leur bienséance, à ce

qu'il A\ut appeler le Code femelle, se moquent des lois que les bom^ mes ont faites. Elles disent tout, elles ne reculent devant aucune faute, aucune sottise ; car elles ont toutes admirablement compris qu'elles ne sont responsables de rien, excepté de leur honneur féminin et de leurs enfants. Elles disent en riant les plus grandes éoormités. A pro-

f)Os de tout elles répètent le mot de la jolie madame de Bauvan dans es premiers temps de son mariage, à son mari, qu'elle était venue chercher au Palais : — Dépêche-toi de juger et viens !

— - Madame, dit le procureur général, M. Lucien de Rubempré n'est coupable ni de vol, ni d'empoisonnement; mais M. Camusot lui a fait avouer un crime plus grana que ceux-là !... — Quoi? demanda-t-elle. — Il s'est reconnu, lui dit le procureur général à l'oreille, l'ami, l'élève d'un forçat évadé. L'abbé Carlos Herrera, cet Espagnol qui demeurait depuis environ sept ans avec lui serait le fameux Jacques Col lin...

Madame de Sérizy recevait autant de coups de barre de ter que le magistrat disait de paroles.

— Et la morale de ceci?... dit-elle. — Est, reprit M. de Granville en continuant la phrase de la comtesse et en pariant à voix basse, que le forçat sera traduit aux assises , et que si Lucien n'y comparait pas à ses côtés comme ayant profilé sciemment des vols de cet homme, il y viendra comme témoin gravement compromis... — Ah! çà, jamais!... s'écria-t-eUe tout haut avec une incroyable fermeté. Quant à moi, je n'hésiterais pas entre la mort et la perspective de voir un homme que le monde a regardé comme mon meilleur ami, déclaré judiciairement le camarade d'un forçat... Le roi aime beaucoup mon mari. — Madame, dit en souriant et à haute voix le procureur général, le roi n'a pas le moindre pouvoir sur le plus i^etit ju^e d'instruction de son royaume. Là est la grandeur de nos institutions nouvelles. Moi-même je viens de féliciter M. Camusot de son habileté... — De sa maladresse, reprit vivement la comtesse, que les accointances de Lucien avec un bandit in<}uiétaient bien moins que sa liaison avec Esther. — Si vous lisiez les mterrogatoires que M. Camusot a fait subir aux deux prévenus, vous verriez que tout dépend de hii...

Après cette phrase, la seule que le procureur général pouvait se permettre, et après un regard d'une flnesse féminine, il se dirigea vers la porte de son cabinet. Puis, il ajouta sur le seuil en se retournant : — Pardonnez -moi, madame, j'ai deux mots à dire à Bauvan...

Ceci, dans le langage du monde, signifiait pour la comtesse : — Je ne peux pas être témoin de ce qui va se passer entre vous et Camusot.

— Qu'est-ce que c'est que ces interrogatoires? dit alors Léontine avec douceur à Camusot resté tout penaud devant la femme d'un des plus grands personnages de l'Etat. — Madame, répondit Camusot, un greftier met par écrit les demandes du juge et les réponses des prévenus, le procès-verbal est signé par le greffier, par le juge et par les prévenus. Ces procès-verbaux sont les éléments de la procédure, ils déterminent l'accusation et le renvoi des accusés devant la cour d'assises. — Eh bien! reprit-elle, si l'on supprimait ces interrogatoires?... — Ah ! madame, ce serait un crime pour le magistrat... ~ C'est un crime bien plus grand de les avoir écrits; mais, en ce moment, c'est la seule preuve contre Lucien. Voyons, lisez-moi son interrogatoire, afin de savoir s'il nous reste (quelque moyen de nous S4uiver tous ; il ne s'agit pas seulement de moi, qui me donnerais froidement la mort, il s'agit aus^i du bonheur de M. de Sérizy. — Madame, dit Camusot, ne croyez pas que j'aie oublié les égards que je vous devais, et si M. Popinot, par exemple, avait été commis à cette instruction, vous eussiez été plus malheureuse que vous ne l'êtes avec moi. Tenez, madame, on a tout saisi chez M. Lucien, même vos lettres... — Oh ! mes lettres! — Les voici, cachetées, dit le magistrat.

La comtesse, dans son trouble, sonna comme si elle eût été chez elle, et le garçon de bureau du procureur général entra.

— De la lumière, dit-elle.

Le garçon alluma une bougie et la mit sur la cheminée, pendant que la comtesse reconnaissait ses lettres, les comptait, les chiffonnait et les jetait dans le foyer. Bientôt la comtesse mit le feu en se servant de la dernière lettre tortillée comme d'une torche. Camusot regardait flamber les papiers assez niaisement en tenant à la main ses deu\ procès-verbaux. La comtesse, qui paraissait uniquement occupée d anéantir les preuves de sa tendresse, observait le juge du coin de l'œil. Elle prit son temps, elle calcula ses mouvements, et, avec une agilité de chatte, elle saisit les deux interrogatoires et les lança dans le feu : mais Camusot les y reprit, la comtesse s'élança sur le juge et ressai • sit les papiers enflammés. Il s'ensuivit une lutte pendant laquelle Camusot criait : — Madame! madame ! vous attentez à... Madame...

Un homme s'élança dans le cabinet, et la comtesse ne put retenir un cri en reconnaissant le comte de Sérizy, suivi de MM. de Granville et de Bauvan. Néanmoins Léontine, qui voulait sauver à tout prix Lucien, ne lâchait point les terribles papiers timbrés qu'elle tenait avec une force de tenailles, quoique la flamme eût déjà produit sur sa peau délicate l'effet des moxas. Enfin Camusot, dont les doigti^ étaient également atteints par le feu, parut avoir honte de cette situation, il abandonna les papiers; il n'en restait plus que la portion serrée par les mains des deux lutteufô, et que le feu n'avait pu mordre.

DliS COURTISANES.

Cette scène s*éiait passée en un laps de temps moins considérable que le moment d*eti lire le récit.

— De quoi pouvait- il s*agir entre vous et madame de Sérizy ? demanda le ministre d*Etal à Gamusol.

Avant qne le juge ne répondit, la comtesse alla présenter les papiers à la bougie et les jeta sur les fragments de ses lettres que le feu n*avait pas entièrement consumés. — J'aurais, dit Ganuisot, à porier

f plainte contre madame la comtesse. — Et qu*a-t-elle ftiit? demanda e procureur général en regardant alternativement la comtesse ot le juge. -^ J*ai orAlé les interrogatoires, répondit en riant la femme à la mode, si heureuse de son coup de tête qu'elle ne sentait pas encore ses brûlures. Si c'est un crime, eh bien! monsieur peut i*eoommencer ses affreux gribouillages. — C'est vrai, répondit Camusot en essayant de retrouver sa dignité. — Fh bien ! tout est pour le mieux, dit le procureur général. Mais, chère comtesse, il ne faudrait ])ns prendre souvent de pareilles libertés avec la magistrature, elle pourrait ne pas voir qui vous êtes. — M. Camusot résistait bravement ù une femme à qui rien ne résiste, l'honneur de la robe est sauvé ! dit en riant le comte de Bauvan. — Ah ! M. Camusot résistait?... dit en riant le procureur général, il est très-fort...

En ce moment, ce grave attendu devhit une plaisanterie de jolie femme, et dont riak damusol lui-même.

Le procureur général aperçut alors un homme oui ne riait pas. Justement effraye par l'attitude et la physionomie du comte de Sérizy, M. de Granville le prit à part.

— Mon ami, lui dît-il à l'oreille, ta douleur me décide à transiger pour la première et seule fois de ma vie avec mon devoir.

Le magistrat somia, son garçon de bureau vint.

—Allez au bureau de la Gazette des Tribunaux dire à maître Massol de venir, s'il s'y trouve. — Mon cher maître, reprit le procureur général en attirant Camusot dans Tembrasurede la croisée*, allez dans votre cabinet, refaites avec un greffier l'interrogatoire de l'abbé Carlos Uerrera qui, n'étant pas signé de lui, peut se recommencer sans inconvénient. Vous confronterez demain ce diplomate espagnol avec MM. de Rastiguac et Biatichon, qui ne reconnaîtront pas en lui lotre Jacques Collin. Sâr de sa mise en liberté, l'abbé signera les interrogatoires. Mettez dès ce soir en liberté Lucien de Rubempré. Certes ce n'est pas lui uni parlera de l'interrogatoire dont le procèsverbal est supprimé... La Gazette des Tribunaux annoncera demain la mise en liberté immédiate de ce jeune homme. Maintenant, voyons si la justice souiïre de ces mesures? Si l'Espagnol est le forçat, nous avons mille movens de le reprendre, de lui faire son procès, car nous allons éclaircir diplomatiquement sa conduite en Espagne : Corentin est là... Pouvons-nous tuer le comte, la comtesse de Sérizy, Lucien, pour un vol de sept cent cinquante mille francs, encore hvpothétique, et commis d'ailleurs au préjudice de Lucien? ne vauMI pas mieui lui laisser perdre cette somme que le perdre de réputation?... surtout quand il entraîne dans sa chute un ministre d'Etat, sa femme et la duchesse de Maufrigneuse... Ce jeune homme est une orange tachée, ne la pourrissez pas... Ceci est l'affaire d'une demiheure. Allez, nous vous attendons. Il est quatre heures et demie, vous trouverez encore des juges, avertissez -moi si vous pouvez avoir une ordonnance de non-lieu en règle... ou bien Lucien attendra jus* qu'à demain matin.

Camusot sortit après avoir salué ; mais madame de Sérizy, qui sentait alors vivement les atteintes du feu, ne lui rendit pas son salut. M. de Sérizy, qui s'était élancé subitement hors du cabinet pendant que le procureur général parlait au juge, revint alors avec un petit pot de cire vierge, et pansa les mains de sa femme en lui disant à l'oreille : — Léontine, pourquoi venir ici sans me prévenir? — Pauvre ami! hii répondit-elle à l'oreille, pardonnez -moi, je parais folle; mais il s'acissait de vous autant que de moi. — Aimez ce jeune homme, si la ftitalité le veut, mais ne laissez pas tant voir votre passion !... répondit le pauvre mari.— Allons, chère comtesse, dit M. de Granville, après avoir causé pendant mielque temps avec le comte Octave, j'espère que vous emmènerez M. de Rubempré dîner chez vous ce soir.

Cette quasi promesse produisit une telle réaction sur madame de Sérizy, qirelle pleura.

— Je croyais ne plus aToir de larmes, dit-elle en souriant. Ne pourriez*vous pas, reprit-elle, faire attendre ici M. de Rubempré ?...

— Je vais tâcher de trouver des huissiers pour nous l'amener, afin d'éviter quMl soit accompagné de gendarmes, répondit M. de Grandville. — vous êtes bon comme Dieu ! répondit-elle au procureur gérai avec une effusion qui rendit sa voix une musique divine. — C'est toujours ces femmes*là, se dit le comte Octave, qui sont délicieuses, Irrésistibles!...

- Kl il eut un accès de mélancolie en peusant à sa femme. (Voir Honorine ^ Scènes de ia Vn ruivéï.)

* IVudaiU que jolks femmes, ministres, magistrats, conspiraient tous pour sauver Lucien, voici ce qui se passait à la Conciergerie.

En passant par le guichet, Lucien avait dit au greffe que M. Camusot lui permettait d'écrire, et il demanda des plumes, de Teiicre et du |>apier, qn'ua surveillant eut aussitôt l'ordre de lai porter sur un

root dit à Toreille du directeur par l'huissier de Camusot. Pendant le peu de temps que le surveillant mil à chercher et à monter chez Lucien ce qu'il attendait, ce pauvre jeune homme, à qui l'idée de sa confroulaiion avec Jacnues Colliu était insupportable, tomba dans une de ces méditations fatales où l'idée du suicide, à laquelle il avait déjà cédé sans avoir pu l'accomplir, arrive à la manie. Selon quel<|n(>s grands médecins aliénUtes, le suicide, chez certaines organisalions, est la terminaison d'une aliénation mentale ; or, depuis son ai*reslation, Lucien en avait fait une idée fixe. La lettre d'Esther, relue plusieurs fois, augmenta rintensitt* de son désir de mourir, eu lui remettant en mémoire le dcnoûmenl de Roméo rejoiguanl Juliette. Voici ce qu'il écrivit.

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