LA MESSE DE L*ATIIÉE
rcGle eDtre )a pensée et l'aclion. L'aonée euivante, au jour et à l'heure dits, Bianchon, qui déjà a'élail plus TintcrDe de Dcsplcio, vit le cabriolet du cbirurgieu g'arrètaot au coio de la rue de Toumou el de celle du Felit-Lion, d'où son ami s'en alla jcsuiliquement le long des murs à Saint-Sul^ice, où il entendit encore sa messe à l'auiel de la Vierfje. C'était bien Desplein ! le chirtirgien en cher, l'aihée in rietto, le dévot par basard. L'inirigue s'embrouillait. La persistance de cet illustre savant compliquait tout. Quand Desplein lul sorti, BJanchon s'approcha du sacristain qui vint desservir la chapelle, et lui demÛHla si ce monsieur était un habitué.
— Voici vinat ans que je suis ici, dit le sacristain, el depuis ce temps M. Desplein vient quatre fois par an entendre ceue messe; il l'a r<»dée.
Cet hoinnMinit h foi lia charbonnier; il aimait la sainte Vierge ci tit limi >a femme. — ttat 90.
— Une fnndaiJon faite par lui! dît Bianchon en «'éloignant. Ceci Taut le mystère de l 'Immaculée-Conception, une chose qni, i elle seule, doit rendre un médecin incrédule.
H se passa quelque temps sans que le docteur Bianchon, quoique ami de Desplein, fât en position de Ini parler de cette particularité de fia vie. S'ils se rencontraient en consultation ou dans le monde, il était difficile de trouver ce moment de coufLincc et de solitude où l'on demeure les pieds sur les chenets, la tête appuyée sur le dos d'im fauteuil, et |>endant lequel deux hommes se disent leurs secrets. EqIId, à sept ans de distance, après la RévolulioD de 18S0, quand le
peuple se ruail sur l' Archevêché, quand tes inspirations républicaines le poussaient à détruire les croix dorées qui poindalent, comme dea éclairs, dans l'immensité de cet océan de maisons; quand l'incrédulité, cbte à côte avec l'émeute, se carrait dans les rues, Bianchon surprit Desplein entrant encore dans Saint- Su Ipi ce. Le docteur l'y suivit, se mit près de lui, sans que son ami lui fit le moindre signe ou témoi|;nJkt la moindre surprise. Tous deux entendirent la messe de fondation.
— Me direï-TOUS, mon cher, dit Bianchon à Desplein quand ils sortirent de l'église, la raison de votre capueinade? Je vous ai déjà surpris trois fois allant à la messe, vous j vous me ferez raison de ce mystère, et m'expliquerez ce désaccord Daerant entre vos opinions et votre conduite. Vous ne croyez pas en Dieu, et vous allez à la messe! Mon cher maître, vous êtes tenu de me répondre.
— Je ressemble i beaucoup dB dévots, à des hommes profondément religieux en apparence, mais tout aussi athées que nous pouvons l'être, vous et moi.
Et ce fut un lorreni d'épigrammes sur quelques personnages politiques, dont le plus connu nous ofîre en ce siècle une nouvelle édition du Tartufe de Holtùre.
— Je ne vous demande pas tout cela, dit Bianchon, je veax savoir la raison de ce que vous venez de faire ici, pourquoi vous avez fondé cette messe.
— Ha foi, mon cher ami, dit Desplein, je suis rar te bord de ma tombe, je puis bien vous parler des commencements de ma vie.
En ce moment Bianchon et le grand homme se trouvaient dans la rue des Quatre-Venls, une des plus horribles rues de Paris. Desplein montra le sixième étage d'une de ces maisons qui ressemblent à un obélisque, dont la porte bâtarde donne sur une allée au bout de laquelle est un tortueux escalier éclairé par des jours justement nommés desjourt de louffraitee. C'était une maison verdâtre, au rez-decbaussée de laquelle habitait un marchand de meubles, et qni paraissait loger à chacun de ses étages une différente misère, ^a levant le bras par un mouvement plein d'énergie, Desplein dit à Bianchon : — J'ai demeuré là-baui deux ans!
— Je le sais, d'Arthez y a demeuré, j'y suis venu presque tous les jours pendant ma première jeunesse, nous l'appelicns alors le bocal aux grands homwufl Après?
— La messe que je viens d'entendre est liée à des événemenls qui se sont accomplis alors que j'habitais la mansarde où vous me dites qu'a demeuré d'Arthez, celle à la fenêtre de laquelle flotte one corde chargée de linge au-dessus d'un pot de fleurs. J'ai eu de si rudes commencements, mon cher Bianchon, que je puis disputer à qui que ce soit la palme des souffrances parisiennes. J'ai tout eap^orté : faim, soif, manque d'argent, manque d'habits, de chaussure et de lit^e, tout ce que la misère a de plus dur. J'ai sanfQé sur mes doigts engourdis dans ce bocal avx arand* homni«i, que je voudrais aller revoir avec vous. J'ai travaillé pendant un hiver es voyant fumer ma tète, et distinguant l'aire de ma transpiration comme nous voyons celle des chevaux par un jour de gelée. Je ne sais où l'on prend son point d'appui pour résister à cette vie. J'étais seul, sans secours, sans un sou ni pour acheter des livres ni pour payer les lïais de mon éducation médicale ; sans un ami : mon caractère irascible, ombrageux, inquiet, me desservait. Personne ne voulait voir dans mes irritations le malaise et le travail d'un homme qui, du fond de l'état social où il est, s'agite pour arriver à la surface. Hais j'avais, je cuis vous le dire, à vous devant qui je n'ai pas besoin de me draper, j'avab ce lit de bons sentiments et de sensibilité vive qui sera toujours l'apanage des hommes assez forts pour grimper sur un sommet quelconque, après avoir piétiné longtemps dans les marécages de la misère. Je ne pouvais rien tirer de ma famille, ni de mon pa^s, au delà de l'insufBk saute pension qu'on me faisait. Enfin, à cette époque, je mangeais le matin un petit pain que le boulanger de la rue du Petit-Uon me vendait moins cher, parce qu'il était de la veille ou de l'avant-veille, et je l'éraiettais dans du lait : mon repas du matin ne me coAtait ainsi que deux sous. Je ne dinars que tous les deux jours dans tme pension oA le dîner coûtait seize sous. Je ne dépensais ainsi que dix sous par jour. Vous connaissez aussi bien que moi quel soin je pouvais avoir de mes habits et de ma chaussure ! Je ne sais pas si plus tard nous éprouvons autant de chagrin par la trahison d'un confrère que nous en avons éprouvé, vous comme moi, en apercevant la rieuse grimace d'un soulier qni se découd, eu eniendani craquer l'entournure d'une rediugoie. Je ne buvais que de l'eau, j'avab le plus grand respect
Eour les cafés. Zoppi m 'apparaissait comme une terre promise où les ncullns du pays latin avaient seuls droit de présence. — Pourrai-je jamais, me disais-je parfois, y prendre une tasse de café i la crème, y jouer une partie de dominos '! Enfin, je r^Kirtais dans mes travaux la rage que m'inspirait la misère. Je tâchais d'accaparer des connaissances positives aCo d'avoir une immense valeur personnelle, pour mériter la place & laquelle j'arriverais le jour où je serais sorti de mon néant. Je consommais plus d'buile que de pain ; la lumière qui
LA MESSE m L'ATHÉE.
m'^hlrtit pendant ces tmits obstinëee me copiait plas dter que ma nourrilare. Ce dnel a été long, <^iniAtre. saus consolaiioD. Je ne ré- TdUaÎB ancuDe sympathie aatoor de moi. Pour avoir des amis, ne bat-B pas se lier avec des jeunes gens, posséder quelques sotiH aûa d'aller gobdouer avec eux, se rendre ensemble partout où vont des étadtants 1 Je n'avais rien ! Et personne à Paris ne se Spire que rûn est rit». Quand il s'agiseaii de déconnir mes misères, j'éprourais au eoner cette cwtracuon nerrense qnî fait croire i nos malades qu'il Rur remooU me boule de l'œsophage dann le larynx. J'ai plus tard leucontr^ de ces gens, nés ricbes. qui, n'ayant jamais mancpié de rien, ne Goonaissenl pas le problème de cette règle de trois : Un jemt homwu m an crime eomvu ttm piiee dt cent k»u ist à i. Ces unbéciles dorés me disent : — Pourquoi donc faisiei-vou* des dettes? pourquoi dooc contractiei-TOog d« obligations ooérenses? Ils me loni l'effet de cette princesse qui, saebant que le peuple crevait de bim , disait : — Pourquoi n'acbète-tHl pas de la briocbe? Je Toudrais bien voir l'un de ces ricbes, i^ se plaint que je lui prends trop cher quand il faut l'opérer, seul dans Paris, sans sou ni maille, sans un ami, sans crédit, et forcé de travailler de ses cinq d<^ts pour vivre? Que ferait-il? où îrait41 apaiser sa faim?
Bianchon, si vous m'avez vu quelquefois amer et dur, je superposais alors mes premières douleurs sur rinseiisibilité, sur l'égolsme desaoels j'ai eu des milliers ae preuves dans les hautes sfdières; ou bien je pensais aux obstacles que la haine, l'envie, la jalousie, la calomme, ont élevés e Dtre le succès et moi. A Paris, quand certaines gens vous voient prêts à mettre le pied à l'élrier, les uns TOUS tirent par le pan de voire habit, les autres lâchent la boucle de la s*»! s-veo trière pour que vous vous cassiez la tête en tombant; celui -ci vous déferre le cheval , celui - là vous vole le fouet : le nHuns traître est celui que TOUS voyez vmr pour TOUS Urer un coup de pistolet i bout portant.
Vous avez assez de ta* lent, mon cher enfant, pour connaître bientôt la bataille horrible, incessante, que la médiocrité livre à l'homme supérieur. Si vous perdez vingt-cinq louis un Toi» arei auei de ia\eat, mon cher eobnl, soir, le lendemain vous serez accusé d'être un
joueur, et vos meilleurs amis diront que vous avez perdu la veille vingt-cinq mille francs. Ayez mal i h tâte, vous passerez pour un fou. Ayez nue vivadté, vous serez insociable. Si, pour résister à ce bataillon de pygntées, vous rassemblez en vous des forces supérieures, Tos meilleurs amis s'écrieront que vous voulez tout dévorer, que vous avez la prétention de dominer, de tyranniser. Enfin vos qualités deviendront des défants, vos défauts deviendront des vices, et vos vertus seront des crimes. SI vous avez sauvé quelqu'un, vous l'aurez tué; si votre malade rqurall, il sera constant que vous aurez assuré le présent aux dépens de l'avenir; s'il n'est pas mort, il mourra. Bronchez, vous serez tombé! Inventez quoi que ce soit, réclamez vos droits, vous serez un homme difBcultueux, un homme Rn, qui ne veut pas laisser arriver tes jeunes gens. Ainsi, moucher, si je ne crois pas en Dieu, je crds encore moins i l'homme. Ne connaissez- vous pas CD moi on Des[^ta entièrement différent du Desplein de qui cbacim
médit ? Hais ne fouillons pas dans ce tas de booe. Donc, j'habitais cette maison, j'étais i travailler pour pouvoir passer mou premier examen, et je n'avais pas un liaru. Vous savez 1 j'étais arrive i Vaut de ces dernières exUemités où l'on se dit : /e m'atgagerai l J'avais un espoir. J'attendais de mon pays ime malle pleine de linge, un présent oe ces vieilles tantes qui, ne connaissant rien de Paiîs, pensent à vos chemises, en s'imaginani qu'avec trrate francs par mois leur neveu mange des ortolaus. La malle arriva pendant que j'étâi i rE(?o1e : elle avait coûté quarante francs de port ; le portier, m cordonnier allemand l<^é dans une soupente, lee avait payés et gardait la malle. Je me suis promené dans u rue des PosiéÂ^nt-Oetnai» des-Frés et dans la rue de l'Ecoled&llédedne, sans pouv<rir inventer nu stratagème qui me livrftt ma malle sans être (driigé de dtmner les quarante francs, que j'aurais natnrdlement PSJ^ après avoir venéa te linge. Ua sinpiaité me St deviner que je navaia pas d'antre voct-
llcates, dont la force ■"eierce dans une sphère élevée , manqua» de cet esprit d'inttigue,
^ie, à elles, c'a hasard: elles ne c chent us, elles rencontrait. Bnén, je revmt i ta nuit, an mraient <Â nnuaii mm voidn, on porteur d'eu noami Bonifeai, un bcwamede Saint •Flour. Nous no«
Bte carré, qui s'entendent dormant, toussant, a'habillant, et qui Ame- «nt par s'habituer l'un i l'autre. Mon voisin m'apprit qne le propriétaire, anquel je dévala trois termes , m'avait '\ à la porte: il i
était chassé â cause de sa profession. Je passai ia nuit la plus douloureose de ma vie. — Où prendre un commissionnaire pour emporter
I panvre livres? i
lénagi
mes livres? comment payer le commissionnaire et le portier? oà aller ? Ces questions insolubles, je les répétais dans les tannes, comme les fous redisait leurs refrains. Je dormis. La misère a pour elle un divin sommeil plein de beaux rêves. Le lendemain matin, au moment
ur connstlr« bienl61 U Ubille horrible OÙ je mangeais mon
ëcuellée de pain émiettd dans mon lait, Bourgeat entre et me dit ta mauvais français : — i HoncUeur l'étudiant, che eliuis un pauvre homme, enfant trouvé de l'hApital de Cbain-Plonr, chaiis père ni mère, et qui ne chuis pas assez riche pour me marier. Vous n'êtes pas cou plus fertile en parents, ni garni de che qni die compte? Ecoutez, j'ai en bas une charrette i bras que ^'ai louée à deux chous l'heure, toutes nos affaires peuvent y tenir; si vous voulez, nous chercherons à nous loger de compagnie, puisque nous chommes chassés d'ichi, Che n'est pas après tout le paradis terrestre. — Je le sais bien, lui dis-je, mon brave Bourgeat. Hais je suis bien embarrassé, j'ai en bas une malle qni contient pour cent écus de linge, avec lequel je pourrais payer le propriétaire et ce que je dois au poi^ ticr, et je n'ai pas cent sous. — fian I j'ai quelques monnerons, me répondit joyeusement Bourgeat en me montrant une vieille bourse en euir crasseux. Gardez vosire linge, i Bourgeat paya mes trois termes, le sien, et g(dda le portier. Puis il mit nos meubles, mon linge, dans