‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 24 sur 29 · LA MESSE DE L'ATHÉE · texte numérisé non relu

LA MESSE DE L'ATHÉE

i£k charrette, et la traîna par les rues en s'arrétant devant chaque maison où pendait un écritean. Moi je montais pour aller voir si le local à loner pouvait nous convenir. A midi nous errions encore dans le quartier latin sans y avoir rien trouvé. Le prix était un grand obstacle. Bouryeat me proposa de déjeuner chez un marchand de vin, à la pcNTte duquel nous laissâmes la charrette. Vers le soir je découvris ^ns la cour de Rohan, passage du Commerce, en haut d'une maison, 60US les toits, deui chambres séparées par Tescalier. Nous eûmes cbacmi pour soixante francs de loyer par an. Nous voilà casés, moi et mon numhle ami. Nous dînâmes ensemble. Bourgeat, qui eagnait •environ cinquante sous par jour, possédait environ cent écns, il allait bientôt pouvoir rëaMser son an^ition en achetant un tonneau et un chevaL m apprenant ma situation, car il me tira mes secrets avec «ne profondeur matoise et une bonhomie dont le souvenir me remue encore aujourd'hui le cosur, il renonça pour quelque temps à l'ambition de toute sa vie : fiourgeat était marchand à la voie depuis vingt- 4)eux MS, il sacrifia ses cent écus à mon avenir. . là Desplein serra violemment le bras de Bianchon.- • <- U me donna Targent nécessaire à mes examens ! Cet homme, «non ami, comprit que j'avais une mission, que les besoins de mon MMelligence passaient avant les siens. Il s'occupa de moi, il m'appelait ^on pàtt, il me prêta l'argent nécessaire à mes achats de livres, il venait qnelquefois tout doucement me voir travaillant ; enfin il prit fdes protections maternelles pour que je substituasse à la nourriture insofiisante et mauvaise à laquelle j'étais condamné une nourriture saine et abondante. Bourgeat, homme d'environ quarante ans, avait iune figure bourgeoise du moyen âge, un front bombé, une tête qu*un i>eintre aurait pu fiiire poser comme modèle ^our un Lycurgue. Le pauvre homme se sentait le cœur ^ros d'affections à placer ; il n'avait lamais été aune qne par un caniche mort «lepuis peu de temps, et 4lont il me parlait tm^ours en me demandant si je croyais que l'Eglise oofMenthrait à dire des messes pour le repos de son âme. Son ehieu était, disait-il, un vrai chrétien, qui, durant douze années, l'avait accompagné à l'église sans avoir jamais aboyé, écoutant les orgues sans ouvrir la gueule, et restant accroupi près de lui d'un air qui lui faisait croire qu'il priait avec lui. Cet homme reporta sur moi toutes ses affections : il m'accepta comme un être seul et souffrant; il devint pour moi la mère la plus attentive, le bienfaiteur le plus délicat, enfin l'idéal de cette verta qui se complaît dans son œuvre. Quand je le rencontrais dans la r«e, il me jetait un regard d'intelligence plein d'une inconcevable noblesse : il affectait alors de marcher comme s'il ne portait rien, il paraissait heureux de me voir en bonne sanlé, bien vêtu. Ce fut enfin le dévouement du peuple, l'amour de la grisette reporté dans une sphère élevée. Bourgeat faisait mes commissions, il m'éveillait la nuit aux heures dites, il nettoyait ma lampe, frottait notre palier; aussi bon domestique que bon père, et propre comme une fille anglaise. Il faisait le ménage. Comme Philopémen, il sciait notre bois, et communiquait à toutes ses actions la simplifié du faire, en y gardant sa dignité, car il semblait comprendre que le but ennoblissait tout. Quand ie quittai ce brave homme pour entrer à l'Hôtel-Dieu comme interne, il éprouva je ne sais quelle douleur morne en songeant qu'il ne pourrait plus vivre avec moi ; mais il se consola par la perspective d'amasser l'argent nécessaire aux dépenses de ma ^hèse, et il me fit promettre de le venir voir les jours de sortie. Bourgeat était fier de moi, il m'aimait pour moi et pour lui. Si vous rechercbiex ma thèse, vous verriez qu'elle lui a été dédiée. Dans la dernière année de mon internat , j'avais gagné assez d'areent pour rendre tout ce que je devais à ce digne Auvergnat en lui achetant un cheval et un tonneau; il fut outré de colère de savoir que je me privais de mon argent, et néanmoins il était enchanté de voir ses souhaits réalisés; il riait et me grondait, il regardait son tonneau, son cheval,

et s'essuyait une larme en me disant : >- C'est mal ! Ah l le beau tonneau ! Vous avez eu tort ; le cheval est fort comme un Auvergnat. Je n'ai rien vu de plus touchant que cette scène. Bourgeat voulut absolument m'acheter cette trousse garnie en argent que vous avez vue dans mon cabinet, et qui en est pour moi la chose la plus précieuse. Quoique enivré par mes premiers succès, il ne lui est jamais échappé la moindre parole, le moindre geste qui voidussent dire : C'est à moi Qu*€st dû cet homme! Et cependant sans lui la mis^e m'aurait tué. Le pauvre homme s'était exterminé pour moi : il n'avait mangé que du pain frotté d'ail, afin que j'eusse du café pour suffire à mes veilles. Il tomba malade. J'ai passé, comme vous l'imaginez, les nuits à son chevet, je l'ai tiré d'aifaire la première fois ; mais il eut une rechute deux ans après, et, malgré les soins les plus assidus, malgré les plus grands efforts de la science, il dut succomber. Jamais rm ne fut soigné comme il le fut. Oui, Bianchon, j'ai tenté, pour arracher cette vie a la mort, des choses inouïes. Je voulais le faire vivre assez pour le rendre témoin de son ouvrage, pour lui réaliser tous ses vœux, pour satisfaire la seule reconnaissance qui m'ait empli le cœur, pour éteindre un foyer qui me brûle encore aujourd'hui !

— ■ Bourgeat, reprit après une pause Desplein visiblement ému, mon second père, est mort dans mes bras, me laissant tout ce qo*il possédait par un testament qu'il avait fait chez un écrivain public, et daté de l'année où nous étions venus nous loger dans la cour de Rohan. Cet homme avait la foi du charbonnier, u aimait la sainte Vierge comme U eât aimé m femme. Catholiaue ardent, il ne m'avait jamais dit un mot sur mon irréligion. Quana il fut en danger, il me pria de ne rien ménager pour qu'il eût les secours de l^glise. Je fis dire tous les jours la messe pour lui. Souvent, pendant la nuit, il me témoignait des craintes sur son avenir, il craignait de ne pas avoir vécu assez saintement. Le pauvre homme ! il travaillait du matin au soir. A qui donc appartiendrait le paradis, s'il y a un paradis? Il a été administré comme un saint qu'il était, et sa mort fut digne de sa vie. Son convoi ne fut suivi nue par moi. Quand j'eus mis en terre mon unique bienfaiteur, je cherchai comment m'acqiiitter envers lui ; je m'aperçus qu'il n'avait ni famille, ni amis, ni femme, ni enfants. Mais il croyait! il avait une conviction relisieuse, avais-je le droit delà discuter? Il m'avait timidement parlé des messes dites pour fe repos des morts, il ne voTilait pas m'imposer ce devoir, en pensant que ce serait faire payer ses services. Aussitôt que j'ai pu établir une fondation, j'ai aonoé à Saint-Sulpice la somme nécessaire pour y faire dire quatre messes par an. Comme la seule chose que je puisse offrir à Bourgeat est la satisfaction de ses pieux désirs, le jour où se dit cette messe, au commencement de chaque saison, j'y vais en son nom, et récite pour lui les prières voulues. Je dis avec la bonne foi du douteur : a Mon Dieu, s'il est une sphère où tu mettes après leur mort ceux qui ont été piairfaita, pense au bon Bourgeat ; et, s'il y a qnelque chose à souffrir pour lui, donne-moi ses souffrances, afin de le faire entrer plus vite dans ce qne l'on appelle le paradis. » Voilà, mon cher, tout ce qu'un hommeipiia mes opinions peut se permettre. Dieu doit être un bon diable, il ne saurait m'en vouloir. Je vous le jure, je donnerais ma fortune pour que la croyance de Bourgeat pût m'entrer dans la cervelle.

Bianchon, qui soigna Desolein dans sa dernière maladie, n'ose nas affirmer aujourd'hui que rrUistre chirurgien soit ntort athée. D^ croyants n'aimeront-ils pas à penser que 1 humble Auvergnat sera venu lui ouvrir la porte du ciel, comme il lui ouvrit jadis la porte du temple terrestre au fronton duquel se lit : Aux grand$ hommet la patrie reconnaissante !

Parts, janvier 1 836.

FIN ne LA MESSE DE L^TRÉB .

JÉSUS-CHRIST EN FLANDRE

A MAROELINE DESBORDES-VALMORE.

A voB*, ïll« delà Flaii.lrc, el qui en éïcs uojb en ijloires nodenes, celle «a1\e Iradilian dw Ffandres.

Di BàUAC

* A une ëfjoqne assez Indéterminée de rhîsloîre brabançonne, les restions entre Ttie de Cadzant el les côtes de la Flandre étalent entretenues par une barque destinée au passage des voyageurs. Capitale de nie, Midelbourg, plus tard si célèbre dans les annales do protesia»- Itenie, comptait à peine deux ou trois cents feux.

La riche Ostende était un havre inconnu, flanqué d'une bourgade chétiveVnent peuplée par quelques pêcheurs, par de pauvres négoelanl» et par des corsaiires impunis.

Néanmoins le bourg d'Oslende, composé d'une vingtaine de maisons et de trois cents cabanes, chaumines ou taudis conslrnits avec des débris de navires naufragés, jouissait d'un gouverneur, d'une milice, de fourches patibulaires, d'un couvent, d'un bourgmestre, enûn de tous les organes d'une civilisation avancée. Qui régnait alors en Brabaot, en Flandre, en Belgique ? Sur ce point, la tradition est mueltc.

AvouoDs-le, cette histoire se ressent éti-angement du vague, de Tincertîtude, du merveilleux que les orateurs favoris des veillées flamandes se sont amusés mainles fois à répandre dans leurs gloses aussi diverses de poésie que contradictoires par les détails.

Dite d'âge en âge, répétée de foyer en foyer par les aïeules, par les conteurs de jour et de nuit, celte chronique a reçu de chaque siècle une teinte différente. Semblable à ces monnraenis arrangés suivant le caprice des architectures de chaque époque, mais dont les masses noires et frustes plaisent aux poêles, elle ferait le désespoir des corn: mentateurs, des éplucheurs de mots, de faits el de dates.

Le oarraieur y croit, comme tous les esprits superstitieux de la Flaodre y ont cru, sans en ôlre ni plus doctes, ni pl^s infirmes.

Sealemenfr, dans l'impossibilité de mettre en harmonie toules les vetëkm^, voici le foîl 4é#o«iUé i^eai-èife de sa naïveté vomanesque Impoooilri^ à reproduire, mais avec ses bardiess<es (fae l'histoire dés. avoue, avec. sa afiocalilé qftte la religion approuve, son faotastiqae, fleur d*iiiiaginatioii, sou sens caché dont peut s'accommoder le sage. X cbaetiii sa pàHire et le soin de trier le bon grain de ^ivraie. La barque qui servait à passer les voyageurs de Tlle de CadxaM à Oeieude aHaii quitter le rivage.

Avant de détacher la chaîne de fer qui retenaif sa chaloupe à une

lÂerre de la petite jetée où l'on s'embarqitjiic» le patron donna du eor

à plusieurs reprises, afm d'appeler les retardataires, car ce voyage

était son dernier.

La nuit approchait, les derniers feuit du soleil cottebant pennetlaieiil

h peine d'apercevoir les c6les de Flandre et de distinguer dans Hle les passagers attardés, errant soit le long des murs en terre dont les champs étaient environnés, soit parmi les hauts joncs des marais. La barque était pleine, on cri s'éleva r — Qu'atlendez-vous? Partons.

En ce moment, un homme apparut à quelques pas de la jetée ; le pilote, qui ne lavait entendu ni venir, ni marcher, fut assez surpris de le voir. Ce voyageur semblait s'éire levé de terre tout à coup, comme un paysan qui se serait couché dans un champ en attendant l'heure du départ et que la trompette aurait réveillé.

Etait-ce un voleur ? était-ce quelque homme de douane ou de po* lice?

Quand il arriva sur la jetée où la barque ét:\it amarrée, sept personnes placées debout à l'arrière de la chaloupe s'empressèrent do s'asseoir sur les bancs, afin de s'y trouver seules et de ne pas laisser rétranger se mettre avec elles. Ce fut une pensée instinctive et rapide, une de ces pensées d*arislocratie qui viennent au cœur des gens riches.

Quatre de ces personnages appartenaient à la plus haute noblesse des Flandres.

D'abord un jeune cavalier, accompagné de deux beaux lévriers et portant sur ses cheveux longs une toque ornée de pierreries, faisait retentir ses éperons dorés et frisait de temps en temps sa moustaclie avec impertinence, en jetant des regards dédaigneux au reste de l'équipage.

Une altière demoiselle tenait un faucon sur son poing, et ne parlait qu*à sa mère ou à un ecclésiastique du haut rang, leur parent sans doute.

Ces personnes faisaient grand bruit et conversaient ensemble, comme si elles eussent été seules dans la barque.

Néanmoins, auprès d'elles se trouvait va homme très4mportant dans le pays, un gros bourgeois de Bruges enveloppé dans un grand manteau.

Son domestique, armé jusqu'aux dents, avait mis près de loi deux sacs pleins d'argent.

A côté d'eux se trouvait encore un homme de sdenoe, dœtear là l'université de Louvain, flanqjué de son clerc.

Ces gens, <|ui se méprisaient les uns les autres, étaient séparés de l'avant par le banc des rameurs.

léufêqfté 16 paamgoff en t etard mit le pied dan» la ktoqnei II |Mi ua

JÉSUS-CHRIST EN FLANDRE

regard rapide sur l'arrière, n*y vit pas de place, et alla en demander une à ceux qui se trouvaient sur l'avant du bateau. Ceux-là étaient de pauvres gens.

 l'aspect d'un homme à tète nue, dont l'habit et le haut-de-cbausses en camelot brun, dont le rabat en toile de lin empesé n'avaient aucun ornement, qui ne' tenait à la main ni toque m chapeau, sans bourse ni épée à la ceinture, tous le prirent pour un bourgmestre sûr de son autorité, bourgmestre bon homme et doux comme quelquesuns de ces vieux Flamands dont la nature et le caractère ingénus nous ont été si bien conservés par les peintres du pays.

Les pauvres passagers accueillirent alors l'inconnu par des démonstrations respectueuses qui excitèrent des railleries cbucholées entre les gens de l'arrière.

Un vieux soldat, homme de peine et de fatigue, donna sa place sur le banc à l'étranger, s'assit au bord de la barque, et s'y maintint en équilibre par la manière dont il appuya ses pieds contre une de ces traverses de bois qui, semblables aux arêtes d'un poisson, servent à lier les planches des bateaux.

Une jeune femme, mère d'un petit enfant, et qui paraissait appartenir à la classe ouvrière d'Ostende, se recula pour faire assez de place au nouveau venu.

Ce mouvement n'accusa ni servilité, ni dédain. Ce fut un de ces témoignages d'obligeance par lesquels les pauvres gens, habitués à connaître le prix d'un service et les délices de la fraternité, révèlent la franchise et le naturel de leurs âmes, si naïves dans l'expression de leurs qualités et de leurs défauts ; aussi l'étranger les remerciat-il par un geste plein de noblesse. Puis il s'assit entre cette jeune mère et le vieux soldat.

Derrière lui se trouvaient un paysan et son fils, âgé de dix ans.

Une pauvresse, ayant un bissac presque vide, vieille et ridée, en haillons, type de malheur et d'insouciance, gisait sur le bec de la barque, accroupie dans un gros paquet de cordages. Un des rameurs, vieux marinier, qui l'avait connue belle et riche, l'avait fait entrer, suivant l'admirable diction du peuple, pour l'amour de Dieu.

— Grand merci, Thomas, avait dit la vieille, je dirai pour toi ce soir deux Pater et deux Ave dans ma prière.

Le patron donna du cor encore une fois, regarda la campagne muette, jeta la chaîne dans le bateau, courut le long du bord jusqu'au gouvernail, en prit la barre, resta debout ; puis, après avoir contemplé le ciel, il dit d'une voix forte à ses rameurs, quand ils furent en pleine mer :

^ Ramez, ramez fort, et dépéchons ! la mer sourit à un mauvais grain, la sorcière ! Je sens la houle au mouvement du gouvernail, et Forage à mes blessures.

Ces paroles, dites en termes de marine, espèce de langue intelligible seulement pour des oreilles accoutumées au bruit des flots, imprimèrent aux rames un mouvement précipité, mais toujours cadencé ; mouvement unanime, différent de la manière de ramer précédente, comme le trot d'un cheval l'est de son galop.

Le beau monde assis à l'arrière prit plaisir à voir tous ces bras nerveux, ces visages bruns aux yeux de feu, ces muscles tendus, et ces différentes forces humaines agissant de concert pour leur faire traverser le détroit moyennant un faible péage.

Loin de déplorer cette misère, ils se montrèrent les rameurs en riant des expressions grotesques que la manœuvre imprimait à leurs physionomies tourmentées.

A l'avant, le soldat, le paysan et la vieille contemplaient les mariniers avec cette espèce de compassion naturelle aux gens qui, vivant de labeur,' connaissent les rudes angoisses et les fiévreuses fatigues du travail. Puis, habitués à la vie en plein air, tous avaient compris, à l'aspect du ciel, le danger qui les menaçait ; tous étaient donc sérieux.

La jeune mère berçait son enfant, en lui chantant une vieille hymne d'église pour l'endonnir.

— Si nous arrivons, dit le soldat au paysan, le bon Dieu aura mis de Fentètement à nous laisser en vie.

-- Ah ! il est le matlre, répondit la vieille ; mais je crois que son bon plaisir est de nous appeler près de lui. Voyez là-bas cette lumière.

Bt> par un gedte de tète, elle montrait le couchant, où des bandes

de feu tranchaient vivement sur des nuages bruns nuancés de rouge qui semblaient bien près de déchaîner quelque vent furieux.

La mer faisait entendre un murmure sourd, une espèce de mugissement intérieur, assez semblable à la voix d'un chien quand il ne fait que gronder.

Après tout, Ostende n'était pas loin. En ce moment, le ciel et la mer offraient un de ces spectacles auxquels il est peut-être impossible à la peinture comme à la parole de donner plus de durée qu'ils n'en ont réellement. Les créations humaines veulent des contrastes puissants.

Aussi les artistes demandent-ils ordinairement à la nature ses phénomènes les plus brillants, désespérant sans doute de rendre l.i grande et belle poésie de son allure ordinaire, quoique l'âme humaine soit souvent aussi profondément remuée dans le ealme que dans le mouvement, et par le silence autant que par la tempête.

Il y eut un moment où, sur la barque, chacun se tut et contempla la mer et le ciel, soit par pressentiment, soit pour obéir à cette mélancolie religieuse qui nous saisit presque tous à l'heure de la prière» à la chute du jour, à l'instant où la nature se tait, où les cloches parlent.

La mer jetait une lueur blanche et blafarde, mais changeante et semblable aux couleurs de l'acier.

Le ciel était généralement grisâtre. A l'ouest, de longs espaces étroits simulaient des flots de sang, tandis qu'à l'orient des lignes étincelantes, marquées comme par un pinceau fin, étaient séparées par des nuages plissés comme des rides sur le front d'un vieillard.

Ainsi, la mer et le ciel offraient partout un front terne, tout en demi-teintes, qui faisait ressortir les feux sinistres du couchant. Cette physionomie de la nature inspirait un sentiment terrible.

S'il est permis de glisser les audacieux tropes du peuple dans la langue écrite, on répéterait ce que disait le soldat, que le temps était en déroute, ou, ce que lui répondit le paysan, que le ciel avait la mine d'un bourreau.

Le vent s'éleva tout à coup vers le couchant, et le patron, qui ne cessait de consulter la mer, la voyant s'enfler à l'horizon, s'écria :

— • Hau ! hau 1

A ce cri, les matelots s'arrêtèrent aussitôt et laissèrent nager leurs rames.

— Le patron a raison, dit froidement Thomas quand la barque portée en haut d'une énorme vague redescendit comme au fond de la mer entr'ouverte.

 ce mouvement extraordinaire, à cette colère soudaine de l'Océan, les gens de l'arrière devinrent blêmes, et jetèrent un cri terrible :

^ Nous périssons!

— Oh ! pas encore, leur répondit tranquillement le patron.

En ce moment, les nuées se déchirèrent sous l'effort du vent, précisément au-dessus de la barque.

Les masses grises s'étant étalées avec une sinistre promptitude à l'orient et au couchant, la lueur du crépuscule y tomba d'aplomb par une crevasse due au vent d'orage, et permit d'y voir les visages.

Les passagers, nobles ou riches, mariniers et pauvres, restèrent un moment surpris à l'aspect du dernier venu. Ses cheveux d'or, partagés en deux bandeaux sur son front tranquille et serein, retombaient en boucles nombreuses sur ses épaules, en découpant sur la grise atmosphère une figure sublime de douceur et où rayonnait l'amour divin. U ne méprisait pas la mort, il était certain de ne pas périr.

Mais si d'abord les gens de l'arrière oublièrent un instant la tem« péte dont l'implacable fureur les menaçait, ils revinrent Irient6cà leurs sentiments d^égoîsme et aux habitudes de leur vie.

^ Estril heureux, ce stiipide bourgmestre, de ne pas s'apercevoir du danger que nous courons tous ! U est là comme un chien, et mourra sans agonie, dit le docteur.

A peine avait-il dit cette phrase assez judicieuse, que la tempête déchaîna ses légions.

Les vents soufflèrent de tous les c6tés, la barque tournoya comme une toupie, et la mer y entra.

— Oh ! mon pauvre enfant ! mon enfant ! qui sauvera mon enfant? s'écria la mère d'une voix déchirante.

JÉSUS-CHRIST EN FLANDRE

^^^Êtt

-— Yons-mèine, rëpoadit rétraoger.

Le timbre de cet organe pénétra le cœur de la jeone femme, Il y mit un espoir; elle entendit cette suave parole malgré les sifflements de Forage, malgré les cris poussés par les passagers.

^ Sainte Vierge de Bon-Secours qui êtes à Anvers, je vous promets mille livres de cire et une statue, si vous me tirez de là, s'écria le bourgeois à genoux sur des sacs d*or.

—La Vierge n*est pas plus à Anvers qu'ici, loi répondit le docteur.

— Elle est dans le ciel, répliqua une voix qui sembbtt sortir de la mer.

— Qui donc a parlé?

— (Test le diable, s'écria le domestique, il se moque de la Vierge d'Anvers.

— Laissez-moi donc là votre sainte Vierge, dit le patron aux passagers. Empoignez-moi les écopes et videz-moi Teau de la barque. Et vous autres, reprit-it en s'adressant aux matelots, ramez ferme ! Nous avons un moment de répit, au nom du diable qui vous laisse en ce monde, soyons nous-mêmes notre Providence. Ce petit canal est furieusement dangereux, on le sait, voilà trente ans que je le traverse. Est-ce de ce soir que je me bats avec la tempête?

Puis, debout à son gouvernail, le patron continua de regarder alternativement sa barque, la mer et le ciel.

— Il se moque toujours de tout, le patron, dit Tbomas à voix basse.

— Dieu nous laissera-t-il mourir avec ces misérables? demanda l'orgueilleuse jeune fille au beau cavalier.

— Non, non, noble demoiselle. Ecoutez-moi ! Il l'attira par la taille, et lui parlant à l'oreille :

— Je sais nager, n'en dites rien ! Je vous prendrai par vos beaux cheveux, et vous conduirai doucement au rivage ; mais je ne puis sauver que vous.

La demoiselle regarda sa vieille mère.

La dame était à genoux et demandait quelque absolution à l'évêque, qui ne l'écontait pas.

Le chevalier lut dans les yeux de sa belle maîtresse un feible sentiment de piété filiale, et lui dit d'une voix sourde :

— Soumettez-vous aux volontés de Dieu ! S'il veut appeler votre mère à lui, ce sera sans doute pour son bonheur... en l'autre monde, ajouta-t-il d'une voix encore plus basse. — Et pour le nôtre en celuici, pensa-t-il.

La dame de Rupdmonde possédait sept fiefs, «outre la baronnie de Gâvres.

La demoiselle écouta la voix de sa vie, les intérêts de son amour parlant par la bouche du bel aventurier, jeune mécréant qui hantait les églises, où il cherchait une proie, une fille à marier ou de beaux deniers comptants*

Véshf^ bénissait les flots, et leur ordonnait de se calmer en désespoir de cause ; il songeait à sa concubine qui l'attendait avec quelque délicat festin, qui peut-être en ce moment se mettait au bain, se parfumait, s'habillait de vekrars, ou faisait agrafa ses colliers et ses pierreries.

Loin de songer aux pouvoirs de la sainte Eglise, et de consoler ces chrétiens en les exhortant à se confier à Dieu, l'évêque pervers mêlait des regrets mondains et des paroles d'amour aux saintes paroles du bréviaire.

La lueur qui éclairait ces pâles visages permit de voir leurs diverses expressions, quand la barque, enlevée dans les airs par une vague, puis rejetée au fond de l'abîme, puis secouée comme une feuille fVêle, jouet de la bise en automne, craqua dans sa coque et parut près de se briser. Ce fut alors des cris horribles, suivis d'afflreux silences.

L'attitude des personnes assises à l'avant du bateau contrasta singulièrement avec celle des gens riches ou puissants.

La jeune mère serrait son enfant contre son sein chaque fois que les vagues menaçaient d'engloutir la fragile embarcation ; mais elle croyait à l'espérance que lui avait jetée au cœur la parole dite par l'étranger ; chaque fois, elle tournait ses regards vers cet homme, et pXiisait dans son visage une foi nouvelle, la foi forte d'une femme faible, la foi d'une mère.

Vivant par la parole divine, par la parole d'amour échappée à cet

homme, la naive créature attendait avec confiance l'exécution de cette espèce de promesse, et ne redoutait presque plus le péril. ,

Cloué sur le bord de la chaloupe, le soldat ne cessait de contempler cet être singulier sur l'impassibilité duquel il modelait sa figure rude et basanée en déployant son intelligence et sa volonté, dont les puissants ressorts s'étaient peu viciés pendant le cours d'une vie passive et machinale; jaloux de se montrer tranquille et calme autant que ce courage supérieur, il finit par s'identifier, à son insu peut-être, au principe secret de cette puissance Intérieure. Puis son admiration devint un fanatisme instinctif, un amour sans bornes, une croyance en cet homme, semblable à l'enthousiasme que les soldats ont pour leur chef, quand il est homme de pouvoir, environné par l'éclat des victoires, et qu'il marche au milieu des éclatants prestiges du génie.

La vieille pauvresse disait à voix basse :

— Ah ! pécheresse inCàme que je suis ! Ai-je souffert assez pour expier les plaisirs de ma jeunesse? Ah ! pourquoi, malheureuse, as4a mené la belle vie d'une Galloise, as-tu mangé le bien de Dieu avec des gens d*église, le bien des pauvres avec les torçonniers et maltôtiers? Ah! j'ai eu grand tort. 0 mon Dieu! mon Dieu ! laissez-moi finir mon enfer sur cette terre de malheur.

Ou bien :

^ Sainte Vierge, mère de Dieu, prenez pitié de moi!

— Consolez-vous, la mère, le bon Dieu n'est pas un lombard. Quoique j'aie tué, peut-être à tort et à travers, les bons et les mauvais, je ne crains pas la résurrection.

— Ah ! monsieur l'anspessade, sont-elles heureuses, ces belles dames, d'être auprès d'un évêque, d un saint homme, reprit la vieille, elles auront l'absolution de leurs péchés. Oh! si je pouvais entendre la voix d'un prêtre me disant : — Vos péchés vous seront remis, je le croirais !

L'étranger se tourna vers elle, et son regard charitable la fit tressaillir.

— Ayez la foi, lui dit-il, et vous serez sauvée.

— Que Dieu vous récompense, mon bon seigneur, lui répondit-elle. Si vous dites vrai, j'irai pour vous et pour moi en pèlerinage à Notre- Dame-de-Lorelte, pieds nus.

Les deux paysans, le père et le fils, restaient silencieux, résignés et soumis à la volonlé de Dieu, en geos accoutumés à suivre instinctivement, comme les animaux, le branle donné à la nature.

Ainsi, d'un côté les richesses, l'orgueil, la science, la débauche, le crime, toute la société humaine telle que la font les arts, la pensée, l'éducation, le monde et ses lois; mais aussi, de ce côté seulement, les cris, la terreur, mille sentiments divers combattus par des doutes affreux, là, seulement, les angoisses de la peur.

Puis, au-dessus de ces existences, un homme puissant, le patron de la barque, ne doutant de rien, le chef, le roi fataliste, se faisant sa propre providence, et criant : — « Sainte Ecope !... » et non pas : — tf Sainte Vierge !... » enfin, défiant l'orage et luttant avec la mer corps à corps.

A l'autre bout de la nacelle, des faibles!... la mère berçant dans son sein un petit enfant qui souriait à l'orage ; une fille, jadis joyeuse, maintenant livrée à d'horribles remords ; un soldat criblé de blessures, sans autre récompense que sa vie mutilée pour prix d'un dévouement infatigable ; il avait à peine un morceau de pain trempé de pleurs; néanmoins il se riait de tout et marchait sans soucis, heureux quand il noyait sa gloire au fond d'un pot de bière ou qu'il la racontait à des enfants qui l'admiraient, il commettait gaiement à Dieu le soin de son avenir ; enfin, deux paysans, gens de peine et de fatigue, le travail incarné, le labeur dont vivait le monde.

Ces simples créatures étaient insouciantes de la pensée et de ses trésors, mais prêtes à les abîmer dans une croyance, ayant la fol d'autant plus robuste qu'elles n'avaient jamais rien discuté, ni analysé ; natures vierges où la conscience était restée pure et le sentiment puissant ; le remords, le malheur, l'amour, le travail, avaient exercé, purifié, concentré, décuplé, leur volonté, la seule chose qui, dans l'homme, ressemble à ce que les savants nomment une âme.

Quand la barque, conduite par la miraculeuse adresse du pilote, arriva presque en vue d'Ostende, à cinquante pas du rivage, elle en fut repoussée par une convulsion de la tempête, et chavira soudain.

L'étranger au lumineux visage dit alors à ce petit monde de douleur :

JESUS-CHRIST BIS FLANDRE

— Céui qui ODl la foi seront sauvés ; quMls me suivent !

Cet homme se leva, marcha d'un pas ferme sur les flots.

Aussitôt la jeune mère prit son enfant dans ses bras et marcha près de lui sur la mer.

Le soldat se dressa soudain en disant dans son langage de naïveté :

— Ali ! nom d*une pipe ! je te suivrais au diable.

Puis, sans paraître élonné, il marcha sur la mer. La vieille pécheresse, croyant à la toute-puissance de Dieu, suivit Thomme et marcha sur la mer.

Les deux paysans se dirent :

— Puisqu'ils marchent sur l'eau, pourquoi ne ferioas-oous pas comme eux?

Ils se levèrent et coururent après eux en marchant sur la mer.

Thomas voulut les imiter; mais, sa foi chancelant, il tomba plusieurs fois dans la mer, se releva; puis, après trois épreuves, il marcha sur la mer.

L'audacieux pilote s'était attaché comme un rcmora sur le p)an. cher de sa barque.

L'avare avait eu la foi et s*était levé ; mais il voulut emporter son or, et son or l'emporta au fond de la mer.

Se moquant du charlatan et des imbéciles qui Pécoutalent, au moment où il vit l'inconnu proposant aux passagers de marcher sur la mer, le savant se prit à rire et fut englouti par l'océan. La jeune fille fut entraînée dans Tablme par son amant. L'évéque et la vieille dame allèrent au fond, lourds de crimes, peut-être, mais phis lourds encore d'incrédulité, de confiance en de fausses images, lourds de dévotion, légers d'aumônes et de vraie religion.

La troupe fidèle qui foulait d'un pied f)erme et sec la plaine des eaux courroucées entendait autour d'elle les horribles sifflements de la tempête.

D'énormes lames veqaient se briser sur son chemin. Une force invincible coupait l'océan.

A travers le brouillard, ces fidèles apercevaient dans le lointain, sur le rivage, une petite lumière faible qui tremblotait par la fenêtre d'une cabane de pécheurs.

Chacun, en marchant courageusement vers cette lueur, croyait en. tendre son voisin criant à travers les mugissements de la mer :

— Courage !

Et cependant, attentif à son danger, personne ne disait mot. Ils atteignirent ainsi le bord de la mer.

Quand ils furent tous assis au foyer du pécheur, ils cherchèrent en vain leur guide lumineux. Assis sur le haut d'un rocher, au bas duquel l'ouragan jeta le pilote attaché sur sa planche par cette force que déploient les marins aux prises avec la mort, Thoiime descendit, recueillit le naufragé presque brisé ; puis il dit en étendant une main secourable sur sa tète :

— Bon pour cette fois-ci, mais n'y revenez plus, ce serait d'un trop mauvais exemple.

. Il prit le marin sur ses épaules et le porta jusqu'à la chaumière du pécheur. Il frappa pour le malheureux, afin qu'on lui ouvrit la porte de ce modeste asile, puis le Sauveur disparut.

En cet endroit fut bâti, pour les marins, le couvent de la Merci, où se vit longtemps l'empreinte que les pieds de Jésus-Christ avaient, dit-on, laissée sur le sable.

En 1795, lors de l'entrée des Français en Belgique, des moines emportèrent cette précieuse relique, l'attestation de la dernière visite que Jésus-Christ ait faite à la terre.

Ce fut là que, fatigué de vivre, je me trouvais quelque temps après la révolution de 1830.

Si vous m'eussiez demandé la raison de mon désespoir, il m'aurait été presque impossible de la dire, tant mon âme était devenue molle et fluide.

Les ressorts de mon intelligence se détendaient sous la brise d'un vent d'ouest. Le ciel versait un froid noir, et les nuées brunes qui passaient au-dessus de ma tète donnaient une expression sinistre à la nature. L'immensité de la mer, tout me disait :

— Mourir aujourd'hui, mourir demain, ne faudra-t-il pas toujours mourir? et, alors...

J'errais donc en pensant à un avenir douteux, à mes espérances déchues.

En proie à ces idées funèbres, j'entrai machinalement dans cette église du couvent, dont les tours grises m'apparaissaient alors comme des fantômes à travers les brumes de la mer. Je regardai sans enthousiasme cette forêt de colonnes assemblées dont les chapiteaux feuillus soutiennent des arcades légères, élégant labyrinthe. Je marchai tout insouciant dans les nefs latérales qui se déroulaient devant moi comme des portiques tournant sur eux-mêmes.

La lumière incertaine d'un jour d'automne permettait à peine de voir en haut des voûtes les clefs sculptées, les nervures délicates qui dessinaient si purement les angles de tous les cintres gracieux. Les orgues étaient muettes, te bruit seul de mes pas réveOfoitles graves échos cachés dans les chapelles noires.

Je m'assis auprès d'un des quatre piliers qui soutiennent la coupoh;, près du chœur. De là, je pouvais saisir l'ensemble de ee monument, que je contemplai sans y attacher aucune idée.

L'efTet mécanique de mes yeux me faisait seul embrasser le dédale imposant de tous les piliers, les roses immenses miraculeuseineni attachées comme des réseaux au-dessus des portes latérales on du grand portail, les galeries aériennes où de petites colonnes menues séparaient les vitraux enchâssés par des arcs, par des trèfles ou par des fleurs, joli filigrane en pierre. Au fond du chœur, un dôine de v^rre étincehiit comme s'il étiùt bâti de pierres précieuses habilement serties. A droite et à gauche, deux nefs profondes opposaient à celte voûte, tour à tour blanche et coloriée, leurs ombres noires au sein desquelles se dessinaient faiblement les fûts indistincts de cent colonnes grisâtres.

A force de regarder ces arcades merveilleuses, ces arabesques, ces festons, ces spirales, ces fantaisies sarrasines qui s'enirelaç:ûent les unes dans les autres, bizarrement éclairées, mes perceptions devinrent confuses. Je me trouvai, comme sur la limite des illusions et de la réalité, pris dans les pièges de l'optique et presque étourdi par la nultitode des aspects. Insensiblement ces pierres décou|)écs se voilèrent, je ne les vis plus qu'à travers un nuage formé par une poussière d'or, semblable à celle qui voltige dans les bandes luuilneusés tracées par un rayon de soleil dans une chambre.

Au sein de cette atmosphère vaporeuse qui rendit toutes les formes indistinctes, la dentelle des roses resplendit tout à coup. Chaque nervure, chaque arête sculptée, le moindre trait s'argenta. Le soleil alluma des feux dans les vitraux, dont les riches couleurs scintillèrent. Les colonnes s'agitèrent, leurs chapiteaux s'ébranlèrent doucement.

Un tremblement caressant disloqua l'édifice, dont les frises se remuèrent avec de gracieuses précautions. Plusieurs gros piliers eurent des mouvements graves comme est la dan^ d'une douairière qui, sur la fin d'un bal, complète par complaisance les quadrilles. Quelques colonnes minces et droites se mirent à rire et à sauter, parées de leurs couronnes de trèfles. Des cintres pointus se heurtèrent avec les hautes fenêtres lod^ues et grêles, semblables à ces dames du moyen âge qui portaient les armoiries de leurs maisons peintes sur leurs robes d'or. La danse de ces arcades mltréea avec ces élégantes croisées ressemblait aux luttes d'un tournoi.

Bientôt chaque pierre vibra dans l'église, mais sans changer de place. Les orgues parlèrent, et me firent entendre une harmonie divine à laquelle se mêlèrent des voix d'anges, musique inouïe, accompagnée par la sourde basse-taille des cloches, dont les tintements. annoncèrent que les deux tours colossales se balançaient sur leurs ^ bases carrées.

Ce sabbat étrange me sembla la chose du monde la plus naturelle,, et je ne m'en étonnai pas après avoir vu Charles X à terre. J'étaismoi-même doucement agité comme sur une escarpolette qm me com- . ravoiquaitune sorte 4e plaisir nerveux, et il me serait impossible d'en donner une idée.

. Cependant, au milieu de cette chaude bacchanale, le choeur de la cathédrale me parut froid comme si l'hiver y eût régné. J'y vis une multitude de femmes vêtues de blanc, mais immobiles et silencieuses. Quelques encensoirs répandirent une odeur douce qui pénétra mon âme en la réjouissant. Les cierges flamboyèrent. Le lutrin, aussi gai qu'un chantre pris de vin, sauta comme un chapeau chinois. Je compris que la cathédrale tournait sur elle-même avec tant de rapidité que chaque objet semblait y rester à sa place.

Le Christ colossal, fixé sur l'autel, me souriait avec une malicieuse

JESUS-CHRIST m FLANDRE.

bîenveiiiaiice qui me rendit craintif, je cessai de le regarder pour adroirer dans le lointain une bleuâtre vapeur qui se glissa à travers les piliers, eu leur imprimant une grâce indescriptible. Enfin plusieurs ravissan(es Cgures de femmes s*agiièrent dans les frises.

Les enfants qui soutenaient de grosses colonnes battirent euxmêmes des ailes. Je me sentis soulevé par une puissance divine qui me plongea dans une joie infinie, dans une extase molle et douce. J*aurais, je crois, donné ma vie pour prolonger la durée de cette fantasmagorie, quand tout à coup une voix criarde me dit :

— Réveille-toi, suis-moi !

Une femme desséchée nie prit la main et me communiqua le froid le plus horrible aux nerfs. Ses os se voyaient à travers la peau ridée de sa figure blême et presque verdàtre.

Celle petite vieille froide portait une robe noire traînée dans la poussière, et gardait à son cou quelque chose de blanc que je n*osai$ examiner. Ses yeux fixes, levés vers le ciel, ne laissaient voir que le blunc des prunelles. Elle m'entraînait à travers Téglise et marquait sou passage par des cendres qui tombaient de sa robe.

En marcliant, ses os claquèrent comme ceux d*un squelelle. A mesure que nous marchions, j'cnlendais derrière moi le tiuleuicnl d une clochcite dont les sons pleins d aigreur retentirent dans mon cerveau, comme ceux d*uu harmonica.

— Il faut souffrir, il faut souffrir, me disait-elle.

Nous sortîmes de Téglise, et traversâmes les rues les plus fangeuses de la ville ; puis, elle me fit entrer dans une maison noire où elle nrntiira en criant de sa voix, dont le timbre était fêlé comme celui d'une cloche cassée :

-— Défends-moi, défends-moi !

Nous montâmes un escalier torlueux.

Quand elle eut frappé à une porte obscure, un homme muet, semblable aux familiers de Tinquisition, ouvrit celte porte.

Nous nous trouvâmes bientôt daus une chambre tendue de vieilles tapisseries trouées, pleine de vieux linges, de mousselines fanées, de cuivres dorés.

— Voilà d'éternelles richesses, dit-elle.

Je frémis d*horreur eu voyant alors disliuclement, a la lueur d*nne longue torche et de deux cierges, que cette fenmie devait être réceinmenl sortie d'un cimetière.

Elle n'avait pas de cheveux.

Je voulus fuir, elle fil mouvoir son bras de squelette et m'entoura d'un cercle de fer armé de pointes.

A ce mouvement, un cri poussé par des millions de voix, le hurrah des uiorls, retentit près de nous !

— Je veux te rendre heureux à jamais, dit-elle. Tu es mou fils!

Nous élious assis devant un foyer dout les cendres étaient froides. Alors la petite vieille me serra la main si fortement, que je dus rester là. Je la regardai fixement, et tâchai de deviner Thistoire de sa vie en examinant les nippes au milieu desquelles elle croupissait.

Mais existait-elle?

C'était vraiment un mystère.

Je voyais bien que jadis elle avait dû être jeune et belle, parée de toutes les grâces de la simplicité, véritable statue grecque au front virginal.

— Ah ! ah ! lui dis-je, maintenant je te reconnais. Malheureuse, pourquoi t'es-tu prostituée aux hommes? Dans l'âge des passions, devenue riche, tu as oublié ta pure et suave jeunesse, tes dévouements sublimes, tes mœurs innocentes, tes croyances fécondes, et tu as abdiqué ton pouvoir primitif, ta suprématie tout intellectuelle pour les pouvoirs de la chair. Quittant tes vêtements de lin, ta couche de mousse, tes grottes éclairées par de divines lumières, lu as étincelé de diamants, de luxe et de luxure. Uardie, fière, voulant tout, obtenant tout et renversant tout sur ton passage, comme une prostituée en vogue qui court au plaisir, tu as été sanguinaire comme une reine hébétée de volonté. Ne te souviens-tu pas d'avoir été souvent stupide par moments? puis tout à coup merveilleusement intelligente, a l'exemple de l'art sorUmt d'une orgie? poète, peintre, cantatrice, aimant les cérémonies splendides, tu n'as peut-être protégé les arts que par caprice, et seulement pour dormir sous des lambris magnifiques? Un jour, fantasque et insolente, loi qui devais être chaste et

modeste, n'as-tu pas tout soumis à ta pantoufle, ei ne l'as^lu pas jetée sur la tête des souverains qui avaient ici-bas le p<^voir, Vur^ gent et le talent? Insultant à l'homme et prenant joie à voir jusqu'où allait la bêtise humaine, tantôt tu disais à tes amants de marcher ^ quatre pattes, de te donner leurs biens, leurs trésors, leurs femmes même, quand elles valaient quelque chose ! Tu as, sans motif, dévoré des millions d'hommes, tu les as jetés, comme des nuées sablonneuses, de l'Occident sur l'Orient. Tu es descendue des bailleurs de la pensée pour t'asseoir à côté des rois. Femme, au lieu de consoler les hommes, tu les a tourmentés, affiigés ! Sûre d'en obtenir, tu demandais du sang ! Ta pouvais cependant te contenter d'un peu de farine, élevée comme tu le fus, à manger des gâteaux et à mettre de l'eau dans ton vin. Originale en tout, tu défendais jadis à tes amants épuisés de manger, et ils ne mangeaient pas. Pourquoi extra vaguais- tu jusqu'à vouloir l'impossible? Semblable à quelque courtisane gâtée par ses adorateurs, pourquoi t'es-tu affolée de niaiseries et n'as-tu pas détrompé les gens qui expliquaient ou justifiaient toutes tes erreurs? Enfin, tuas eu tes dernières passions! Terrible comme l'amour d'une femme de quarante ans, tu as rugi ! tu as voulu étreiudre l'univers enlier dans un dernier embrassement, et l'univers qui t'appartenait t'a échappé. Puis, après les jeunes gens, sont venus à tes pieds des vieillards, des impuissants, qui t'ont rendue hideuse. Cependant quelques hommes au coup d'ceil d'aigle te disaient d'un regard: —Tu périras sans gloire, parce que lu as trompé, parce que tuas manqué à tes promesses de jeune fille. Au lieu d'être un ange au front de paix et de semer la lumière et le bonheur sur ton passage, tu as été une Messahne aimant le cirque et les débauches, abusant de ton pouvoir. Tu ne peux plus redevenir vierge, il te faudrait un maître. Ton temps arrive. Tu sens déjà la mort. Tes héritiers te croient riche, ils te tueront et ne recueilleront rien. Essaye au moins de jeter tes hardes qui ne sont plus de mode, redeviens ce que tu étais jadis. Mais non ! tu t'es suicidée ! N'est-ce pas là ton histoire? lui dis-jeen finissant, vieille caduque, édentée, froide, maintenant oubliée, et qui passe sans obtenir un regard. Pourquoi vis-tu? Que fais-tu de ta robe de plaideuse qui n'excite le désir de personne? où est ta fortune? pourquoi l'as-to dissipée? où sont tes trésors? Qu'as-tu fait de beau?

A cette demande, la petite vieille se redressa sur ses os, rejeta ses guenilles, grandit, s'éclaira, sourit, sortit de sa chrysalide noire.

Puis, comme un papillon nouveau-né, cette création indienne sortit de ses palmes, nV apparut blanche et jeune, vêtue d'une robe de Un.

Ses cheveux d'or flottèrent sur ses épaules, ses yeux scintillèrent, un nuage lumineux l'environna, un cercle d'or voltigea sur sa tête, elle fit un geste vers l'espace en agitant une longue épée de feu.

— Vois et crois ! dit-elle.

Tout à coup, je vis dans le lointain des milliers de cathédrales, semblables à celles que je venais de quitter, mais ornées de tahlcanx ei de fresques; j'y entendis de ravissants concerts. Autour de ces monuments, des milliers d'hommes se pressaient, comme des foiuMuis dans leurs fourmilières.

Les uns empressés de sauver des livres et de copier des m.inuscrits, les autres servant les pauvres, presque tous étudiant.

Du sein de ces foules innombrables surgissaient des siatues colossales, élevées par eux.

A la lueur fantastique projetée par un luminaire aussi grand que le soleil, je lus sur le socle de ces statues :

Histoire. ScisifCEs. Liitebatures.

La lumière s'éteignit, je me retrouvai devant la jeune fille, qui, graduellement, rentra dans sa froide enveloppe, dans ses guenilles mortuaires, et redevint vieille.

Son familier lui apporta un peu de poussier, afin qu'elle renouvelai les cendres de sa chaufferette, car le temps clait rude ; puis, il lui alluma, à elle qui avait eu des milliers de bougies dans ses palais, une petite veilleuse afin qu'elle pût lire ses prières pendant la nuit.

— On ne croit plus!... dit-elle.

Telle était la situation critique dans laquelle je vis la plus belle, la plus vaste, la plus vraie, la plus féconde de toutes les puissances.

— Réveillez-vous, monsieur, l'on va former les portes, me dit une voix rauque.

OB

JÉSUS-CHRIST EN FLANDRE

En me relounuot. j'apertafl l'horrible Ogure du 'donneur d'eau béuite, il m'avait seeoué le bras.

Je trouvai la cathédrale ensevelie dans l'ombre, coiaaie un homme enveloppé d'un manteau.

~ Croire I me dis-je, c'est vivre ! Je fie*» de rcii paner le o d'une monarchie, il fout défendre rSeuse !

Parii, fén-ler 183t

FI» DE JESUS-CUmST EN FLANDRE.

11 ne mfcriiait pns la moK; U flall certain de ne pas périr. — pa

WHrlMMl ArUMM.

A U COUTESSE

SEUFtlA UN-SEVEffllO,

Oblige de loiit lire pour tâcher de ae rien répéier, je feuilleUig, il y a quelques jours , les trois cenrs contes plus ou moins dr6biiques de II Bandelk), écrivain du seizième siècle, peu connu en France, et publiés deroièrement en entier à Florence dans l'édition compacte des Contnirt itafi«iu.VotrenniD, de même quecclui du comte, a aussi Tivemcnl Trappe mes yeux que si c'était vousmême, madame. Je parcourais pour la première Tois Il Bandello dans te texte urif^nal, et j'ai tronvë, non sans surprise, chaque conie, ne Tûtil que de ciaq pages, dédié par une lettre faitii* Hère aux rois, aux reines, aux plus illustres personnages du temps, parmi lesquels se remarquent les nobles du Milanais, du Piémont, patrie de 11 Bnndello, de Florence et de liéncj. C'est les Dolcini de Ma ii loue, les San-Severini de Crcma, les Visconii de tlilan, les Guidobonl de Torione, Sforza, les Doria, les Fréguse, les Oauic Alighieri (il en existait <

U. RjbonrdiD, cIieT de baretu 1 l'un de« plut iaiportipti miiiiilirei. -

mercanle lacchese, u tin grntifuomo nature

rore un), les Fmscalor, la reine Marguerite de Fronce, lemperenr d'Allemagne, lo roi de Bobème. MaximiUeD, archiduc d' Au iricbe, les M^ dici, les Sauli, Pallavicini, Beutivoglio de Boloane, Soderini, Co1oniia,3cariger,lc5 CardcMie d'Espagne, En France : les Harigny, Anne do Polignac, princesse de HnrsiUac et comtesse de LarocheToacault, le cardinal d'Armagnac, l'évêque de Gabors, enlin toute la grande ctHnpagnie dv temps, heurense et flattée de sa correspondance avec le successeur de Boccace. J'ai vu aus« combien Il Bandello avait de no* blesse dans le caractère : s il a orné son œuvre de ces iioms illustres, il n'a pas trahi la cause de ses amiliés privées. Après la signora Gallerana, comtesse de Ber- ^aitte, vient le médecin à qui il a dédié son conte de ifomro et JuiiHte; après la signora motto magnifka Uypolîia ViscoDti ed Atellana, Tieqt le simple capitaine de cavalerie légère, Uvio Llviano; après le duc d'Orléans, un prédicateur; aprcs une Riario, vient messe r magnitlco tiirolamo Ungarii , i anqiicl il raconte comment I ipota umi rhe tra tua tonUa t ^gliuola, «oh

LES KMPLOYÉâ.

contrasa Serafina San-5«-ertwo, el lui adresser des vérités que Ton |M oiidra pour des flalteries. Pourquoi ne pas avouer combien je suis lier d^iUester ici el ailleurs qu'aujourd'hui, comme au seizième siècle, los écrivains, à quelque ëuge que les mette pour un momeul la nmde, sont consolés des calomnies, des injures, des critiques amères, par de belles et nobles amitiés dont les suffrages aident à vaincre les omiuis de la vie littéraire. Paris, cette cervelle du monde, vous a faut plufmr Tasitation continuelle de ses esprits, il a été si bien compris par la délicatesse vénitienne de votre intelligence; vous avex tant aimé ce riche salon de Gérard, que nous avons perdu, et où se voyaient, comme dans Toeuvre de II Baudcllo, les illastrations européennes de ce quart de siècle ; puis les fêles brillâmes, les inaugurations cnchao(ées que fait cette grande et dangereuse sirène, vous ont tant émerveillée, vous avez si naïvement dit vos impressions, qu<; vous prendrez sans doute sous votre protection la peinture d'un monde que vous u'avez pas dil connaître, mais qui ne manque pas d'originalité. J'aurais voulu avoir quelque belle )K)ésie à vous offrir, à vous qui avez autant de poésie dans Tàme et au cœur que votre personne en exprime ; mais si un (iauvre prosateur ne peut donner que ce qu'il a, peut-être rachète ra-t-il à vos yeux la modicité du présent par les hommages respectueux d'une de ces profondes cl sincères admirations que vous inspirez.

DE Balzac.

A Paris, où les hommes d'étude et de pensée ont quelques analogies en vivant dans le même milieu, vous avez dû rencontrer plusieurs figures semblables à celle de M. Habourdin, que ce récit prend au moment où il est chef de bureau à Tun des plus imporlauls minislèros : quarante ans, des cheveux gris d une si jolie nuance que les femmes peuvent à la rigueur les aimer ainsi, et qui adoncissenl uDv, physionomie mélancolique; des yeux bleus pleins de feu, un teint encore blaoc, mais chaud et parsemé de quelques rougeurs violentes; un front el un nez à la Louis XV, une bouche sérieuse, une tiUlle élevée, maigre, ou plutôt maigrie comme celle d'un homme qui relève de maladie, enfin une démarche entre l'indolence du promeneur et la méditation de l'homme occupé. Si ce portrait fait préjuger un caractère, la mise de l'homme contribuait peut-éire à le mettre en relief. Rabourdin portait habituellement une grande redingote bleue, une cravate blanche, un ailet croisé à la Robespierre, un pantalon' noir sans sous-pieds, des bas de soie gris el des souliers découverts. Rasé, lesté de sa tasse de café dès huit heures du malin, il sortait avec une exactitude d*horloge, et piissail par les mêmes rues eu se rendant au ministère ; mais si propre, si compassé, que vous l'eussiez pris pour un Anglais allant à sou ambassade. A ces traits principaux, vous devinez le père de famille harassé par des contrariétés au sein du ménage, tourmenté par des ennuis au ministère, mais assez philosophe pour prendre la vie comme elle est ; un honnête homme aimant son pays el le servant, sans se dissimuler les obstacles que l'on rencontre à vouloir le bien ; prudent parce qu'il connaît les hommes, d'une exquise politesse avec les femmes parce qu'il n'en attend rien; enfin, un homme plein d'acquis, affable avec ses inférieurs, tenant à une grande dislance ses égaux, et d'une haute diguiié avec ses cliefs. A cette époque, en 1825, vous eussiez remaniué surtout en lui l'air froidement résigné de l'homme qui avait enterré lea illusions de la jeunesse, qui avait renoncé à de sccrèles auilHtioos; vous eussiez reconnu l'homme découragé, mais encore sans dégoût, et qui persiste dans ses premiers projets, plus pour em|iloyer s^s facultés que dans l'espoir d'un douteux triomphe. 11 n'était' décoré d'aucun ordre, et s'accusait, comme d'une faiblesse, fî'avoir porté celui du Lis aux premiers jours de U Restauration.

La vie de cet homme offrait des particularités mystérieuses : 11 n'avait jamais connu son père; sa mère, femme chei qui le luxe é<!la-

vulgaire et incomplète qui produit tant d'ambitions et si peu de capacités. A seize ans, quelques jours avant la mort de sa mère, il était sorti du Ivcée Napoléon pour entrer comme suniuméraire dans les bureaux. Un protecteur incoimu l'avait promptement fait appoinlcr. A vingt-deux ans, Rabourdin était sous^chef, el chef à vingt-cinq. Depuis ce jour» la main qui soutenait ce garçon dans la vie u*avait plus l'ait «eiitir.soii pouvoir que dans une seule circonstance; elle l'avait amené, lui pauvre, dans la maison de M. Leprince, ancien commis- Siiire-priseur, homme veuf, passant pour très-riche et père d'une fille unique. Xavier Rabout^in devint éperdunicnt amoureux de mademoiseHe Célestine Leprince, alors âgée de dix-sept ans et <iui avait les prétentions de deux cent mille francs de dot. Soigueusemenl élevée

par une mère artiste qui lui transmit tous ses talents, cette jeune personne devait attirer les regards des hommes les plus haut placés. Elle était grande, belle et admirablement bien £iite; elle peignait, était bonne musicienne, parlait plusieurs langues et avait reçu quelque teinture de science, dangereux avantage qui oblige une femme à beaucoup de précautions si elle veut éviter toute pédanterie. Aveuglée par une tendresse mal entendue, la mère avait donné de fausses espérances à sa fille sur son avenir : à l'entendre, un duc ou un am • bassadeur, un maréchal de France ou un ministre, pouvaient seuls mettre sa Célestine à la place qui lui convenait dans la société. Cette fille avait d'ailleurs les manières, le langage et les façons du grand monde. Sa toilette était plus riche et plus aillante que ne doit rétro celle d'une fille à marier : un mari ne pouvait plus lui donner que le bonheur. Et, encore, les gâteries continuelles de la mère, qui mourut deux ans avant le mariage de sa fille, rendaient-elles assez diflicile la tâche d'un amant : il laOait du sang-froid pour gouverner une pareille femme. Les bourgeois effrayés se retirèrent. Orphelin, sans autre fortune que sa place de chef de bureau. Xavier fut proposé par M. Leprince a Célestine, qui résista longtemps. Mademoiselle Leprince n'avait aucune objection contre son prétendu : il était jeune, amoureux et beau ; mais elle ne voulait fràs se nommer madame Rabourdlu. Le père dit à sa fille que Rabourdin était du bois dont on faisait les ministres. Célestine répondit que jamais homme qui avait nom Rabourdin n'arriverait sous le gouvernement des Bourbons, etc., etc. Forcé dans ses retranchements, le père commit une grave indiscrétion en déclarant à sa fille que son fiilur serait Rabourain de quelque chose avant l'âge requis pour entrer à la Chambre. Xavier devait être biéntèt maître des requêtes et secrétaire général de son ministère De ces deux échelons, ce jeune homme s'élancerait dans les régions supérieures de l'adminisiraiion, riche d'une fortune et d*un nom musinis par certain testament à lui connu. Le mariage se fit.

Rabourdin et sa femme crurent à cette mystérieuse puissance. Eœportes par l'espérance et par le laissez-aller que les premières amours conseillent aux jeunes mariés, M. et madame Rabourdin dévorèrent en cinq ans près de cent mille francs sur leur capital. Justciueni effrayée de ne pas voir avancer son mari, Célestine voulut employer eu terres les cent mille francs restant de sa dot, nlacemenl qui donna peu de revenu ; mais un jour la succession de M. Leprince récompenserait de sages privations par les fruits d'une belle aisance. Quand le vieux commissaire-priseur vit son gendre désliérité de ses prol criions, il tenta, par amour pour -sa fille, de réparer ce secret échec en risquant une partie de sa fortune dans une spéculation pleine de chances favorables; mais le pauvre homme, atlcinl par une des liqmd:1tions de la maison Nucingen, mourut de chagrin, ne laissant qu'une dizaine de beaux tableaux (jui ornèrent le salon de sa fille, et quelques meubles antiques qu'elle mit au grenier. Huit années de vaine attente firent enfin comprendre à madame Rabourdin que le paleroelproircteur de son mari devait avoir été surpris par la mort, que le te> Liment avait été supprimé ou perdu. Deux ans avant la niort de Leprince, la ulace de chef de division, devenue vacante, avait été donnée à un M. de la Billardière, parent d'un député de la droite, fait ministre en 1825. C'était à quitter le métier. Mais Rabourdin pouvait-il abandonner huit mille francs de traitement avec gratifications, quand son ménage s'était accoutumé à les dépenser, et qu'ils formaient les trois quarts du revenu? D'ailleurs, au bout de quelques années de patience, n'avail-il pas droit à upe pension? Quelle chute pour une femme dont les hautes prétentions au début de la vie étaient presque légitimes, et oui passait pour être une femme supérieure!

Madame Raoourdin avait justifié les espérances que donnait mademoiselle Leprince : elle possédait les éléments de l'apparente supériorité qui plaît au monde, sa vaste instruction lui permettait de parler à chacun son langaffe, ses talents étalent réels, elle montrait un esprit indépendant et élevé, sa conversation captivait autant par sa variété que par l'étrangelé des idées. Ces qualités utiles et bien placées chez une souveraine, chez une ambassadrice, servaient à peu de chose dans un ménage où tout devait aller terre à terre. Les personnes qui parlent bien veulent un public, aiment à parler longiera|R> et fiUiguent quelquefois. Pour satisfaire, aux besoins de son e>{:r.i. madame Rabourdin avait pris un jour de réception par semaine, elle allait beaucoup dans le monde afin d'y goûler les jouissances auxquelles son amour-propre l'avait habituée. Ceux qui connaissent la vie de Paris sauront ce que souffrait une. femme de cette trempe, assassinée dans son ultérieur par l'exiguïté de ses moyens pécuniaires. Malgré tant de niaises déclamations sur l'argent, il faut toujours, quand on habile Paris, être acculé au pied des additions, rendre hommage aux chiffres et baiser la patte iburchue du veau d'or. Quel problème! douze mille Uvres de rente pour défrayer un ménage composé du père, de la mère, de deux entants, d'une femme de chambre el d^nne cuisinière, le tout logé rue Duphot, au second, dans un appartement de cent louis ! Prélevez la toilette et les voilures de madame ai-aot dévaluer les grosses dépenses de maison, car la toilette passait avant tout; voyez ce qui reste pour l'éducation des enfants (une fille de sept ans, un garçon de neuf ans, dont rentretien. malgré une bourse entière, coûtait déjà deux miUe francs), vous trouverez que madame

LkS KMPLOYÊS.

Habourdiii pouvait à peine donner trcule francs par mois à sou mari. PiTS(}iic tous les maris parisiens en sont là, sous peine d'èlre des nionsU'cs. Celte femme, qui s'était crue destinée à briller dans le monde, à le doiniuer, vit enlin arriver le moment où elle serait forcée d'user son inièlligeuce et ses facultés dans une lutie ignoble, inattendue, en se mesurant corps à corps avec sou livre de dépense. Déjà, grande souflrance d'amour-propre ! elle avait congédié son domestique mâle, lors de la mort de son père. La pluprt des femmes se fatiguent dan» cette lutte journalière, elles se plaignent, et finissent par se plier à leur sort ; mais, au lieu de déchoir, l^mbition de Gélestiue grandissait avec les difiicultés, elle ne pouvait pas les vaincre, elle voulait les enlever; car, à ses yeux, cette com|)lication dans les ressorts de la vie était comme le nœud gordien qui ne se dénoue pas et que le génie tranche. Loin de consentir à la mesquinerie d'une destinée bourgeoise, elle s'impatientait des relards qu'éprouvaient les grandes choses de son avenir, en accusant le sort ae tromperie. Gélestiue se croyait de bonne foi une femme supérieure. Peut-être avait-elle raison , peut-être eût-elle été grande dans de grandes circonstances, peut-être n'était*elle pas à sa place. Reconnaissons-le : il existe des variétés dans la femme comme dans l'homme (jue se l'açonnenl les sociétés pour leurs besoins. Or, dans Tordre social comme dans Tordre naturel» il se trouve plus de jeunes pousses qu'il n'y a d'arbres, plus de frai que de poissons arrivés à tout leur développement : beaucoup de capacités, aes Âlbanase Gransou, doivent donc mourir étouffées comme les graines qui tombent sur une roche nue. Certes, il y a des femmes de ménage, des femmes d'agrément, des femmes de luxe, des femmes exclusivement épouses, ou mères, ou amantes, des femmes purement spirituelles ou purement matérielles; comme il y a des artistes, des soldats, des artisans, des mathématiciens, des poêles, des négociants, des gens qui entendent Targenl, l'agriculture ou Tadministration.Puis la bizarrerie des événements amène des contresens : beaucoup d'appelés et peu d'élus est une loi de la cité aussi bien que du ciel. Madame Rabourdin se jugeait très-capable d'éclairer un homme d'Etat, d'échauiTer Tàme d'un artiste, de servir les intérêts d'un inventeur et de l'assister dans ses luttes, de se dévouer à la politique financière d'un Nucingen, d'un Keller, de représenter av^ éclat une haute fortune. Peut-être vdulàit-elle ainsi s'expliquer à clleniêmô sou horreur pour lo livre du blanchisseur, pour les contrôles journaliers de la cuisine, lès Supputations économiques et les soins d'un petit itiéuage. Elle se faisait supérieure là où elle avait plaisir à l'être. En sentant si vivement les épines d'une position qui peut se comparer à celle de saint Laurent sur son gril, elle devait laisser échap|)er des cris. Aussi, dans ses paroxysmes d'ambition contrariée, dans les moments où sa vanité blessée lui causait de lancinantes douleurs, Célestine s attaquait-elle à Xavier Rabourdin. fTélait-ce pas à son mari de la placer convenablement? Si elle était un homme, elle aurait bien eu Ténergie de faire une prompte fortune pour rendre heureuse une femme aimée ! Elle lui reprochait d'être trop honnête homme ; ce qui, dans la bouche de certaines femmes, est un brevet d'imbécillité. Elle lui dessinait de superbes plans dans lesquels elle négligeait les obstacles qu'y apportent les hommes et les choses; puis, comme toutes les femmes animées par un sentiment violent, elle devenait en pensée plus machiavélique qu'un Condreville, plus rouée que Maxime de Trailles; son esprit concevait tout, et elle se contemplait elle-même dans l'étendue de ses idées. Au débouché de ses belles imaginations. Rabourdin, à qui la pratique était connue, restait froid. Célestine attristée jugea son mari étroit de cervelle, timide, peu compréheusif, et prit insensiblement la plus fausse opinion sur le compagnon de sa vie : d'abord, elle Téteignait constamment par le brillant de sa discussion ; puis, comme ses idées lui venaient par éclairs, elle l'arrêtait court quand il commençait à donner une expiicaiion, afm de ne pas perdre une étincelle de son esprit. Dès les premiers jours de leur mariage, en se sentant aimée et admirée par Rabourdin, Célestine fut sans façon avec lui ; elle se mil au-dessus de toutes les lois conjugales et de politesse intime, en demandant au nom de Tamour le pardon de ses petits méfaits ; et comme elle ne se corrigea point, elle domina constamment. Dans cette situation, un homme se trouve vis-à-vis de sa femme comme un enfant devant son précepteur, quand Il ne peut ou ne veut pas croire que Tenfant qu'il a régenté petit soit devenu grand. Semblable à madame de Staël, qui criait en plein salon à un plus grand homme qu'elle : « Savez-vous que vous venez de dire quelque chose de bien profond ! )) madame Rabourdin disait de son mari : — Il a quelquefois de Tesprit. Insensiblement la dépendance dans laquelle elle continuait à tenir Xavier se manifesta sur sa physionomie par d'imperceptibles mouvements ; son attitude et ses manières exprimèrent sou manque de respect. Sans le savoir, elle nuisit donc à son mari ; car en tout pays, avant de juger un homme, le monde écoute ce qu'en pense sa femme, et demande ainsi ce qae les Genevois appellent un préavis (en genevois on prononce préavisse), Quand Rabounlin s'aperçut des fautes que Tamour lui avait fait commettre, le pli était pris; il se tut et souffrit. Sciiiblablc à quchpics hommes chez lesquels le sentiment et les idées sont en force égale, chez lesquels il se rencontre tout à la fois une belle àine et une ccr- YcUe bien organisée, il était l'avocat de sa femme au tribunal de son

jugement ; il se disait que la nature l'avait desiinée à un rôle manqué par sa faute, à lui ; elle était comme un cheval anglais de pur sang, un coureur attelé à une charrette pleine de moellons, elle souffrait; enfin il se condamnait. Puis, à force de les répéter, sa femme lui avait inoculé ses croyances en elle-même. Les idées sont couiagieuses en ménage : le neuf thermidor est, comme tant d'événeinenls immenses, le résultat d'une influence féminine. Aussi, poussé par Tambilion de Célestine, Rabourdin avait-il songé depuis longtemps au moyen de la satisfaire; mais il lui cachait ses espérances pour ne pas lui eu infli-

Ser les tourments. Cet homme de bien était résolu de se faire jour ans l'administration en y pratiquant une forte trouée. 11 voulait y produire une de ces révolutions qui placent un homme à la tête d'une partie quelconque de la société ; mais, incapable de la bouleverser à son profit, il roulait des pensées utiles et rêvait un triomphe obtenu par de nobles moyens. Cette idée à la fois ambitieuse et généreuse, il est peu d'employés qui ne l'aient conçue; mais, chez les employés comme chez les artistes, il y a beaucoup plus d'avortements que d'enfantements, ce qui revient au mot de nuffon : Le génie, c'est la pa* tience.

Mis à portée d'étudier l'administration française et d'eu observer le mécanisme, Rabourdin avait opéré dans le milieu où le hasard faisait mouvoir sa pensée, ce qui, par parenthèse, est le secret de beaucoup d'œuvres humaines, et il avait fini par inventer un nouveau système d'administration. Connaissant les gens auxquels il aurait affaire, il avait respecté la machine qui fonctionnait alors, qui fonctionne encore, et qui fonctionnera longtemps, car tout le inonde se serait effrayé à Tidée de la refaire, mais personne ne pouvait se refuser à la simplifier. Le problème à résoudre était donc un meilleur emploi des mêmes forces. Dans sa plus simple expression, ce plan consistait à remanier les impôts de manière a les diminuer sans que TEtat perdit ses revenus, et à obtenir, avec un budget égal au budget qui soulevait alors tant de folles discussions, des résultats deux fois plus considérables que les résultats actuels. Une longue pratique avait démontre à Rabourain qu'en toute chose la perfection était produite par de simples revifémeûts. Economiser/ c'est simplifier. Simplifier, c'est sup^primer un rouage inutile : il y à donc déplacement. Aussi, sou système reposait- il sur un déclassement, il se traduisait par une nouvelle nomenclature administrative. Là gît peut-être la raison de la haine que s'attirent les novateurs. Les suppressions exigées par le perfectionnement, et d'abord mal comprises, menacent des existences qui ne se résolvent pas facilement à changer de condition. Ce qui rendait Rabourdin vraiment grand, était d'avoir su contenir l'enthousiasme qui saisit tous les inventeurs,' d'avoir cherché patiemment un engrenage à chaque mesure afin d'éviter les chocs, en laissant au temps et à l'expérience le soin de démontrer l'excellence de chaipie changement; La grandeur du résultat ferait croire à son impossibilité, si Ton perdait de vue cette pensée au milieu de la rapide analyse de ce système. Il n'est donc pas indifTérent d'indiquer, d après ses confidences, quelqu'incomplètes qu'elles furent, le point d'où il partit pour embrasser l'horizon administratif. Ce récit, qui tient d'ailleurs au cœur de l'intrigue, expliquera peut-être aussi quelques malheurs des mœurs présentes.

Xavier avail d'abord été profondément ému par les misères qu'il avait reconnues dans l'existence des employés, il s'était demandé d'où venait leur croissante déconsidération; il en avait recherché les causes, et les avait trouvées dans ces petites révolutions partielles qui furent comme le remous de la tempête de 1789, et que les historiens des grands mouvements sociaux négligent d'examiner, quoiqu'en définitif elles aient fait nos mœurs ce qu elles sont.

Autrefois, sous la monarchie, les armées bureaucratiques n'existaient point. Peu nombreux, les employés obéissaient à un premier ministre toujours en communication avec le souverain, et servaient ainsi presque directement le roi. Les chefs de ces serviteurs zélés étaient simplement nommés des premiers cothmis. Dans les parties d'administration que le roi ae régissait pas lui-mêm^ comme les fermes, les employés étaient à leurs chefs ce que les commis d'une maison de commerce sont à leurs patrons : ils apprenaient une science

3ui devait leur servir à se faire une fortune. Ainsi, le moindre point e la circonférence se rattachait au centre et en recevait la vie. 11 y avait donc dévouement et |foi. Depuis 1789, TEtat, la pairie, si Ton veut, a remplacé le prince. Au lieu de relever directement d'un premier magistrat politique, les commis sont devenus, malgré nos belles idées sur la patrie, des employés du gouvernement; leurs chefs flottent à tous les vents d'un pouvoir qui ne sait pas la veille s'il existeni le lendemain, et qui s'appelle le Ministère, Le courant des affaires devant toujours s'expédier, il surnage une certaine quantité de commis qui se sait indispensable quoique congéable à merci, et qui veut rester en place. La bureaucratie, pouvoir gigantesque mis en mouvement par des nains, est née ainsi. Si, en subordonnant toute chose et tout homme à sa volonté, Napoléon avail retardé pour un moment l'influence de la bureaucratie, ce rideau pesant placé entre le bien à faire et celui qui peut l'ordonner, elle s'était définitivement orsa* nisée sous le gouvernement constitutionnel, nécessairement ami aes médiocrités, grand amateur de pièces probantes et de comptes, enfin

LES EMPLOYAS.

traenssîer comme une petite bourgeoise, lleureux de voir les ministres en lutte constante avec quatre cents petits esprits, avec dix ou douze tètes ambitieuses et de mauvaise foi, les bureaux se hâtèrent de se rendre indispensables en se substituant à Taction vivante par Taclion écrite, et ils créèrent une puissance dlnertie appelée le rapport. Expliquons le rapport.

Quand les rois eurent des ministres, ce qui n'a commencé que sous Louis XV, ils se firent faire des rapports sur les questions importantes, au lieu de tenir, comme autrefois, conseil avec les grands de TEtat. Insensiblement, les ministres furent amenés par leurs bureaux à faire comme les rois. Occupés de se défendre devant les deux Chambres et devant la cour, ils se laissèrent mener par les lisières du rapport. Il ne se présenta rien d'important dans Tadministralion, que le ministre, à la chose la plus urgente, ne répondît : — J*ai demandé un rapport. Le rapport devint ainsi, pour TafTaire et pour le ministre, ce qu*est le rapport à la Chambre des députés pour les lois : une consultation où sont traitées les raisons contre et pour avec plus ou moins de partialité ; en sorte que le ministre, de même que la Chambre, se trouve tout aussi avancé avant qu'après le rapport Toute espèce de parti se prend en un instant. Quoi qu'on fasse, il faut arriver au moment où Ton se décide. Plus on met en bataille de raisons pour et de raisons contre, moins le jugement est sain. Les plus belles choses de la France se sont faites quand il n'existait pas de rapport, et que les décisions étaient spontanées. La loi suprême de Thomme d'Etat est d'appliquer les formules précises à tous les cas, à la manière des juges et des médecins.

Rabourdin s'était dit : On est ministre pour avoir de la décision, connaître les affaires et les faire marcher. Et il voyait le rapport régnant en France depuis le colonel jusqu'au maréchal, depuis le commissaire de police jusqu'au roi, depuis les préfets juscju'aux ministres, depuis la Chambre jusqu'à la loi. Tout commençait a se discuter, se balancer et se conlre-balancer de vive voix et par écrit, tout prenait la forme littéraire. La France alhiit se ruiner malgré de si beaux rapporLs, et disserter au lieu d'agir. Il se faisait en France un miliiou de rapports écrits par année ; aussi la bureaucratie régnait-elle ! Les dossiers, les carions, les paperasses à l'appui des pièces sans lesquelles la France serait perdue, la circulaire sans laquelle elle n'irait pas, fleurissaient. La bureaucratie commençait à entretenir à son [irotit la méfiance entre la recette et la dépense, elle calomniait l'administration pour le salut de l'administrateur. Enfin elle inventait les fils lilliputiens qui enchaînent la France à la centralisation parisienne, comme si, de 1500 à t8U0, la France n'avait rien pu faire sans trente mille commis.

En s'attachant à la chose publique, comme le guy au poirier, remployé s'en désintéressa complètement, et voici comme. Obligés d'obéir aux princes ou aux Chambres qui leur imposent des parties prenantes au budp;et et forcés de garder des travailleurs, les ministres diminuaient les salaires et augmentaient les emplois, en pensant que plus il y aurait de monde employé par le gouvernement, plus le gouvernement serait fort. La loi contraire est un axiome écrit dans l'univers : il n'y a d'énergie que par la rareté des principes agissants. Aussi l'événement a-t-il prouve l'erreur du ministérialisme. Pour implanter un gouvernement au cœur d'une nation, il faut savoir y rattacher des intérêts et non des hommes. Conduit à mépriser le gouvernement qui lui retirait à la fois considération et salaire, l'employé se comportait en ce moment avec lui comme une courtisane avec un vieil amant, il lui donnait du travail pour son argent : situation aussi peu lolérable pour l'administration que pour l'employé, si tous deux osaient se lâler le pouls, et si les gros salaires n'étouffaient pas la voix des petits. Seulement occupé de se maintenir, de toucher ses appointements et d'arriver à sa pension, l'employé se croyait tout permis pour obtenir ce grand résultat. Cet état de choses amenait le servilisme du commis, il engendrait de perpétuelles intrigues au sein des ministères, où les pauvres employés luttaient contre une aristocratie dégénérée qui venait pâturer sur les communaux de la bourgeoisie, en exigeant des places pour ses enfants ruinés. Un homme supérieur pouvait difficilement marcher le long de ces haies tortueuses, plier, ramper, se couler dans la fange de ces sentines où les tètes remarquables effrayaient tout le monde. Un génie ambitieux se vieillit pour obtenir la triple couronne, il n'imite pas Sixte-Quint pour devenir chef de bureau. Il ne restait ou ne venait que des paresseux, des incapables ou des niais. Ainsi s'établissait lentement la médiocrité de l'administration française. Entièrement composée de petits esprits, la bureaucratie mettait un obstacle à la prospérité du pays, retardait sept ans dans ses cartons le projet d'un canal qui eût stimulé la production d'une province, s'épouvantait de tout, perpétuait les lenteurs, éternisait les abus, qui la perpétuaient et l'éternisaientclle-inCMne; elle tenait tout et le ministre même en lisière ; enfin elle étouffait les homni(fs de talent assez hardis pour vouloir aller sans elle ou l'éclairer sur ses sottises. Le livre des pensions venait d'être publié, Rabourdin y vit un garçon de bureau inscrit pour une retraite supérieure à celle des vieux colonels criblés de blessures. L'histoire de la bureaucratie fc lisait là tout entière. Autre plaie engendrée par les mœurs modernes, et qu'il comptait parmi les causes de cette secrète

démoralisation : l'administration à Paris n'a point de siibordinaiion réelle, il y règne une [égalité complète entre le chef d'une division importante et le dernier expéditionnaire : l'un est aussi savant que l'autre dans une arène où Ton se rejette la besogne les uns*aux antres. Les employés se jugeaient entre eux sans aucun respect. L*instruction, également dispensée sans mesure aux masses, amène le fils d'un concierge de ministère à prononcer sur le sort d'un homme de mérite ou d'un grand propriétaire chez qui son père a tiré le cordon de la porte. Le dernier venu peut donc lutter avec le plus ancien. Un riche surnuméraire éclabousse son chef en allant à Longchamp dans un tilbury qui porte une jolie femme, à laquelle il indique, par un mouvement de son fouet, le pauvre père de famille à pied, en disant : Voilà mon chef! Les libéraux nommaient cet état oe choses le PROGRÈS, Rabourdin y voyait I'akarchie au cœur du pouvoir; car il voyait en résultat des intrigues agitées, comme celles du sérail, entre des eunuques, des femmes et des sultans imbéciles, des petitesses de religieuses, des vexations sourdes, des tyrannies de collège, des travaux diplomatiques, à effrayer un ambassadeur, entrepris pour une gratification ou pour une augmentation, des sauts de puces attelées à un char de carton ; des malices de nègre faites au ministre lui-même; puis les gens réellement utiles, les travailleurs, victimes des parasites ; les gens dévoués à leur pays qui tranchent vigoureusement sur la masse des incapacités, succombant sous d'ignobles trahisons. Toutes les hautes places allaient appartenir à l'influence parlementaire et non à la royauté ; les employa se voyaient alors dans la condition de rouages vissés à une machine : il ne s'agissait plus pour eux que d'être plus ou moins graissés. Cette fatale conviction éloun;iii bien des mémoires écrits en conscience sur les plaies secrètes du pays, désarmait bien des courages, corrodait les probités les plus sévères, fatiguées de l'injustice et conviées à l'insouciance par de dissolvants ennuis. Un commis des frères Rothschild correspond avec toute l'Angleterre : un seul employé pourrait correspondre avec tous les préfets ; mais là où l'un vient apprendre les éléments de sa fortune, l'autre perd inutilement son temps, sa vie et sa santé. Là était le mal. Certes un pays ne semble pas immédiatement menacé de niori parce qu'un employé de talent se retire et qu'un homme médiocre le remplace. Malheureusement pour les nations, aucun homme ne parait indispensable à leur existence. Mais, quand tout s'est à la longue amoindri, les nations disparaissent. Chacun peut, par instruction, aller voir à Venise, à Madrid, à Amsterdam, a Stockholm et à Rome les places où existèrent d'immenses pouvoirs, aujourd'hui détruits par la petitesse qui s'y est infiltrée en gagnant les sommités. Au jour d'une lutte, tout s'est trouvé débile, l'Eut a succombé devant une faible attaque. Adorer le sot qui réussit, ne pas s'attrister à la chute d'un homme de talent, est le résultat de notre triste éducation et de nos mœurs, oui poussent les gens d'esprit à la raillerie et le génie au désespoir. Mais quel problème difficile à résoudre que celui de la réhabilitation des employés, au moment où le libéransme criait par ses journaux, dans toutes les boutiques industrielles, que les ira:tements des employés constituaient un vol perpétuel, quand il configurait les chapitres du budget en forme de sangsues, et demandait chaque année où allait le milliard des impôts. Aux yeux de M. Rabourdin, l'employé, relativement au budget, était ce que le joueur est au jeu ; tout ce qu'il en emporte, il le lui restitue. Tout gros traitement impliquait une production. Payer mille francs par an à un homme pour lui demanaer toutes ses journées, n'était-ce pas organiser le vol et la misère ? un forçat coûte presque autant et travaille moins. Mais vouloir qu'un homme auquel l'Etat donnerait douze mille francs par an se vouât à son pays, était un contrat profitable à tous deux, et qui pouvait tenter les capacités.

Ces réflexions avaient donc conduit Rabourdm à une refonte du personnel. Employerpeu de monde, tripler ou doubler les traitements et supprimer les pensions; prendre les employés jeunes, comme faisaient Napoléon, Louis XIY, Richelieu et Ximenes, mais les garder longtemps en leur réservant les hauts emplois et de grands honneurs, étaient les points capitaux d'une réforme aussi utile à l'Etat qu'à l'employé. H est difficile de raconter en détail, chapitre par chapitre, un plan qui embrassait le budget et qui descendait dans les infiniment petits de l'administration pour les synthétiser ; mais peutêtre une indication des principales réformes suffira -t-elle à ceux qui connaissent comme à ceux qui ignorent la constitution admuiistrative. Quoique la position d'un historien soit dangereuse en racontant un plan qui ressemble à de la politique faite au coin du feu, encore est-il nécessaire de le crayonner, afin d'expliquer l'homme par l'œuvre. Supprimez le récit de ses travaux, vous ne voudrez plus croire le narrateur sur parole, s'il se contentait d'affirmer le talent ou l'audace d'un chef de bureau.

Rabourdin divisait la haute administration en trois ministères. Il avait pensé que si jadis il se trouvait des têtes assez fortes pour embrasser l'ensemble des affaires intérieures et extérieures, la France d'aujourd'hui ne manquerait jamais de Mazarin, de Suger, de Sully, de Choiseul, de Colbert, pour diriger des ministères plus vastes que les ministères actuels. D'ailleurs, constitutionnellenient parlant, trois ministres s'accordent plus facilement que sept. Puis, il est moins dif-

Les EMPLOYÉS.

ficile aus&î de se tromper quant au talent. Enfin, peut-être la royauté éviterait-elle ainsi ses perpétuelles oscillations ministérielles qui ne permettent de suivre aucun plan de politique extérieure, ni d*accomplir aucune amélioration intérieure. En Autriche, où des nations diyerses réunies offrent des intérêts différents à concilier et à conduire sous une même couronne, deux hommes d*Etai supportaient en ce moment le poids des affaires publiques, sans en être accablés. La France était-^lle plus pauvre que TAUemagne en capacités politic[ues? D*abord n*était-il pas naturel de réunir le ministère de la marine au ministère de la guerre ? Pour Rabourdin, la marine paraissait un des comptes courants du ministère de la guerre, comme Tartillerie, la cavalerie, l'infanterie et l'intendance. N'était-ce pas un contre-sens de donner aux amiraux et aux maréchaux une administration séparée, quand ils marchaient vers un but commun : la défense du pays, l'attaque de l'ennemi, la protection des possessions nationales? Le ministère de l'intérieur devait réunir le commerce, la police et les finances, sous pdne de mentir à son nom. Au ministère des affaires étrangères appartenaient la justice, la maison du roi et tout ce qui, dans le ministère de l'intérieur, concerne les arts, les lettres et les grâces : toute ^ protection devait découler immédiatement du souverain, et ce ministère impliquait la présidence du conseil. Chacun de ces trois ministères ne comportait pas plus de deux cents employés à son administration centrale, ou Rabourdin les logeait tous, comme jadis sous la monarchie. En prenant pour moyenne une somme de douze mille francs par têtes, il ne comptait que sept millions pour des chapitres qui en coûtaient plus de vingt dans le budget actuel; car, en réduisant ainsi les ministères à trois têtes, il supprimait des administrations entières devenues inutiles, et les énormes frais de leurs établissements dans Paris. 11 prouvait qu'un arrondissement devait être administré par dix hommes, une préfecture par douze au plus, ce qui ne supposait que cinq mille em]^loyéspour toute la France, justice et année à part, nombre que dépassait alors le chiffre seul des employés aux ministères. Mais, dans sou plan, les greffiers des tribunaux étaient chargés du régime hypothécaire ; mais le ministère public était chargé de l'enresistrement et des domaines, car il avait réuni dans un même centre les parties similaires : ainsi l'hypothèque, la succession, l'enregistrement, ne sortaient pas de leur cercle d'action, et ne nécessitaient aue trois surnuméraires par tribunal, et trois par cour royale. L'application constante de ce principe avait conduit Rabourdin à la réforme des fbances. Il avait confondu toutes les perceptions d*imp6ts en une seule, en taxant la consommation en masse au lieu de taxer la propriété. Selon lui, la consommation était l'unique matière imposable en temps de paix. La contribution foncière devait être réservée pour les cas de guerre. Alors seulement l'Etat pouvait demander des sacrifices au soi, car alors il s'agissait de le défendre ; mais, en temps de paix, c'était une lourde faute politique que de l'inquiéter au delà d'une certaine limite; on ne le trouvait plus dans les grandes crises. Ainsi Vempruni pendant la paix, parce qu'il se faisait au pair et non à cinquante pour cent de perte, comme dans les temps mauvais; puis, pendant la guerre, la contribution foncière.

— L'invasion de 1814 et de 1815, disait Rabourdin à ses amis, a fondé en France et démontré une institution que ni Law ni Napoléon n'avaient pu établir : le crédit.

Malheureusement Xavier considérait les vrais principes de cette admirable machine comme encore peu compris. Rabouniin imposait la consommation par le mode des contributions directes, en supprimant tout l'attirail des contributions indirectes. La recette de l'impôt se résolvait par un rôle unique composé de divers articles. Il abattait ainsi les gênantes barrières qui barricadent les villes auxquelles il procurait de plus gros revenus en simplifiant leurs modes actuels de perception énormément coûteux. Diminuer la lourdeur de l'impôt n'est pas en matière de finance diminuer l'impôt, c'est le mieux répartir ; l'alléger, c est augmenter ki masse aes transactions en leur laissant plus de jeu; l'individu paye moins et l'Etat reçoit davantage. Cette réforme, qui peut sembler immense, reposait sur un mécanisme fort simple. Rabourain avait pris Timpôt personnel et mobilier comme la représentation la plus fidèle de la consommation générale. Les fortunes individuelles s'expriment admirablement en France par le loyer, par le nombre des domestiques, par les chevaux et les voitures de luxe qui se prêtent à la fiscalité; car les habitations et ce qu*elles contiennent fanent peuy-et disparaissent difficilement. Après avoir indiqué les moyens de confectionner un rôle de contributions mobilières plus sincère que ne l'était le rôle actuel, il répartissait les sommes que produisaient au Trésor les impôts dits indirecte en un $ant pour cent de chaque cote individuelle. En effet, l'impôt est un prélèvement d'argent fait sur les choses ou sur les personnes sous des déguisements plus ou moins spécieux ; mais le temps de ces déguisements, bon quand il fallait extorquer l'argent, était passé dans une époque où la classe sur laquelle pèsent les impôts sait pourquoi l'Etat les prend, et par quel mécanisme il les lui rend. En effet, le budget n'est pas un coffre-fort, mais un arrosoir ; plus il prend et répand l'eau, plus un pays prospère. Ainsi supposez six millions de cotei aiêéei (il en avait prouvé l'existence, en y comprenant les cotes

ricJ^es), ne valail-il pas mieux leur demander diroclemcnt un droit de vin qui ne serait pas plus ridicule que l'impôt des portes et fenêtres et

niateurs jouiraient d une immense réduction dans le prix des choses

Sue l'Etat ne soumettrait plus à des tortures infinies. 11 conservait un roit de culture sur les vignobles, afin de protéger cette industrie contre la trop grande abondance de ses produits. Puis, pour atteindre les consommations des cotes pauvres, les patentes des débitants étaient taxées d'après la population des lieux qu'ils habitaient. Ainsi, sous trois formes : droit oe vin, droit de culture et patente, le Trésor levait une recette énorme sans frais ni vexations, là où il y avait un impôt vexatoire partagé entre ses employés et lui. L'impôt pesait ainsi sur le riche au lieu de tourmenter le pauvre. Un autre exemple. Supposez un franc ou deux, par cote, de aroits de sel, vous obtenez dix ou douze millions, la gabelle moderne disparait, la population pauvre respire, l'agriculture est soulagée, l'Etat reçoit toutauUuit, et nulle cote ne se plaint, car toute cote est propriétaire, et peut reconnaître immédiatement les bénéfices d'un impôt ainsi réparti en voyant au fond des campagnes la vie s'améliorant. Enfin, d'année en année, l'Etat verrait le nombre des cotes aisées croissant. En supprimant l'administration des contributions indirectes, machine extrêmement coûteuse, et qui est un Etat dans l'Etat, le Trésor et les particuliers V gagnaient donc énormément, à ne considérer que Téconomie des frais de perception. Le tabac et la poudre s'affermaient en régie, sous une surveillance. Le système sur ces deux régies, développé par d'autres que Rabourdin, loi-s du renouvellement de la loi sur les tabacs, était si convaincant, que cette loi n'eût point passé dans une Chambre à qui l'on n'aurait pas mis le marché à la main, comme le fit alors le ministère. Ce fut alors moins une question de finance qu'une question de gouvernement. L'Etat ne possédait plus rien en propre, ni forêts, ni mines, ni exploitations. Aux yeux de Rabourdin, l'Etat, possesseur de domaines, constituait un contre-sens administratif, car l'Etat ne sait pas faire valoir et se prive de contributions; il perd deux produits à la fois. Quant aux fabriques du $;ouvernement, c'était le même non-sens reporté dans la sphère de I industrie. L'Etat obtient des produits plus coûteux que ceux du commerce, plus lentement confectionnés, et manque à percevoir ses droits sur les mouvements de l'industrie, à laquelle il retranche des alimentations. Etait-ce administrer un pays que d'y fabriquer au lieu d'y faire fabriquer, d'y posséder au heu de créer le plus de possessions diverses ? L'Etat n'exigeait plus un seul cautionnement en argent. Rabourdin n'admettait que des cautionnements hypothécaires. Voici pourquoi. Ou l'Etat gardait le cautionnement en nature, et c'était gêner le mouvement de l'argent; ou il l'employait à un taux supérieur à l'intérêt qu'il en donnait, et c'était un vol ignoble ; ou il y perdait, et c'était une sottise ; enfin, s'il disposait un jour de la niasse des cautionnements, il préparait dans certains cas une banqueroute horrible. L'impôt territorial disparaissait donc en partie, Rabourdin en conservait une faible portion, ne fût-ce que comme point de départ en cas de guerre ; mais évidemment les productions du sol devenaient libres, et l'industrie, en trouvant les matières premières à bas prix, pouvait lutter avec l'étranger sans le secours trompeur des douanes. Les riches administraient gratuitement les départements, en ayant pour récompense la pairie sous certaines conditions. Les magistrats, les corps savants, les officiers inférieurs, voyaient leurs services honorablement récompensés. 11 n'v avait pas d'employé qui n'obtint une immense considération, méritée par l'étendue de ses travaux et l'importance de ses appointements ; chacun d'eux pensait lui-même à son avenir, et la France n'avait plus sur le corps le cancer des pensions. En résultat, Rabourdin trouvait sept cents millions de dépenses seulement et douze cents millions de recettes. Il était clair qu'un remboursement de cinq cents millions annuels jouait alors avec un peu plus de force que le maigre amortissement août le vice était démontré. Là, selon lui, l'Etat se faisait encore rentier, comme l'Etat s'entêtait d'ailleurs à posséder et à fabriquer. Enfin, pour exécuter sans secousses sa réforme et pour éviter une Saint- Barthélémy d'employés, Rabourdin demandait vingt années.

Telles étaient les pensées mûries par cet homme depuis le jour où sa place fut donnée a M. de la Billaraière, homme incapable. Ce plan si vaste en apparence, si simple eu réalité, qui supprimait tant de

Sros états-majors et tant de petites places également inutiles, exigeait e continuels calculs, des statistiques exactes, des preuves évidentes. Rabourdin avait pendant longtemps étudié le budget sur sa double face, celle des voies et moyens, celle des dépenses. Aussi avait-il passé bien des nuits à Tinsu de sa femme. Ce n'était rien encore que d'avoir osé concevoir ce plan et de l'avoir suiierposé sur le cadavre administratif, il fallait s'adresser à un miuistre capable de l'apprécier. Le succès de Rabourdin tenait donc à la tranquillilé d'uue politique alors toujours agitée. 11 ne considéra le gouvernement comme définitivement assis qu'au moment où trois cents députés curent le courage de former une majorité compacte, systématiquement minislérielle. Une administration fondée sur celte base s'émit établie de-

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puis que Babourdîn avait achevé ses travaux. A cette époque. le luxe de la paix due aux Bourbons faisait oublier le luxe guerrier du temps où la France brillait comme un vaste camp, prodigue et magnifique parce qu'il était viclorieux. Après sa campagne en Espagne, le ministère paraissait devoir commencer une de ces paisibles carrières où le bien peut s'accomplir, et dejuiis trois mois un nouveau règne avait commencé sans éprouver aucune entrave, car le libéralisme de la gauche avait salué Charles X avec aulanl d'enthousiasme que la droite. C'était à tromper les gens les plus clairvovauts. Le moment semblait donc propice. N*ctait-cc pas un gage de durée pour une administration que de proposer et de mettre à fin une réforme dont les résultats étaient si grands? Jamais donc Rabourdin ne s'était montré plus soucieux, plus préoccupé le matin quand il allait par les rues aa ministère, et le soir à quatre heures et demie quand il en revenait.

De son côté, madame Rabourdin, désolée de sa vie manquée, ennuyée de travailler en secret pour se procurer quelques jouissances de toilette, ne s*était jamais montrée plus aigrement mécontente ; mais, en femme attachée à son mari, elle regardait comme indignes d'une femme supérieure les honteux" commerces par lesquels certaines femmes d'emplovés suppléaient à Tinsuffisance des appointements. Cette raison lui fit refuser toute relation avec madame Col- Icville, alors liée avec François Kcller, et dont les soirées effaçaient souvent celles de la rue Duphot. Ihimiliée d'être mariée à un homme sans énergie, c^r elle prenait rimmobililé du penseur politique et la préoccupation du travailleur intrépide pour rapathique abattement de l'employé dompté par l'ennui des bureaux, et vaincu par la plus détestable de toutes les misères, par une médiocrité qui permet de vivre, Célestine, vers cette époque, avait, dans sa grande Ame, résolu de faire à elle seule la fortune de son mari, de relever à tout prix, et de lui cacher les ressorts qu'elle ferait jouer. Elle porta dans ses conceptions cette indépendance d'idées qui la distinguait, et se complut à s'élever au-dessus des femmes en n'obéissant point à leurs petits préjugés, en ne s'embarrassant point des entraves que la société leur Impose. Dans sa rage, elle se promit de battre les sots avec leurs armes, et de se jouer elle-même s'il le fallait. Elle vit enfin les choses de haut. L'occasion était favorable. M. de la Billardière, attaqué d'une maladie morteRe, allait succomber sous peu de jours. Si Rabourdin lui succédait, ses talents, car Célestine lui accordait des talents administratifs, seraient si bien appréciés, que la place de maître des requêtes, autrefois promise, lui serait donnée; elle le voyait commissaire du roi, défendant des projets de loi aux Chambres : elle l'aiderait alors ! eRe deviendrait, s'il était besoin, son secrétaire; elle passerait des nuits. Tout cela pour aRer au bois de Boulogne dans une charmante calèche, pour marcher de pair avec madame Delphine de Nucingen, pour élever son salon à la hauteur de celui de madame de ColleviRe. pour être invitée aux grandes solennités ministérieRes, pour conquérir des auditeurs, pour faire dire d'elle : Madame Rabourdin de quelque chose (elle ne connaissait pas encore sa terre), comme on disait madame Firmiani. madame d'Espard, madame d'Aiglemont, madame d» CarigRano; enfin pour effacer surtout l'odieux nom de Rabourdin.

Ces secrètes conceptions engendrèrent quelques changements dans Fintérieur du ménage. Madame Rabourdin commença par marcher d'un pas ferme dans la voie de la (lelte. Elle reprit un domestique mâle, lui fit porter une livrée insignifiante, drap brun à lisérés rouges. Elle rafraîchit quelques parties de sou mobilier, tendit à nouveau sou appartement, l'embellit de fleurs souvent renouvelées, l'encombra des futilités qui devenaient alors à la mode; puis, elle qui jadis avait quelques scrupules sur ses dépenses, n'hésita plus à remettre sa toilette en harmonie avec le rang auquel elle aspirait, et dont les bénéfices furent escomptés dans quelques magasins où elle fit ses provisions pour la guerre. Pour mettre à la mode ses mercredis, eRe donna régulièrement un dîner le vendredi, les convives furent tenus à faire une visite en prenant une tasse de thé, le mercredi suivant. Elle choisit habilement ses convives parmi les députés influents, parmi les gens qui, de loin ou de près, pouvaient servir ses intérêts. Enfin elle se fit un entourage fort convenable. On s'amusait beaucoup chez eRe ; on le disait, du moins, ce qui suffit à Paris pour attirer le monde. Rabourdin était si profondément occupé de son grave et grand travail, qu'il ne remarqua pas cette recrudescence de luxe au sein de son ménage.

Ainsi la femme et le mari assiégèrent la même place, en opérant sur des lignes parallèles, à l'insu l'un de l'autre.

Au ministère, florissait alors comme secrétaire général certain M. Clément Chardin des Lupeaulx, un de ces personnages que le flot des événements politiques met en saillie pendant quelques années, qu'il emporte en un jour d'orage, et que vous retrouvez sur la rive, à je ne sais queRe distance, échoués comme la carcasse d'une embarcation, mais qui semblent être encore quelque chose. Le voyageur se demande si ce débris n'a pas contenu des marchandises précieuses, servi dans do grandes circonstances, coopéré à quelque résistance, supporté le velours d'un trône ou transporté le cadavre d'une royauté. En ce moment, Clément des Lupeaulx (les Lupeaulx absorbaient le Chardin) atteignait à son apogée. Dans les existences

les plus iRustrescomme dans les plus obscures, n'ya-t-il pas pour ranimai comme pour les secrétaires généraux un zénith et un nadir, une période où le pelage est magnifique, où la fortune ravonne de tout son éclat? Dans la nomenclature créée par les fabulistes, des Lupeaulx appartenait au genre des Berlrnnds, et ne s'occupait qu'à trouver des Ratons. Les moralistes déploient ordinairement leur verve sur les abominations transcendantes. Pour eux, les crimes sont à la cour d'assises ou à la police correctionnelle, mais les finesses ^^Oilnles leur échappent; l'habileté qui triomphe sous les armes du 4'< de est au-dessus ou au-dessous d'eux, ils n'ont ni loupe ni longue- vi:e: il leur faut de bonnes grosses horreurs bien visibles. Toujours occupés des carnassiers, ils négligent les reptiles; et, heureusement pour les poètes comiques, ils leur laissent les nuances qui colorer t le Chardin des Lupeaulx. Egoïste et vain, souple et fier, libertin et gourmand, avide à cause de ses dettes, discret comme une tombe d'où rien ne sort pour démentir l'inscription destinée aux passants, intrépide et sans peur quand ^il soRicilait, aimable et spirituel dans toute l'acception dn mot, moqueur à propos, plein de tact, sachant vous compromettre par une caresse comme par un coup de coude, ne reculant devant aucune largeur de ruisseau et sautant avec grâce, effronté voltairien et allant à la messe à Saint -Thomas -d'Aquin quand il s y trouvait une belle assemblée, le secrétaire général ressemblait à toutes les médiocrités qui forment le noyau du monde politique. Savant de la science des autres, il avait pris la position d'écouteur, et il n'en existait point de plus attentif. Aussi, pour ne pas éveiller le soupçon, était-il flatteur jusqu'à la nausée, iusinuant comme un parfum et caressant comme une femme. 11 aRait accomplir sa quarantième année. Sa jeunesse l'avait désespéré pendant longtemps, car il sentait que l'assiette de sa fortune politique déjjendaitdela députation. ('ommenl était-il parvenu? se dira-t-on. Par ua moyeu bien simple : bonneau politique, des Lupeaulx se chargeait des missions délicates que l'on ne peut donner ni à un homme qui se respecte, ni à un homme qui ne se respecte pas, mais qui se confient à des êtres sérieux et apocryphes tout ensemble, que l'on peut avouer ou désavouer à volonté. Son état était d'être toujours compromis, et il avançait autant par la défaite que par le succès, il avait compris nue sous la Restauration, temps de transactions continuelles entre les hommes, entre les choses, entre les f^its accomplis et ceux

3 ni se massaient à l'horizon, le pouvoir aurait besoin d'une femme e ménage. Une fois que dans une maison il s'introduit une vieille qui sait comment se fait et se défait le ht, où se balayent les ordures, où se jette et d'où se tire le linge sale, où se serre l'argenterie, comment s'apaise un créancier, quels gens doivent être reçus ou mis à la porte: celle créature eût-elle des vices, fût-elle sale, bancrocheou édentée, mft-eRe à la loterie et prlt-eRe trente sons par jour pour se faire une mise, les maîtres l'aiment par habitude, tiennent devant eRe conseil dans les circonstances les plus critiques : elle est là, rappelle les ressources et flaire les mystères, apporte à propos le pot de rouge et le chàle, se laisse gronder, rouler par les escaliers, et le lendemain, au réveil, présente gaiement un excellent consommé. Quelque grand que soit un homme, il a besoin d'une femme de ménage avec laquelle il puisse être faible, indécis, disputaiUeur avec son propre destin, s'interroger, se répondre et s'enhardir au combat. N'est-ce pas comme le bois mou des sauvages, qui, frotté contre du bois dur, donne le feu? Beaucoup de génies s'allument ainsi. Napoléon faisait ménage avec Berihier, et Richeheu avec le père Joseph : des Lupeaulx faisait ménage avec tout le monde. Il restait l'ami des ministres déchus en se constituant leur intermédiaire auprès de ceux qui arrivaient ; il embaumait ainsi la dernière flatterie et parfumait le premier compliment. U entendait d'aiReurs admirablement les petites choses auxquelles un homme d'Etat n'a pas le loisir de songer : il comprenait une nécessité, il obéissait bien ; il relevait sa bassesse en en plaisantant le premier, afin d'en relever tout le prix, et choisissait toujours dans les services à rendre celui que l'on n'oublierait pas. Ainsi, qnand il fallut franchir le fossé qui séparait l'Empire de In Restauration, quand chacun cherchait une planche pour le passer, au moment où les roquets de l'Empire se ruaient dans un dévouement de paroles, des Lupeaulx passait la frontière après avoir emprunté de fortes sommes à des usuriers. Jouant le tout pour le tout, il rachetait en Allemagne les créances les plus criardes sur le roi Louis XVllI, et liquidait par ce moyen, lui le premier, près de trois millions à vingt pour cent; car ï\ eut Id bonheur d'opérer à cheval sur 181 '* et sur 1815. Les bénéfices furent dévorés par les sieurs Gobseck, Werbrusl et Gigonnet, croupiers de l'entreprise : des Lupeaulx les leur avait promis; il ne jouait pas une mise, il jouait toute la banque, en sachant bien que Louis Xvlîl n'était pas homme à oublier cette lessive. Des Liioeaulx fut nommé maître des requêtes, chevalier de Sainl-IiOuis et oificier de la Légion d'honneur. Une fois grhnpé, l'homme habile chercha les moyens de se maintenir sur sou échelon, car dans la place forte où il s était introduit les généraux ne conservent pas longtemps les bouches inutiles. Aussi, à son métier de ménagère et d'entremelteur, avait-il joint la consultation gratuite dans les maladies secrètes du pouvoir. Après avoir reconnu chez les prétendues supériorités de la Restauration une profonde

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infériorité relativement aux événements qui les dominaient, il avait imposé leur médiocrité politique en leur apportant, leur vendant au milieu d une crise ce root d'ordre que les gens de talent écoutent dans l'avenir. Ne croyez point que ceci vint de lui-même; autrement, des Lupeaulx eût été un homme de génie, et ce n'était qu'un homme tJ'esprit. Ce Bertrand allait partout, recueillait les avis, soudait les consciences et saisissait les sons qu'elles rendaient. 11 récoltait la science en véritable et infatigable abeille politique. Ce dictiomiaire de Bayle vivant ne faisait pas comme le fameux dictionnaire, il ne rapportait pas toutes les opinions sans conclure, il avait le talent de la mouche et tombait droit sur la chair la plus exquise, au milieu de la cuisine. Aussi passait-il pour un homme d Etat indispensable ; et cette croyance avait pris de si profondes racines dans les esprits, que les ambitieux arrivés jugeaient nécessaire de bien le compromettre aHn de l'empêcher de monter plus haut; ils le dédommageaient par un crédit secret de son peu d'importance publique. Néanmoins, en se- sentant appuyé sur tout le monde, ce pécheur d'idées avait exigé des arrhes perpétuelles : il était rétribué par l'état-major dans la garde nationale, où il avait une sinécure payée par la ville de Paris; il était commissaire du gouvernement près d une société anonyme ; il avait une inspection dans la maison du roi. Ses deux places inscrites au budget étaient celles de secrétaire général et de maître des requêtes. Pour le moment, il voulait être commandeur de la Légion d'honneur, gentilhomme de la chambre, comte et député. Pour être député, il fallait payer mille francs d'impôt, la misérable bicoque des Lupeauh valait à peine cinq cents iVaucs de rente. Où preudre l'argent pour y bâtir un château, pour l'entourer de plusieurs domaines respectables, et venir y jeter de la poudre aux yeux de tout un arrondissement ? Quoique dînant tous les jours en ville, quoique logé depuis neuf ans aux frais de l'Etat, quoique voiture par le ministère, des Lupeaulx ne possédait guère que trente mille francs de dettes franches et liquides sur lesquelles personne n'élevait de contestation. Un mariage pouvait le mettre à flot en écopant sa barque pleine des eaux de la deiie ; mais le bon mariage dépendait de son avancement, et son avancement voulait la dépuiation. En cherchant les moyens de briser ce cercle vicieux, il ne voyait qu'un immense service à rendre ou quelque bonne affaire à combiner. Mais, hélas 1 les conspirations étaient usées, et les Bourbons avaient en apparence vaincu les partis. Enfin malheureusement, depuis quelques années le gouvernement était si bien mis à jour par les sottes discussions de la gauche, qui s'étudiait à rendre tout gouvernement impossible en France, qu'on -ne pouvait plus y faire d'affaires : les .dernières s'étaient accomplies en Espagne, et combien n'avaitron pas crié! Puis des Lupeaulx avait multiplié les difficultés en croyant à l'amitié de son ministre, auquel il eut l'im-

Erudence d'exprimer le désir d'être assis sur les bancs ministériels, es minisires devinèrent d'où venait ce désir : des Lupeaulx voulait cony:olider une position précaire et ne plus être dans leur dépendance. Le lévrier se révoltait contre le chasseur, les ministres lui donnèrent queloues coups de fouet et le caressèrent tour à tour, ils lui suscitèrent aes rivaux ; mais des Lupeaulx se conduisit avec eux comme une habile courtisane avec des nouvelles venues : il leur tendit des pièges, ils y tombèrent, il en fit promptement justice. Plus il se sentit menacé, plus il désira conquérir un poste inamovible ; mais il fallait jouer serré! En un instant, il pouvait tout perdre. Un coup de plume abattrait ses épaulettesde colonel civil, son inspection, sa sinécure à la socicié anonyme, ses deux places et leurs avantages : en tout, six traitements conservés sous le feu de la loi sur le cumul. Souvent il menaçait son ministre comme une maîtresse menace son amant, il se disait sur le point d'épouser une riche veuve : le ministre cajolait alors le cher des Lupeaulx. Dans un de ces raccommodements, il reçut la promesse formelle d'une place à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, lors de la première vacance. G'é- (aH. dis^ait-il, le pain d'un cheval. Dans son admirable position, dénient Chardin des Lupeaulx était comme un arbre planté dans un tciT.iin favorable. Il pouvait satisfaire ses vices, ses fantaisies, ses vertus et ses défauts.

Voici les fatigues de sa vie : entre cinq ou six invitations iournalières, il avait a choisir la maison où se trouvait le meilleur dîner. Il allait faire rire le matin le ministre et sa femme au petit lever, caressait les enfants et jouait avec eux. Puis il travaillait une heure ou deux, c'est-à-dire il s'étendait dans un bon fauteuil pour lire les journaux, dicter le sens d'une leltre, recevoir quand le minisire n'y était pas, expliquer en gros la besogne, attraper ou distribuer quel-

2ues gouttes d'eau bénite de cour, parcourir des pétitions d'un coup e lorgnon ou les apustiller par une signature qui signifiait : « Jt m*en moque, faites comme votM. voudrez! o chacun savait que quand des Lupeaulx s'intéressait k quelqu'un ou à quelque chose, il s'en mêlait personnellement. Il permettait aux employés supérieurs quelques causeries intimes sur les affaire^ délicates, et il écoutait leurs cancans. De temps en temps il allait au château prendre le mol d'ordre. Enfin il attendait le ministre au retour de la Chambre quand il y avait session, pour savoir s'il fallait inventer et diriger quelque manœuvre. L^ sybarite ministériel s'habillait, dînait et visitait douze

ou quinze salons de huit heures à trois heures du matin. A TOpéra. U causait avec les journalisies, car il éiait avec eux du dernier Lien ; il y avait entre eux un continuel échange de petits services, il leur entonnait ses fausses nouvelles et gobait les leurs ; il les empêchait d'attaquer tel ou tel ministre sur telle ou telle chose qui ferait, disail-il, une vraie peine à leurs femmes ou à leurs inuîliesses.

— Dites que le projet de loi ne vaut rien, et démontrez -le si vous pouvez ; mais ne dites pas que Marietle a mal dansé. Calonuûez notre affeclion pour nos proches en jupons, mais ne révélez pas nos farces de jeune homme. Diantre ! nous avons tous fait nos vaudevilles, et nous ne savons pas ce que nous pouvons devenir par le temps qui court. Vous serez peui-éire ministre, vous qui salez aujourd'hui les tartines du Constitutionnel.

En revanche, dans l'occasion il servait les rédacteurs, il levait tout .obstacle à la représenlalion d'une pièce, il lâchait à pronos des gratifications ou quelque bon dîner, il promctlaitde faciliter la conclusion d'une affaire. D'ailleurs il aimait la littérature et protégeait les ans : il avait des autographes, de magnitiques albums gratis j des esquisses, des tableaux. Il faisait beaucoup de bien aux artistes en ne leur nuisant pas, en les soutenant dans certaines occasions où leur* amourpropre voulait une satisfaction peu coûteuse. Aussi était-il aimé par tout ce monde de coulisses, de journalistes et d'artistes. D'abord tous avaient les mêmes vices et la même paresse; puis ils se moquaient si bien de tout entre deux vins ou entre deux danseuses ! le moyen de ne pas être amis? Si des Lupeaulx n'eût pas été secrétaire général, il aurait été journaliste. Aussi, dans la lutte des quinze années où la batte de l'épigramme ouvrit la brèche par où passa l'insurrection, des Lupeaulx ne reçut-il jamais le moindre coup.

En voyant cet homme jouant à la boule dans le jardin du ministère avec les enfants de monseigneur, le fretin des employés se creusait la cervelle pour deviner le secret de son influence et la nature de son travail, taudis que les talons rouges de tous les ministères le regardaient comme le plus dangereux Méphislophélès, l'adoraient et lui rendaient avec usure les flatteries qu'il débitait dans la sphère supérieure. Indéchiffrable comme une énigme hiéroglyphique pour les petits, l'utilité du secrétaire général était claire comme une règle de trois pour les intéressés. Chargé de trier les conseils, les idées, de faire des rapports verbaux, ce petit prince de Wagram de ce Napoléon ministériel connaissait tous les secrets de la politique parlementaire, raccrochait les tièdes, portait, rapportait et enterrait les propositions, disait les non ou les oui que le ministre n'osait prononcer. Fait à recevoir les premiers feux et les premiers coups du désespoir ou de la colère, il se lamentait ou riait avec le ministre. Anneau mystérieux par lequel bien des intérêts se rattachaient au château, et discret comme un confesseur, tantôt il savait tout et tantôt ne savait rien ; puis il disait du ministre ce que le ministre ne pouvait pas dire de soi-même. Enfin, avec cet Ephestion politique, le ministre osait être lui-même, ôter sa perruaue et son râtelier, poser ses scrupules et se mettre en pantoufles, déboutonner ses roueries et déchausser sa conscience. Tout d'ailleurs n'était pas roses pour des Lupeaulx : il flattait et conseillait son ministre, obligé de flatter pour conseiller, de conseiller en flattant, et de déguiser la flatterie sous le conseil. Aussi presque tous les hommes politiques qui firent ce métier eurentils une figure assez jaune ; leur constante habitude de toujours faire un mouvement de tête affirmalif pour approuver ce qui se dit, ou pour s'en donner l'air, communiqua quelque chose d'étrange à leur tête; ils approuvaient indiiïéremment tout ce qui se disait devant eux, et leur langage fut plein de ma», de cependant, de néanmoins, de mot, je ferais, moi, à votre place (ils disaient souvent à votre place), toutes phrases qui préparent la contradiction.

Au physique. Clément des Lupeaulx était le reste d'un joli homme : taille de cinq pieds quatre pouces, embonpoint tolérable, le teint échauffé par ta bonne chère, un air usé, une titus poudrée, de petites luaettes fines; au moins blond, couleur indiquée par une main potelée comme celle d'une vieille fenime blonde, un peu trop carrée, les ongles courts, une main de satrape. Le pied ne manquait pas de distinction. Passé cinq heures, des Lupeaulx était toujours en bas de soie à jour, en souliers, pantalon noir, gilet de cachemire, mouchoir de batiste sans parfums, chaîne d'or, habit bleu de roi à boutons ci- . seiés, et sa brochette d'ordres ; le matin, dea bottes craquant et vn pantalon gris. Sa tenue ressemblait beaucoup plus à celle d'un avoué madré qu à la contenance d'un ministre. Sou œil miroité par l'usage des lunettes le rendait plus laid qu'il ne l'était réellement, quand par malheur il les ôtait. Pour les juges habiles, pour les gens droits que le vrai seul met â l'aise, des Lupeaulx était insupportable : ses façons gracieuses frisaient le mensonge, ses protestaiious aimables, ses vieilles gentillesses toujours neuves pour les imbéciles, montraient trop la corde. Tout homme perspicace voyait en lui une planche pourrie sur laquelle il fallait bien se garder de poser le pied.

Dès que la belle madame Rabourdin daigna s'occuper de la fortune administrative de son mari, elle devina Clément des LupeauW et 1 étudia pour savoir si dans cette volige il y avait encore quelques fibres ligueuses assez solides pour lestement passer dessus du bureau à l.i division, de huit mille à douze mille francs. La femme supérieure

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cral pouvoir jouer ce roué poliiîfiiic. M. des UtjieanU Ait donc ua |)cu musc des dépenses exlrdordiiiuires qui s'éinieul failes et qui se cnatiDiiaienl diius le ménage de Babourdin.

La rue Dnpliol, bâiic sous I Gmjiire, est remarquable par qiielaues maisons éléganlea au dehors, el aont tes appariements ont été f;éuéralement bien entendus. Celui de madame Kabourdin avait d'excellentes dispositions, avantage qui entre pour beaucoup dans la noblesse de h vie intérieure. C'était une jolie anlicliambre assez vaste, éclai* rée Bur la cour et menant à nn grand salon dont les fenêtres avaient vue Enr la nie. A droite de ce salon, se trouvaient le cabinet et la chambre de Rnbourdin, en retour desquels éuiit la salle à manser, où l'on entrait par l'aniichambrc; k gauche, la chambre 6 couclier de madame et sou cabinet de toilette, en retour desquels était le petit apparlenient de sa tille. Aux jours de réception, la porte du cabinet de Rabourdio el celle de la chambre de madame restaient ouvertes.

QiHÎqa'cllaefltci8iBWl»4eptiM... .elletrlcoUil Icibas...— ptotlO.

L'esmee permeUait de recevoir nne assemblée choisie, sans se donner le ridicule qui pèse sur certaines soirées bourgeoises où le hue s'improvise aux dépens des habitudes journalières et parait alors une eiceplion. Le salon venait d'être retendu en soie jaune avec des agréments de couleur carmélite. La chambre de madame était vêtue en éloFTe traie jMri«, et meublée dans le genre rococo. Le cabinet de Raboiirdia bénia de la tenture de Tancien salon, nettoyée, et Tut orné des beaux tableaux laissés par Leprince. La lîDe du commissaircpriseur utilisa dans sa salle ii manger de ravissants tapis turcs, bonne occasion saisie par son père, en les y encadrant dans de vieux ébènes, d'un prix devenu exorbitant. D'admirables bulTets de Boullc, achetés également par le feu commissaire-priseur, meublèrent le pourtour de cette pièce, au milieu de laquelle sciutillèrent les arabesques en cuivre incrustées dans l'écaillé de la première horloge A socle qui reiianit pour remettre en honneur les chefs d'œuvre du dix-septième siè-

de. DesdeursembaumaientcetaïqMrtement pléiade RDÙt et de belles choses, où chaque détail était une oeuvre d'art bien placée et bien accompagnée, où madame Habourdin, mise avec cette originale simplicité <ine trouvent les artistes, se montrait comme une femme accoutumée à ces jouissances, n'en parlait pas, et se contentait d'achever par les gi'Aces de son esprit l'efTet produit sur ses h6tes par cet ensemble, (irâce à son père, des que le rococo fut à la mode, Céles^ne fit parler d'elle.

Quelque habitué qu'il fût aux fausses et aux réelles roi^nificences de tout étage, des Lupeauli fut surpris chez madame Rabourdin. Le charme qui saisit cet Asmodée parisien peut s'expliquer par une cnm-

Firaisoo. Imasiaez un voyageur fatigué des mille aspects si riches de Italie, du Brésil, des Indes, qui revient dans sa patrie et trouve sur son chemin un délicieux petit lac, comme est le lac d'Orta, au pied du mont Rose, une Ile bien jetée du» des eaui calmes, coquette et simple, naïve et e«>eDdaiit parée, sdilaire et bien accompainëe : élégants bouquets d'ari>re8, statues d'un bel effet. A l'entour, des rives à la fois sauvases el ciilttvées; le grandiose et ses uimultes an dehors, au dedans les proportions humaines. Le monde que le voyageur a vu se retrouve en petit, modeste et pun son ime reposée le convie à rester \i, car nn charme poétique et mélodieux l'entoure de toutes les harmonies et réveille toutes les idées. C est i la fois une Chartreuse et la vie!

Quelques jours auparavant, la belle madame Pirmiaui, l'une des plus ravissantes femmes du faubourg Saint-tien nain, qui aimait et recevait madame Rabourdin, avait dit à des Lupeaulx, invité tout exprès pour entendre cette phrase : a Pourquoi n'allez-vous donc pas chei madame? i Et elle avait montré Célestine. a Madame a des soirées délicieuses, et surtout on y dîne... mieux que chez moi. ■

Des Lupeaulx s'était laissé surprendre une promesse par la bdle madame Habourdin-, qui, pourla première fois, avait levé les yeux sur lui en partant. El il était allé rue Ôuphot, n'est-ce pas tout dire? La (emme o'a qu'une nise, s'écrie Figaro, mais elle est infaillible. En dînant chez ce simple chef de bureau, des Lupeaulx se promit d'y diner Îiuelqucfois, Grâce au jeu décent el convenable de la charmaule emmc, que sa rivale, madame Collevtlle, suruomm.iit la Cèlimèiu dt la ru« Dvphot, il y dînait tous les vendredis depuis un mois, et revenait de son propre mouvement prendre une tasse de thé le mercredi. Depuis quelques jours, après de savantes et fines perquisitions, madame Rabourdin croyait avoir trouvé dans cette planche mioistérielle la place d'y mettre une fois le pied. Elle ne doutait plus du succès. Sa joie intérieure ne peut être comprise que dans ces ménages d'employés oiï l'on a, trois ou quatre ans durant, calculé le bien-iHre résultant d'uue nomiuaiion espérée, caressée, choyée. Combieu de souffrances apaisées! combien de vceux ëbncé> vers les divinités ministérielles ! combien de visites intéressées! EnGii, grâce i sa hardiesse, madame Rabourdin entendait tinter l'heure où elle allait avoir vingt mille francs par an au lieu de huit mille.

— Et je me serai bien conduite, se disait-elle. J'ai lait un peu de dépense ; mais nous ne somnjes pas dans une époque où l'on va clle^ cher les mérites qui se cachent, taudis qu'en se meilani eu vue, ta restant dans le monde, en cultivant se^ relations, en s'en faisant de nouvelles, un homme arrive. Aurùs tout, les ministres et leurs amis ne s'intéressent qu'aux gens qu ils voient, et Rabourdin ne se doute pas du monde ! Si je n avais pns entortillé ces trois députés, ils auraient peut-être voulu la place de la Billardière ; taudis que, revus chez moi, h vergogne les prend, ils deviennent nos appuis au lieu d'être DOS rivaux. J'ai fait un peu la coquette, mais je suis heureuse que les crémières niaiseries avec lesquelles on amuse les hommes aient suffi...

Le jour où commença réellement une lutte inattemfae à propos de cette place, après le dîner ministériel qui précédait nue de ces soirées que les ministres considèrent comme publiques, des Lupeaulx se trouvait i la cheminée auprès de la femme du ministre; et, en prenant sa tasse de café, il lui arriva de comprendre encore nne fois madame Rabourdin parmi les sept ou huit femmes véritablemeai supérieures de l'aris ; i plusieurs reprises, il avait mis au jeu madame Rabonrdin comme le caporal Trim y mettait son bonnet.

— Ne le dites pas trop, cher ami, vous lui feriex du tort, lui dit b femme du ministre en riant i demi.

Aucune femme n'aime à entendre faire devant die l'élose d'une autre femme ; toutes se réservent en ce cas la parole, alla de vinaigrer la louange.

~ Ce pauvre la Billardière est en train de mourir, reprit Son Ex* cellence, sa succession administrative revient ù Rabourdin, qui est uiji de nos plus habiles employés, et envers qui nos prédécesseurs ue se sont pas bien conduits, quoique l'un d'eux ait dd sa préfecture de

Kjlice sous TËmpire à certain personnage payé pour s'intéresser à ibourdin. Franchement, cher ami, vous étés encore asseï jeune pour être aimé pour vous-même...

— Si la place de la Billardière est ac(|uiseinabo<irdin. je jHiisétr«

en sentant l'ironie du ministre ; Juger par elle-même...

acquise i llabo< ia femme, repli is « madame k

tes EMPLOYÉS.

— Je lliiTiterai à mon preiuicrbal, n'e«t-ce p>&? Voire femme snpérieure aTriveraii quaad j'aurai» de ces dames qui trieunenl ici pour se moquer de nous, et qui eoteudraieul anooDcer madamt Babourdin.

— Haiii u'uoDonce-t-oa pas madarae Firmiani chei le miuiure des ■TTaires étraagères?

— Une feiDine née CadiooaD !... dil vivemeDi le nouveau comte en laDçaat im cou^ d'œil rouaroyant à wd secrétaire général, car ni lui ni sa Teinme D'étaieni nobles.

Beaucoup de persounes crûrent qu'il s'agissait d'afTaires importantes; les solliciteurs demeurèrent an fond du salon. Quand oes Lu- EaulK sortit, la comtesse nouvelle dit i son mari : — Je crois des peantx amoureux I

— Ce serait donc la première fois de sa vie, répondit-il en haussant les épaules, comme pour dire k sa femme que des Lupcaulx ne s'occupait point de bagatelles.

Le ministre vit entrer on dépoté du centre droit et laissa sa femme pour aller caresser une voi\ indécise. Hais, sont le coup d'un désastre imprévu qui l'accablait, ce députe voulait s'assurer une protection, et venait annoncer en secret qu'il serait sous peu de jours obligé de di»iner sa démission. Ainsi prévenu, le ministère pouvait faire jouer ses baueries avaut l'oppo- BitioQ.

Le ministre, c'esl-idire des Lupeaulx, avait invité à dîner un personosge inamovible dana tous les ministères, assez eoibarrassé de sa personne, et qui, dans 6oa désir de prendrcuoc contenance digne, restait planté sur ses deux jambes réuniesàla Ta çoii d'une gaine é(;ypiienDC.

Ce foiiclionnaire nllcndail, près de la clieinioée, le moment de remercier le secrétaire

Eénéral, dont la retraite rusque et imprévue le surprit au momoit où il allait phraseruncomplimeot. C'était purement ei simplement le caissier du ministère, te seul employé qui ue tremblât jamais lorsd'ua cfaaugeraeut.

Dans ce temps, U Chambre ne tripouilpas mesquiaemeiule bo^et comme dans le temps déplorable où nousvl- TOM, elle ne réduisait

pas igQOblement les An mlDiilire OuriMiil nlon, comme sixriUu

emoltunents ministériels, elle ne faisait pas

ce qu'en style de cuisine on nomme des économies de bouts de cliandellea, elle accordait ik chaque ministre qu: prenait les affaires une indemnité dite de d^lactment. Il en coule , hélas ! autant pour entrer au ministère que pour en sortir, et l'arrivée entraîne des frais de toute nature qu'il est peu convenable d'inventorier. Celle indeniiiilé consistait en vingt-cinq jolis petits mille francs. L'ordonnance appaniisftait-cJie su Moniteur, pendant que ^nds et |>etits, attroupés autour des poêles ou devant les cheminées, secoués par l'orage dans leurs places, se disaient : i Que va faire celui-li? va-t-il augmenter le nombre des employés, va-t-il en renvoyer deux pour en faire rentrer trois? lie paisible caissier prenait viiigt-cinq beaux billets de banque, les attachait avec uue épingle, et gravait sur sa fieme de Bui»se de cathédrale une expression joyeuse. H eulilait l'escillier des appartenM»» et se taisait introduire chez mouseigneur A sou lever par les geais qui tous confondent, en nn seul et même pouvoir, l'ar-

![eni et le gardira de l'aident, le contenant et le contenu, l'idée et U orme. Le caissier saisissait le couple ministériel à l'aurore do ravissement, pendant laquelle un homme d'Eiat est bénin et bon prince. Au : — Que vouln-votu f du ministre, il répondait par l'exhibition des chifl'ons, en disant qu'il s'empressait d'apporter A Son Excellence rii> demuité d'usage \ il en ex|^quait les motifs à madame étonnée, mais heureuse, et qui ne manquaitjamaisde prélever quelque chose, sonvent le tout. Un déplacement est une afbire de EBénage. Le caissier loumail son compliment, et glissait & monseigneur quelques plirases : — Si Sou Excellence daignait lui conserver sa place, si elle était contente d'un service purement mécanique, si, etc. Comme un homme qui apporte vingt-cinq mille francs est toujours un digne emplové, le caissier ne sortait pas sans entendre sa cunOrmatioii au poste d'où il voyait passer, repasser et trépasser les ministres depuis vingt-cinq ans. Puis il se mettait aux ordres de madame, il apponait les ireiia mille francs du mois en temps utile, il les avançait ou les retardait 1 commandement, et te ménageait ainsi, suivant une vieille expressioa monastique, une voix au cbapitre. Ancien teneur de hvres an Trésor, quand le Trésor avait des livres tenus en parties doubles, le sieur Saillard fut ittderanisé par sa place actuelle

Suand on y renouta, 'était un gros et gras bonhomme irès-fortsur la tenue des livres et très-fuible eu toute autre chose, rond comme un zéro, simple comme bonjour, OUI venait i pas comptes comme un éléphant, et s'en allait de même i la place Royale, où il demeurait daus le rez-de-chaussée d'un vieil hfttel i lui. Il avait pour compagnon de route S. Isidore Baudoyer, chef de bureau dans la division de H. U Billardière, et partant collègue de Rabourdin, lequel avait épousé sa fille FJisabeth, et avait oamrellement pris un appartemeut au-dessus du sien. Personne ne doutait au ministère que le père Saillard ne fût une béte, mais personne n'avait jamais pu savoir jusqu'où allait sa bélise; elle était trop compacte pour être interrogée, elle ne sonnet pas le creux, elleabsorbait tout sans rien rendre. Biiiou (un employé dont il sera hienUK question) avait fait sa charge en mettant une télé a perruque sur le liant d'un ceuf, et deui petites jambes dessous, avec celte inscription : I Né pour payer et recevoir sans jamais commettre d'erreurs, t Cn peu moins de bonheur, il edt été garçon de la Banque de France; I un peu ]dus d'ambition, il était remercié. » En ce momeat, le ministre regardait son caissier comme on regarde une patère ou la coi^ niche, sans imaginer que romemenl puisse entendre le discours, ni comprendre une pensée secrète.

Je tiens d'autant plus à ce que nous arrangions tout avec le préfet dans le plus profond mystère, que des Lupeaulx a des prétentions, disait le miuistre au député démissionnaire, sa bicoque est dans votre arrondissement et nous ne voulons pas de lui, ~ Il n'a ni le cens, ni l'âge, dit le député. — Oui, mais vous savez ce qui a été décidé pour Caùmir Périer, rebiivemeni ii l'Age. Quant i la possession annale, des Lupeaulx possède ijuclque chose qui ne vaut pas grand'chose; mais la loi n'a pas

giaini, M CUrnsot des Lapeiulx. —rue 6.

LES EMPLOYÉS

Prëvii les agrandissements, et il peut acquérir; or, les commissions onl la manche large pour les députés du centre, et nous ne pourrions pas nous opposer ostensiblement à la bonne volonté que l'on aurait pour ce cher ami.

- — Mais où prendralt-îl l'argent pour des acquisitions?

— Et comment Manuel a-t-il été possesseur d'une maison à Paris? s'écria le ministre.

La patère écoutait, mais bien à son corps défendant. Ces vives interlocutions, quoique murmurées, aboutissaient à l'oreille de Saillard par des caprices d'acoustique encore mal observés. Savez-vous quel sentiment s'empara du bonhomme en entendant ces confidences ])oli* ti(pies? une terreur cuisante. Il était de ces gens naïfs qui se déses-

f)èrent de paraître écouter ce qu'ils ne doivent pas entendre, d'entrer à où ils ne sont pas appelés, de paraître hardis quand ils sont timides, curieux quand ils sont discrets. Le caissier se glissa sur le lapis de manière à se reculer, en sorte que le ministre le trouva fort loin quand il l'aperçut. Saillard était un séide ministériel incapable de la moindre indiscrétion; si le ministre l'avait cru dans sou secret, il n'aurait eu qu'à lui dire : motus ! Le caissier profita de rafflueiice des courtisans, regagna un fiacre de son quartier pris à l'heure lors de ces coûteuses mvitations, et revint à la place Royale.

A l'heure où le père Saillard voyageait dans Paris, son gendre et sa chère Elisabeth étaient occupés avec l'abbé Gaudron, leur directeur, à faire un vertueux boslon en compagnie de quelques voisins, et d'un certain Martin Falleix, fondeur en cuivre au faubourg Sainl- Anioine, à qui Saillard avait prêté les fonds nécessaires pour créer un bénédcieux établissement. Ce Falleix, honnête Auverguai venu le chaudron sur le dos, avait été proniptement employé chez les Brézac, grands dépeceurs de châteaux. Vers vingt-sept ans, altéré de bien-être tout comme un autre, Martin Falleix eut le bonheur d'être commandité par M. Saillard pour l'exploitation d'une découverte en fonderie. (Brevet d'invention et médaille d'or à l'exposiiion de \S26.) Madame Baudoyer, dont la fille unique marchait, suivant un mot du père Saillard, sur la queue de ses douze ans, avait jeté son dévolu snr Falleix. garçon trapu, noiraud, actif, de probité dégourdie,.dont elle faisait l'éducation. Suivant ses idées, celte éducation consistait à apprendre au petit Auvergnat à jouer au boslon, à bien tenir ses cartes, à ne pas laisser voir dans sou jeu, à venir chez eux rase, les mains savonnées au gros savon ordinaire, à ne pas jurer, à parler leur français, à porter des bottes au lieu de souliers, des chemises en calice^ an lieu de chemises en toile à sacs, à relever ses cheveux au lieu de les tenir plats. Depuis huit jours, Elisabeth avait décidé Falleix à 6ter de ses oreilles deux énormes anneaux plats, qui ressemblaient à des cerceaux.

— Vous allez trop loin, madame Baudoyer, dit-il en la voyant heureuse de ce sacrifice, vous prenez sur moi trop d'empire : vous me faites nettoyer mes dents, ce qui les ébranle ; vous me ferez bientôt brosser mes ongles et friser mes cheveux, ce qui ne va pas dans notre commerce : on n'y aime pas les muscadins.

Elisabeth Baudoyer, née Saillard, est une de ces figures qui se dérobent au pinceau par leur vulgarité même, et qui néanmoins doivent être esquissées, car elles ofTrent une expression de cette petite bourgeoisie parisienne, placée au-dessus des riches artisans el au-dessous de la haute classe, dont les qualités sont presque des vices, dont les défauts n'ont rien d'aimable, mais dont les mœurs, quoique plaies, ne manquent pas d'originalité. Elisabeth avait en elle quelque chose de chétif qui faisait mal à voir. Sa taille, qui dépassait à peine quatre pieds, était si mince, que sa ceinture comportait à peine une demiaune. Ses traits fins, ramassés vers le nez, donnaient à sa figure une va^tne ressemblance avec le museau d'une belette. A trente ans passés, elle praissait n'en avoir que seize ou dix-sept. Ses yeux, d'iia hieu de faïence, opprimés par de grosses paupières unies à l'arcade des^ sourcils, jetaient peu d'éclat. Tout en elle élait mesquin : et ses cheveux d'un blond qui tirait sur le blanc, et son front plat éclairé par des plans où le jour semblait s'arrêter, et son teint plein de tons gris presque plombes. Le bas du visage plus triangulaire qu'ovale terminait irrégulièrement des contours assez généralement tourmentés. F.nfin la voix offrait une assez jolie suite d'intonations aigres-douces. £lisabeth était bien la petite bourgeoise conseillant son mari le soir sur l'oreiller, n'ayant pas te moindre mérite dans ses yertus; ambitieuse sans arrière-pensée, par le seul développement de l'égoîsme domestique; à la campagne, elle aurait voulu arrondir ses propriétés; dans l'administration, elle voulait avancer. Dire la vie de son père et de sa mère, dira toute la femme en peignant l'enfance de la jeune fiile.

M. Saillard avait épousé la fille d'nn marchand de meubles, établi sous les piliers des Halles. L'exiguité de leur fortune avait primitivement obligé M. et madame Saillani à de constantes privations. Après trente- trois ans de mariage et vingt-neuf ans de travail dans les bureaux, la l'orlune des Saillard (leur société les nommait ainsi) consistait en soixante mille francs confiés à Falleix, l'hôtel de la place Royale acheté quarante mille francs en 1804, et trente-six mille francs de dot donnés à leur fille. Dans ce capital, la succession de la veuve Bidault, mère de madame Saillard. représentait une somme de cin-

quante mille francs environ. Les appointements de Saillard avaient toujours été de quatre mille cinq cents francs, car sa place était uu vrai cul-dc-sac administratif qui pendant longtemps ne tenta personne. Ces quatre-vingt-dix mille francs, amassés sou à sou, provenaient donc d'économies sordides et fort iuin tell i gemment employées. En effet, les Saillard ne connaissaient pas d'autre manière (le placer leur argent que de le porter, par somme de dix mille francs, chez leur nolaire, M. Sorbier, prédécesseur de Gardot, et de le prêlcr :i cin(( pour cent par première hypothèque avec subrogation dans les droits de la fennne, quand l'emprunteur était marié ! Madame Saillard oblinl en 1804 un bureau de papier timbré, dont le détail détermina l'entrée d'une servante au logis. En ce moment l'hôtel, qui valait plus de cent mille francs, eu rapportait huit mille. Falleix donnait sept pour cent de ses soixante mille francs, outre un partage égal des bénéfices. Ainsi les Saillard jouissaient d'au moins dix-sept mille livres de rente. Toute l'ambition du bonhomme était d'avoir la croix en prenant sa retraite.

La jeunesse d'Elisabeth fut un travail constaht dans une famille dont les mœurs étaient si pénibles et les idées si simples. On y délibérait sur l'acquisiiion d'un ch:)peau pour Saillard; on comptait conibien d'années avait duré un habit, les parapluies étaient accrochés par en haut au moyen d'une boucle en cuivre. Depuis 1804, il ne s'était pas fait une réparation à la maison. Les Saillard gardaient leur rez dochaussée dans l'étal où le précédent propriétaire le leur avait livré . les trumeaux étaient dédorés, les peintures des dessus de portes se voyaient à peine sous la couche de poussière qu'y avait mise le temps. Us conservaient dans ces grandes et belles pièces h cheminées en lUîtrbre sculpté, à plafonds dij^nes de ceux de Versailles, les meubles trouvés chez la veuve Bid;mlt. C'étaient des fauteuils en bois de noyer disjoints et couverts en tapisseries, des commodes eu bois de r(>se, des guéridons à galerie en cuivre et à marbres blancs fendus, un superbe secrétaire de Boulle auquel la mode n'avait pas encore rendu sa valeur, enfin le tohu-bohu des bonnes occasions saisies par la marchande des piliers des Halles : labieaux achetés à cause de la beauté des cadres; vaisselle d'ordre composite, c'est-à-dire un dessert en magnifiques assiettes du .lapon, et le reste en porcelaine de toutes les paroisses ; argenterie dépareillée, vieux cristaux, beau linge damassé, lit en tombeau i^arni de perse et à plumes. Au milieu de toutes ces reliques, madame Saillard h ibitait une bergèi'e d'acajou moderne, tes pieds sur une chaulferelte brûlée a chaque trou, près d'une cheminée

SIeine de cendres el sans feu, sur laquelle se voyaient un cartel, des ronzes antiques, des candélabres à fleurs, mais sans bougies, car elle s'éclairait avec un marlinet en cuivre d'où s'élevait une haute chandelle cannelée par différents coulages.

Madame Saillard avait uu visage où, malgré ses rides, se peignaient rentétement et la sévérité, l'étroitesse de ses idées, un probité quadrangulaire, une religion sans pitié, une avarice naïve et la paix d une conscience nette. Dans certains tableaux flamands, vous voyez des femmes de bourgmestres ainsi composées par la nature el bien reproduites par le pinceau ; mais elles ont de belles robes en velours ou d'étoffes précieuses, tandis que madame Saillard n'avait pas de robes, mais ce vêlement antique nommé, dans la Touraine et dans la Picardie, des cottes, ou plus généralement en France, des cotillons, espèces de jupes plissées derrière el sur les côies, mises les unes sur les autres. Sou corsage était serré dans un casaquin, autre moded'uu autre âge ! Elle conservait le bonnet à papillon et lessouUers à talons hauts. Otioiqu'elle eût cinquante-sept ans el que ses travaux obstinés au sein du ménage lui permissent bien de se reposer, elle tricotait les bas de son mari, les siens et ceux d'un oncle, comme tricotent les femmes de la campagne, en marchant, en parlant, en se promenant dans le jardin, en allant voir ce qui se passait à sa cuisine.

D'abord infligée par la nécessité, l'avarice des Saillard élait devenue une habitude. Au retour du bureau, le caissier mettait habit bas, il faisait lui-ni:*me le beau jardin fermé sur la cour par une grille, el qu'il s'était vv crvé. Pendant longtemps, Elisabeth était allée le matm au marché avec sa mère, et toutes deux suffisaient aux soin» du ménage. La mère cuisait admirablement un canard aux navets; mais, selon le père Saillard, Elisabeth n'avait pas sa pareille pour savoir accommoder aux oignons les restes d'un gigot. « C'était à manger son oncle sans s'en apercevoir. » Aussitôt qu'Elisabeth avait su tenir une aiguille, sa mère lui avait fait raccommoder le linge de la maison et les habits de son père. Sans cesse occupée comme une servante, elle ne sortait jamais seule. Quoique demeurant à deux pas du boulevaixl du Temple, où se trouvaient Franconi, la Gatté, l'Ambigu-Ccmiique, •et plus loin la Porte-Saint-Martin, Elisïibeth n'était jamais allée à la -comédie. Quand elle eut la fantaisie de roir ce quec^était, avec la permission de M. Gaudron, bien entendu, M. Baudoyer la mena, par luariilicence et afin de lui montrer le plus beau de tous les speciades. l'Opéra, où se donnait alors le Laboureur chinois, Elisabeth irouva la comédie ennuyeuse comme les mouches et n'y voulut plus reiotii» ner. Le dimanche, après avoir cheminé quatre fois de U place llovak! à l'église Saint-Paul, car sa mère lui faisait pratiquer strictement les préceptes et les devoirs de la religion, son père et sa mère la conduisaient devant le café Turc, où ils s'asseyaient sur des chaises placée;;

LES RMPLOtfô,

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alors entre une barrière et le mur. Les Saillard se dépêchaient d'arriver les premiers afin d'tHre au bon endroit, et se divertissaient à voir passer le monde. A celle épooue, le jardin Turc était le rendezvous des élégants et élégantes du Marais, du faubourg Saint-Antoine et lieux circonvoisins. Elisabeth n*avait jamais porlé que des robes d'indienne en été, de mérinos eu hiver, et les faisait elle-même; sa mère ne lui donnait que vingt francs par mois pour son entretien ; mais son père, qui I aimait beaucoup, tempérait cette rigueur par quelques présents. Elle n'avait jamais lu ce que Tabbé Gaudrou, vicaire de Saint-Paul et le conseil de la maison, appelait des livres profanes. Ce régime avait porlé ses fruits. Obligée d'employer ses seuliments à une passion quelconque» Elisabeih devint âpre au gain. Elle ne manquait ni de sens ui de perspicacité; mais les idées religieuses et son ignorance ayant enveloppé ses qualités dans un cercle d'airain, elles ne s'exercèreht que sur les choses les plus vulgaires de la vie ; puis, disséminées sur peu de points, elles se portaient tout entières dans l'affaire en train. Réprimé par la dévotion, son esprit uaturej dut se déployer entre les limites posées (Kir les cas de conscience, qui sonl un magasin de subtilités ou Tintérèt choisit ses échappatoires. Semblable à ces saints personnages chez qui la religion n'a pas étouffé Tambilion, elle était capable de demander au prochain des actions blâmables pour en recueillir tout le fruit; dans l'occasion, elle eût été, comme eux, implacable pour son dû, sournoise dans les moyens. Offensée, elle eût observé ses adversaires avec la perfide patience des chats, et se serait ménagé quelque froide et complète vengeance mise sur le compte du bon Dieu. Jusqu'au mariage d'Elisabeth, les Saillard vécurent sans autre société que celle de l'abbé Gaudron, prêtre auvergnat, nommé vicaire de Saint- Paul lors de la restauration du culte catholique. A cet ecclésiastique, ami de feu madame Bidault, se joignait l'oncle paternel de madame Saillard, vieux marchand de papier relire depuis l'an II de la République, alors âgé de soixante-neuf ans et qui venait les voir le dimanche seulement, parce qu'on ne faisait pas d'affaires ce jour-là.

Ce petit vieillard à figure d'un teint verdàtre, prise presque tout entière par un nez rouge comme celui d'un buveur et percée de deux yeux de vautour, laissait flotter ses cheveux gris sous un tricorne, portait des culottes dont les oreilles dépassaient démesurément les noiiclcs, des bas de coton chinés, tricotés par sa nièce, qu'il appelait toujours la petite Saillard; de gros souliers à boucles d'argent et une redingote multicolore. Il ressemblait beaucoup à ces petits sacrisiains-bedeaux-sonneurs-suisses-fossoyeurs-chantres de village, que l'on prend pour des fantaisies de caricaturiste jusqu'à ce qu'on les ait vus on personne. En ce moment, il arrivait encore à pied pour dîner et s'en retournait de même rue Grenétat, où il demeurait à un troisième étage. Son métier consistait à escompter les valeurs du commerce dans le quartier ^int-Martin, où il était connu sous le sobriquet de Gigonnet, à cause du mouvement fébrile et convulsif par lequel il levait la Jambe. Âf. Bidault avait commencé l'escompte dès l'an II, avec un Hollandais, le sieur Werbrust, an>i de Gobseck.

Plus tard, dans le banc de la fabrique de Saint-Paul, Saillard fit la ronnaissance de M. et madame Transon, gros négociants en poteries, établis rue de Lesdiguières, qui s'intéressèrent à Elisabeth; et qui, dans l'intention de la marier, produisirent le jeune Isidore Baudoyer chez les Saillard. La liaison de M. et madame Baudoyer avec les Sail* lard se resserra par l'approbation de Gigonnet, qui. pendant longtemps, avait employé dans ses affaires un sfeur Mitral, huissier, frère de madame Baudoyer la mère, lequel voulait alors se retirer dans une jolie maison, à l'Ile-Adam. M. et madame Baudoyer, père et mère d'Isidore, honnêtes mégissiers de la rue Censier, avaient lentement fait une fortune médiocre dans un commerce routinier. Après avoir marié leur (ils unique, auquel ils donnèrent cinquante mille francs, ils pensèrent à vivre à la campagne, et choisirent le pays de r Ile-Adam, où ils attirèrent Mitral; mais ils vinrent fréciuemment à Paris, où ils avaient conservé un pied-à-terre dans la ntaison de la rue Censier, donnée en dot à Isidore. Les Baudoyer jouissaient encore de mille écus de rente, après avoir doté leur fils.

M. .Mitral, homme à perruque sinistre, à visage de la couleur de la Seine et où brillaient deux yeux tabac d'Espagne, froid comme une corde à puits, et sentant la souris, gardait le secret sur sa fortune ; mais il devait opérer dans son coin conmme VVerbrust et Gigonnet opéraient dans le quartier SainlrMartin.

Si le cercle de cette famille s'étendit, ni ses idées ni ses mœurs ne changèrent. On fêtait les saints du père, de la mère, du gendre, de la fille et de la petite-lille. l'anniversaire des naissances et des mariages, Pâques, Noël, le premier jour de 1 an et les Rois. Ces fêtes occasionnaient de grands balayages et un uettoyement universel au logis, ce qui ajoutait l'utilité aux douceurs de ces cérémonies domesliques. Puis, s'offraient en grande pompe, et avec accompagnement de bouquets, des cadeaux utiles : une paire de bas de soie ou un bonnet à poil pour Saillard, des boucles d'or, un plat d'argent pour Klis:ibetb on pour son mari, à qui 1 ou faisait peu à peu un service de vaisselle plate ; des cottes en soie â madame Saillard, qui les gardait en pièces. A propos du présent, on asseyait le gratifié dans un fauteuil, eu lui disant pendant un certain temps : - Devine ce que nous

t'allons donner ! Enfin s*entaroaît «d dîner spicndidé, de citM| heures deduix'C, auquel étaient conviés l'abbé Gaudron. FuHeix. Rabourdin, M. Godaixl, jadis sous-chef de H. Baudoyer, M. Bataille, capitaine de la compsiguie à laipielle appartenait le gendre et le beau»|)ère. M. Car* dot, né prié, faisait comme Rabourdin, il acceptait une invitation sur six. Ou chantiût au dessert, l'on s'embrassait avec enlbovsiasine eu se souhaitant tous les bonheurs possibles, et l'on expiMait les ca» deaux, en demandant lenr'avis à tous les invités. Le jour du bonnet à poil, Saillard l'avait gardé sur la télé pendant le dessert, à la satisfaction générale. Le soir, les sim|)les connaissances venaient, et il y avait bal. On dansait longtemps au son d'un unique violon; mais depuis six. ans M. Godard, grand joueur de flûte, contribuait à la fête par l'addilion d'un perçant flageolet. La cuisinière et la bonne de madame Baudoyer, la vieille Caiherine, servante de madame Saillard, le portier ou sa femme, faisaient galerie à la porte du salon. Les domestiques recevaient nu écu de trois livres pour s'acheter du vin et du café. Cette société considérait Baudoyer et Saillard comme des hommes transcendants : ils étaient employés par le gouvernement, ils avaient percé par leur mérite ; ils travaillaient, disait-on. avec le ministre, ils devaient leur fortune à leurs 'talents, ils étaient des hommes politiques; mais Baudoyer passait pour le plus capable, sa place de chef de bureau supposait des travaux beaucoup plus cornpHqués, plus ardus, que ceux de la tenue d'une caisse. Puis, quoique fils d'un mégissier de la rue Censier, Isidore avait eu le génie de faire des études, l'audace dé renoncer à l'établissement de son père pour aborder les bureaux, où il était parvenu à un poste éminent. Eulin, peu communicatif, on le regardait comme un profond penseur, et peut-être, disaient les Transon, deviendra-t-il quelque jour le député du huitième arrondissement. En entendant ces propos, il arrivait souvent à Gigonnet de pincer ses lèvres, déjà si pincées, et de jeter un coup d'iBil à sa petite- nièce Elisabeth.

Au physique, Isidore était un homme âgé de trente-sept ans, grand et gros, qui transpirait facilement, et dont la tête ressemblait à celle d'un hydrocéphale. Cette tête énorme, couverie de cheveux chàiains et coupés ras, se rattachait au cou pai' un rouleau de chair qui doublait le collet de son habit. 11 avait des bras d'Hercule, des mains dignes de Domitien, un ventre que sa sobriété couleiiail au majestueux, selon le mot de Brillat-Savarin. Sa ligure tenait beaucoup de celle de l'empereur Alexandre. Le type tartare se retrouvait dans ses

{>etits yeux, dans son nez aplaii relevé du bout, dans sa bouche à èvres froides et dans son meulon court. Le frout était bas et étroit. Quoique d'un tempérament lymphatique, le dévot Isidore s'adonnait à une excessive passion coniugale, que le temps n'altérait point. Malgré sa ressemblance avec le bel empereur de Russie et le terrible Domitien, Isidore était tout simplement un bureaucrate, peu capable comme chef de bureau, mais routinièrement formé au travail et qui cachait une nullité flasque sous une enveloppe si épaisse, qu'aucun scalpel ne pouvait le mettre à nu. Ses fortesétudes, pendant lesquelles il déploya la patience et la sagesse d'un bœuf, sa tête carrée avaient trompé ses parents, qui le crurent un homme extraordinaire. Méticuleux et pédant, diseur et tracassier, l'effroi de ses employés, auxquels il faisait de continuelles observations, il exigeait les points et les virgules, accomplissait avec rigueur les règlements, et se montrait si terriblement exact, que nul à son bureau ne manquait à s'y trouver avant lui. Baudoyer portait un habit bleu barbeau à boutons jaunes, un gilet chamois, un pantalon gris et une cravate de couleur. Il avait de larges pieds mal chaussés. Li chaîne de sa montre était ornée d'un énorme paquet de vieilles brelooues, parmi lesquelles il conservait, en 1B24, les graines d'Amérique a la mode en l'an VU.

Au sein de cette famille, qui se maintenait par la force des liens religieux, par la rigueur de ses mmurs, par une pensée unique, colle de l'avarice, qui devient alors comme une boussole, Elis;\bcih ét.iit forcée de se parler à efle-même au lieu de communiquer ses idées, car elle se sentait sans pairs qui la comprissent. Quoique les faits l'eussent contrainte à juger son mari, la dévote soutenait de son mieux l'opinion favorable à M. Baudoyer; efle lui témoignait un profond respect, honorant en lui le père de sa fille, son mari, le pouvoir temporel, disait le vicaire de Saint-Paul. Aussi aurait-elle regardé comme un péché mortel de faire un seul geste, de lancer un seul coup d'oeil, de dire une seule parole qui eût pu révéler à lui étranger sa véritable opinion suir l'imbécile Baudoyer ; elle professait même une obéissance passive pour toutes ses volontés. Tous les bruits de la vie arrivaieut à son oreille, elle les recueillait, les comparait pour elle seule, et jugeait si sainement des choses et des hommes, qu'au moment où cette histoire commence, elle était l'oracle .secret *des deux fonctionnaires, insensiblement arrivés tous deu\ à ne rien faire sans la consulter. Le père Saillard disait naïvement : — Est-elle futée. ct'Ëlisabeih ! Mais Baud^ or, trop sot pour ne pas être gonfle par la

que son oncle uiuamt an Gigonnet des sommes énormes. Eclairée par l'intérêt, elle couuaisbait M. des Lupeaulx mieux que ne le connaissait le ministre. En se trouvant mariée à un imbécile, elle pensait bien que la vie aurait pu allei au-

LES EMPLOYÉS

trnnent pour elle, mais die soupçoanait le mieux suis vouloir le connaître. Toutes ses affections douces trouvaient un aliment dans sou amour pour sa fille» à qui elle évitait les peines qu'elle avait supportées dans son enfance, et elle se croyait ainsi quitte envers le monde des sentiments. Pour sa fille seule, elle avait décidé son père à Tacte exorbitant de son association avec Falleix. Falleix avait été présenté chez les Saillard par le vieux Bidault, qui lui prétait de Tarirent sur des marchandises. FaUeix trouvait ion vieux pays trop cher, il s*était plaint avec candeur devant les Saillard de ce que Gigonnet

I)renait dix-huit pour cent à un Auvergnat. La vieille madame Sailard avait osé blâmer son oncle, qui répondit : — C'est bien parce qu*il est Auvergnat que je ne M prends que dix-huit pour cent !

Falleix, âgé de vingt-huit ans, ayant fait une découverte et la corn* muniquant à Saillard, paraissait avoir le cœur sur la main, expression du vocabulaire Saillard, et semblait promis à une grande fortune; Elisabeth conçut aussitôt de le fiitfotiMr pour sa fille, et de former elle-même son gendre, calculant ainsi à sept ans de distance. Martin Falleix rendit d'incroyables respects à madame Baudover, à laquelle il reconnut un esprit supérieur. Eût-il plus tard des millions, il devait toujours appartenir â cette maison, où il trouvait une famille. La petite Baudoyer était déjà stylée à hii apporter gentiment à boire et à placer son chapeau.

Au moment où M. Saillard rentra du ministère, le boston allait son train. Elisabeth conseillait Falleix. Madame Saillard tricotait au coin du feu, en regardant le jeu du vicaire de Saint-Paul. M. Baudoyer, immobile comme un terme, employait son intelligence â calculer où étaient les cartes et faisait face à Mitral, venu de File-Adam pour les fêles de Noël. Personne ne se dérangea pour le caissier, qui se promena pendant quelques instants dans le salon, en montrant sa grosse face crispée par une méditation insolite.

— Il est toujours comme ça quand il dtne chex le ministre, ce qui n'arrive heureusement que deux fois par an, dit madame Saillard, car Ils me l'exterminei-aient. Saillard n'était point fait pour être dans le gouvernement. — Ah çà! j'espère, Saillard, lui dit-elle à haute voix,

3ue tu ne vas pas garder ici ta culotte de soie et ton habit de drap 'Elbeuf. Va donc quitter tout cela, ne l'use pas ici pour rien, ma mère.

— Ton père a quelque chose, dit Baudoyer à sa femme, quand le caissier fut dans sa chambre à se déshabiller sans feu.

— Peut-être M. de la Billardière est-il mort, dit simplement Elisabeth ; et comme il désire que tu le remplaces, ça le tracasse.

— Si ie puis vous être utile à quelque chose, dit en s'indinant le vicaire de Saint-Paul, uses de moi, i ai l'honneur d'être connu de madame la duuphine. Nous sommes dans un temps où il faut donner les emplois â des gens dévoués et dont les principes religieux soient inébraulables.

— Tiens, dit Falleix, faut donc des protections aux gens de mérite pour arriver dans vos états? J*ai bien fait de me faire fondeur, la pratique sait dénicher les choses bien fabriquées...

~ Monsieur, répondit Baudoyer, le gouvernement est le gouvernement, ne l'attaquez jamais ici.

— En effet, dit le vicaire, vous parlez là comme le CùmtitutionneL

— Le Comtiiutionnel ne dit pas autre chose, reprit Baudoyer, qui ne le lisait jamais.

Le caissier croyait son gendre aussi supérieur en talents à Rabourdin quil croyait Dieu au-dessus de saint Grépin, disait-il; mais le bonhomme souhaitait cet avancement avec naïveté. Mû par le sentiment qui porte tous les employés à monter en grade, passion violente, irréfléchie, brutale, il voulait le succès, comme il voulait la croix de la Légion d'honneur, sans rien faire contre sa conscience, et par la seule force du mérite. Selon hii, un homme qui avait eu la patience d'être assis pendant vingt-cinq ans dans un bureau, derrière un grlHage, s était tué pour la patrie et avait bien mérité la croix. Pour servir son gendre, il n'avait pas Inventé autre chose que de glisser une phrase à la femme de Son Excellence, en lui apportant le traitement au mois.

-* Eh bien ! Saillard, tu as l'air d'avoir perdu tous tes parents. Parie-nous donc, mon fils. Dîshmmis quelque chose I lui cria sa femme quand il rentra.

Saillard tourna sur ses talons après avoir fait un signe à sa fille, pour se défendre de parler politique devant les étrangers. Quand M. Mitral et le vicaire furent partis, Saillard recula la table, se mit dans un fiiuteuil et se posa comme il se posait quand il avait un cancan de bureau à répéter, mouvements semblables aux trois coups frappés sur le théâtre a la Comédie-Française. Après avoir recommandé le plus profond secret à sa femme, à son gendre et à sa fille, car, quelque mince que fût le cancan, leurs places, selon lui, dépendaient toujours de leur discrétion, il leur raconta cette incompréhensible énigme de la démission d'un député, de l'envie bien légitime du secrétaire général d'être nommé à sa place, de la secrète opposition du ministère au vœu d'un de ses plus fermes soutiens, d'un de ses zélés serviteurs ; puis l'alTaire de Tâge et du cens. Ce fut une avalanche de. suppositions noyée dans les raisonnements des deux employés, qui se

renvoyèrent l'un à l'autre des tartines de bêtises. Elisabeth, elle, fit trois questions.

— Si M. de Lupeaulx est pour nous, M. Baudoyer sera-t-il sûrement nommé ?

— QuietUf parbleu I s'écria le caissier.

— En 181 ^, mon oncle Bidault et AI. Gobseck son ami l'ont obligé» pensa-t-elle. A-t-il encore des dettes?

^ Oui, fit le caissier en appuyant par un sifflement piteux et prolongé sur la dernière voyelle. 11 y a eu des oppositions sur le traitement, mais elles ont été levées par ordre supéneur, un mandata vue.

— Où donc est sa terre des ùipeaulx?

— Quien, parbleu! dans le pays de ton grand-père et de ton grand • oncle Bidault, de Falleix , pas loin de l'arrondissement du député qui descend la garde...

Quand son colosse de mari fût couché, Elisabeth se pencha sur lui, et, quoiqu'il eût taxé ses questions de hibiet : — Mon ami, dit-elle, peut-être auras-tu la place de M. de la Billardière.

—Te voilà encore avec tes imaginations, dit Baudoyer. Laisse donc M. Gaudron parlera la dauphine, et ne te mêle pas des bureaux.

A onze heures, au moment où tout était calme â la place Royale. M. des Lupeaulx quittait l'Opéra pour venir rue Dupliot. Ce mercredi lut un des plus brillants de madame Rabourdin. Plusieurs de ses habitués revinrent du théâtre et augmentèrent les croupes formés dans ses salons et où se remarqiiaient plusieurs célébrités : Canalls le poète, le peintre Schinner, le docteur Bianchon, Lucien de Rubempré, Octave de Camps, le comte de Granville, le vicomte de Fontaine, ' du Bruel le vaudevilliste, Andoche Finot le journaliste, Derville, une des plus fortes têtes du palais, le baron du Châtelet, député, du Tillet le banquier, des jeunes gens élégants comme Paul de Manerville et le jeune comte d'Esgriguon. Célestine servait le thé quand le secrétaire général entra, sa toilette lui allait bien ce soir-là : elle avait une robe de velours noir sans ornement, une écbarpe de gaze noire, les cheveux bien lissés, relevés par une natte ronde, et de chaque côté les boucles tombant à l'anglaise. Ce qui distinguait cette femme, était le laissez-aller italien de l'artiste, une facile compréhension de toute chose, et la grâce avec laquelle elle souhaitait la bienvenue au moindre désir de ses amis. La nature lui avait donné une taille svelte pour se retourner lestement au premier mot d'interrogation, des yeux noirs fendus à l'orientale et inclinés comme ceux des Chinoises pour voir de c6té; elle savait ménager sa voix insinuante et douce de manièi*e à répandre un charme caressant sur toute parole, même celle jetée au hasard ; elle avait de ces pieds que l'on ne voit que dans les portraits où les peintres mentent à leur aise en chaussant leur modèle, seule flatterie qui ne compromette pas 1 anatomie. Sou teint, un peu jaune au jour, comme est celui des nrunes, jetait un vif éclat aux lumières, qui faisaient briller ses cheveux et ses yeux noirs. Enfin ses formes minces et découpées rappelaient à l'artiste celles de la Vénus du moyen âge trouvée par Jean Goujon, l'illustre statuaire de Diane de Poitiers.

Des Lupeaulx s'arrêta sur la porte en s'appuyant l'épaule au chambranle. Cet espion des idées ne se refusa pas au plaisir d'espionner un sentiment, car cette femme l'intéressait beaucoup plus qu aucune de celles auxquelles il s'était attaché. Des Lupeaulx arnvail à l'âge où les hommes ont des prétentions excessives auprès des femmes. Les premiers cheveux blancs amènent les dernières passions, les plus violentes, parce qu'elles sont à cheval sur une puissance qui finit et sur une faiblesse qui commence. Quarante ans est l'âge des folies, l'âge où l'homme veut être aimé pour lui, car alors sou amour ne se soutient plus par lui-même, comme aux premiers jours de la vie où l'on peut être heureux en aimant à tort et à travers, à la façon de Chérubin. A quarante ans, on veut tout, tant on craint de ne rien obtenir, tandis qu'à vingt-cinq ans on a tani de choses qu'on ne sait rien votdoir. A vingt-cinq ans, on marche avec tant de forces, qu'où les dissipe impunément ; mais à quarante ans on prend l'abus pour la puissance. Les pensées qui saisirent en ce moment des Lupeaulx furent sans doute mélancoliques. Les nerh de ce vieux beau se détendirent, le sourire agréable qui lui servait de physionomie, et lui fai- ■ait comme un masque en crispant sa figure, se dissipa ; l'homme ▼rai parut, il fut horrible; Rabourdin l'aperçut, et se dit : — Que lui est-il arrivé? Est-il en disgrâce? Le secrétaire général se souvenait seulement d'avoir été trop promplement quitté naguère par la jolie madame Colleville, dont les intentions furent exactement celles de Célestiue. Rabourdin surprit ce faux homme d'Etat les yeux attachés sur sa femme, et il enregistra ce regard dans sa mémoire. Rabourdin était un observateur trop perspicace pour ne pas connaître des Lupeaulx à fond, il le méprisait profondément; mais, comme chez les hommes très-occupés, ses sentiments n'arrivaient pas à la surface. L'emportement que cause un travail aimé équivaut a la plus habile dissimulation, les opinions de Rabourdin étaient donc lettres closes pour des Lupeaulx. Le chef de bureau voyait avec peine ce

{parvenu politique chez lui, mais il n avait pas voulu contrarier sa èiimie. En ce moment, il causait confidentiellement avec un surnuméraire qui devait jouer nn ràïe dans l'intrigue engendrée par la

LKS KMPLOYÉS,

mort certaine de la Billardière, il ëpia donc d*un regard fort distrail Céleslioe et des Lupeauh.

Ici, peut-être doit-on expliquer, autant pour les étrangers que pour nos neveux, ce qu*est à Paris un surnuineraire.

Le surnuméraire est à l'administration ce que Tenfant de chœur est à réglise, ce que Tenfant de troupe est au régiment, ce que le rat est an théâtre : quelque chose de naïf, de candide, un être aveugle par les illusions. Sans l'illusion, où irîontrnous? Elle donne la puissance de manger la vache enragée des arts, de dévorer les corn- Hiencements de toute science en nous donnant la croyance. L'illusion est une foi démesurée ! Or, il a foi en Tadministration, le surnuméraire ! il ne la suppose pas froide, atroce, dure comme elle est. Il n'y a que deux genres de surnuméraires : les surnuméraires riches et les surnuméraires pauvres. Le surnuméraire pauvre est riche d'espérance et a besoin d'une place, le surnuméraire riche est pauvre d'esprit et n'a besoin de rien. Une famille riche n'est pas assez niaise pour mettre un homme d'esprit dans l'administration. Le surnuméraire riche est confié à un employé supérieur ou placé près du directeur général, qui l'initie à ce que Bilooquet, ce profond philosophe, appellerait la naute comédie de l'administration : on lui adoucit les horreurs du stage jusqu'à ce ((u'il soit nommé à quelque emploi. Le surnuméraire riche n effraye jamais les bureaux. Les employés savent qu'il ne les menace point, le surnuméraire riche ne vise que les hauts emplois de l'administration. Vers cette époque, bien des familles se disaient : — « Que feron&nous de nos enfants? 9 L'armée n'offrait point de chances de fortune. Les carrières spéciales, le génie civil, la marine, les mines, le génie militaire, le professorat, étaient barricadés par des règlements ou défendus par des concours; tandis que le mouvement rotatoire qui métamorphose les employés en préfets, sous-préfets, directeurs des contributions, receveurs, etc., en bons hommes de lanterne masiqne, n'est soumis à aucune loi, à aucun stage. Par cette lacune, débouchèrent les surnuméraires à cabriolet, à beaux habits, à moustaches, et impertinents comme des parvenus. Le journalisme persécutait assez le surnuméraire riche, toujours cousin, neveu, parent de quelque ministre, de quelque député, d'un pair très-influent; mais lesemplovés, complices de ce surnuméraire, en recherchaient la protection. Le surnuméraire pauvre, le vrai, le seul surnuméraire, est presque toujours le fils de quelque veuve d'employé qui vit sur une maigre pension et se tue à nourrir son fils jusqu'à ce qu'il arrive à la place d'expéditionnaire, et qui meurt le laissant près du bâton de maréchal, quelque place de commis-rédacteur, de commis d'ordre, ou peut^tre de sous-chef. Toujours logé dans un quartier où \e^ loyers ne sont pas chers, ce surnuméraire part de bonne heure ; pour lui, Fétat du ciel est la seule question d'Orient! Venir à pied, ne pas se crotter, ménager ses habits, calculer le temps qu*une trop forte averse peut lui prendre s'il est forcé de se mettre à 1 abri, combien de préoccupations ! Les trottoirs dans les rues, le dallage des boulevaros et des quais, furent des bienfaits pour lui. Quand, par des causes bizarres, vous êtes dans Paris à sept heures et demie on huit heures du matin, en hiver, que vous voyez, par un froid piquant, par une pluie, par un mauvais temps quelconque, poindre un craintif et pâle jeune homme, sans cigare, faites attention à ses poches... vous y verrez la configuration d'une flûte que sa mère lui a donnée, afin qu'il puisse, sans danger pour son estomac, franchir les neuf heures qui séparent sond^euner de son dtner. La candeur des surnuméraires dure peu, d'ailleurs. Un jeune homme, éclairé par les lueurs de la vie parisienne, a bient/^t mesuré la distance effroyable qui se trouve entre un sous-chef et lui, celte distance qu'aucun mathématicien, ni Ârchimède, ni Newton, ni Pascal, ni Leibnilz, ni Kepler, ni Laplace, n'a pu évaluer, et qui existe entre 0 et le chiffre i , entre une gratification problématique et un traitement 1 Le surnuméraire aperçoit donc assez promptement les impossibilités de la carrière, il entend parler des passe-droits par des employés qui les expliquent ; il découvre les intrigues des bureaux, il voit les moyens exceptionnels par lesquels ses supérieurs sont parvenus : l'un a épousé une jeune personne qui a fait une faute ; l'autre, la fille naturelle d'un ministre : celui-ci a endossé une grave responsabilité; celui-là, plein de talent, a risqué sa santé dans des travaux forcés, il avait une persévérance de taupe, et l'on ne se sent pas toujours capable de tels prodiges ! Tout se sait dans les bureaux. L'homme incapable a une femme pleine de tête qui l'a poussé par là, qui l'a fait nommer député ; s'il n a pas de talent dans les bureaux, il intriffaille à la Chambre. Tel a pour ami intime de sa femme un homme d'Etat. Tel est le commanditaire d'un journaliste puissant. Dès lors le surnuméraire dégoûté donne sa démission. Les trois quarts des surnuméraires quittent l'administration sans avoir été employés, il n*y reste que les jeunes gens entêtés ou les imbéciles, qui se aiseni : tf J'y suis aepnis trois ans, je finirai par avoir une place î b ou les jeunes gens qui se sentent une vocation. Evidemment, le surnumérariat est, pour l'administration, ce que le noviciat est dans les ordres religieux, une épreuve. Cette épreuve est rude. L'Etat y découvre ceux qui peuvent supporter la faim, la soif et l'indigence sans y succomber, le travail sans s'en dégoûter, et dont le tempérament acceptera l'horrible existence» ou» si vous voulez, la maladie des bu-

reaux. De ce point de vne, le surnumérariat, loin d'être une Infâme spéculation du gouvernement pour obtenir du travail gratis, serait une institiuion bienfaisante.

Le jeune homme à qui parLiit Rabourdin était un surnuméraire pauvre nommé Sébastien de la Roche, venu sur la pointe de ses bottes de la rue du Roi-Doré au Marais, sans avoir attrapé la moindre éclaboussure. Il disait maman et n'osait lever les yeux sur madame Rabourdin, dont la maison loi faisait l'effet d'un Louvre. Il montrait peu ses gants nettoyés à la gomme élastique. Sa pauvre mère lui avait mis cent sous dans sa poche au cas où u serait absolument nécessaire de jouer, en lui recommandant de ne rien prendre, de rester debout, et de bien faire attention à ne pas pousser quelque lampe, quelque jolie bagatelle éulée sur une étagère. Sa mise était le noir le plus strict. Sa figure blonde, ses yeux d'une belle teinte verte à reflets dorés étaient en harmonie avec une belle chevelure d'un ton chaud. Le pauvre enfant regardait parfois madame Rabourdin à la dérobée, en se disant : — «r Quelle belle femme ! » A son retour, il devait penser à cette fée jusqu'au moment où le sommeil lui clorait la paupière. Rabourdin avait vu dans Sébastien une vocation, et, comme il prenait Je surnumérariat au sérieux, il s'était intéressé vivement a ce pauvre enfant. Il avait d'ailleurs deviné la misère qui régnait dans le méttaae d'une pauvre veuve pensionnée à sept cents francs, et dont le fils, sorti du collège depuis peu, avait nécessairement absorbé bien des économies. Aussi était4l tout paternel pour ce pauvre surnuméraire ; il se battait souvent au conseil afin de lui obtenir une gratification, et quelquefois il la prenait sur la sienne propre, quand la discussion devenait trop ardente entre les distributeurs des grâces et lui. Puis il accablait Sebastien de travail, il le fonnait; il lui Aiisait remplir la place de du Bruel, le faiseur de pièces de théâtre, coimu dans la littérature dramatique et sur les affiches sous le nom de Cursy, lequel laissait â Sébastien cent écus sur son traitement. Rabourdin, dans l'esprit de madame de la Roche et de son fils, él;ût à la fois un grand homme, un tyran, un ange ; à lui, se rattachaient toutes leurs espérances. Sébastien avait les yeux toujours fixés sur le moment où il devait passer employé. Ah ! le jour où ils émargent est une belle journée pour les surnuméraires ! Tous ils ont longtemps manié l'argent de leur premier mois, et ils ne le donnent pas tout entier à leur mère ! Vénus sourit toujours à ces prémices de la caisse ministérielle. Cette espérance ne pouvait être réalisée pour Sébastien que par N. Rabourdin, son seul protecteur ; aussi son dévouement à son chef était-il sans bornes. Le surnmnéraire dînait deux fois par mois rue Dupbot, mais en famille et amené par Rabourdin ; madame ne le priait jamais que pour les bals où il lui fallait des danseurs. Le cœur du pauvre surnuméraire battait quand il voyait l'imposant des Lupeaulx, qu'une voilure ministérielle emportait souvent à quatre heures et demie, alors qu'il déployait son parapluie sous la porte du ministère pour s'en aller au Marais. Le secrétaire général, de qui son sort dépendait, qui d'un mot pouvait lui donner une place de douze cents francs (oui, douze cents francs étaient toute son ambition ; à ce prix, sa mère et lui pouvaient être heureux !), eh bien ! ce secrétaire général ne le connaissait pas ! A peine des Lupeaulx savait-il qu'il existât un Sébastien de la Roche. Et si le fils de la Billardicre, le surnuméraire riche du bureau de Baudoyer, se trouvait aussi sous la porte, des Lupeaulx ne manquait jamais à le saluer par un coii]) de lête amical. M. Benjamin de la Billardière était fils du cousin d'un ministre.

En ce moment Rabourdin grondait ce pauvre petit Sébastien, le seul qui fût dans la confidence entière de ses immenses travaux. Le surnuméraire copiait et recopiait le fameux Mémoire composé de cent cinquante feuillets de grand papier Tellière, outre les tableaux à l'appui, les résumes qui tenaient sur une simple feuille, les calculs avec accolades, titres a l'anglaise et sous-titres en ronde. Animé par sa participation mécanique à cette grande idée, l'enfant de vingt ans refaisait un tableau pour un simple grattage, il mettait sa {[loirc à peindre les écritures, éléments d'une si noble entreprise. Sebastien avait commis l'imprudence d'emporter au bureau la minute du travail le plus dangereux, afin d'en achever la copie. C'était un état général des employés des administrations centrales de tous les ministères à Paris, avec des indications sur leur fortune présente et à venir, et sur leurs entreprises personnelles en dehors de leur emploi.

A Paris, tout employé qui n'a pas, comme Rabourdin, une patrioti-

3ue ambition ou qnelmie capacité supérieure, joint les fruits d'une inustrie aux produits de sa place, afin de pouvoir exister. Il fait comme M. Saillard, il s'intéresse a un commerce en baillant des fonds, et le soir il tient les livres de son associé. Beaucoup d'employés sont mariés à des lingères, à des débitantes de tabac, a des directrices de bureau de loterie ou de cabinets de lecture. Quelques-uns, comme le mari de madame Colleville, l'antagoniste «de Célestine, sont placés à l'orchestre d'un théâtre. D'autres, comme du Bmel, fabriquent des vaudevilles, des opéras-comiques, des mélodrames, ou dirigent des spectacles. En ce genre, on peut citer MM. Sewrin. Pixerécourt, Planard, etc. Dans leur temps, Pigaull-Lebrun, Piis, Duvicquet, avaient des places. Le premier libraire de M. Scribe fut un employé au Trésor. Outre ces lenseignemeuls, l'état fait par Rabourdin contenait u:i

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LES EMPLOYÉS

examen des eapacilés morales et des facuUés physiques uëres«aires pour bien couuailre les geos chez lesquels se rcnVoiiiraieiil riulelliceiicc, laptilude au travail et la santé, trois couditious iudtsp^'iisa- Lles dans des hommes qui devaient supporter le fardeau des afT:iires publi(|ues« qui devaient tout foire vite et bien. Mais ce beau travail, Iruit de dix années d'expérience, d'une longue connaissance des hommes et des choses, obtenu par des liaisons avec les principaux fouctiouuaires des dilTérents ministères, sentait l'espioimage et la police uour (lui ne comprenait pas à quoi il se rattachait. Une seule feuille lue, M. Rabourdin pouvait être perdu. Admirant sans restricliou son chef et ignorant encore les méchancetés de la bureaucratie, Sébastien avait les malheurs de la naïveté comme il eu avait toutes les gràees. Aussi, quoique déjà grondé pour avoir emporté ce travail, eut-il le courage d'avouer sa faute eu entier : il avait serré miinitc et copie dans un carton où personne ne pouvait les trouver; mais, en devinant l'importance de sa faute, quelques larmes roulèrent dans ses yeux.

— Allons, monsieur, lui dit avec bouté Rabourdin, plus d'imprudences, mais ne vous désolez pas. Rendez-vous demain au bureau de très-boune heure, voici la clef d'une caisse qui est dans mon secrétaire à cylindre, elle est fermée par nne serrure à combinaisons ; vous l'ouvrirez en écrivant le mot ciel , vous y serrerez copie et minute.

Ce trait de con6ance sécha les larmes du gentil surnuméraire, que son chef vouhit contraindre à prendre une tasse de thé et des gâteaux.

— Maman me défend de prendre du thé à cause de ma |K)itrine, dit Sébastien.

— Eh bien ! cher enfant, reprit rimi)osante madame Rabourdin, qui voulait faire acte mibllc de bonté, voici des sandwicbes et de la crème, venez là près ae moi.

Elle força Sébastien à s'asseoir près d'elle à table, et le cœur du pauvre petit lui battit jusque dans la gorge en sentant la robe de celte divinité effleurer son habit. En ce moment la belle Rabourdin aperçut M. des LupeauIX; lui sourit, et, au lieu d'attendre qu'il vint h elle, alla vers lui.

— Pourquoi restez-vous \h comme si vous nons boudiez? dit-elle.

— Je ne boudais pas, reprit-il. Mais en venant vous aimoncer une boime nouvelle, je ne pouvais m'empécher de penser que vous seriez encore plus sévère pour moi. Je me voyais dans six mois d'ici presque étranger pour vous. Oui, vous avez trop d'esprit, et moi trop d'expérience... de rouerie, si vous voulez î pour que nous nous trompions l'un et l'autre. Votre but est atteint sans qu'il vous en coûte autre chose que des sourires et des paroles gracieuses...

— Nous tromper! que voulez-vous dire? s'écria-l-elle d'un air en apparence pique.

— Oui, M. de la Blllardière va ce soir encore plus mal qu'hier: et, d'après ce que m'a dit le ministre, votre mari sera nommé chef de division.

Il lui raconta ce qu'il appelait sa scène chez le ministre, la jalousie de la comtesse, et ce qu'elle avait dit à propos de l'invitation qu'il ménageait à madame Rabourdin.

-— Monsieur des Lopeaulx, répondit avec dignité madame Rabourdin, perinettez^moi de voi)s dire que mou mari est le plus aucieii chef de bureau et le plus capable, que la nomination de ce vieux la Billardière fut un passe-droit qui a mis les bureaux en rumeur, que mon mari fait l'intérim depuis un an, qu'ainsi nous n'avons ni concurrent ni rival.

— Cela est vrai,

— Eh bien! reprit-elle en souriant et montrant les plus belles dents du monde, l'amitié que j'ai |M>ur vous peut-elle être entachée par une pensée d'intérêt? M en croyez-vous capable?

Des Lupeaulx fit un geste de dénégation admirative.

— Ah ! reprit-elle, le cœur des femmes sera toujours un secret pour les plus habiles d'entre vous. Oui, je vous ai vu venir ici avec le plus grand plaisir, et il y avait au fond de mon plaisir une idée intéressée.

— Ah !

— Vous avez, lui dit-elle à l'oreille, un avenir sans borues. vous serez députe, puis ministre ! (Quel plaisir pour un ambitieux d'entendre «léroider ces paroles dans le tuyau de son oreille par la jolie voix d'une jolie femme!) Oh ! je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Rabourdin est un homme qui vous sera d'une Inmien&e utilité dans votre carrière, il fera le travail quand vous serez à la Chambre! De même que vous rêvez le miuistère, moi, je veux IMiur Rabouitliu le conseil d'Eftat et une direction générale. Je me suis doue mis eu tête de réunir deux hommes qui ne se nuiront jamais luu à l'autre, et qui peuvent se servir puissamment. N'est-ce pas là le rôle d'une fenune? Amis, vous marcherez plus vite l'un et loutre, et il est temps pour tous deux de voguer ! J'ai brillé mes vaisseaux, ajouia-t-elle en souriant. Vous n'êtes pas aussi franc avec moi que je le suis avec vous.

— Vous ne voulez pas m'écouter, dit-il d'un air mélancolique malgré le couteutement intérieur et profond que lui caus:iil madame Rabourdin. (Juc me font vos promotions futures, si vous me destituez ici?

— Avant de vous écouter, dit-elte avec sa vivacité parisienne, il faudrait pouvoir nous entendre.

El elle laissa le vieux fat pour aller causer avec madame de Chessel, une comtesse de province qui faisait mine de partir.

— Cette femme est extraordinaire, se dit des Lupeaulx, je ne me reconnais plus auprès d'elle.

Et, en effet, ce roué qui, six ans auparavant, entretenait un rat, qui, grâce à sa place, se faisait un sérail avec les jolies femmes des employés, qui vivait dans le monde des journalistes et des actrices, fut charmant pendant toute la soirée pour Célestine, ei quitta le salou le dernier.

— Enfin, |)eusa madame Rabourdin en se déshabillant, nous avons la place ! douze mille francs par an, les gratifications et le revenu de notre ferme des Grajeux, tout cela fera vingt mille francs. Ce n'est pas l'aisance, mais ce n'est plus la misère.

Célesiine s'endormit en pensant à ses dettes, en supputant qu'en trois ans, par une retenue annuelle de six mille francs, elle |H)urra.it les acquitter. Elle était bien loin d'imaginer qu'une femme qui n'avait jamais mis le pied dans un salon, au'une petite bourgeoise criarde et intéressée, dévote et enterrée au Marais, sans appuis ni conuaissauees, songeait à emporter d'assaut la place ù laquelle elle asscvait son Rabourdin par avance. Madame Rabourdin eâl méprisé madame Daudoyer si elle avait su l'avoir pour antagoniste, car elle ignorait la puissauce de la petitesse, cette force du ver qui ronge un ormeau eu eu faisant le tour sous l'écorce. S'il était possible de se servir en littérature du microscope des Leuvenhoëk. des Malpighi, des Raspail, ce qu'a tenté Hoffmann le Rerlinois-, et si l'on grossissait et dessinait ces tarels, qui ont mis la Hollande à deux doigts de sa perte en rongeant ses digues, peutrêtre ferait-on voir des figures à peu de chose près semblables à celles des sieurs Gigonnet, Mitral, Raudoyer, Sailiard, Gaudrou, Falleix, Transon, Godard et compagnie, tarets qui d'ailleurs ont montré leur puissance dans la trentième année de ce siècle.

Aussi voici venir le moment de montrer les tarets qui grouillaient dans les bureaux où se sont passées les principales scènes de celte étude.

A Paris, presque tous les bureaux se ressemblent. En quelque ministère que vous erriez pour solliciter le moindre redressement de torts ou la plus légère faveur, vous trouverez des corridors obscurs, des dégagements peu éclairés, des portes percées, comme les logos de théâtre, d'une vitre ovale qui ressemble à un œil, et par laquelle on voit des fantaisies dignes de Caltot, et sur lesquelles sont des indications incompréhensibles. Quand vous avez trouvé l'objet de vos désirs, vous êtes dans une première pièce où se lient le garçon de bureau; il en est une seconde où sont les employés inférieurs; le cabinet d'un sous-chef vient ensuite à droite ou à gauche ; enfin plus loin ou plus haut, celui du chef de bureau. Quant au personnage immense nommé chef de division sous l'Empire, parfois directeur sous la Restauration, et maintenant redevenu chef de division, il l<^e au-dessus ou au-dessous de ses deux ou trois bureaux, quelquefois après cchii d'un de ses chefs. Son appartement se distingue toujours par sou ampleur, avantage bien prisé dans ces singulières alvéoles de la ruche appelée ministère ou direction générale, si tant est qu'il existe une seule direction générale! Aujourd'hui, presque tous les ministères ont absorbé ces administrations autrefois séparées. A cette agglomération, les directeurs généraux ont perdu tout leur lustre en perdant leurs hôtels, leurs gens, leurs salons et leur petite cour. Qui reconnaîtrait amourd'hui, dans l'homme arrivant à pied au Trésor, y montant à un deuxième étage, le directeur général des forêts ou des contributions indirectes, jadis logé dans un magnifique hôtel, rue Saiutc- Avoye ou rue Saint- Augustin, conseiller, souvent ministre d'Etat et pair de France? (MM. Pasquier et Mole, entre autres, se sont contentés de directions générales après avoir été ministres, mettant ainsi en pratique le mot du duc d'Antin à Louis XIV : « Sire, quand Jésus- Christ mourait le vendredi, il savait bien qu'il reviendrait le dimanche.) Si, en perdant son luxe, le directeur général avait gagné en étendue administrative, le mal ne serait pas énorme; mais aujourd'hui ce personnage se trouve à grand'|)eiiie maître des requêtes avec quelques malheureux vingt mille francs. Comme symbole de son ancienne puissance, on lui tolère un huissier en culotte, en bas de soie et en liabit à la française, si toutefois l'huissier n'a pas été dernièrement réformé.

En style administratif, un bureau se compose d'un garçon, de phisieurs surnuméraires faisant la besogne gratis pcmukui un certain nombre d'années, de simples expéditionnaires, de commis-rédacteurs, de commis d'ordre ou commis principaux, d'un sous-chef et d'un chef. La division, qui comprend ordinairement deux ou trois bureaux, en compte parfois davantage. Les titres dénominatifs varient selon les administrations : il peut y avoir iin vérilicateur au lieu d'un commis d'ordre, un teneur de livres, etc.

Ciarrelée comme le corridor et tendue d'un papier mesquin, la pièce où se tient le garçon de bureau est meublée d'un poêle, d'une grande table noire, plumes, encrier, quelquefois une fontaine, entiu des banquettes sans nattes l|)our les pieds-de-grues publu-s ; mais le garçon de bureau^ assis daios un bon fauteuil, repose 1^ siens sur

LPS EMPLOYAS.

III) paîllnsson. Le bureau des employés est une grande oièce plus ou moins claire, rareineiil parquelee. Le parquet et la cneiniuée sont S|)écialeinent aifectës aux chefs de bureaux et de division, ainsi que les armoires, les bureaux et les Utbles d*acajou, les fauteuils de ma* roquin rouge ou vert, les divans, les rideaux de soie et autres objets de luxe administratif. Le bureau des employés a un poêle dout le tuyau donne dans une cheminée bouchée, s*il y a cheminée. Le pa-

Eier de tenture est uni, vert ou bruiu Les tables sont en bois noir, 'industrie des employés se manifeste dans leur manière de se caser. Le frileux a sous ses pieds une espèce de pupitre en bois,' l'homme à tempérament bilieux-sanguin n'a qu'une sparterie; le lymphatique, .

3ui redoute les vents coulis, Touverture des portes et autres causes u changement de température, se fait un petit paravent avec des cartons. Il existe une armoire où chacun met l'habit de travail, les manches en toile, les garde-vue, casquettes, calottes grecques et autres ustensiles du métier. Presque toujours la cheminée est garnie de carafes pleines d'eau, de verres et de débris de déjeuner. Dans certains locaux obscurs, il y a des lampes. La porte du cabinet où se tient le sous-chef est ouverte, en sorte qu'il peut surveiller ses employés, les empêcher de trop causer, ou venir causer avec eux dans les grandes circonstances. Le mobilier des bureaux indiquerait au besoin à l'observateur la qualité de ceux qui les babil eut. Les rideaux sont blancs ou en étoffe de couleur, en coton ou en soie: les chaises sont en merisier ou en acajou, garnies de paille, de maroquin ou d étoffes; les papiers sont plus ou moins frais. Mais, à quelque administration que toutes ces choses publi(]ues appartiennent, dès qu'elles s:f>rtent du ministère, rien n'est plus étrange que ce monde de meubles <iui a vu tant de maîtres et t;iut de régimes, qui a subi tant de désastres. Aussi, de Cous les déménagements, les plus grotesques de Paris sont -ils ceux des administrations. Jamais le génie d'Hoffmann, ce chantre de l'impossible, n'a rien inventé de plus fantastique. On ne se rend pas compte de ce qui passe dans les charrettes. Les carions bâillent en laissant une traînée de poussière dans les rues. Les tabl(!s montrant leurs quatre fers en l'air, les fauteuils rongés, les incrovables ustensiles avec lesquels on administre la France, ont des physionomies effrayantes. C'est à la fois quelque chose qui tient aux affaires de théâtre el aux machines des saltimbanques. De même que sur les obélisques, on aperçoit des traces d'intelligence el des ombres d'écriture qui troublent l'imagination, comme tout ce qu'on voit sans en comprendre la fin ! Enfin tout cela est si vieux, si éreinté, si fané, que la batterie de cuisine la plus sale est infiniment plus agréable à V(Mr que les ustensiles de la cuisine administrative.

Peut-être suflira-t-il de peindre la division de M. la Billardière, l'.our que les étrangers et les gens qui vivent en province aient des idé<s exactes sur les mœurs intimes des bureaux, car ces traits principaux sont sans doute communs à toutes les administrations eurofiéennes.

D abord, et avant tout, figurez-vous à votre fantaisie un homme ainsi rubrique dans l'Annuaire.

CHEF DB Division.

. 0 M. le baron Flamet de la Billardière (Atbanase- Jean-François-Nia chcl), ancien grand prévôt du département de la Corrèze, gentil- « bouline ordinaire de la chambre, maître des requêtes en service « extraordinaire, président du grand collège du département de la ii Dordogne,ofGcier de la Légion d'honneur, chevalier de Saint-Louis « et des ordres étrangers du Christ, d'Isabelle, de Saint- Wladimir, etc., a membre de l'Académie du Gers et de plusieurs autres sociétés a savantes, vice-président de la société des bonnes-lettres, membre « de l'association de Saint-Joseph, el de la société des prisons, l'un a des maires de Paris, etc., etc. »

Ce personnage, qui prenait un si grand développement typogràpht« que, occupait alors cinq pieds six pouces sur trenle-six lignes de large dans un Ht, la tête ornée d'un bonnet de coton serré par des rub;ms couleur feu, visité par l'illustre Desplein, chirurgien du roi, et par le jeune docteur Bianchon, flanqué de deux vieilles parentes, environné de fioles, linges, remèdes et autres instruments mortuaires, guetté par le cure de Saint-Roch, qui lui insinuait de penser à son salut. Son fils Benjamin de la Billardière demandait tous les matins aux deux docteurs : — Croyez-vous que j'aie le bonheur de conserver mon père? Le malin même rhéritier avait fait une transposition en mettant le mot malheur à la place du mot bonheur.

Or, la division la Billardière était située par soixante el onze marches de longitude sous la latitude des mansardes dans l'océan ministériel d'un magnifique h6tel, au nord-est d'une cour, où jadis étaient des écuries, alors occupées par la division Clergeot. Un palier séparait les deux bureaux, dont les portes étaient étiquetées, le long d'un vaste corridor éclairé par des jours de souffrance. Les cabinets et antichambres de MM . Rabourdin et Baudoyer étaient audessous, au deuxième étage. Après celui de Rabourdin se trouvaient rantichambre, le salon el les deux cabinets de M. la Billardière.

Au premier éuige, eoupé en deux par un entresol, étaient le logement et le bureau de M. Eugène de h Drière, personnage occulte et

puissant qui sera décrit en quelques phrases, car il mérite bien une parenthèse. Ce jeune homme fut, pendant tout le temps que dura le ministère, le secrétaire particulier du minisire. Aussi son appartement communiquait-il par une porte dérobée au cabinet réel de Sou Excellence, car après le cabinet de travail il y*en avait un autre en harmonie avec les srauds apparlemeuts où Son Excellence recevait, afin de pouvoir comérer tour à tour avec son secrétaire particulier sans témoins et avec de grands personnages sans son secrétaire. Un secrétaire particulier est au ministre ce que des Lupeanlx était au ministère. Entre le jeune la Brière et des Lupeaulx, il y avait la différence de l'aide de canq) au chef d'état-major. Cet apprenti ministre décampe et réparait quelquefois avec son protecteur. Si le ministre tombe avec la laveur royale ou avec des espérances parlemenkiires, il emmène son secrétaire pour le ramener; sinon il le met au vert en quelque pâturage administratif, à la cour des comptes, par exemple, celte auberge où les secrétaires attendenl que l'orage se dissipe. Ce jeune homme n'est pas précisément un homme d'Etat, mais c'est un homme politique, et quelquefois la politique d'un homme. Quand ou pense au nombre infini de lettres qu'il doit décacheter et lire, outre ses occupations, n'est-il uas évident une dans un Etat monarchique on payerail cette utilité bien cher. Une victime de ce genre coûte à Paris entre dix el vingt mille francs; mais le jeune homme profite des îo-

8 es, des invitations el des voilures ministérielles. L'empereur de ussie serait très-heureux d'avoir, pour cinquante mUle francs par an, un de ces amiables caniches constitutionnels, si doux, si bien frisés, si

caressants, si dociles, si merveilleusement dressés, de bonne garde, et... fidèles! Nais le secrétaire particulier ne vient, ne s'obtient, ne se découvre, ne se développe, que dans les bureaux d'un gouvernement représentatif. Dans la monarchie vous n'avez que des courtisans et des serviteurs, tandis qu'avec une charte vous êtes servi, flatté, caressé par des hommes libres. Les ministres, en France, sont donc plus heureux que les femmes et que les rois : ils ont quelqu'un qui les comprend. Peut-être faut-il plaindre les secrétaires particuliers à l'égal des femmes et du papier blanc : ils souffrent tout. Comme la femme chaste, ils doivent n'avoir de talent qu'en secret, et pour leurs ministres. S'ils ont du talent en public, Us sont perdus. Un secrétaire particulier est donc un ami donné par le gouvernement. Revenons aux bureaux.

Trois garçons vivaient en paix à la division la Billardière, à savoir : un garçon pour les deux bureaux, un autre commim aux deux cliefs, et celui du directeur de la division, tous trois chauffés et habillés par l'Etat, portant cette livrée si connue, bleu de roi à liséré rouge en petite tenue, et pour la grande larges galons bleus, blancs et rouges. Celui de la Billardière avait une tenue d'huissier. Pour flatter l'amourpropre du cousin d'un ministre, le secrétaire général avait toléré cet empiétement, qui d'ailleurs ennoblissait l'administration. Véritables piliers de ministères, experts des coutumes bureaucratiques, ces garçons, sans besoins, bien chauffés, vêtus aux dépens de l'Etat, riches de leur sobiiété, sondaienf jusqu'au vif les employés ; ils n'avalent d'autre moyen de se désennuyer que de les observer, d'étudier leurs manies ; aussi savaient-ils à auel point ils pouvaient s'avancer avec eux dans \e prêt, faisant d'ailleurs leurs commissions avec la plus entière discrétion, allant engager ou dégager au wout-de-piélé, achetant les reconnaiss;mces, prêtant sans intérêt ; mais aucun employé ne prenait d[eu\ la moindre somme sans rendre une gratification ; les sonmies ébùent légères, il s'ensuivait des placements dits à la petite semaine. Ces serviteurs s;ms maîtres avaient neuf cents francs d'appointements; les étrennes et gratifications portaient ces émoluments à douze cents francs, et ils étaient en position d'en gagner presque autant avec les employés, car les déjeuners de ceux qui déjeunaient leur passaient par les mains. Dans certains miuislères, le concierge apprêtait ces déjeuners. La conciergerie du ministère des finances avait autrefois valu près de quatre mille francs au gros père Thnillier, dont le fils était un des employés de la division la Billaidière. Les garçons trouvaient quelquefois dans leur paume droite des iiièces de cent sous glissées par des solliciteurs pressés, et reçues avec une rare impassibilité. Les plus anciens ne portent la livrée de l'Etat qu'au ministère, el sortent en habit bourgeois.

Celui des bureaux, le plus riche d'ailleurs, exploitait la masse des employés. Homme de soixante ans, ayant des cheveux blancs laillés en brosse, tranu, replet, le cou d'un apoplectique, un visage commun et bourgeonne, des yeux gris, une bouche de pioéle, tel est le profil d'Antoine, le plus vieux garçon du ministère. Antoine avait fait venir des Echelles en Savoie et placé ses deux neveux, Laurent et Gabriel, l'un auprès des chefs, l'autre auprès du directeur. Taillés en plein drap, comme leur oncle : trente à quarante ans, physionomie de commissionnaire, receveurs de contremarques le soir à un théâtre royal, places obtenues par l'influeuce de h BÛlardière, ces deux S;)vqyards étaient mariés à d'habiles blanchisseuses de dentelles, qui reprisaient aussi les cachemires. L'oncle non marié, ses neveux et leurs femmes vivaientJous ensemble, et beaucoup mieux que la plupart des sous-chefs. Gabriel et Laurent, ayanl à peine dix ans de place, n'étaient pas arrivés à mépriser le costume du gouvernement ; ils sortaieut en Ûvrée, fiers comme des auteurs dramatiques après un

LES EMPI/)yÈS.

BDCcès d'argeni. Lear oncl«, qu'ils servaient avec fanatisme, et qat leur paraissait un homme subtil, les initiait lentement aux mystères du métier. Tous trois venaient ouvrir les bureaux, les nettoyaient entre sept et huit heures, lisaient les journaux ou poliliquaient à leur manière sur les attires de la division avec d'autres gardons, éclian-

Sennt entre eui leurs renseignements respectifs. Aussi, comme les omesiiqucs modernes, qui savent parfaitement bien les affaires de leurs maîtres, éiaient-ils dans le ministère comme des araignées au centre de leur toile, ils y sentaient la plus légère commotion.

Le jeudi matin, lendemain de la soirée ministérielle et de la soirée Rabourdin, an moment où l'oncle se faisait la barbe, assisté de ses deux neveux, dans l'an^chambre de la division, au second étage, ils fiircnt surpris par l'arrivée imprévue d'un employé.

— C'est H. Dutocq, dit Antoine, je le reconnais à son pas de lllou. Il a toujours l'air de patiner, cet homrae-li ! Il tombe sur votre dos * sans qu'on sache par où il est venu. Hier, contre son habitude, il est resté le dernier dans le bureau de la division, exccs <jui ne lui est pas arrive trois foiâ depuis qu'il est au mînistère.

Treule-huil ans, un vi< sage oblong à teint bilieux, des clieveux gris crépus, toujours (atHés ras ; un front bas, d'éjiais sourcils qui se rejoignaient, nu nez tordu, des lèvres nncées, des yeux vert clair, qiij fuyaient le regard du prochain, une taille élevée, l'épaule droite légèrement plus forLe que l'aiilre; habit bmn, gilet noir, cravate de foulard, pantaloD jaunâtre, bas de laine noire, souliers à nœuds barbottants : vous voyez M . Dutocq, commis d'ordre du bureau Hiibourdin.

Incapable et flâneur, il baissait son chef. Rien de plus naturel. Rabourdin n'avait aucun vice i flatter, .lucun c6l« mauvais par où Dutocq aurait pu se rendre utile. Beaucoup trop noble pour nuire i un employé, il était aussi trop perspicace pour se laisser abuser par aucun semblant. Bu tocqn'existait donc oue par la générosité ae Rabourdin cl désespérait de tout avancement tant que ce chef mènerait la division. Quoique se sentant sans movens pour occuper la place supérieure, Dutocq connais- Biuiiojcr, Godard et Dulocq iTiieul Étfi snmo sait asseï les bureaux pour savoir que l'inca-

pacilc n'empêche point d'émarger, il en serait quitte pour chercher nn Rabourdm parmi ses rédacteurs. L'exemple do la Billardière était IVappaul et liincste. La méchanceté combinée avec l' intérêt peisonnel équivaut i beaucoup d'esprit; (rès-méchani et très- intéressé, cet employé avait donc tâché de consolider sa position en se faisant l'espion des bureaux. Dès 1816, il prit une couleur religieuse trèsfoncée en pressentant la faveur dont jouiraient les geas que, dans ce temps, les niais comprenaient tous indistinctement sous le nom de Jésuites. Appartenant à la congrégation sans être admis k ses mystères, Dulocq allait d'un bureau à l'autre, explorait les consciences en disant des gaudrioles, et venait paraphraser ses rapport! à des Lupeaulx, ou'il instruisait des plus petits événements. Aussi le secrétaire

Séuéral etonnait-il souvent le ministre p:ir sa profonde connaissance es affaires intimes. Boonean tout de bon de ce bonneau politique, Dslocq briguiU l'biHuieur de* secrets messages de des Lupeauli, qui

tolérait cet homme immonde en pensant que le hasard pouvait le lui rendre utile, ne fdt-ce qu'A le tirer de peine, lui ou (|uelque grand personnage, par un honteux mariage. L'un et l'autre ils.se comprenaient bien. Dntocq comptait sur cette bonne fortune, en y voyant une bonne place, et il restait garçon. Duiocquvait succédé i M. Poiret l'alné, retiré dans une pension bourgeoise, et mis à la retraite eu 1814, époque à laquelle il y eut de grandes réfonnes parmi les employés. Il demeurait à un cinquième étage, rue Saint-Louis-Saint- Honoré,

Eirès du Palais-Royal, dans une maison à allée. Passionné pour les colections de vieiDes gravures, il voulait avoir tout Rembrandt et tout Charlel, tout Sylvestre, Audran, Callot, Albrecbt Durer, etc. Comme la plupart des gens à collections et ceux qui font eux-mêmes leur ménage, il prétendait acbeter les choses à bon marché. Il vivait. dans une pension rue de Beauue, et passait la soirée dans le Palais-Royal. aUaat parfois au spectacle, grice i du Bniel, qui lui donnait un billet d'auteur par semaine. Un mot sur du Bniel.

Quoique suppléé par Sébastien , auquel il abandonnait la pauvre indemuité que vous ^avez, du Bruel veiuil cependant au buretu, mais uniquemeutpoursecroire, pour se dire souscheiel toucher des appointements, n faisait les pelils théâtres d^itis le feuiUetoD d'un journal iDinistériel , où il écrivait aussi les articles demandés par les uiiuislres : position cu:inue, définie et inattaquable. Du Bruel ne manquait d'ailleurs à aucune des petites ru^c-i diplomatiques qui pouvaient lui concilier la bienveillance générale.

H offrait une loge à madame Rabourdin à chaque première représentation, la venait chercher en voiture et la rjmeuait, atteotios à laquelle elle se montrait sensible. Aussi, Rabourdin, très-tolérant et trèspeu iracassicr avec ses employés, le laissait-il aller a ses répétitions, venir i ses heures et travailler k ses vaudevilles.M, leducdeChaulieu savait du Bruel occupé d'un roman qui devait lui être dédie. Vêin avec le laissez-aller du vaudcvilliaie , le sonschef portait le matin un pantalon à pied, des souliers-chaussons, un gilet mis i la réforme, une redingote olive ot léipurBiiiuula TriaitiHOKiprif.— i>.istl7. une cravate noire. Le

soir, il avait un costume élégant, car il visait au gentleman. Du Bruel demeurait, et pour cause, dans la maison de Florine, une actrice pour laquelle il écrivit des rôles. Ploriue logeât alors dans la maison de Tullia, danseuse plus remarquable pur f-a beauté que par son talent. Ce voisinage permettait au suus-cliefdc voir souvent le duc de Rhétoré. fils alué du duc de Chaulieii, favori de Charles X. i^ duc de Cbaulieu avait fait obtenir i du Bruel la croix de la Légion d'honneur, après une onzième pièce de ci rcoii élance. Du Bruel, ou, si vous voulez, Cursy, travaillait en ce moment à une jiiècc en cinq actes pour les Français. Sébastien aimait beaucoup du Bruel, il recevait de lui quelques billets de parterre, et applaudissait avec In foi du jeune ftge aux endroits que du Bruel lui signalait coniine douteux ; Sébastien le regardait comme un grand écrivain. Ce fut à Sébastien que du Bruel dit, le lendemain de la première représentation d'un vaudeville produit, comme tous les vaudevilles, pur trois colUtborateurs, et où l'on avait stfOé dans quelqitea eudroila .*

LES EMPLOYÉS

— le pabBc a reconnii les scènes hites ft deax.

— Pourquoi ue travaillez-TOus pas seul7 répoodit oairemeDl SébasUeu.

il y avait d'excellentM raisons pwir que du Broel ne travaillât pas seul.' 11 était le tiers d'un auteur. Un autenr dramatique, comme peu de personoes le savent, se compose : d'abord d'un hommt à iittti, chargé de trouver les sujets et de construire la charpeDte ou teenartodu vaudeville; puis d'uD pioehewr, chaigé de rédiger la pièce; enfio d'un ftommc-iormoir*, chargé de meure en musique les couplets, d'arranger les chœurs et les morceaux d'ensemble, de les chanter, de les su))erposer à la silualioo. VkotnTM-mémoire foit aussi la re* celle, c'est-ji-dire veille i la composition de l'amche, en ne quittant pas le directeur qu'il n'ait indique pour le lendemain une pièce de la société. DuBrue), vrai pioetaeur, Usait au bureau les livres nouveaux, en extrayait les mots spirituels et les enregisir»it pour en émailler son dialogue. Cursy fson nom de guerre) etail estimé par ses collaborateurs, à cause de sa parfaite exactitude ; avec lui, sAr d'ëlre compris, l'homme aux sa< jets pouvait se croiser les bras. Les employés de la divisiiM aimaient assez le vaudevilliste pour aller en masse i ses pièces et les Boute* nir, car il méritait le litre de 6on tnfant. La mail) leste è la pocbe, ne se faisant jamais tirer l'oreille pour payer des glaces ou du punch, il prétait cinquante francs sans jamais les redemander. Possédant une maison de campagne & Auluay, rangé, Êlncant son argent, du ritcl avait, outre tes Suntre mille cinq cents e sa place, douie cents francs de pension sur b liste civile et huit cents sur les cent mille écus d'encouragements atix arts votés par la Chambre. Ajoutez à ces divers produits n«if mille francs gagnés par les quarts, les li«ri. les moitiéê de vaudevilles i trois thëâlresdifTérenls, et vous comprendre!

qu'an physique il lUt gros, gras, rond et moutrftt une figure de bon propriélati re. Au moral, amani de c«eurde Tullîa du Bniel se croyait préféré, comme toujours, au brillant duc de Hhé* toré, l'amant en titre.

Duiocq n'avait pas vu sans effroi ce qu'il nom-

nt.irt 1;* liaison de des Biiiou et m Tùtime, Fi

Lupeaiilx avec madame Raboiii-din , et sa rage

sourde s'eu était accrue. D'ailleurs, il avait an œil trop fureteur ponr ne pas avoir deviné que Rabourdin s'adonnait i un grand travail en dehors de ses travaux oflîciels, et il se désespérait de n'en rien savoir, taudis que le petit Sébastien était, en tout ou en partie, dans le secret. Ilntocq avait essayé de se lier avec H, Godard, sous-chef de Baudoyer, collègue de du Bmel, et il y était parvenu. La haute estime dans laquelle Dutncq tenait Baudoyer avait ménagé son accointanee avec Godard ; non que Dutoco fOt siucère, mais en vantant Baudnycr et ne disant rien de Rahourdiu, il satisfaisait sa haine i la manière des petits espiits.

Jobepli Godard, cousin de Hîtral par sa mère, avait fondé sur cette parente avec Baudoyer, quoique assez éloignée, des prétentions i la main de inademoîselle Baudoyer; conséquemmeut, à ses yeux Baudoyer brillait comme un génie. 11 professait une haute estime [«ur Elisabelti et madame Snillai'd, sans s' (ire encore aperça que madame

Baudoyer mitonnait Fallelx pour sa fille. Il apporlait k mademoiselle Baudoyer de petits cadeaux, des fleurs artificielles, des bonbons an jour de l'an, de jolies bottes k ses jours de fëie. Agé de vli^t-sii ans, travailleur !»ns portée, rangé comme une demoiselle, monotone et apathique, uvunl les cafés, le cigare et l'cquitrition en horreur, couché régulièrement à dix heures du soir ei levé à sept, doué de plusieurs talents de société, jouant des contredanses sur le flageolet, ce qui l'avait mis en grande faveur chez les Saillard et les Baudoyer, lifre dans la garde nationale pour ne point passer les nuits au corps de garde, Uooard cultivait surtout l'histoire naturelle. Ce garçon faisait des collections de minéraux et de coquillages, savait empailler les oiseaux, emmagasinait dans sa chambre un las de curiosités achetées à bon marché : des pierres à paysages, des modèles de palais en liège, des pétrifications de la fontaine Sainl-Allyre à Glcinionl (Auvei^ne), etc. Il accaparait tous les flacons de parfiimerlc uoui mettre ses échantillons de baryte, ses siiifa* tes, seis, maroésie, coreaux, etc. Il entassait . des papillons dan s des cadres, et sur les murs des parasols de la Chine, des peaux de poissons séchées. Il demeurait chez sa sœur, tleiirisie, me de Richelieu. Quoique très-admiré uar les mères de famille, ce jeune homme modèle était méprisé par les ouvrières de sa sœur, et surtout par la demoiselle du comptoir, qui pendant longtem ps avait espéré VengaitUr. Maigre et fluet, de taille moyenne, les yeux cernés, ayant peu de barbe, tuant, comme disait Bixiou, les mouches au vol , Joseph Godard avait peu de soin de lui-niJlme : ses haMls étaient mal taillés, ses pantalons larges formaient le sac; il portait des bas blancs par toutes les saisons, un chapeau i petits bords et des souliers lacés. Assis nu bureau, dans un fauteuil de canne, percé an milieu du siège et garni d'un rond en maroquin vert, il se plaignait beaucoup de ses digestions.

Sop principal vice était de proposer des parties de cam|iagne, le diman- ( lie dans la belle saison, à Montmorency, des dîners sur l'herbe, et d'aller prendre du laitage sur le boulevard du Mon t-Pa masse. Depuis six mois Duiocq comsiiHiiianl. — »!«■•>. mencail à aller de loin

en loin chez mademoiselle Godard, espérant faire quelques affaires dans cette maison, y découvrir quelque trésor femelle.

Ainsi, dans les bureaux, Baudoyer avait en Dutocq et Godard deui prCineurs. H. Saillard, incapable de juger Ihiloci|, lui faisait parfois de petites visiJes au bureau. Le jeune la Biltardiere, mis sornuinëraire chez Baudoyer, était de ce parti. Les tfttes fortes riaient beaucoup de cette alliance entre ces incapacités. Baudoyer. Godard et Duiocq avaient été surnommés par Bixiou la Irinité sans uffit, et le petit la Billardière l'Agneau pascal.

^ Vous vous Êtes levé matin, dit Antoine à Dutocq en prenant un air riant.

— Et vous, Antoine, répondit Dutocq, vous voyez bien que les journaux arrivent quelquefois plus t6t que vous ne nous les doooei.

— AttJDurd'hni, par hasard, dit .Antoine sans se déconcerter ; ilsM sont jamais venns deux fois de suite k la même heure.

iS

lES EMPLOYÉS.

Les deux neveux se regardèrent à la dérobée comme pour se dire, en admirent leur oncle : — Quel toupet!

-^ Quoiqu'il ine rapporte deux sous par déjeuner, dit en murmurant Antoine quand u entendit Dutocq fermer la porte, j'y renonce* rais bien pour ne plus l'avoir dans notre division.

— Ah! vous notes pas le premier aujourd'hui, monsieur Sébas* tien, dit un quart d'heure après Antoine au surnuméraire.

— Qui donc est arrivé? demanda le pauvre enfant eu pâlissant.

— M. Dutocq, répondit l'huissier Laurent.

Les natures vierges ont, plus que toutes les autres, un inexplicable don de seconde vue dont la cause gît peut-être dans la pureié de leur appareil nerveux en quelque sorte neuf. Sébastien avait donc deviné la haine de Dutocq contre son vénéré Rabourdin. Aussi à peine Laurent eut-*il prononcé ce nom, que, saisi par un horrible pressentiment, il s'écria : — Je m'en doutais! et il s'élança dans le corridor avec la rapidité d'une flèche.

— Il y aura du grabuge dans les bureaux ! dit Antoine en branlant sa tête blanchie et endossant son costume officiel. On voit bien que M. le baron rend ses comptes à Dieu... oui, madame Gruget, s;) carde, m'a dit qu'il ne passerait pas la journée. Vont-ils se remuer ici ! le vont-ils! Allez voir si tous les poêles ronflent bien, vous autres ! Sabre de bois, notre monde va nous tomber sur le dos.

— C'est vrai, dit Laurent, que ce pauvre petit jeune homme a eu un fameux coup de soleil en apprenant que ce jésuite de M. Dutocq l'avait devancé.

— Moi, j'ai beau lui dire, car enfin on doit la vérité à un bon employé, et ce que j'appelle un bon employé, c'est un employé comme ce petit, qui donne recta ses dix francs au jour de l'an, reprit Antoine, je lui dis donc : Plus vous en ferez, plus on vous en demandera et

'on vous laissera sans avancement ! Eh bien ! il ne m écoule pas, il se tue à rester jusqu'à cinq heures, une heure de plus que tout le monde (il hausse les épaules). C'est des bêtises, on n'arrive pas comme ça!... A preuve qu'il n'est pas encore question d'appointer ce pauvre enfant, qui ferait un bon employé. Après deux ans! ça scie le dos, parole d'honneur !

— M. Rabourdin aime M. Sébastien, dit Laurent.

— Mais M. Rabourdin n'est pas ministre, reprit Antoine, et il fera chaud quand il le sera, les poules auront des dents, il est bien trop... Suffit! Quand je pense que je porte à émarger Tciat des appointements à des farceurs qui restent chez eux, et qui y font ce Qu'ils veulent, tandis que ce petit la Roche se crève, je me demande si Dieu

Seuse aux bureaux! Et qu'est-ce qu'ils vous donnent, ces protégés de [. le maréchal, de M. le duc? ils vous remercient (il fait un signe de tète prolecteur) : — Merci, mon cher Antoine! Tas ûefaignants, travaillez donc ' ou vous serez cause d'une révolution. Fallait voir s'il y avaitde ces ^iries-là sous M. Robert Lindet; car moi, tel que vous me voyez, je suis entré dans celle baraque sous Robert Lindet. El sous lui, l'employé travaillait ! Fallait voir tous ces gralle-papier jus» qu'à minuit, les poêles éteints, sans seulement s'en apercevoir ; mais c'est qu'aussi la guillotine était là!... et, c'est pas pour dire, mais c'était autre chose que de les pointer, comme aujourd'hui, quand ils arrivent tard.

— Père Antoine, dit Gabriel, puisque vous êtes causeur ce matin, quelle idée, là, vous faites-vous de l'employé?

— C'est, répondit gravement Antoine, iin homme qui écrit, assis dans un bureau. Qu'est-ce (jue je dis donc là ? Sans les employés, que serions-nous?... Allez donc voir à vos poêles et ne parlez jamais en mal des employés, vous autres! Gabriel, le poêle au grand bureau tire comme un diable, il faut tourner un peu la clef.

Antoine se plaça sur le palier, à un endroit d où il pouvait voir déboucher les employés de dessous la porte cochère ; il connaissait tous ceux du ministère et les observait dans leur allure, en remarquant les différences que présentaient leurs mises. Avant d'entrer dans le drame, il est nécessaire de peindre ici la silhouette des principaux acicurs de la division la Rillardière, qui fourniront d'ailleurs quelques variétés du genre commis, et justifieront non-seulement les observations de Rabourdin, mais encore le titre de cette Etude, essentiellement parisienne. En effet, ne vous y trompez pas! Sous le rapport des misères et de ron|[inalité, il y a employés et employés, comme il y a fagots et fagots. Distinguez surtout l'employé de Paris de remployé de province. En province, l'employé se trouve heureux ; il est loge spacieusement, il a un jardin, il est généralement à l'aise dans son bureau; Il boit de bon vin, à bon marché, ne consomme pas de filet de cheval, et connatt le luxe du dessert. Au lieu de faire des dettes, il fait des économies. Sans savoir précisément ce qu'il mange, tout le monde vous dira qu'il ne mange pa$ $e$ appointementi ! S'il est gai*çon, les mères de famille le saluent quand il passe ; et, s'il est marié, sa femme et lui vont au bal chez le receveur général, chez le préfet, le sous-préfet, 1 intendant. On s'occupe de son caractère, il a des bonnes fortunes, il se fait une renommée d'esprit, il a des chances pour être regretté, toute une ville le connaît, s'intéresse à sa femme, à ses enfants. Il donne des soirées ; et, s'il a des moyens, un bioau-père dans Taisance, il peut devenir député. Sa femme est surveillée par le méticuleux espionnage des petites villes, et s'il est mal-

heureux dans son intérieur, il le sait ; tandis qu*à Paris un employé peut n'en rien savoir. Enfin, l'employé de province est quelque choM, tandis que l'employé de Paris est à peine quelqu*un.

Le premier qui vint après Sébastien était un rédacteur du bureau Rabourdin, honorable père de famille, nommé M. Pheilion. Il devait à la protection de son chef une demi-bourse au collège Ilenrî IV pour chacun de ses deux garçons : faveur bien placée, car Pheilion avait encore une fille élevée gratis dans un pensionnat où sa femme donnait des leçons de piano, où il faisait une classe d'histoire et de géographie pendant la soirée. Homme de quarante-cinq ans, sergent-major de sa compagnie dans la garde nationale, très-compatissant en paroles, mais hors d'état de donner un liard, le commis rédacteur demeurait rue du Faubourg-Saint-Jacques, non loin des Sourds-Muets, dans une maison à jardin, où son local (style PheUion) ne coûtait que quatre cents francs. Fier de sa place, heureux de ami sort, il s appliquait à servir le gouvernement, se croyait utile à son pays, et se vantail de son insouciance en pohtique, où' il ne voyait jamais que le pou* VOIR. M. Rabourdin faisait plaisir à Pheilion en le priant de rester une demi-heure de plus pour achever quelque travail, et il disait alora aux demoiselles la Grave, car il dînait rue Notré-Daroe-des-Champs dans le pensionnat où sa femme profeêsait la vMuiquê : — Mesdemoiselles, les affaires ont exigé que je restasse au bureau. Quand on appartient au gouvernement on n'est pas son matire 1 II avait composé des livres par demandes et par réponses, à l'usage des pensionnats de jeunes demoiselles. Ces petits traités suhstantielêt comme il les nommait, se vendaient chez le libraire de rUniveraité, sous le nom de Catéchismes historique et géographique. Se croyant obligé d'offrir à madame Rabourdin un exemplaire papier vélin, relié en maroquin rouge, de chaque nouveau catéchisme, il les apportait en grande tenue : culotte de soie, bas de soie, souliers à boucles d'or, etc. H. Pheilion recevait le jeudi soir, après le coucher des pensionnaires, il donnait de la bière et des gâteaux. On jouait la bouillotte à cinq sous la cave. Malgré cette médiocre mise, par certains jeudis enragés, M. Laudigeois, employé à la mairie, perdait ses dix francs. Tendu de papier vert anféricain à bordures rouges, ce salon était décoré des portraits du roi, de la dauphine et de Madame, des deux gravures de Mazeppa d'après Horace Vernet, de celle du Convoi du pauvre d'après Vigneron, « tableau sublime de pensée, ei qui, selon Pheilion, devait consoler les dernières classes de la société en leur prouvant qu'elles avaient des amis plus dévoués que les hommes, et dont les sentiments allaient plus loin que la tombe ! » A ces Sarcles, vous devinez l'homme qui tous les ans conduisait, le jour des lorts, au cimetière de l'Ouest, ses trois enfants, auxquels il montrait les vingt mètres de terre achetés à perpétuité, dans lesquels son père et la mère de sa femme avaient été enterrés. « Nous y viendrons tous, )> leur disait-il pour les familiariser avec Tidée de la mort. L'un de ses plus grands plaisirs consistait à explorer les environs de Paris, il s'en était donné la cane. Possédant déjà à fond Antony, Arcueil, Bièvre, Fonienay-aux-Roscs, Aulnay, si célèbre par le séjour de plusieurs grands écrivains, il espérait avec le temps connaître toute la partie ouest des environs de Paris. Il destinait son fils aîné à l'administration, et le second à l'Ecole polytechnique. Il disait souvent à soa aine : — Quand tu auras l'honneur d'être employé par le gouvernement ! Mais il lui soupçonnait une vocation pour les sciences exactes, qu'il essayait de réprimer, en se réservant de l'abandonner à luimême, s'il y persistait. Pheilion n'avait jamais osé prier M. Rabourdin de lui faire Thonneur de dtner chez lui, quoiqu'il eût regardé ce jour comme un des plus beaux de sa vie. 11 disait que s'il (Muvait laisser un de ses fils marchant sur les traces d'un Rabourdin, il oiourrait le plus heureux père du monde. U rebattait si bien l'éloge de ce digne et respectable chef aux oreilles des demoiselles la Grave, qu'elles désiraient voir le grand Rabourdin comme un jeune homme peut souhaiter de voir M. de Chateaubriand. « Elles eussent été bien heureuses, disaient-elles, d'avoir sa demoiselle à élever! » Quand, par hasard, b voiture du ministre sortait ou rentrait, qu'il y eût ou non du monde, Pheilion se découvrait très-respectueusement, et prétendait que la France en irait bien mieux si tout le monde honorait aasez le pouvoir pour 1 honorer jusque dans ses insignes. Quand Rabourdin le faisait venir en bas pour lui expliquer un travail, Pheilion tendait son intelligence, il écoutait les moindres paroles du chef comme un dilettante écoule un air aux Italiens. Silencieux au bureau, les pieds:en Tair sur un pupitre de bois et ne les bougeant point, il étudiait sa t^esogne en conscience. Il s'exprimait dans sa correspondance administrative avec une gravité religieuse, prenait tout au sérieux, et appuyai^ sur les ordres transmis par le ministre au moyen de phrases solefinelles. Cet homme, si ferré sur les convenances, avait eu un désastre dans sa carrière de rédacteur, et quel désastre l Malgré le soin extrême avec lequel il minutait, il lui était arrivé de laisser échapper une phrase ainsi conçue : Vous vous rendrez aux lieux indiques, avec les pa* piers nécessaires, Heureux de pouvoir rire aux dépens de cette innocente créature, les expéditionnaires étaient allés consulter à son insu Rabourdin, qui, songeant au caractère de son rédacteur, ne put s'empôcher de rire, et modifia là phrase en marge par ces mots : Vouê vous rendret sur le terrain avec toutes les piec$s indiquées» PbeUion,

LES EMPLOYÉS

à qni l'on vint montrer la correction, Tëtndia, pe«a la différence det expressions, ne craignit pas d*avouer qu'il lui aurait fallu deux heures pour trouver ce» équivalents, et s'écria : a M. Rabourdiu est un nomme de génie ! r» Il iiensa toujours que ses collègues avaient manqué de procédéK à son égard en recourant si prompiement au chef; mais il avait trop de respect dans la hiérarchie pour ne pas reconnaître leur droit a y recourir, d'autant pins qu'alors il était absent ; cependant, «^ leur place, il aurait attendu, la circulaire ne pressait pas. Cette affaire lui fit perdre le sommeil pendant quelques nuits. Quand on voulait le fâcher, on n'avait qu'à faire allusion à la maudite phrase en lui disant quand il sortait : c Avez-vous les papiers nécessaires? » Le digne rédacteur se retournait, lançait un regard foudroyant aux employés, et leur répondait : « Ce que vous dites me semble fort dé«

glacé, messieurs. » Il y eut un jour a ce sujet une querelle si l'orte, que abourdin fut obligé* d'intervenir et de défendre aux employés de rappeler cette phrase. M. Phellion avait une figure de bélier pensif, peu colorée, marquée de la petite vérole, de grosses lèvres pendantes, les yeux d'un bleu clair, une taille au-dessus de la mo)reune. Propre sur lui comme doit Fétre un mettre d'bistoire et de géogra* phie obligé de paraître devant de jeunes demoiselles, il portait de beau linge, un jabot plissé, gilet de Casimir noir ouvert, laissant voir des bretelles brodées par sa flile, un diamant à sa chemise, habit noir, pantalon bleu, il adoptait l'hiver le carrick noisette à trois collets et avait une canne plombée, nécessitée par la profonde solitude de quelqueê parties de son quartin\ Il s'était déshabitué de priser, et citait cette réforme comme un exemple frappant de l'empire qu'un homme peut prendre sur lui-même. Il montait les escaliers leutement, car il craignait un asthme, ayant ce qu'il appelait la poitrine grasse. Il saluait Antoine avec dignité.

Immédiatement après M. Phellion, vint un expédionnaire qui for* mail un singulier constraste avec ce vertueux bonhomme. Vimeux était un jeune homme de vingt^cinq ans, à quinze cents francs d'appointements, bien fait, cambré, d'une ligure élégante et romanesque, ayant les cheveux, la barbe, les yeux, les sourcils noirs comme du jais, de belles dents, des mains charmantes, portant des moustaches si fournies, si bien peignées, qu'il semblait en faire métier et marchandise. Vimeux avait une si grande aptitude à son travail qu'il l'expédiait plus proinptemeni que personne. -— a Ce jeune homme est doué ! » disait Phellion en le voyant se croiser les jambes et ne savoir à quoi employer le reste de sou temps, après avoir fait son ouvrage. — « El voyez ! c'est perlé ! » disait le rédacteur à du Bruel. Vimcui déjeunait'd'une simple flûte et d'un verre d'eau, dînait pour vingt sous chez Katcomb et logeait en garni à douze francs par mois. Son bonheur, son seul plaisir était la toilette. 11 se ruinait en gilets mirifiques, en pantalons collants, demi-collants, à plis ou à broderies, en bottes (ioes, en habits bien faits qui dessinaient sa Uille, en cols ravissants, en gants frais, en chapeaux. La main ornée d'une bague à la chevalière mise par-dessus son gant, armé d'une jolie canne, il tâchait de se donner la touroure et les manières d'un jeune homme riche. Puis, il allait^ an cure-dent à la bouche, se promener dans la grande allée des Tuileries, absolument comme un millionnaire sortant de table. Dans l'espérance qu'une femme, une Anglaise, une étrangère quelconque, ou une veuve iiourrait s'amouracher de lui, il étudiait l'art de jouer avec sa canne, et de lancer un regard à la manière dite américaine, par Bixiou. Il riait pour moulrer ses belles dents. Il se passait de chaussettes, et se faisait friser tous les jour»., Vimeux, en vertu de principes arrêtés, épousait une bossue à six mille livres de rente, à huit mille une femme de quarante-cinq, à mille écus une Anglaise. Ravi de son écriture et pris de compassion pour ce jeune homme. Phellion le sermonnait pour lui persuader de donner des leçons d'écriture, honorable profession qui pouvait améliorer son existence et la rendre même agréable ; il lui promettait le pensionnat des demoiselles la Grave. Mais Vimeux avait son idée si fort en tête, que personne ne pouvait l'empêcher de croire k son étoile* Donc, il continuait à s'étaler à jeun comme un esturgeon de Chevet, qiioiqu'il eût vainement exposé ses énormes moustaches depuis trois ans. Endetté de trente francs pour ses déjeuners, chaque fois que Vimeux passait devant Antoine, il baissait les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et cependant, vers midi, ^1 le priait de lui aller chercher une flôte. Après avoir essayé de faire entrer quelques idées justes dans cette pauvre tête. Babourdin avait fini par y renoncer. M. Vimeux père était greffier d'une justice de paix dans le département du Nord. Adolphe Vimeux avait deruière* ment économise Katcomb et vécu de petits pains, pour s'acheter des éperons et une cravache. On l'avait appelé le pigeon Villiaume pour railler ses calculs matrimoniaux. On ne pouvait attribuer les moqueries adressées à cet Amadis à vide qu'au génie malin qui créa le vaudeville, car il était bon camarade, et ne nuisait à personne qu'à luimême. La grande plaisanterie des bureaux à son égard consistait à Sarier qu'il portait un corset. Primitivement casé dans le bureau audoyer, Vimeux avait intrigué pour passer chez Rabourdiu, à cause de la sévérité de Baudoyer relativement aux Anglais, nom donné par les employer k leurs créanciers. Le jour des Anglais est le jour où les bureaux sont publies. Sûrs de trouver là leurs débiteurs,

les créanciers affluent, ils viennent les tourmenter en leur demandant quand ils seront payés, et les menacent de mettre opposition sur leur traitement. L'implacable Baudoyer obligeait ses employés à rester. « C'était à eux, disait-il. à ne pas s'endetter. » Il regardait sa sévéïité comme une chose nécessaire au bien public. Au contraire, Rabourdin protégeait les employés contre leurs créanciers, qu'il mettait à la porte, disant gue les bureaux n'étaient point ouverts pour les affaires privées, mais pour les affaires publiques. On s'était beaucoup moqué de Vimeux dans les deux bureaux, quand il avait fait sonner ses éperons à iraver»les corridors et les escaliers. Le mysti* ficateur du ministère, Bixiou, avait (ait passer, dans les deux divisions Glergeot et la Billardière, une feuille en tète de laquelle Vimeux était caricaturé sur un cheval de carton, et où chacun était invité à souscrire pour lui acheter un cheval. M. Baudoyer était marqué pour un quintal de foin, pris sur .sa consommation particulière, et chaque employé mit une épigramme sur 8(m voisin. Vimeux, en vrai bon enfant, souscrivit lui-même au nom de miss Fairfax.

Les employés beaux hommes, dans le genre Vimeux, ont leur place pour vivre, et leur physique pour faire fortune. Fidèles aux bals masqués dans le temps* de carnaval, ils y vont chercher les bonnes fortunes qui les fuient souvent encore là. Beaucoup finissent par se marier soit avec des modistes qu'ils acceptent de guerre lasse, soit avec de vieilles femmes, soit aussi avec de jeunes personnes aux* ouelles leur physique a plu, et avec lesquelles ils ont filé un roman émaillé de lettres stupides, mais qui ont produit leur elTet. Ces commis sont quelquefois hardis, ils voient passer une femme en équipage aux Champs-Elysées, ils se procurent son adresse, ils lancent des épitres passionnées à tout hasard, et rencontrent une occasion qui malheureusement encourage cette ipoble spéculation.

Ce Bixiou (prononcez Bisiou) était un dessinateur qui se moquait de ûutocq aussi bien que de Rabourdin, surnommé par lui la rertueuse Rabourdin, Pour exprimer la vulgarité de son chef, il l'appelait la place Baudoyer, il nommait le vaudevilliste Flon-Flon. Sens coutredit l'homme le plus spirituel de la division et du ministère, mais spirituel à la fiiçon du singe, sans portée ni suite, Bixiou était d'une si grande utilité à Baudover et à Godard, qu'ils le proté^eaieut malgré sa malfaisance, il expédiait leur besogne par-dessous la jambe. Bixiou désirait la place de Godard ou de du Bruel ; mais sa conduite nuisait à son avancement. Tantôt il se moquait des bureaux, et c'était quand il venait de faire une bonne affaire, comme la publication des portraits dans le procès Pualdès, pour lesquels il prit des figures au hasard, ou celle des débats du procès de Casiain^ ; tantôt saisi par une envie de parvenir, il s'appliquait au travail ; puis il le laissait pour un vaudeviUe qu'il ne finissait point. D'ailleurs égoïste, avare et dépeusier tout ensemble, c'est4-dire ne dépensant son argent que pour lui; cassant, agressif et indiscret, il faisait le mal pour le mal : il attaquait surtout les faibles, ne respectait rien, ne croyait ni à la France, ni à Dieu, ni à l'art, ni aux Grecs, ni aux Turcs, ni au Champd' Asile, ni à la monarchie, insultant surtout ce qu'il ne comprenait point. Ce fut lui qui, le premier, mit des calottes noires à la tête de Charles X sur les pièces de cent sous. Il contrefaisait le docteur Gall à son cours,^ de manière à décravater de rire le diplomate le mieux boutonné* La plaisanterie principale de ce terrible inventeur de charges consistait à chauffer les poêles outre mesure, afin de procu* rer des rhumes à ceux qui sortaient imprudemment de son étuve, et il avait de plus la satisfaction de consommer le bois du gouvernement. Remarquable dans ses mystifications, il les variait avec tant d'habileté, qu'il y prenait toujours quelqu'un. Son grand secret en ce

Seure était de deviner les désirs de chacun ; il connaissait le chemin e tous les châteaux en Espagne, le rêve où l'homme est mystifiable parce qu'il cherche à s'attraper lui-même, et il vous faisait poser pendant des heures entières. Ainsi, ce profond observateur, qui déployait un tact inouï pour une raillerie, ne savait plus user de sa puissance pour employer les hommes à sa fortune ou à sou avancement. Celui qu'il aimait le plus à vexer était le jeune la Billardière, sa bête noire, sou cauchemar, et que néaupioins il patelinait constamment, afin de le mieux mystifier : il lui adressait des lettres de femme amoureuse signées comtesse de M.,, ou marquise de B..., Tattirait ainsi aux jours gras dans le foyer de TOpéra aevant la pendule, et le l;lcbait à quâque grisette, après l'avoir montré à tout le monde. Allié de Dutocq (il le considérait comme un mystificateur sérieux) dans sa baine contre Rabourdin et dans ses éloges de Baudoyer, il l'appuyait avec amour. Jean-Jacques Bixiou étiiit petit-fils d*un épicier de Paris. Son père, mort colonel, Tavait laissé à la charge de sa graud'mère, qui s'était mariée en secondes noces à son premier garçon, nommé Descoings, et qui mourut en 1822, Se trouvant sans état au sortir du collège, il avait tenté la peinture, et, malgré l'amitié qui le liait à Joseph Bridau, son ami d'enfance, il y avait renoncé pour se livrer à la caricature, aux vignettes, aux dessins de livres, connus, vingt ans plus tard, sous le nom d'illustrations, La protection des ducs de liaufrigneuse, de Rhéloré, qu'il connut par des danseuses, lui procura sa place, en 1819. Au mieux avec des Lupeaulx^ avec ~ui, dans le monde, il se trouvait sur un pied d'égalité, tutoyant du ruel, il offrait la preuve vivaute des observations de Rabourdin re-

LES EMPLOYÉS

lativemcnt à la destruction constante de la hiérarchie administrative à Paris, par la valeur personnelle qu'un homme acquiert en dehors des bureaux. De petite taille, mais bien pris, une figure fine, remarquable par une vague ressemblance avec celle de Napoléon, lèvres minces, menton plat tombant droit, favoris châtains, vingt-sept ans, blond, voix mordante, regard étincelant, voilà Bixiou. Cet homme, tout sens et tout esprit, se perdait par une fureur pour les plaisirs de tout genre qui le jetait dans une dissipation continuelle. Intrépide chasseur de grisettes, fumeur, amuseur de gens, dîneur et soupeur, se mettant partout au diapason, brillant* aussi bien dans les coulisses qu'au bal des grisettes dans l'allée dés Veuves, il étonnait autant à table que dans une partie de plaisir, en verve à minuit dans la rue, comme le matin si vous le preniez au saut du lit ; mais sombre et triste avec lui-même, comme la plupart des grands comiques. Lancé dans le monde des actrices et des acteure, des écrivains, des artistes et de certaines femmes dont la fortune est aléatoire, il vivait bien, allait au spectacle sans payer, jouait à Frascati, gagnait souvent. £n* fin cet artiste, vraiment profond, mais par éclairs, se balançait dans la vie comme sur une escarpolette, sans s'inquiéter du moment où la corde casserait. Sa vivacité d'esprit, sa prodigalité d'idées le faisaient rechercher par tous les gens accoutumés aux rayonnements de l'intelligence ; mais aucun de ses amis ne l'ainuit. Incapable de retenir un bon mot, il immolait ses deux voisins à table avant la fin du premier service. Malgré sa gaieté d'épiderme, il perçait dans ses discours un secret mécontentement de sa position sociale, il aspirait à quelque chose de mieux, et le fatal démon caché dans son esprit lempéchait d'avoir le sérieux qui en impose tant aux sots. Il demeurait rue de Ponthieu, à un second étage où il avait trois chambres livrées à tout le désordre d'un ménage de garçon, un vrai bivac. Il pariait souvent de quitter la France et d'aller violer la fortune en Amérique. Aucune sorcière ne pouvait prévoir l'avenir d'un jeune homme chez qui tous les talents étaient mcomplets, incapable d'as* siduité, toujours ivre de plaisir, et croyant que le monde finissait le lendemain. Comme costume, il avait la prétention de n'être par ridicule, et peutrétre était-ce le seul de tout le ministère de qui la tenue ne fît pas dire : — « Voilà un employé ! » Il portait des bottes élégantes, un pantalon noir à sous-pieds, un gilet de fantaisie et une jolie redingote bleue, un col, étemel présent de la grisette, un chapeau de Bandoni, des gants de chevreau couleur sombre. Sa démarche, cavalière et simple à la fois, ne manquait pas de grâce. Aussi, quand il fut mandé par des Lupeaulx pour une impertinence un peu trop forte dite sur le baron de la Billardière et menacé de destitution, se contenta-t-il de lui répondre : « Vous me reprendriez à cause du costume. » Des Lupeaulx ne put s'empêcher de rire. La plus jolie plaisanterie, faite pi^r Bixiou dans les bureaux, est celle mventée pour Godard, auquel il offrit un papillon rapporté de la Chine que le souschef garde dans sa collection et montre encore aujourd'hui, sans avoir reconnu qu'il est en papier peint. Bixiou eut la patience de pourlécher un chef-d'œuvre pour jouer un tour à son sous-chef.

Le diable pose toujours une victime auprès d'un Bixiou. Le bureau Baudoyer avait donc sa victime, un pauvre expéditionnaire, âgé de vingt-deui ans, aux appointements de quinze cents francs, nommé Auguste-Jean- François Minard. Minard s'était marié par amour avec une ouvrière fleuriste, fille d'un portier, çiui travaillait chez elle pour mademoiselle Godard et que Minard avait vue rue de Richelieu dans la boutique. Etant fille, Zélic Lorain avait eu bien des fantaisies pour sortir de son état. D'abord élève du Conservatoire, tour à tour danseuse, chanteuse et actrice, elle avait songé à faire comme font beaucoup d'ouvrières, mais la peur de mal tourner et de tomber dans une effroyable misère l'avait préservée du vice. Elle flottait entre mille partis, lorsque Minard s'était dessiné nettement, une proposition de mariage à la main. Zélie gagnait cinq cents francs par an, Minard en avait quinze cents. En croyant pouvoir vivre avec deux mille francs, ils se marièrent sans contrat, avec la plus grande économie. Minard et Zélie étaient allés se loger auprès de la barrière de Courcelles, comme deux tourtereaux, dans un appartement de cent écus, au troisième : des rideaux de calicot blanc aux fenêtres, sur les murs un petit papier écossais à quinze sous le rouleau, carreau frotté, meubles en noyer, petite cuisine bien propre; d'abord une première pièce où Zélie faisait ses fleurs, puis un salon meublé de chaises foncées en crin, une table ronde au milieu, une glace, une pendule représentant une fontaine à cristal tournant, des flambeaux dorés enveloppés de gaze ; enfin une chambre à coucher blanche et bleue ; lit, commode et secrétaire en acajou, petit tapis rayé au bas du lit, six fauteuils et quatre chaises; dans un coin, le berceau en merisier où dormaient un fils et une fille. Zélie nourrissait ses enfants elle-même, faisait sa cuisine, ses fleurs et son ménage. 11 y avait quelqiie chose de touchant dans cette heureuse et laborieuse médiocrité. En se sentant aimée

Î>ar Minard, Zélie l'aima sincèrement. L'amour attire l'amour, c'est 'ab^ssus ahyssum de la Bible. Ce pauvre homme quittait sou lit le matin pendant (jue sa femme dormait, et lui allait chercher ses provisious. Il portait les fleurs terminées en se rendant à son bureau, en revenant il achetait les matières premières; puis, en attendant le dîner, il taillait ou estampait les feuilles, garnissait les tiges, délayait

les couleurs. Petit, maigre, fluet, nerveux, ayant des cheveux rouges et crépus, des yeux d'un jaune clair, un teint d'une éclatante blancheur, mais marqué de rousseurs, il avait un courage sourd et sans apparat. Il possédait la science de l'écriture au même degré que Vi« meux. Au bureau, il se tenait coi, faisait sa besogne et gardait l'attitude recueillie d'un homme souffrant et songeur. Ses cils blancs et son peu de sourcils l'a valent fait surnommer le iapin blanc par l'implacable Bixiou. Minard, ce Rabourdin d'une sphère inférieure, dévoré du désir de mettre sa Zélie dans une heureuse situation, clierchait dans l'océan des besoins du luxe et de l'industrie parisienne une idée, une découverte, un perfectionnement qui lui procurât une prompte fortune. Son apparente bêtise était produite par la tension continuelle de son esprit : il allait de la double pâte des Sultanes à l'huile Céphalique, des briquets phosphoriques au gaz portatif, des socques articulés aux lampes hydrostatiques, embrassant ainsi les infiniment petiti de la civilisation matérielle. Il supportait les plaisanteries de Bixiou comme un homme occupé supporte les bourdonnements d'un insecte, il ne s'en impatientait même point. Malgré son esprit, Bixiou ne devinait pas le profond mépris que Minard avait pour lui. Minard se souciait peu d'une querelle, il y voyait une perte de temps. Aussi avaitril fini par lasser son persécuteur. U venait au bureau habillé fort simplement» gardait le pantalon de coutil jusqu'en octobre, portait des souliers et des guêtres, un gilet en poil de chèvre, un habit de castorine en hiver et de gros mérinos en été, un chapeau de paille ou un chapeau de soie à onze francs, selon les saisons, car sa gloire était sa Zélie : il se serait passé de manger pour lui acheter une robe. Il déjeunait avec sa femme et ne mangeait rien au bureau. Une fois par mois il menait Zélie au spectacle avec un billet donné par du Bruel ou par Bixiou, car Bixiou faisait de tout, même du bien. La mère de Zélie quittait alors sa loge, et venait garder l'enfant. Minard avait remplacé Vimeux dans le bureau de Baudoyer. Madame et M. Minard rendaient en personne leurs visites du jour de l'an. En les voyant, on se demandait comment faisait la femme d'un pauvre employé a quinze cents francs pour maintenir son mari dans un costume noir, et porter des chapeaux de paille d'Italie à fleurs, des robes de mousseline brodée, des pardessous en soie, des souliers de prunelle, des fichus magnifiques, une ombrelle chinoise, et venir en nacre et rester vertueuse ; tandis que madame Colleville ou telle autre dame pouvaient à peine joindre les deux bouts, elles qui avaient deux mille quatre cents francs!...

Dans chacun de ces bureaux, il se trouvait un employé ami l'un de l'autre jusqu'à rendre leur amitié ridicule, car on rit de tout dans les bureaux. Celui du bureau Baudoyer, nommé Colleville, y était commis principal, et, sous la Restauration, il eût été sous-chcf ou même chef, depuis longtemps. Il avait en madame Colleville une femme aussi supérieure dans son genre que madame Rabourdin dans le sien. Colleville. fils d'un premier violon de l'Opéra, s'était amouraché de la fille d'une célèbre danseuse. Flavie Minoret, une de ces habiles et charmantes Parisiennes qui savent rendre leurs maris heureux tout en gardant leur liberté, faisait de la maison de Colleville le rendez-vous de nos meilleurs artistes, des orateurs de la Chambre. On ignorait presque chez elle l'humble phice occupée par Colleville. La conduite de Flavie, femme un peu trop féconde, offrait tant de prise à la médisance, que madame Rabourdin avait refusé toutes ses invitations. L'ami de Colleville, nommé Thuillier, occupait dans le bureau Rabourdin une place absolument pareille à celle ae Colleville, et s'était vu parles mêmes motifs arrêté dans sa carrière administrative comme Colleville. Qui connaissait Colleville connaissait Thuillier, et réciproquement. Leur amitié, née au bureau, venait de la coïncidence de leurs débuts dans l'administration. La jolie madame Colleville avait, disait-on dansl esbureaux, accepté les soins de Thuillier, que sa femme laissait sans enfants. Thuillier, dit le beau Thuillier, ex-homme à bonnes fortunes, menait une vie aussi oisive que celle de Colleville était occupée. Colleville, première clarinette à l'Opéra-Comique, et teneur de livres le matin, se donnait beaucoup de mal pour élever sa Camille, quoique les protections ne lui manquassent pas. On le regardait comme un homme très-fin, d'autant plus qu'il cachait son amoition sous une espè<^e d'indifférence. En apparence content de son sort, aimant le travail, il trouvait tout le monde, même les chefs, disposés à protéger sa courageuse existence. Depuis quelques jours seulement, madame Colleville avait réformé son train de maison, et sembhiit tourner à la dévotion; aussi disaitK)n va|[uement dans les bureaux qu'elle {>ensait à prendre dans la congrégation un point d'appui plus sur que e fameux orateur François aeller, un de ses plus constants adorateurs, dont le crédit n'avait pas jusqu'à présent fait obtenir une place supérieure à Colleville. Flavie s'était adressée, et ce fut une de ses erreurs, à des Lupeaulx. Colleville avait la passion de chercher l'horoscope des hommes célèbres dans l'anagramme de leurs noms. U passait des mois entier à décomposer des noms et les recomposer afin d'y découvrir un sens. Un Cotte la finira trouvé dans révolution française. -— Vierge de ton mari dans Marie de Vignerot, nièce du cardinal de Richelieu. — Henrici mei catta dea dans Catharina de Médicit. — Eh c'est large net dans Charles Genesty Tabbé de la cour de Louis XIV, si connu par son gros nez, qui amusait le duc de Bour-

LES EMPLOYES

go$;ne ; enfln tous les anagrammes coqdus avaient émerveillé Colleville. Krigeant Tanagramme en science, il prétendait que le sort de tout homme était écrit dans la phrase que donnait la combinaison des lettres de ses nom, prénoms et qualités. Depuis Tavénement de Charles X, il s'occupait oe Fanajiramme du roi. Tbuillier, qui lâchait quelques calembours, prétendait que Tanagramme était un calembour en lettres. Colleville, homme plein de cœur, lié presque indissolublement à Thuillier, le modèle de régoiste, présentait un problème insoluble et que beaucoup d'employés de la division expliquaient par ces mots : n Tbuiilier est riche et le ménage Colleville est lourd! » En effet» Thuillier passait pour joindre aux émoluments de sa place les bénéfices de l'escompte ; on venait souvent le chercher pour parler à des négociants avec lesquels il avait des conférences de^uelques minutes dans la cour, mais pour le compte de mademoiselle Thuillier sa sœur. Celle amitié consolidée par le temps était basée sur des sentiments, sur des faits assez naturels oui trouveront leur place ailleurs (voyez les Petits Bourgeois) et qui lormeraient ici ce que les critiques appellent des longueurs. Il n*est peut-être pas inutile de faire observer néanmoins que si Ton connaissait beaucoup madame Colleville dans les bureaux, on ignorait presque Texistence de madame Thuillier. Colleville, l'homme actif, chargé d'enfants, était gros, gras, réjoui ; tandis que Thuillier, le beau de VEmpire, sans soucis apparents, oisif, d'une taille svelte, offrait aux regards une Ggure blême et presque mélancolique. — « Nous ne savons pas, disait Rabourdin en parlant de ces deux employés, si nos amitiés naissent plutôt des contrastes que des similitudes. »

Au contraire de ces deux frères siamois, Chazelle et Paulmier étaient deux employés toujours en guerre : l'un fumait, Tautre prisait, et ils se disputaient sans cesse à qui pratiquait le meilleur mode d'absorber le tabac. Un défaut qui leur était commun et qui les rendait aussi ennuyeux l*un que l'autre aux employés consistait à se quereller à propos des valeurs mobilières, du taux des petits pois, du prix des maquereaux, des étoffes, des parapluies, des habits, chapeaux, cannes et gants de leurs collègues, lis vantaient à l'envi l'un ae l'autre les nouvelles découvertes sans jamais y participer. Chazelle colligeait les prospectus de librairie, les affiches à lithographies et à dessins; mais il ne souscrivait à rien. Paulmier, le collègue de Chazelle en bavardage, passait son temps à dire que, s'il avait telle ou telle fortune, il se donnerait bien telle ou telle chose. Un jour Paulmier alla chez le fameux Dauriat pour le complimenter d'avoir amené la librairie à produire des livres satinés avec couvertures imprimées, et l'engager a persévérer dans sa voie d*améliorations. Paulmier ne possédait pas un livre ! Le ménage de Chazelle, tyrannisé par sa femme et voulant paraître indépendant, fournissait d'éternelles plaisanteries à Paulmier; tandis que Paulmier, garçon, souvent à jeun comme Vimeux, offrait i\ Chazelle un texte fécond avec ses habits râpés et son indigence déguisée. Chazelle et Paulmier prenaient du ventre : celui de Chazelle, rond, petit, pointu, avait, suivant un mot de Bixiou, l'impertinence de toujours passer le premier ; celui de Paulmier flottait de droite k gauche ; Bixiou le leur faisait mesurer une fois par trimestre. Tous deux ils éiaient entre trente et quarante ans ; tous deux, assez niais, ne faisant rien en dehors du bureau, présentaient le type de l'employé pur sang, hébété par les paperasses, par l'habitation des bureaux. Chazelle s'endormait souvent en travaillant, et sa plume, qu'il tenait toujours, marquait par de petits points ses aspirations. Paulmier attribuait alors ce sommeil à des exigences conjugales. En réponse à celte plaisanterie, Chazelle accusait Paulmier de boire de la tisane qualre mois de l'année sur les douze et lui disait qu'il mourrait d'une grisette. Paulmier démontrait alors que Chazelle indiquait sur un alnianach les jours où madame Chazelle le trouvait aimable. Ces deux employés, à lorce de laver leur linge sale en s'apostrophant à pro|)OS des plus menus détails de leur vie privée, avaient obtenu la déconsidération qu'ils méritaient. — « Me prenez-vous pour un Chazelle? » était un mot qui servait à clore une discussion ennuyeuse.

M. Poiret jeune, pour le distinguer de son frère Poiret l'ainé, retiré dans la maison Vauquer, où Poiret jeune allait parfois diner, se proposant d'y finir également ses jours, avait trente ans de service. La nature n était pas si invariable dans ses révolutions que le pauvre homme dans les actes de sa vie : il mettait toujours ses effets dans le même endroit, posait sa plume au même fil du bois, s'asseyait à sa place à la même heure, se chauffait au poêle à la même minute, car sa seule vanité consistait à porter une montre infaillible, réglée d'ailleurs tous les jours sur l'Uôtel de Ville devant lequel il passait, demeurant rue du Martroi. De six heures à huit heures du matin, il tenait les livres d'une forte maison de nouveautés de la rue Saint-Ânloine, et de six heures à huit heures du soir ceux de la maison Camusol, rue des Bourdonnais. Il gagnait ainsi mille écus y compris les éiHoliiments de sa place. Atteignant, à quelques mois près, le temps voulu pour avoir sa pension, il montrait une grande indifférence aux iuirifiues des bureaux. Semblable à son frère, à qui sa retraite avait porte un coup fatal, il baisserait sans doute beaucoup quand il n'aurait pUis à venir de la rue du Marlroi au ministère, à s'asseoir sur sa chaise et à expédier. Chargé de faire la collection du journal auquel s ubounait le bureau et celle du Moniteur ^ Il avait le fanatisme de

cette collection. Si quelque employé perdait un numéro, l'emportait et ne le rapportait pas, Poiret jeune se faisait autoriser à sortir, se rendait immédiatement au bureau du journal, réclamait le numéro manquant et revenait enlhousiasmé de la politesse du caissier. Il avait toujours eu affaire à un charmant garçon, et, selon lui, les journalistes étaient décidément des gens aimables et peu connus, llomine de taille médiocre, Poiret avait des yeux à demi éteints, un regard faible et sans chaleur, une peau tannée, ridée, grise de ton, parsemée de petits grains bleuâtres, un nez camard et une bouche rentrée où flânaient quelques dents gâtées. Aussi Thuillier disait-il que Poiret avait beau se regarder dans un miroir, il ne se voyait pas dedans (de dents). Ses bras maigres et longs étaient terminés par d'énormes mains sans aucune blancheur. Ses cheveux gris, collés par la pression de son chapeau, lui donnaient l'air d'un ecclésiastique, ressemblance peu flatteuse pour lui, car il haïssait les prêtres et le clergé, sans pouvoir expliquer ses opinions religieuses. Cette antipathie ne l'emuêcnait pas d'être extrêmement attacné au gouvernement, quel qu'il fût. Il ne boutonnait jamais sa vieille redingote verdâtre, même par les froids les plus violents ; il ne portait que des souliers à cordons et un pantalon noir. 11 se fournissait dans les mêmes maisons depuis trente ans. Quand son tailleur mourut, il demanda un congé pour aller â son enterrement, et serra la main au fils sur la fosse du père en lui assurant sa pratique. L'ami de tous ses fournisseurs, il s'informait de leurs affaires, causait avec eux, écoutait leurs doléances et les payait comptant. S'il écrivait à quelqu'un de ces messieurs pour ordonner un changement dans sa commande, il observait les formules les plus polies, mettait Monsieur en vedette, datait et faisait un brouillon de la lettre, qu'il gardait dans un carton étiqueté : Ma correspondaiice. Aucune vie n'était plus en règle. Poiret possédait tous ses mémoires acquittés, toutes ses quittances, même minimes, et ses livres de dépense annuelle enveloppés dans des chemises et par années, depuis son entrée au ministère. Il dînait au même restaurant, â la même place, par abonnement, au Veau-qui-tette, place du Châtelet; les garçons lui gardaient sa place. Ne donnant pas au Cocon d'or, la fameuse maison de soierie, cinq minutes au delà du temps dû, à huit heures et demie il arrivait au café David, le phis célèbre du quartier, et y restait jusqu'à onze heures; il y venait comme au Yeau-quitette, depuis trente ans, et prenait une bavaroise à dix heures et demie, U y écoutait les discussions politiques, les bras croisés sur sa canne, et le menton dans sa main droite, sans y jamais participer. La dame du comptoir, seule femme à laquelle il parlât avec plaisir, était la confidente des petits accidents de sa vie, car il possédait sa place à la table située près du comptoir. Il jouait au domino, seul jeu qu'il eût compris. Quand ses partners ne venaient pas, on le trouvait quelquefois endormi, le dos appuyé sur la boiserie, et tenant uu journal dont la planchette reposait sur le marbre de sa table. Il s'intéressait à toui ce qui se faisait dans Paris, et consacrait le dimanche à surveiller les constructions nouvelles. Il questionnait l'invalide chargé d'empêcher le public d'entrer dans l'enceinte en planches, et s'inquiélait des retards qu'éprouvaient les bâtisses, du manque de matériaux ou d'argent, des difficultés qiie rencontrait l'architecte. On lui entendait dire : « J'ai vu sortir le Louvre de ses décombres, i'ai vu naître la place du Châtelet, le quai aux Fleurs, les marchés ! » Lui et son frère, nés à Troves, d'un commis des Fermes, avaient été envoyés â Paris étudier dans les bureaux. Leur mère se fit remarquer Sar une inconduiie désastreuse, car les deux frères eurent le chagrin 'apprendre sa mort à l'hôpital de Troyes. nonobstant de nombreux envois de fonds. Non-seulement tous deux jurèrent alors de ne jamais se marier, mais ils prirent les enfants en horreur : mal â leur aise auprès d'eux, ils les craignaient comme on peut craindre les fous, et les examinaient d'un œil nagard. L'un et l'autre, ils avaieut été écrasés de besogne sous Robert Lindet. L'administration ne fut pas juste alors envers eux, mais ils se regardaient comme heureux d'avoir conservé leurs têtes, et ne se plaignaient qu'entre eux de cette ingratitude, car ils avaient organisé U maximum. Quand on joua le tour à Phellion de faire réformer sa fameuse phrase par Rabourdin, Poiret prit Phellion à part dans le corridor, en sortant, et lui dit : — « Croyez bien, monsieur, que je me suis opposé de tout mon pouvoir à ce qui a eu lieu. » Depuis son arrivée â Paris, il n'était jamais sorti do la ville. Dès ce temps, il avait commencé un journal de sa vie, où il marquait les événements saillants de la journée ; du Bruel lui apprit que lord Byron faisait ainsi. Cette similitude combla Poiret de joie, et l'engagea à acheter les œuvres de lord Byron, traduction de Ghastopalli, a laquelle il ne comprit rien du tout. On le surprenait souvent au bureau dans une pose mélancolique, il avait l'air de penser profondément et ne songeait à rien. Il ne connaissait pas un seul des locataires de sa maison, et gardait sur lui la clef de son domicile. Au iour de l'an, il portait lui-même ses cartes chez tous les employés delà division, et ne faisait jamais de visites. Bixiou s'avisa, par un jour de canicule, de graisser de saindoux l'intérieur d'un vieux chapeau que Poiret ieune (il avait cinquante-deux ans) ménageait depuis neuf années. Bixiou, qui n'avait jamais vu que ce chapeau-lâ sur la tête de Poiret, en rêvait, il le voyait en mangeant; il avait résolu, dans l'intérêt de ses digestions, de débarrasser les bureaux de cet immonde

LES EMPLOYÉS

chapeau. Poiret jeune sortit vers quatre heures. En s'avançant dans les rues de Paris, où les rayons du soleil, réfléchis par les pavés ei les murailles produisent des chaleurs tropicales, il sentit sa tête inondée, lui qui suait rarement. S'êstimant dès lors malade ou sur le point de le devenir, au lieu d'aller au Veau-qul-tetie, il rentra chez lui, tira de son secrétiure le journal de sa vie, et consigna le fait de la manière suivante :

Aujourd'hui 5 juillet 4825, surpris par une sueur étrange et annonçant peut-être la suette, maladie particulière à la Champagne, je me dispose à consulter le docteur Haudry, L'invasion du mal a commence à la hauteur du quai de VEcole.

Tout à coup, étant sans chapeau, il reconnut que la prétendue sueur avait une cause indépendante de sa personne. Il s*essuya la figure, examina le chapeau, ne put rien découvrir, car il n'osa découdre la coifTe. Il nota donc ceci sur son journal :

Porté le chapeau chex le sieur Tournan, chapelier, rue Saint- Martin, vu que je soupçonne une autre cause à cette sueur, qui ne serait pas alors une sueur, mais bien Veffet d*une addition quelconque nouvellement ou anciennement faite au chapeau,

M. Tournan notifia sur-le-champ à sa pratique la présence d'un corps gras obtenu par la distillation d*un porc ou d'une truie. Le lendemain. Poiret vint avec un chapeau prêté par M. Tournan en attendant le neuf; mais il ne s'était pas couché sans ajouter cette phrase à son journal :

/{ est avéré que mon chapeau contenait du saindoux ou graisse de porc.

Ce fait inexplicable occupa pendant plus de quinze jours IMutelli gence de Poiret, qui ne sut jamais comment ce phénomène avait pu se produire. On l'entretint au bureau des pluies de crapauds et autres aventures caniculaires, de la léte de Napoléon trouvée dans une racine d'ormeau, de mille bizarreries d'histoire naturelle. Yimeux lui dit qu'un jour son chapeau, à lui Vimeux, avait déieint en noir sur son visage, et que les chapeliers vendaient des drogues. Poiret alla plusieurs fois chez le sieur Tournan afi« de s'assurer de ses procédés de fabrication.

Il y avait encore chez Rabourdin un employé qui faisait l'homme courageux, professait les opinions du centre gauche, et s'insurgeait contre les tyrannies de Baudoyer pour le compte des malheureux esclaves de ce bureau. Ce garçon, nommé Fleury, s'abonnait hardiment à une feuille de l'opposiiion, portait un chapeau gris à grands bords, des bandes routes à ses pantalons bleus, un gilet bleu a boutons dorés, et une redmgote qui croisait sur la poitrine comme celle d'un maréchal des logis de getidarmerie. Quoique inébranlable dans ses principes, il restait néanmoins employé dans les bureaux ; mais il y prédisait un fatal avenir au gouvernement s il persistait à donner dans ta religion. Il avouait ses sympathies pour Napoléon, depuis que la mort du grand homme faisait tomber en désuétude les lois contre les

f artisans de l'usurpateur. Fleury, ex-capitaine dans un régiment de igné sous l'empereur, grand, beau brun, était contrôleur au Cirque- Olympique. Bixiou ne s'était jamais permis de charge sur Fleury, car ce rude troupier, qui tirait très-bien le pistolet, fort à l'escrime, paraissait capable, dans l'occasion, de se livrer à de grandes brutalités. Passionné souscripteur des Victoires et Conquêtes, Fleury refusait de payer, tout en gardant les livraisons, se fondant sur ce qu'elles dépassaient le nombre promis par le prospectus. Il adorait H. Rabourdin, qui Tavait empêché d'être destitué. 11 lui était échappé de dire que, si jamais il arrivait malheur à M. Rabourdin par le fait de quelqu'un, il tuerait ce quelqu'un. Dutocq caressait bassement Fleury, tant il le redoutait. Fleurv, criblé de dettes, jouait mille tours à ses créanciers. Expert en législation, il ne signait point de lettres de change, et avait lui-même mis sur son traitement des oppositions sous le nom de créanciers supposés, en sorte qu'il le touchait presque en entier, lié très-intimement avec une comparse de la Porte-Saint-Martin, chez laquelle étaient ses meubles, il jouait heureusement l'écarté, faisait le charme des réunions par ses talents, il buvait un verre de vin de Champagne d'un seul coup, sans mouiller ses lèvres, et savait toutes les chansons de déranger par cœur. Il se montrait fier de sa voix pleine et sonore. Ses trois grands hommes étaient Napoléon, Bolivar et Béranger. Foy, Laffitte et Casimir Delavigne n'avaient que son estime. Fleury, vous le devinez, homme du Midi, devait finir par être éditeur responsable de quelijue journal libéral.

Desroys, rhommc mystérieux de la division, ne frayait avec personne, causait peu, cachait si bien sa vie gne l'on ignorait son domicile, ses protecteurs et ses moyens d'existence. En cherchant des (Causes à ce silence, les uns faisaient de Desroys un carbonaro, les autres un orléaniste; ceux-ci un espion, ceux-là un homme profond. Desroys était tout uniment le fils d'un conventionnel qui n'avait pas voté la mort. Froid et discret par tempérament, il avait jugé le monde et ne comptait que sur lui-mêmi». Républicain en secret, admirateur de Paul-Louis Courier, ami de Michel Chrestien, il attendait du temps et de la raison publique le triomphe de ses opinions en Europe. Aussi r^vaii-il la jeune Allemagne et la jeune Italie. Son cœur s'euflait de ce stupide amour collectif qu'il faut nommer V humanitarisme, fils aîné dedéliinte philanthropie, et qui rst à la divine charité caiholiqtie

ce que le système est à l'art, le raisonnement substitué à Tœuvre. Ce consciencieux puritain de la liberté, cet ap6tre d'une impossible égalité, regrettait d'être forcé par la misère de servir le gouvernement, et faisait des démarches pour entrer dans quelque adminislmtion de messageries. Long, sec, filandreux et grave comme un homme qui se croyait appelé à donner un jour sa tête pour le grand œuvre,; il vivait d'une page de Volney, étudiait Saint- Just et s'occupait d'uucj réhabilitation de Robespierre, considéré comme le continuateur d<! Jésus-Christ. 1

Le dernier de ces personnages qui mérite un coup de crayon est le petit la Billardière. Ayant, pour soa malheur, perdu sa mère, protégt par le ministre, exempt des rebuffades de la place Baudoyer, reçu dans tous les salons ministériels, il était haï de tout le monde à canst de son impertinence et de sa fatuité. Leschef^ se montraient polis avec lui, mais les employés l'avaient mis en dehors de leur camaraderie par une politesse grotesque inventée pour lui. Bellâtre de vingt-deax ans, longt et fluet, ayant les manières d*nn Anglais, insultant les bureaux par sa tenue de dandy, frisé, parfumé, colleté, venant en gants jaunes, en chapeaux à coiffes toujours neuves, ayant un lorgnon, allant déjeuner au Palais-Royal, étant d'une bêtise vernissée par des manières qui sentaient l'imitation, Benjamin de la Billardière se croyait joli garçon, et avait tous les vices de la haute société sans en avoir les grâces. Sûr d'être fait quelque chose^ il pensait à écrire un livre pour avoir la croix comme littérateur et l'imputer à ses talents administratifs. Il cajolait donc Bixiou dans le dessein de l'exploiter, mais sans avoir encore osé s'ouvrir à lui sur ce projet. Ce noble cœur attendait avec impatience la mort de son père pour succéder à un titre de baron accordé récemment, il mettait sur ses cartes le chn^alier de la Billardière, et avait exposé dans son cabinet ses armes encadrées (chef d*azur à trois étoiles, et deux épées en sautoir sur un fond de saile, a%:ec cette devise : toujours ptoèle). A^ant la manie de s'entretenir de l'art héraldique, il avait demandé au jeune vicomte de Portenduère pourquoi ses armes étaient si chargées, et s'était attiré cette jolie réponse : « Je ne les ai pas fait faire. » Il parlait de son dévouement à la monarchie, et des bontés que la dauphine avait pour lui. Très-bien avec des Lupeaulx, il déjeunait souvent avec loi, et le croyait sou ami. Bixiou, posé comme son mentor, espérait débarrasser la division et la France de ce jeune fat en le jetant dans la débauche, et il avouait hautement son projet.

Telles étaient les principales physionomies de la division la Billardière, où il se trouvait encore quelques autres employés dont les mœurs ou les figures se rapprochaient ou s'éloignaient plus ou moins de celles-ci. On rencontrait dans le bureau Baudover des employés à front chauve, frileux, bardés de flanelles, perchas à des cinquièmes étages, y cultivant des fleurs, ayant des cannes d'épine, de vieux habits râpés, le parapluie en permanence. Ces gens, qui tiennent le milieu entre les portiers heureux et les ouvriers gênés, trop loin des centres admmisiratifs pour songer à un avancement quelconque, représentent les pions de l'échiquier bureaucratique. Heureux d'être de sarde pour ne pas aller au bureau, capables de tout pour une gratification, leur existence est un problème pour ceuxlà mêmes qui les emploient, et une accusation contre l'Etat qui, certes, engendre ces misères en les acceptant. A laspect de ces étranges physionomies, il est difficile de décider si ces mammifères à plumes se crétinisent à ce métier, ou s'ils ne font pas ce métier, parce qu'ils sont un peu crétins de naissance. Peut-être la part estelle éçale entre la nature et le gouvernement. « Les villageois, a dit (( un inconnu, subissent, sans s en rendre compte, l'action des cirm constances atmosphériques et des faits extérieurs. Identifiés en a quelque sorte avec la nature au milieu de laquelle ils vivent, ils se a pénètrent insensiblement des idées et des sentiments qu'elle éveille (( et les reproduisent dans leurs actions et sur leur physionomie, se- « Ion leur organisation et leur caractère Individuel. Moulés ainsi et « façonnés de longue main sur les objets qui les entourent sans cesse, a ils sont le livre le plus intéressant et le f>lus vrai pour quiconque (( se sent attiré vers cette partie de la phvsiologie, si peu connue et a si féconde, qui explique les rapports de l^être moral avec les agents ([ extérieurs de la nature, n Or, la nature, pour l'employé, c'est les bureaux ; son horizon est de toutes parts borné par des cartons verts; pour lui, les circonstances atmosphériques, c'est l'air des corridors, les exhalaisons masculines contenues dans des chambres sans ventilateurs, la senteur des papiers et des plumes; son terroir est un carreau, ou un parquet émaillé de débris singuliers, humecté par l'arrosoir du garçon de bureau ; son ciel est un plafond annuel il adresse ses bâillementsi et son élément est la poussière. L'observation sur les villageois tombe à plomb sur les employés identifiés avec la nature au milieu de laquelle ils vivent. Si plusieurs médecins distingués redoutent l'influence de cette nature, à la fois sauvage et civilisée, sur l'être moral contenu dans ces affreux compartiments, nommés bureaux, où le soleil pénètre peu, où la pensée est bornée en des occupations semblables à celle des chevaux qui tournent un manège, qui bâillent horriblement et meurent promptement; Rabourdin avait donc profondément raison en raréfiant les employé^, eu demandant pour eux et de forts appointements et d'immenses tra-

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