FI» DO US DANS U VALLÉE
le force inusilâ«. — ntU &
LA COITISSI ItbOfiNItil,
Si vous vous soDTeDuz , mnd.ime.du plaisir que voire conversation procurjil à ua voyageur en iui rappelant Paris à Milnn, vous ne vous clonnercz pas de le voir vous iL'inuîgiiniit sa recoonais' sauce pour tant de bonnes soirées passées auprès de vous, en apportant une de ses œuvres a vos pieds, el vous priant de la protéger de votre nom, comme auire- Tois ce DOin protégea plusieurs conies d'uD de vos vieux auteurs, clier aui Milanais. Vous avez uoe Eu(;énic, déjà belle, dont le spirituel sourire annonce qu elle tiendra de vous les dons les plus précieux de la feniniei et qui, certes, aura dans son enrunce tous les bonheurs qu'une triste mère refusait à
l'Eugénie mise en scène dans P
cette œnvrc. Vous vitjei que nue si les Français sonttavés
de légèreté, d'oubli, je suis Italien par la constance et p:ii- li' >ii'.iivmii Eu écrivant le nom d'Eugénie, ma pensée m'a souvent reporté dmi
ee tirais salon en stoc et djns ce pciil jardin, au Vieolo dri Capaeeini, témoin des rires de cette c-lière enrant, de nos querelles, de nos récits. Vous avez quitié le Corto pour les Tre Hmat- Uri, je ne sais point comment vons y élus, el suis obligé de vous voir, non pins au milieu des jolies clioscs <iui sans doute vous y euloureai, mais comme uuu de CCS belles figures Am^ à Carlo Doici, Rapliaél. Tilien, Allori, el qui semblent abs- Imites, tant elies sont Ma de nous.
Si ce livre pent sauter par* dessus les Alpes, il vous prouvera donc la vive reconnaissance el l'amitié rcs* pectuense
De te\n humble tcrriieur, DtDiuii:.
Dans un des plus beaux hôtels de \a rue Tieuve-iies- Natliurios, à onze heures et demie du soir, deux femmes élaieut assises devant la clicf(^U,^„ minée d'ua boudoir tendu de
ce velours bleu i reOelB tendres et chatoyants, qnc l'ia-
diKtrie française n'n su fabriquer que dans ces dernières années.
Aux piirles, aux croisét-s, un artiste avait drapé de moelleux rideaux
UNE FILLE D'EVE
en cachemire d'un bleu pareil à celui de la tenture. Une lampe d'argent ornée de turquoises et suspendue par trois chaînes d'un beau travail, descend d'une jolie rosace placëo au milieu du plafond. Le système de la décoration est poursuivi dans les plus petits détails et jusque dans ce plafond en soie bleue, étoile de cachemire blanc dont es longues bandes plissées retombent à d'égales distances sur la tenture, agrafées par des nœuds de perles. Les pieds rencontrent le chaud tissu d*un tapis belge, épais comme un gazon et à fond gris de lin semé de bouquets bleus.
. Le mobilier, sculpté en plein bois de palissandre sur les plus beaux modèles du vieux temps, rehausse par ses tons riches la fadeur de cet ensemble, un peu trop floUf dirait un peintre. Le dos des chaises et des fauienils offre à l'œil des pages menues en belle étoiïe de soie blanche brochée de fleurs bleues, et largement encadrée par des feuillages finement découpés dans le bois.
De chaque côté de la croisée, deux étagères montrent leurs mille bagatelles nrécieuses, les fleurs des arts mécaniques écloses au feu de la pensée. Sur la cheminée en marbre turquin, les porcelaines les plus folles du vieux Saxe, ces bergers qui vont à des noces éternelles en tenant de délicats bouquets a la main» espèces de chinoiseries allemandes, entourent une pendule en platine, niellée d'arabesques. Au-dessus, brillent les tailles côtelées d'une glace de Venise encadrée d'un ébène plein de figures en relief, et venue de quelque vieille résidence royale. Deux jardinières étalaient alors le luxe malade des serres, de pâles et divines fleurs, les perles de la botanique.
Dans ce Doudoir froid, rangé, propre comme s'il eût été à vendre, vous n'eussiez pas trouvé ce malin et capricieux désordre qui révèle le bonheur. Là, tout était alors en harmonie, car les deux femmes y pleuraient. Tout y paraissait souffrant.
Le nom du propriétaire, Ferdinand du Tillet, un des plus riches banquiers de Paris, justifie le luxe effréné qui orne l'hôtel, et auquel ce boudoir peut servir de programme. Quoique sans famille, quoique parvenu, Dieu sait comment! dn Tillet avait épousé en 1831 la dernière fille du comte de Granville, l'un des plus célèbres noms de la magistrature française, et devenu pair de France après la Révolution de juillet. Ce mariage d'ambition lut acheté par la quittance au contrat d'une dot non touchée, aussi considérable que celle de la sœur aînée, mariée au comte Félix de Vandenesse. De leur côté, les Granville avaient jadis obtenu cette alliance avec les Vandenesse par l'énormité de la dot. Ainsi, la banque avait réparé la brèche faite à la mi^gistrature par la noblesse. Si le comte de Vandenesse s'était pu voir, à trois ans de distance, beau-frère d'un sieur Ferdinand dit du Tillet, il n'eût peut-être pas épousé sa femme ; mais quel homme aurait, vers la fin de 1828, prévu les étranges bouleversements que 1850 devait apporter dans l'état politique, dans les fortunes et dans la morale de la France? Il eût passé pour fou, celui qui aurait dit au comte Félix de Vandenesse oue, dans ce chassez-croisez, il perdrait sa couronne de pair, et qu'elle se retrouverait sur la tête de son beau-père.
Ramassée sur une de ces chaises basses appelées chauffeuses, dans la pose d'une femme attentive, madame du Tillet pressait sur sa poitrine avec une tendresse maternelle et baisait parfois la main de sa sœur, madame Félix de Vandenesse. Dans le monde, on joignait au nom de famille le nom de baptême, pour distinguer la comtesse de sa belle-sœur, la marqaise, femme de l'ancien ambassadeur Charles de Vandenesse, qui avait épousé la riche veuve du comte de Kergarouët, une demoiselle de Fontaine. À demi renversée sur une eauseuse, un mouchoir dans l'autre main, la respiration embarrassée par des sanglots réprimés, les yeux mouillés, la comtesse venait de faire de ces confidences qui ne se font que de sœur à sœur, quand deux sœurs s'aiment ; et ces deux sœurs s*aimaient tendrement. Nous vivons dans un temps où deux sœurs si bizarrement mariées peuvent si bien ne pas s'aimer, qu'un historien est tenu de rapporter tes causes de cette tendresse, conservée sans accrocs ni taches au milieu des dédains de leurs maris l'un pour l'autre et des désunions sociales. Un rapide aperça de leur enfance expliquera leur situation respective.
Elevées dans un sombre hôtel du Marais par une femme dévote et d'une intelligence étroite qui, pénétrée de set devoirs, la phrase classique, avait accompli la première tâche d'une mère envers ses filles, Marie-Angélique et Marie-Eugénie atteignirent le moment de leur mariage, la première à vingt ans, la seconde à dix- sept, sans jamais être sorties de la zone domestique où planait le regard maternel. Jusqu'alors elles n'étaient allées à aucun spectacle, les églises de Paris furent leurs théâtres. Enfin leur éducation avait été aussi rigoureuse à l'hôtel de leur mère qu'eUe aurait pu Fétre dans un cloftre. Depuis l'âge de raison, elles avaient tomours couché dans une chambre con* tigoê à celle de la comtesse de Granville, et dont la porte restait ouverte pendant la nuit. Le temps que ne prenaient pas les devoirs religieux ou les études Indispensables à des filles bien nées et les soins de leur personne, se passait en travaux à l'aiguille faits pour les pauvres, en promenades accomplies dans le genre de celles qne se permettent les Anglais, le dimanche, en disant : « N'allons pas si vite, nous aurions I air de nous amuser. » Leur instruction ne dépassa point les limites Imposées par des confesseurs élus parmi les ecclésias.
tiques les moins tolérants et les plus jansénistes. Jamais filles ne furent livrées â des maris ni plus pures ni plus vierges : leur mère semblait avoir vu dans ce point, assez essentiel d'ailleurs, rncctmi • plissement de tous ses devoirs envers le ciel et les hommes. Ces deux pauvres créatures n'avaient, avant leur mariage, ni lu des romans ni dessiné autre chose oue des figures dont l'anatomle eût paru le cliefd'œuvre de l'impossible ù Cuvier, et gravées de maulcre à féminisor l'Hercule Farnèse lui-même. Une vieille fille leur apprit le dessin. Un respectable prêtre leur enseigna la grammaire, la langue franç:iise, l'histoire, la géographie et le peu d'arithmétique nécessaire aux femmes. Leurs lectures, choisies dans les livres autorisés, comme ies Lettres édifianies et les Leçons de Littérature de Noël, se faisaient le soir à haute voix, mais en compagnie du directeur de leur mère, car il pouvait s'y rencontrer des passages qui, sans de sages commentaires, eussent éveillé leur imagination. Le Télémaque de Fénelon parut dangereux. La comtesse de Granville aimait assez ses filles pour en vouloir faire des anges à la façon de Marie- Alacoque, mais ses filles auraient préféré une mère moins vertueuse et plus aimable. CiUtc éducation porta ses fruits. Imposée comme un joug et présentée sous des formes austères, la religion lassa de ses pratiques ces jeunes cœurs innocents, traités comme s'ils eussent été criminels; elle y comprima les sentiments, et, tout en y jetant de profondes racines', elle ne fut pas aimée. Les deux Marie devaient ou devenir imbéciles ou souhaiter leur indépendance : elles souhaitèrent de se marier dès qu'elles purent entrevoir le monde et comparrer quelques idées ; mais leurs grâces touchantes et leur valeur, elles l'ignorèrent. Elles ipnoraient leur propre candeur, comment auraient-elles su la vie ? KI!es étaient sans armes contre le malheur, comme sans expérienc-? pour apprécier le bonheur. Elles ne tirèrent d'autre consolation que d'ellesmêmes au fond de cette geôle maternelle. Leurs douces confidences, le soir, à voix basse, ou les quelques phrases échangées quand leur mère les quittait pour un moment, cnnlinrent parfois plus d'idées que les mots n'en pouvaient exprimer. Souvent un regard dérobé à tous les yeux et par lecpiel elles se communiquaient leurs émotions fut comme un poème d'amère mélancolie. La vue du ciel sans nuages, le parfum des fleurs, le tour du jardin fait bras dessus bras dessous, leur offrirent des plaisirs inouïs. L'achèvement d'un ouvrage de broderie leur causait d'innocentes joies. La société de leur mère, loin de présenter quelques ressources à leur cœur ou de stimuler leur esprit, ne pouvait qu'assombrir leurs idées et contrister leurs sentiments ; car elle se composait de vieilles femmes droites, sèches, sans grâce, dont la conversation roulait sur les dilTérences qui distinguaient les prédicateurs ou les directeurs de conscience, sur leurs petites indispositions et sur les événements religieux les plus imperceptibles pour la Quoti' dienne ou pour VAmi de ta Religion, Quant aux hommes, ils eussent éteint les flambeaux de l'amour, tant leurs figures étaient froides et tristement résignées ; ils avaient tous cet âge où l'homme est maussade et chagrin, où sa sensibilité ne s'exerce plus qu'à table et ne s'attache qu'aux choses qui concernent le bien-être. L'égoîsme religieux avait desséché ces cœurs voués au devoir et retranchés derrière la pratique. De silencieuses séances de jeu les occupaient presque toute la soirée. Les deux petites, mises comme au ban de ce sanhédrin qui maintenait la sévérité maternelle, se surprenaient à haïr ces désolants personnages aux yeux creux, aux figures refrognécs. Sur les ténèbres de cette vie se dessina vigoureusement une seule figure d'homme, celle d'un maître de musique. Les confesseurs avaient décidé que la musique était un art chrétien, né dans l'Eglise catholique et développé par elle. On permit donc aux deux petites filles d'apprendre la musique. Une demoiselle à lunettes, qui montrait le solfège et le piano dans uu couvent voisin, les fatigua d*exerciecs. Mais quand l'aînée de ses filles atteignit dix ans, le comte de Gr.uiville démontra la nécessité de prendre un maître. Madame de Granville donna toute la valeur d'une conjugale obéissance à cette coiiee>*sion nécessaire : il est dans l'esprit des dévotes de se faire un mérite des devoirs accomplis. Le maître fut un Allemand catholique, uu de ces hommes nés vieux, qui auront toujours cinquante ans, même à quatre-vingts. Sa figure creusée, ridée, brune, conservait quelque chose d'enfantin et de naïf dans ses fonds noirs. Le bien de l'innocence animait ses yeux et le gai sourire du printemps habitait ses lèvres. Ses vieux cheveux gris, arrangés naturellement comme ceux de Jésus-Christ, ajoutaient â son air extatique je ne sais quoi de solennel qui trompait sur son caractère : il eût fait une sottise avec la plus exemplaire gravité. Ses habits étaient une enveloppe nécessaire à laquelle il ne prêtait aucune. attention, car ses yeux allaient trop haut dans les nues pour jamais se commettre avec les matérialités. Aussi ce grand artiste inconnu tenait-il à la classe aimable des oubfieurs. qui donnent leur temps et leur âme à autrui comme ils laissent leurs gants sur toutes les tables et leur parapluie à toutes les portes. Ses mains étaient de celles qui sont sales après avoir été lavées. Enfin, son vieux corps, mal assis sur ses vieilles jambes nouées et qui démontrait jusqu'à quel point Thomme peut en faire l'accessoire de son âme, appartenait à ces étranges créations qui n'ont été bien dépeintes que par un Allemand, par Hoffmann, le^oele de ce qui n'a pas l'air d'exister et qui néanmoins a vie. tel était
UNE FILLE D EVE
Schrouoke^ ancien maHre de chapelle da margrave d*Anspach, savant qui p.issa par un conseil de dévotion otà qui Von demanda s*il faisait maigre. Le maître eut envie de ré{>oudre : u Regardez-moi, d mais comment badiner avec des dévotes et des directeurs jansénisces ? Ce vieillard apocryphe tint tant de place dans la vie des deux Marie, clirs prirent tant d*amitié pour ce candide et grand artiste qui se con- Wwiixit de comprendre Tart, qu*après leur mariage, chacune lui conslilun trois cents francs de rente viagère,sommequisuffisait pour son loi^eineiU, sa bière, sa pipe et ses vêtements. bi\ cents francs de nnie et ses leçons lui firent un Eden. Schmucke ne s'était senti le courn^H' de confier sa misère et ses vœux qu'à ces deux adorables jeunes lillcs, à CCS cœurs fleuris sous la neige des rigueurs maternelles, et sons la glace de la dévotion. Ce fait explique tout Schmucke et Tenfanre des deux Marie. Personne ne sut, plus tard, quel abbé, quelle vieille dévote, aVait découvert cet Allemand égaré dans Paris. Dès que les mères de famille apprirent que la comtesse de Granville avait trouvé pour ses filles un maître de musique, toutes demandèrent son nom et son adresse. Schmucke eut trente maisons dans le Marais. Son succès tardif se matiifesta par des souliers à boucles d'acier bronzé, fourrés de scmollcs en crin, et par du linge plus souvent renouvelé. Sa fraieté d'ingénu, longtemps comprimée par une noble et décente iTîibèrc, reparut. 11 laissa échapper de peliies phrases spirituelles comme : « Mesdemoiselles, les chats ont mangé la crotte dans Paris <( cette nuit, n quand pendant Ja nuit la gelée avait séché les rues, bououses la veille; mais il les disait en patois germanico-gallique : 3InvlfmisscUe, lé chas honte manche là grôUcnne tan Bân sti nouitte! Satisfait d'apporter à ces deux anges cette espèce de vcrgiss mein nicht choisi parmi les fleurs de son esprit, il prenait, en l'offrant, un airOn et spiniuel qui désarmait la raillerie. Il était si heureux de faire éclore le rire sur les lèvres de ses deux ccolicrcs, dont la malheureuse vie avait été pénétrée par lui, qu'il se fût rendu ridicule exprès, s'il ne Tcilt pas été naturellement; mais son cœur eût renouvelé les vulgarités les plus populaires; il eût, suivant une belle expression de feu Saint -Martin, doré de la boue avec son céleste sourire. D'après une des plus nobles idées de l'éducation religieuse, les deux Marie reconduisaient leur maître avec respect jusqu'à la porte de rappariemenl. Là, les doux pauvres filles lui disaient quelques douces phrases, heureuses de rendre cet homme heureux : elles ne pouvaient se montrer femmes que pour lui ! Jusqu'à leur mariage, Ju musique devinl donc pour elles une autre vie dans la vie, de même que le paysan russe prend, dit-on. ses rêves pour la réalité, sa vie ])our un mauvais sommeil. Dans leur désir de se défendre contre les petitesses qui menaçaient de les envahir, contre les dévorantes idées nscéiiques, elles se jetèrent dans les diUlcultés de l'art musical à s'y briser. La mélodie, l'harmonie, la composition, ces trois filles du ciel dont le chœur fut mené par ce vieux faune catholique ivre de musique, les récompensèrent de leurs travaux et leur firent un rempart de leurs danses aériennes. Mozart, Beethoven, Uaydn, Paésiello. Ciinarosa, llummel et les génies secondaires développèrent en elles mille sentiments qui ne dépassèrent pas la chaste enceinte de leurs cœurs voilés, mais qui pénétrèrent dans la crcalion où elles volèrent à toutes ailes. Quana elles avaient exécuté quelques morceaux en atlcij,'i}anl :\ la perfection, elles se serraient les mains et s'embrassaient eu proie à une vive extase. Leur vieux maître les appelait ses saintes Céciles.
Les deux Marie n'allèrent au bal qu'à Page de seize ans, et quatre fois seulement par année, dans quelques maisons choisies. Elles ne (piittaienl les côtés de leur mère que munies d'instructions sur la conduite à suivre avec leurs danseurs, et si sévères, qu'elles ne pouvaient rciiondrc que oui ou non à leurs partenaires. L'œil de la comtesse n' abandon uni t point ses filles et semblait deviner les paroles au seul mouvement des lèvres. Les pauvres petites avaient des toilettes de bal irréprochables, des robes de mousseline montant jusqu*au menlou. avec une infinité de ruches excessivement fournies, et des manches longues. Eu tenant leurs grâces comprimées et leurs beautés voilées, cette toilette leur donnait une vague ressemblance avec les paîiies égyptiennes; néanmoins il sortait de ces blocs de colon deux fii!(ires délicieuses de mélancolie. Elles enrageaient en se voyant l'objet d'uoe pitié douce. Quelle est la femme, si candide qu'elle soit, qui lie souhaite faire envie? Aucune idée dangereuse, malsaine on seulement équivoque, ne souilla donc la pulpe blanche de leur cerveau : leurs cœ,urs étaient purs, leurs mains étaient horriblement rouges, elles crevaient de santé. Eve ne sortit pas plus innocente des mains de Dieu que ces deux filles ne le furent en sortant du logis maternel pour aller à la mairie et à l'église, avec 4a simple mais épouvantable recommandation d'obéir en toute chose à des hommes auprès desquels elles devaient dormir ou veiller pendant la nuit. A leur sens, elles ne pouvaient trouver plus mal dans la maison étrangère où elles seraient déportées que dans le couvent maternel.
Pourquoi le père de ces deux lilles, le comte de Granville, ce grand, savant et intègre magistrat, quoique parfois entraîné par la politique, ne prolégeait-il pas ces deux petites créatures contre cet é« rasant despotisme? Hélas! par une mémorable transaclion. convciine apièi six ans de mariage, les époux vivaient séparés dans leur propre mai-
son. Le père s'était réservé l'éducation de ses fils, en laissant à sa femme Péducation des filles. Il vit beaucoup moins de danger pour des femmes que pour des hommes à l'application de ce systèmcvonpresseur. Les deux Marie, destinées à subir quelque tvrannie, celle de l'amour ou celle du mariage, y perdaient moins que' des garçons^ chez qui PintelligeDce devait rester libre, et dont les qualités se seraient détériorées sous la compression violente des idées religieuses poussées à toutes leurs conséquences. De quatre victimes, le comte en avait sauvé deux. La comtesse regardait ses deux fils, Pun veut; à la magistrature assise, et l'autre à la magistrature amovible, comme trop mai élevés pour leur permettre la moindre intimité avec leurs sœurs. Les commuiiications étaient sévèrement gardées entre ces pauvres enfants. D'ailleurs, quand le comte faisait sortir ses fil^ du collège, il se gardait bien de les tenir au logis. Ces deux garçons y venaient déjeuner avec leur mère et leurs sœurs; puis le magistrat les amusait par quelque partie au dehors : le restaurateur, les théâtres, les musées, la campagne dans la saison, défrayaient leurs plaisirs. Excepté les jours solennels dans la vie de famille, comme la fête de la comtesse ou celle du père, les premier^ jours de l'an, ceux de distribution des prit, où les deux garçons demeuraient au logis paternel et y couchaient, fort gênés, n'osant pas embrasser leurs sœurs surveillées par la comtesse, qui ne les laissait pas un insumt ensemble, les deux pauvres filles virent si rarement leurs frères, qu il ne put y avoir aucun lien entre eux. Ces jours-là, les interrogations : — Où est Angélique? — Que fait Eugénie? — Où sont mes enfants? s'entendaient à tout propos. Lorsqu'il était question de ses deux fils, la comtesse levait au ciel ses yeux froids et macérés comme pour demander pardon à Dieu de ne pas les avoir arrachés à l'impiété. Ses exelamations, ses réticences à leur égard, équivalaient aux plus lamentables versets de Jérémie et trompaient les deux sœurs, qui croyaient leurs frères pervertis et à jamais perdus. Quand ses fils eurent dix-huit ans, le comte leur donna deux chambres dans son ap-
{>artement, et leur fit faire leur droit en les plaçant sous la surveilance d'uo avocat, son secrétaire, chargé de les initier aux secrets de leur avenir. Les deux Marie ne connurent donc la fraternité qu'abstraitement. A l'époque des mariages Se leurs sœurs, Pun avocat général à une cour éloignée, l'autre à son début en province, furent retenus chaque fois par un grave procès. Dans beaucoup de familles, la vie intérieure, qu'on pourrait imaginer intime, unie, cohérente, se passe ainsi : les frères sont au loin, occupés à leur fortune, à leur avancement, pris par le service du pays ; les sœurs sont enveloppées dans un tourbillon d'intérêts de familles étrangères à la leur. Tous les membres vivent alors dans la désunion, dans l'oubli les uns des autres, reliés seulement par les faibles liens du souvenir jusqu'au moment où l'orgueil les rappelle, où l'intérêt les rassemble, et quelquefois les sépare de cœur comme ils l'ont été de fait. Une famille vivant unie de corps et d'esprit est une rare-exception. La loi moderne, en multipliant la famille par la famille, a créé le plus horrible de tous les maux : l'individualisme.
Au milieu de la profonde solitude où s'écoula leur jeunesse, Angélique et Eugénie virent rarement leur père, qui d'ailleurs apportait dans le grand appartement habité par sa femine au rez-de-eliaussée de l'hôtel une figure attristée. Il gardait au logis la physionomie grave et solennelle du magistrat sur le siège. Quand les deux petites filles eurent dépassé l'âge des joujoux et des poupées, quand elles commencèrent a user de leur raiiion, vers douxe ans, à Pépoque où elles ne riaient déjà plus du vieux Schmucke, elles surprirent le secret des soucis qui sillonnaient le front du comte, elles reconuurent sous son masque sévère les vestiges d'une bonne nature et d'un charmant caractère. Elles comprirent qu'il avait cédé la place à la religion dans son ménage, trompé dans ses espérances de mari, comme il avait été blessé dans les fibres les plus délicates de la paternité, Pamour des pères pour leurs filles. De semblables douleurs émeuvent singulièrement des jeunes filles sevrées de tendresse. Quelquefois, en faisant le tour du jardin entre elles, chaque bras passé autour de chaque petite taille, se meitant à leur pas enfantin, le père les arrêtait dans un massif, et les baisait l'une après l'autre au front. Ses yeux, sa bouche et sa physionomie exprimaient alors la plus profonde* compassion.
— Vous n'êtes pas très-heureuses, mes chères petites, leur disaitil, mais je vous marierai de bonne heure, et je serai content en vous vovant quitter la maison. — Papa, disait Eugénie, nous sommes décidées à prendre pour mari le premier homme venu. — Voilà, s'é* criailril, le fruit amer d'un semblable système ! On veut faire des saintes, on obtient des...
Il n'achevait pas. Souvent ces deux filles sentaient une bien vive tendresse dans les adieux de leur père, ou dans ses regards, quand, par hasard, il dînait au logis. Ce père si rarement vu, elles le plaignaient, et l'on aime ceux que l'on plaint.
Cette sévère et religieuse éducation fut la cause des mariages de c^ deux sœurs, soudées ensemble par le malheur, comme Uita-Chris* tiua par la nature. Beaucoup d'hommes, poussés au mariage, |)réfèreiit une fille prise au couvent et saturée do dévotion à une (ille élevée dans les doctrines mondaines. Il n'y a (las de milieu : un homme doit ('panser une fille très-instruite qui a lu les annonces des journaux et
UNE FILLE D'EVE
les a coinmenlëes, qui a valsé et dansé le galop avec mille jeunes geiis^ qui est allée à tous les spectacles, qui a dévoré des romans, à qui un maître de danse a brisé les genoux en les appuvant sur les siens, qui de religion ne se soucie guère, et s'est fait a elle-même sa morale; ou une jeune fille ignorante et pure, comme étaient Blarie- Angélique et Marie-Eugénie. Peut-être y a t-il autant de danger avec les unes qu'avec les autres. Cependant l'immense majorité des gens qui n'ont pas Tâge d'Arnolphe aiment encore mieux une Agnès religieuse qu*une Gélimène en herbe.
Les deux Marie, petites et minces, avaient la même taille, le même pied, la même main. Eugénie, la plus jeune, était blonde comme sa mère. Angélique était brune comme le père. Mais toutes deux avaient le même teint : une peau de ce blanc nacré, qui annonce la richesse et la pureté du sang, jaspée par des couleurs vivement détachées sur un tissu nourri comme celui du Jasmin, comme lui fin, lisse et tendre au toucher. Les yeux bleus d'Eugénie, les yeux bruns d'Angélique, avaient une expression de naïve insouciance, d'élonnement non prémédité, bien rendue par la manière vapue dont flottaient leurs prunelles sur le blanc fluide de l'œil. Elles étalent bien faites : leurs épaules un peu maigres devaient se modeler plus tard. Leurs gorges, si longtemps voilées, étonnèrent le resard par leurs perfections, quand leurs maris les prièrent de se décolleter pour le bal : l'un et Tautre jouirent alors de cette charmante honte qui fit rougir d'abord à huis clos et pendant toute une soirée ces deux ignorantes créatures. Au moment où commence cette scène, où Talnee pleurait et se laissait consoler par sa cadette, leurs mains et leurs bras étaient devenus d'une blancheur de lait. Toutes deux elles avaient nourri, l'une un garçon, l'autre une fille. Eugénie avait paru très-espiègle à sa mère, qui, pour elle, avait redoublé d'attention et de sévérité. Aux yeux de cette mère redoutée, Angélique, noble et fière, semblait avoir une âme pleine d'exaltation, qui se garderait toute seule, tandis que la lutine Eugénie paraissait avoir besoin d'être contenue. Il est de charmantes créatures méconnues par le sort, à qui tout devrait réussir dans la vie, mais qui vivent et meurent malheureuses, tourmentées par un mauvais génie, victimes de circonstances imprévues. Ainsi l'innocente, la gaie Eugénie était tombée sous le malicieux despotisme d'un parvenu au sortir de la prison maternelle. Angélique, disposée aux grandes luttes du sentiment, avait été jetée dans les plus hautes sphères de la société parisienne, la bride sur le cou.
Madame de Vandenesse, qui succombait évidemment sous le poids de peines trop lourdes pour son âme, encore naïve après six ans de mariage, était étendue, les jambes à demi fléchies, le corps plié, la tête comme égarée sur le dos de la causeuse. Accourue chez sa sœur après une courte apparition aux Italiens, elle avait encore dans ses nattes quelques fleurs, mais d autres gisaient éparses sur le tapis avec ses gants, sa pelisse de soie garnie de fourrures, son manchon et son capuchon. De» larmes brillantes mêlées à ses perles sur sa blanche poitrine, ses yeux mouillés, annonçaient d'étranges confidences. Au milieu de ce luxe, n'était-ce pas horrible? Napoléon l'a dit : Rien ici-bas n'est volé, tout se paye. Elle ne se sentait pas le courage de parler.
— Pauvre chérie, dit madame du Tillet, quelle fausse idée as-tu de mon mariage, pour avoir imaginé de me demander du secours !
En entendant celte phrase arrachée au fond du cœur de sa sœur par la violence de l'orage qu'elle y avait versé, de même que la fonte des neiges soulève les pierres les mieux enfoncés au lit des torrents, la comtesse regarda d'un air stupide la femme du banquier, le feu de la terreur sécha ses larmes, et ses yeux demeurèrent fixes.
— Es-tu donc aussi dans un abîme, mon ange? dit-elle à voix basse. — - Mes maux ne calmeront pas tes douleurs. — Dis-les, chère enfant. Je ne suis pas encore assez égoïste pour ne pas l'écouter ! Nous souffrons donc encore ensemble comme dans notre jeunesse? — Mais nous souffrons séparées, répondit mélancoliquement la femme du banquier. Nous vivons dans deux sociétés ennemies. Je vais aux Tuileries, quand tu n'y vas plus. Nos maris appartiennent à deux partis contraires. Je sois la femme d'un banquier ambitieux, d'un mauvais honmie, mon cher trésor ! toi, lu es celle d'un bon être, noble, généreux... — Oh! pas de reproches, dit la comtesse. Pour m'en faire, une femme devrait avoir subi les ennuis d'une vie terne et décolorée, en être sortie pour entrer dans le paradis de l'amour; il lui faudrait connaître le bonheur qu'on éprouve à sentir toute sa vie chez un autre, à épouser les émotions infinies d'une âme de poète, à vivre doublement : aller, venir avec lui dans ses courses à travers les espaces, dans le monde de l'ambition ; souffrir de ses chagrins, monter sur les ailes de ses immenses plaisirs, se déployer sur un vaste théâtre, et tout cela pendant que l'on est calme, froide, sereine devant un monde observateur. Oui. ma chère, on doit soutenir souvent tout un occun dans son cœur en se trouvant, comme nous sommes ici, devant le feu, chez soi, sur une causeuse. Quel bonheur, cependant, que d avoir à toute minute un intérêt énorme oui multiplie les fibres du cœur et les étend, de n'être froide à rien, oe trouver sa vie attachée a une promenade où l'on verra dans la fouie un œil scintillant qui fait pâlir le soleil, d'être émue par un retard, d'avoir envie de tuer un importun qui vole un de ces rares moments où le bonheur
palpite dans les plus petites veines ! Quelle ivresse que de vivre enfin ! Ah ! chère, vivre quand tant de femmes deroandeni à genoux des émotions qui les fuient ! Songe, mon enfant, que pour ces poèmes il n'est qu'un temps : la jeunesse. Dans quelques années, vient Thiver, le froid. Ah 1 si tu possédais ces vivantes richesses du cœur, et que lu fusses menacée de les perdre...
Madame du Tillet efTrayée s'était voilé la figure avec ses mains en entendant cette horrible antienne.
— Je n*ai pas eu la pensée de te faire le moindre reproche, ma bien-aimée, dit elle enfin en voyant le visage de sa sœur baigné du larmes chaudes. Tu viens de jeter dans mon âme, en un moment, plus de brandons que n'en ont éteint mes larmes. Oui, la vie que je mène légitimerait dans mon cœur un amour comme celui que tu viens de me peindre. Laisse-moi croire que si nous nous étions vues plus souvent, nous ne serions pas où nous en sommes. Si tu avais su mes souffrances, tu aurais apprécié ton bonheur, tu m'aurais peut-être enhardie à la résistance, et je serais heureuse. Ton malheur est un accident auquel un hasard obviera, tandis que mon malheur est de tous les moments. Pour mon mari, je suis le portemanteau de son luxe, l'enseigne de ses ambitions, une de ses vaniteuses satisfactions. Il n'a pour moi ni affection vraie ni confiance. Ferdinand est sec et poli comme ce marbre, dit-elle en frappant le manteau de la cheminée. D se défie de moi. Tout ce oue je demanderais pour moi-même est refusé d'avance; mais quant a ce (jui le flatte et annonce sa fortune, je n'ai pas même à désirer : il décore mes appartements, il dépense des sommes exorbitantes pour ma table. Mes gens, mes loges au théâtre, tout ce qui est extérieur est du dernier eoût. Sa vaniié n'épargne rien, il mettra des dentelles aux langes de ses enflmts, mais il n'entendra pas leurs cris, ne devinera pas leurs besoins. Me comprends- tu? Je suis couverte de diamants quand je vais à la cour; à la ville, je porte les bagatelles les plus riches; mais je ne dispose pas d'un liard. Madame du Tillet, qui, peut-être, excite des jalousies, qui parait nager dans l'or, n'a pas cent francs à elle. Si le père ne se soucie pas de ses enfants, il se soucie bien moins de leur mère. Ah î il m'a fait bien rudement sentir qu'il m'a payée, et ^ue ma fortune personnelle, dont je ne dispose point, lui a été arrachée. Si je n'avais qu'à me rendre maltresse de lui, peut-être le séduirais-je; mais je subis une influence étrangère, celle d'une femme de cinquante ans passés, qui a des prétentions et qui le domine, la veuve d'un notaire. Je le sens, je ne serai libre qu'à sa mort. Ici ma vie est réglée comme celle d'une reine : on sonne mon déjeuner et mon dîner comme ,î ton château. Je sors infailliblement à une certaine heure pour aller au bois. Je suis toujours accompagnée de deux domestiques en grande tenue, et dois être revenue à la même heure. Au lieu de donner des ordres, j'en reçois. Au bal, au théâtre, un valet vient me dire : <c La voiture de madame est avancée, » et je dois partir souvent au milieu de mon plaisir. Ferdinand se fâcherait si je n'obéissais pas à l'éiîquelle créée pour sa femme, et il me fait peur. Au milieu de celle opulence maudite, je conçois des regrets, et trouve notre mère une bonne mère ; elle nous laissait les nuits, et je pouvais causer avec loi. Enfin je vivais près d'une créature qui m*aimait et souffrait avec moi ; taudis qu'ici, dans celte somptueuse maison, je suis au milieu d'un désert.
A ce terrible aveu, la comtesse saisit à son tour la main de sa sœur et la baisa en pleurant.
— Comment puis-je l'aider? dit Eugénie à voix basse à Angéliriuc. S'il nous surprenait, il entrerait en défiance, et voudrait savoir ce que tu m'as du depuis une heure; il faudrait lui mentir, chose difficile avec un homme fin et traître : il me tendrait des pièges. Mais laissons mes malheurs et pensons à toi. Tes quarante mille francs, ma chère, ne seraient rien pour Ferdinand, qui remue des millions avec un autre gros banquier, le baron de Nucingen. Quelquefois j'assiste à des dîners où ils disent des choses à faire frémir. Du Tillet connaît ma discrétion, et l'on parle devant moi sans se gêner : on est sûr de mon silence. Eh bien ! les assassinats sur la grande route me semblent des actes de charité comparés à certaines combinaisons financières. Nucingen et lui se soucient de ruiner les gens comme je me soucie de leurs profusions. Souvent je reçois de pauvres dupes de qui j'ai entendu faire le compte la veille, et qui se lancent dans des affaires où ils doivent laisser leur fortune. Il me prend envie, comme à Léonarde dans la caverne des brigands, de leur dire : Prenez garde ! Mais que deviendrais-je? Je me tais. Ce somptueux hôtel est un coupe- goi'^e. Et du Tillet, Nucingen jettent les billets de mille francs par poignées pour leurs caprices. Ferdinand achète au Tillel l'emplacement de l'ancien château pour le rebâtir, il veut y joindre une forêt et de magnifiques domaines. 11 prétend nue son fils sera couile, et au'à la troisième génération il sera noble. Nucingen, las de son hûiel de la rue Saint-Lazare, construit un palais. Sa femme est une de mes aniies... Ah! s'écria- t-elle, elle peut nous être utile, elle est li;irdie avec son mari, elle a la disposition de sa fortune, elle te sauvera. — Chère minette, je n'ai plus que quelques heures, allons-y ce soir, à l'instant, dit madame de Vandenesse en se jetant duns les bras de madame du Tillel et y fondant en larmes.— lÊh! puis-je sortir à onze
UNE FILLE D'EVE
heures du soîr? — J'ai ma voiture. -— Que complotez -vous donc là? dit du Tillei en poussant la porie du boudoir.
Il montrait aux deux sœurs un visage anodin éclairé par un air faussement aimable. Les tapis avaient assourdi ses pas, et la préoccupation des deux femmes les avait empêchées d'entendre le bruit que fit la voilure de du Tillet en entrant. La comtesse, chez qui Tusage du monde et la liberté que lui laissait Félix avaient développé Tesprit et la (inesse, encore comprimés chez sa sœur par le despotisme marital, qui continuait celui de leur mère, aperçut chez Eugénie une terreur près de se trahir, et la sauva par une réponse franche.
— Je croyais ma sœur plus riche qu'elle ne l'est, répondit la comtesse en regardant son beau-frère. Les femmes sont parfois dans des embnrras ou^elles ne veulent pas dire à leurs maris, comme Joséphine avec Napoléon, et je venais lui demander un service. — Elle peut vous le rendre facilement, ma sœur. Eugénie est très-riche, répondit du Tillet avec une mielleuse aigreur. -;- Elle ne l'est que pour vous, mon frère, répliqua la comtesse en souriant avec amertume. — Que vous faut-il? dit du Tillet, qui n'était pas fâché d'enlacer sa bellesœur. — Nigaud, ne vous ai-je pas dit que nous ne voulons pas nous commettre avec nos maris? répondit sagement madame de Vanden^sse, en comprenant qu'elle se mettait a la merci de l'homme dont le portrait venait heureusement de lui être tracé par sa sœur. Je viendrai chercher Eugénie demain. — Demain, répondit froidement le banquier, non. Madame du Tillet dine demain chez un futur pair de France, le baron de Nucingen, qui me laisse sa place à la Chambre des députés. — Ne lui permettrez-vous pas d'accepter ma loge à l'Opéra? dit la comtesse sans même échanger un regard avec sa sœur, tant elle craignait de lui voir trahir leur secret. — Elle a la sienne, ma sœur, dit du Tillet piqué. — Eh bien! je l'y verrai, répliqua la comtesse. — Ce sera la première fois que vous nous ferez cet honneur, dit du Tillet.
La comtesse sentit le reproche et se mit à rire.
— Soyez tranquille, on ne vous fera rien payer cette fois-ci, ditelle. Adieu, ma chérie. — L'impertinente ! s'écria du Tillet en ramassant les fleurs tombées de la coiffure de la comtesse. Vous devriez, dit-il à t^a femme, étudier madame de Vandenesse. Je voudrais vous voir dans le monde impertinente comme votre sœur vient de l'être ici. Vous avez un air bourgeois et niais qui me désole.
Eugénie leva les yeux au ciel, pour toute réponse.
— Ah çà ! madame, qu'avez-vous donc fait toutes deux ici? dit le banquier après une pause en lui montrant les fleurs. Que se passe-t-il pour que voire sœur vienne demain dans votre lo^e?
La pauvre ilole se rejeta sur une envie de dormir et sortit pour se faire déshabiller en craignant un interrogatoire. Du Tillet prit alors sa femme par le bras, la ramena devant lui sous le feu des bougies qui flambaient dans des bras de vermeil, entre deux délicieux bou-
3uets de fleurs nouées, et il plongea son regard clair dans les yeux e sa femme.
— Votre sœur est venue pour emprunter Quarante mille francs que doit un homme à qui elle s'intéresse et qui dans trois jours sera coffré comme une chose précieuse, rue de Glichy, dit-il froidement.
La pauvre femme fut saisie par un tremblement nerveux qu'elle réprima.
-— Vous m'avez effrayée, dit-elle. Mais ma sœur est trop bien élevée, elle aime trop son mari pour s'intéresser à ce point à un homme. — Au contraire, répondit-il sèchement. Les tilles élevées comme vous l'avez été, dans la contrainte et les pratiques religieuses, ont soif de la liberté, désirent le bonheur, et le bonheur dont elles jouissent n'est jamais aussi grand ni aussi beau que celui qu'elles ont rêvé. De pareilles filles font de mauvaises femmes.— Parlez pour moi, dit la pauvre Eugénie avec un ton de raillerie amère, mais respectez ma sœur. La comtesse de Vandenesse est trop heureuse, son mari la laisse trop libre pour qu'elle ne lui soit pas attachée. D'ailleurs, si votre supposition é'ait vraie, elle ne me l'aurait pas dit. — Gela est, dit du tillet. Je vous défends de faire quoi que ce soit dans celte affaire. Il est dans mes intérêts que cet homme aille en prison. Tenez-vous-le pour dit
Madame du Tillet sortit.
— Elle me désobéira sans doute, et je pourrai savoir tout ce qu'elles feront en les surveillant, se dit du Tillet resté seul dans le boudoir. Ces pauvres soltes veulent lutter avec nous.
Il haussa les épaules et rejoignit sa femme, ou, pour être vrai, son esclave.
La conûdence faite à madame du Tillet par madame Félix de Vandenesse tenait à tant de points de son histoire depuis six ans, qu'elle serait inintelligible, sans le récit succinct des principaux événements de sa vie.
Parmi les hommes remarquables qui durent leur destinée à la Restauration et que, malheureusement pour elle, elle mit avec Martisnac en dehors des secrets du gouvernement, on comptait Félix de Vandenesse, déporté comme plusieurs autres à la Chambre des pairs aux derniers jours de Charles X. Cette disgrâce, quoique momentanée à ses yeux, le fit songer au mariage, vers lequel il fut conduit, comme
beaucoup d'hommes le sont, par une sorte de dégoût pour les aventures galantes, ces folles fleurs de la jeunesse. Il est un moment suprême où la vie sociale apparaît dans sa gravité. Féli:; de Vandenesse avait été tour à tour heureux et malheureux, plus souvent malheureux qu'heureux, comme les hommes qui, dès leur début dans le monde, ont rencontré l'amour sous sa plus belle forme. Ces privilégiés deviennent difficiles. Puis, après avoir expérimenté la vie et comparé les caractères, ils arrivent à se contenter d'un à peu près et se réfugient dans une indulgence absolue. On nc^ les trompe point, car ils ne se détrompent plus; mais ils mettent de 'la grâce à leur résignation; en s'attendant à tout, ils souffrent moins. Cependant Félix pouvait encore passer ponr un des plus jolis et des plus agréables nommes de Paris. Il avait été surtout recommandé auprès des femmes par une des plus nobles créatures de ce siècle, morte, disait-on, de douleur et d'amour pour lui ; mais il avait été formé spécialement
f>ar la belle lady Dudley. Aux yeux de beaucoup de Parisiennes, Féix, espèce de héros de roman, avait dû plusieurs conquêtes à tout le mal qu'on disait de lui. Madame de Manerville avait clos la carrière de ses aventures. Sans être un don Juan, il remportait du monde amoureux le. désenchantement qu'il remportait du monde politique. Cet idéal de la femme et de la passion, dont, pour son malheur, le type avait éclairé, dominé sa jeunesse, il désespérait de jamais pouvoir le rencontrer.
Vers trente ans, le comte Félix résolut d'en finir avec les ennuis de ses félicités par un mariage. Sur ce point, il était fixé : il voulait une jeune fille élevée dans les données les plus sévères du catholicisme. Il lui suflit d'apprendre comment la comtesse de Granville tenait ses filles pour rechercher la main de l'aînée. Il avait, lui aussi, subi le despotisme d'une mère; il se souvenait encore assez de sa cruelle jeunesse pour reconnaître, à travers les dissimulations de la pudeur féminine, en quel état le joug aurait mis le cœur d'une jeune fille : si ce cœur était aigri, chagrin, révolté; s'il était demeuré paisible, aimable, prêt à s'ouvrir aux beaux sentiments. La tyrannie produit deux effets contraires dont les symboles existent dans deux grandes figures de l'esclavage antique : Épictète et Spartacus, la haine et ses sentiments mauvais, la résignation et ses tendresses chrétiennes. Le comte de Vandenesse se reconnut dans Marie-Angélique de Granville. En prenant ponr femme une jeune fille naïve, innocente cl pure, il avait résolu d'avance, en jeune vieillard qu'il était, de mêler le sentiment paternel au sentiment conjugal. Il se sentait le cœur desséche {)ar le monde, par la politique, et savait qu'en échange d'une vie adoescente, il allait donner les restes d'une vie usée. Auprès des fleurs du printemps, il mettrait les glaces de l'hiver, l'expérience chenue auprès de la pimpante, de l'insouciante imprudence. Après avoir ainsi jugé sainement sa position, il se cantonna dans ses quartiers conjugaux avec d'amples provisions. L'indulgence et la confiance furent les deux ancres sur lesquelles il s'amarra. Les mères de famille devraient rechercher de pareils hommes pour leurs filles : l'esprit est protecteur comme la divinité, le désenchantement est perspicace comme un chiru^en, l'expérience est prévoyante comme une mère. Ces trois sentiments sont les vertus théologales du mariage.
Les recherches, les délices que ses habitudes d'homme à bonnes fortunes et d'homme élégant avaient apprises à Félix de Vandenesse, les enseignements de la haute politique, les observations de sa vie tour à tour occupée, pensive, littéraire, toutes ses forces, furent employées à rendre sa femme heureuse, et il y appliqua son esprit. Au sortir du purgatoire maternel, Marie-Angélique monta tout à coup au paradis conjugal que lui avait élevé Félix, rue du Rocher, dans un hôtel où les moindres choses avaient un parfhm d'aristocratie, mais où le vernis de la bonne compagnie ne gênait pas cet harmonieux laissez-aller que souhaitent les cœurs aimants et jeunes. Marie-Angélique savoura d'abord lés jouissances de la vie matérielle dans leur entier, son mari se fit pendant deux ans son intendant. Félix expliqua lentement et avec beaucoup d'art à sa femme les choses de la vie, l initia par degrés aux mystères de la haute société, lui apprit les généalogies de toutes les 'maisons nobles, lui enseiffna le monde, la guida dans l'art de la toilette et de la conversation, la mena de théâtre en théâtre, lui fit faire un cours de littérature et d'histoire. Il acheva cette éducation avec un roln d'amant, de père, de maître et de mari; mais avec une sobriété bien entendue, il ménageait les jouissances et les leçons, sans détruire les idées religieuses. Enfin, il s'acquitta de son entreprise en grand roattre. Au bout de quatre années, il eut le bonheur d'avoir formé dans la comtesse de Vandenesse une des femmes les plus aimables et les plus remarquables du temps actuel.
Marie-Angélique éprouva précisément pour Félix le sentiment que Félix souhaitait de lui inspirer : une amitié vraie, une reconnaissance bien sentie, un amour fraternel qui se mélangeait à propos de tendresse noble et digne comme elle doit être entre man et femme. Elle était mère et bonne mère. Félix s'attachait donc sa femme par tous les liens ])ossibles Siins avoir l'air de la garrotter, comptant pour être heureux sans nuage sur les attraits de l'habitude. Il n'y a que les hommes rompus au manège de la vie et qni ont parcouru le cercle des désillusionnements politiques et amoureux, pour avoir cette science
UNE FILLE D'EVE
et se conduire ainsi. Félix trouvait d*ailleurs dans son œuyre les plai* sirs que rencontrent dans -leurs créations les peintres, les écrivains, les architectes qui élèvent des monuments; il jouissait doublement en s'occupant de l'œuvre et en voyant le succès, en admirant sa femme instruite et naïve, spirituelle et naturelle, aimable et chaste, jeune fille et mère, parfaitement libre et enchaînée. L*hisioire des bons ménages est comme celle des peuples heureux, elle s'écrit en deux lignes et n'a rien de littéraire. Aussi, comme le bonheur ne s'explique que par lui-même, ces quatre années ne peuvent-elles rien fournir qui ne soit tendre comme le gris de lin des éternelles amolirs, fade comme la manne, et amusant comme le roman de YÀstrée,
Eu 18^, l'édifice de bonheur cimenté par Félix fut près de crouler, miné dans ses bases sans qu'il s'en doutât. Le cœur d'une femme de vingt*cinq ans n'est pas plus celui de la jeune fille de dix-huit, que celui de la femme de quarante n'est celui de la femme de trente ans. Il V a quatre âges dans la vie des femmes. Chaque âge crée une nouvelle femme. Yaudenesse connaissait sans doute les lois de ces transformations dues à nos mœurs modernes; mais il les oublia pour son propre compte, comme le plus fort grammairien peut oublier les règles en compos:mt un livre ; comme sur le champ de bataille, au milieu do feu, pris dans les accidents d'un site, le plus grand général oublie une règle absolue de l'art militaire. L'homme qui peut empreindre
Ï perpétuellement la pensée dans le fait est un homme de géuie ; mais 'homme qui a le plus de génie ne le déploie pas à tous les instants, il ressemblerait trop à Dieu. Après quatre ans de cette vie sans un choc d'âme, sans une parole qui produisît la moindre discordance dans ce suave concert de sentiment, en se sentant parfaitement développée comme une belle plante dans un bon sol, sous les caresses d'un beau soleil qui rayonnait au milieu d'un éther constamment azuré, la comtesse eut comme un retour sur elle-même. Cette crise de sa vie, l'objet de cette scène, serait incompréhensible sans des explications gui peut-être atténueront, aux yeux des femmes, les torts de cette jeune comtesse, aussi heureuse femme qu'heureuse mère, et qui doit, au premier abord, paraître sans excuse.
La vie résulte du jeu de deux principes opposés : quand l'un manque, l'être souffre. Yandenesse, en satisfaisant à tout, avait supprimé le désir, ce roi de la création, qui emploie une somme énorme des forces morales. L'extrême chaleur, l'extrême malheur, le bouluMir complet, tous les principes absolus, trônent sur des espaces dénués de productions : ils veulent être seuls, ils étouffent tout ce qui n'est pas eux. Yandenesse n'était pas femme, et les femmes seules connaissent l'art de varier la félicité: de là procèdent leur coquetterie, leurs refus, leurs craintes, leurs querelles, et les savantes, les spirituelles niaiseries par lesquelles elles mettent le lendemain en question ce qui n'offrait aucune difficulté la veille. Les hommes peuvent iiuiguer de leur constance, les femmes jamais. Yandenesse était une nature trop complètement bonne pour tourmenter par parti pris une femme aimée ; il la jeta dans l'infini le plus bleu, le moins nuageux de l'amour. Le problème de la béatitude éternelle est un de ceux dont la solution n'est connue que de Dieu dans l'autre vie. Ici-bas, des poêles sublimes ont éternellement ennuyé leurs lecteurs en abordant la peinture du paradis. L'écueil de Dante fut aussi l'écueil de Yandenesse : honneur au courage malheureux ! Sa femme finit par trouver quelque monotonie dans uu Ëden si bien arrangé, le parfait bonheur que la première femme éprouva dans le Paradis terrestre lui donna les nausées que donne a la longue l'emploi des choses douces* et fit souhaiter à la comtesse, comme à Rivarol lisant Florian, de rencontrer auelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a semblé le sens u serpent emblématique auquel Eve s'adressa probablement par ennui. Cette morale paraîtra peut-être hasardée aux yeux des protestants, qui prennent la Genèse plus au sérieux que ne la prennent les juifs eux-mêmes. Mais la situation de* madame de Yandenesse peut s'expliquer sans figures bibliques: elle se sentait dans l'âme une force immense sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans soins ni inquiétudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se produisait tous les matins avec le même bleu, le même sourire, la même parole charmante. Ce lac pur n'était ridé par aucun souffle, pas même par le zéphyr : elle aurait voulu voir onduler cette glace. Son désir comportait je ne sais quoi d'enfantin qui devrait la faire excuser ; mais la société n'est pas plus indulgente que ne le fut le Dieu de la Genèse. Devenue spirituelle, la comtesse comprenait admirablement combien ce sentiment devait être offensant, et trouvait horrible de le confier à son cher petit mari. Dans sa simplicité, elle n avait pas inventé d'autre mot a'amour, car on ne forge pas à froid la délicieuse langue d'exagération que l'amour apprend à ses victimes au milieu des fiammes. Yandenesse, heureux de celte adorable réserve, maintenait par ses savants calculs sa femme dans les régions tempérées de l'amour conjugal. Ce mari-modèle trouvait,, d'ailleurs, indignes d'une âme noble les ressources du charlatanisme qui l'eussent gr;iudi, qui lui eussent valu des récompenses de cœur; i\ voulait plaire par lui-même, et ne rien devoir aux artifices de la fortune. La comtesse Marie souriait en voyant au bois un équipage incomplet ou mal attelé; ses yeux se reportaient alors complaisamment sur le sien, dont les chevaux avaient une tenue anglaise, étaient libres dans leurs harnais^
chacun à sa distance. Félix ne descendait pas jusqu'à ramasser les bénéfices des peines qu'il se donnait; sa femme trouvait son luxe et son bon goût naturels ; elle ne lui savait aucun gré de ce qu'elle u*é-
Erouvait aucune souffrance d'amour-propre. Il en était de tout ainsi, a bonté n'est pas sans écueils : on l'attribue au caractère, on veut rarement y reconnaître les efforts secrets d'une belle âme, tandis qu'on récompense les gens méchants du mal qu'ils ne font pas. Vers celte époque, madame Félix de Yandenesse était arrivée à un degré d'instructioi) mondaine qui lui permit de quitter le rôle assez insignifiant de comparse timide, observatrice, écouteuse, que joua, dit-on, pendant quelque temps, Giulia Grisi dans les chœurs au théâtre de l.i Scala. La jeune comtesse se sentait capable d'aborder l'emploi de prima donna, elle s'y hasarda plusieurs fois. Au graud contentement de Félix, elle se mêla aux conversations. D'ingénieuses reparties et de fines observations semées dans son esprit par son commerce avec son mari la firent remarquer, et le succès l'enhardit. Yandenesse, à qui on avait accordé que sa femme était jolie, fut enchanté quand elle parut spirituelle. Au retour du bal, du concert, du raout. où Marie avait brillé, quand elle quittait ses atours, elle prenait un petit air joyeux et délibéré pour dire à Félix : — Avez-vous'été content de moi ce soir? La comtesse excita quelques jalousies, entre autres celle delà sœur de son mari,* la marquise de Listomère, qui jusqu'alors l'avait patronée, en, croyant protéger une ombre destinée à la faire ressortir. Une comtesse, du nom de Marie, belle, spirituelle et vertno!::e, musicienne et peu coquette, quelle proie pour le monde! Félix de Yandenesse comptait dans la société plusieurs femmes avec lesquelles il avait rompu ou qui avaient rompu avec lui, mais qui ne fureui pas indifïérentes à son mariage. Quand ces femmes virent dans madame de Yandenesse une petite femme à mains rouges, assez embarrassée d'elle, parlant peu, n'ayant pas l'air de penser beaucoup, elles se crurent suffisamment vengées. Les désastres de juillet i850 vinrent, la société fut dissoute pendant deux ans, les gens riches allèrent durant la tourmente dans leurs terres ou voyagèrent eu Europe, et les salons ne s'ouvrirent guère qu'en 183^. Le faubourg Saint-Germain bouda, mais il considéra quelques maisons, celle entre autres de l'ambassadeur d'Autriche, comme des terrains neutres : la société légitimiste et la société nouvelle s'y rencontrèrent représentées par leurs sommités les plus élégantes. Attaché par mille liens de cœur et de reconnaissance à la famille exilée, mais fort de ses conviclions, Yandenesse ne se crut pas obligé d'imiter les niaises exagéralions de son parti : dans le danger, il avait fait son devoir au péril de ses jours en traversant les flots populaires pour proposer des transactions ; il mena donc sa femme dans le monde où sa fidélité ne pouvait jamais élre compromise. Les anciennes amies de ^'andenes<c reironvèreut difficilement la nouvelle mariée dans l'élégante, la spiriiuelle, la douce comtesse, qui se produisit elle-même avec les manières les plus exquises de l'aristocratie féminine. Mesdames d'Espnrd, de Manerville, lady Dudiey, quelques autres moins connues, seniirent au fond de leur cœur des serpents se réveiller; elles entendirent les sifllements flûtes de l'orgueil en colère, elles furent jalouses du bonheur de Félix; elles auraieut volontiers donné leurs plus jolies pantoufles pour qu'il lui arrivât malheur. Au lieu d'être hosiiles à la couUesse, ces bonnes mauvaises femmes l'entourèrent, lui témoignèrent une excessive amitié, la vantèrent aux hommes. SiifTisamment édifié sur leurs intentions, Félix surveilla leurs rapports avec Marie en lui disant de se défier d'elles. Toutes devinèrent les inquiétudes que leur commerce causait au comte, elles ne lui pardonnèrent fioini sa défiance et redoublèrent de soins et de prévenances pour leur rivale, à laquelle elles firent un succès énorme au grand déplaisir de l.i marquise de Listomère, qui n'y comprenait rien. On citait la comtesse Félix de Yandenesse comme la plus charmante, la plus spirituelle femme de Paris. L'autre belle-sœur de Marie, la marquise Charles de Yandenesse, éprouvait mille désappointements à cause de la confusion que le même nom produisait parfois et des comparaisons qu'il occasionnait. Quoique la marquise fûl aussi très-belle femme et trèsspirituelle, ses rivales lui opposaient d'autant mieux sa belle-sœur, que la comtesse était de douze ans moins âgée. Ces femmes savaient combien d'aigreur le succès de la comtesse devrait mettre dans sou commerce avec ses deux belles-sœurs, qui devinrent froides et désobligeantes pour la triomphante Marie-Angélique. Ce fut de dangereuses parentes, d'intimes ennemies. Chacun sait que la littérature se défendait alors conire rinsouciance générale engendrée par le draute politique, en produisant des œuvres plus ou moins byrouienues où il n'était question que des déliis conjugaux. En ce temps, les infractions aux contrats de mariage défrayaient les revues, les lettres et le théâtre. Cet éternel sujet fut plus que jamais à la mode. L'amaut, ce cauchemar des maris, était partout, excepté peut-être dans lés ménages, où, par cette bourgeoise époque, il donnait moins qu'en aucun temps. Ësl-ce quand tout le monde court à ses fenêtres, crie : A la garde! éclaire les rues, que les voleurs s'y promènent? Si, durant ces années fertiles en agitations urbaines, politiques et mor.iles, il y eut des calaslrophes matrimoniales, elles constituèrent des exceptions qui ne furent pas autant remarquées que sous la Restauration. Néanmoins, les femmes causaient beaucoup entre elles de ce qui oc-
Vm FILLE D'EVE.
onpaft alors les deux formes de la poésie : le livre el le ihéàtre. Il étaii souyent question de ramant, cet être si rare et si souhaité. Les a venlurcs connues donnaient matière à des discussions, et ces dis* eussions étaient, comme toujours, soutenues par des femmes irréprochables. Un fait digne de remarque est réloiguement que mani* fesient pour ces sortes de conversations les femmes qui jouissent d*un bonheur illégal, elles gardent dans le monde une contenance
Ï>rude, réservée et presque timide ; elles ont Tair de demander le sience à chacun, ou pardon de leur plaisir à tout le monde. Quand au contraire une femme se plaît à entendre parler de catastrophes, se laisse expliquer les voluptés qui justifient les coupables, croyez qp'elle est dans le carrefour de Tindéci^ion, et ne sait quel chemin prendre. Pendant cet hiver, la comtesse 'de Yandenesse entendit mugir à ses oreilles la grande voix du monde, le vent des orages sifQa aulour d'elle. Ses prétendues amies, qui dominaient leur réputation de toute la hauteur de leurs noms el de leurs positions, lui dessinèrent à plusieurs reprises la séduisante figure de l'amant., et lui jetèrent dans Tàme des paroles ardentes sur Tamour, le mot de Ténigme nue la vie offre aux femmes, la grande passion, suivant madame de Staël, qui prêcha d'exemple. Quand la comtesse demandait naïvement en petit comité quelle différence il y avait entre un amant et un mari, jamais une des femmes qui souhaitaient quelque malheur à Yandenesse ne faillait à lui répondre de manière à p qucr sa curiosité, à solliciter son imagination, à frapper son cœur, à intéresser son âme.
— On vivotte avec son mari, ma chère, on ne vit qu'avec son amant, lui disait sa belle-sœur, la marquise de Yandenesse. — Le mariage, mon enfant, est qotrc purgatoire; l'amour est notre paradis, disait lady Dudiey. — Ne la croyez pas, s'écriait la duchesse de Graudiicu, c'est l'enfer. — Mais c'est im enfer où l'on aime, faisait observer la marquise de Rochegude. On a souvent plus de plaisir dans la souffrance que dans te bonheur, voyez les martyrs. t~ Avec un mari, petite niaise, nous vivons pour ainsi dire de notre vie ; mais aimer, c'est vivre de la vie d'un autre, lui disait la marquise d'Ëspnrd. ~ Un amant, c'est le fruit défendu, mot qui pour moi résume tout, disait en riant la jolie Moïna de Saînt-Hérem.
Quand elle n'allait pas à des raouts diplomatiques ou au bal chez quelques riches étrangers, comme lady Dudiey ou la princesse Galathionne, la comtesse allait presçiue tous les soirs dans le monde, après les Italiens ou l'Opéra, soit chez la marquise d'Espard, soit chez madame de LIstomère. mademoiselle des Touches, la comtesse de Montcornet ou la vicomtesse de Grandlieu, les seules maisons aristocratiques ouvertes ; et jamais elle n'en sortait sans que de mauvaises graines n'eussent été semées dans son cœur. On lui parlait de compléter sa vie, un mot à la mode dans ce temps-là -, d'être corn-
Î^rise, autre mot auquel les femmes donnent d'étranges significations, ille revenait chei elle inquiète, émue, curieuse, pensive. Elle trouvait je ne sais quoi de moins dans sa vie, mais elle n'allait pas jusqu'à la voir déserte.
La société la plus amusante, mais la plus mêlée, dos salons ou allait madame Félix de Yandenesse, se trouvait chez la comtesse de Alontcornet, charmante petite femme qui recevait les artistes illustres, les sommités de la finance, les écrivains distingués, mais après les avoir soumis à un si sévère examen, que les plus difficiles en fait de bonne compagnie n'avaient pas à craindre d'y rencontrer qui que ce soit de la société secondaire. Les plus grandes prétentions y étaient en sûreté. Pendant l'hiver, où la société s'était ralliée, quelques salons, au nombre desquels étaient ceux de mesdames d'Espard et de Lisiomère, de mademoiselle des Touelies et de la duchesse de Grandlieu, avaient recruté parmi les célébrités nouvelles de l'art, de la science, de la littérature et de la politique. La soiûélé ne perd jamais ses droits, elle veut toujours être amusée. A un concert donné par la comtesse vers la fin de l'hiver, apparut chez elle une des illustra-, lions contemporaines de la littérature et de la politique, Raoul Nathan, présenté par un des écrivains les plus. spirituels, mais les plus paresseux de l'époque, Emile Blondet, autre homme célèbre, mais à buis clos; vanté par les journalistes, mais inconnu au delà des barrières : Blondet le savait ; d'ailleurs, il ne se faisait aucune illusion, et entre autres paroles de mépris, il a dit'que la gloire est un poison bon à prendre par petites doses. Depuis le moment où il s'était fait jour après avoir longtemps lutté, Raoul Nathan avait profité du subit engouement que manifestèrent pour la forme ces éleaants sectaires du moyen âge, si plaisamment nommés Jeune-France, il s'était donné les singularités d'un homme de génie ea s'enrèlant parmi ces adorateurs de Tart dont les intentions furent d'ailleurs xexcetlentes; car rien de plus ridicnle que le costume des Français au dix-neuvième siècle : il y avait du eoarage à le renouveler.
Raoul, rendons-lui cette jostice, ofAredans sa personne je ne sais quoi de gnind, de fantasque et d'extraordinaire qui veut un cadre. S('s ennemis ou ses amis, les uns valent les autres, conviennent que tien nu monde ne concorde mienx avee son esprit que Si\ forme. Ilitoul Nathan serait peut-être plus singulier au naturel qu'il ne l'est avec ses accompagnements. Sa figure ravagée, détruite, lui donne l'air de s'être battu avec les anges ou les dénions, elle rc&scnible à celle que les peiptres allemands attribuent au Clirist mort s il J parait
mille signes d'une lutte constante entre la faible nature humaine et les puissances d'en haut. Mais les rides creuses de ses joues, les redaos de son crâne tortueux et sillonué, les salières qui mar()ueut ses yeux et ses tempes, n'indiquent rien de débile dans sa constitution. Ses membranes dures, ses os apparents, ont une solidité remarquable; et, (]uoiqiie sa peau, tannée par des excès, s'y colle comme si des feux intérieurs Pavaient desséchée, elle n'en couvre pas moins une formidable charpente. Il est maigre et grand. Sa chevelure longue et toujours en désordre vise à l'effet. Ce Byrou mal peigné, mal construit, a des jambes de héron, des genoux engorgés, une aimbrure exagérée, des mains cordées de muscles, fermes comme les pattes d'un crabe, à doigts maigres et nerveux. Raoul a des yeux napoléoniens, des yeux bleus dont le regard traverse l'àme; un nez tourmenté, plein de finesse; une charmante bouche, embellie par les dents les plus blanches que puisse souhaiter une femme. Il y a du mouvement et du feu dans cette tête, et du génie sur ce front. Raoul appartient au petit nombre d'hommes qui vous frappent au passage, qui dans un salon forment aussitôt un point lumineux où vont tous les regards. •Il se fait remarquer par son négligé, s'il est permis d'emprunter à Molière le mol employé par Eliante pour peindre le malpropre sur soif Ses vêtemeuts semblent toujours avoir été tordus, frijiés, recroquevillés exprès pour s'barmonier à sa physionomie. 11 tient habituellement 1 une ae ses mains dans son gilet ouvert, dans une pose que le portrait de M. de Chateaubriand par Girodet a rendue célèbre; mais il la prend moins pour lui ressembler, il ne veut ressembler 4 personne, que pour déflorer les plis réguliers de sa chemise. Sa cravate est en un moment roulée sous les couvulsions de ses mouve^ ments de tête, qu'il a remarquablement brusques et vifs, comme ceux des chevaux de race qui s'impatientent dans leurs harnais et relèvent constamment la tête pour se débarrasser de leur mors ou de leurs gourmettes. Sa barbe longue et pointue n'est ni peignée ui parfumée, ni brossée, ni lissée, comme le sont celles des élégants qui portent la barbe en éventail ou en pointe; il la laisse comme elle est. Ses cheveux, mêlés entre le collet de son habit et sa cravate, luxuriants sur les épaules, graissent les places qu'ils caressent. Ses mains sèches et filandreuses ignorent les soins de la brosse à ongles et le luxe du citron. Plusieurs feuilletonistes prétendent que les eaux lustrales ne rafraîchissent pas souvent leur peau calcinée. Enfin le terrible Raoul est grotesque. Ses mouvements sont saccadés comme s'ils étaient produits par une mécanique imparfaite, Sa démarche froisse toute idée d'ordre par des zigzags enthousiastes, par des suspensions inattendues qui lui font heurter les bourgeois pacifiques en promenade sur les boulevards de Paria. Sa conversation, pleine d'humeur caustique, d'épigrammes âpres, imite l'allure de son corps : elle quitte subitement Te ton de la vengeance et devient suave, poétique, consolante, douce, hors de propos; elleâ des silences inexplicables, des soubresauts d'esprit qui fatiguent parfois. Il apporte dans le monde une gaucherie hardie, un dédain des conventions, un air de critique pour tout ce qu'on y respecte, qui le met mal avec les petits esprits comme avec ceux qui s'efforcent de conserver les doctrines de l'ancienne politesse; mais c'est quelque chose d'original comme les créations chinoises et que les femmes ne baissent pas. D'ailleurs, pour elles, il se montre souvent d'une amabilité recherchée, il semble se complaire à fiiire oublier ses formes bizarres, à remporter sur les antipathies une victoire qui flatte sa vanité, son amour-propre ou son orgueil. — Pourquoi êtes-vous comme cela? lui dit un jour la marquise de Yandenesse. — Les perles ne sont-elles pas dans .des écailles? répondit-il fastueusement. A un autre qui lui adressait la même question, il répondit : — Si j'étais bien pour tout le inonde, comment pourrais-je paraître mieux à une personne choisie entre toutes? Raoul Nathan porte dans sa vie intellectuelle le désordre qu'il prend pour enseigne. Son annonce n'est pas menteuse : son talent ressemble à celui de ces pauvres filles qui se présentent dans les maisons bourgeoises pour tout faire ; il fut d'abord critique, et grand critique ; mais il trouva de la duperie à ce métier. Ses articles valaient des livres, disait-il. Les revenus du théâtre l'avaient séduit; mais incapable du travail lent et soutenu que veut la mise en scène, il avait été oblige de s'associer à un vaudevilliste, à du firuel» qui mettait en œuvre ses idées et les avait toujours réduites en petites pièces productives, pleines d'esprit, toi^ours faites pour des acteurs ou pour des actrices. A eux deux, ils avaient inventé Florine, une actrice à recette. Humilié de cette association semblable à celle des frères siamois. Nathan avait produit à lui seul, au Théâtre-Français, un grand drame tombé avec tous les honneurs de la guerre, aux salves d articles foudroyants. Dans sa jeunesse, il avait di^à tenté le grand, le noble Théâtre-Français, par une maenifique pièce romantique dans le genre de Pinto, à une époque où le classique régnait en maître : l'Odéon avait été si rudement agité pendant trois soirées, que la pièce fut défendue. Aux yeux de beaucoup de gens, cette seconde pièce passait, comme la première, pour uncnefd'œuvre, et lui valait plus de réputation que toutes les pièces si productives faites avec ses collaborateurs, mais dans un monde, peu écoulé, celui des connaisseurs et des vrais gens de goût. *- Encore une chute semblable, lui dit Emile Rloodet, et tu deviens immortel. Mais, au lieu de marcher
UNE FIIXE D'EVE.
dans celte vtde dirocile, Nathan était reUmbé par nécesulé daoa la poudre et les mouches du vaudeville dix-huitième ùècie, dans la pièce a costumes, et la réimpression scénique des livres à succès. NéanmoLDs, il passait pour un grand esprii qui n'avait pas donné Kon dernier mol- Il avait d'ailleurs abordé la haute liltéralure ei pubiië trois romans, sans compter ciux qu'il eatreienail sous presse comme des poissons dans un viTier. L'an de ces trois livres, le premier, comme chez plusieurs écrivains qui n'oui pu Taire qu'un premier ouvrage, avait otHenn le plos brillant succès. Cel ouvrage, imprudemment mis alors en première ligne, celte ceuvre d'artiste, il la faisait appeler à (oui propos le plus beau livre de l'époque, l'unique roman du siècle. il se plaignait d'ailleurs beaucoup des exigences de l'an ; il éiait un de ceux qui contribuèrent le plus à faire rangei' toutes les œuvres, le tableau, la statue, le livre, l'edilice, sous la bannière unique de l'art. Il avait commencé par commettre nn livre de poésies qui lui mériuii une place dans la pléiade des poètes actuels, ei parmi lesquelles se iroavaiina poème nébuleux assez admiré. Tenn de produire par aoo manque de fortune, il allait du théilre i la presse, et de la presse BU théâtre, se dissipant, s'éparpillant et croyant toujours en sa veine. Sa f[loire n'était donc pas médite coninie celle de
flusienrs célébrités i agonie, soutenues par les litres d'ouvrages ï faire, lesquels n'auront pas autant d'éditions qu'ils oni nécessité de marchés. Nathan ressemblait à un homme de gâaie; el, s'il eAt marché à l'échafaud , comme l'envie lui en prit, il aurait pu se frapper le front à la manière d'André de Chénier. Saisi d'une ambition poliii que en voyant l'irrup* lion au pouvoir d'une domaine d'auteurs, do professeurs, de métaphysiciens et d'historiens qui s'incrustèrent dans la machine pendant les tourmentes de 1830 à 18S3, il refjretta de ne pas avoir fait des articles politiques au lieu d'articles littéraires. Il se croyait supérieur à ces parvenus dont la fortune lui inspirait alors Due dévorante jalousie. Il appartenait i ces esprits jaloux de tout, eapaMes de tout, A qui l'on vole tous les succès, et <(ui vont se heurtant i mille endroits lumineux sans se fixer i un seul, épuisant toujours la volonté du vtrisin. En ce moment, il allait du saînt-simonisme au républicnuisme, pour revenir peut-itre au miuisiérialisme. Il giietiaii sou os à ronfler dans tous les coins, et cherchait une pbce siUe d'où il pût aboyer à l'abri des coups et se rendre redoutable ; mais il avait la honte de ne pas se voir prendre au sérieux par l'illustre de Marsay. qui dirigeait alors te gouvernement el qui n'avait aucune considéra lion pour les auteurs cher, lesquels il ne se trouvait pas ce que Richelieu nommait l'écrit de suite, ou mieux, de la suite dans les idées. D'ailleurs tout ministère eût compté sur le dérangement continuel des affaires de Raoul. TOt ou tard, la nécessité devait l'amener à subir des conditions au lieu d'en imposer.
Le caractère réel et soigneusement caché de Raoul concorde à son caractère public. Il est comédien de bonne foi, personnel comme si l'Etal était hiî, et très-habile déclamateur. Nul ne sait mieux jouer les sentiments, se targuer de grandeurs fausses, se parer de beautés
Piuvre cliùrle, ilit nTsdanic duTi'Iel, quelle ti
morales, se respecter en Mroles, et se poser comme nn Alcesie en agissant comme PhiMute. Son égoïsme troite i couvert de celte armure en carton peint, et louche souvent an but caché qu'il se pro* Ense. Paresseux au superlatif, il n'a rien fait que piqué |»r les halleirdes de la nécessite. La continuité du travail appliquée à In création d'un monument, il l'ignore; mais dans le paroxysme de rage que lui ont causé ses vanités blessées, ou dans un moment de crise amené par te créancier, il saute l'Eurotas, il triomphe des (>lus difOcilea escomptes de l'esprit. Puis, fatigué, surpris d'avoir crée quelque chose, il retoml>ed3ns le marasme des jouissances parisiennes. Le besoin m représente furmid^ible : il est sans force, il desceinl alors et se compromet. Mû par une fausse idée de sa grandeur et de son avenir, dont il prend mesure sur la haute fortune d'un de ses anciens camarades, un des rares talents minislériels mis en lumière par la Révolution de juillet, pour sortir d'embarras il se permet avec les personnes q^ui l'ainieol des barbxnsmesdeconscimce enterrés dans les mjrstères de la vie privée, mais dont personne ne
Eirle ni ne se plaint. La analité de son cœur, l'impndeor de sa poignée de main, qui serre tous les vices, tous les malheurs, toutes les trahisons, toutes les ojhnions, l'ont rendu inviolable comme nn n^ constitutionnel. Le péché véniel, an! exciterait clameur de haro sur un homme d'un grand caractère, de lui n'est rien ; un acte peu délicat est à peine quelque chose , tout le monde s'excuse en l'excusant.
Celui même qui serait tenlé de le mépriser lui (end la main eu ayant iicur d'avoir besoin de lui. 11 a tant d'amis, qu il souhaite des ennemis. Cette bonhomie apparente qui séduit les nouveaux venus et n'empêche aucune trahison, qui se permet et jus^âe tout, qui jette les hauts cris à une blessure et la pardonne, est un des caractères distiociifs du joiirnalisle. Cette eamtaradtrU, mot créé par un homme d'esprit, corrode les ]dus belles Ames : elle rotùlle leur lierté, tue le principe des grandes œuvres, et consacre la Ûcheié de l'esprit. En exigeant celle mollesse de conscience chei tout le moo-
i idée it-ln de mon mariiEe..
gens se ménagent l'absolution de leurs traîtrises, de leurs changements de parti. Voilà comment la portion la plus éclairée d'une nation devient la moins estimable.
Jugé du point de vue lltréraire, il manque à Nathan te style et l'instruction. Gomme la plupart des jeunes ambitieux de la littérature, il dégorge aujourd'hui son jnsiniction d'hier. Il n'a ni le temps ni la patience d'écrire ; il n'a pas observé, mais il écoute. Incapable de construire un plan vigoureusement charpenté, peut-être se saitve-t-il par la fougue de son dessin. Il faitait de lapution, selon un root de t'ai^ot littéraire, parce qu'en fait de passion tout est vrai; tandis que le génie a pour mission de chercher, à travers les hasards du vrai, ce qui doit sembler prob.ibie à tout le monde. Au lieu de réveiller des idées, ses liérus sont des individualités grandies qui n'excitent que des sympathies fugitives: ils ne se relient pas aux grands Intérêts de la vie, et dès lors ne représentent rien ; mais il se soutient par la rapidité de son esprit, par ces bonheurs de rencontre que les joueurs de billard nomment des raccrocs. Il est le plus habile tireur
UNE FILLE D'EVE
311 Tol des idées qai s'abauent svr Paris, oa que Paris lait lever. Sa lëcondité h'csI pas à lui, mais à l'époqite : il vit sur la circonstince, et, pour lu domiuer, il en outre la poriûe. EnfiQ, il a'est pas vrai, sa phrase est menleuse ; il y a chez lui, comoie le disait le comte Fiilix, du joueur de gobelets. Celte plume prend sod encre dans le cabiuet d'uue ncirice, on le seal. Fialbau ofTre une image de la jeunesse lilléraire d'aujourd'hui, de ses fausses grandeurs ei de ses misères réelles; il la r^résenie avec ses beautés incorrectes et ses chutes pro- Tondes, sa vie i cascades boni llonuao les, à revers soudains, à triomphes inespérés. C'est bien l'enfant de ce siècle dévoré de jalousie, où raille rivalités à couvert sons des systèmes nourrissent à leur i)rotit l'hydre de l'anarchie de tous leurs mécomptes, qui veut la fortune sans le travail, la gluire sans le talent, et le succès sans peine ; mais qu'après b'iea des rébellions, him des escarn)ouches, ses vices amènent à émarger le budget sous le bon plaisir du pouvoir. Quand tant de jeunes ambitions sont parties' à pied, ei se sont toutes doimd rendez -vous au même point, il y a concurrence de volontés , misères ÎDOuics, luttes acharnées. Dans cette bataille horrible , l'égoîsme le plus violent ou le plus adroit gagne la victoire.
L'exemple est envié, j uslifié malgré les criaille* ries, dirait Molière : on le sait. Quand, eu sa qualité d'ennemi de la nouvelle dynastie, Raoul fut introduit dans le salon de madame de Montcornet, ses apparentes frandeurs Horissaient.
I était accepté comme le critique politique des de Marsay, des Dastignac, des la Rocbe-lfugon, arrives au pouvoir. Vit-lime de ses fatales hésitations, de sa répugoauce pour l'action qui ne concernait Sue lui-même, Emile londet. l'introducteur de Nathan . coatinuuit son métier de moqueur, ne prenait parti pour persoQue et tenait i tout [e monde. Il était l'ami de Raoul, l'ami de Rastigoac, l'ami de Hontcornet.
— Tu es an triangle politique, lui disait en riaai de Harsay quand il le rencoDtraii i l'Open, cette forme géométrique n'appartient qa'k Dieu, qui n a rien à faire: mais les ambitieux doivent aller en ligne courbe, le chemin le plus court en politique.
Vu à distance, Raoul lÀ venaient UlaDdci, FInoi, Etienne Loui
Nathan était un Irèsbeao météore. La mode
autorisait ses foçmn et sa lAumare. Son répnblicnoisme emprunté lui donnait momoitan^ent celte Iprelé janséniste que prennent les défenseurs de b canM populaire desquels il se moquait intérieurement, et qui n'est pas MUS charme aux yeux des femmes. Les femmes aiment à faire des prodiges, à briser les rochers, i fondre les caractères qui
earaissent être de bronie. La toilette du moral était donc alors chei aoul en harmonie avec son vêtement. Il devait être et fut. itour l'Eve ennuvée de son paradis de la rue du Rocher, le serpent chatoyant, coloré, beau diseur, aux yeux magnétiques, aux mouvements harmonieux, qui perdit la première femme. Des que la |conitesse Ma- ' rie apercnt Raoul, elle éprouva ce mouvement intérieur dont la violence caose une sorte d'effroi. Ce prétendu grand homme eut sur elle par son regard une influence physique qui rayoïma jusque dans son cœur en le troublant. Ce trouble lui fit plaisir. Ce manteau de pourpre «|iie hi céhfbrilé drapait pour un moment sur tes épaules de Na-
than éblouit cette femme ingénue. A l'heure du tbë, Marie qailla la place où, parmi quelques femmes occupées à causer, elle s'était lue en voyant cet éireexiraorditiaire. Ce silence avait été remarqué par ECS fausses amies. La comtesse s'approcba du divan carré place an milieu du salon où pérorait Raoul. Vile se liai debout donnant te bras à niudame Octave de Camps, excellente femme qui lui garda le secret sur les tremblcrncuts involontaires par lesquels se trahissaient ses violentes émotions. Qnoiaue l'œil dune femme éprise ou surprise laisse échapper d'incroyables douceurs, Raoul tirait en ce moment un véritable feu d'artifice ; il était trop au milieu de ses épigrammes qui partaient comme des fusées, de ses accusations enroulées et déroulées comme des soleils, des Oamboyanis portraits qu'il dessinait en traits de feu, pour remarquer la naive aamiralion d'une pauvre lietite Eve, cachée dans le groupe de femmes qui l'entouraient. Cette ciirlosilé, semblable à celle qui précipiterait Parts vers le jardin des Plantes pour y voir une licorne, si l'on en trouvait une dans ces célèbres montagnes de la Lune , encore vierges des pas d'un Européen, enivre les esprits secondaires autant qu'elle attriste les imes vraiment élevées; mais elle enchantait Raoul : il était donc trop i toutes les femmes pour être i une seule.
— Prenez gardé, ma chère, dit à l'oreille de Marie sa gracieuse et adorable compague, allez-vous-en.
La comtesse regarda son mari pour lui demander son bras par une de ces œillades que les maris ne comprennent pas toujours : Félix l'emmena.
— Mon cher, dit madame d'Espard àroreillc de Raoul, vous êtes un heureux coquin. Vous avez fait ce soir plus d'une conquête, mais, entre autres, celle de la charmante femme qui nous a si brusquement quittés. -~ Sais-tu ce que la marquise d'Es-
Sard a voulu me dire?
emanda Raoul à Blondet en lui rappelaut le propos de celte grande dame quand ils furent î peu près seuls, entre une heure et deux du malin. — Mais je viens d'apprendre que la cou»tesse de Vanueuesse est tombée amoureuse f<dle de toi. Tu n'es pas à plaindre. — Je ne l'ai
g as vue, dit Raoul. — h ! tu la verras. IHpon, dit Emile Blondet enécbtantde rire. Lady Dudiey t'a engagé à son graiid bal précisément pour que tu la rencontres.
Raoul et Blonde! partirent ensemble avec Rastignac. qui leur offrit sa vtHture. Tous trois se mirent à rire de la réunion d'un sous-secrétaire d'Etat éclectique, d'un républicain féroce et d'un athée politique.
— Si nous soupions aux dépens de l'ordre de choses actuel? dit Blondet, qui voulait remettre les soupers en honneur.
Rasli{;nac les ramena chez Véry. renvoya sa voiture, et tous trois s'attablereot en analysant lu société présente ut riant d'un rire rabelaisien. Au milieu du souper, Rastignac et Blondet couseillèrcut à leur ennemi postiche de ne pas négliger une bonne fortune aussi capitale que celle qui s'offrait à lui. Ces deux roués firent d'un style moqueur l'faistoire de la comtesse Marie de Vandenesse ; ils portèrent le scalpel de l'épigramiue et U pointe aiguë du bon root dans cette enfance
UNE FILLE D'EVE
candide, dans cet heureux mariage. Blondet félicita Raoul de rencontrer nue femme qui n'était encore coupable que de mauvais dessins au crayon rouge, de maigres paysages à Taquarellc, de pantoufles brodées pour son mari, de sonates exécutées avec la plus chaste intention, cousue pendant dix-huit ans à la jupe maternelle, conGte dans les pratiques religieuses, élevée par Vandenesse, et cuite à point par le mariage pour être dégustée par l'amour. A la troisième bouteille de vin de Champagne, Raoul Nathan s'abandonna plus qu il ne l'avait jamais fait avec personne.
— Mes amis, leur dit-il, vous connaissez mes relations avec FIorine, vous savez ma vie, vous ne serez pas étonnés de m'entendre vous avouer (pie j'ignore absolument la couleur de l'amour d'une comtesse. J*ai souvent été très-humilié en pensant que je ne pouvais
Ï^as me donner une Béatrix, une Laure, autrement qu'en poésie ! Uue émme noble et pure est comme une conscience sans tache, qui nous représente à nous-mêmes sous une belle forme. Ailleurs, nous pouvons nous souiller ; mais là. nous restons grands, fiers, immaculés. Ailleurs, nous menons une vie enragée, mais là se respire le calme, la fraîcheur, la verdure de l'oasis. — Va, va, mon bonhomme, lui dit Rastigoac ; démanche sur la quatrième corde la prière de Moïse, comme Paganini. Raoul resta muet, les yeux fixes, hébétés.
— Ce vil apprenti ministre ne me comprend pas, dit-il après un moment de silence.
Ainsi, pendant que la pauvre Eve de la rue du Rocher se couchait dans les langes de la honte, s'effrayait du plaisir avec lequel elle avait écouté ce prétendu grand poète, et flottait entre la voix sévère de sa reconnaissance pour Vandenesse et les paroles dorées du serpent, ces trois esprits efl'rontés marchaient sur les tendres et blanches fleurs de son amour naissant. Ah ! si les femmes connaissaient l'allure cynique que ces hommes si patients, si patelins près d'elles.
Prennent loui d'elles ! combien ils se moquent de ce gu'ils adorent ! rafche, gracieuse et pudique créature, comme la plaisanterie bouffonne la déshabillait et l'analysait ! mais aussi quel triomphe ! Plus elle perdait de voiles, plus elle montrait de beautés.
Marie, en ce moment, comparait Raoul et Félix, sans se douter du danger que court le cœur à faire de semblables parallèles. Rien au monde ne contrastait mieux que le désordonné, le vigoureux Raoul, et Félix de Vandenesse. soigné comme une petite maîtresse, serré dans ses habits, doué d'une charmante disinvoHura, sectateur de l'élégance anglaise à laquelle l'avait jadis habitué lady Dudley. Ce contraste plaît à l'imagination des femmes, assez portées à passer d'une extrémité à l'autre. La comtesse, femme sage et pieuse, se di^« fendit à elle-même de penser à Raoul, en se trouvant une infâme ingrate, le lendemain au milieu de son paradis. — Que dites-vous de Raoul Nathan? demanda -t-elle en déjeunant à son mari. >- Un joueur de gobelets, répondit le comte, un de ces volcans qui se calment avec un peu de poudre d'or. La comtesjM) de Montcomet a eu le tort de l'admeilre chez elle. Cette répouse froissa d'autant plus Marie, que Félix, au fait du monde littéraire, appuya son jugement de preuves^ en racontant ce qti'il savait de la vie de Raoul Nathan, vie précaire, mêlée à celle de Florine, une actrice en renom. — Si eet homme a du génie, dit-il en terminant, il n'a ni la constance ni la patience qui le consacrent et le rendent chose divine. Il veut en imposer au monde en se mettant sur un rang où il ne peut se soutenir. Les vrais talents, les gens studieux, honorables, n'agissent pas ainsi : ils marchent courageusement dans leur voie, ils acceptent leurs misères et ne les couvrent pas d'oripeaux.
La pensée d'une femme est douée d'une incroyable élasticité : quand elle reçoit un coup d'assommoir, elle plie, paraît écrasée, et reprend sa forme dans un temps donné. — Félix a sans doute raison, se dit d'abord la comtesse. Mais, trois jours après, elle pensait au serpent, ramenée par cette émotion à la fois douce et cruelle que lui avait donnée Raoul et que Vandenesse avait eu le tort de ne pas lui faire connaître. Le comte et la comtesse allèrent au grand bal ae lady Dudley, où de Narsay parut pour la dernière fois dans le monde, car il mourut deux mois après en laissant la réputation d'un homme d'Etat immense, dont la portée fut, disait Blondet, incompréhensible. Vandenesse et sa femme retrouvèrent Raoul Nathan dans cette assemblée remarquable par la réunion de plusieurs personnages du drame politique très-étonnés de se trouver ensemble. Ce fut une des premières solennités du grand monde. Les salons offiraient à l'œil un spectacle magique : des fleurs, des diamants, des chevelures brillantes, tous les écrins vidés, toutes les ressources de la toilette mises à contribution. Le salon pouvait se comparer à l'une des serres coquettes où de riches horticulteurs rassemblent les plus magnifiques raretés. Même éclat, même finesse de tissus. L'industrie humaine semblait aussi vouloir lutter avec les créations animées. Partout des gazes blanches ou peintes comme les ailes des plus jolies libellules, des crêpes, des dentelles, des blondes, des tulles variés comme les fantaisies de la nature entomologique, découpés, ondes, dentelés, des fils d'aranéide en or, en argent, des brouillards de soie, des fleurs brodées par les fées ou fleuries par des génies emprisonnés, des plumes colorées par les feiix du tropique, en saule pleureur au-dessus
des têtes orgueilleuses, des perles tordues en nattes, des étoffes laminées, côtelées, déchiquetées, comme si le génie des arabesques avait conseillé l'industrie française. Ce luxe était en harmonie avec les beautés réunies là comme pour réaliser un keep$akê, L'cûl embrassait les plus blanches épaules, les unes de couleur d'ambre, les autres d'un lustré qui faisait croire qu'elles avaient été cylindrées, celles-ci satinées, celles-là mates et grasses comme si Rubens eu avait préparé la pAte, enfin toutes les nuances trouvées par l'homme dans le blanc. C'était des yeux étincelants comme des onyx oo des turquoises bordées de velours noir oo de frangea blondes ; des eou-
8 es de figures variées qui rappelaient les types les plus gracieux des ifférents pays, des fronts sublimes et majestueux, oo doucement bombés comme si la pensée y abondait, ou plats comme si la résistance y siégeait invaincue; puis, ce qui donne tant d'attrait à ces fêtes préparées pour le regard, des gorges repliées comme les aimait Georges IV, ou séparées à la mode du dix-huitième siècle, ou tendant à se rapprocher, comme les voulait Louis XV ; mais montrées avec audace, sans voiles, ou sous ces jolies gorgereltes froncées des portraits de Raphaël, le triomphe de ses patients élèves. Les plus jolis {)ieds tendus pour la danse, les tailles abandonnées dans les bras de a valse, stimulaient l'attention des plus indifférents. Les bruissements des plus douces voix, le frôlement des robes, les murmures de la danse, les chocs de la valse, accompagnaient fantastiquement la musique. La baguette d'une fée semblait avoir ordonné cette sorcellerie étouffante, cette mélodie de parfums, ces lumières irisées dans les cristaux où petillaieut les bougies, ces tableaux multipliés par les glaces. Cette assemblée des plus jolies femmes et des plus jolies toilettes se détachait sur la masse noire des hommes, où se remarquaient les
Ï profils élégants, fins, corrects des nobles, les moustaches fauves et es figures graves des Anglais, les visages gracieux de l'aristocratie française. Tous les ordres de l'Europe scintillaient sur les poitrines, pendus au cou. en sautoir, ou tombant à la hanche. En eiaminant ce monde, il ne présentait pas seulement les brillantes couleurs de la parure, il avait une Ame, il vivait, il pensait, il sentait. Des passions cachées lui donnaient une physionomie : vous eussiez surpris des regards malicieux échangés, de blanches jeunes filles étourdies et curieuses trahissant un désir, des femmes jalouses se confiant des méchancetés dites sous l'éventail, ou se faisant des compliments exagérés. La société parée, frisée, musquée, se laissait aller à une folie de fêle
Sui portait au cerveau comme une fumée capiteuse. Il semblait que e tous les fronts, comme de tous les cœurs, il s'échappât des sentiments et des idées qui se condensaient et dont la masse réagissait sur les personnes les plus froides pour les exaltor. Par le momein le plus animé de cette enivrante soirée, dans un coin du salon doré où jouaient uu ou deux banquiers, des ambassadeurs, d'anciens ministres, et le vieux, l'immoral lord Dudley, qui par hasard était venu, madame Félix de Vandenesse fut irrésistiblement entraînée à causer avec Nathan. Peut-élre cédait-elle à cette ivresse du bal, qui a souvent arraché aes aveux aux plus discrètes.
A l'aspect de cette fête et des splendeurs d'un monde où il n'était pas encore venu, Nathan fut mordu au cœur par un redoublement d'ambition. En voyant Rastignac, dont le frère cadet venait d*étre nommé évêque à vingt- sept ans, dont Martial de la Roche-ilugon. le beau-frère, était directeur général, qui lui-même était sous-secrétaire d'Etat et allait, suivant une rumeur, épouser la fille unique du baron de Nucingen; en voyant dans le corps diplomatique un écrivain inconnu qui traduisait les journaux étrangers pour un journal devenu dvnastique dès 1830, puis des faiseurs d'articles passés au conseil d'Etat, des professeurs pairs de France, il se vit avec douleur dans une mauvaise voie en prêchant le renversement de cette aristocratie où brillaient les talents heureux, les adresses couronnées par le succès, les supériorités réelles. Blondet, si malheureux, si oxploiié dans le journalisme, mais si bien accueilli là, pouvant encore, s'il le voulait, entrer dans le sentier de la fortune par suite de sa liaison avec madame de Montcornet, fut aux yeux de Nathan on frappant exemple de la puissance des relations sociales. Au fond de son cceor, il résolut de se jouer des opinions à l'instar des de Marsay, Rastignac, Blondet, Talleyrand, le chef de cette secte, de n'accepter que les faits, de les tordre à son profit, de voir dans tout système une arme, et de ne point déranger une société si bien constituée, si belle, si naturelle. — Mon avenir, sedit4l, dépend d'une femme qui appartienne à ce monde. Dans cette pensée, conçue au feu d'un désir frénétique, il tomba sur la comtesse de Vandenesse comme un milan sur sa proie. Cette charmante créature, si joUe dans sa parure de marabouts qui produisait ce flcu délicieux i|^ peintures de Lawrence, en harmonie avec la douceur de son caractère, fut pénétrée par la bouillante énergie de ce poète enragé d'ambition. Lady Dudley, à oui rien n'échappait, firoiegea cet aparté en livrant le comte de Vandenesse à madame de Manerville. Forte d'un ancien ascendant, cette femme prit Félix dans les lacs d'une querelle pleine d'agaceries, de confidences embellies de rougeur, de regrets finement jetés comme des fleurs à ses pieds, de récriminations où elle se donnait raison pour se faire donner tort. Ces deux amants brouillés se pariaient pour la première fois d'oreille à oreille. Pendant que rancienne maîtresse de son mari
UNE FILLE D'ÈYE.
fouillait la cendre des plnisirs éteints pour y trouver quelques charbons, madame Félix de Vandcnesse éprouvait ces violentes palpitations que cause à une femme la certitude d'être en faute et de marcher dans le terrain défendu : émotions qui ne sont pas sans charmes et qui réveillent tant de puissances endormies. Aujourd'hui, comme diins le conte de la Barbe-Bleue, toutes les femmes aiment à àe servir de la clef tachée de sang ; magnifique idée mythologique, une des gloires de Perrault.
Le dramaturge, qui connaissait son Shakspeare, déroula ses misé* res, raconia sa lutte avec les hommes et les choses, fit entrevoir ses grandeurs sans base, son génie politique inconnu, sa vie sans affection noble. Sans en dire un mot, il suggéra l'idée à cetie charmante femme de jouer pour lui le rôle sublime que joue Rebecea dans JvanAoé': Taimer, le proléger. Tout se passa dans les régions étbérées du sentiment. Les mvosoiis ne sont pas plus bleus, les lis ne sont pas plus candides, les fronts des séraphins ne sont pas plus blancs que ne Tétaient les images, les choses et le front éclairci, radieux, de cet artiste, qui pouvait envoyer sa conversation chez son libraire. 11 s'acquitta bien de son rôle de repiile. il lit briller aux veux de la comtesse les éclatantes couleurs de la fatale pomme. Marie quitta ce bal en proie à des remords qui ressemblaient à des espérances, chatouillée par des compliments qui flattaient sa vanité, émue dans les moindres replis du cœur, prise par ses venus, séduite par sa pitié pour le malheur.
Peut-être madame de Manerville avait-elle amené Vandenesse jusqu'au salon où sa femme causait avec Nathan; peut-être y ctait-il venu de lui-même en cherchant Marie pour partir; peut-être sa conversation avait-elle remué des chagrins assoupis. Quoi qu'il en fût, quand elle vint lui demander son bras, sa femme lui trouva le front attristé, Tair rêveur. La comtesse craignit d'avoir été vue. Dès qu*elle fut seule en voiture avec Félix, elle lui jeta le sourire le plus fin, et lui dit : — Ne causiez-vous pas là, mon ami, avec madame de Manerville?
Félix n'était pas encore sorti des broussailles où sa femme Tavaii promené par une charmante querelle au moment où la voiture entrait à l'hôtel. Ce fut la première ruse que dicta l'amour. Marie fut heureuse d'avoir triomphé d'un homme qui jusqu'alors lui semblait si supérieur. Elle goûta la première joie que donne un succès nécessaire.
Entre la rue Basse-du-Bempart et la rue Neuvc-des-Mathurins, Baonl avait, dans un passage, au troisième étage d'une maison mince et laide, un petit appartement désert, nu, froid, où il demeurait poui te public des indilTérents, pour les néophytes littéraires, pour ses créanciers, pour les importuns et les divers ennuyeux qui doivent rester sur le seuil de la vie intime. Son domicile réel, sa grande existence, sa représentation, étaient chez mademois^elle FlorinCf comé- <Iienne de second ordre, mais que depuis dix ans les amis de Nathan, des journaux, quelques auteurs, intronisaient parmi le& illustres actrices. Depuis dix ans, Raoul s*était si bien attaché à cette femme, gull passait la moitié de sa vie chez elle; il y mangeait quand il n'avait ni ami à traiter, ni dîner en ville. A une corruption accomplie, Florine joignait un esprit exquis que le commerce des artistes avait développé et que l'usage aiguisait chaque jour. L'esprit passe pour une qualité rare chez les comédiens. Il est si naturel de supposer que les gens qui dépensent leur vie à tout mettre en dehors n'aient rien au dedans I Mais, si l'on pense au petit nombre d'acteurs et d'actrices qui vivent dans chaque siècle, et à la quantité d'auteurs dramatiques et de femmes séduisantes que cette population a fournis, il est permis de réfuter cette opinion qui repose sur une éternelle critique faite aux artistes, accuses tous de perdre leurs sentiments personnels dans l'expression plastique des passions : tandis qu'ils n'y emploient que les forces de l'esprit, de la mémoire et de l'imagination. Les grands artistes sont des êtres qui, suivant un mot de Napoléon, interceptent à volonté la communication que la nature a mise entre les sens et la pensée. Molière et Talma, dans leur vieillesse, ont été plus amoureux que ne le s(mt les hommes ordinaires. Forcée d'écouter des joumalistcâ qui devinent et calculent tout, des écrivains qui prévoient et disent tout, d'observer certains hommes politiques qui profitaient chez elle des saillies de chacun, Florine offrait en elle un mélange de démon et d'ange qui la rendait digne de recevoir ces roués; elle les ravissait par son sang-froid. Sa monstruosité d'esprit et de cœur leur plaisait Infiniment. Sa maison, enrichie de tributs galants, présentait la magnificence exagérée des femmes qui, peu soucieuses du prix des choses, ne se soucient que des choses elles-mêmes, et leur donnent la valeur de leurs caprices ; qui cassent dans un accès de colère un éventail, une cassolette dignes d'une reine, et jettent les hauts cris si l'on brise une porcelaine de dix francs dans laquelle boivent leurs petits chiens. Sa salle à manger, pleine des offrandes les plus distiit^uées, peut servir à faire comprendre le pêle-mêle de ce luxe royal et dédaigneux. C'était partout, même au plafond, des boiseries en chêne naturel sculpté rehaussées par des filets d'or mat, et dont les panneaux avaient pour cadre des enfants jouant avec des chimères, où la lumière papillotait, éclairant ici une croquade de Dccamps, là un plâtre d'auge tenant un bénitier doimé par Anionin Moine , plus loin quel-
que tableau coquet d'Eugène Devéria, une sombre figure d'alchimiste espagnol par Louis Boulanger, un autographe de lord Byron à Garo* line encadré dans de l'ébene sculpté par Elschoet ; en regard, une autre lettre de Napoléon à Joséphine. Tout cela placé sans aucune symétrie, mais avec un art inaperçu. L'esprit était comme surpris. Il y avait de la coquetterie et du laissez-aller, deux qualités qui ne se trouvent réunies que chez les artistes. Sur la cheminée en bois délicieusement sculpté, rien qu'une étrange et florentine statue d'ivoire attribuée à Michel-Ange, qui représentait un é^ipan trouvant une femme sous la peau d'un jeune pâtre, et dont l'original est au trésor de Vienne ; puis, de chaque côté, des torchères dues à quelque ciseau de la Renaissance. Une borlojge de Boule, sur un piédestal d'écaille incrusté d'arabesques en cuivre, étincelait au milieu d'un pan* neau, entre deux statuettes échappées à quelque démolition abbatiale. Dans les angles brillaient sur leurs piédestaux des lampes d'une magnificence royale, par lesquelles un fabricant avait payé quelques sonores réclames sur la nécessité d'avoir des lampes richement adap* lées à des cornets du Japon. Sur une étagère mirifique se prélassait une argenterie précieuse bien gagnée dans un combat où quelque lord avait reconnu l'ascendant de la nation française; puis des porcelaines à reliefs ; enfin le luxe exquis de l'artiste qui n'a d'autre capital que son mobilier. La chambre en violet était un rêve de danseuse à son début : des rideaux en velours doublés de soie blanche, drapés sur un voile de tulle; un plafond en cachemire blanc relevé de satin violet; au pied du lit un tapis d'hermine; dans le lit, dont les rideaux ressemblaient à un lis renversé, se trouvait une lanterne pour y lire les journaux avant qu'ils ne parussent. Un salon jaune, rehaussé par des ornements couleur de bronze florentin, était en harmonie avec toutes ces magnificences ; mais une description exacte ferait ressembler ces pages à l'affiche d'une vente par autorité de justice. Pour trouver ^es comparaisons à toutes ces belles choses, il aurait fallu aller à deux pas de 1.1, chez les Rothschild.
Sophie Grignoult, qui s'était surnommée Florine par un baptême assez commun au théâtre, avait débuté sur les scènes inférieures, malgré sa beauté. Son succès et sa fortune, elle les devait à Raoul Nathan. L'association de ces deux destinées, assez commune dans le monde dramatique et littéraire, ne faisait aucun tort à Raoul, qui gardait les convenances en liomme de haute portée. La fortune de Florine n'avait néanmoins rien de stable. Ses rentes aléatoires étaient fournies par ses engagements, par ses congés, et payaient à peine sa toilette et son ménage. Nathan lui donnait quelques contributions levées sur les entreprises nouvelles de l'industrie ; mais, quoique toujours galant et protecteur avec elle, celte protection n'avait rien de régulier ni de solide. Getteincertitude, cette vie en l'air, n'effrayaient point Florine. Florine croyait en son talent, elle croyait en sa beauté. Sa foi robuste avait quelque chose de comique pour ceux qui l'enicndaient hypothéquer son avenir là-dessus, quand on lui faisait des remoiiirances. — J'aurai des rentes lorsqu'il me plaira d'en avoir, disait-elle. J'ai déjà cinquante francs sur le grand-livre.
Personne ne comprenait comment elle avait pu rester sept ans ou« bliée, belle comme elle était : mais, à la vérité, Florine fut enrôlée comme comparse à treize ans, et débutait deux ans après sur un obscur théâtre des boulevards. A quinze ans, ni la beauté ni le talent n'existent : une femme est tout promesse. Elle avait alors vingt-huit ans, le moment où les beautés des femmes françaises sont dans tout leur éclat. Les peintres voyaient avant tout dans Florine des épaules d'un blanc lustré, teintes de tons olivâtres aux environs de la nuque, mais fermes et polies; la lumière glissait dessus comme sur une étoffe moirée. Quand elle tournait la tête, il se formait dans son cou des plis magnifiques, l'admiration des sculpteurs. Elle avait sur ce cou triomphant une petite tète d'impératrice romaine, la tête éléganle et fine, ronde et volontaire de Poppée, des traits d'une correction spirituelle, le front lisse des femmes qui chassent le souci et les réflexions, qui cèdent facilement, mais qui se buttent aussi comme des mules et n'écoutent alors plus rien. Ce front taillé comme d'un seul coup de ciseau faisait valoir de beaux cheveux cendrés presque toujours relevés par-devant en deux masses égales, à la romaine, et mis en mamelon derrière la tête pour la prolonger et rehausser par leur couleur le blaue du col. Des sourcils noirs et fins, dessinés par quelque peintre chinois, encadraient des paupières molles où se voyait un reseau de fibrilles roses. Ses prunelles allumées par une vive lumière, mais .tigrées par des rayures brunes, donnaient à son regard la cruelle fixité des bêtes fauves et révélaient la malice froide de la courtisane. Ses adorables yeux de gazelle étaient d'un beau gris et frangés de longs cih noirs, charmante opposition qui rendait encore plus sensible leur expression d'attentive et cahne volupté; le tour offrait des tous fatigues; mais à la manière artiste^dont elle savait couler sa pru> nelle dans le coin ou en haut de l'œil, pour observer ou pour avoir l'air de méditer, la façon dont elle la tenait fixe en lui faisant jeter tout son éclat sans déranger la tête, sans ôter à son visage son immobiUté, manœuvre apprise à la scène ^ mais la vivacité de ses regards
3uund elle embrassait toute une salle en y cherchant quelqu'un ren« aient ses yeux les pkis terribles, les plus doux, les plus extraordinaires du monde, le rouge avait détruit les délicieuses teintes diapha-
UNE FILLE D'EVE
nés de ses joues, dont la cbair éCait délicate; mais, si elle ne pouvait plus ni rougir ni pâlir, elle avait un nez mince, coupé de narines roses ei passionnées, fait pour exprimer Tironie. la moquerie des servantes de Molière. Sa bouche sensuelle et dissipatrice, aussi favorable au sarcasme qu*à Tamour, était embellie par les deux arêtes du sillon qui raitacbait la lèvre supérieure au nez. Son menton blanc, un peu^
gros, annonçait une certaine violence amoureuse. Ses mains et ses" ras étaient dignes d*une souveraine. Mais elle avait le pied gros et court, signe indélébile de sa naissance obscure. Jamais uu héritage ne causa plus de soucis. Florine avait tout tenté, excepté Tamputation, pour le changer. Ses pieds furent obstinés, comme les Bretons auxquels elle devait le jour; ils résistèrent à tous les savants, à tous les traitements; Florine portait des brodequins longs et garnis de coton à Vinléricur pour figurer une courbure à son pied. Elle était de moyenne taille, menacée d*obésité, mais assez cambrée et bien faite. Au moral, elle possédait à fond les minauderies et les querelles, les condiments et les cbateries de son métier; elle leur imprimait une saveur particulière en jouant Tenfance et glissant au milieu de ses rires ingénus des malices philosophiques. En apparence ignorante, étourdie, elle était très-forte sur Tescompte et sur toute la jurisprudence commerciale. Elle avait éprouvé tant de misères avant d'arriver au jour de son douteux succès! Elle était descendue d'étage en étage jusqu'au premier par tant d'aventures! Elle savait la vie, depuis celle qui commence au fromage de Brie jusqu'à celle qui suce dédaigneusement des beignets d'ananas; depuis celle qui se cuisine et se savonne au coin de la cheminée d'une mansarde avec un fourneau de terre, jusqu'à celle qui convoque le ban et l'arrière-ban des chefs à grosse panse et des gâte-sauces eiïrontés. Elle avait entretenu le crédit sans le tuer. Elle n'ignorait rien de ce que les honnêtes femmes ignorent, elle parlait tous les lansages; elle était peuple par l'expérience, et noble par sa beauté distmguée. DifQcile à surprendre, elle supposait toujours tout comme un espion, comme un juge ou comme un vieil homme d'Etat, et pouvait ainsi tout pénétrer. Elle connaissait le manège à employer avec les fournisseurs et leurs ruses, elle savait le prix des choses comme un commissaire-priseur. Quand elle était étalée dans sa chaise longue, comme une jeune mariée blanche et fraîche, tenant un rôle et l'apprenant, vous eussiez dit une enfant de seize ans, naïve, ignorante, faible, sans autre artifice que son innocence. Qu'un créan* cier importun vint alors, elle se dressait comme un faon surpris et jurait un vrai juron. — Eh! mon cher, vos insolences sont un intérêt assez cher de l'argent que je vous dois, lui disait-elle, je suis fatiguée de vous voir, envoyez-moi des huissiers, je les préfère à votre soile figure.
Florine donnait de charmants dîners, des concerts et des soirées très-suivis : on y jouait un jeu d'enfer. Ses amies étaient toutes belles. Jamais une vieille femme n'avait paru chez elle : elle ignorait la jalousie, elle y trouvait d'ailleurs l'aveu d'une infériorité. Elle avait connu Goralie, la Torpille, elle connaissait les Tullia, Ëuphrasie, les Aquiliua, madame du Val-Noble, Mariette, ces femmes qui passent à travers Paris comme les fils de la Vierge dans l'atmosphère, sans
3u'on sache où elles vont ni d'où elles viennent, aujourd'hui reines, emain esclaves ; puis les actrices, ses rivales, les cantatrices, enlin toute cette société féminine exceptionnelle, si bienfaisante, si gracieuse dans son sans-souci, dont la vie bohémienne absorbe ceux qui se laissent prendre dans la danse échevelée de son entrain, de sa verve^.de son mépris de l'avenir. Quoique la vie de la bohème se déployât chez elle dans tout son désordre, au milieu des rires de Tarliste, la reine du logis avait dix doi([ts et savait aussi bien compter que pas un de tous ses hôtes. Là se faisaient les saturnales secrètes de la littérature et de l'art mêlés à la politique et à la finance. Là le désir régnait en souverain; là le spleen et la fantaisie étaient sacrés comme chez une bourgeoise l'honneur et la vertu. Là venaient Blondet, Fi* not, Etienne Lousteau, son septième amant et cru le premier, Félicien Vernou le feuilletonniste. Couture, Bixiou, Rastignac autrefois, Claude Vignon le critique, Nucingen le banquier, du Tillet, Conii le compositeur, enfin cette légion endiablée des plus féroces calculateurs en tout genre ; puis les amis des cantatrices, des danseuses et des actrices que connaissait Florine. Tout ce monde se baissait ou s'aimait suivant les circonstances. Cette maison banale, où il suffisait d'être célèbre pour y être reçu, était comme le mauvais lieu de l'esprit et comme le bague de l'inidlicence : on n'y entrait pas sans avoir légalement attrapé sa Tortune, fait dix ans de misère, égorgé deux ou trois {lassions, acquis une célébrité quelcon<iue par des livres ou par des giets, par un drame ou par un bel équipage ; on y complotait les mauvais tours à jouer, on y scrutait les moyens de fortune, on s'y moquait des émeutes ou'on avait fomentées la veille , on y soupesait la hausse et la baisse. Chaque homme, en sortant, reprenait la livrée de son opinion ; il pouvait, sans se compromettre, critiquer son propre parti, avouer la science et le bien jouer de ses adversaires, formuler les pensées que personne n'avoue, enfin tout dire en gens qui pouvaient tout faire. Paris est le seul lieu du monde où il existe de ces maisons éclectiques où tous les goûts, tous les vices, toutes les opinions, sont reçus avec une mise décente. Aussi n'est-il pas dit encore que Florine reste une comédienne du second ordre. La vie de Florine n'est pas
d'ailleurs une vie oisive ni une vie à envier. Beaucoup de gens, séduits par le magnifique piédestal que le théâtre fait à une femme, la supposent menant la joie d'un perpétuel carnaval. Au fond de bien des loges de portiers, sous la tuile de plus d'une mansarde, de pauvres créatures rêvent, au retour du spectacle, perles et diamants, robes lamées d'or et cordelières somptueuses, se voient les chevelures illuminées, se supposent applaudies, achetées, adorées, enlevées ; mais toutes ignorent les réalités de cette vie de cheval de manège où l'actrice est soumise à des répétitions sous peine d'amende, à des lectures de pièces, à des études constantes de rôles nouveaux, par un temps où l'ou joue deux ou trois cents pièces par an à Paris. Pendant chaque représentation, Florine changé deux ou trois fois de costume, et rentre souvent dans sa loce, épuisée, demi-morte. Elle est obligée alors d'enlever à grand renfort de cosmétique son rouge ou son blanc, de se dépoudrer si elle a joué un rôle du dix-huitième siècle. A peine a-t-elle eu le temps de dîner. Quand elle joue, une actrice ne peut ni se serrer, ni manger, ni parler. Florine n'a pas plus le temps de souper. Au retour de ces représentations (|ui, de nos jours, finissent le lendemain, n'a-t-elle pas sa toilette de nuit à faire, ses ordres à donner? Couchée à une ou deux heures du matin, elle doit se lever assez maiinalement pour repasser ses rôles, ordonner les costumes, les expliquer, les essayer, puis déjeuner, lire les billets doux, y répondre, travailler avec les entrepreneurs d'applaudissements pour faire soigner ses entrées et ses sorties, solder le compte des triomphes du mois passé en achetant en gros ceux du mois courant. Du temps de saint Genest, comédien canonisé, qui remplissait ses devoirs religieux et portait nu cilice, il est à croire que le théâtre n'exigeait pas cette féroce activité. Souvent Florine, pour pouvoir aller cueillir bourgeoisement des fleurs à la campagne, est obligée de se dire malade. Ces occupations purement mécaniques ne sont rien en comparaison des intrigues à mener, des chagrins de la vanité blessée, des préférences accordées par les auteurs, des rôles enlevés ou à enlever, des exigences des acteurs, des malices d'une rivale, des tiraillements de directeurs, de journalistes, et qui demandent une autre journée dans la journée. Jusqu'à présent il ne s'est point encore agi de l'art, de l'expression des passions, des détails de la mimique, des exigences de la scène où mille lorgnettes découvrent les taches de toute splendeur, et qui employaient la vie , la pensée de Talma, de Lekain, de Baron, de Contât, de Clairon, de Champroeslé. Dans ces infernales coulisses, l'amour-propre n'a point de sexe : l'artiste qui triomphe , homme ou femme , a contre soi les hommes et les femmes. Quant à la fortune, quelque considérables que soient les eng:igements de Florine, ils ne couvrent p;)s les dépenses de la toilette du théâtre, qui, sans compter les costumes, exige énormément de gants longs, de souliers, et n'exclut ni la toilette du soir ni celle de la ville. Le tiers de celte vie se passe à mendier, l'autre à se soutenir, le dernier à se défendre : tout y est travail. Si le bonheur y est ardemment goûié, c'est qu'il y est comme dérobé, rare, espéré longtemps, trouvé par hasard au milieu de détestables plaisirs imposés et de sourires au parterre. Pour Florine, la puissance de Raoul était comme un sceptre protecteur : il lui épargnait bien des ennuis, bien des soucis, comme autrefois les grands seit^ueurs à leurs maîtresses, comme aujourd'hui quelques vieillards qui courent im-
f^lorer les journalistes quand un mot dans un petit journal a effrayé eur idole : elle y tenait plus qu'à un amant, elle y tenait comme à un appui, elle en avait soin comme d'un père, elle le trompait comme un mari ; mais elle lui aurait tout sacrifié. Raoul pouvait tout pour sa vanité d'artiste, pour la tranquillité de son amour-propre, pour son avenir au théâtre. Sans l'intervention d'un grand auteur, pas de grande actrice : on a dû la Champmeslé à Racine, comme Mars à Monvel et à Andrieux. Florine ne pouvait rien pour Raoul, elle aurait bien voulu lui être utile ou nécessaire. Elle comptait sur les alléchements de l'habitude, elle était toujours prête à ouvrir ses salous, à déployer le luxe de sa table pour ses projets, pour ses amis. Enfin elle aspirait à être pour lui ce qu'était madame de Pompadour pour Louis XV. Les actrices enviaient la position de Florine, comme quelques journalistes enviaient celle de Raoul. Maintenant, ceux à qui la pente de l'esprit humain vers les oppositions et les contraires est connue concevront bien qu'après dix ans de cette vie débraillée, bohémienne, pleine de hauts et ae bas, de fêtes et de saisies, de sobriétés et d'orgies, Raoul fût entraîné vers un amour chaste et pur, vers la maison douce et harmonieuse d'une grande dame, de même que la comtesse Félix désirait introduire les tourmentes de la passion dans sa vie monotone à force de bonheur. Cette loi de la vie est celle de tous les arts, qui n'existent que par les contrastes. L'œuvre faite sans cette ressource est la dernière expression du génie, comme le cloître est le plus grand effort du chrétien.
En rentrant chez lui, Raoul trouva deux mots de Florine apportés par la femme de chambre, un sommeil invincible ne lui permit pas de les lire ; il se coucha dans les fraîches délices du suave amour qui manquait à sa vie. Quelques heures après, Il lut dans cette lettre d'importantes nouvelles, que ni Rastignac ni de Marsay n'avaient laissées transpirer. Une indiscrétion avait appris à l'actrice la dissolution de la Chambre après la session. Raoul vint chez Florine aussitôt et envoya quérir Blondet. Dans le boudoir de la comédienne, Emile et
IJNE FILLE DÈVE.
Raoul analysèrent, les pieds sur lescheneis, la situation politiiqjue de la France en i8S4. De quel côté se trouvaient les meilleures chances de fortune? Ils passèrent eu revue les républicains purs, républicains à présidence, républicains sans république, constitutionnels sans dyuastie, constitutionnels dynastiques, ministériels- conservateurs, ministériels absolutistes; puis la droite à concessions, la droite :iristocm tique, la droite légitimiste, henriquinquisle, et la droite carliste. Quant au parti de la résistance et à celui du mouvement, il n'y avait pas à hésiter ; autant aurait valu discuter la vie ou la mort.
A cette époque, une foule de journaux créés pour chaque nuance accusaient Teffroyable pêlc-méle politique appelé gâchis par un soldat. Blondet, Tesprit le plus judicieux de l'époque, mais judicieux pour autrui, jamais pour lui, semblable à ces avocats qui font mal leurs propres affaires, était sublime dans ces discussions privées. Il conseilla donc à Nathan de ne pas apostasier brusquement.
— Napoléon Ta dit, on ne fait pas de jeunes républiques avec de vieilles monarchies. Ainsi, mon cher, deviens le héros, l'appui, le créateur du centre gauche de la future Chambre, et tu arriveras en politique. Une fois admis, une fois dans le gouvernement, on est ce qu'on veut, on est de toutes les opinions qui triomphent!
Nathan décida de créer un journal politique quotidien, d'y être le maître absolu, de rattacher à ce journal un des petits journanx qui foi^^onnaient dans la presse, et d'établir des ramifications avec une revue. La presse avait été le moyen de tant de fortunes faites autour de lui, que Nathan n'écouta pas l'avis de Blondet, qui lui dit de ne pas s'y tier. Blondet lui représenta la spéculation comme mauvaise, tant alors était grand le nombre des journaux oui se disputaient les abonnés, tant la presse lui semblait usée. Raoul, fort de ses prétendues amitiés et de son courage, s'élança plein d'audace; il se leva par un mouvement orgueilleux et dit : — Je réussirai ! — Tu n'as pas le sou ! — Je ferai un drame! ^ Il tombera. — EU bien! il tombera, dii Nathnn.
Il parcourut, suivi de Blondet, qui le croyait fou, l'appartement de Florine ; regarda d'un œil avide les richesses qui y étaient entassées. Blondet le comprit alors.
— 11 y a là cent et quelques mille francs, dit Emile. — Oui, dit en soupirant Raoul devant le somptueux lit de Florine ; mais j'aimerais mieux être toute ma vie marchand de chaînes de sûreté sur le boulevard et vivre de pommes de terre frites mie de vendre une patère de cet appartement. — Pas une patère, dit Blondet, mais tout! l'ambition est comme la mort, elle doit mettre sa main sur tout, elle sait que la vie la talonne. — Non ! cent fois non ! J'accepterais tout de la comtesse d'hier, mais 6ler à Florine sa coquille?... — Renverser son hôtel des monnaies, dit Blondet d'un air tragique, casser le balancier, brider le coin, c'est grave. — D'après ce que j'ai compris, lui dit Florine en se montrant soudain, tu vas faire de la politique au lieu de faire du théâtre. — Oui, ma fille, oui, dit avec un ton de bonhomie Raoul en la prenant par le cou et en la baisant^au front. Tu fais la moue? Y perdras-tu? le ministre ne fera-t-il pas obtenir mieux que le journaliste à la reine des planches un meilleur engagement? N'aurastu pas des rôles et des congés? — Où prendras-tu de l'argent? ditelle. — Chez mon oncle, repondit Raoul.
Florine connaissait l'oncle de Raoul. Ce mot symbolisait l'usure, comme dans la langue populaire ma tank signifie le prêt sur gage.
— Ne t'inquiète pas, mon petit bijou, dit Blondet à Florine en lui tapotant ses épaules, je lui proenrerai l'assistance de Massol, un avocat qui veut être garde des sceaux, de du Tillet qui veut être député, de Finot qui se trouve encore derrière un petit journal, de Plantin qui veut être maître des requêtes et qui trempe dans une revue. Oui, je le sauverai de lui-même : nous convoquerons ici Etienne Lousteau qui fera le feuilleton, Claude Vignon qui fera la haute critique ; Félicien Vernou sera la femme de ménage du journal, l'avocat travaillera, du Tillet s'occupera de la Bourse et de l'industrie, et nous verrous où toutes ces volontés et ces esclaves réunis arriveront. — A rhôpital ou au ministère, où vont les gens ruinés de corps ou d'esprit, dit Raoul. — Quand les traitez- vous? — Ici, dit Raoul, dans cinq jours. — Tu me diras la somme qu'il faudra, demanda simplement Florine.— Mais l'avocat, mais du Tillet et Raoul ne peuvent pas s'embarquer sans chacun une centaine de mille francs, dit Blondet. Le journal ira bien ainsi pendant dix-huit mois, le temps de s'élever ou de tomber à Paris.
Florine fit une petite moue d'approbation. Les deux amis montèrent dans un cabriolet pour aller r accoler les convives, les plumes, liis idées et les intérêts.
La belle.actrice fit venir, elle, quatre riches marchands de meubles, de curiosités, de tableaux et de bijoux. Ces hommes entrèrent dans ce sanctuaire et y inventorièrent tout, comme si Florine était morte. Elle les menaça d'une vente publique au cas où ils serreraient leur conscience pour une meilleure occasion. Elle venait, disait-elle, de plaire à un lord anglais dans un rôle moyen âge, elle voulait placer toute sa fortune mobilière pour avoir l'aii. pauvre et se faire donner un magnifique itôtel qu'elle meublerait aI façon à rivaliser les Rothschild. Quoi qu'elle fit pour les Ciitortj|| g. ils ne donnèrent
que soixante-dix mille francs de toute cette
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cent cinquante mille. Florine, qui n'en aurait pas voulu pour deux liards, promit de livrer tout le septième jour pour quatre-vingt mille francs.
— A prendre ou à laisser, dit-elle.
Le marché fut conclu. Quand les marchands eurent décampé, Tactrice sauta de joie comme les collines du roi David. Elle ût mille fo« lies, elle ne se croyait pas si riche. Quand vint Raoul, elle joua la fâchée avec lui. Elle se dit abandonnée, elle avait réfléchi : les hommes ne passaient pas d'un parti à un autre, ni du théâtre à la Chambre, sans des raisons : elle avait une rivale ! Ce que c'est que l instinct! Elle se fit jurer un amouf éternel. Cinq jours après, elle donna le repas le plus splendide du monde. Le journal fut baptisé choz elle dans des flois de vin et de plaisanteries, de serments de fidélité, de bon compagnonnage et de camaraderie sérieuse. Le nom, oublié maintenant comme le Libéral, le Communal, le Départemental, le Garde National, le Fédéral, l'Impartial, fut quel(^ue chose en al qui dut aller fort mal. Après les nombreuses descriptions d'orgies qui marquèrent cette phase littéraire, où il s'en fit si peu dans les mansardes où elles furent écrites, il est difficile de pouvoir peindre celle de Florine. Un mot seulement. A trois heures après minuit, Florine put se déshabiller et se coucher comme si elle eût été seule, quoique personne ne fût sorti. Ces flambeaux de l'époque dormaient comme des brutes. Quand, de grand matin, les emballeurs, commissionnaires et porteurs vinrent enlever tout le luxe de la célèbre actrice, elle se mit' à rire en vovaut ces gens prenant ces illustrations comme de ffros meubles et les posant sur les parquets. Ainsi s'en allèrent ces Belles choses. Florine déporta tous ses souvenirs chez les marchands, où personne en passant ne put à leur aspect savoir ni où ni comment ces fleurs du luxe avaient été payées. On laissa par convention jusqu'au soir à Florine ses choses réservées : son lit, sa table, son service pour pouvoir faire déjeuner ses hôtes. Après s'être endormis sous les courtines élégantes de la richesse, les beaux esprits se réveillèrent dans les murs froids et démeublés de la misère, pleins de marques de clous, déshonorés par les bizarreries discordantes qui sont sous^les tentures comme les ficelles derrière les décorations d'Opéra.
— Tiens, Florine, la pauvre fille est saisie, cria Bixiou, l'un des convives. A vos poches ! une souscription !
En entendant ces mots, l'assemblée fut sur pied. Toutes les poches vidées produisirent trente-sept francs, que Raoul apporta railleusement à la rieuse. L'heureuse courtisane souleva sa tête de dessus son oreiller, et montra sur le drap une masse de billets de banque, épaisse comme au temps où les oreillers des courtisanes pouvaient en rapporter autant, bon an mal an. Raoul appela Blondet.
— J'ai compris, dit Blondet. La friponne s*est exécutée sans nous le dire. Bien, mon petit an^e !
Ce trait fit porter l'actrice en triomphe et en déshabillé dans la salle â manger par les quelques amis qui restaient. L'avocat et les banquiers étaient partis. Le soir, Florine eut un succès étourdissant au théâtre. Le bruit de son sacrifice avait circulé dans la salle.
•— J'aimerais mieux être applaudie pour mon talent, lui dit sa rivale au foyer. — C'est un désir bien naturel chez une artiste qui n'est encore applaudie gue pour ses bontés, lui répondit-elle.
Pendant la soirée, le femme de chambre de Florine Pavait installée au passage Sandrié dans l'appartement de Raoul. Le journaliste devait camper dans la maison où les bureaux du journal IfUrent établis.
Telle était la rivale de la candide madame de Vandenesse. La fantaisie de Raoul unissait comme par un anneau la comédienne â la comtesse ; horrible nœud qu'une duchesse trancha, sous Louis XV, en faisant empoisonner la Lecouvreur, vengeance très-concevable quand on songe à la grandeur de l'offense.
Florine ne gêna pas les débuts de la passion de Raoul. Elle prévit des mécomptes d'ai^ent dans Ja difficile entreprise où il se jetait, et voulut un congé de six mois. Raoul conduisit vivement la négociation, et la fit réussir de manière à se rendre encore plus cher a Florine. Avec le bon sens du paysan de la fable de la Fontaine, qui assure le diner pendant que les patriciens devisent, l'actrice alla couper des fagots en province et à l'étranger, pour entretenir l'homme célèbre pendant qu'il donnait la chasse au pouvoir.
Jusqu'à présent peu de peintres ont abordé le tableau de l'amour comme il est dans les hautes sphères sociales, plein de grandeurs et de misères secrètes, terrible en ses désirs réprimés par les pins sots, par les plus vulgaires accidents, rompu souvent par la lassitude. Peutêtre le verra-t-on ici par quelques échappées. Dès le lendemain du bal donntî par lady Dudlcy, sans avoir fait ni reçu la plus timide déclaration, Marie se croyait aimée de Raoul, selon le programme de ses rêves, et Raoul se savait choisi pour amant par Marie. Quoique ni l'un ni l'autre ne fussent arrivés à ce déclin où les hommes et les femmes abrègent les préliminaires, tous deux allèrent rapidement au but. Raoul, rassasié de jouissances, tendait au monde idéal ; tandis que Marie, â qui la pensée d'une faute était loin de venir, n'imaginait pas qu'elle pût en sortir. Ainsi aucun amour ne fut, en fait, plus innocent ni plus pur que l'amour de Raoul et de Marie ; mais aucun ne
IJNK FILLE D EVE.
fut pins emporte ni plus délicieux en pensée. La comtesse avait été prise par des idées dignes du temps de la chevalciie, mais complclenicni modernisées. Dans l'esprit de son rôle, la répugnance de son mari pour Nathan n était plus nn obstacle à^on amour. Moins Raoul eût mérité d'estime, plus elle eût été grande. \a conversation enflammée du poète avait eu plus de retentissement dans son sein que dans sou cœur. La charité s'était éveillée à la voix du désir. Cette reine des vertus sanctionna presque aux yeux de la comtesse les émotions, les plaisirs, l'action violente de Tamour. Elle trouva beau d'éirc une providence humaine pour Raoul. Quelle douce pensée! soutenir de sa main blanche et faible ce colosse à qui elle ne voulait pas voir des pieds d'argile, jeter la vie là où elle manquait, être secrètement la créatrice d'une grande fortune, aider un homme de génie à lutter avec le sort et à le dompter, lui broder son écharpe pour le tournoi, lui procurer des armes, lui donner ramulette contre les sortilèges et le haume pour les blessures ! Chez une femme élevée comme le fut Marie, religieuse et noble comme elle, l'amour devait être une voluptueuse charité. De là vint la raison de sa hardiesse. Les sentinieiUs purs se compromettent avec un superbe dédain qui ressemble à Timpudeur des courtisanes. Dès que, par une captieuse distinction, elle fut sûre de ne point ent'\mer la foi conjugale, la comtesse s'élança donc pleinement dans le plaisir d'aimer Raoul. Les moindres choses de la vie lui parurent alors charmantes. Son boudoir où elle penserait à lui, elle en fit un sanctuaire. Il n'v eut pas jusqu'à sa jolie écritoire qui ne réveillât dans son âme les mille plaisirs de la corres-
Eondance ; elle allait avoir à lire, à cacher des lettres, à y répondre, a toilette, cette magnifique poésie de la vie féminine, épuisée ou méconnue par elle, reparut douée d'une magie inaperçue jusqu'alors. La toilette devint tout à coup pour elle ce qu'elle est pour toutes les femmes, une manifestation constante de la pensée inlinic, un langage, un symbole. Combien de jouissances dans une parure méditée pour lui plaire, pour lui faire honneur! Elle se livra très-naïvement à ces adorables gentillesses (pii occupent tant la vie des Parisiennes, et qui donnent d'amples significations à tout ce que vous voyez chez elles, *en elles, sur elles. Bien peu de femmes courent chez les marchands de soieries, chez les modistes, chez les bons faiseurs dans leur seul intérêt. Vieilles, elles ne songent plus à se parer. Lorsqu'en vous promenant vous verrez une figure arrêtée pendant un instant devant la glace d'une montre, examinez-la bien : — Me trouverait-il mieux avec ceci? est une phrase écrite sur les fronts éclaircis, dans les yeux éclatants d'espoir, dans le sourire qui badine sur les lèvres.
Le bal de lady Dudley avait eu lieu un samedi soir; le lundi la comtesse vint à l'Opéra, poussée par la certitude d'y voir Raoul. Haoul était en effet planté sur un des escaliers qui descendent aux stalles d'amphithéâtre. Il baissa les yeux quand la comtesse entra dans sa loge. Avec quelles délices madame de Vandenessc remarqua le soin nouveau (lue son amant avait mis à sa toilette ! Ce contempteur des lois de l'élégance montrait une chevelure foignée, où les parfums reluisaient dans les mille contours des boucles ; son gilet obéissait à la mode, son col était bien noué, sa chemise offrait des plis irréprochables. Sous' le gant jaune, suivant l'ordonnance en vigueur, les mains lui semblèrent tres-blanches. Ilaonl tenait les bras croisés sur sa poitrine, comme s'il posait pour son portrait, magnifique d'indifférence pour toute la salle, plein d'impatience mal contenue. Quoique baissés, ses yeux semblaient tournés vers l'appui de velours ronge où s'allongeait le bras de Marie. Félix, assis dans l'autre coin de la Toge, tournait alors le dos à Nathan. La spirituelle comtesse s'était placée de manière à plonger sur la colonne contre laquelle s'adossait Raoul. En un moment Marie avait donc fait abjurer à cet homme d'esprit son cynisme en fait de vêtement. La plus vulgaire comme la plus haute femme est enivrée en voyant la première proclamation de son pouvoir dans quelqu'une de ces métamorphoses. Tout changement est un aveu de servage. — Elles avaient raison, il y a bien du bonheur à être comprise, se dit-elle en pensant à ses détestables institutrices. Quand les deux amants eurent embrassé la salle par ce rapide coup d'œil qui voit tout, ils échangèrent un regard d'intelligence. Ce fut pour l'un et l'autre comme si quelque rosée céleste eût rafraîchi leurs cœurs brûlés par l'attente. — Je suis là depuis une heure dans l'enfer, et maintenant les deux s'entr'ouvrent, disaient les yeux de Raoul. — Je te savais là, mais suis-je libre? disaient les yeîix de la comtesse. Les voleurs, les espions, les amants, les diplomates, enfin tous les esclaves connaissent seuls les ressources et les réjouissances du regard. Eux seuls savent tout ce qu'il tient d'intelligence, de douceur, d'esprit, de colère et de scélératesse dans les modifications de cette lumière chargée d'âme. Raoul sentit son amour regimbant sous les éperons de la nécessité, mais gi*andissant à la vue des obstacles. Entre la marche sur laquelle il perchait et la loge de la comtesse Félix de Yandenesse, il y avait à peine trente pieds, et il lui était impossible d*annuler cet intervalle. A un homme plein de fougue, et qui jusqu'alors avait trouvé peu d'espace entre un désir et le plaisir, cet abîme de pied ferme, mais infranchissable, inspirait le désir de sauter jusqu'à la comtesse par un bond de tigre. Dans un paroxysme de race, il essaya de tâter le terrain. Il salua visiblem' nt la comtesse, qui repondit par une de ces légères inclinations de tète, pleines de
mépris, avec lesquelles les femmes ôtent à leurs adorateurs l'envie de recommencer. Le comte Félix se tourna pour voir qui s'adressait à sa femme ; il aperçut Nathqn, ne le salua point, parut lui demander compte de son audace, et se retourna lentement en disant nuclque phrase par laquelle ri approuvait sans doute le faux dédain de la comtesse. La porte de la loge était évidemment fermée à Nathan, qui jeta sur Félix un regard terrible. Ce regard, tout le monde l'eût interprété par un des mots de Florine : « Toi, tu ne pourras bientôt plus mettre ton chapeati! » Madame d'Espard, l'une des femmes les plus im|>eriinentes de ce temps, avait tout vu de sa loge; elle éleva la voix en disant quelque insignifiant bravo. Raoul, au-dessus de qui elle était, finit par se retourner; il la salua, et re(;ut d'elle un gracieux sourire, qui semblait si bien lui dire : n Si l'on vous chasse de là, venez ici ! » que Raoul quitta sa colonne et vint faire une visite à madame d'I^pard. Il avait besoin de se montrer là pour apprendre à ce petit M. de Yandenesse que la célébrité valait la noblesse, et que devant Nahau toutes les portes armoriées tournaient sur leurs gonds. La marquivc l'obligea de s'asseoir en face d'elle, sur le devant. Elle voulait lui donner la quefflion.
— Madame Félix de Yandenesse est ravissante ce soir, lui dit -elle en le complimentant de cette toilette comme d'un hvre qu'il aiir.ii publié la veille. — Oui, dit Raoul avec indifférence, les marabouts lui vont à merveille; mais elle y est bien fidèle, elle les avait av;\!it-!iicr, ajouta-l-il d'un air dégagé pour répudier, par cette critique, la ch rmante complicité dont l'accusait la marquise. — Vous connaissez le proveibe? répondit-elle. Il n'y a pas de bonne fête sans lendemain.
Au jeu des reparties, les célébrités littéraires ne sont pas toujours aussi fortes que les marquises. Raoul prit le parti de faire la bcie, dernière ressource des gens d'esprit.
~ Le proverbe est vrai pour moi, dit-il en regardant la marquise d'un air galant. — Mon cher, votre mot vient trop tard pour que j?; l'accepte, répliqua-t-elle en riant. Ne soyez pas si bégueule; a[lo:i>, vous avez trouvé hier matin, au bal, madame de Vandenessc charmante en marabouts; elle le sait, elle les a remis pour vous. Elle vous aime, vous l'adorez ; c'est un peu prompt, mais je ne vois là rien que de très-naturel. Si je me trompais, vous ne tordriez pas Tun de vos gants comme un homme qui enrage d'être à côté de moi, au lieu de se trouver dans la loge de son idole, d'où il vient d'être n»poussé par un dédain officiel, et de s'entt-ndre dire tout bas ce qu'il voudrait entendre dire très-haut.
Raoul tortillait en effet un de ses gants et montrait une main étonnamment blanche.
— Elle a obtenu de vous, dit-elle en regardant fixement cette main de la façon la plus impertinente, des sacrifices que vous ne f^nsiez pas à la société. Elle doit être ravie de son succès, elle en sera sans doute un peu vaine; mais, à sa place, je le serais peut-être davantage. Elle n'était que femme d'esprit, elle va passer femme de génie. Vous allez nous la peindre dans quelque livre délicieux, comme voîis savez les faire. Mon cher, n'y oubliez pas Yandenesse, faites cela pour moi. Vraiment, il est trop sûr de lui. Je ne passerais pas cet air radieux an Jupiter olympien, le seul dieu mythologique exempt, diton, de tout accident. — Madame, s'écria Raoul, vous me douez d'une âme bien basse, si vous me supposez capable de trafiquer de mes sensations, de mon amour. Je préférerais à cette lâcheté liltéraii*e la coutome anglaise de passer une corde au cou d'une femme, et de la mener au marché. — Mais je connais Marie, elle vous le demandera. — Elle en est incapable, dit Raoul avec chaleur. — Vous la connaissez donc bien?
Nathan se mit à rire de hii-même, de lui, faiseur de scènes, qui s'était laissé prendre à un jeu de scène.
— La comédie n'est plus là, dit-il en montrant la rampe, elle est chez vous.
Il prit sa lorgnette et se mit à examiner la saRe par contenance.
— M'en voulez-vous? dit la marquise en le regardant de côié. N'aurais-je pas toujours eu votre secret? Nous ferons f;icilemc!il la paix. Venez chez moi, je reçois tous les mercredis, la chère cointesse ne manquera pas une soirée dès qu'eUe vous y trouvera. J'y gagnerai. Quelr|uefois je la vois entre quatre et cinq heures, je serai bonne femme, je vous joins au petit nombre de favoris que j'admets à cette heure. — Eh bien! dit Raoul, voyez comme est le monde, on vous disait méchante. — Moi ! dit-elle, je le suis à propos. Ne fanlMl pas se défendre? Mais votre comtesse, je l'adore, vous en serez content, elle est charmante. Vous allez être le premier dont le nom sera gravé dans son cœur avec cette joie enfantine qui porte tons les amoureux, même les caporaux, à graver leur chiffre sur l'écorce des arbres. Le premier amour d'une femme est un fruit délicieux. Yoyrzvous, plus tard il y a de la science dans nos tendresses, dans nos soins, une vieille femme comme moi peut tout dire, elle ne craint plus rien, pas même un journaliste. Eh bien ! dans l'arrière-saisoii, nous savons vous rendre heureux ; mais, quand nous commençons à aimer, nous sommes heureuses, et nous vous donnons ainsi niilic
Î)laisirs d'orgueil. Chez nous tout est alors d'un inattendu ravissant, e cœur est plein de naïveté. Vous êtes trop poète pour ne pas préférer les fleurs aux fruits. Je vous attends dans six mois d'ici.
UNE FILLE D EVE
Haoul, comme (ous les criminels, entra dans le système des dénc« galions; mais c'était donner des armes à cette rnde jouteuse. Kmpê* irc bientôt dans les nœuds coulants de la plus spirituelle» de la plus dangereuse de ces conversations , où excellent les Parisiennes, il crai;.>iiit de se laisser surprendre des aveux que la marquise aurait aussitôt exploités dans ses moqueries ; il se retira prudemment en voyant entrer lady Dudiey.
— Eh bien ! dit l'Anglaise è la marquise, où en sont^ils? — Ils s'aiment à la folie. Nathan vient de me le dire. -^ Je l'aurais voulu nlus laid, répondit lady Dudiey, qui jeta sur le comte Félix un reparu de viporc. D'ailleurs, il est bien ce que je le voulais : il est fils d*un brocanteur juif, mort en banqueroute dans les premiers jours de son nvjriage ; mais sa mère était catholique, elle en a malheureusement fait un chrétien.
Cette origine que Nathan cache avec tant de soin, ladv Dudiey venait de l'apprendre, elle jouissait d'avance du plaisir qu elle aurait à tirer de là quelque terrible épigramme contre Vandenesse.
— El moi qui viens de l'inviter h venir chez moi! dit la marquise. — Ne l'ai-je pas reçu hier? répondit lady Dudiey. Il y a, mon auge, des plaisirs qui nous coûtent bien cher.
La nouvelle de la passion mutuelle de Raoul et de madame de Vandenesse circula dans le monde pendant cette soirée, non sans exciter des réclamations et des incrédulités ; mais la comtesse fut défendue par ses amies, par lady Dudiey, mesdames d'Espard et de Manervillc, avec une maladroite chaleur qui put donner quelque créance à ce bruit. Vaincu par la nécessité, Raoul alla le mercredi soir chez la marquise d'Espard, et y il trouva la bonne compagnie oui y venait. Comme Félix n'accompagna point sa femme, Raoul put écnangcr avec Marie quelques phrases plus expressives par leur accent que par les idées. La comiesse, mise en garde contre la médisance par madame Octave de Camps, avait compris Tiniporlance de sa situation en face du monde, et la fit comprendre à Raoul.
Au milieu de celle belle assemblée, l'un et l'autre eurent donc pour tout plaisir ces sensations alors si profondément savourées que donnent les idées, la voix, les gestes, l'attitude d'une personne aimée. L'àine s'accroche violemment à des riens. Quel(|uefois les yeux s'attachent de part et d'autre sur le même objet en y incrustant, pour ainsi dire, une pensée prise, reprise et comprise. On admire pendant une conversation le pied légèrement avancé, la main qui palpite, les duigls occupés à quelque bijou frappé, laissé, tourmenté d'une manière significative. Ce n'est plus ni les idées, ni le langage, mais les choses qui parlent ; elles parlent tant, qite souvent un nomme épris laisse à d'autres le soin d'apporter une tasse, le sucrier pour le thé, \eje ne $ax$quoi que demande la femme qu'il aime, de peur de montrer son trouble à des yeux qui semblent ne rien voir et voient tout. Des myriades de désirs, de souhaits insensés, de pensées violentes, passent étouffés dans les regards. Là, les serrements de main dérobés aux mille yeux d'argus acquièrent l'éloquence d'une longue lettre et la volupté d'un baiser. L'amour se grossit alors de tout ce qu'il se refuse, il s'appuie sur tous les obstacles pour se grandir. Enfui ces bar* ricres, plus souvent maudites que franchies, hont hachées et jetées nu feu pour l'entretenir. Là, les femmes peuvent mesurer l'éiendue de leur pouvoir dans la petitesse à laquelle arrive un immense amour qui se replie sur lui-m^me, se cache dans un regard altéré, dans une contraction nerveuse, derrière une banale formule de politesse. Combien de fois, sur la dernière marche d'un escalier, n'a-t-on pas récompensé par un seul mot les tourments inconnus, le langage insignifiant de toute une soirée? Raoul, homme peu soucieux du monde, lâcha sa colère dans le discours, et fut étincelant. Chacun entendit les rugissements inspirés par la contrariété que les artistes savent si peu supporter. Cette fureur à la Roland, cet esprit qui cassait, brisait tout en se servant de Tépigramme comme d'une massue, enivra Marie et amusa le cercle comme si l'on eût vu quelque taureau bafdé de banderoles en fureur dans un cirque espagnol.
— Tu auras beau tout abattre, tu ne feras pas la solitude autour de toi. lui dit Blondet.
Ce mot rendit à Raoul sa présence d'esprit, il cessa de donner son irritation en spectacle. La marquise vint lui offrir une tasse de thé, et dit assez haut pour que madame de Vandenesse entendit : — Vous êtes vraiment bien amusant, venez donc quelquefois me voir à quatre heures.
Raoul s'ofTensa du mot amusant, quoiqu'il eût été pris pour servir de passe-port à l'invitation. II se mit à écouler comme ces acteurs qui regardent la salle au lieu d'élre en scène. Blondet eut pitié de lui.
— Mon cher, lui dit-il en l'emmenant dans un coin, tu te tiens dans le monde comme si tu étais chez Florine. Ici, l'on ne s'emporte jamais, on ne fait pas de longs articles, on dit de temps en temps un mol spirituel, on prend un air calme au moment où l'on éprouve le plus d'envie de jeter les gens par les fenêtres, on raille doucement, ou feint de distinguer la femme que l'on adore, et l'on ne se roule pas comme un âne au milieu du grand chemin. Ici, mon cher, on aime snivant la formule. Ou enlève madame de Vandenesse ou montre-toi gentilhomme. Ta es trop l'amaut d'un do tes li vrc»
Nathan écoutait la tète baissée, il était comme un lion pris dans des toiles.
^ Je ne remettrai jamais les pieds ici, dit-il. Cette marquise de papier mâché me vend son thé trop cher. Elle me trouve amusant ! Je comprends maintenant pourquoi Saint-Just guillotinait tout ce mondelà ! — Tu y reviendras demain.
Blondet avait dit vrai. Les passions sont aussi lâches que cruelles. Le lendemain, après avoir longtemps flotté entre : J'irai, je n'irai pas. Raoul quitta ses associés au milieu d'une discussion importante, et
gant cabriolet et le tigre obligé. L'équipage de la comtesse était dans Li cour. A cette vue, le cœur de Raoul se gonfla de plaisir. Marie marchait sous la pression de ses désirs avec la régularité d'une aiguille d'horloge animée par son ressort. Elle était au coin de la cheminée, dans le petil salon, étendue dans un fauteuîL Au lien de regiirder Nathan quand on l'annonça, elle le contempla dans la glace, sûre que la maîtresse de la maison se tournerait vers lui. Traqué comme il l'est dans le monde, l'amour est obligé d'avoir recours à ces petites ruses : il donne la vie aux miroirs, aux manchons, aux éventails, à une foule de choses dont l'utilité n'est pas tout d'abord démontrée et dont beaucoup de femmes usent sans s'en servir.
^Monsieur le ministre, dit madame d'Espard en s'adressant à Nathan et lui présentant de Marsay par un regard, soutenait, au moment où vous entriez, que les royalistes et les républicains s'entendent; vous devez en savoir quelque chose, vous?— Quand cela serait, dit Raoul, où est le mal? Nous baissons le même objet, nous sommes d'accord dans notre haine, nous différons dans notre amour. Voilà tout. — Cette alliance est au moins bizarre, dit de Marsay en enveloppant d'un coup d'œil la comtesse Félix et Raoul. — Elle ne durera pas, dit Rastlgnac, qui pensait un peu trop à la politique comme tous les nouveaux venus. — Qu'en dites-vous, ma chère amie? demanda npidame d'Espard à la comtesse. — Je n'entends rien à la politique. -- Vous vous y mettrez, madame, dit de Marsay, et vous serez alors doublement notre ennemie.
Nathan et Marie ne comprirent le mot que quand de Marsay fut parlL Rastignac le suivit, et madame d'Espard les accompagnajusqu*à la porte de son premier salon. Les deux amants ne pensèrent plus aux énigrammes du ministre, ils se voyaient riches de quelques minutes, narie tendit sa main vivement dégantée à Raoul, qui la prit et la balsa comme s'il n'avait eu que dix-huit ans. Les yeux de la comtesse exprimaient une noble tendresse si entière, que Raoul out aux yeux cette larme que trouvent toujours à leur service les hommes à tempérament nerveux.
— Où vous voir, où pouvoir vous parler? dit-il. Je mourrais s'il fallait toujours déguiser ma voix, mon regard, nioncœur, mon autour.
Emue par cette larme, Marie promit d'aller se promener au bois toutes les fols que le temps ne serait pas détestable. Cette promesse causa plus de bonheur à Raoul que ne lui en avait donné Florine pendant cinq ans.
— J'ai tant de choses à vous dire! Je souffre tant du silence auquel nous sommes condamnés !
La comiesse le regardait avec ivresse sans pouvoir répondre, quand la marquise rentra.
— Comment, vous n'avez rien su répondre à de Marsay? dit-elle en entrant. — On doit respecter les morts, répondit Raoul. Ne «oyczvous pas qu'il expire? Rastignac est son garde-malade, il espère être mis sur le testament.
La comtesse feignit d'avoir des visites à faire et voulut sortir pour ne pas so compromettre. Pour ce quart d'heure, Raoul avait sacrifié son temps le plus précieux et ses iniérôis les plus palpitants. Marie ignorait encore les détails de cette vie d'oiseau sur la branche, mêlée aux affaires les plus compliquées, au travail le plus exigeant. Quand deux êtres unis par un éternel amour mènent une vie resserrée cha-
3 ne jour par les nœuds de la confidence, par l'examen en coininuu es difticultés siirgies; quand deux cœurs échangent le soir ou lo malin leurs regrets, comme la bouche échange les soupirs, s'attendent dans de mêmes anxiétés, palpitent ensemble à la vue d'un obstacle, tout compte alors : une femme sait combien d'amour dans un retard évité, combien d'efforts dans une course rapide; elle s'occupe, va, vient, espère, s'agite avec l'homme occupé, tourmenté : ses murmures, elle les adresse aux choses; elle ne doute plus, elle connaît et apprécie les détails de la vie. Mais au début d'une passion où tant d'ardeur, de défiances, d'exigences, se déploient, où l'on ne se sait ni l'un ni l'autre; mais auprès des femmes oisives, à la porte desquelles l'amour doit être toujours en faction; mais auprès de celles qui s'exagèrent leur dignité et veulent être obéies en tout, même quand elles ordonnent une faute à miner un homme, l'amour comporte à Paris, dans notre époque, des travaux impossibles. Les feiumos du monde sont restées sous l'empire des traditions du dix-huitième siècle, où chacun avait une position sûre et définie. Peu de femmes connaissent les embarras de lexistcnce chez la plupart aes hommes, qui tous ont une position à se faire, une gloire en train, une fortune à coa-
UISF. FILLE D EVE.
solider. Aiiiourd'bui, les gens dont la fonune est assise se comptent, tes vieillards seuls ont le temps d'aimer, les jeunes sens rament sur les galères de l'ambilion comme y ramait Nathan. Les femmes, eneore peu résignëes i ce cliaugeineul dans les moeurs, préleiil le temps qu'elles ont de trop à ceui qui n'en ont pas assez ; elles n'imaginent pas d'autres occupations, d'autre but (jiic les leurs. Quand l'a* inani aurait vaincu l'hydre de Lerne pour arriver, it n'a pas le moindre mérite; tout s'efTace devant le bonheur de le vojr; elles ne lui savent gré que de leurs émotions, sans s'informer de ee qu'elles coûtent. Si elles ont iDvente dans laurs heures oisives un de ces stratagèmes qu'elles ont à commandement, elles le Tout briller comme un bijou. Vous avez lordu les barres de fer de quelque nécessité tandis qu'elles cliaussaient la miUine, endossaient le manteau d'une rusu : à elles la p:i1me, et ne la leur disputez point. Elles ont raison d'ailleurs, comment ne p.is (ont briser pour une remmc q<u brise loul pour vous? elles eiittenl autant qu'elles donnent.
Itaoul aperçât en revenant combien il lui serait diflicile de mener nn amour dau le monde, le char i dil chevaux du journalisme, ses pièces au ihéJitre et ses affaires embourbées.
— Le journal sera détestable ce soir, dit-il en s'en allant, il n'y aura pas d'artide de moi, et ^ur un second numéro encore!
Madame Félix de Vandenesse alla trois fois au bois de Boulogne sans y voir Raoul, elle levenaii désespérée, inquiète. Nathan ne voulait pas s'y montrer autrement ijue dans l'éclat d'nn prince de la presse.
Il employa toute la semaine à chercher deux chevani, un cabriolet el un tigre convenables, i convaincre ses associés de la nécessité d'épargner un temps aussi précieux que le sien, el a faire imôater son équipage sur les frnis généraui du journal. Ses associés, Hassol et du Tillet, accédèrent si complaisammeut à sa demande, qu'il les trouva les meilleurs enfants du monde. Sans ce secours, la tîe edt été impossible i Raoul ; elle devini d'ailleurs si rude, quoique mélangée par les plaisirs les plus délicats de l'amour idéal, que beaucoup de geus, même les mieux constitués.
n'eussent pu suffire 1 de
telles dissipations. Une Ce iijii ni iiorlcr l'jclrice en triomphe et ei
passion violente et heul'eusc prend déjà beaucoup de place dans une existence ordinaire . nuis, quand elle s'attaque k une femme posée comme madame de Vnudenfssc. flic devait dévorer la vie d'un homme occu|n; comme Rnoul. Voici les obligations <iue sa passion inscrivait avant toutes les aulres. Il lui Hillait se trouver presque cbaque jour à elicval au bois de Boulogne, entre deun et trois heures, dans la tenue du plus fainéant gentlemim. Il apprenait \i dans quelle maison, à quel Ihcdirc il rcverrail, le soir, madame de Vandenesse. Il ne quittait les salons que vers minuit, après avoir happé quelques phrases lonetcmps attendues, queli[ucs bribes de tendresse dérobées sous la lable, entre deux portes, ou en montant en voiture. La plupart du temps, Marie, qui I avait lancé dans le grand monde, le faisait inviter à dtncr dans certiines maisons où elle allait. N'était-ce pas tout simple? Parorgeuil, entraîné par sa passion. Raoul n'osait parler de ses travaux, fl devait ob(îir aux volontés les plus capricieuses de celte innocente souveraine, ei suivre les débâis
parlementaires, le torrent de la politique, veiller à In direction ili journal, et mettre en scène deux pièces dont les recettes étaient indispeiis^ibles. Il suflisail <|ue madame de Vauilcuesse fit une petite moue quand il voulait se dispenser d'élrc à nn bal. à un coiKeri. i une promenade, pour qu'il sacriliat ses intérêts â son phisir. Eu quittant le monde entre une heure et deux heures du matin, il revcuait travailler jusqu'à huit ou neuf heures, il dormait à peine, se réveillait pour concerter les opinions du Journal avec les gens inflneuts desquels il dépendait, pour débattre les mille et une alTaires intérieures. Le journalisme touche à tout dans cette époque, à l'induslrie, aux intérêts publics et privés, aux entreprises nouvelles, â tous it, a meurs .propres de la htiëraturc el à ses produlLs. Quand, harjsïé, fatigué. Kathau courait de sou bureau de rédaction au thcAtrc. ihi Ihitire à lu Chambre, de la Ghamlxc chez quelques créanciers, il devait se présenter calme. heiircu^L devant Marie, galoper à sa portière avec le Liissez-aller d'ua homme s:liis soucis et qui n'a d'autres fatigues que celles du boubeur.
ijuand, pour prix de lant de dévouements iguorés. il n'eut que les phis douces paroles, les certitudes les plus mignODnes d'un a [lâchement ëlerael, d'ardents >«rremenls de main obletnis pendant quelques secondes de solitude, des mots passionnés en échange des siens, il trouva quelque duperie à laisser igitorer ïe prix énorme avec lequel il payait ces Mnnu nffrâgn. auraient dit not pères. L'occasion de s'expliquer ne se 6t pat attendre. Par une bdlt journée du mois d'avril, la comtesse accepta le bras de Nathan dans on endroit écarté du bots de Boulogne; elle anit à lui faire une de ea jolies querelles à propos de ces riens snr lesquels les femmes savmt bàlir des montagnes.
Au lieu de l'accueillir le sourire sur les lèvre., le front illumioé par '.■:
bonheur, les ycu^ auintés de quelque peo^ fine et gaie, elle se moutra grave et serimsc.
— Qn'aTei-voHs t lui dit Nathan. — Ne vous occnpez pas de ces riens, dit-elIc; vous devez savoir que les feoi.
mes sont des enfants.— Vous aurais-je dêpia?
— Serais-je ici? — Mais vous ne me souriez pas.
vous ne paraissez pas éîliai'ilW iliinslaijlkàm»ngrr... — rjBElS. heureuse de me voir.'—
Je vous boude, n'esi-n pas? dit-elle en le reptdant de cet air foumis par lequel les femmes se posent eu viriinK^. Nulh.tn fil quelques pas d:iDS une appréhensiou qui lui serrait le cœur et l'ullristait.
— Ce sera, diMI après un moment de silence, quelques-unes de ('■> craintes frivoles, de ces soupçons nuageux que vous mêliez au-dc— sus des plus grandes choses de la vie; vous avez l'art de faire |>rudicr le monde en y jetant un brin de paille, unfétu!— De^i^olli^.■'... Je m'y attendais, dii-elle en baissant la lêle. — Marie, ne vois-tu ia~. mon ange, quej'ai-ditcespanilespour t'nrraclterlon secret? — Mu* secret sera toujours un secret, même après vmis avoir éle ronrK-. — Eh bien I dis... ~ Je ne suis pas aimée, reprit-elle en lui lanç^mi et regard oblique et (in par leaoel les femmes interrogent si malicieusement l'homme qu'elles veulent tourmenter. — Pas aimée ?. . s'écrij Nathan. -— Oui, vous vous occupez de trop de choses. Qae suis-je » milieu de tout ce mouveroeni? oubliée à loul propos. Bier.. je su
UNI-: FILLE D'KVE.
venue an bots, Je tous j ai alteadii... ~ Unis... — J'avais mis iioe nouvelle robe pour vous, et tous nêies pas venu, où éiiez-vous? — Hais... — Je ne le savais pas. Je vais chez madame d'Espard, je oe vous j trouve point. — Hais... ~ Le soir, 1 l'Opdra, mes yeux n'ont pas quille le balcon. Chaque fois qae la porte s'ouvrait, c'était des palpitations k me briser le cœur. —Hais... — Quelle soirée ! Vous ne vonsdoalei pas de ces tempêtes du cœur. — Hais... — La vie s'use â ces émotions... — Hais... — Eb bien! dit-elle. —Oui, la vie s'use, dit Nathan, et vooB aorei en quelques mois dévoré la mienne. Vos repiochet iueoséa m'arrachent aussi mon secret, dit-il. Ah! vous D'eus pas aimée?... vous l'êtes trop.
Il pâgitit vivement sa situation, raconta ses veilles, détailla ses obligations à beore fixe, la nécessité de réus«r, les insatiables exigences d'un Jounal oA l'on était tenu de juger, avant tout le monde. Tes événements sans se tromper, sous peine de perdre son pouvoir, eoQa combien d'études rapides SUT les questions oui passaient aussi rapi> dément qK des images t cette époquedévonoie.
Raoul eut tort en un moment. La marquise d'Espard le lui avait dit :
rien de plus uaïf çiu'uD premier amour. Il se trouva bieot6t que la comtesse était coupable d'aimer trop. Une femme aimante répnnil i tout avec nue jouissance, avec un aveu ou un plaisir. Envoyant se dérouler celte vie immense, la comtesse Rit sai< sie d'admiration. Elle avait Tait Halban trèsgrand, elle le trouva sublime. Elle s'accusa d'aimer irop, le pria de venir à ses beures: elfe aplatit ces travaux d'arabilieui par un regnrd levé vers le ciel. Elle »t latdrait! Désormais elle sacririerait ses jouissances. En voulant n'éire 2u'nn marchepied, elle lait un obstacle!... elle pleura de dése^oir. — Les femmes, dii-elle les hrmes aux ynix. ne
Guveni donc qu'aimer, i bommes ont mille moyens d'agir ; nous autres, nous ne pouvons que penser, prier, adorer.
Tant d'amour voulait une récompense.
Elle r^arda, comme un rossignol qui veut descendre de sa branche ù une GOOTce, si elle était seule dans la solitude, si te silence ne cachait aucun tëmoin : puis elle leva la tète vers Raoul, qui pencha la sienne; aie lui laissa prendre
un i)aiser, le premier, le seul qu'elle diU donner en fraude, et se sentit plus heureuse «i ce moment qu'eUe ne l'avait été depuis cinq années. Saoul troava toutes ses peines payées. Tous deux marchaient sans trop savoir où, sur le chemin d'Auieuil k Boulogne ; ils furent obligés dereveniri leurs voitures en allant de ce pas ^at et cadencé que connaissent les amants. RaonI avait foi dans ce baiser livré avec la Eidltté décente que donne la sainteté du sentiment. Tout le mal venait du inonde, et non de cette femme si eniiërement ù lui. Raoul oe regretta pins tes tourmenU de sa vie enragée, que Harie devait oublier au feu de son premier désir, comme toutes les femmes qui ne voient pas i toute heure les terribles débats de ces existences ciceptionnetles. En proie à cette admiration reconnaissante qui distingue la passion de la femme, Harie courait d'un pas délibéré, leste, sur le sable fin d'une contre-allée, disant, comme Raoul, peu de parôles, mais senties et portant coup. Le ciel était pur, les gros arbres
bourgeonnaient, et quelques pointes vertes animaient déjà leurs mille pinceaux bruns. Les arbustes, les bouleaux, les saules, tes peupliers, montraient leur premier, leur tendre feuillage encore diaphane. Aucune Ame ne résiste ji de pareilles harmonies. L'amour expliquait la nature à la comtesse comme il Ini avait expliqué la société. ~ Je voudrais que vous u'eussiea jamais aimé que moi ! dit-elle. — Votre voeu est réalisé, répondit Raoul. Hous nous sommes révélé l'im il l'autre le véritable amour.
H disait vrai. Eu se posant devant ce jeune cœur eu borame pur, Raoul s'était pris à ses phrases panachées de l>eaux sentiments. D'at>ord purement spéculatrice et vaniteuse, sa passion était devenue sincère. Il avait commencé |)ar mentir, il 6aissait par dire vrai. Il j a d'ailleurs cliei tout écrivain un sentimeul difficilement étouffé qui le porte à l'admiration du beau moral. EnBn, k force de faire des sacriAces. un homme s'iniéresse â l'être qui les exige, les femmes du romide, de même oue les courtisanes, ont 1 instinct de celte vérité; pent-être mtoe la pratiquent-elles sans b connaître. Ausu la eom-
^uce el de surprise, fut-elle charmée a'avoir inspiré tant de sacriflces, d'avoir fait surmonter tant de difScuttës. Elle était nimced'nn homme digne d'elle, lia oui ignorait à quoi l'engagerait sa fausse grandeur; car les femmes ue permettent p;is it leur amant de descen- <lrc de son piédestal.
Ou ne pai-duune pas à un dieu la nMÙndrc petitesse. Harie ne savait |iasle mot de cette énigme que Raoul avait dit il ses amis au souper chei Véry. La lutte de cet écrivain parti des rangs inférieurs aviiil occupé les dix premières années de sa jeunesse ; il voulait être aimé par une des rciiicj du beau monde. La v^iillt:. s:ms laquelle Vunionr est bien faible, u dilCh:iniprort,sonteuuit !>iL p.-issioi) et devait l'uccrollrc de jour en jour.
— Vous pouvcE me jurer, dit marie, que voua ii'éies et ne serez jamais à aucune femme'/
— Il n'y aurait pas plus de temps dans m;i vie pour une autre femme que de place dans mon cceur, répondit-il sanscroirefaireunmcn-
it Ig> bri* tnïtit sur m poilniic — rict 14.
- Je vous crois, dit-
Arrivés dans l'allée où stationnaient les voitures, Marie quitta le bras de Nathan, qui prit une attitude respectueuse comme s'il venait de ta teucunlrer; il l'accompagna chapeau bas jusqg'à sa voilure: puis il la suivit par l'avenue Charles X en humant ta poussière que faisait la calèche, en regardant les plumes en saule pleureur que le vent agitait en dehors. Malgré les nobles reoonciaiioDS de Marie, Raoul, excité par sa passion, se trouva partout oit elle était ; il adorait l'air A la fois méconient et beureut que prenait la comtesse pour le gronder sans te pouvoir en lui voyant dissiper ce temps qui lui était si nécessaire. Marie prit la direction des travaux de Raoul, elle lui intima des ordres formels sur l'emploi de ses heures, demeura chez elle pour lui ftler tout prétexte de dissipation. Elle lisait tous les matins le journal, et devint le héraut de la gloire d'Etienne Lonsteau, le feuilletoniste, qu'elle trouvait ravissant, de Félicien Vernou, de Claude Vignon, de tous les rédacteurs. Elle donna le conseil à
UNE PILLE DÊVE.
Raoul de rendre justice à de Marsay quand il mourut, et lut avec ivresse le grand et bel ëioge que Raoul fit du ministre mort, tout en bUmant son machiavélisme et sa haine pour les masses. Elle assista naturellement, à Tavant-scène du Gymnase, à la première représentation de la pièce sur laquelle Nathan comptait pour soutenir son entreprise, et dont le succès parut Immense. Elle fut la dupe des apf^laudissements achetés. — Vous n'êtes pas venu dire adieu aux Itatens? lui demanda lady Dudley, chez laquelle elle se rendit après celte représentation. — Non, je suis allée au Gymnase. On donnait une première représentation. •*- Je ne puis souftrir le vaudeville. Je suis
Sour cela comme Louis XIV pour les Téniers, dit lady Dudley. — [oi, répondit madame d*Espard, je trouve que les auteurs ont fait des progrès. Les vaudevilles sont aujourd'hui de charmantes comé* dies, pleines d'esprit, qui demandent beaucoup de talent, et je m'y amuse fort.,— Les acteurs sont d'ailleurs excellents, dit Marie. Ceux du Gymnase ont très-bien joué ce soir; la pièce leur plaisait, le dialogue est fin, snirituel. — Comme celui de Beaumarchais, dit lady Diuley. -^ M. Nathan n'est point encore Molière; mais... dit madame d'Espard en recardant la comtesse. — Il fait des vaudcvillcSi dit madame Charles de Vandenesse. ~ Et défait des ministères, reprit madame de ManerviUe.
La comtesse garda le silence; elle cherchait à répondre par des épigrammes acérées; elle se sentait le cœur agité par des mouvements de rage ; elle ne trouva rien de mieux que dire : -« Il en fera peut-être.
Toutes les femmes échangèrent un regard de mystérieuse intelligence. Quand Marie de Vandenesse partit, Hoina de Salnt-Qéeren s'écria : — Mais elle adore Nathan ! — Elle ne fait pas de cachotteries, dit madame d'Espard.
Le mois de mai vint, Vandenesse eumiena sa femme k sa terre, où elle ne ftit consolée que par les lettres passionnées do Raoul, à qui elle écrivit tous les jours.
L'absence de la comtesse aurait pu sauver Raoul du gouffre dans lequel il avait mis le pied, si Florine eût été près de lui ; mais il était seul, au milieu d'amis devenus ses ennemis secrets dès qu'il eut manifesté l'intention de les dominer. Ses colUborateurs le haïssaient momentanément, prêts à lui tendre la main et à le consoler en cas de chute, prêts à l'adorer en cas de succès. Ainsi va le monde littéraire. On n*v aime que ses inférieurs. Chacun est Fennemi de quiconque tend a s'élever. Cette envie générale décuple les chances des gens médiocres, oui n'excitent ni l'envie ni le soupçon, font leur chemin à la manière des taupes, et, quelque sots qu'ils soient, se trouvent casés au Moniteur dans trois ou quatre places au moment où les gens de talent se battent encore à la porte pour s'empêcher d'entrer. La sourde inimitié de ces prétendus amis, que Florine aurait dépistée avec la science innée des courtisanes pour deviner le vrai entre mille hypothèses, n'était pas le plus grand danger de Raoul. Ses deux associes, Massol l'avocat et du Tillet le banquier, avaient médité d*atteler son ardeur au char dans lequel ils se prélassaient, de l'évincer dès qu'il serait hors d'état de nourrir le journal, ou de le priver de ce grand pouvoir au moment où ils voudraient en user. Pour eux, Nathan représentait une certaine somme à dévorer, une force littéraire de la puissance de dix plumes à employer. Massol^ un de ces avocats qui prennent la faculté de parler indéfiniment pour de l'éloquence, qui possèdent le secret d'ennuver en disant tout, la peste des assemblées où ils rapetissent toute chose, et qui veulent devenir des personnages à tout prix, ne tenait plus à être garde des sceaux ; il en avait vu passer cinq à six en quatre ans, il s'était dégoûté de la simarre. Comme monnaie du portefeuille, il voulut une chaire dans l'instruciion publique, une place au conseil d'Etat, le tout assaisonné de la croix de la Légion d'honneur. Du Tillet et le baron de Nucineen lui avaient saranti la croix et sa nomination de maftre des requêtes s'il entrait dans leurs vues ; il les trouva plus en position de réaliser leurs promesses que Nathan, et il leur oDéissait aveuglément. Pour mieux abuser Raoul, ces gens-là lui laissaient exercer le pouvoir sans contrôle. Du Tillet n'usait du journal que dans ses intérêts d'agiotage, auxquels Raoul n'entendait rien; mais il avait déjà fait savoir par le baron de Nucingen à Rastignac que la feuille serait tacitement complaisante au pouvoir, sous la seule condition d'appuyer sa candidature en remplacement de M. de Nucingen, futur pair de Fmnce, et 3 ni avait été élu dans une espèce de bourg-pourri, un collège à peu 'électeurs, où le journal fut envoyé gratis à provision.
Ainsi Raoul était joué par le banquier et par l'avoeat, qui le voyaient avec un plaisir infini trônant au journal, y profitant de tous tes avantages, percevant tous les fruits d'amour*propre ou autres. Nathan, enchanté d'eux, les trouvait, comme lors de sa demande de fonds équestres, les meill^rs enfants du monde, il croyait les jouer. 'Jamais les hommes d'imagination, pour lesquels respérance est le fond de la vie, ne veulent se dire qu'en affaires le moment le plus périlleux est celui où tout va selon lenrs souhaits. Ce fut un moment de triomphe dont profita d'ailleurs Nathan, qui se produisit alors dans le monde politique et financier; du Tillet le prcscuia chez Nu-
cingen. Madame de Nucingen accueillit Raoul à merveille, moins pour lui que pour madame de Vandenesse ; mais, quand elle lui toucha mielqiies mots de la comtesse, il crut faire merveille en faisant de Florine un paravent; il s'étendit avec une fatuité généreuse sur ses relations avec l'actrice, impossibles à rompre. Quitte-t-on un bonheur certain pour les coquetteries du faubourg Saint-Germain? Nathan, joué par Nucingen et Rastignac, par du Tillet et Blondet, prêta son appui fastueusement aux doctrinaires pour la formation d*un de leurs cabinets éphémères. Puis, pour arriver pur aux affaires, il dédaigna par ostentation de se faire avantager dans quelques entreprises qui se formèrent à l'aide de sa feuille, lui qui ne regardait pas à compromettre ses amis, et à se comporter peu délicatement avec quelques industriels dans certains moments critiques. Ces contrastes, on- Sendrés par sa vanité, par son ambition, se retrouvent dans beaucoup 'existences semblables. Le manteau doit être splendide pour le public, on prend du drap chez ses amis pour en boucher les trous. Néanmoins, deux mois après le départ de la comtesse, Raoul eut un certain quart d'heure de Rabelais qui lui causa quelques inquiétudes au milieu de son triomphe. Du Tillet était en avance de cent mille francs. L'argent donné par Florine, le tiers de sa première mise de fonds, avait été dévoré par le fisc, par les frais de premier établissement, qui furent énormes. Il fallait prévoir l'avenir. Le banquier favorisa l'écrivain en prenant pour cinc[uante mille francs de lettres de change à quatre mois. Du Tillet tenait ainsi Raoul par le licou de la lettre de change. Au moyen de ce supplément, les fonds du journal furent faits pour six mois. Aux yeux de quelques écrivains, six mois sont une éternité. D'ailleurs, à coups d'annonces, à force de voyageurs, en offrant des avantages illusoires aux abonnés, on en avait racolé deux mille. Ce demi-succès encourageait à jeter les billets de banque dans ce brasier. Encore un peu de talent, vienne un procès politique, une apparente persécution, et Raoul devenait un de ces condottieri modernes dont l'encre vaut aujourd'hui la poudre à canon d'autrefois. Malheureusement, cet arrangement était pris quand Florine revint avec environ cinquante mille francs. Au lieu de se créer un fonds de réserve, Raoul, sûr du succès en le voyant nécessaire, humilié déjà d'avoir accepté de l'argent de Tactrice, se sentant intérieurement grandi par son amour, iÛoui par les captieux éloges de ses courtisans, abusa Florine sur sa position et la força d'employer cette somme à remonter sa maison* Ibnsles circonstances présentes, une magnifique représentation devenait une nécessité. L'actrice, qui n'avait pas besoin d'être excitée, s'embarrassa de trente mille francs de dettes. Florine eut une délicieuse maison tout entière à elle, rue Pigale, où revint son ancienne société. La maison d'une fille posée comme Florine était on terrain neutre, très-favorable aux ambitieux politiques qui traitaient, comme Louis XIV chez les Hollandais, sans Raoul, chez Raoul, Nathan avait réservé à l'actrice, pour sa renire'e, une pièce dont le principal r6le lui allait admirablement. Ce dramevauaeville devait être I adieu de Raoul au théâtre. Les journaux, à qui cette complaisance pour Raoul ne coûtait rien, préméditèrent une telle ovation i Florine, que la Comédie-Française parla d'un engagement. Les feuilletons montraient dans Florine l'héritière de mademoiselle Mars. Ce triomphe étourdit aMOZ l'actrice pour l'empêcher d etudler le terrain sur lequel marchait Nathan, elle vécut dans un monde de fêles et de festins. Reine de cette cour pleine de solliciteurs empreisés autour d'elle, qui pour son livre, qui pour sa pièce, qui pour sa danseuse, qui pour son théâtre, qui pour son entreprise, qui pour une réclame, elle se laissait aller à tous les plaisirs du pouvoir de la presse, en y voyant l'aurore du crédit ministériel. A entendre ceux qui vinrent chez elle, Nathan était un grand homme politique. Nathan avait eu raison dans son entreprise, il serait député, certainement ministre, pendant quelque temps, comme tant d'autres. Les aetriees disent rarement non à ce qui les flatte. Florine avait trop de talent dans le feuilleton pour se défier du journal et de ceux qui le faisaient. Elle connaissait trop peu le mécanisme de la presse pour s'inquiéter des moyens. Les filles de la trempe de Florine ne voient jamais que les résultats. Quant à Nathan, il crut, dès lors, <lu'à la prochaine session il arriverait aux affaires, avec deux anciens journalistes, dont l'un, alors ministre, cherchait à évincer ses collègues pour se consolider. Après six mois d'absence, Nathan retrouva Florine avec plaisir et retomba nonchalamment dans ses habitudes. La lourde trame de cette vie, il la broda secrètement des plus htlies fleurs de sa passion idéale et des plaisirs qu'y semait Florine. Ses lettres à Marie éuient des chefs-d œuvre d'amour, de grâce et de style; Nathan faisait d'elle la lumière de sa vie, il n'entreprenait rien sans consulter ce bon génie. Désolé d'être du côté populaire, il voulait par moments embrasser la cause de l'aristocratie ! mais, malgré son tiabitude des tours de force, il voyait une impossibilité absolue à sauter de gauche à droite ; il était plus facile de devenir ministre. Les précieuses lettres de Marie étaient déposées dans un de ces portefeuilles à secret ofîeris par Huret ou Fichet, un de ces deux mécaniciens qui se battaient à coups d'annonces et d'affiches, dans PariB, à qui ferait les serrures les plus impénétrables et les plus discrètes. Ce portefeuille restait dans le nouveau boudoir de Florine, où travaillait Raoïd. Personne n'est plus facile à tromper qu'une femme à qui l'oii
UiNE PILLE D'EVE.
a riiabiiude de tout d.'re*, elle ne se défie de rien, elle croii (oiu voir et toni savoir. D'ailleurs, depuis sou retour, l'actrice assistait à la vie de Nathan et n'y trouvait aucune irrégularité. Jamais elle n'eût imaginé que ce portefeuille, à peine entrevu, serré sans aiïcctatioQ, contint des trésors d'amour, les lettres d'une rivale, que, selon la de^ mande de RaouL la comtesse adressait au bureau du journal. La sî« luation de Natban paraissait donc extrêmement brillante. 11 avait beaucoup d*arois. Deux pièces faites en collaboration, et qui venaient de réussir, fournissaient à son luxe et lui étaient tout souci pour Tavenir. D'ailleurs, il ne s'inquiétait en aucune manière de sa dette en* vers du Tillet, son ami.
^ Gomment se défier d'un ami? disait-il quand, en certains mo* ments, Blondet'se laissait aller à des doutes, entraîné par sou habitude de tout analyser. — Mais nous n'avons pas besoin de nous mé« lier de nos ennemis, disait Florine.
Nathan défendait du Tillet. Du Tillet était le meilleur, le plus facile, le plus probre des hommes. Cette existence de danseur de corde sans balancier eût effrayé tout le monde, môme un indiiïérent. s'il en eût pénétré le mvstère; mais du Tillet la contemplait avec le stoïcisme et l'œil see d'un Iparvenu. Il y avait dans l'amicale bonhomie de ses procédés avec Natban d'atroces railleries. Un jour, il lui serrait la main en sortant de chez Floriae, et le regardait monter en cabriolet.
— Ça va au bois de Boulogne avec un train magnifique, dit-il à Lousiêau, l'envieux par excellence, et ça sera peut-être dans six mois à Glichy. — Lui? jamais, s'écria Lousteau, Florine est là. — Qui te dit, mon petit, qu il la conservera? Quant à loi, qui le vaux mille fois, tu seras sans doute notre rédacteur en chef dans six mois.
En octobre, les lettres de change échurent, du Tillet les renouvela gracieusement, mais à deux mois, augmentées de l'escompte et d'un nouveau prêt. Sûr de la victoire, Raoul puisait à même les sacs. Mil* dame Félix de Vandenesse devait revenir dans quelques Jours, un mois plus tôt que de coutume, ramenée par un désir effréné de voir Nathan , qui ne voulut pas être à la merci d'un besoin d'argent au moment où il reprendrait sa vie militante. La correspondance, où la plume est toujours plus hardie que la parole, où la peusée revêtue de ses fleurs aborde tout et peut tout dire, avait fait arriver la comtesse au plus haut degré d*exaltation ; elle voyait en Raoul l'un dès plus beaux génies de l'époque, un coeur exquis et méconnu, sans souillure et digne d'adoration ; elle le voyait avançant une main hardie sur le festin du pouvoir. Bientôt cette parole si belle en amour tonnerait à la tribune. Marie ne vivait plus que de cette vie à cercles entrelacés comme ceux d'une sphère, et au centre desquels est le monde. Sans goût pour les tranouilles félicités du ménage, elle recevait les agitations de cette vie a tourbillons, communiquées par une plume hanile et amoureuse; elle baisait ces lettres écrites au milieu des batailles livrées par la presse, prélevées sur des heures studieuses; elle sentait tout leur prix; elfe était sûre d'être aimée uniquement, de n'avoir que la gloire et l'ambition pour rivales; elle trouvait au fond de sa solitude à employer toutes ses forces, elle était heureuse d'avoir bien choisi : Nathan était un ange. Heureusement sa retraite à sa terre et les barrières qui existaient entre elle et Raoul avaient éteint les médisances du monde. Durant les derniers jours de l'automne, Marie et Raoul reprirent donc leurs promenades au bols de Boulogne, ils ne pouvaient se voir que là, jusqu'au moment où les valons se rouvri* raient. Raoul put savourer un peu plus à l'aise les pures, les exquises jouissances de sa vie idéale et la cacher à Florine : il travaillait un peu moins, les choses avaient pris leur train au Journal, chaque rédacteur connaissait sa besogne. Il fit involontairement des comparaisons, toutes à l'avantage ae l'actrice, sans que néanmoins la comtesse y perdit. Brisé de nouveau par les manœuvres auxquelles le condamnait sa passion de cœur et de tête pour une femme du grand monde, Raoul trouva des forces surhumaines pour être à la fois sur trois théâtres : le monde, le journal et les coulisses. Au moment où Florine, qui lui savait gré de tout, qui partageait presque ses travaux et ses inquiétudes, se montrait et disparaissait à propos, lui versait à flots un bonheur réel, sanâ phrases, sans aucun accompagnement de remords ; la comtesse, aux yeux insatiables, au corsage chnsie, oubliait ces travaux gigantesques et les peines prises souvent pour la voir un instant. Au lieu de dominer, Florine se laissait prendre, quitter, reprendre, avec la complaisance d'un chat qui retombe sur ses pattes et secoue ses oreilles. Cette facilité de mœurs concorde admirablement aux allures des hommes de pensée; et tout artiste en eût profité, comme le fit Nathan, sans abandonner la poursuite de ce bel amour idéal, de cette splendida passion qui charmait ses instincts de poète, ses grandeurs secrètes, ses vaniléîs sociales. Convaincu de la catastrophe que suivrait une indiscrétion, il se disoit : ff La comtesse ni Florine ne sauront rienl » Elles étaient si Ioîq l'une de l'autro! A l'entrée de l'hiver, Raoul reparut dans le moQHp ^ son apogée : il était presque un personnage. Rasligoac, tominj ^^^ \q ministère disloqué par la mort de de Marsay, s'appuyait sur i|;^.,j et rappuyaii par ses éloges. Madame de Vandenesse yomi ^l^^^O^ ^q\t si son «i^ ri éuit revenu sur le comte de Nathao. Après uh ^^,je, ellph.# /arrogea de nouveau, croyant avoir à preD(/fe nj:\ ^(^^\ éclAL ^ t^^ -
VJr/^^' %'"
vanches qui plaisent à toutes les femmes, même les plus nobles, Icf m'oins terrestres ; car on peut gager a coup sûr que les anges ont en» core de l'amour-propre en se rangeant autour du saint des saints.
— Il ne lui manquait plus que d'être la dupe des intrigants^ répondit le comle.
Félix, à qui l'habitude du monde et de la politique permettait de voir clair, avait pénétré la situation de Raoul. Il expliqua tranquillement à sa femme que la tentative de Fieschi avait eu pour résuluit de rattacher beaucoup de gens tièdes aux intérêts menacés dans la personne du roi Louis-Philippe. Les journaux dont la couleur n'était pas tranchée y perdraient leurs abonnés, car le journalisme allait se sim* plifier avec la politique. Si Nathan avait mis sa fortune dans son journal, il périrait bientôt. Ce coup d'œil si juste, si net, quoique succinct et jeté dans l'intention d'approfondir une question sans mtérêt, par un homme oui savait calculer les chances de tous les partis, effraya madame de Vandenesse.
— Vous vous intéressez donc bien à lui ? demanda Félix à sa femme. -^ Gomme à un homme dont l'esprit m'amuse, dont b con* versation me plaît.
Cette réponse fut faite d'un air si naturel, que le comte ne soupçonna rien.
Le lendemain, à quatre heures, ches madame d'Espard, Marie et Raoul eurent une longue conversation à voix ba&»e. La comtesse exprima des craintes que Raoul dissipa, trop heureux d'abattre sous des épigrammes la grandeur conjugale de Félix. Nathan avait une revanche à prendre. Il peignit le comtQ comme un petit esprit, comme un homme arriéré, qui voulait juger la Révolution de juillet avec la mesure de la Restauration, qui se refusait à voir le triomphe de la classe moyenne, la nouvelle force des sociétés, temporaire ou durable, mais réelle. Il n'y avait plus de grands seigneurs possibles, le règne des véritables supériorités arrivait. Au lieu d'étudier les avis indirects et impartiaux d'un homme politique interrogé sans passion, Raoul parada, monta sur des échasses, et se drapa dans la pourpre de son succès. Quelle est la femme qui ne croit pas plus à son amant qu'à son mari?
Madame de Vandenesse rassurée commença donc cette vie d'irritations réprimées, de petites jouissances dérobées, de serrements de main clandestins, sa nourriture de l'hiver dernier, mais qui finit par entratucr une femme au delà des bornes quand l'homme qu'elle aime a quelque résolu! ion et s'impatiente des entraves. Heureusement pour elle, Raoul, modéré par Florine, n'était pas dangereux. D'ailleurs il fut saisi par des intérêts qui ne lui permirent pas de profiler de son bonheur. Néanmoins un malheur soudain arrivé à Natban, des obstacles renouvelés, une impatience, pouvaient précipiter la comtesse dans un abtme. Raoul entrevovait ces dispositions chez Mario, quand vers la fin de décembre du Titlet voulut être payé. Le riche banquier, qui se disait gêné, donna le conseil à Roui d'emprunter la somme pour quinze Jours à un usurier, à Gigonnet, la Providence à vingt^cinq
λour cent de tous les jeunes gens embarrassés. Dans quelques jours, e journal opérait son grand renouvellement de janvier, il y aurait des sommes en caisse, du Tillet verrait. D'ailleurs, pourquoi Nathan ne ferait-il pns une pièce? Par orgueil, Nathan voulut payer à tout prix. Du Tillet donna une lettre à Raoul pour l'usurier, d'après laquelle Gigonnet lui compta les sommes sur des lettres de change à vingt jours. Au lieu de cnercher les raisons d'une semblable facilité, Raoul fut fâché de ne pas avoir demandé davantage. Ainsi se comportent les hommes les plus remarquables par la force de leur pensée; Ils voient matière à plaisanter dans un fait grave, ils semblent réserver leur esprit pour leurs œuvres, et, de peur de Tamoindrir, n'en usent point dans les choses de la vie. Raoul raconta sa matinée à Florine et à Blondet ; il leur peignit Gigonnet tout entier, sa cheminée sans feu, son petit papier de Réveillon, son escalier, sa sonnette asthmatique et le pied oe biche, son petit paillasson usé, son fttre sans feu comme son regard : il tes fit rire de ce nouvel oncle; ils ne s'inquiétèrent ni de du Tillet qui se disait sans argent, ni d'un usurier si prompt à hi détente. Tout cela, caprices !
— Il ne t'a pris que quinze pour cent, dit Blondet, tu lui devais des remercimehts. A vingt-cinq pour cent on ne les salue plus; l'usure commence à cinquante pour cent, à ce taux on les méprise. — Les mépriser! dit Florine. Quels sont ceux de vos amis qui vous prêteraient à ce taux sans se jposer comme vos bienfaiteurs? — Elle a raison, je suis heureux de ne plus rien devoir à du Tillet, disait Raoul.
Pourquoi ce défaut de pénétration dans leurs aflaires personnelles chez des hommes habitués à tout pénétrer? Peut-être l'esprit ue peut-il pas être complet sur tous les points ; peut-être les artistes vivent-ils trop dans le moment pré^nipour étudier l'avenir ; peut-être observent-ils trop les ridicules pour voir un piège, et croient-ils qu'on n'ose pas les jouer. L'avenir ne se fit pas attendre. Vingt jours après, les lettres de change étaient protestées ; mais, au tribunal de commerce, Florine fit demander et obtenir vingt^cinq jours pour
UNE FILLE D'EVE
payer. Raoul étudia sa position, il demanda des comptes : il en résulta que les recettes du journal couvraient les deux tiers des frais, et que Tabonnement faiblissait. Le grand homme devint inquiet et sombre, mais pour Florine seulement, à laquelle il se confia. Florine lui conseilla d*emprunier sur des pièces ae^ théâtre à faire, en les vendant en bloc et aliénant les revenus de son répertoire. Nathan trouva par ce moyen vingt mille francs, et réduisit sa dette à quarante mille. Le 10 de février, les vingt-cinq jours expirèrent. Du Tillet, qui ne voulait pas de Nathan pour concurrent dans le collège électoral ou il comptait se présenter, en laissant à Nassol un autre collège à U dévotion du ministère, fit poursuivre à outrance Raoul par Gigonnet. Un homme écroué pour dettes ne peut pas s'ofl'rir à la candidature. La maison de Glichy pouvait dévorer le futur ministre. Florine était elle-même en conversation suivie avec des huissiers, à raison de ses dettes personnelles ; et, dans cette crise, il ne lui restait plus d'autre ressource que le moi de Médée, car ses meubles furent saisis. L'ambitieux entendait de toutes parts les craquements de la destruction dans son jeune édifice, bâti sans fondement. Déjà sans force pour soutenir une si vaste entreprise, il se sentait incapable de la recommencer ; il allait donc périr sous les décombres de sa fantaisie. Son amour pour la comtesse lui donnait encore quelques éclairs de vie; il animait son masique, mais en dedans rcsperance était morte. Une soupçonnait point du Tillet, il ne voyait que rusurier. Rastignac, Rlonoet, Lousteau, Vemou, Finot, Massol, se gardaient bien d'éclairer cet homme d'une activité si dangereuse. Rastipnac, qui voulait ressaisir le pouvoir, faisait cause commune avec Nucmgen et du Tillet. Les autres éprouvaient des jouissances infimes à contempler Tagonie d'un de leurs éjjaux, coupable d'avoir tenté d'être leur maître. Aucun d'eux n'aurait voulu dire un mot à Florine ; au contraire, on lui vantait Raoul. « Nathan avait des épaules k soutenir le monde, il s'en tirerait, tout irait k merveille ! »
— On a fait deux abonnés hier, disait Blondet d'un air grave, Raoul sera député. Le budget voté, l'ordonnance de dissolution paraîtra.
Nathan, poursuivi, ne pouvait plus compter sur l'usure. Florine, saisie, ne pouvait plus compter que sur les hasards d'une passion inspirée à quelque mais qui ne se trouve jamais à propos. Nathan n'avait pour amis que des gens sans argent et sans crédit. Une arrestation tuait ses espérances de fortune politique. Pour comble de malheur, il se voyait engagé dans d'énormes travaux payés d'avance, il n'entrevoyait pas de fond au gouffre de misère où u allait rouler. En présence de tant de menaces, son audace l'abandonna. La comtesse de Vandenesse s'atlacherait-elle à lui, fuirait-elle au loin? Les femmes ne sont jamais conduites à cet abîme que par un entier amour, et leur passion ne les avait pas noués l'un à l'autre par les liens mystérieux du bonheur. Mais U comtesse, le suivllrelle à l'étranger, elle viendrait sans fortune, nue et dépouillée, elle serait un embarras de plus. Un esprit de second ordre, un orgueilleux comme Nathan, devait voir et vit alors dans le suicide l'épée qui trancherait ces nœuds gordiens. L'idée de tomber en face de ce monde où il avait pénétré, qu'il avait voulu dominer, d'y laisser la comtesse triomphante et de redevenir un fantassin crotté, n'était pas supportable. La Folie dansait et faisait entendre ses grelots à la porte du palais fantastique habité par le poèli^ En cette extrémité, Nathan attendit un hasard et ne voulut se tuer qu'au dernier moment.
Durant les derniers jours employés par la signification du jugement, par les commandements et la dénonciation de la contrainte par corps, Raoul porta partout malgré lui cet air froidement sinistre que les observateurs ont pu remarquer chez tous les gens destinés au suicide ou qui le méditent. Les idées funèbres qu'ils caressent impriment à leur front des teintes grises et nébuleuses ; leur sourire a je ne sais quoi de fatal, leurs mouvements sont solennels. Ces malheureux paraissaient vouloir sucer jusqu'au zeste les fruits dorés de la vie ; leurs re|;ards visent le cœur à tout propos, ils écoutent leur
f;las dans Tair, ils sont inattentifs. Ces effrayants symptômes, Marie es aperçut un soir, chez lady Dudley : Raoul était resté seul sur un divan, dans le boudoir, tandis que tout le monde causait dans le salon; la comtesse vint à la porte, il ne leva pas la tête, il n'entendit ni le souffle de Marie ni le frissonnement de sa robe de soie ; il regardait une fleur du tapis, les yeux fixes, hébétés de douleur; il aimait mieux mourir que d'abdiquer. Tout le monde n'a pas le piédestal de Sainte-Hélène. D'ailleurs, le suicide régnait alors à Paris ; ne doit- il pas être le dernier mot des sociétés incrédules? Raoul venait de se résoudre à mourir. Le désespoir est en raison des espérances, et celui de Raoul n'avait pas d'autre issue que la tombe.
— Qu'as- tu? lui dit Marie en volant auprès de lui. — Rien, répondit-il.
Il y a une manière de dire ce mot rien, entre amants, qui signifie tout le contraire. Marie haussa les épaules.
— Vous êtes un enfant, dit-elle, il vous arrive quelque malheur. — Non, pas à moi, dit-il. D'ailleurs vous le saurez toujours trop t6t, Bfarie, repriMI aflectueusement. — A quoi pensais-tu quand je suis
entrée? demanda-t-elle d'un air d'autorité. — Veux-tu savoir la vérité ? Elle inclina la tète. Je songeais à toi, je me disais qu'à ma place bien des hommes auraient voulu être aimés sans réserve : je le suis, n'est-ce pas? — Oui, dit-elle. — El, reprit-il en lui pressant la taille et l'attirant à lui pour la baiser au front, au risque d'être surpris, je te laisse pure et sans remords. Je puis t'entratner dans Tablme. et tu demeures dans toute ta gloire au bord, sans souillure. Cependant, une seule pensée m'importune... — Laquelle? — Tu me mépriseras. Elle sourit superbement. Oui, tu ne croiras jamais avoir été saintement aimée; puis on me flétrira, je le sais. Les femmes n'imaginent pas que, du fond de notre fange, nous levions nos yeux vers le ciel pour y adorer sans partage une Marie. Elles mêlent à ce saint amour de tristes questions, elles ne comprennent pas que des hommes de haute intelligence et de vaste poésie puissent déf[ager leur âme de la jouissance pour la réserver à quelque autel chéri. Cependant, Marie, le culte de l'idéal est plus fervent chez nous que chez vous : nous le trouvons dans la femme qui ne le cherche même pas en nous. — Pourquoi cet article? dit-elle railleusement en femme sûre d'elle. — > Je quitte la France, tu apprendras demain pourquoi et comment par une lettre que t'apportera mon valet de chambre. Adieu, Marie.
Raoul sortit après avoir pressé la comtesse sur son cœur par une horrible étreinte, et la laissa stupide de douleur.
— Qu'avez-vous donc, ma chère? lui dit la marquise d'Espard en la venant chercher; que vous a dit M. Nathan? il nous a quittées d'un air mélodramatique. Vous êtes peut-être trop raisonnable ou trop déraisonnable...
La comtesse prit le bras de madame d'Espard pour rentrer dans le salon, d'où elle sortit quelques instants après.
« — Elle va peut-être à son premier rendez-vous, dit lady Dudley à la marquise. — Je le saurai, répliqua madame d'Espard en s'en allant et suivant ki voiture de la comtesse.
.Mais le coupé de madame de Vandenesse prit le chemin du faubourg Saint-nonoré. Quand madame d'Espard rentra chez elle, elle vit la comtesse Félix continuant le faubourg pour gagner le chemin de la i:ue du Rocher. Marie se coucha sans pouvoir dormir, et passa h nuit à lire un voyage au pôle nord sans y rien comprendre. A huit heures et demie, elle reçut une lettre de Raoul, et 1 ouvrit précipitamment. La lettre commençait par ces mots classiques :
d Ma chère bien-aimée, quand tu tiendras ce papier, je ne serai plus. »
Elle n'acheva pas, elle froissa le papier par une contraction nerveuse, sonna sa femme de chambre, mit à la hâte un peignoir, chaussa les premiers souliers venus, s'enveloppa dans un châle, prit un chapeau ; puis elle sortit en recommandant â sa femme de chambre de dire au comte qu'elle était allée chez sa sœur, madame du Tillet.
— Où avez*vous laissé votre maître? demanda-t-elle an domestique de Raoul. — Au bureau du journal. — Allons-y, dit-elle.
Au grand élonnement 4e sa maison, elle sortit â pied, avant neuf heures, en proie â une visible folie. Heureusement pour elle, la femme de chambre alla dire au comte que madame venait de recevoir une lettre de madame du Tillet, qui Tavait mise hors d'elle, et venait de courir chez sa sœur, accompagnée du domestique qui lui avait apporté la lettre. Vandenesse attendit le retour de sa femme pour recevoir des explications. La comtesse monta dans un fiacre et fut rapidement menée au bureau du journal. A cette heure, les vastes appartements occupés par le journal dans un vieil hôtel de la me Feydeau, éuient déserts; il ne s'y trouvait qu'un garçon de bureau, très-éionné de voir une jeune et jolie femme égarée les traverser en courant, et lui demander où était M. Nathan.
— Il est sans doute chez mademoiselle Florine', répondit-il en prenant la comtesse pour une rivale qui voulait faire un scène de jalousie. — Où travaille-t-il ici? dit-elle. — Dans un cabinet dont la clef est dans sa poche. — Je veux y aller.
Le garçon la conduisit â une petite pièce sombre donnant sur une arrière-cour, et oui jadis était un cabinet de toilette attenant à une grande chambre a coucher, dont l'alcôve n'avait pas été détruite. Ce cabinet était en retour. La comtesse, en ouvrant la fenêtre de la chambre, put voir par celle du cabinet ce qui s'y passait. Nathan râlait assis sur son fauteuil de rédacteur en cnef.
— Enfoncez cette porte et taisez-vous, j'achèterai votre silence, ditrclle. Ne voyez-vous pas que M. Nathan se meurt?
Le ffarçon alla chercher â l'imprimerie un châssis en fer avec lequel il pût enfoncer la porte. Raoul s'asphyxiait comme une simple couturière, au moyen d'un réchaud de charbon. 11 venait d'achever une lettre à Blondet, pour le prier de mettre son suicide sur le compte d'une apoplexie fouaroyante. La comtesse arrivait à temps : elle fit transporter Raoul dans le fiacre, et, ne sachant où lui oonner des soins, elle entra dans un hôtel, y prit une chambre, et envoya le garçon de bureau chercher un médecin. Raoul fut en quelques heures
UNE FILLE D'EVE
hors de daoger ; maïs la comtesse ne quUia pas son chevel saas avoir obtenu sa confession générale. Après que rambilieox terrassé lui eut versé dans le cœur ces épouvantables élégies de sa douleur, elle re« vînt chez elle en proie à tous les tourments, à toutes les idées qui, la veille, assiégeaient le front de Nathan.
— J'arrangerai tout, lui avait-elle dit pour le faire vivre. -^ Eh bien ! qu'a donc la sœur ? demanda Félix à sa femme en la voyant rentrer. Je te trouve bien changée. — C'est une horrible histoire sur laquelle je dois garder le plus profond secret, répondit-elle en retrouvant sa force pour affecter le calme.
AGu d'être seule et de penser à son aise, elle était allée le soir aux Italiens, puis elle était venue décharger son cœur dans celui de madame du Tillet, en lui racontant l'horrible scène de la matinée, lui demandant des conseils et des secours. Ni l'une ni l'autre ne pouvait savoir alors que du Tillet avait allumé le feu du vulgaire réchaud dont la vue avait épouvanté la comtesse Félix de Vandenesse.
— 11 n'a que moi dans le monde, avait dit Marie à sa sœur, et je ne lui manquerai point.
Ce mot contient le secret de toutes les femmes : elles sont héroïques alors qu'elles ont la certitude d'être tout pour un homme grand et irréprochable.
Du Tillet avait entendu parler de la passion plus ou moins probable de sa belle-sœur pour Nathan ; mais il était de ceux qui la niaient ou la jugeaient incompatible avec la liaison de Raoul et de Florine. L'actrice devait chasser la comtesse, et réciproprement. Mais quand, en rentrant chez lui, pendant cette soirée» il y vit sa belle-sœur, dont déjà le visage lui avait annoncé d'amples perturbations aux Italiens, il devina que Raoul avait confié ses embarras à la comtesse : la comtesse l'aimait donc, elle était donc venue demander à MaFie-Eugénie les sommes dues au vieux Gigonnet. Madame du Tillet, k qui les secrets de cette pénétration en apparence surnaturelle échappaient, avait montré tant de stupéfaction, que les soupçons de du Tillet se changèrent en certitude. Le banquier crut pouvoir tenir le fil des in- ' trigues de Nathan. Personne ne savait ce malheureux au lit, rue du Mail, dans un hôtel garni, sous le nom du {(arçon de bureau à qui la comtesse avait promis cinq cents francs s'il gardait le secret sur les événements de la nuit et de la matinée. Aussi François Quillet avait-il eu le soin de dire à la portière que Nathan s'était trouvé mal par suite d'un travail excessif. Du Tillet ne fut pas étonné de ne point voir Na- Ihan. Il était naturel que le iournaliste se cachât pour éviter les gens chargés de l'arrêter. Quand les espions vinrent prendre des renseignements, ils apprirent que le matin une dame était venue enlever le rédacteur en chef. Il se passa deux jours avant qu'ils eussent découvert le numéro du fiacre, questionné le cocher, reconnu, sondé l'hôtel où se ranimait le débiteur. Ainsi les sages mesures prises par Marie avaient fait obtenir k Nathan un sursis de trois jours.
Chacune des deux sœurs passa donc une cruelle nuit. Une catastrophe semblable jette la lueur de son charbon sur toute la vie ; elle en éclaire les bas-ionds, les écueils plus nue les sommets, oui jusqu'alors ont occupé le resard. Frappée de l'borrible spectacle d'un jeune bomnM mourant cuins son fauteuil, devant son journal, écrivant à la romaine ses dernières pensées, la pauvre madame du Tillet ne pouvait penser qu'à lui porter secours, à rendre la vie à cette àme par laquelle vivait sa sœur. 11 est dans la nature de notre esprit de regarder aux effets avant d'analyser les causes. Euffénie approuva de nouveau l'idée qu'elle avait eue de s'adresser à la baronne Delphine de Nucingen, cnez laquelle elle dînait, et ne douta pas du succès. Généreuse comme toutes les personnes qui n'ont pas été pressées dans les rouages en acier poli de la société moderne, madame du Tillet résolut de prendre tout sur elle.
De son côté, la comtesse, heareuse d'avoir déjà sauvé la vie de Nathan, employa sa nuit à inventer des stratagèmes pour se procurer quarante mille francs. Dans ces crises, les femmes sont sublimes. Conduites par le sentiment, elles arrivent à des combinaisons qui surprendraient les voleurs, les gens d'affaires et les usuriers, si ces trois classes d'industriels, plus ou moins patentés, s'étonnaient de quelque chose. La comtesse vendait ses diamants en sonseant à en porter de faux. Elle se décidait à demander la somme à Vandenesse pour sa sœur, déjà mise en jeu par elle ; mais elle avait trop de noblesse pour ne pas reculer devant les moyens déshonorants; elle les concevait et les repoussait. L'argent de Vandenesse à Nathan ! Elle bondissait dans son lit effrayée de sa scélératesse. Faire monter de faux diamants? son mari finirait par s'en apercevoir. Elle voulait aller demander la somme aux Rohtscbild, qui avaient tant d'or; à l'archevêque de Paris, qui devait secourir les pauvres, courant ainsi d'une religion à l'autre/ implorant tout. Elle déplora de se voir en dehors du gouvernement; jadis elle aurait trouvé son argent à emprunter aux environs du trône. Elle pensait à recourir à son père. Mais l'ancien magistrat avait en horreur les illégalité; ses enfants avaient fini par savoir combien peu il sympathisait avec les malheurs de l'amour ; il ne voulait point en entendre parler, il était devenu misanthrope, il avait toute mtri-
gue en horreur. Quant à la comtesse de Granville, elle vivait retirée en Normandie dans une de ses terres, économisant et priant, achevant ses jours entre des prêtres et des sacs d'écus, froide jusqu'.au dernier moment. Quand Marie aurait eu ie temps d'arriver à Bayeux, sa mère lui donnerait-elle tant d'argent sans savoir quel en serait Tusage? Supposer des dettes? Oui, peut-être se laisserait-elle attendrir par sa favorite. Eh bien! en cas d'insuccès, la comtesse irait donc en Normandie. Le comte de Granville ne refuserait pas de lui fournir un prétexte de voyage en lui donnant le faux avis d'une grave maladie survenue à sa femme. Le désolant spectacle qui l'avait épouvantée le matin, les soins prodigués à Nathan, les heures passées au chevet de son lit, ces narrations entrecoupées, cette agonie d'un grand esprit, ce vol du génie arrêté par un vulgaire, par un ignoble obstacle, tout lui revint en mémoire pour stimuler son amour. Elle repassa ses émotions et se sentit encore plus éprise par les misères que par les grandeurs. Aurait-elle baisé ce firont couronné par le succès? non. Elle trouvait une noblesse infinie aux dernières paroles que Nathan lui avait dites dans le boudoir de lady Dudley. Quelle sainteté dans cet adieu! Quelle noblesse dans l'immolation d'un bonheur qui serait devenu son tourment à elle! La comtesse avait souhaité des émotions dans sa vie; elles abondaient, terribles, cruelles, mais aimées. Elle vivait plus par la douleur que par le plaisir. Avec quelles délices elle se disait : Je l'ai déjà sauvé, je vais le sauver encore ! Elle l'entendait s'écriant : Il n*y a que les malheureux qui savent jusqu'où va l'amour ! quand il avait senti les lèvres de sa Marie posées sur son front.
— Es-tu malade? lui dit son mari, qui vint dans sa chambre la chercher pour le déjeuner. — Je suis horriblement tourmentée du drame qui se joue chez ma sœur, dit-elle sans faire de mensonge. — Elle est tombée en de bien mauvaises mains; c'est une honte pour une famille que d'y avoir un du Tillet, un homme sans noblesse ; s'il arrivait quelque désastre à votre sœur, elle ne trouverait guère de
{)itié chez lui. — Quelle est la femme qui s'accommode de la pitié? dit a comtesse en faisant un mouvement convulsif. Impitoyables, votre rigueur est une sràce pour nous. — Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous sais noble de cœur, dit Félix en baisant la main de sa femme et tout ému de cette fierté. Une femme qui pense ainsi n'a pas besoin d'être gardée. — Gardée?... reprit-elle, autre honte qui retombe sur vous.
Félix sourit, mais Marie rougissait. Quand une femme est secrètement en faute, elle monte ostensiblement l'orgueil féminin au plus haut ooinl. C'est une dissimulation d'esprit dont il faut leur savoir gré. La tromperie est alors pleine de dignité, sinon de grandeur. Marie écrivit deux lignes à Nathan sous le nom de M Quillet, pour lui dire que tout allait bien, et les envoya par un commissionnaire à l'hôtel du Mail. Le soir, à l'Opéra, la comtesse eut les bénéfices de ses mensonges, car son mari trouva très-naturel qu'elle Quittât sa loge
ÇDur aller voir sa sœur. Félix attendit pour lui donner le bras que du illet eût laissé sa femme seule. De quelles émotions Marie fut agitée en traversant le corridor, en entrant dans la loge de sa sœur et s'y posant d'un front calme et serein devant le monde étonné de les voir ensemble.
— Eh bien? lui dit-elle.
Le visage de Marie-Eugénie était une réponse : Il y Matait une joie naïve que bien des personnages attribuèrent à une vaniteuse satisfaction.
-- U sera sauvé, ma chère, mais pour trois mois seulement, pendant l^uels nous aviserons à le secourir plus efficacement. Madame de Nucinffen veut quatre lettres de change de chacune dix mille francs, signées ne n'importe oui, pour ne pas te compromettre. Elle m'a explioué comment elles devaient être faites; je n y ai rien compris, mais M. Nathan te les préparera. J'ai seulement pensé que Schmucke, notre vieux maître, peut nous être très-utile en cette circonstance : il les signerait. En joignant à ces quatre valeurs une lettre par laquelle tu garantiras leur payement à madame de Nucingen, elle te remettra demain l'argent. Fais tout par toi-même, ne te fie à personne. J'ai pensé nue Sâmiucke n'aurait aucune objection à t'opposer. Pour dé-, router les soupçons, j'ai dit que tu voulais obliger notre ancien maître de musique, un Allemand dans le malheur. J'ai donc pu demander le plus profond secret.— Tu as de l'esprit comme un ange ! Pourvu oue la baronne de Nucingen n'en cause qu'après avoir donné l'argent, oit la comtesse en levant les yeux comme pour implorer Dieu, quoiqu'à l'Opéra. — Schmucke demeure dans la petite rue de Nevers, sur le quai Conti, ne l'oublie pas, vas-y toi-même. — Merci, dit la comtesse en serrant la main de sa sœur. Ah! je donnerais dix ans de ma vie... — A prendre dans ta vieillesse... — Pour faire à jamais cesser de pareilles angoisses, dit la comtesse en souriant de l'interruption.
Toutes les personnes qui lorniaient en ce moment les deux sœurs pouvaient les croire occupées de frivolités en admirant leurs rires ingénus; mais un de ces oisifs qui viennent à l'Opéra plus pour espionner les toilettes et les figures que par plaisir, aurait pu deviner le se* cret de la comtesse en remarquant la violente sensation qui éteignit
âs
UNE FILLE D'EVE
la joie de ces deux charinaDtes physionomies. Raoul qui, pendant la nuit, ne craignait plus les recors, pâle et blême, Toeil inquiet, le front attristé, parut sur la marche de l'escalier où il se posait habiluelloment* Il chercha la comtesse dans sa loge, la trouva vide, et se prit alors le front dans ses mains en s'appuyant le coude à la ceinture.
— Peut-elle être à TOpëra? pensa-t-it. ^ Regarde-nous donc, pauvre grand homme, dit à voix basse madame du Tillet.
Quant à Marie, au risque de se compromettre, elle attacha sur lui ce regard violent et fixe par lequel la volonté jaillit de VœU, comme do soleil jaillissent les ondes lumineuses, et qui pénètre, selon les magnétiseurs, la personne sur laquelle il est dirigé. Rnoul sembla frappé par une baguette magique ; il leva la tête, et son œil rencontra soudain les yeux des deux sœurs. Avec cet adorable esprit qui n'abandonne jamais les femmes, madame de Vandenesse saisit une croix qui jouait sur sa gorge et la lui montra par un sourire rapide et signiflcalir. Le bijou rayonna jusque sur le front de Raoul, qui répondit par une expression joyeuse : il avait compris.
— N'est-ce donc rien, Eugénie, dit la comtesse à sa sœur, que de rendre ainsi la vie aux morts? — Tu peux entrer dans la Société des Naufrages, répondit Eugénie en souriant. — Comme il est venu triste, abattu ; mais comme il s'en ira content ! — Eb bien ! comment vastu, mon cher ? dit du Tillet en serrant la main à Raoul et l'abordant avec tous les symptômes de l'amitié. —Mais comme un homme qui vient de recevoir les meilleurs renseignements sur les élections. Je serai nommé, répondit le radieux Raoul. — Ravi, répliqua du Tillet. Il va nous falloir de l'argent pour le journal. — Nous en trouverons, dit Raoul. — Les femmes ont le diable pour elles, dit du Tillet sans se laisser prendre encore aux paroles de Raoul, ou'il avait nommé Gharnathan. — À quel propos? dit Raoul. — Ma bclle-sœur est cbex roa femme, dit le banquier ; il y a quelque intrigue sous jeu. Tu me parais adoré de la comtesse, elle te salue à travers toute la salle. — Vois, dit madame du Tillet à sa sœur, on nous dit fausses. Mon mari câline H. Nathan, et c'est lui qui veut le faire mettre en prison. — Et les hommes nous accusent! s'écria la comtesse, je Véclairerai.
Elle se leva, reprit le bras de Vandenesse, qui Tattendait dans le corridor, revint radieuse dans sa loge; puis elle quitta l'Opéra, cornmanda sa voiture pour le lendemain avant huit heures, et se trouva dès huit heures et demie au quai Gonti, après avoir passe rue du Mail.
La voiture ne pouvait entrer dans la petite rue de Nevers ; mais comme Schmucke habitait une maison située à l'angle du quai, la comtesse n'eut pas à marcher dans la boue, elle sauta presque de son marchepied à l'allée boueuse et ruinée de cette vieille maison noire, raccommodée comme la faïence d'un portier avec des att;iches eu fer, et surplombant de manière à inquiéter les passants. Le vieux maître de chapelle demeurait au quatrième étage et jouissait du bel aspect de la Seine, depuis le pont Neuf jusqu'à la colline de Ghaillot. Ce bon être fut si surpris quand le laquais lui annonça la visite de son ancienne écolière, que dans sa stupéfaction il la laissa pénétrer chez lui. Jamais la comtesse n'eût inventé ni soupçonné l'existence qui se révéla soudain à ses regards, quoiqu'elle connût depuis longtemps le profond dédain de Schmuke pour le costume et le peu d'intérêt qu'il portait aux choses de ce monde. Qui aurait pu croire au laissex-aller d'une pareille vie, à une si complète insouciance? Schmucke était un Diogène musicien, il n'avait point honte do son désordre, il l'eût nié, tant il y était habitué. L'usage incessant d'une bonne grosse pipe allemande avait répandu sur le plafond, sur le misérable papier de tenture, écorché en mille endroits par un chat, une teinte blonde qui donnait aux objets l'aspect des moissons dorées de Gérés. Le chat, doué d'une magnifique robe à longues soies ébouriffées à faire envie à une portière, était là comme la maîtresse du logis, grave dans sa barbe, sans inquiétude; du haut d'un excellent piano de Vienne où il siégeait magistralement, il jeta sur la comtesse, quand elle entra, ce regard mielleux et froid par lequel toute femme étonnée de sa beauté l'aurait saluée; il ne se dérangea point, il agita seulement les deux ills d'argent de ses moustaches droites et reporta sur Schmucke ses deux yeux d'or. Le piano, caduc et d'un bon bois peint en noir et or, mais sale» déteint, écaillé, montrait des touches usées comme les dents des vieux chevaux, et jaunies par la couleur fuligineuse tombée de la pipe. Sur la tablette, de petits tas de cendres disaient que, la veille, Schmuke avait chevauche sur le vieil instrument vers quelque sabbat musical. Le carreau, plein de boue séchée, de papiers déchirés, de cendres de pipe, de débris inexplicables, ressemblait au plancher des pensionnais quand il n'a pas été balayé depuis huit jours, et d'où les domestiques chassent des monceaux de choses qui sont entre le fumier et les guenilles. Un œil plus exercé que celui de la comtesse y aurait trouvé des renseignements sur la vie de Schmucke, dans quelques épluchures de marrons, des pelures de pommes, des coquilles d'œufs rouges, dans des plats cassés par inadvertance et crottés de sauer-craut» Ce àétritm allemand formait un tapis de poudreux immondices qui craquait sous les pieds, et se ralliait à un amas de cendres qui descendait majestueusement d*une cheminée en pierre peinte où trônait une bûche en charbon de terre devant laquelle deux
tisons avaient l'air de se consumer. Sur la cheminée, un trumeau et sa glace, où les figures dansaient la sarabande; d'un côté la glorieuse pipe accrochée, de l'autre un ^ot chinois où le professeur mettait son tabac. Deux fauteuils achetés de hasard, comme une couchette maigre et plate, comme la commode vermoulue et sans marbre, Corinne la table estropiée où se voyaient les restes d'un frugal déjeuner, compostaient ce mobilier plus simple que celui d'un ^igham de Mohicans. Un miroir à barbe suspendu à l'espagnolette de la fenêtre sans rideaux et surmonté d'une loque zébrée par les nettoyages du rasoir, indiquait les sacrifices que Schmucke faisait aux grâces et au monde. Le chat, être faible et proicgé, était le mieux partagé, il jouissait d'un vieux coussin de oergère auprès duquel se voy;ûent une tasse et un plat de porcelaine blanche, mais ce qu'aucun sivle no peut décrire, c'est l'état où Schmucke, le chat et la pipe, trinité vivante, avaient mis ces meubles. La pipe avait brûlé la table çâ et là. Le chat et la tête de Schmuche avaient graissé le velours d'Utrecht vert des deux fauteuils, de manière à lui ôter sa rudesse. Sans la splendide queue de ce chat, qui faisait en partie le ménage, jamais les places libres 'sur la commode ou sur le piano n'eussent été nettoyées. Dans un coin se tenaient les souliers, qui voudraient un dénombrement épique. Les dessus de la commode et du piano étaient encombrés de livres de musique, à dos rongés, éventrés, k coins blanchis, émoussés, où le carton montrait ses mille feuilles. Le long des murs étaient collées avec des pains k cacheter les adresses des écolières. Le nombre de pains sans papiers indiquait les adresses défuntes. Sur le papier se lisaient des calculs faits à la craie. La commode était ornée de cruchons de bière bus la veille, lesquels paraissaient neufs et brillants au milieu de ces vieilleries et des paperasses. L'hygiène était représentée par un pot à eau couronne d une-serviette, et un morceau de savon vulgaire, blanc pailleté de bleu, qui humectait le bois de rose en plusieurs endroits. Deux chapeaux également vieux étaient accrochés à un portemanteau d'où pendait le même carrick bleu à trois collets que la comtesse avait toujours va à Schniucke. Au bas de la fenêtre étaient trois pots de fleurs, des fleurs allemandes sans doute, et tout auprès une canne de houx. Quoique la vue et l'odorat de la comtesse fussent désagréablement affectés, le sourire et le regard de Schmucke lui cachèrent ces misères sous de célestes rayons qui flrent resplendir les teintes blondes, et vivifièrent ce chaos. L'âme de cet homme divin, qui connaissait et révélait tant de choses divines, scintillait comme un soleil. Son rire si franc, si ingénu à l'aspect d'une de ses saintes Géciles, répandit les éclats de la jeunesse, de la gaieté, de l'innocence. Il versa les trésors les plus chers à l'homme, et s'en fit un manteau qui cacha sa pauvreté. Le parvenu le plus dédaigneux eût trouvé peut-être ignoble de songer au cadre où s'agitait ce magnifique apôtre de la religion musicale.
— Hé bar kel hassart. izi, tchère montamela gondesse? dit^il. Vaudile kè chè jande Ici gandike té Zlraion à mon acbe? Getle idée raviva son accès de rire immodéré. Souis-cheen ponne fordine? repritil encore d'un air fin. Puis il se remit à rire comme un entant. Vis fennez pir la misik, bai non pir ein baufre ôme. Ghé Ici sais, ditil d'un air mélancolique, mais fennez pir tit ce ke vi fouderesse, vis savez qu'ici tit este à visse, corpe, hâme, hai piens !
Il prit la main de la comtesse, la baisa et y mit une larme, car le bon homme était tous les jours au lendemain du bienfait. Sa joie lui avait ôié pendant un instant le souvenir, pour le lui rendre dans toute sa force. Aussitôt il prit la craie, sauta sur le fauteuil qui était devant le piano ; puis, avec une rapidité de jeune homme, il écrivit sur le papier en grosses lettres : 17 révauR 1855. Ge mouvement si joli, si naif, fut accompli avec une si furieuse reconnaissance, que la comtesse en fut émue.
— Ma sœur viendra, lui dit^elle. — L'audre auzU gand?gand?ké ce soid afant qu'il meure! reprit-il. -^ Elle. viendra vous remercier d'un grand service que je viens vous demander de sa part» reprit-elle. — Fitie, fitte, fiite, filte, s'écria Schmucke» ké vauaille vaire? Yau* dille hàlcr au tiaple ? — Rien que mettre : Accepté pour la iomme de dix mille francs sur chacun de ces papiers, dit-elle en tirant de son manchon quatre lettres de change préparées selon la formule par Nathan. — Hà! ze zera piendotte vaidde, répondit l'Allemand avec la douceur d'un agneau, seulemente, che nen saite pas i se druiïènt messes blîmes et mon hangrier. Fatian de là, meinherr Mirr, cria* t-il au chat, qui le regarda froidement. Sei mon châSi dib-il en le montrant à la comtesse. G'est la baufre hânhnâle ki fit aflecque li baufre Schmucke! Ille hai pô!— Oui, dit la comtesse.— Lé foullei-visse» ditil.— Y pensez-vous? reprit-elle. N'est-ce pas votre ami?
Le chat, qui cachait l'encrier, devhia que Schmueke le voulait, et sauta sur le lit.
— Il être mâline gomme ein zinche! reprit-il en le montrant sur le lit. Ghé lé nôme Mirr, pir clorivier nodre crânt Hoffmann te Perlin. ke ché paugoube gonni.
Le bonhomme signait avec l'innocence d'un enfant qui fait ce que sa mère lui ordonne de faire, sans y rien concevoir, mais sûr de biea
UNE FILLE D'EVE
faire. Il fte préoccupait bien plus de la prégentallOD du chai à la comtesse que des papiers par lesquels sa liberté pouvait être, suivaut les lois relatives aux étrangers, à jamais aliénée.
— Vis m'azurèze ke cesse bedis babières dimprés... — N*avez pas la moindre inquiétude, dit la comtesse. — Ché ne boind t'cinkiélide, reprit-il brusauement. Che temande zi zes bedis babières dimprés vcront blésir a montame li Dilet. ^ Oh ! oui, dit-elle, vous lui rendez service comme si vous étiez son père... ~ Ché seuls ton pien h:reux te lui édre i>on à keke chausse. Ândanlez te mon misik! dit-il en laissant les papiers sur la table, et sautant à son piano.
Déjà les mains de cet ange irotlaicut sur les vieilles touches, déjà son recard atteignait aux deux à travers les toits, déjà le plus délicieux ae tous les chants fleurissait dans Tair et pénétrait Tâme ; mais la comtesse ne laissa ce naïf interprète des choses célestes faire parler le bois et les cordes, comme fait la sainte Cécile de Raphaël pour les anges qui Técoutent, nue pendant le temps que mit récriture à sécher; elle se leva, mit les lettres de change dans son manchon, et tira son radieux maître des espaces éthérés où il planait en le rappelant sur la terre.
— Mon bon Schmucke, dit-elle ea lui frappant sur l'épaule. — Tèchâ ! s*écria-t-il avec une affreuse soumission, fiourkoi édes-vis tonc fennie?
Il ne murmura point, il se dressa comme un chien fidèle pour écouter la comtesse.
— Mon boa Schmucke, reprit^lle, il s'agit d*uue affaire de vie et de mort, les minutes économisent du sang et des larmes. — Tuchurs la même, dit«il, hallèie, anche! zécher lesplirs tesaudres! Znchcsse ké leu baufre Schmucke gomde fodre viside pir plis ke fos randes ! ~ Nous nous reverrons, dit-elle, vous viendrez faire de la musique et dîner avec moi tous les dimanches, sous peine de nous brouiller. Je vous attends dimanche prochain. — Frai? — Je vous en prie, et ma sœur vous indiquera sans doute un jour aussf! — Ma ponhlre zera tonc gomblete, dit-il, gar che ne vis foyais gaux Ghampes-Hailyssées gand vis y bassièze han foidire, pien raremente!
Celte idée sécha les larmes qui lui roulaient dans les yeux, et il offrit le bras à sa belle écolière, qui sentit battre démesurément le cœur du vieillard.
— Vous pensiez donc à nous? lui dit-elle. — Tuchurs en manchant mon bain! reprit-il. T*aport gomme hà mes pienfaidrices ; et puis gomme au leusse premières cheunes files lignes t'amur kè chaie fies !
La comtesse n*osa plus rien dire : il y avait dans cette phrase une incroyable et respectueuse, une fidèle et religieuse solennité. Cette chambre enfumée et pleine de débris était un temple habité par deux diviiûtés. Le sentiment s'y accroissait à toute heure, à l'insu de celles qui l'inspiraient.
— Là, donc, nous sommes aimées, bien aimées, pensa-t-elle.
L'émotion avec laquelle le vieux Schmucke vit la comtesse montant en voiture fut partagée par elle, qui, du bout des doiffts, lui envoya un de ces délicats baisers que les femmes se donnent de loin pour se dire bonjour. A celte vue, Schmucke resta planté sur ses jambes longtemps après que la voilure eut disparu. Quelques Instants après, la comtesse entrait dans la cour de rhôtel de madame de Nucingen. La baronne n'était pas levée ; mais, pour ne pas faire attendre une femme haut placée, elle s'enveloppa d'un châle et d'un peignoir.
— Il s'agit d'une bonne action, madame, dit la comtesse, la promptitude est alors une grâce ; sans cela, je ne vous aurais pas dérangée de si bonne heure. — Comment ! mais Je suis trop heureuse, dit la femme du banquier en prenant les quatre papiers et la garantie de la comtesse. Elle sonna sa femme de chambre. — Thérèse, dites au caissier de me monter lui-même à rinstani quarante mille francs.
Puis elle serra dans un secret de sa table l'écrit de madame de Vandenesse, après l'avoir cacheté.
— Vous avez une délicieuse chambre, dit la comtesse. — M. de Nucingen va m'en priver, il fait bàlir une nouvelle maison. — Vous donnerez sans doute celle-ci à mademoiselle votre fille. On parle de son mariage avec M. de Rastignac.
Le caissier parut au moment où mMame de Nucingen allait ré* pondre, elle prit les billets et remit les quatre lettres de change.
— Cela se balancera, dit la baronne au caissier.— Sauve Tescomde, dit le caissier. Sti Schmucke, il èdre ein mlsicien te Ânsbach, ajoutat-il en voyant la signature et faisant frémir la comtesse. — Fais-je donc des affaires? dit madame de Nucingen en lançant le caissier par un regard hautain. Ceci me regarde.
Le caissier eut beau f[uigner alternativement U comtesse et la baronne, il trouva leurs visages immobiles.
— Allez, laissez - nous. A^-ez la bonté a f^sier quelques moments afin de ne pas leur faire croire qu^ ^^ ^ êtes pour quelque chose dans cette négociation, dit la hsiroh^^O^! ifiadame de Vande-
nesse.— Je vous demanderai de joindre à tant de complaisances, reprit la comtesse, celle de me garder le secret. ^ Pour une bonne action, cela va sans dire, répondit la baronne eu souriant. Je vais faire envoyer votre voiture au bout du jardin, elle partira sans vous; puis nous le traverserons ensemble, personne ne vous verra sortir d'ici : ce sera parfaitement inexplicable. — Vous avez de la grâce comme une personne qui a souffert, reprit la comtesse. — Je ne sais pas si j'ai ae la grâce, mais j'ai beaucoup soulTert, dit la baronne ; vous avez eu la vôtre à meilleur marché, je l'espère.
Une fois l'ordre donné, la baronne prit des pantoufles fourrées, une pelisse, et conduisit la comtesse à la petite porte de son jardin.
Quand un homme a ourdi un plan comme celui qu'avait tramé du Tillet contre Nathan, il ne le confie à personne. Nucingen en savait quelque chose, mais sa femme était entièrement en dehors de ces calculs machiavéliques. Seulement la baronne, qui savait Raoul gêné, n'était pas la dupe des deux sœurs; elle avait bien deviné les mains entre lesquelles irait cet argent, elle était enchantée d'obliser la comtesse, elle avait d'aifieurs une profonde compassion pour de tels embarras. Rastltoixc, posé pour pénétrer les manœuvres des deux banquiers, vint déjeuner avec maaame Nucingen. Delphine et Hastlgnac n'avalent poiut de secrets l'un pour l'autre, elle lui raconta sa icène avec la comteste. Rastiffnac, incapable d'imaginer que la baronne pût jamais être mêlée a cette aftaire, d'ailleurs accessoire à ses yeux, un moyen parmi tous ses moyens, la lui éclaira. Delphine venait peut-être de détruire les espérances électorales de du Tillet, de rendre Inutiles les tromperies et les sacrifices de toute une année. Rastignac mit alors la baronne au fait en lui recommandant le secret sur la faute qu'elle venait de commettre.
— Pourvu, dit-elle, que le caissier n'en parle pas à Nucingen,
Quelques instants avant midi, pendant le déjeuner de du Tillet, on lui annonça M. Gigoimet.
^ Qu'il entre, dit le banquier, quoique sa femme fût à table. Eh bien ! mon vieux Sh^lock, notre homme est-il coffré? — Non. — Comment? Ne vous avais-je pas dit rue du Mail, hôtel... — 11 a payé, fit Gigonnet en tirant de son portefeuille quarante billets de banc^ue. Du Tillet eut une mine désespérée. — 11 ne faut jamais mal accueillir les écus, dit l'impassible compère de du Tillet, cela peut porter malheur. -* Où avez-vous pris cet argent, madame? dit le banquier en jetant sur sa femme un regard qui la fit rougir jusque dans la racine des cheveux. — Je ne sais pas ce que signifie voire question, dit-elle. — Je pénétrerai ce mystère, répondit-il en se levant furieux. Vous avez renversé mes projets les plus chers. — Vous allez renverser votre déjeuner, dit Gigonnet qui arrêta la nappe prise par le pan de la robe de chambre de du Tillet.
Madame du Tillet se leva froidement pour sortir. Cette parole l'avait épouvantée. Elle sonna, et un valet ae chambre vint.
— Mes chevaux, dit-elle au valet de chambre. Demandez Virginie, je veux m'habiller. ^ Où allez-vous ? fit du Tillet. -— Les maris bien élevés ne questionnent pas leurs femmes, répondit-elle, et vous avez la prétention de vous conduire en gentilhomme. — Je ne vous reconnais plus depuis deux jours que vous avez vu deux fois votre impertinente sœur. — Vous m'avez ordonné d*êire impertinente, ditelle, je m'essaye sur vous. — Votre serviteur, madame, dit Gigonnet, peu curieux d'une scène de ménage.
Du Tillet regarda fixement sa fenune, qui le regarda de même sans baisser les yeux.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il. —Que je ne suis plus une petite fille à qui vous ferez peur, reprit-elle. Je suis et serai toute ma vie une loyale et bonne femme pour vous; vous pourrez être un maître si vous voulez, mais un tyran, non.
Du Tillet sortit. Après cet effort, Marie-Eugénie rentra chez elle abattue.— Sans le danger que court ma sœur, se dit-elle, je n'aurais jamais osé le braver ainsi; mais, comme dit le proverbe, à quelque chose malheur est bon. Pendant la nuit, madame du Tillet avait re-
Kassé dans sa mémoire les confidences de sa sœur. Sûre du salut de aoul, sa raison n'était plus dominée par la pensée de ce danger imminent. Elle se rappela l'énergie terrible avec laquelle la comtesse avait parlé de s'enfuir avec Nathan pour le consoler de son désastre si elle ne l'empêchait pas. Elle comprit que cet homme pourrait déterminer sa sœur, par un excès de reconnaissance et d'amour, à faire ce que la sage Eugénie regardait comme une folie. Il y avait de récents exemples dans la haute classe de ces fuites qui payent d'incertains plaisirs par des remords, par la déconsidération que donnent les fausses positions, et Eugénie se rappelait leurs aflreux résultats. Le mot de du Tillet venait de mettre sa terreur au comble; elle craiffuit que tout ne se découvrit; eUe vit la signature de la comtesse de Vandenesse dans le portefeuille de la maison Nucingen ; elle voulut supplier sa sœur de tout avouer à Félix. Madame du Tillet ne trouva point la comtesse. Félix était chez lui. Une voix intérieure cria à Eugénie de sauver sa sœur. Peutpétre demain seraii^l tn^ urd. Elle
lîNC Fir.LK D'ftVE.
prit beaurniip sur elle, mais elle se rùsolut ù toul dire an comrc. Ne scr.iit-il pas iodiilgenl eo troiiTani son himiicur encore sauf.' La contlesse était plus égarée que pervertie, Eugénie eut peur il'étre lAchc e( Iraitresse en divulguant ces secrets nue garde la sociélé tout eulicre, d'accord en ceci ; mais endn elle vit l'avenir de sa sœur, elle trembla de la trouver un jour seule, minée par Nathan, pauvre, souffrante, malheureuse, au désespoir: elle n'hésila plus, et Si prier te comte de la recevoir. Félix, étonné de cette visite, eut avec sa belle-sœur une longue conversation, durant laquelle it se montra si calme et si maître du lui, qu'elle trembla de lui voir prendre quelque terrible résolution.
— Soyez tranquille, lui dit Vandenesse, je me conduirai de manière à ce que vous soyei bénie un jour par la comtesse. Quelle que Boil votre repufjnance A garder le silence vis-ivia d'elle après m'avoir instruit, Taites-moi crédit de quelques jours. Quelques jours me sont nécessaires pour
pénétrer des mystères que vous n'apercevez pas, et Borloat pour agir avec prudence. Peat-éire saurai-je lODteu un moment! Il n'y a que moi de coupable, ma sœui'.
Tous les amants jo ut nt leur jeu ; mais tomes les Temmes n'ont pas le bonheur devoir la vie comme elle est.
Madame du TJIlet sortit rassurée. Félix de Vandenesse alla prendre aussitôt quarante mille francs à la Banque de trance, et courut cliez madame de Nucingcn :
il la trouva, la remercia de ta conriaaco !|u'el)e avait eue en sa émme.etluirenditl'iirfeni. Le comte expliqua ce mystérieux emprunt par les folies d'une bienraisance à laquelle il avait voulu mettre des bornes.
- — Ne me donnez aucune explication, monteur, puisque madame de Vandenesse vous a tout avoué, dit la baronne de Kucingen. — Elle sali tout, pensa Vandenesse.
La luronne remît la lettre de garantie et en- ¥Oya chercher les quatre lettres de change.
Vandenesse, pendant ce moment, jeta sur la baronne le coop d'oeil lia des hommes d'Kiat, il l'inquiéta presque, et Jugea l'heure propice à nue négociation.
— Nous vivons ione ^toque, madame, où rien n'est sflr, hii dit-il.
Lee trines s'élèvent et disparaissent en France
avec une effrayante rapidité. Quinte aiH font justice d'un grand empire, d'une monarchie et aus^ d'une révolution. Personne n'oserait prendre sur lui de réptwdre de l'avenir. Vous conoaisseï mon attachement k la légitimité. Ces paroles n'ont rien d'extraordinaire dans ma bouche. Supposez une catastrophe ; ne seriez-vous pas heureuse d'avoir on ami dans le parti qui triompherait ? — Certes, dit-elle en souriant. — Eh him ! voulei-vous av<Mr en moi, secrètement, un obligé qui pourrait mainieuir i M. de Nucingen, le cas échéant, la paineà laquelle il aspire? — Que voulez-vous de moi? s'écria-t-elle,
— Peu de chose, rcpril-it, tout ce que vous savez sur Nathan.
La baroimc lui répéLi sa conversation du malin avec Hastignac, et dili re:(-pair de France, en lui remettant les quatre lettres de change qu elle alla prendre au caissier -. — N'oubliez pas votre promesse.
Vandenesse oubliait si peu celle prestigieuse promesse, qu'il la 6l
Rioul loriil aprèi avoir preMJ li camteue
bi'iller aux yeux du baron de Rasiignac pour obtenir de lui quelques autres renseignements.
En sortant de chez le bnron, il dicta pour Florine i un écrivain public la lettre suivante : ■ Si mndenioiselle Florine veut savoir quel < est le premier rôle qu'elle jouera, elle est priée de venir au pro- « chain bal de t'Opéra, en s'y faisant accompagner de H. Natban. » Cette lettre une fois mise i la poste, il alla chez son homme d'affaires, garçon très-habile et délié, quoique bonnête, it le pria de jouer te r5le d'un ami auquel Schmuke aurait confié la visite de madame de Vandenesse, en s'inquiétani un peu lard de la significaiion de ces mots : Accepté pour dix mille franei, répétés quatre fois, lequel viendrait demander à H, Nathan une lettre de CDunge de qn:tranle mille francs comme contre-valeur. C'était jouer gros jeu. Nathan pouvait avoir su déjà comment s'étaient arrangées les choses, nais il fallait hasarder un peu pour gagner beaucoup. Dans son troul)le, Marie pouvait bien avoir ouUié^ de demander à son Raoul un litre pour Scbmidie. L'honome d'affaires alla surle-champ an ioumal, et revint triomphant à cinq heures chei le comte, avec une contre-valeur d e qnaran le m ille francs:
dès les premiers mots échangés avec Nathan, il avait pu se dire envoyé par la comtesse.
Celte réussite obligeait Félix à empêcher sa femme de voir Raoul jusqu'à l'heure du bal de rOpéra, où il comptait la mener et l'y laisser s'éclairer elie-méme sur la nature des relaiioas de Nathan avec Florine. Il connaissait la jabuse fierté de la comtesse 1 il voulait la faire renoncer d'elle-même à son amour, ne pas lui donner lieu de rougir à ses yeux, et loi moatrer â temps ses lettres à Natban vendues par Florine, à laquelle il comptait les racbeier.
Ce plan si sage, conçu si rapidement, exécuté en partie, devait manquer par un jeu du hasard qui modifie toul ici-bas. Après le dîner, Félix mit la conversalion sur le bal de l'Opéra, en remarquant que tiarte n'y était jamais allée: et il lui en proposa le divertissement jiour le lendemain.
— Je vous donnerai 'un i intriguer, — Ah! vous me ferez bien plaisir. — Pour que la plaisanterie soit eicelleme, une femme doit s'attaquer à une belle proie, i une célébrité, & un homme d'esprit et le faire donner au diable. Veux-tu que je te livre Nathan ? J'aurai, par «judqu'no qui connaît Florine, des secrets à le rendre fou. — Florine, dit la comtesse, l'actrice f
Uarie avait déjiï trouvé ce nom sur tes lèvres de Quillet, le garçon de bureau du journal : il lui passa comme un éclair dans l'àme.
— Eh bien ! oui, sa maîtresse, répondit le comte. Est-ce donc étonnant? — Je croyais M. Nalhan trop occupé pour avoir une niattresse. Les auteurs ont-ils le temps d'uimer? — Je ne dis pas qu'ils aiment, ma obère ; mais ils sont forcés de loger quelque part comme tous tes autres liommes ; et quand ils n'ont pas de cbei soi, quaud ils sont poursuivis par les gardes du commerce, ils logent chez leurs maltresses, ce qui peut vous paraître leslc, mais ce qui est înfininieat {dus agréable que de loger eu prison.
Le feu était moins rouge que les joues de la ci
quelqu'ui
UNE FILLE D'EVE
— Toulei-voas de loi pour Tictime? vous r^nvaDierez, dit le comie en coatiauant sans faire aitentiou au visage de u femme. Je TOUS mettrai à même de lui prouver qu'il est joué comme ua eoraoi par votre beaofrère duTillel. Ce misérable veut le foire mettre en prison, aOn de le rendre incapable de se porter soo concurrent dans le collée étectorai oà Nucingen a été nommé. Je sais par on ami de Floriuc la somme produite par la vente de son mobilier, qu'elle lui a donnée pour Tooder son journal ; je sais ce qu'elle lui a envoyé sur la rticolte qu'elle est allée faire celte année dans les départements et en Belgique ; i^eol qui profite eu délinitif à du Tillet, àNuciagen, à Massol. Tons trois, par avance, ils ont vendu le journal au ministère, tant ils sont sûrs d'évincer ce grand homme. — M. Hathan est incapable d'avoir accepté l'argent d'une actrice. — Vous ne connaissez ^nère ces gens-là, ma chère, dit le comte, il ne vous niera pas le fait. —J'irai certes au bal, dit la comtesse. — Vous vous amuserez, reprit Vandenesse. Avec de pareilles armes, vous fouetterez
rudement l'amour-propre de Flalhan et vous lui rendrez service.
Vous le verrei se mei> tant en fureur, se calmant, bondissant sous vos piquantes ëpigrjmmesf Tout en plaisantant, vous éclairerez un bomme d'esprit sur le péril où il est, el vous aurez la jirie de faire battre les cbevaux du juste milieu dans leur écurie... Tu nem'écoutes plus, ma chère enfant.— Au contraire, je vous écoute trop, rôpondil-elle. Je vous di> rai plus lard pourqum je liens à être sûre de tout ceci.— Sûre! reprit Vandenesse. Reste masquée, ie te fais souper avecnaihaDetFlorioe:
il sera bien amusant pour une femme de ton rang d'intriguer une actrice après avoir f^iit caracoler l'esprit d'un bomme célèbre aulour desecretssi importants; tu les attelleras l'un et l'autre à la même mystiflcation. Je vais me mettre i la piste des infidélités de Nathan. Si je puis saisir les détails de quelque aventure récente, 1^ jouiras d'une colère de courttuoe, une chose magnifique, celle k laquelle se livrera Florme bouilk»nera comme un torrent des Alpes : elle adore Nathan, il est tout pour elle ; elle ; lieat comme la chair aux os, comme
la lionne à ses petits. Je Tu r.
me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse une
cëlèbre actrice qui écrivait comme nue cuisinière venant der ses lettres â un de mes amis; je n'ai jamais depuis retrouvé ce spectacle, cette fureur tranquille, ceUe impertinente majesté, cette attitude de sauvage... SoufTres-tu, Marie?- Non, l'on a fait trop de feu.
La comtesse alla se jeter sur one causeuse. Tout i coup, par nu de ces mouvements impossibles i prévoir, et qui fut suggéré par les dévorantes douleurs de la Jahiusie, elle se dressa sur ses jambes tremblantes, croisa ses bras, et vint iràtemeni devaoi son mari.
— Que sais-uj? lui demanda- t-elle, tu n'es pas homme à me torturer, tu m'écraserais sans me bire souffrir dans le cas où je serais coupable. — Que veux-tu que je uche, Marie? — Eh bien! naihan? — Tu crois l'aimer, reprit-il, mais tu aimes un fantAme construit mec des phrases. — Tu sais donc ? — Tout, dit-il.
Ce mol tmnba sur la têie de Marie comme une massue.
— Si tn te veux, je ne saurai Jamais rien. reprit-Il. Tu es dans un abîme, mon enEmi, il faut t'en tirer : j'y ai déjà songé. Tiens.
Il tira de sa poche de c6Lé la lettre de garantie el les quatre lettres de change de Schmucke, que la comtesse reconnut, et il les jeta dans le feu.
— Que serais-tu devenue, pauvre Marie, dans trois mois d'ici ? ta te serais vue traînée par les buisûers devant les tribunaux. Rebaisse pas la tète, ne t'humilie point : lu as été la dupe des sentiments les plus beaui, tu as coquete avec la poésie et noo avec un homme. Toutes les femmes, toutes, entends-tu, Marie, eussent été séduites i la place. Ne serions-nous pas absurdes, nous autres hommes, qui avons fait mille sottises en vingt ans, de vouloir que vous ne soyez pas imprudentes une seule fois dans toute votre vie ? Dieu me garde de triompher de toi ou de l'accabler d'une pitié que tu repoussais si vivement l'autre jour. Peut-être ce malheureux étatt-il sincère quand
il L'écrivait, sincère en se tuant, sincère en revenant le soir mSme chez Florine. Noos valons mieui que vous. Je ne parie pas pour moi dans ce nipment, mais pour loi. Je suis indul-
feut, mais la société ne est point, elle fuit la femme qui fait un éclat, elle ne veut pas qu'on cumule u n bontieu r c omplet et la considération.
est cruel, voilà tout.
Feul-être esi-il plus envieux en masse qu'il ne l'est pris en détail. Aïsis au parterre, un voleur applaudit au triom- Ehe de l'innocence et li prendra ses bijoux en sortant. La société refuse de calmer les maux qu'elle engendre; elle décerne des honneors aux habiles tromperies, et n'a point de récompatsea pour les ddvouementsignorés.Je sais et vms tout cela ; mais si je ne puis réformer le monde, au moins est-il en mon pouvoir de te proléger contre loi -même. Il s'agit ici d'us homme qui ne t'apporte que des misères, et non d'un de ces amour* saints et sacrés qni commandent parfois
dirncî—Toal, dit-il.
portent avec eux des
excuses. Peut-être ai-ie eu le tort de ne pas diversifier ton bonheur, de ne pas oimoser i de tranqoillei plaisirs des plaisirs bouilhnis, des i. voyages, des distrac-
tions. Je puis d'ailleurs m'expliquer le désir qui t'a poussée vers un homme célèbre par l'envie oue tu as causée i certaines femmes. Lady Dudle^. madame d'Espard, madame de Hanerville et ma belle-sœur Emilie sont pour quelque chose en tout ceci. Ces femmes, contre lesquelles je t avais mise en garde, auront cultivé ta curiosité plus pour me faire chagrin que pour te jeter dans des orages qui, je I espère, auront grondé sur toi sans t'atletndre.
En écoulant ces paroles empreintes de bonté, la comtesse fut en proie à mille sentiments contraires ; mais cet ouragan fut dominé par une vive admiration pour Félix. Les Imes nobles et flères reconnaissent promptement la délicatesse avec laquelle on les manie, Ce tact est aux seniiments ce que la ^ict est au corps. Marie apprécia cette grandeur empressée de s'abaisser aux pieds d'une femme en faute pour ne pas la voir rougissant. Elle s'enfuit comme une folle, et revint ramenée par l'idée de l'inquiétude que son mouvement pouvait causer à son mari.
UNE FILLE D'EVE
•— Attendez, lui dit-elle en disparaissant.
Félix lui avait habilement préparé son excuse, il fut aussitôt récompensé de son adresse ; car sa femme revint, toutes les lettres de Nathan à la main, et les lui livra.
» Jugez-moi, dit-elle en se mettant à «(enoux. — Est-ou en état Je bien juger quaud on aime? répondit-il. 11 prit les lettres et les jota dans le feu, car plus tard sa femme pouvait ne pas lui pardonner de les avoir lues. Marie, la lôte sur les ||;eooux du comte, y fondait en larmes. — Mon enfant, où sont les tiennes ? dit-il en lui relevant la tète.
A cette interrogation, là comtesse ne sentit plus Tintolérable chaleur qu'elle avait aui Joues, elle eut froid.
— Pour que tu ne soupçonnes pas ton mari de calomnier Thomme que tu as cru digne de toi, je te ferai rendre tes lettres par Florine elle-même. — Oh! pourquoi ne les rendrait-il pas sur ma demande? — Et s'illes refusait?
La comtesse baissa la tète.
-» Le monde me dégoûte, reprit-elle, je n'y veut plat aller; je vivrai seule près de toi si tu me pardonnes. — Ta pourrais t'ennuyer encore. D'ailleurs, que dirait le monde si tu le quittais brusquement? Au printemps, nous voyagerons» nous irons en Italie, nous parcourrons l'Europe en attendant que tu aies plus d'un enfant à élever. Nous ne sommes pas dispensés d'aller au bal de l'Opéra demain, car nous ne pouvons pas avoir tes lettres autrement sans nous compromettre; et, en te les apportant, Florine n*accusera-t-elle pas bien son pouvoir? — Et je verrai cela? dit la comteiae épouvantée. — Après-demain matin.
Le lendemain» vers minuit, au bal de TOpéra, Nathan se promenait dans le fover en donnant le bras à un masque d'un air assez marital. Après deux ou trois tours, deux femmes masquées les abordèrent.
— Pauvre sot ! tu te perds, Marie est lel et te voit, dit à Nathan Vandenesse, qui s'était déguisé en femme. — SI tu veux m*écouter, tu sauras des secrets que Nathan t'a cachés, et qui t'apprendront les dangers que court ton amour pour lui, dit en tremblant la eomlesse à Florine.
Nathan avait brusquement quitté le bfat de Florine pour suivre le comte, qui s'était dérobé dans la foule à ses regards. Florine alla s'asseoir à côté de la comtesse, qui l'entraîna sur une banquette à c6té de Vandenesse, revenu pour protéger sa femme.
•— Expllque-tol, ma obère, dit Florine, et ne crois ms me faire poser longtemps. Personne au monde ne m*arrachera Raoul, vois-tu : je le tiens par l'habitude, qui vaut bien l'amour. — D'abord es-tu Florine? dit Félix en reprenant sft voix naturelle. — Belle question ! si tu ne le sais pas, comment veux*tu que je te croie, farceur? — Va demander à Nathan, qui maintenant cherche li maîtresse de qui Je parle, où il a passé la nuit il y a trois Jours I 11 l*osl asphyxié, ma petite, à ton insu, faute d'argent. VoilA comment tu es au fait des affaires d'un homme que tu dis aimer, et tu le lalssei sans le sou, et II se tue ; ou plutôt II ne se tue pas. Il se manque. Un suicide manqué, c'est aussi ridicule qu'un duel sans égratignure. -— Tu mens, dit Florine. Il a dtné chez moi ce jour-là, mais après le soleil couché. Le pauvre garçon était poursuivi, il s'est caché, voilà tout. — Va donc demander rue du Mail, à l'bôtel du Mali, s'il n*i pas été amené mourant par une belle femme avec laquelle II est en relation depuis un an, et les lettres de ta rivale sont cachées, à ton nez, chez toi. Si tu veux donner à Nathan quelque bonne leçon, nous irons tous trois chei toi ; là je te prouverai, pièces en main, que tu peux Tempécher d al* 1er rue de Glichy, sous^ peu de temps, ai ta veux être bonne flile. — Essave d'en faire aller a'auires que Florine, mon petit. Je suis sûre
Î|ue Nathan ne peut être amoureux de personne. -*• Tu Voudrais me aire croirequ'il a redoublé pour toi d'attentions depuis quelque temps, mais c'est précisément ce qui prouve qu'il est très-amoureux.— D'une femme du monde, lui !... dit Florine. Je ne m'inquiète pas pour si peu de chose. — * Eh bien ! veux- tu le voir venir te dire qu'il ne te ramènera pas ce matin chez toi? — Si tu me fais dire cela, reprit Florine, je te mènerai chez moi, et nous y chercherons ces lettres auxquelles je croirai quand Je les verrai : il les écrirait donc pendant que je dors? » Reste là, dit Félix, et regarde.
Il prit le bras de sa femme et se mit à deux pas de Florine. Bientôt Nathan, qui allait et venait dans le foyer, cherchant de tous côtés son masque comme un chien cherche son maître, revint à l'endroit où il avait reçu la confidence. Eu lisant sur ce front une préoccupation facile à remarquer, Florine se posa comme un terme devant l écrivain, et lui dit impérieusement : — Je ne veux pas que tu me quittes, j'ai des raisons pour cela. — Marie!... dit alors par le conseil de son mari la comtesse à l'oreille de Raoul. Quelle est celte femme? Laissezla sur-le-champ, sortez et allez m'attendre au bas de l'escalier.
Dans cette horrible extrémité, Raoul donna une violente secousse au bras de Florine, qui ne s'attendait pas à cette manœuvre; et, quoî-
quelle le tint avec force, elle fut contrainte à le lâcher. Nathan se perdit aussitôt dans la foule.
— Que te disais-je? cria Félix dans l'oreille de Florine stupéfaite, et en lui donnant le bras. — Allons, dit-elle, qui que tu sois, viens. As- tu ta voilure?
Pour toute réponse, Vandenesse emmena précipitamment Florine, et courut rejoindre sa femme à un endroit convenu sous le péristyle. En Quelques instants les trois masques, menés vivement par le cocher de Vandenesse, arrivèrent chez l'actrice, qui se démasqua. Madame de Vandenesse ne put retenir un tressaillement de surprise à l'aspect de Florine étouffant de rage, superbe de colère et de jalousie.
— Il y a, lui dit Vandenesse, un certain portefeuille dont la clef ne t'a jamais été conflée, les lettres doivent y être. — Pour le coup, je suis intriguée, tu sais quelque chose qui m inauiélait depuis plusieurs jours, dit Florine en se précipitant dans le cabinet pour y prendre le portefeuille.
Vandenesse vit sa femme pâlissant sous son masque. La chambre de Florine en disait plus sur l'intimité de l'actrice et de Nathan qu'une maîtresse idéale n'en aurait voulu savoir. L'œil d'une femme sait pénétrer la vérité de ces sortes de choses en un moment, et la comtesse aperçut dans la promiscuité des affaires de ménage une attestation de ce que lui avait dit Vandenesse. Florine revint avec le portefeuille.
' — Comment l'ouvrir? dit-elle.
L'actriee envoya chercher le grand couteau de sa cuisinière ; et,
3uand la femme de chambre le rapporta, Florine le brandit en disant 'un air railleur : — C'est avec ça qu'on égorge les poukisl ^
Ce mot, qui fil tressaillir la comtesse, lui expliqua, encore mieux que ne l'avait fait son mari la veille, la profondeur de l'abîme où elle avait failli glisser.
— Suis-Je sotte ! dit Florine, son rasoir vaut mieux.
Elle alla prendre le rasoir avec lequel Nathan venait de se faire la barbe et fendit les plis du maroquin, qui s'ouvrit et laissa passer les lettres de Marie. Florine en prit une au hasard.
' Oui, c'est bien d'une femme comme il faut! Ça m'a l'air de ne pas avoir une faute d'orthographe.
Vandenesse prit les lettres et les donna à sa femme, qui alla véri* fier sur une table si elles y étaient toutes.
•» Veux-tu les céder en échange de ceci? dit Vandenesse en tendant à Florine la lettre de change de quarante mille fraucs. — Est-Il béte de souscrire de pareils titres!... uon pour des billets, dit Florine en lisant la lettre de change. Ah ! je t'en donnerai, des comtesses ! Et mol qui me tuais le corps et l'âme en province pour lui ramasser de ' l'argent, moi qui me serais donné la scie d'un agent de change pour le sauver ! Voilà les hommes : quand on se damne pour eux, ils vous marchent dessus! Il me le payera.
Madame de Vandenesse s'était enfuie avec les lettres. — Eh ! dis donc, beau masque! lalise-m'en une seule pour le convaincre. — Gela n'est plus possible, dit Vandenesse. — Et pourquoi? — Ce mas* que est ton ex-rivale. — Tiens» mais elle aurait bien pu me dire merci, s'écria Florine. — Pourquoi preuds-tu donc les quarante mille fraucs? dit Vandenesse en la saluant.
Il est extrêmement rare que les jeunes gens, iMussés à un suicide, le recommencent quand ils en ont subi les douleurs. Lorsque le suicide ne guérit pas de la vie, il guérit de la mort volontaire. Aussi Raoul n'eut-il plus envie de se tuer quand il se vit dans une position encore plus horrible que celle d*où il voulait sortir, en trouvant sa lettre de change à Sehmucke dans les mains de Florine, qui la tenait évidemment du comte de Vandenesse. Il tenta de revoir la comtesse pour lui expliquer la nature de son amour, qui brillait dans son cœur plus vive' ment que jamais. Mais ta première fois que, dans le monde, la comtesse vit Raoul, elle lui jeta ce regard fixe et méprisant qui met un abîme infranchissable entre une femme et un homme. Malgré son as<» surance, Nathan n'osa jamais, durant le reste de l'hiver, ni parler à la comtesse, ni l'aborder.
Cependant il s'ouvrit à Blondet : il voulut, à propos de madame de Vandenesse, lui parler de Laure et de Béatrix. Il ut la paraphrase de ce beau passage dû à la plume de Théophile Gauthier, un des plus remarquables poètes de ce temps :
a Idéal, fleur bleue à cœur d'or, dont les racines fibreuses, mille c fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au fontl <[ de notre âme pour en boire la plus pure substance; fleur douce et « amère! on ne peut t'arracher sans faire saigner le cœur, sans que « de ta tige brisée suintent des gouttes rouges! Ah! fleur maudite, « comme elle a poussé dans mon âme! s -- Tu radotes, mou cher, lui dit Blondet, je t'accorde qu'il y avait une jolie fleur, mais elle n'était point idéale, et, au lieu de chanter comme un aveugle devant une niche vide, tu devrais songer à te laver les mains pour faire la soumission
UNE FILLE D'ÈYE.
au pouvoir et te ranger. Tu es un trop grand arliste pour être un homme politique, lu as été joué par des gens qui ne te valaient pas. Pense à te faire jouer encore, mais ailleurs. — Marie ne saurait m'em* pécher de Taimer, dit Nathan. Jeu ferai ma Béairix. — Mon cher, Béatri\ était une petite fille de douze ans que Danle n*a plus revue; sans cela aurait-elle été Béatrix? Pour se faire d'une femme une divinité, nous ne devons pas la vpir avec un mantelet aujourd'hui, demain avec une robe décolletée, après demain sur le boulevard, marchandant des joujoux pour son petit dernier. Quand on a Florine, qui tour à tour cBt cfuchcsse de vaudeville, bourgeoise de drame, négresse» marquise, colonel, paysanne en Suisse, vierge du Soleil au Pérou, sa seule manière d'ôlre vierge, je ne sais pas comment on s aventure avec les femmes du monde.
Du Tillet, en terme de Bourse, exécuta Naihan, qui, faute d argent, abandonna sa part dans le journal. L'homme célèbre n'eut pas plus de cinq voix dans le collège où le banquier fût élu.
Oiiand. après un long et heureux voyage en Italie, la comtesse de Vandenesse revint à Paris, l'hiver suivant, Naihan. avait justifié ton* tes les prévisions de Félix : d'après les conseils de Blondet, il parlementait avec le pouvoir. Quant aux affaires personnelles de cet écrivain, elles étaient dans u» tel désordre, qu'un jour, aux Champs-Elysées, la comtesse Marie vit son ancien adorateur à pied, dans le plus triste *
équipage, donnant le bras à Florine. Un homme indifférent est déjà passablement laid aux yeux d*uue femme ; mais quand elle ne l'aime plus, il parait horrible, surtout lorsqu'il ressemble à Nathan. Madame de Vandenesse eut un mouvement de honte en songeant qu'elle s'ét;ût intéressée à Raoul. Si elle n'eût pas été guérie de toule passion exlraconjugale, le contraste que présentait alors le conile, comparé à cet homme déjà moins digne de la faveur publique, eût suffit pour lui faire préférer son mari à un ange.
Aujourd'hui, cet ambitieux, si riche en encre et si pauvre en vou* loir, a fihi par capituler et par se caser dans une sinécure, comme un homme médiocre. Après avoir appuyé toutes les tentatives désorganisatrices, il vit en paix à l'ombre d'une feuille ministérielle. La croix de la Légion d'honneur, texte fécond de ses plaisanteries, orne ^a boutonnière. La paix à tout priXy sur laquelle il avait fait vivre la rédaction d'un journal révolutionaire, est Vobjetde ses articles Iau« datifs. L'Hérédité, tant attaquée par ses phrases saint-simonienncs. il 1b défend aujourd'hui avec l'autorité de la raison. Cette conduite illogique a son origine et son autorité dans le changement do front de quelques gens qui, durant nos dernières évolutions politiques^ ont agi comme Raoul.
Aux Jardies, déoembie 1838.
FIN d'une fille D'ÊTE.