‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 8 sur 29 · CECI E§T MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI E§T MON TESTAMENT

« Aujourd'hui, quinze avril mil huit cent quarante-cinq, étant sain d'esprit, comme ce testament, rédigé de concert avec M. Trognon, notaire, le démontrera ; sentant que je dois mourir prochainement de la maladie dont je suis atteint depuis les premiers jours de février dernier, j'ai dû, voulant disposer de mes biens, tracer mes dernières volontés, que voici :

« J'ai toujours été frappé des inconvénients qui nuisent aux chefsd'œuvre de la peinture, et qui souvent ont entraîné leur destruction. J'ai plaint les nelles toiles d'être condamnées toujours à voyager de pays en pays, sans être jamais fixées dans un lieu où les admirateurs de ces chefs-d'œuvre puissent aller les voir. J'ai toujours pensé que les pages vraiment inmiortelles des fameux maîtres devraient être des propriétés nationales, et mises incessamment sous les yeux des peuples, comme la kimière, chef-d'œuvre de Dieu, sert à tous ses entants.

« Or, comme j'ai passé ma vie à rassembler, à choisir quelques tableaux, qui sont de glorieuses œuvres des plus grands maiti^s, que ces tableaux sont francs, sans retouche, ni repeints, je n'ai pas pensé sans chagrin que ces toiles, qui ont fait le bonheur de ma vie, pouvaient être vendues aux criées; aller, les unes chez les Anglais, les autres en Biissle, dispersées comme elles étaient avant leur réunion chez moi ; j'ai donc r&olu de les soustraire à ces misères, ainsi que les cadres magnifijines qui leur servent de bordure, et qui sont tous dus à d'habiles ouvriers.

« Donc, par ces motifs, ie donne et lègue au roi, pour faire partie du Musée dîu liOUTre, les tableaux dont se compose ma collection, à la charge, si le legs est aceepté, de faire à mon ami Wilhelm Schmucke une rente vbgère de deux mille quatre cents francs.

« Si le roi, comme usufruitier du Musée, n'accepte pas ce legs avec cette charge, lesdits tableaux feront alors partie du legs <^ue je fais à mon amî Schmucke de toutes les valeurs que je possède, a la charge de remettre la tête de Singe de Goya à mon cousin le président Ca« musoi; b tabbau de fleurs d'Abraham Mignon, compose de tulipes, à M. Trognon, notaire, que je nomme mon exécuteur testamentaire, et de servir deux oeats firaaes de leata à madame Cibot, qui fait mon ménage depuis dix ans.

« Enfin, mon ami Scbmucke donnera la Descente de Croix, de Bubons, esquisse de son eélèbre tableau d'Anvers, à ma parol«se, pour en décorer une chapelle, en remerclment des bontés de M. le vicaire Duplanly, à qui je dob de pouvoir mourir en ehrétbn et en catho-^ lique, etc. »

— C'est b ruine ! se dit Fraisier, b ruine de toutes mes espL-rancosI Ah ! je commence à croire tout ce que la prés'idcnte m'a dit de b malice de ce vieux arlisteJ*

LES PARUNT» PAUVBES.

— £li l>iea ? vint 4ettMid«r li Gibel.

— Voire monsieur est un luonsire, il donne tout iu Moiiét, i T&Jài. Oc, 00 ne peut plaîëer ooalm rfittt !«..!« testaiiMit m Mwmn^mhlo. Nous sommes volés« wum^ 4épouiiléfl^ ^Mêmwk^l^

— Que mV(-4l ilM»é^*#«

•-- hm% cemè ikiHioe4e wmiénàttglbtm^^

-— La belle poussée!... IMs tf^ uct greAh finH...

^ Âfltt ^«h*, A fmîsler, }t Tais remeiire fe tesitameDt flë Tt>lr6 gneim dani r«iivelot)pe« Dès que madame Cibot eiAle dos tourné, Fraiaier substitua vîvemeoi

aporce\'oir !a imhidr^ trace ée ropératron. La 'Gtbot prit reirvek)ppe, la palpa, ia aeuftic pMtie, et^onpira proTondémem. Elle avait espéré que Ffalsler aareil brMé lui-même cetie ftAaIe pièce. «*- Eli bien ! que faire, mon cher monsieur Fraisier? demanda^t-elle.

— Âb 1 ça voue regafdei Moi, je «e suis pae èérilier^ «leîe si ïàvms les moindres droite A cela» ëiUi tn mealnaat ia colleejiiwi» je eeie Itoi comment je fereie^

*- It^ a eu tea ^lans Ift-dhekiiwSe... réptiq^a*t-if en ae levant pour

6 wB «nie» .

— Au finît, 11 n'y a que v«)a8 et mal qui saurons cela !^ dit la Cïbnu

— On lie peut jamais fr4Miver fu*nii Icsiauenl a esielé! raprii l'homme de loi.

— JEtvoys?

— Moi?... si M» FoM «ewi un» Wtiifliii je vioee aasare^cent mille Iraacs.

— ÂJi!l>eno«iJ.^<dîM4le« on v»eeS'pmMt4esinoM8d*er,et quand on tieut les choses, qu'il 8*«fH de f»yer, en ve«s carotte eenMae...

Elle s'arrêta bien à temps, car elle allait parler d'Ëlie Magus à Fraisier...

— Je me sauve ! dit Fraisier. B ne fiM pas, dans votre intérêt, que Ton m'ait vu dans Tappartement; mais nous nous retrouverons en bas, à votre loge.

Après avoir fermé la potle, la Gibot revint, le testament à la main, dans Tifilemion bien arrêtée de le jeter an fen; mais qiiand elle rentra dans ia diambfe et qu'elle s'avança vers la chemhiée, eUe se sentit prise par tesiietix liras!... die se vit entre Pons et Scbmoc^e, qui s'ctaienc l'on tit l'atiire adossés à la dovson, de «Chaque c6ié de la^ortc.

— Ah t cria la Uibot.

Elle tomba, hi fiice en avant, dans des convidslons aAreuses, réoUes ou feintes, on ne sut jaroais^Ja vérité. Ce spectacle produisit uiie'<«Jle impression sur Fons, qu'il furpris d'uite faiblesse moiielle, et SclKiuii'ke laissa la Gibet par terre pour recouclier Pons. Les deux amis trewblaveal comme des gens qui, dans l'exécution d'une volonté pénible, ont outrepassé leurs Torces. Quand Pons fut couché, que ScUaHidke eut repris un peu de forces, il entendit des sanglots. La Gibot, à genoux* fondait en larmes, et tendatt lés mains aux deux amis, eu les siy)pliaot par «ne pantomime tPès*expre9!S<fe.

-*- C'est pure curiosité! dit-elle en se voyant l'objet de l'atteAlion des deux amis, mon bon monsieur Ponsl c est le dé£uit des iemiees, vous savez! Mais je n'ai su comment faire pour lire voire lestament, etjelenipportalsl...

— ÏÏÂlez ii9*en ! dU Scbmueke, ««ui ae érease ear aee pMs aa se grandissant de toute la grandeur 4e «en îadigaaiien. Fas éàn efoe monsdre ! fus afex essayé te duer mon pon Bons. Il a niaBni fis èdes plis qu'ein monsdre, fis êtes tamnée !

La Gibot, voyant l'horMur peinte sor la fi^are da candide Atonand, se leva fière comme Tartufe, jeta ear Sebmadte an regafd qui le et trembler et sortît en emportant eoiie ea^-ebe «a eabKaM petit taWeau de Melzu çu'Elie Alagus avait beaucoup admiré, et dont il .avait 4it : — C'est un diamant 1 La 'Gibot trouva dans sa loge Fraisier qui ralteudait, en espérant qu'elle aurait 'brillé renvelop|)e et le pju)ier hlaoc par ie-* quel il avait remplacé le testament ; il fut bien étonne de voir sa dienie effrayée et le visage renversé.

— Qu*C8t-il arrivé?

•~ Il est arnvë, fooo «dMrnj^aaiear iPraifier, "qae^ <eeiis prête me donner de bons conseils et de me diriger, vous ni*aveafjlt pet^re à Jamais mes renies et ia cenfiaBeeda^ies moMîaan'

Eteile se lança <danf une éeeei mmÊÊntséê fw ilei aanquilItseUe

exceiiait.

— Re dites pas de parotev ofwnMS, s*é^h^ sfcdiement VraHier en arrêtant sa cliente. Au fait! au fait! et vivement.

-»liàliien! et «oiHi «emmeift «ça ^esft fb^.

BitetaeoflKa la scène telle qu^elle venait de se passer*

«*- ie ne vans aï rien fins perdre, répandit Fraisier. Gea deai messiears deutaîeat de vntre freëiié, puisqa'ile ^ens eni lenda ee piège ; ils vous attendaient, ils vous é^aieatl... Venene aMMespea toal... ajoutA l'homme d'aflaires en jetant un regard de tigre sur la pectièra.

— Moi I ^wis cacher qaelfae eheeei.*. api^ tant ea fna nean

avons fait ensemble !... dit-elle en frissonnant.

— Hais, ma clière, je n'ai rien connais de répuéhanrihla I éhfn^ sier en manifestant ainsi llntention de nier aa «kite nnetuina «hei Pons.

La Cibot sentit ses dieveuxhii hrûler le crki^ el Énfrold gjlacial l'enveloppa.

— Gomment !. . . dit-elle hébétée.

— Tollà Fafbire criminelle toute trouvée !.- Youa peaveaAtrann-cusée de soustraction de testament, répondit froidement Fraisier.

La Gibot fit un mouvement d'iiorreur.

— Rassurec-venst je suis votre cenaeii, nprilHl. Je n'ai WNia qnn vous prouver combien il est facile, d'nne manière en d'nnn aHbe^ en réaliser ce que je vous disais. Voyons! qu'ave&vous Datit pour que cet Allemand si nau se soit cadié dans la chambre à votre insu?...

— Rien, c'est la scène de l'autre jour, auand j'ai soutenn i^ M. Pons qu'il avait eu la berlue. Depuis ce jour-là, ces deux messieurs ont changé du lent au tom à mon égard. Ainsi vons êtes la cause de tous mes maflNurs, car si f^ivais perdu de mon empire sur M. f ons, fêtais sâre de l'Allemand, qui parlait ééjà de m'épnnaer, -on de me prendre avec lui, c'est août un !

Cette raison était si plausible, que Fraisier fut obligé de s'en eontenter.

— Bassurei'veus, reprit-it,je vou8aipaaaHBdnsrenlaa,îe4îendfni ma parole. Jusqu'à pnésent, tout, dans cette affiiire, était bypadwtiqiie; maintenant, elfe vaut des hiliets de banque..* Vous n'aerea pas nuâns de douze cents francs de renie viagài^... Maïs il Inidni, ma el»re dame Cibot, obéir à mes ordresi, el lesexéeuter avec inteMipsnoe.

— Oui, own chermansienr Pnririer, dit avec une suvilt aoopleaac la pnrtière entièeement nriiée.

— Eh bien 1 adieu, repartit Pnnsîer en quittant la loge et emportant ]e dangeeenKiettameau

il revint ohez Ini ton! jayenx car ee «estanent était nne arme eerribte.

— J'aurai, pmsait-îl, une bonne garantie contre ta honne foi de madame la présidente de Narvitle. Si elle s'avisait de ne pas tenir sa paMe, 4flle perdrait la succession.

Au petit jour, Réinonencq, après avoir ouvert sa boutique et Fa voir laissée sons hi garde de sa sentr, vint, selgn unehabiinde prise depuis queiqnes jours, vehr emnmeifl allait son bon ami Cibot, et troava la poriière qui eontenifitalL le tafifleau de Meizu en se demandant comment une petite phntdhe peinte pouvait vdloir tant (Targeot.

— Ab ! ail ! c'est le seul, dil-il en regardant par-dessaa IVpaule de ia Cibot, que M. Magiis regrettait de ne pas avoir, il dit qn'awee eelte p^ tiie chose- là, il ne manqaeratt rien à son bnnheinu

-* Qu'en donneinit^ii ? denanida la Cibot.

•^ Mais si vnes me prameltez de m'épooser dans famiée de votre veuvage, répondit Mmanencq, je me charge d'avefr vingt mille francs d'Ëlîe Alagns, et ai ^voos ne m'épousez pas, vous ne pourrez jamais vendrez tabieaa plus de «Me francs.

^^ w poafqoeiT

— Nais vous seriez obligée de signer ane quittance ftmmn preptid* taire, et vous auriez alorsnn procès avec Jes liériiieri. Si vonsélesnia fenmie, c'est moi qui le vendrai i M. Msjga»^ et en ne domando non à un marchand que l'inscription sur son livi!ed'aclials> «1 j'écrirai que M. Sdimucke me l'a vendu. Allez, mettez celte plancha dus mni.^ si votre mari mourait, vous pourriez être inen tracassée, et personne ne trouvera drôle que j'aie chez moi nn taMean*.. Vans naa oannaistcx bien. D'aiHeurs, si vous vouiez, je vous en ferai nneiMoannaiisancei.

Dans la sitnafioo onaMsIle oà «fie était snrpHse, Favide ponière souscrivit à eelle pmpasilion, 4|tti la tiail pavrfanjnuneni broeaMeor.

— ^ Mans a^rec ralsên, apportez-moi votre écifnve, dit-elle en serramte tableau dai» sa cenmiode.

-^ Voisine, dît le brocanteur à voix basse en eatralùantlaCIbet

le pas de la porte, je. vois bien que nous ne sauverons pas notre pan* vre aaii Cihat ; ie dnetear Pealam désespérait de hil hier soir, et msail qu'il ne passerait pas la jaumée. .. C'est un grand iBaNienrl Hais après tout, vans n'étia pas à voiite plaee Ici... Veire phce, c'est dans an beau «lagasin de «arioMs sur le bedtovard des Capnones. Save&voas que j'ai gagné bien près de esnt «iHe francs depuis tint ans, et qoe â vous enancann jonr aacani, je me eharge deveustih^ tine bdle fortune... si ««ascètes ma ftame... Tons seriez b<mrgeolise... bien servie par ma s-csna, qui ferait le ménage, et. . .

Le scdiu-teur fut fnterfompu par les plaintes déchirantes du petit tailleur» 4len4 J'#gr"'

LE œUSIiN PONS.

^ Allez-vous-en, dit la Gibot, vous éles un monstre de me parler de ces cboses-là, quand mon pauvre homme se meurt dans de pareils états...

— Ab ! c'est que je vous aime, dit Rémonencq, à toui confondre pour vous a voir...

— Si vous m'aimiez» vous ne me diriez rien en ce moment, répondit-elle.

Et Rémonencq rentra chez lui, sûr d'épouser la GIbot.

Sur les dix heures, il y eut à la porte de la maison une sorte d'émeute, car on administra les sacrements à M. Gîbot. Tous les amis des CIbot, les concierges, les portières de la rue de Normandie et des rues adjacentes occupaieiil la loge, le dessous de la porte cocbèreet le devant sur la rue. On ne fit alors aucune attention à M. Léopold Hanoequin, qui vint avec un de ^es confrères, ni à Schwab et à Brunner, qui purent arriver chez Pons sans être vus de madame Gibot. La portière de la maison voisine, à qui le notaire s'adressa pour savoir à quel étage demeurait Pons, lui désigna l'appartement. Quant'à Brunner, qui vint avec Schwab, il était dé|ft venu voir le musée Pons, il passa sans rien dire, et montra le chemin à son associé... Pons annula formellement son (esiament de la veille, et institua Schmucke son légataire universel. Une fois cette cérémonie accomplie, Pons, après avoir remercié Schwab et Brunner, et avoir recommandé vivement à M. Léopold llannequip les intérêts de Schmucke, tomba dans une faiblesse telle, par suite de l'énergie qu'il avait déplovée, et dans la scène nocturne avec la Giboi et dans ce dernier acte oe la vie sociale, que Schmucke pria Schwab d'aller prévenir l'abbé Duplanly, car il ne voulut pas quitter le chevet de son ami, et Pons réclamait les sacrements.

Assise au pied du lit de son mari, la Gibot, d'ailleurs mise à la porte

Kar lus deux amis, ne s'occupa point du déjeuner do Schmucke ; mais »s événements de cette matmée, le spectacle de l'agonie résignée de Pons qui mourait héroïquement, avaient tellement serré le cœur de Scbroucke, qu'il ne sentit pas la faim.

Néanmoins, vers les deux heures, n'ayant pas vu le vieil Allemand, la portière, autant par curiosité que par intérêt, pria la sœur de Rémonencq d'aller voir si Schmucke n'avait pas besoin de quelque chose. En ce moment même, Tabbc Duplanly, a qui le pauvre musicien avait fait sa confession suprême, lui administrait rextréme-onction. Mademoiselle Rémonencq troubla donc cette cérémonie par des coups de sonnette réitérés. Or, comme Pons avait fait jurer à Schmucke de ne laisser entrer personne, tant il craignait qu'on ue le volâi, Schmucke laissa sonner mademoiselle Rémonencq, qui descendit fort effrayée, et dit à ia Gibot que Schmucke ne lui avait pas ouvert la porte. Celle circoDSt-mce bien marquée fut notée par Fraisier. Schmucke, qui n'avait jamais vu mourir personne, allait éprouver tous les embarras dans lesquels on se trouve à Paris avec un mort sur les bras, surtout sans aide, sans représentant ni secours. Fraisier, qui savait que les parents vraiment nmigés perdent alors la lêlc, et qui, depuis le malin, après son déjeuner, stationnait dans la loge en conférence perpétuelle avec le docteur Poulain, conçut alors l'idée de diriger lui-même tous les mouvements de Schmucke.

Voici comment les deux amis, le docteur Poulain et Fraisier, s*y prirent pour obtenir cet Important résultat.

Le bedeau de l'église Saint-François, ancien marchand de verreries, nommé Caniinet, demeurait rue d'Orléans, dans la maison nu*loyenue de celle du docteur Poulain. Or. madame Gantinet, une des receveuses de la location des chaises, avait été soignée gratuitement par le docteur Poulain, à qui naturellement elle était liée par la reconnaissance et à qui die avait conté souvent tous les malheurs de sa vie. Les deux casse-noisettes, qui, tous les dimanches et les jours de fête» allaient aux offices à Saint-François, étaient en bons termes avec le bedeau, le suisse, le donneur d'eau bénite, enfin avec celte milice ecc'é-iastione appelée à Paris 1$ bat clergé, à qui les fidèles finissent par donner ae petits pourboires. Madame Gantinet connaissait donc aussi bien Schmucke que Schmucke la connaissait. Gette dame Gantinet était affiig^ de deux plaies qui permettaient à Fraisier de faire d'elle un aveugle et involontaire instrument. Le jeune Gantinet, passionné pour le tli&tre, avait refusé de suivre le chemin de l'église où il pouvait devenir suisse, en débutant dans les figurants du Girque-Olympique, et il menait une vie écbevelée qui navrait sa mère» dont la bourse était souvent mise à sec par des emprunts forcés. Puis Gantinet, adonné aux liqueurs et à la paresse, avait été forcé de quitter le commerce par ces deux vices. Loin de s'être corrigé, ce malheureux avait trouvé dans ses fonctions un aliment à ses deux passions : il ne faisait rien, et il buvait avec les cochers des noces, avec les gens des pompes funèbres, avec les malheureux secourus par le curé, de manière à se cardinaliser la figure dès midi.

Madame Gantinet se voyait vouée à la misère dans ses vieux jours, après avoir, disait-elle, apporté onze mille francs de dot à son mari. L'histoire de ses malheurs, cent fois racontée au docteur Poulain, lui suggéra rklée de se servir d'elle pour faciliter chez Poiis cl Schmucko le placement de madame Sauvage, comme cuisinière et femme do peine. Présenter madame Sauvage était chose impossible, car la dé-

fiance des deux casse-noisettes éiait devenue absolue, et le refus d'ouvrir la porte à mademoiselle Réraouencq, avait suffisamment éclairé Fraisier à ce sujet. Mais il parut évident aux deux amis que les pieux musiciens accepteraient aveuglément une personne qui serait oiïertc par l'abbé Duplanty. Madame Gantinet, dans leur plan, serait necompagnce de madame Sauvdge; et la bonne de Fraisier, une fois là, vaudrait Fraisier lui-même.

Quand l'abbé Duplanty arriva sous la porte cochère, il fut arrêté pendant un moment par la foule des amis de Gibot, qui donnait des marques d'intérêt au plus ancien et au plus estimé des concierges du quartier.

Le docteur Poulain salua l'abbé Duplanty, le prit à paH, et lui dit : — Je vais aller voir ce pauvre M. Pons; Il pourrait encore se tirer d'atfaire : U s'agirait de le décider à subir l'opération de l'extraction des calculs qui se sont formés dans la vésicule : on les sent au toucher, ils déterminent une inflammation qui causera la mort : et peutrêtre serait-il encore temps de la pratiquer. Vous devriez bien faire servir votre inOuence sur voire pénitent en rengageant à subir cette opération ; je réponds de sa vie, si, pendant qu'on la pratiquera, nul accident fâcheux ne se déclare.

— Dès que j'aurai reporté le saint-ciboire à l'église, je reviendrai, dit l'abbé Duplaniy. car M. Schmucke est dans un état qui réclame quelques secours religieux.

•^ Je viens d'apprendre qu'il est seul, dit le docteur Poulain. Ge bon Allemand a eu ce matin une petite altercation avec madame Gibot, qui fait depuis dix ans le ménage de ces messieurs, et il se sont brouillés momentanément sans doute ; mais il ne peut pas rester sans aide dans les circonstances où il va se trouver. G'est œuvre de charité que de s'occuper de lui. Dites donc, Gantinet, dit le docteur en appelant à lui le bedeau, demandez donc à votre femme si elle veut garder M. Pons et veiller au ménage de M. Schmucke pendant quelques jours à la place de madame Gibot... qui, d'ailleurs, sans cette brouille, aurait toujours eu besoin de se faire reniplacer. G'cst une honnête femme, dit le docteur à l'abbé Duplanty.

— On ne peut pas mieux choisir, répondit le bon prêtre, car elle a la confiance de la fabrique pour la perception de la location des chaises.

Quelques moments après, le docteur Poulain suivait au chevet du lit les progrès de Tagonie de Pons, que Schmucke suppliait vainement de se laisser opérer. Le vieux musicien ne répondait aux prières du pauvre Allemand désespéré que par des signes de tête négatils, entremêlés de mouvements d'impatience. Enfin, le moribond rassembla ses forces, lança sur Schmucke un regard affreux et lui dit : — Laissemoi donc mourir tranquillement!...

Schmucke faillit mourir de douleur ; mais il prit la main de Pons, la baisa doucement, et la tint dans ses deux mains, en essayant de lui communiquer encore nue Ibis ainsi sa propre vie. Ge fut alors que le ducieur Poulain entendit sonner et alla ouvrir la porte à l'abbé Duplanty.

— Notre pauvre malade, dit Poulain, commence à se débattre sous l'étreinte de la mort. Il aura expiré dans quelques heures : vous enverrez sans doute un prêtre pour le veiller cette nuit. Mais il est temps de donner madame Gantinet et une femme de peine à M. 'Schmucke, n est incapable de penser à quoi que ce soit, je crains pour sa raison, et il se trouve ici des valeurs qui doivent être gardées par des personnes pleines de probité.

L'abbé Duplanty, bon et digne prêtre, sans méfiance ni malice, fut frappé de la vérité des observations du docteur Poulain ; il cruyait d'ailleurs aux qualités du médecin du quartier ; il fit donc signe à Schmucke de venir lui parler, en se tenant au seuil de la chambre mortuaire. Schmucke ne put se décider à quitter la main de Pons, qui se crispait et s'attachait à la sienne comme s'il tombait dans un précipice et qu'il voulût s'accrocher à quelque chose pour n'y pas rouler. Mais, comme on sait, les mourants sont en proie à une hallucination qui les pousse à s'emparer de tout, comme des ^ens empressés d'emporter dans un. incendie leurs objets les plus précieux, et Pons lâcha Schmucke pour saisir ses couvertures et les iMssembler autour de son corps par un horrible et significatif mouvement d'avarice et de hâte.

— Qu'allez-vous devenir, seul avec votre ami mort? dit le bon prêtre à l'Alleniand, qui vint alors récooler«vottsêles sans madame Gibot...

— G'esde eine monsdre qui a due Bons ! dit-il.

— Mais il vous fout quelqu'un auprès de vous ! reprit le docteur Pouhiin, car il faudra garder le corps cette nuit.

— Ghe le carderai, che brierai Tieu! répondit l'innocent Allenumd.

— Mais il faut manger!... Qui maintenant, vous fera votre cuisiiie? dit le docteur.

— La louleur m'ôde l'abbédit!... répondit naïvement Sclimucke.

— Mais, dit Poulain, il faut aller déclarer le décès avec des témoins. Il faut dépotiilliT le corps, l'ensevelir en le cousant dans un linceuli

LES PAliENTS PAUVUES.

il faut aller commander le convoi aux pompes Tunèbres, il faut nourrir la garde qui doit garder le corps et le prêlre qui veillera, Tcrez-vous cela tout seul?... On ne meurt pas comme des chiens dans la capitale du monde civilisé!

Schmucke ouvrit des yeux effrayée, et fut saisi d*uQ court accès de folie.

— Mais Bons ne murera bas... che le sauferai !

— Vous ne resterez pas longtemps sans prendre un peu de sommeil, et alors qui vous remplacera? car il faut s'occuper de M. Pons, lui donner à boire, faire des remèdes...

— Ah l c'esde frai!..* dit l'Allemand.

-^ fih bienl reprit l'abbé DuplantY,je pense à vous donner madame Ganlinet, une brave et honnête femme.. .

Le détail de ses devoirs sociaux envers son ami mort hébéti tellement Schmucke, qu'il abrait voulu mourir avec Pons.

^ C*est un enfant! dit le docieuf Poulain à l*abbé Duplanty.

— Emeanvanll... répéta machinalenient Sciunucke.

— Allons! dit le vicaire, je vais parler à madame Gantinet et vous l'envoyer.

•*- Ne vous doonei pal eette peine» dit le docteur, elle est ma vol* sine, et je retourne chez moi.

La mort est comme un assassin invisible contre lequel lutte le mourant; dans l'agonie il reçoit les derniers coups, il essaye de les rendre et se débat. Pons en était à cette scène suprême, il ût entendre des gémissements^ entremêlés de cris. Aussitôt, Schmucke, l'abbé Duplanty, Poulain, accoururent au Ht du moribond. Tout à coup, Pous,at^ teint dans sa vitalité par cette dernière blessure qui tranche les lions da corps et de Tàme, recouvra pour quelques instants la parfaite quiétude qui suit l'agonie ; il revint à lui, la sérénité de la mort sur le visage» et regarda ceux qui l'entouraient d'un air presque riant.

— Ah ! docteur, j'ai bien souffert, mais vous aviez raison, je vais mieux... Merci, mon bon abbé, je me demandais où était Schmucke!...

— Schmucke n'a pas mangé depuis hier au soir, et il est quatre heures : vous n'avez plus personne auprès de vous, et il sérail dangereux de rappeler madame Cibot...

— Elle est capable de tout ! dit Pons en manifestant toute son horreur au nom de la Gibot. C'est vrai» Schmucke a besoin de quelqu'un de bien honnête.

— L'abbé Duplanty et moi, dit alors Poulain, nous avons pensé à vous deux...

— Ah ! merci, dit Pons, je n'y songeais pas.

— Et il vous propose madâkne Ganiinei...

— Ah! la loueuse de chaises ! s'écria Pons. Oui, c'est une excellente créature.

>- Elle n'aime pas mndame Gibot» reprit le docteur, et elle aura bien soin de M. Schmucke...

— Envoyez-la-moi, mon bon monsieur Duplanty... elle etaon mari» je serai tranquille. On ne volera rien ici...

Schmucke avait repris la main de Pons et la tenait avec joie» en croyant la santé reveuue.

— Allons-nous-en, monsieur l'abbé, dit le docteur, je vais envoyer promptement madame Cantinet; je m'y tonnais : elle ne trouvera peut-être pas M. Pons vivant.

Pendant que l'abbé Duplanty déterminait le moribond à prendre pour garde madame Cantinet, Fraisier avait fait venir chez lui la loueuse de chaises, et la soumettait à sa conversation corruptrice, aux ruses de sa poissance chicanière, à laouelle il était difûcile de résister. Aussi madame Cantinet, femme sècne et jaune, à grandes dentSf à lèvres firoides, hébétée par le malheur, comme beaucoup de femmes do peuple, et arrivée à voir le bonheur dans les plus légers profits journaliers, eut^elle bientôt consenti à prendre avec elle madame Sauvage comme femme de ménage. La bonne de Fraisier avait déjà reçu le mot d'ordre. Elle avait promis de tramer une toile en fil de fer autour des deux musiciens, et de veiller sur eux comme l'araignée veille sur une mouche prise. Madame Sauvage devait avoir pour loyer de ses peines un débit de tabac : Fraisier trouvait ainsi le moyen de se débarrasser de sa prétendue nourrice, et mettait auprès de madame

>• t'antinet un espion et un gendarme dans la personne de la Sauvage.

: Comme il dépendait de l'appai temeut des deux amis une chambre de doniesti(juc et une petite cuisine, la Sauvage pouvait coucher sur un lit de sangle et l'aire la cuisine de Sctimucke. Au moment où les femmes se présentèrent, amenées par le docteur Poulain, Pons venait de rendre le dernier soupir, sans que Schmucke s'en fût aperçu. L'Allemand tenait encore dans ses mains la main de son ami, oont la chaleur s'en allait p;ir degrés. Il lit signe à madame Cantinet de ne pas parier; mais la soldilesciue mailaïue Sauvage le surprit lelienient par sa tournure, qu'il laissa échapper un mouvement de frayeur, à laquelle cette femme mâle était habituée.

— Madame, dit madime Cantinet, est une dame de qui répond M. Duplanty ; elle a été cuisinière chez un évêque, elle est la probité même, elle fera la cuisine.

^ Ah I vous pouvez parler haut ; s'écria la puissante et asthinati- / que Sauvage, le pauvre monsieur est mort!... il vient de passer.' Schmucke jeta un cri perçant, il sentit la main de Pons glacée qui se roidi>sait, et il resta les yeux fixes, arrêtés sur ceux de Pons, dont l'expression l'eût rendu fou, sans madame Sauvage, qui, sans doute accoutumée à ces sortes de scènes, alla vers le lit en tenant un miroir, elle le présenta devant les lèvres du mort, et» comme aucune respiration ne vint ternir la glace» elle sépara vivement la main de Schmucke de la main du mort.

— Quittez-la donc, monsieur» vous ne pourriez plus l'Oter *. vous ne savez pas comme les os vont se durcir 1 Ça va vite le refroidissement des morts. Si l'on n'apprête pas un mort pendant qu'il est encore tiède, il faut plus urd lui casser les membres»..

Ce fut donc cette terrible femme qui ferma les yeux au pauvre mu- Bicien expiré; puis, avec cette habitude des garde-malades, métier qu'elle avait exercé pendant dix ans, elle déshabilla Pons, l'étcndit, lui colla les mains de chaque côté du corps, et lui ramena la couverture sur le nez, absolument comme un commis fait un paquet dans un magasin.

«— Il faut un drap pour l'ensevelir; où donc en prendre un?... demanda-t-elle à Schmucke, que ce spectacle frappa de terreur.

Après avoir vu la religion procédant avec «on profond respect de la créature destinée à un si grand avenir dans le ciel, ce fut une douleur à dissoudre les éléments de la pensée, que cette espèce d'emballage où son ami était traité comme une chose.

— Vaides gomme fus (itrezi... répondit machinalement Schmucke.

Cette innocente créature, vovait mourir un homme pour la première fois. Et cet homme était Pons, le seul ami, le seul être qui l'eût compris et aimé!...

— Je vais aller demander à madame Gibot où sont le« draps, dit la Sauvage.

— 11 va falloir un lit de sangle pour coucher cette dame, dit madame Cantinet à Schmucke.

Schmucke fit un signe de tête et fondit en larmes. Madame Cantinet laissa ce malheureux tranquille ; mais, au bout d'une heure, elle revint et lui dit :

— Monsieur, avez-vous de l'argent à nous donner pour acheter? Schmucke tourna sur madame Cantinet un regard à désarmer les haines les plus féroces; il montra le visage blanc» sec et pointu du mort, comme une raison qui répondait à tout.

— Breuez doud, et laissez-moi bleurer et brier, dit*41 en s'agenouil* lant.

Madame Sauvage était allée annoncer la mort de Pons à Fraisier, qui courut en cabriolet chez la présidente lui demander, pour le lendemain, la procuration qui lui donnait le droit de représenter les liéritiers.

— Monsieur, dit à Schmucke madame Cantinet, une heure après sa dernière question, je sois allée trouver madame Gibot» qui est donc au fait de votre ménage, afin qu'elle me dise où sont les choses ; mais, comme elle vient de perdre M. Gibot, elle m'a presque ugonie de sottises... Monsieur, écoutez-moi donc...

Schmucke regarda celte femme, qui ne se doutait pas de sa barbarie : car les gens du peuple sont habitués ii subir passivement les plus grandes douleurs morales.

— Monsieur, il faut du linge pour un linceul, il faut de l'argent pour un lit de sangle, afin de coucher cette dame; il en faut pour aclictcr de la batterie de cuisine, des plats» des assiettes» des verres car il va venir un prêtre pour passer la nuit, et cette dame ne trouve absolument rien dans la cuisme.

— Mais» monsieur, répéta la Sauvage» il me faut cependant du boi:^, du cliarbon, pour apprêter le dtner, et je ne vois rien ! Ce n'est d'ailleurs pas bien étonnant» puisque la Gibot vous fournissait tout...

— Mais, ma chère dame, dit madame Cantinet en montrant Schnuick^, qui gisait aux pieds du mort dans un état d'inseusibililé complète, vous ne voulez pas me croire, il ne répond à rien.

— Eh bien ! ma petite, dit la Sauvage, je vais vous montrer comment l'on fait dans ces cas- là.

La Sauvage jeta sur la chambre un regard comme en jettent les voleurs pour deviner les cachettes où doit se trouver l'argent. IJIe alla droit à la commode de Pons, elle tira le premier tiroir, vit le sac où Schmucke avait mis le reste de l'argent provenant de la vente des tableaux, et vint le montrer à Schmucke, qui fit un signe de consentement machinal.

— Voilà de l'argent, ma petite ! dit la Sauvage à madame Cantinet ; je vas le compter, en prendre pour acheter ce qu'il iaut, d^i vi i, d< s

I vivres, des bougies, enfin tout, car ils n'ont rien... Cherchez-moi

LE COUSIN PONS

dans la commode un drap pour ensevelir le corps. On m*a bien dit que ce pauvre monsieur était simple : mais je ne sais pas ce qu'il est, il est pis. C'est comme un nouveau né» faudra lui entonner son manger...

Sclimucke regardait les deux femmes et ce qu'elles faisaient, absolument comme un fou les aurait regardées* Brisé par la douleur» absorbé dans un état quasi-cataleptique, il ne cessait de contempler la figure fascinatrice de Pons, dont les lignes s'épuraient par l'elfet du repos absolu de la mort. Il espérait mourir, et tout lui était indtlTéreui. La chambre eût été dévorée par un incendie, il n'aurait pas bougé.

— Il y a douze cent cinquante-six francs... lui dit la Sauvage.

Sclimucke haussa les épaules. Lorsque la Sauvage voulut procéder à Tensevelissement de Pons, et mesurer le drap sur le corps, afin de couper le linceul et le coudre, il y eut une lutte horrible enire elle et le pauvre Allemand. Schmucke ressembla tout à fait à un chien qui mord tous ceux qui veulent toucher au cadavre de son maître. La Sauvage impatientée saisit l'Allemand, le plaça sur un fauteuil et l'y maintint avec un force herculéenne.

— Allons, ma petite ! cousez le mort dans Son linceul, dit-elle à madame Ganlinet.

Une fois l'ouération terminée, la Sauvage remit Schmucke à sa place, au pied du lit, et lui dit :

^ Comprenez-vous? il fallait bien trousser ce pauvre homme en mort.

Schmucke se mit à pleurer : lei deux femmes le laissèrent et allèrent prendre possession de la cuisine, où elles apportèrent à elles deux en peu d'instants louies les choses nécessaires à la vie. Après avoir fait un premier mémoire de trois cent soixante fh^ancs. la Sauvage se mit à préparer un dioer pour quatre personnes, et quel diner ! tl y avait le faisan des savetiers, une oie grasse, eomitte pièce de résistance, une omelette aux conûtures, une Salade de légumes, et le pot au feu sacramentel dont tous les ingrédients étaleut en quantité tellement exagérée, que le bouillon ressemblait à de ta gelé^^ de viande. A neuf heures du soir, le prétre|en voyo par le vicaire pour Veiller Schmucke vint avec Caniinei, qui appot ta quatre cierges et clés flambeaux d'église. Le prêtre trouva Schuiucke couché Id long de son ami, dans le lii, et le temint étroitement embrassé. Il Taltut raulorité de la religion pour obtenir de Schmucke qu'il se sëparAt du corps. L'Allemand se mit à genoux, et le prêtre s'arrangea commodément dans le fauieulK Pendant que le prêtre lisait ses prières, et que Schmucke, agenouillé devant le corps de Pons, priait Dieu dd le réunir il Pons par un miracle, aGn d'être enseveli dans la fosse de sou ami, madame Caniincl était allée au Temple acheter un lit de sangle et un coucher complet, pour madame Sauvage, car le sac de douic cent cinquante-six francs était au pilbge. A onze henres du soir, madame Canlinet vint voir si Schmucke voulait manger un moroeaUi L'Allemand fit signe qu'on le laissât tranquille.

^ Le souper vous attend, monsieur Pistelofti dit alors la loueuse de chaises au prêtre.

Sclimucke, resté seul, sourit comme Un fou qui se volt libre daccomplir un désir comparable à celui des femmes grosses. Il se jeta sur Pons et le tint encore une fois éirollement embrassé. A minuit, le prêtre revint, et Schmucke, grondé par lui, lâcha Pons, et se remit en prières. Au jour, le prêtre s'en alla. A sept heures du malin, le docteur Poulain vint voir Schnmcke affectueusement et voulut Tobliger à manger ; mais l'Allemand s'y refusa.

>— Si vous ne mangez pas maintenft»l« VOUS sentlrei ta felm à votre retour, lui dit le docteur, car il faut que Vous alliez à la mairie avec un témoin pour y déclarer le décès de M. Pons, et faire dresser l'acte.

*- Moi I dit l'Allemand avec effroi.

— Et qut donc?... Vous ne pouvez pas vous en dispenser, puisque vous êtes la seule personne qui l'ait vu mourir...

— Clie n'ai boint te champes... répondit Schmucke en implorant Tassislauce du docteur Poulam.

-«« Prenez une voiture, répondit doucement l'hypocrite docteur. J'ai déjà consl4aé le décès. Demandez quelqu'un de la maison pour vous accompagner. Ces deux dames garderont l'appartement en votre absence.

Ou ne se Ogurc pas ce que sont ces tiraillements de la loi sur une douleur vraie» C'est à faire haïr la civilisation, à faire prélérer les cou* fumes des sauvages. A neuf heures, madame Sauvage descendit ^cllmncke en le tenant sous les bras, et il fut obligé dans le flacre, de prii^r Bémooencq de venir avec lui cerlilier le décès de Pons à la mairie. Partout, et en ttmte choec, éclate à Paris riiidgalité des condn tiens, dans ce pays ivre d'égalité. <ielte immuable force des choses se trahit jusque ditus les elfets de la mort. Raus les fani>lli>«; riches, un parent, uu ami, les gens daiVaîres, cvileul ces alTiviix doiaiisà ceux qui pirureul; mais eu c«ci, (onune dans la n^ptirlliiou des iuipôis, II' |) iiplt!, les prolétaires saus aide, soiiflVcut tout le poids de la douleur.

— Ah ! vous avez bien raison de le regretter, dit Rémonencq à une plainte échappée au pauvre martyr, car c'était un bien brave homme, nn bien honnête homme, qtii lais!%e une belle collection ; mais savezvous, monsieur, que vous, qui êtes étnnger, vous allez vous trouver dans un grand embarras, car on dit partout que vous êtes héritier de M. Pons.

Schmucke n'écoutait pas ; il était plongé dans une telle douleur, qu'elle avoisinait la folie. L'âme a son tétanos comme le corps.

— Et vous feriez bien de vous faire représenter par un conseil, par un homme d'affaires.

— Ëin home t'avvaires ! répéta Schmucke machinalement.

— Vous verrez que vous aurez besoin de vous faire représenter. A votre place, moi, je prendrais un homme d'expérience, un homme connu dans le quartier, un homme de confiance... Moi, dans toutes mes petites affaires, je me sers de Tabarenu, l'huissier... Et en doimant votre procuration à son premier clerc, vous n'aurez aucun souci.

Cette insinuation, soufDée par Fraisier, convenue entre némonencq et la Cibot, resta dans la mémoire de Schmucke ; car, dans les instants où la douleur fige pour ainsi dire l'âme en en arrêtant les fonctions, la mémoire reçoit toutes les empreintes que le hasard y fait arriver. Schmucke écoutait Rémonencq, en le regardant d'un œil si complètement dénué d'intelligence, que le brocanteur ne lui dit plus rien.

— S'il reste imbécile comme cela, pensa Rémonencq, je pourrais bien lui acheter tout le bataclan de là-haut pour cent mille francs, si c'est à lui. --«• Monsieur, nous voici à la mairie.

Rémonencq fut forcé de sortir Schmucke du fiacre et de le prendre sous le bras pour le f^tire arriver jusqu'au bureau des actes de l'éialcivil, où Schmucke donna dons une noce. Schmucke dut attendre son four, car, par un de ces hasards assez fréquents à Paris, le commis avait cinq ou six actes de décès à dresser. Là, ce pauvre Allemand devait être en proie à Une passion égale à celle de Jésus.

— Monsieur est M. SchttiuckeT dit un homme vêtu de noir en s'adressant à l'Allemand stupéfelt de s'entendre appeler par son nom.

Schmucke regarda cet homme de l'air hébété qu'il avait eu en répondant à Rémonencq.

— iMais, dit le brocanteur à l'Inconnu, que lui voulez* vous? Laissez donc cet homme tranquille, vous voyez bien qu'il est dans la peine.

-r- Monsieur vient de perdre son ami, et sans doute il se propose d'honorer diguemeni sa mémoire, car il est son héritier, dit l'inconnu. Monsieur ne lésinera sans doute pas... il achètera un terrain à perpétuité pour sa sé))ulturc. M. Pons aimait tant les arts ! Ce serait bien dommage de ne pas mettre sur son tombeau la Musique, la Peinture et la Sculpture..* trois belles figures en pied, éplorées...

Rémonencq fit uu geste d'Auvergnat pour éloigner cet homme, et l'homme répondit par un autre geste, pour ainsi dire commercial, qui signifiait : « Liissez-moi donc filre mes aiïaires 1 » et que comprit le brocanteur*

— - Je suis le commissionnaire de la maison Sonet et compagnie, en*trepreneurs de monuments (bnéraires, reprit lé courtier, que Walter Scott eût surnommé Ujiunt homm$ de% tombeaux. Si monsieur voulait nous charger de la eommande, nous lui éviterions l'ennui d'aller à la Ville acheter le terrain nécessaire à ki sépulture de l'ami que les arts ont perdu»*»

Rémtméncq hocha la tête en signe d'assentiment et poussa le coude à Schmu( ke.

— Tous les jours, nous nous chargeons, pour les famiPes, d'aller accomplir toutes les formalités, disait toujours le courtier, encouragé par ce geste de l'Auvergnat. Dans le premier moment de sa douleur, il est bien difficile à un héritier de s'occuper par lui-même de ces détails, et nous avons Ihabilude de ces petits services pour nos clients? Nos monuments, monsieur, sont tarifés â tant le mètre en pierre de (aille ou en marbre. . Nous creusons les fosses pour les tombes de famille... Nous nous chargeons de tout, au plus juste prix. Notre maison a fait le magnifique monument de la belle Estlier Gobseck et de Lticien de Rubemprétl'un des plus magnifiques ornements du Père-Lachaise.Nous avons les meilleurs ouvriers, et j'engage monsieur à se défier des pcliti entrepreneurs... qui ne font que de la camelote, ajouta-l-il en voyant venir un autre homme vêtu de noir, qui se proposait de parler pour une autre maison de marbrerie et de sculpture.

On a souvent dit que la mort était la fin d'un voyage, mais on ne sait pas â quel point cette similitude et^t réelle â Paris. Un mort, un mort de qualité surtout, est accueilli sur le tembre rivage comme im voyageur qui débarque au port, et que tous les courtiers d'h6ielicric fiitiguent de leurs recommandations. Personne, â l'exception de quel«* ques philosophes ou de quelques familles v sûres de vivre qui se font construire des tombes comme elles ont des hôtels, personne ne pense à la mort et à ses conséquences sociales. La mort vient toujours tn»p lot '. et d'ailleurs un sentiment bien entendu empêche les héritiers de la su|»pr)ser po-sil)lo. Aussi, prescpie tous ceux qui perdent leurs pèrrs, leurs mères, hurs feuinies ou leurs enf:jn!s, o-il-ils inunédiatemeut

LES PARENTS PAUVRES

assaillis par ces coureun d'atlàires. qui profitent du trouble où jette la douleur pour surprendre uue commande. Auiicfuia, les enlrepreueurs de moiiumeols fuuéraire», tous grou|>és aux environs du célèbre cinieiicre du Père-Lac bai se, où ils Torment une rue qu'où devrait appeler nie des Tombeaux, assaillaient les twiritiers aux environs de la tombe on au toriir du cimetière : mais, insensiblcmeai, la concurreuce, le g^nie de la spécnlaliou, les a fait gagner du lerraio, et ils sont descendus aujonnl'liui dans la ville jusqu'aux abords des mairies. Etitin, Im courtiers péDèlreni souvent dans la maison mortuaire, un plan de tombe k la main.

— Je suis en afTaire avec monsieur, dit le courtier de la maison Souel au courtier qui se présentait.

— Décès Fous!... Où sont les témoins?... dit le garçon de bureau.

— Venez... monsieur, dit le (-ooriier en «'adressant à Rémonencq. Sémoneocq pri.i le courtier de soulever SchniucLe, qui restait sur

um banc comme une masse inerte ; ils le menèrent à la balustrade derrière laquelle le rédicleur des actes de décès s'abrite contre les douleurs publiques. Bémonencq, la providence de Schmucke,^ (ut aidé par le docteur* Poulain, qui vint donner les rcnseigncmenis nécessaires sur l'Age et le lieu de naissance de Pons. L'AI-

Pous était son ami. Lue fois les signatures données, Rémoncncq ot le docteur, suivis du courtier, mirent le pauvre Allemand en voilure , dans laquelle se gljss;i l'eura^é courtier , qui voulait avoir une solution pour sa commande.

La Sauvage , en observation sur le pas de la porte cocbère, monta Scbmucke presque évanoui dans ses bras, aidée par Itémonencq et par le courtier de la maison Sonet.

— 11 va ae trouver mail... s'écria le courtier, qui voulait terminer l'afTaire qu'il disait

— Je le crois bien!

T^undit madame Sauvage; il pleure depuis vingt-quatre bcurcs, et il n'a rien voulu prendre. Bien ne creuse l'eslomac comme le cliagrin.

— Hais, mon cher client, lui dit le courtier de la maison Sonet, prenez donc on bouillon.

Vous avez taol de cho- Elle «e tiI entre Pom el Schmucke, qui s'étaient

ses A lalre : il faut aller A l'H6lel de Ville, acheter le terrain nécessaire pour le monunient que vous voulei élever ï cet ami des arts, ci qui doit léniuiguer de votre rec on naissance.

— Hais cela n'a pas de bon sens, dit madame Ganiinel à Schmucke en arrivant avec un bouillon et du pain.

— Songei, mon cher monsieur, si vous êtes si faible que cela, r&< prit Rémonencq. songez à vous bire représenter par quelqu'un, car vous avez bien des aiïaJres sur les bras : il liiul connnander le coovoî ! vous ne voulez pas qu'on enterre votre ami comme nn pauvre.

— Allons, allons, mon cber monsieur I dit la Sauv:iRe en saisissant un moment où Scliiuucke avait la tète inclinée sur le dos ûii fauteuil.

Elle entonna dans la bouche de Sclmiuike une cuillerée de putage, et lui donua, presque malgré lui, à manger comme à un enfant.

— Maintenant, si voue étiez sage, monsieur, puist^uc vous voulei TOUS livrer Iranquilleuienl i votre douleur, vous prendriez quelqu'un pour vous représenter...

Puisque mousieur, dit le courtier, a l'Intention d'élever on nugni- Rque nionumeoi fi la mémoire de son ami, it n'a qu'A me charger do toutes les démarches, je les ferai...

— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'eatT dit la Sauvage. Uunsieiir vous a commandé quelque chose ! Qui donc ètes-vous T

— L'un des courtiers de la maison Sooei, nu chère dame, les plus Toris entrepreneurs de mounments funéraires... dit-il en ^rant une carie et la présentant A la paissante Sauvage,

— Eh bien! c'est bon, c'est bon I... on ira chez vous quand on le jugera couTenaÛe; iStis ne faut pas abuser de l'état dans lequel se trouve monsieur. Vous voyez bien que monsieur n'a pas sa tète...

— Si vous voulei vous arranger pour nous faire avoir la commande, dit le courtier de la maison Sonet A l'oreille de m.idaroc Sauvage eu l'amenant sur te palier, j'ai pouvoir de vous offrir quarante francs...

— Eh bien! donnezmoi votre adresse, dit madame Sauvage en s'humanisant.

Schmucke , eu se voyant seul et se trouvant mieux par cette ingestion d'un potage au pain, retourna piouiplement dans la clianibre de Pons, où il se mil en prières. Il était pertlu dans les abîmes de la douleur! lorsqii'ilfuniré de son profond anéantissement par un jeune homme vêtu de uoir qui lui dit pour la ouzième fuis un : —Monsieur?.-.

que le pauviv martyr entendit d'amant mieux, qu'il se senlil secoué par la manche de son habit.

— 'Jn'y a-d-il cngoroT...

— Honsleur, nous devons au docteur Gauoal une découverte sublime ; nous ne contestons pas sa gloire : il n re~ nouvelé les miracles de l'Egypte: mais il y a eu des perléctionnenwuis , el nous avons obtenu des résultats surprenants.

Doue, si vous voulez revoir votre ami, tel qu'il était de son vivant...

— Le refoirl... a'écri:i Schmucke 1 me barlera-d-ilT

— Pas absolument!...

U ne lui manquera que la parole, reprit le coiirlier d'embainncment ; mais il restera pour l'éternité comme l'embaumement vous le montrera. L'opération exige peu d'instants. Une in-

ua et l'autre tdouéiù la doiaon.— pui 150. cision dans la carotide

et l'iojeaion suftisent; mais il est grand temps. ..

Si vous atteodlei encore un quart d'heure, vous ne poornei plus avoir

la douce satisracliou d'avoir conservé le corps.-

— UAIis-fis-en au tlaple I . . . Bous esd une Ame ! . . . et cedde Ame csd au ciel.

— Cet homme est sans aucune reconnaissance, dit le jeune lonrlier d'un des rivaux du célèbre (iannal en passant sous la porte ct>cbère: il refuse de faire embaumer son amr.r

— Que voulez-vous, monsieur ! dit b Cibot, qui venait de Etlri! env baumer son chéri. C'est un héritier, un l^ataire. Uoe fois son a'fairo faite, le défunt n'est plus rien pour eux.

Une heure après, Schmucke vit venir dans la cliarobre madame Sauvage suivie d'un homme vélu de noir et qui paraissait être un ouvrier.

— Monsieur, dit-elle, Cautinetaeula complaisance ite vous envoyer monsieur, qui est le fuurnbseor des Uiies de la paroisse.

LE COUSIN PONS

ir dei bières s'iDCliu d'un air de comiDiséraiion et de condoléance ; maiï, ea homme sûr de «on fait et qui se sait Indispensable, il regarda le mon en connaisseur.

— Gomment monsieur veui-il eetaf En sapin, en bois de chêne ■impie, ou en bois de ciiène doublé de plomb? Le bois de chêne, doublé de plomb, est ce qu'il y a de plus cunme il faut. Le corps, dit-il, a b mesure ordinaire...

Il tita les pieds pour miser le corps.

— Un mèlre soixaote-dii ! aiouta-t-il. Monsieur pense sans doute â commander le service Tunèbre a l'église?

Sclimucite jeta sur cet homme des regards comme eu ont les Tous avant de Taire un mauvais coup.

— Hoasieur, vous devriez, dit la Sauvage, prendre quelqu'un qui s'occuperait de tous ces détails-là [lour vous.

— Oui... dit enOn la victime.

— Voulei-vous que

Siifle vous cliercner I. Tabareau; car voua allez avoir bien des atfaii'cs snr les bras 7 JU. Tabareau , voyezvous, c'est le plus honnêle bonmiG du quartier.

— Ui, H. Dapareaul On m'en a barlé... répondit Schmuclie vaincu.

— Eh bien ! monsieur va être ininquille, et libre de se llvi-er i sa douleur, après une conférence avec son (otidé de pouvoir.

Vers deux heures, lo premier clerc de M. Tabareau, jeune homnio qui se destinait à In carrière d'huissier, se préseula modestement. La jeunesse a d'étonnants piivil^cs, elle n'eiïmye pas. Ce Jeune tiomme, appelé Vlllemot. s'ussil auprès de Schmoclit», cl attendit le moment de lui parler. Cette réserve loucha beaucoup Scbmucke.

— Monsieur, lui dit-il, je suis le premier clerc de H. Tabareau, qui m'a GonAé le soin de veiller ici i vos intérêts, et de me charger de li<us les détails de l' enterrement

de votre ami Etes-

vom dans cette intention?

— Fus ne me saulerei bas la lie, gar che n'ai bas loagdans à firrc, mais Au me bisserei

Ëtei-TOi

Oh ! vont n'auret pas un dérangemeoi, répondit Vilkmot.

— Eb bten ! que vaud-il vair bir cela?

— Signez ce papier où vous nommez H. Tabareau votre mandataire, relativeinait à toutes les arfaires de la succes^on.

— Pien I tonnez 1 dit l'Allemand en voulant signer snr-le-ohamp.

— Non, je dois vous lire l'acte.

.— Lissez!

Schmucke ne prêta pas la moindre attention à la lecture de celte procuration générale, et il la signa. Le jeune hotnme prit les ordres de I Schmucke pour le (onvol, pour l'achat du terrain où l'Allemand vou-

lut avoir sa tombe, et pour le service de l'église, en lui dis:ini qu'il I n'éprouverait plus aucun trouble, ni aucune demande d'argent.

I — Rir afoir la dranquilidé. Je tonnerais doud ce que ché bossète,

I dit l'inrortuoé. qui de nouveau s'agenouilla devant le corps de son ami.

Fraisier Iriomphait, le l^atalre ne puuvait pas faire un mouvement btMvdu cercle où il le Icnan enfermé par la Sauvage cl par Vlllemot.

l'b entier 7 demnada le maitre dca cârimonie*.

Il n'est pas de douleur que le sonaroelt ne sache \'aincre. Aussi, vers la lin de la journée, la Sauvage lrouva-l-e1le Sclimucke étendu au bas du lit où gisait le corps de Pons, et dormant ; elle remporta, le cou- ' cha, l'arrangea maternelleinent dans son lit. et l'Allemand y dormit jusqu'au lendemain. Quand Schmucke s'éveilla, c'est-à-dire quand, après cette trêve, il fut rendu au sentiment de ses douleurs, le corps de Pons était exposé sous la porte eocbère, dans ta chapelle ardente à lafjiiellc ont droit les convois de troisième classe; il chercha donc vamemcntsonanil dans cet appartement, qui lui parut immense, où II ne trouva rien qnc d'alfreux souvenirs. La Sauvage, qui gouvernait Schniuckc avec l'anloriié d'une nourrlee sur son marmot, le força de dëji?uner avant d'aller à l'église. Pendant que cette pauvre victime se contraignait & manger, la Siuvage lui fit observer, avec des lainentati<»is digUM do Jérémic, qu'il ne possédait pas d'habit noir. I.a garderobe de Schmucke, entretenue par Cihot, en était arrivée, avant la maladie de Pons, comme le dîner, a sa plus simple eiprcssioa , i deux pantalons et deux redingotes!...

— Vous allez aller comme vous êtes & l'cnlerrenient de monsieur?

C'est une monstruosité à vous faire lionuir par tout le quartier!...

— Ed gommend fulezfusqiie ch'yalle?

— Mais en deuil!...

— 1-e tcultle!...

— Les convenances ..

— Les gonfennnces !

clic nK viclie pieu te doutes ces pétlsses-l;i', dit le pauvre homme arrivé au dernier degré d'e\asjiérationDÙ la douleur puîjse porter une ime (t'en ra ni.

— Haisc'esiun monstre d'ingratitude ! dit la S^iuvagu en se tournant vers un monsieur qui se montra soudain d;>ns l'ajifuriement. et qui fit frémir Schmucke.

Ce fimctiuunairc, magnlflquement vêtu de drnjl noir, en cnlotie noire, en b.is de soie noire, àmanclicitcs blauclies. décoré d'une ihalne d'argent à laquelle pendait une méihille, cravaté d'une cravate de monssL-linc blanche très-correcic.et en gants blancs; ce Itpi: ofliciel, frappé au îiidiue coin pour les diiuli'iirti puhliquen. tenait à la main nue Itaguutie en ébèiie, insigne de sesfouctions, et sous le bras gauche un tricorne à cocarde tricolore. — Je suis le b. maître des cérémonies,

dit ce personnage d'une voix douce.

Habitué par ses (onctions i diriger tous les jours des convois et à traverser tooles les familles plongées dans une même affliction, réelle on feinte, cet homme, ainsi que tons ses collègues, parlait bas et avec douceur : il ébit décent, poil, convenable par état, comme une statue représcutant le génie de la mort. Cette déclaration causa nu trcu'.blemenl nerveux i bchmucke, comme s'il eût vu le bourreau.

— Monsieur est-il le Ula, le frère, le père du défunt?... demanda l'homme oUiciel.

— Che zuis dont cela, et plis... che zuis son ami !... dit Schmucke k travers nn torrent de lirmes.

— Etes-vous l'héritier? demanda le maître des cérémonies.

— L'hLTitier!.... ré|iéL-i Schniueke, louim'esdécal nu monde. Et Sehniucke reprit l'attitude que lu) duunait sa douleur morne.

— Où sont les parents, les amis? demanda \- maire dos céiéuiontes.

LES PAIiENTS PAUVRES.

-* Les foilù dou6i s'éciia Schmucke eD montrant les tableaux et les curiosités. Chauiais ceux-là n'oud vaid zouvrir mon pon Bonsl... PoUà doud ce qu'il a'unaid afec moi !

-^ Il est fou, monsieur, dit la Sauvage au m&ttre des cérémonies. Allez» c*est inutile de l'écouter.

Schmucke s'était assis et avait repris sa contenance d'idiot, en essuyaut machinalement ses larmes. En ce moment, Yillemot, le premier clerc de maître Tabareau, parut; et le maître des cérémonies, reconnaissant celui qui était venu commander le convoi, lui dit : — Eh bien! monsieur. Il est temps de partir... le char est arrivé ; mais j*ai rarement vu de convoi pareil à celui-là. Où sont les parents, les amis?...

-— Nous n'avons pas eu beaucoup de temps, reprit M. Villeroot, monsieur est plonge dans une telle douleur qu'il ne pensait à rien; mais il n'y a qu'un parent...

I/C maître des cérémonies regarda Schmucke d'un air de pitié, car cet expert en douleur distinguait bien le vrai du faux, et il vint près de Sthnntcke.

— Allons, mon cher monsieur, du courage !... Songez à honorer la mémoire de votre ami.

— Nous avons oublié d'envoyer des billets de faire part, mais j*ai eu Boin d'envoyer un exprès à M. le président de Marville, I0 seul parent de qui je vous parlais... Il n'y a pas d'amis..* Je ne crois pas que les gens du théâtre où le défont était chef d'orchestre, vieuneut... Mais monsieur est, je crois, légataire universel.

— Il doit alors conduire le deuil, dit le maître des cérémonies. — Vous n'avez pas d'habit noir ? demanda le maître des cérémonies en avisant le costume de Schmucke.

— Chezuisdoud en noir à l'indéridre!... dit le pauvre Allemand d'une voix déchirante, et si picn en noir, que cbe sens la mord en moi... Dieu me vera la craze de m'inir à mon ami tana la dompe, ed cite l'en remercie!...

Et il joignit les mains.

— Je l'ai déjà dit à notre administration, qui a déjà tant introduit de perfectionnements, reprit le maître des cérémonies en s^adressant à Villemot ; elle devrait avoir un vestiniroi Ot louer des costumes d'héritier... c'est une chose qui devient de jour en jour plus nécessaire... Mais puisque monsieur hérite, il doit prendre le manteau de deuil, et celui que j'ai apporté renveloppefi tout entier, si bien qu'on ne s'apercevra pas de l'inconvenance di AOd costume.

— Voulez-vous avoir la bonté de VOUs lever ? dlt«>il à Schmucke. Schmucke se leva, mais il vacilla sur ses jambes.

— Tenez-le, dit le maître des céiHimodies au premier clerc, puisque vous êtes son fondé de pouvoir.

Villemot soutint Schmucke en le prétiant sous les bras, et alors le maître des cérémonies saisit cet ample et horrible manteau noir que l'on met aux héritiers pour suivre le ohar hinèbre de la maison mortuaire à l'église, en le lui attachant par des cordons de soie noire sous le menton.

Et Schmucke fut paré en héritier.

— Maintenant, il nous survient uDê grende diffieulté. dit le maître des cérémonies. Nous avons les qUAtre glands du poêle d garnir... S'il n'y a personne, qui les tiendra I Voici dix heures et dtmie, dit-il en consultant sa montre, on nous attend à Téglise.

— Ah ! voici Fraisier, s'écria fort Imprudemment Villemoti Mais personne ne pouvait recueillir cet aveu de complicité. ^ Qui est ce monsieur? demanda le maître des cérémonies.

— Oh ! c'est la famille.

— Quelle famille ?

«^ La famille déshéritée. C'est le fondé de pouvoir de M. le président Camusot.

^ Bien ! dit le maître des cérémonies, avec un air de satisfaction. Nous aurons au moins deux glands de tenus, l'un par vous et l'autre par lui.

Le maître des cérémonies, heureux d'avoir deux glands garnis, alla prendre deux magnifiques paires de gants de daims blancs, et les présenta tour à tour à Fraibier et à Villemot d'un air poli.

— Ces messieurs voudront bien prendre chacun un des coins du poêle 1... dit-il.

Frai ier, tout en noir, rois avec prétention, cravate blanche, l'air ofTiciel, faisait frémir, il contenait cent dossiers de procédure.

— Volontiers, monsieur, dit*U.

— S'il pouvait nous arriver sculomeut deux personnes, dit le maître des cérémonies, les quatre glmds seraient garnis.

Bu ce moment arriva l'infatigable courtier de la maison Snoct, suivi du seul homme qui se souvint de Pons, f|ui pen«;àt à lui rendre les derniers devoirs. Gel homme était un gagiste du théâtre, le garçon chargé de mettre les partitions sur les pupitres à rorchc&iro, et à qui Pons donnait tous les mois une pièce de cinq francs, en le sachant père de famille.

— Ah ! Dobinard (Topinard) .. s'écria Schmucke co reconnni-sant le garçon. Ou ame Bons, doit...

— Mais, monsieur, je suis venu tous les jours, le matin, savoir des nouvelles de monsieur...

— Dus les chours! baufre Dobinard !... dit Schmucke en serrant la main au garçon de théâtre.

— .Mais on me prenait sans doute pour un parent, et on me recevait bien mal ! J'avais beau dire que j'étais du théâtre et que je venais savoir des nouvelles de M. Pons, on me disait qu'on connaissait ces couleurs-tà. Je demandais à voir ce pauvre cher malade; mais on ne m'a jamais laissé monter.

— Linvàme Zipod!... dit Schmucke en serrant sur son cœur la main calleuse du garçon de théâtre.

— C'était le roi des hommes, ce brave M. Pons. Tons les mois, il me donnait cent sous... Il savait que j'ai trois enfants et une femme. Ma femme est à Téglise.

— Ghe bârdachoral mou bain afec doi ! s'écria Schmucke dans la joie d'avoir près de lui un homme qui aimait'Pons.

— Monsieur veut-Il prendre un des glands do poêle? dit le maître dei cérémonies, nous aurons ainsi les quatre.

Le maître dei cérémonies avait facilement décidé le courtier de la maison Sonet â prendre un des glands, surtout en lui montrant la belle paire de gants qui, selon les usages, devait lui rester.

■— Voici dix heures trois quarU!... il faut absolument descendre... réf Use attend, dit le maître des cérémonies.

Bt ces six personnes se mirent en marche à travers les escaliers.

^ Fsrmeft bien l'appartement et restez-y, dit l'atroce Fraisier ■Ut deux femmes nul restaient sur le palier, surtout si vous voulez élre gardienne, maaamo Canllnet. Ah ! ab ! c'est quarante sous par Jour I. M

^ar un hasard qui n'a rien d'extraordinaire à Paris, il se trouvait deUft catalkloues sous la norte cochère, et conséquemment deux convola, celui «de Cibot, le déibnt concierge, et celui de Pons. Personne M venait rendre aucun témoignage d'alTection au brillant catafalque de Taml des arts, et tous les portiers du voisinage afiluaient et aspergeaient la dépouille mortelle du portier d'un coup de goupillon. Ce (sontrante de la foule accouru au convoi de Cibot, et de la solitude dans laqtielle restait Pons, eut lieu non-seulement à la porte de la maison» mais encore dans la rue où le cercueil de Pons ne fut suivi quô nar Sehmucke, que soutenait un croque-mort, car l'héritier défaillait a chaque pas. De la rtie de Normandie à la rue d'Orléans, où Tég lise Saintlprançois est située, les deux convois allèrent entre deux aies de Curieux, car» ainsi qu on l'a dit, tout fait événement dans ce 3uartler. On remarquait donc la splendeur du char blanc, d'où pon* ait un écusson sur lequel était brodé un grand P, et qui n'avait qu'un aeul homme à sa suite \ tandis que le simple char, celui de la dernière elaiae.éiaitaocompagnd d'une foule imineuse.Heoreuseroent Schmucke, hébété par le monde aux fenêtres, et par la baie que formaient les badaudSi n'entendait rien et ne voyait ce concours de personnes qu'à travers le voile de ses larmM»

— Ah ! c'est le Casse-noisette, disait l'on.. . le musicien, vous savez !

— Quelles sont donc les personnes qai tiennent les cordons?...

— Bah ! des comédiens!

— Tiens, voilà le convoi de ce pauvre père Cibot I En voilà un travailleur de moins ! quel dévorant !

— Il ne sortait jamais cet bomme-iâl

— Jamais il n'a fait le lundi.

— Aimait-it sa femme !

— En voilà une malheureuse !

Rémonencq était derrière le char de sa victime, et recevait des compliments de condoléance sur la perte de son voisin.

Ces deux convois arrivèrent à l'église, où Caniinet, d'accord avec le suisse, eut soin qu'aucun mendiant ne parlât à Schmucke. Viliemot avait promis à l'héritier qu'il serait tranquille, et il satisfaii-^ait à lonies les dépenses, en veillaut sur son client. Le modeste corbillard de Cibot, escorté de soixante à quatre-vingts personnes, fut accompagnvi par tout ce monde jusqu'au cimetière. A la sortie de l'église, le con« voi de Pons eut quatre voitures de deuil; une pour le clergé, les trois autres pour les parents; mais une seule fut nécessaire, car le c(»urtier de la maison Sonet était allé, pendant la messe, prévenir M Su-

LE COUSIN POlNS.

net du dépâH da convoi, a6n qa1l pût présenter le dessin et le devis du monument au légataire universel au sortir du cimetière. Fraisier, Villemot» Scbmueke et Topinard tinrent dans une seule voiture. Les deui autres, an tieo de retourner à Tadministraliont allèrent à vide au Père-Lacbaise. Celle coarse inutile de Tokiirea à vide a lieu souvent. Lorsque les morts ne Jouissent d'aucune cëlébritét n*atiireiit aucun concours de monde, Il y a touiours, trop do voitures. Les morts doivent avoir été bien aimés dans leur vie pour qu*à Paris, où tout le inonde voudrait trouver une vingt-cinquième heure à chaque journée, on suive un parent ou un ami jusqu'au cimetièrCi Mais les cochers perdraient leur pourboire, s'ils ne faisaient pas leur i)esogne. Aussi, pleines ou vides, les voitures voni*elles à l'église, au cimetière, et reviennent-elles à la maison mortuaire, où les cochers demandent un pourboire. On ne se figure pas le nombre des gens pour qui la mort est un abreuvoir. Le bas clergé de l'Eglise, les pauvres, les croqucHBorts, les cochers, les fossoyeurs, ces natures sponaieuses se retirent gonflées en se plongeant dans un corbillard. De l'église, où l'héritier à sa sortie fut assailli par une nuée de pauvres, aussitôt ré* primée par le suisse, jusqu'au Père-Lachaise, le pauvre Schmucke nlia comme les criminels allaient du Palais à la place de Grève. U menait son propre convoi, tenant dans sa main la main du garçon Topinard, le seul homme qui eût dans le cœur un vrai regret de la mort de Pons. Topinard excessivement louché de l'honneur qu*on lui avait fait en lui confiant un des cordons du poêle, ei content d'aller en voiture, possesseur d'une paire de gaols, commençait à entrevoir dans le convoi de Pons une des grandes journées de sa vie. Abîmé de douleur, soutenu par le contact de celle main à laquelle répondait un cœur, Schmucke se laissait rouler absolument comme CCS malheureux veaux conduits en charreue à l'ahaaoir. Sur le de* vaut de ia voiture se tenaient Fraisier et Villeinot. Or, ceux qui ont eu le malheur d'accompagner beaucoup des leurs au cbanip du repos savent que toute hypocrisie cesse en vuiiure durant le trajet, qui, sou- ^ent, est fort long, de l'église au cimeiière de TEst, celui des cimetières parisiens où se sont donné rendez-vous toutes les vanités, tous les luxes, et si riche en monuments somptueux. Les iudlITéretiis commencent la conversation, et les gens les plus tristes finissent par les écouter et se distraire.

— M. le président était déjà parti pour l'audience, disait Fraisier à Viliemot, et je n'ai pas trouvé nécessaire d'aller l'arracher à ses occupations au Palais, il serait toujours venu trop tard. Comme 11 est l'hérilier naturel et légal, mais qu'il est déshérité au profit de M. Schmucke, j'ai pensé qu'il suffisait à sou fondé de pouvoir d'être ici...

Topinard prêta l'oreille.

— Qu'estHie donc que ce drôle qui tenait le quatrième gbnd? demanda Fraisier à Viliemot.

— C'est le courtier d'une maiion qui fait le monument fiênéraire^ et qui voudrait obtenir la commande d'une tombe où il se propose de sculpter trois figures en marbre, la Musique, la Peinture et la Sculpture versant des pleurs sur le défunt. *

— C'est une Idée, reprit Fraisier. Le bonhomme mérite bien cela; mais ce monument-là coûtera bien sept à huit mille francs.

— Oh ! oui.

— Si M. Schmucke fait la commande, ça ne peut pas regarder la succession, car on pourrait absorber une succession par de pareils frais...

— Ce serait un procès, mais on le gagnerait...

— Eh bien ! reprit Fraisier, ça le regardera donc ! C'est une bonne larce à faire à ces entrepreneurs... dit Fraisier à l'oreille de Vîltemot, car ai le testament est cassé, ce dont je réponds... on s'il n'y avait pas de testament, qui est-ce qui les payerait?

Viliemot eut un rire de singe. Le premier clerc de Tabareau et l'homme de loi se parlèrent alors à voix basse et à Tortille ; maiç, malgré le roulis de la voilure et tous les empêchements, le garçon de théâ* ire, habitué à tout deviner dans le monde des coulisses, devina que ces deux gens de justice méditaient de plonger le pauvre Allemand dans des embarras, et il finit par entendre le mot significatif de Clichy! Dès lors, le digne et honnête serviteur du monde comique résolut de veiller sur l'ami de Pona.

Au cimetière, où, par les soins du courtier de la maison Sonet, Viliemot avait acheté trois mètres de terrain à la ville, en annonç;mt l'intention d'y construire un magnifique monument, Schmucke fut conduit par le matire des cérémonies, à travers une foule de curieux, à la fosse où l'on allait descetadre Pons. Mais à l'aspect de ce trou carré au-des- Mis duquel quatre hommes tenaient avec des conlcs In bière de Pons Mir laquelle le clergé disait sa dernière prière, t'AlIcinand Fut pris d'un tel serrement de cœur, qu'il s'évanouit. Topinard, aidé par le courtier de la maison Sonet, et par M. Sonet inl-mémc, einp rta le pauvre Allemand dans l'établissement do marbrier, où les soins les plus empressés et les plus généreux lui lurent prodigués oar madame Sonet et par inad;unc Viielot, ëpouie de l'associé de M, Sottêl. Topioard resta là,

car il avait vu Fraisier, dont la figure lui semblait patibulaire, s'entretenir avec le courtier de la maison Sonet.

Au bout d'une heure, vers deux heures et demie, le pauvre innocent Allemand recouvra ses sent. Schmucke croyait rêver depuis deux j(>urs. Il pens;iit qu'il se réveillerait et qu'il trouverait Pons vivant. Il eut tant de serviettes mouillées sur le front, on lui fit respirer tant de sels et de vinaigres, qu'il ouvrit les yeux. Madame Sonet força Schmucke à boire un bon bouillon gras, car on avait mis le pot-au-feu chez les marbriers.

— Ça ne nous arrive pas souvent de recueillir ainsi des clients qui sentent aussi vivement que cela ; mais ça se voit encore tous les deux ans...

Enfin Schmucke parla de regagner la rue de Normandie.

— Monsieur, dit alors Sonet, voici le dessin qu'a fait Vitelot exprès pour vous, il a passé la nuit! ... Mais il a été bien inspiré 1 ça sera beau.

-^ Ça sera l'un des plus beaux du Père-Lachaise !*.. dit la petite madame Sonet. Mais vous devea honorer la mémoire d'un ami qui vous a laissé toute sa fortune...

Ce projet, censé fait exprès, avait été préparé pour de Marsay, le fameux ministre ; mais la veuve avait voulu confier ce monument à Siidmann ; le projet de ces industriels fui alors rejeté, car on eut horreur d'un monument de pacotille. Ces trois figures représentaient alors les journées de juillet, où se manifesta ce grand minisire. Depuis, avec des modifications, Sonet et Vitelot avaient fait des troii glorieuses, l'Arniée, la Finance et la Famille pour le monument de Charles Relier, qui fut encore exécuté par Stiduiann. Depuis onte ans, ce projet était adapté à toutes les circonstances de famille; mais, en le calquant, Vitelot avait transformé les trois figures en celles des génies de la musique, de la sculpiure et de la peinture.

•— Ce n'est rien si l'on pense aux détails et aux constructions ; mais en six mois nous arriverons... dit Vitelot. Monsieur, voici le devis et la commande... sept mille francs, non compris les praticiens.

-*- Si monsieur veut du marbre, dit Sonet, plus spécialement marbrier, ce sera douae mille francs, et monsieur s'immortalisera avec son ami...

— Je viens d'apprendre que le testament sera attaqué, dit Topinard à l'oreille de Vitelot, et que les héritiers rentreront dans leur héritage; allez voir M. le président Gamusot, car ce pauvre innocent n'aura pas un liard...

— Vous nous amenez toujours des clients comme cela 1 dit madame Vitelot au courtier en commençant une querelle.

Topinard reconduisit. Schmucke à pied, rue de Normandie, car les voilures de deuil s'y étalent dirigées.

— Ne me guiddez bas ! dit Schmucke à Topinard.

Topinard voulait s'en aller, après avoir remis le pauvre musicien entre les mains de la dame Sauvage.

— Il est quatre heures, mon cher monsieur Schmucke, et il faut que j'aille diuer... ma femme, qui est ouvreuse, ne comprendrait pas ce que je suis devenu. Vous savez... le théâtre ouvre à cinq heures trois quarts...

— Vi, che le sais... mais sonchez que che zuis zeul sur la dcrre, sans ein ami. Fous qui afez bleuré Bons, églairez-moi, che zuis tans euie nuitte brovonte, ed Bons m'a lit que j'édais enduré te gogulns....

— ie m'en suis déjà bien aperçUf je viens de vous empêcher d'aller coucher à Clichy !

-. Gllgy?... s'écria Schmucke, che ne gombrends bas...

— Pauvre homme ! Ëh bien ! soyez tranquille, je viendrai vous voir« adieu.

— Allé ! à piendôd!... dit Schmucke en tombant quasi-mort de lassitude.

— Adieu ! m6-sieu ! dit madame Sauvage à Topinard d'un air qui firappa le gagisle.

— Oh I qu'avez-vous donc« la bonne T. .. dit railleusement le garçon de théâtre. Vous vous posez là comme un traître de mélodrame.

— Traître vous-mèm^! De quoi vous mêlez-vous ici? N'allez vous pas vouloir (aire les aftdres de monsieur? et le carotter?,..

— Le carotter!... servante!... reprit superbement Topinard. Je ne suis qu'un pauvre garçon de théâtre, mais je tiens aux artistes, et apprenez que je n'ai jamais rien demandé à personne ! Vous a-t-ou demandé quelque chose? Vous doit-on?... eh! la vieille?,..

— Vous êtes garçon de théâtre, et vous vous nommez?... demanda la virago.

— Topinard, pour vous servû*...

— Bien des choses chez vous, dit la Sauvage, et mes compUments à roédème, si nionsieur est marié... C'est tout ce que je voulais savoir.

— Qu'avez-vous donc, ma belle? dit madame Gantîoet qui surviot.

— J'ai, ma petite, que vous allez rester là, surveiller le dloer, je vais donner un coup de pied jusque chez monsieur...

— Il est en bas, il cause avec cette pauvre madame Cibot, qui pleure toutes les larmes de son corps, répondit la Cantinet.

La Sauvage déffringola par les escaliers avec une tçUe rapidité, que les marches tremblaieut sous ses pieds.

— Monsieur... dit-elle à Fraisier en l'attirant à elle à quelques pas de madame Gibot.

Et elle désigna Topinard au moment où le garçon de* théâtre passait fier d'avoir déjà payé sa dette à son bienfaiteur, en empêchant par une ruse inspirée par les coulisses', où tout le monde a plus ou moins d'esprit drolatique, l'ami de Pons de tomber dans un piège. Aussi le gagiste se promettait-il de protéger le musicien de son orchestre contre tes pièges qtt*on tendrait à sa bonne foi.

— Vous.^oyez bien ce petit misérable!... c'est une espèce d'hon* néte homme qui veut fourrer son nez dans les afbires de M. Scbmucke.

— Qui est-ce? demanda Fraisier.

— Oh ! un rien du tout

— U n'y a pas de rien du tout, eu affaires...

— Hét ditelle, c'est un garçon de théâtre, nommé Topinard...

— Bien, madame Sauvage ! continuez ainsi, vous aurez votre débit de tabac.

Et Fraisier reprit la conversation avec madame Gibot.

— Je dis donc, ma chère cliente, que vous n'avez pas joué franc jeu avec nous, et que nous ne sommes tenus à rien avec un associé qui nous trompe !

'— E( en quof vou^ ai-je trompé?... dit la Cibot en mettant les poings sur ses hanches. Croyez-vous que vous me ferez trembler avec vos regards de verjus et vos airs de givre ! Vous cherchez de mauvaises raisons pour vous débarrasser de vos promesses, et vous vous dites honnête homme. Savez-vous ce que vous êtes? vous êtes une canaille. Oui, oui, grattez-vous le bras !... mais empochez ça f...

— Pas de mots, pas de colère, ma mie, dit Fraisier. Econtez-moi î Vous avez fait votre pelote... Ce matin, pendant les^ préparatifs du convoi, j'ai trouvé ce catalogue, en double, écrit tout entier de la main de M. Pons, et, par hasard, mes yeux sont tombés sur ceci :

Et il lut en ouvrant le catalogue manuscrit.

« N"" 7. Magniflque portrait peint sur nuirbre, par Sébastien del « Piombo, en 1546, vendu par une famille qui Ta fait enlever de la ca- « théJrale de Terni. Ge portrait, qui avait pour pendant un évoque, « acheté par un Anglais, représente un chevalier de Malte en prières, « et se trouvait au-dessus du tombeau de la famille Rossi. Sans la date, « on pourrait attribuer cette œuvre à Raphaël. Ge morceau me semble K supérieur au portrait de Baccio Bandinelli, du Musée, qui est un peu « sec, tandis que ce chevalier de Malte est d'une fraîcheur due à la « conservation de la peinture sur la lavagna (ardoise). »

->Eu regardant, reprit Fraisier, à la place n* 7, j'ai trouvé un portrait de dame signé Chardin^ sans n® 7 !... Pendant que le maître des cérémonies complétait son nombre de persoimes pour tenir les cordons du poêle, j'ai vérifié les tableaux, et il y a huit substitutions de toiles ordmaires et sans numéros, à des œuvres indiquées comme capitales par feu M. Pons, et qui ne se trouvent plus... Et enfln, Il manque un petit tableau sur bois, de Metzu, désigne comme un cheM'œuvre...

— Est-ce que j'étais gardienne de tableaux , moi? dit la Cibot.

— Non, mais vous étiez femme de confiance, faisant le ménage et les affaires de M. Pons, et, s'il y a vol...

— Vol 1 apprenez, monsieur, que les tableaux ont été vendus par M. Scbmucke, d'après les ordres de M. Pons, pour subvenir à ses besoins.

— A qui ? .

— A MM. Elie Hagus et Rémonencq...

— Combien?...

— Mais, je ne m'en souviens pasl...

— Ecoutez, ma chère madame Gibot, vous avez fait votre pelote, clic est dodue !... reprit Fraisier. J'aurai l'œil sur vous, je vous tiens... Servez-moi, je me tairai ! Dans tous les cas, vous comprenez que vous ne devez compter sur rien de la part de M. le président Gamusot, du moment où vous avez jugé convenable de le dépouiller.

— Je «avais bien, mon cher monsieur Fraisier, que cela tournerait

en os de boudin pour mol... répondit la Gibot, adoucie par les mots : Je me tairai!

— Voilà, dit Rémonencq en survenant, que vous cherchez querelle à madame ; ça n'est pas bien ! la vente des tableaux a été dite de gré à gré avec M. Pons, entre M. Hagus et moi, que nous sommes restés trois jours avant de nous accorder avec le défunt, qui rêvait tur têt tabUaux! Nous avons des quittances en règle, et si nous avons donné, comme cela se lait, quelques pièces de quarante francs à madame, elle o'a eu que ce que nous donnons dans toutes les maisons bourgeoises où nous concluons un marché. Ah ! mon cher monsieur, si vousct*oyez tromper une femme sans défense, vous n'en serez pas le bon marchand !... Eniendez-votts, monsieur le faiseur d'affaires? M. Magas est le maître de la place, et, si vous ne filez pas doux avec madame, si vous ne lui donnez pas ce que vous lui avez promis, je vous attends è la vente de la collection, vous verrez ce que vous perdrez si vous avez contre vous M. Magus et moi, qui saurons ameuter les marchands. Au lieu de sent à huit cent mille francs, vous ne ferez seulement pas deux cent mille francs!

— C'est bon ! c'est bon ! nous verrons. Nous ne vendrons pas, dit Fraisier, ou nous vendrons à Londres.

—Nous connaissons Londres ! dit Rémonencq, et M. Magus y est aussi puissant qu'à Paris.

— Adieu, madame, je vais éplucher vos affaires, dit Fraisier ; à moins que vous ne m'obéissiez toujours, ajouta-t-il.

— Petit filou!...

*- Prenez garde, dit Fraisier, je vais être juge de paix!

On se sépara sur des menaces dont la portée était bien appréciée do part et d'autre.

— Merci, Rémonencq, dit la Cibot, c'est bien bon pour une pauvre veuve de trouver un défenseur.

Le soir, vers dix heures, au théâtre, Gaudissard manda dans son cabinet le garçon de théâtre de l'orchestre. Gaudissard, debout dcvaui la cheminée, avait pris une attitude napoléonienne, contractée depuis qu'il conduisait tout un monde de comédiens, de danseurs, de figurants, de musiciens, de machinistes, et qu'il traitait avec des auteurs. Il passait habitudiement sa main droite dans son gilet, en tenant sa bretelle gauche, et il se mettait la tête de trois quarts en jetant son regard dans le vide.

— Ah ça I Topinard, avez-vous des rentes?

— Non, monsieur.

— Vous cherchez donc une place meilleure que la vôtre n r i .ida le directeur.

— Non, monsieur... répondit le gagiste en devenant blême^

— Que diable, ta femme est ouvreuse aux premières... J'ai su respecter en elle mon prédécesseur déchu... Je t'ai donné l'emploi de nettoyer les ({uinquets des coulisses pendant le jour; enfin, tu es atta* ché aux partitions. Ce n'est pas tout ! tu as des feux de vingt sous pour faire les monstres, et commander les diables quand il y a des enfers. C'est une position enviée par tous les gagistes, et tu es jalousé, mou ami, au théâtre, où tu as des ennemis.

— Des ennemis !... dit Topinard.

— Et tu as trois enfants, dootTaioé joue les rôk-s d'enfant, avec des feux de cinquante centimes !

— Monsieur...

— Laisse-moi parier... dit Gaudissard d'une voix foudroyante. Dans cette position-là, tu veux quitter le théâtre...

— Monsieur...

— Tu veux te mêler de Hiire des afbires, de mettre ton doigt dans des successions !... Mais, roalheoreux, tu serais écrasé comme un œuf! J'ai pour protecteur Son Excellence monseigneur le comte Popinot, homme d'esprit et d'un grand caractère, que le roi a eu la sagesse de rappeler dans son conseil... Cet homme d'Etat, ce politique supérieur, je parle du comte Popinot, a marié son fils aîné à la fille du président Marvllle, un des hommes les plus considérable et les plus con« sidérés de l'ordre supérieur judiciaire, un des flambeaux de la cour» au Palais. Tu connais le Palais? Eh bien ! il est l'héritier de son coussin Pons, notre ancien chef d'orchestre, au convoi de qui tu es allé ce matin. Je ne te blâme pas d'être allé rendre les derniers devoirs à ce pauvre honune... Mais tu ne resterais pas en place, si tu te mêlais des affaires de ce digne M. Scbmucke, à qui je veux beaucoup de bien, mais qui va se trouver en délicatesse avec les héritiers de Pons... Et comme cet Allemand m'est de peu, que le président et le comte Popinot me sont de beaucoup, je t'engase à laisser ce digue Allemand se dépêtrer tout seul de ses affaires. Il y a un Dieu particulier pour les Allemands, et tu serais très-mal en sousDieu ! vois tu, reste gagiste !... tu ne peux pas mieux faire !

— Sulfit, monsieur le directeur, dit Topinard navré.

CE GOUSIBC PONB.

SclMnebe« ^ tfaKeaàiil à wr i> JBiiaiiia et f$mne fu^m d» ghéàife, letMi éire qui «É( iieapé tan« perdit «Ini te pmlMiaHr m» le èMMd loi avaii «Mffi. U toécaiin, tepitwg Mkmmê w&atm i révei l%HMM peiti ««il «Mil klÊBmlrmmM rapfnriMMC U «tilte «I l*«f«fliMi«ilk, ê» éi^éMflMM «I lat MO» «e li «Mit

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— Nous veooos, monsieur, dit te ]oge de pàii avec douceur à

Sehnracke* pour qid ces panAe$ teieot do grec* regarda d*un air efliiré les trois litumnes.

— Sous venoDS» à la reaiél«4ft H. ffMsîer« aMCil* M. Gaarnsot 4e JfarvMIe* kmUiitwéb ses <mâm. la te ajoiiu le greflier.

«•*' uss «DiledwMV ee«t ^^ fKMB e« ^Mte SflMBi fX dans la chaoïDrB

a o««eucv «u^ornRi wn «fMMcr*

— Eb bien? passons* Parlon, oioosieur» d^eoiieE, lliîies, dit lejage de paix.

L'iivaiiM d««es4reie fa««Miei «oh» afaft fheë le paavfe Me««urt

de

^* MMMioar} eut nPMRer e« ffni^aift sur oAmude tm de ces rc'* gapda v««i«ic«s <|«i magfléitoafeut ses TîeAmes comme une araignée 0Mi|pMfeie ««e VMWÉiei wioBiArarf atrt a sv frire nire à son prom od teatMBeot pair<4evaM «etalre, devait Men V^ttendre à qnehroe rësis- UBoe d« 1« part delà famiNe. One fmilllefie se laisse pas dëpouîner par m écnaiger «ae« eonbaHrei et «oos fertons, moasieor* <|id TempoAen de la ipaade, de la e«rrapii«B o« de la Emilie !... Iloos avons le df«i(, eeaapc héritiers, de re^rir TapposhioB des scellés, les scellés «eraaitaiis» «t je veux wîileri ce que cet acte consenratoire soit eaered awee «i vcralei^ Nguevr, ei n le sera*

— non Tient moa Tien! qu'aïdie vaid au xielî dit l'inaoceat Sclmucke.

— ûnjasabeauGaHpde«a«ftd«aa ia maïaan» dit la ^laaiiqn , M «st veau, pandaai que voua daiicg< «• petit JeMse haanoM habildiaaat ea aoir, an freluquet, le pasanier deae de l( fiaaaaqiiii, «tH nualaii vous parler a toaie faece; aiais, ««iBaie vaac dawwt» et4pi«siau»ëlie« si Daiigué de la eéréaMoîe d^iHar , je l«i ai dit qae vo«a aviez «igné «a pouvoir à M. Viileial, le praaier etec de TalMveaa, «t q«'it aii; al c'était pour affiùres^ à l'aller wiir. — t Ah ! Uot mieax, qu'a dit iepetit jeune homme, je m'entendrai hieaavee M. VeasaNoaa dépaaer le testament au trlboaal, après l'avoir présenté au président. » Pour ions je rai prié de nous envoyer M. Vniemet dès qull le pourrait. Soyea tranquille, mon cher monsieur, dit la Sauvage, vous aurez des gens noQr vous défendre. Et f on ne vous mangera pas ia laine sur le dos. Vous allez avoir quelqu'un qui a beo et onAlesl M. VlQemai va leur dire leur fait ! BioU je me suis déjà mise ea cSère après cette aUreuae goense de mame Cioot, une portière qui se mêle de juger ses locataires, et qui soutfent ooe vous filoutez cette fortune aux héritiers, que vous avez chambré n. fons* que vous l'avez mécanisé, qu'il était ^ à lier. Je vous fairemouclbée de la beVe manière, la scélérate : « ?oua êtes une voleuse et une canailte ! que le loi ai dit, et vous li«zaa tribunaA pour tout ce que vous avez vole à vosmessieurs*.. Ji fit elle a 4» sa gtiente.

— Monsieur, dît le greffier en venant chercher Scbmucke, veut-n être piiîMHt à fofppoMOB des seellées dans fa cftiand^re mortuaire?

— Taidesl valdes ! dit Schmuclîe, die bressime quecbebauBBsâaMH»' rir dranguile?

— On a toujoatft le droit de iMurir« dit lejnefller ea rJaott.4iie'«st là notre ploslorte allaite que lessuccessiooa. Sais j'aÎMnaaNai^ légaulres universels suivre les testateurs dans la tombe.

— Glilrauaioiî dit Scfamucbew qui se smlil ^près tasi donkurs intolérables au J^mm*

^ Ab I viili JL VillamaU etfina ia

-« Monsir FlHemod, dN'lip«iiive'Mteaiacid« fêhrvaendeMiial...

^■^^anoaars^ wÊt laipaeaHBr orm. p«^MMa «Ma aMaeawHi *^«e fe iesiame«i«Bl Sitt à Iiti8«règl^«t «eBa«arttAieiBMl MÉNleguépar le éffilaïaal, Marfia «taira «i» «a«it»ia«.>. ¥Pui««i«a «aieMIe

—lldieJnepHlevordiner^éerfaMmiafkeaii désespoir d^re soup^ çonné de cupidité*

**^ Va aiieBdafit, dR la oaufti^^e, quresiHse qœ' nH donc n le joge de paix avec ses bougies et ses petites basAes tie raban de dit

•** nm ! n net les aeows..* veoez^ aMMear SenflmekeA voua ares droit d'y assister.

— Vais pourquoi les scellés, si monsieur est chez fui, et si loateai à lui T dit la Sauvage en faisant do droit à la manière des femmes» qui toutee saéiaieK le«idei l««r fimaiWe;

«^AiBSièam'Mpas^ieEfdl, madame,! est diecV.YlHn; tout bd appartiendra sans doute, mais, quand on est l^auta^, on ne peut preiH due les cbos«»4ont ae eeaftpaseJaeacaessiaa qu»par eeqaeoaos ap*

Kelons un €«eol ea paasieaaiaa Cîei acia émaaa d« liii— li Or, aitea ériliers dépossédés de bi succession par la volonté du testateur forment opposition à l'envoi en possession, 9 y a proeês. 8t eoaune oa. ne sait à qui reviendra la succession, on met toutes les valeurs soua les scellés, et les notaires des héritiers et du Ito^taire procéderont à rmventaire dans le délai voulu par bi loi. Et mk

C« «aiendaiif ee tangage pe«p la prenrièie lels de sa Tie, Schmodte perdit tout à fait la tète, il la laissa tomber sur le dossier du thuteoH o<k Il était assis, il ia sentait si lourde, «d'il lid iuliaiqMaiiMadB la aoatenir. Villemot alla causer avec le gsefOer etie ji^e de paix, et assista, avec le sana-froid des praticiens, à l'apposition des scellés, qui, lortq«a «aeua béritîar n'est là, oe vapae saaa qatiquc laatlB, et eaas etservations tar les cbases qa'oa ealsmie alosi, ]«sqa'aa j«ar dé mv» tagie. Enfin les quatre |eos de loi lennèrent Je sal«nt.at reairèaeaa dans la salle à manger, où Te greBier se iraaspona. Sdimacke rcjgarda Adia machinalement cette opération, qui coasisia A sceller do cachet de la justice de paix un ruban de fil sur chaque vantail des pertes, quand eiasaaai àde«< vaui«aui, oa i i^Wer ro«icmiia des armatres eu des paites^almplaiea eadieiaat les deux tèvrai de la paiM.

— Passons à cette cliambre, dit Fraisier en désignant la chambre de Sdaaaeke, dont la porte daoaaiC dans la eiAeli «utnger.

— Maïs c*est la chambre à monsieur ! dit la SaavÀ^'^ "n s'élangant «Sse mettant entre la porte et les gens de justice.

^ Voici le bail de l'appartement, dit l'affreui ftaiater, aenslV vons trouvé dans les papiers, et il n'est pas au nom de HM. Paos et Scbnracke, il est an nom seul de M. Pons. €et appartement tout^entier appasdsat è laaaeceanoa, et... d'aMeora, diMI«n ««vraat la perte de la cfcanlMa de Schuwcfce, teaea, «Miasiear le jage de paix, cHeest pleaw de taMeaai.

— En effet, dit le j^ge de paix, qui donna sur-le^baoqi gabi de cauae è Fraisier.

— Attendez, mes^nrs, dit flllemol. Pensez-voos que vous aflea; mettre à la porte le légataire universel, dont jusqu'à prâentîa qualité n'est pas contestée?

«- Si ! si ! dit Fraisier ; nous nous opposons à bi 4fllli«aa«« da legs..

— Et sons quel prétexte?

«* Voas le saufea, mea fMlIt ! dk nileascamat Vr ailler. Ba «a

ment, aoqsaeaattsappaaenepasàeeqoele liniaireaediaceqifl^

asabate«(

déehufera due à tal daaaaelÉB

seettés. £t aaaaiear Ira sa Joger «è baa lai

— non, dit Villemot, monsieur restera dans sa chaadnret

^^* ^a «o«Na««*T

^ Je vais vous assigner en référé, reprit Viflemot, poor voir dire que nous sommes locataires par moitié de cet appartement, et voos ne nous en chasserez pas... ma lis tiftlaaai, dtetii^guea «e qui est «a défunt, ce qui est a mon client, mais mon client y aaaleM.^. man petit!...

— the m'en irai ! dit le vieux maueien^qui relfoaaade Timm^ m écoulant cet afireux débat.

— Vous ferez mieux ! dit Fraisier. Ce parti vous épargneM-dia iili, car vous ne gagneriez paa J'incldaat. le bail «at i)aatL»

«^ UWIi la batll dit VilieaMi,«'eii«iM'qttaMkM=di»%oaaeMl...

— Elle ne as prouvera pas, comme dans les affaires criminelles, par des KaM>ini..« Alloa ««as eaas |ater daaa dM lions... des jugemenH iasariocalaiiai

-^«ealaaal aVMa ffshaMHfaiaifilî^ cbd* fak,

f*Vlede9eb«MKfcedhdt celle #on jMfoMtrtie; ^ysltqne êSùè le satefr, lade <ffe étih réduite ad sidiple. n ne possédSiit que deux p«lrei de sodiiers, «ne paire de bottes, ûéut habillements oodi|teU. dootè ebearises, douze foulards, douze mouchoir^, qilatre dîM à une pipe saperbe que Yons M avait '^iroéëvreeniièpddie ftàbiebro-

LES PAftRNTS PAUVRES.

dée. Jleolra dans la chambre, sorexcM par la fièvre de rindiguation» il prit lootes ses bardes» et les mit sur une chaise.

— Oood eed est à moi ! dit-y avec une simplicité digne de GioeInDalus; le Uano esd aussi à mol.

— Madame*., dit Fraisier à la Sauvage, fiiîtes*vous aider, emporlez-Ie et mettes-le sur le carré, ce piano !

— Vous êtes trop dur aussi, dit Villemot à Fraisier. M. le juge de paix est mattre d'ordonner ce qu'il veut» fl est souverain dans cette matière.

— n y a là des valeurs, dit le greffier en montrant la chambre.

— D'ailleurs, flt observer le juge de paix, monsieur sort de bonne

volonté.

— On n'a jamais vu de client pareil, dit Villemot Indigné, qui se retourna contre Scbmocke. Vous être mou comme une chiffe.

— Qu'imborde où Ton meird, dit Schiuucke en .sortant. Ces hommes ood des fizaches te digre... Gh'enferrai gerger mes baufrcs avvaires, dit il.

— Où monsieur ^a-t-il ?

— A la crase te Tient répondit le I^ataire universel en faisant un geste sublime d'indifférence.

<\ savoir, dit Villemot.

— Suis-le, dit Fraisier à l'oreille du premier clerc.

Madame Gantlnet fut constituée gardienne des scellés, et sortes fonds trouvés on lui alloua une provision de cinquante francs.

— Ça va bien, dit Fraisier à monsieur Vitel quand Schmiicke fut parti. SI vous voulet donner votre démission en ma laveur, allez voir madame la présidente de Marville, vous vous entendrez avec elle.

-«- Vous avez trouvé un homme de beurre! dit le juge de paix en montrant Schmucke,qui regardait dans la cour une dernière fois les fenêtres de rappnrtement.

— Oui, raffaire est dans le sac ! répondit Fraisier. Vous pourrez marier sans crainte votre petite-fille à Poulain, il sera médecin en chef des Qui:..^ \iagts.

— Nous verrons! Adieu monsieur Fraisier, dit le juge de paix avec un air de camaraderie.

— C'est un homme de moyens, dit le greffier, il ira loin, le mâtîo.

U était alors onze heures, le vieil Allemand prit machinalement le clieinin qu'il faisait avec Pons en pensant à Pons; il le voyait sans cesse, il le croyait à ses côtés, ei il arriva devant le théâtre, d'où sortait son ami Topinard, qui venait de nettoyer les quinqueu de tous les portants, en pensant à la tyrannie de son directeur.

— Ah ! foilà mon avvaire! s'écria Schmucke en arrêtant le pauvre gagiste. Dobinari, ti bas ein locbemand, toi?...

— Oui, monsieur.

^ Ein ménache?...

— Oui, monsieur.

<— Beux-du me brentre en bansion? Oht cbe bayerai pion, c'hai nefTe cende vrancsde randes... ed che n'ai bas pien londcms à fifre... che ne te chénerai bohit... che manche de doud!... Mon seil pessoin est te vlmer ma bibe... Bd gomme ti es le seil qui ai bleuré Bons afec moi, che d'aime !

— Monsieur, ce serait avec bien du plaisir ; mais d'abord figurez^ vous que M. Gaudissard m'a fichu une perruque soignée...

— Elue bemic?

-* Une façon de dire qu'il m'a lavé la tète.

-> Ufé la déde?

<— n m'a grondé de m'étre Intéressé à vous... Il faudrait doue être bien discret, si vous veniez chez moi ! mats je doute que vous y restiez, car vous ne savez pas ce qu'est le ménage d'un pauvre diable comme moi...

— Ch'aime mieux le baufre ménache d*in borne de cuier qui à bleuré Bons, que leaDolteries alèc des humes ù face te digres! Ghé sors de foir des digres chez Bons qui font mancher dut !.•.

— Venez, monsieur, dit te gagtete, et vous verrez... Mais... enfin, il y a une soupente.*. Gonsnltuus madame Topinard.

Schmueke sirivii eooame on mouton Topteord, qui le conduisit dans une de ces aBreuses localités qu'on pourrait appeler les cancers de Paris. La chose se nomme cité Bordm. C'est un passage étroit, bordé de maisons bâties comme on bâtit par spéculation, qm débouche rue de Bondy, dans cette partie de la rue obombrée par l'immense bâtiment du théâtre de la Porte-Saint-Martin, une dà verrues de Paris. Ce passage, dont te voie est creusée en eontre-bas de la chaussée 4»

la rue, s'enfonce par une pente vers te rue des Mathurins du Tempte.. La cité finit par une rue .mtérieure qui te barre, en figurant la formel d'un T. Ces deux ruelles« aiusi disposées, contiennent une trenteine de maisons à six et s^t étages, dont les cours intérieures, ^nt tous les appartements eontiennent des magasins, des industries, des tebriques en tout genre. C'est le feubourg Saint-Antoine en minteture. On y teit des meubles* on y cisde les cuivres, on y coud des costumes pour les théâtres, on y travaille le verre, on y peint les porcelaines, on y bbrique enfin toutes les fiintaisles el les variétés de l'article Paris. Sate et productif comme te commerce, ce passage, toujours plein d'attents et de venante, de charrettes, de baquets, est d'un aspect repoussant, et te populatten qui y grouille est en harmonte avec les choses et les Iteux. C'est te peupte des tebriques, peuple teteHi|ent dans les travaux manuels, mate dont rinteUigence s'y absorbe. Topinard demeurait dans cette cité florissante comme produit, â cause des bas grix des loyers. Il habitait te seconde maison dans l'entrée â gauche, on appartement, situé au sixième étage, avait vue sur cette zone de jardins qui subsistent encore et qui dépendeot des tro» ou quati^ grands bètete de la rue de Bondy.

Le logement de Topinard consistait en une coistee et en deux ehan» bres. Dans la premièSre de ces deux chambres se tenaient les enfants. On y voyait deux petits lits en bois blanc et un berceau. La seconde était la chambre des époux Topinard. On mangeait dans la cuisine. Au-dessus régnait un faux grenier étevé de six pieds, et couvert en zinc, avec un cbâsste â tabatière pour fenêtre. On y parvenait par un escalter en bois blanc appelé, dans l'argot du bâtiment, ét}Mè ie meu^ titer. Cette pièce, donnée comme chambre de domestique, permettait d'annoncer le logement de Topinard, comme un appartement complet, et de te taxer â quatre cents francs de loyer. A l'entrée, pour masquer la cnblne, il existait un tambour cintré, éclairé par un œil-de-bœuf sur la cuisine et formé par la réunion de la porte de la nremière chambre et par celte de te cui^ne, en tout trois portes, d» trois pièces carrelées en briques, tendues d'affreux papier â six sous te rouleau* décorées de cheminées dites â la capucine, pemtes en peinture vulgaire, couleur de bois, contenatent ce ménage de cinq personnes dont trois enfants. Aussi chacun peut-il entrevoir les ^ratignui^ profondes que faisaient les trois enfants â la hauteur où leurs bras pouvaient atteindre. Les riches n'imagineraient pas te simplicité de te batterie de cuisine, qui consistait en une cuisinière, un chaudron, un giil, une casserole, deux ou trois marabouts, et une poêle à frire. La vaisselle en faïence, brune et blanche, valait bien douze francs. La table servait â la fois de table de cuisine et de table â manger. Le mobilier consistait en deux chaises et deux tabourets. Sous te fotmeau en hotte se trouvait la provision de charbon et de bois. Et dans un coin s'élevait le baquet où se savonnait, souvent pendant la nuit, le linge de la famille. La pièce où se tenaient les enfants, traversée par des cordes à sécher le linge, était bariolée d'affiches de spectacle et de

Ï[ravores prises dans des journaux ou provenant des prospectus des ivres illustrés. Evidemment l'alné de la famille Topinard, dont les livres de ctesse se voyaient dans un coin, était chargé du ménage* lorsqu'à six heures, le père et te mère faisaient leur service au théâtre. Dans beaucoup de familles de la classe inférieure, dès qu'un enfant atteint â l'âge de six ou sept ans, il joue le rMe de la mère vis-à-vis de ses sœurs et de ses frères.

On conçoit, sur ce léger croquis, que les Topinard étaient, selon la phrase devenue proverbiale, pauvres mais lionnêtes, Topinard avait enriron quarante ans, et sa femme, ancienne coryphée des chœurs, maltresse, dit-on, du directeur en faillite à qui Gaudissard avait succédé, devait avoir trente ans. Lolotte avait été belle femme, mais les malheurs de la précédente administration avaient tellement réagi sur elle, qu'elle s'était vue dans la nécessité de contracter avec Topinard un mariage de théâtre. Elle ne mettait pas en doute que dès que leur ménage se verrait â te tête de cent cinquante francs, Topinard réaliserait ses serments devant laloi, ne fût-ce quepour légitimer ses enfants, qu'il adorait. Le matin, pendant ses moments libres, madame Topinard cousait pour le magasin du théâtre. Ces courageux gagistes réailsaientpar des travaux gigantesques neuf cents francs par an.

— Encore un étage ! disait depuis le troisième Topinard à Schmucke, qui ne savait seulement pas s'il descendait ou s'il monUit, tant il était abîmé dans la douleur.

Au moment où le gagiste vêtu de toile btenche comme tous les gens de service, ouvrit la porte de la chambre, on entendit la voix de madame Topinard crtent : ^ Allons, enfants, taisez-vous^ voilà papa !

Et]comme sans doute les enfants faisaient ce qu'ils voulatent de papa, l'atne continua dé commander une charge en souvenir du Glrque-Olym-

Sique, â cheval sur un manche â batei, te second â soufDer dans un fre de fer-btenc, et le iruisième à suivre de son mieux te gros de l'armée. La mère cousait un costume de Uiéâtre*

— Talse»-vousl crte Toptoard d'unes voix fSsmridriile, ou ]e lape. *- Faut teneurs leur dire cela, i^outanNI tout bas â flebnntcfce. «— Tieos, ma pethe. dit te gag'isio â l'ouvreuse, vetei AL Mmuche, l'ami de ce pauvre M. Pons ; d ne sait pas où aller, et H voudrait venir ebeu

noas ; j'ai en beau l'avertir que nous D*étion8 pas flambants, que noos étions au sixième, que nous n'avions qu'une soupente à lui olirir, il y tient. ..

Schmucke s'était assis sur une chaise que la femme lut avait avancée, et les enfants, tout interdits par l'arrivée d'un inconnu, s'étaient ramassés eo on eroopa pour se livrer à cet examen approfondi, muet et sitôt fini qui distiogne Tenfance, habituée comme les chiens à flai* rer pluiôt qu'à juger. Schmucke se mit à regarder ce groupe si Joli où se trouvait une petite fille âgée de cinq ans, celle qui souni:ut dans la trompette et qui avait de si magnifiques cheveux blonds.

— Ele a l'air d'une bedide Âllemante ! dit Schmucke en lui faisant signe de venir à lui.

— Monsieur serait là bien mal, dit l'ouvreuse : si je n'étais pas obligée d'avoir mes enfants près de moi, je proposerais bien notre chambre.

Elle ouvrit la chambre et y fit passer Schmucke. Cette chambre était tout le luxe de l'appartement. Le lit, en acajou, était orné de rideaux en calicot bleu, bordé de franges blanches. Le même calicoL bleu, drapé en rideaux, garnissait la fenêtre. La commode, le secrétaire, les chaises, quoique en acajou, étaient tenus proprement. Il y avait sur la cheminée une pendule et des flambeaux, évidemment donnés jadis par le failli, dont le portrait, un affreux portrait de Pierre Grassou, se trouvait au-dessus de la commode. Aussi les ciiranls, à qui l'entrée du lieu réservé était défendue, essayèrent-ils d'y jeter des regards curieux.

— Monsieur serait bien là, dit l'ouvreuse.

— Non, non, répondit Schmucke. Eh ! che n'ai pas londems à filire, che ne feux qu'un goin bir mûrir.

La porte de la chambre fermée, on monta dans la mansarde: et, dès que Schmucke y fut, il s'écria : — Foilà mon avvaire! Afant d'ôlre afec Bons, che n'édais chamais mieux locbé gue zela. ,

— Eh bien ! il n'y a qu'à acheter nn lit de sangle, deux maielas, un traversin, nn oreiller, deux chaises et une lable. Ce n'est pas la mort d'un homme... ça peut coûter cinquante cens, avec la cuvette, le pot et un petit tapis de lit...

Tout fut convenu. Seulement, les cinquante cens manquaient. SL'hmucke, qui se trouvait à deux pas du théâtre, pensa naturellement à demander ses appointements au directeur, en voyant la détresse de SCS nouveaux amis... H alla sur-le-champ au ihéàirc, et y irouva Gaudissard. Le directeur reçut Schmucke avec la politesse un peu tendue qu'il déployait pour les artistes, et fut étonné de la demande faite par Schmucke d'un mois d'appointeuients. Néanmoins, vérification fuite, la demande se irouva juste.

— Ah ! diable, mon brave! lui dit ledirectenr, les Allemands «avcnt toujours bien compter, même dans les larmes... Je croyais que xous aui iez été sensible à la gratification de mille francs ! une dernière année d'appointements que je vous ai donnée, et que cela valait quiilance 1

— Nus tt'afons rien rési, dit le bon Allemand. Ed si clic ficns à fus, c'esdc que che zuis tans la rie et sans eine liart... A qui afez-fus remis la cradivigation ?

— A votre portière !

— Madame Zipod t s'écria le musicien. E!c a due fions, ele l'a folié, ele Ta fcnti... Ele fouleid prtier son dcsdnmand... C'esde eine goguine, fine nionsdre!

— Mais, mon brave, comment et es- vous sans le sou, dans la rue, s.ins asile, avec votre position de légataire universel? Ça n'est pas logique, comme nons disons.

— On m'a mis à la borde... €he zuis édrenchcr, che ne gonnais rien aux lois...

— Pauvre bonhomme I pensa Gaudissard en entrevoyant la fin pro* liahle d'une lutte inégale. — Ecoutez, lui dit-il, savez-vous ce que vous avez à faire?

— Ch'ai eine homme d'avvaires!

— Eh bien! transigez sur-le-champ avec les héritiers, vous aurez d'eux une somme et une rente viagère, et vous vivrez tranquille....

— Ghe ne feux bas audre chosse l répondit Schmucke.

— Eh bien! laissez-moi vous arranger cela, dit Gaudissard, à qui, ta veille. Fraisier avait dit son plan.

Gaudissard pensa pouvoir se faire un mérite auprès de la jeune vicomtesse Popinot et de sa mère de la conclusion de cette sale afTairct rt il serait au moins conseiller d'Emi un jour, se disait-ll.

— Ghe fus tonne mes bouvuirs...

— Eh bien ! voyons ! D';tbord, tenez, dit le Napoléon des théâtres •la boulevard, voici cent écus... Il prit dans sa bourse quiuzc louis et

les tendit au musicien.— G*cst à vous, c'est six mois d'appointements

Sue vous aurez ; et puis, si vous quittez le théâtre, vous nie les relirez. (Comptons. Que dépensez-vous par an? Que vous faut-il pour être heureux? Allez ! allez I iaites-vous une vie de Sardanapale !

— Ghe n'ai pessoin que t'eine habilement d'ifer et ine d'édé...

— Trois cents francs ! dit Gaudissard*

— Tes zouliers, quatre baires...

— Soixante francs...

— Tisbas...

— Douze ! c'est trente^sixTrancs.

— Sisse gémisses.

— Six chemises en calicot, vingt-quatre francs ; autant en toile, quarante-huit : nous disons soixante-^ouze. Nous sommes à quatre cent soixante-huit, mettons cinq cents avec les cravates et les mouchoirs, et cent francs de blanchissage... six cents livres! Après, que vous faut-il poar vivre?... trois francs par jour?

— Non, c'esde drobl...

— Enfin, il vous faut aussi des chapeaux... Ça fait quinze cents francs, et cinq cents francs de loyer, deux mille. Voulez-vous que je vous obtienne deux mille Irancs de rente viagère... bien garanties?...

— Et mon dapac ?

— Deux mille quatre cents francs !•.. Ah 1 papa Schmucke, vous appelez ça le tabac ?... Eh bien ! on vous flanquera du tabac. C'est donc deux mille quatre cents francs de rente viagère...

-7 Ze n'esd bas dudi che feux une ï6me gondand...

— Les épingles I... c'est cela ! Ces Allemands, ç&^se dit naïf! vieux Robert Macairel... pensa Gaudissard. Que vonlcz-vous? répéta-til. Nais plus rien après.

— C'est bir aguidder ein tedde zagrée.

— Une dette: se dit Gaudissard; quel filou! c'est pis qu'un fils de famille! 11 va inventer des lettres de change ! il f;iut finir roide! ce Fraisier ne voit pas en grand ! Quelle dette, mon brave ? dites !

— Ile n'y ha qu'eine home qui aid blearé Bons afec moi^.. il a eine chentille bedide lille qui a tes geveux maniviques, chai gru foir dud à l'Iieire le chcuie de ma baufre Allemagne que che n'aurais chamais tû guiddcr... Paris n'est bas pou bir les Allemands, on se mogiic feux... dit-il en faisant le pclU geste d'un homme qui croit voir clair dans les choses de ce bas monde.

— Il Cat fou, se dit Gaudissard.

Et, pris de pitié pour cet innocent, le directeur eut une larme à rœil.

— Ha! fous me gombrenez, inonsir le lirecdir! hé pieo ! ced Ii6mc à la bedide file est Dohioard, qui sert l'orguestre et allime les ïambes; Bons l'aimait et le segoiirait, cesde le seil qui aid aggombagué mon inique ami au gonfoi, à l'éclbe, au zimedière... Clié leux drois millo vrancs bir lui, et drois mille vrancs bir la bedite file...

— Pauvre homme ! se dit Gaudissard.

Ce féroce parvenu fut touclié de cette noblesse et de celte reconnaissance pour une chose de rien aux yeux du monde, et qui, aux yeux de cet agneau divin, pesait comme le verre d'eau de Bossiicl, plus que les victoires des conquérants. Gaudissard cachsiit sous ses vanilés, sous sa brutale envie de parvenir et de se hausser jusqu'à son ami Popinot, un bon cœur, une bonne nature. Donc, il eiïaça ses jugements téméraires sur Schmucke, et passa de son c6lé.

— Vous aurez tout cela \ mais je ferai mieux, mon cher Schmucke. Topinard est un homme de probité...

— Ui, che l'ai fu dod-à-l'heure, dans son baufre ménache où il est goniend afec ses enfants...

~ Je lui donnerai la place de caissier, car le père Baudrand me quitte...

— Ah ! que Tien fus pénisse ! s'écria Schmucke.

— Eh bien ! mon bon et brave homme, venez à quatre heures, ce soir, chez M. Berdiier, notaire, tout sera prêt, et vous serez à l'abri du besoin pour le reste de vos jours... Vous toucherez vos six mille francs, et vous ferez aux mêmes appointements, avec Garangeot, ce que vous faisiez avec Pons.

— Non ! dit Schmucke, che ne fifrai boind 1... che n'ai blis le cueir à rien... che me sens ad Jaque...

— Pauvre mouion ! se dit Gaudissard en saluant l'Allemand qui se retirait. On vit île côtelettes, après tout. El comme dit le sublime Bcranger :

Pauvres moulons, toujours on vous londra.

LES PARRNTS PAUVRES.

El il cliAnta celle opinion poliliqoe pour chasser son émotion.

— Failes avancer ma voilure! dit-il à son garçon de bureau.

11 descendit et cria nu coclier : ~ iUie de Hanovre! L*ambitieux avait reparu tout entier ! Il voyaii le conseil d'Ëlat.

Sehmucke achelait en ce montent des fleurs, et il les apporta presque joyeux avec des gâteaux pour les enfants de Topinard.

» Ghe tonne les càteaux !... dit-il avec un sourire.

Ce sourire était le premier qui vint sur ses lèvres depuis trois mois, et qui l'cAl vu, en eût frémi.

^ Ghe les tonne à eine gondissîon.

— Vous êtes trop bon, monsieur, dit la mère.

— La bedide file m'emprassera et meddra les fleirs tans ses geveux, en les dressant gomme vont les bedides Allemantes f

— Olga, ma fille, faites tout ce que veut monsieur. . dit Fouvreuse en prenant un air sévère.

— Ne crontez pas ma bedide Allem^nlel... s'écria Sclimucke, qui voynii sa chère Allemagne dans cette petite fille.

— Tout te bataclan vient sur les épaules de trois commissionnaires !.. dit Topinard en entrant.

— Ah ! tit KAIIemand, mon ami, foici leux santé vrancs pir dud payer... Mais vous afez une chantile femme, fus Tépiserez, n'est-ce bas? Ghe fus donne mille écus... La bedide lile aura eine tode te nirlle écus que fus blacerez en son nom. Ed fus ne serez plis cachisde... fus allez édre le gaissier du théâdre...

— Moi, la place du père Baudrand?

-Ui.

— Qui vous a dit cela ?

— M. Gaulissard !

— Oh ! c'est à devenir fou de joie !... Eh ! dis donc, Rosalie, va-i-on bL^qner au théâtre!... !Mais ce n'est pas possible, reprit-il.

~ Notre bienfaiteur ne peut loger dans une mansarde.

•^ Pah ! pur quelques jurs que c'hai à fifre ! dit Scitmucke, c'esde bien pon ! Atieu ! che fais au zimediëre... fotr ce qu'on a vaid te Bons... ed gommander les fleurs pir sa dompe!

I^l.ndame Gamusot de Itfarvllle était en proie aux plus vives alarmes. Fraisier tenait conseil chez elle avec Godeschal et Berlhier. Berlhier, le uolnire, et Godeschal, l'avoué, regardaient le testament fail par deux notaires en présence de deux témoins comme inaiiaquable, à cause de la manière nette donl Léopold ilannequin l'avait formulé. Selon l'Iionnètc Godeschal, Sehmucke, si son conseil actuel parvenait à le tromper, finirait par être éclairé, ne fût-ce que par un de ces avocats qui, pour se distinguer, ont recours à des actes de générosité, de délicatesse. Les deux officiers ministériels quittèrent donc la présidente en rengageant à se défier de Fraisier, sur qui naturellement ils avalent pris des renseignements. En ce moment Fraisier, revenu de l'apposition des scellés, minutait une assignation dans le cabinet du président, où madame de Marville l'availrfail entrer sur Tinvitaiion des deux officiers ministériels, qui voyaient Taffaire trop sale pour qu'un président s'y founàt, selon leur mot, cl qui avaient voulu donner leur opinion a ni/idame de Marville, sans que Fraisier les écoutât.

— Eh bien ! madame, où sont ces messieurs? demanda l'ancien avoué de Mantes.

— Partis ! en me disant de renoncer à l'affaire I répondit madame de Marville.

— Renoncer !. dit Fraisier avec un accent de rage contenue. Ecoutez, madame...

Et il lut la pièce suivante :

« A la requête de, » etc., Je passe le verbiage.

« Attendu qu'il a été déposé, entre les mains de M. le président do « tribunal de première instance, un testament reçu par maître Léopold V Ilannequin et Alexandre Grotlat, notaires à Paris, accompagnés de « deux témoins, les sieurs Brunner et Schwab, étrangers domiciliés à « Paris, par lequel testament le sieur Pons, décédé, a disi)Osé de sa Ibr- « lune au préjudice du requérant, son héritier naturel et légal, au pro* « fit d'un sieur Sehmucke, Allemand ;

« Attendu que le requérant se fi^it fort de démontrer que le testait ment est l'œuvre d'une odieuse captât ion, et le résultat de manœii- « vres réprouvées par la loi ; qu'il sera prouvé par des personnes émi-

« oentet que i'inlentioo du testateur était de laisser sa fortune à n)ade« « moiselle Cécile, fille de mondit sieur de Marville ; et que le testament, « donl le requérant demande l'annulation, a été arraché à la faiblesse « du testateur quand il était en pleine démence;

€ Attendu que le sieur Sehmucke, pour obtenir ce legs universel, a « tenu en chartre privée le testateur, qu'il a empêché la famille d'arri- If ver jusqu'au lit du mort, et que. le résultat obtenu, il s'est livré à a des actes notoires d'ingratitude qui ont scandalisé la maison et tous « les gens du quartier qui, par hasard, étaient témoins pour rendre les « derniers devoirs au portier de la maison où est décédé le testateur ;

« Attendu que des faits plus graves encore, et dont le requérant refit cherche en ce moment les preuves, seront articulés devant naessieurs € les juges du tribunal ;

a J'ai, huissier soussigné, etc., etc., audit nom, assigné le sicui « Sehmucke, parlant, etc., â comparailre devant messieurs les juges « composant la première chambre du tribunal, pour voir dire que le € testament reçu par maîtres Hannequin et Grottat, étant le résultat fit d'une captaiion évidente, sera regarde comme nul et de nul effet, et « j'ai, en outre, audit nom, protesté contre la qualité et capacité de !éfit galaire universel que pourrait prendic le sieur Sehmucke, entendant a le requérant s'opposer, comme de fait il s'oppose, par sa requête en <( date d'aujourd'hui, présentée à H. le président, à renvoi en pos^es- « sion demandée par ledit sieur Sehmucke, et Je Iqi ai laissé copie do fic présent, dont le coût est de... etc. »

— Je connais l'homme, madame la présidente, et quand II aura lu ce poulet, il transigera. Il consultera Tabareau, Tabareau lui dira d'accepter nos propositions! Donuez-vous les mille écus de rente viai^ère?

— Gertes, je voudrais bien en être à payer le premier terme.

— Ce sera fait avant trois jours. Gar cette assignation le saisira dans le premier étourdissement de sa douleur, car il regrette Pons, ce pauvre bonhomme. Il a pris cette perte très au sérieux.

— L'assignation lancée peut-elle se retirer? dit la présidente.

— Gertes, madame, on peut toujours se désister.

*- Eh bien! monsieur, dit madame Gamusot, faites!... allez toujours! 0 li, l'acquisition que vous m'avez ménagée en vaut la peine ! J'ai d'aiKcurs arrangé rauaire de la démission de Vilel, mais vous paye* . rez les soixante mille francs à ce Vite! sur les valeurs de la succession Pons... Ainsi, voyez, il faut réussir...

— Vous avez sa démission ?

— Oui, monsieur; M. Vilel se fie â M. de Marville...

— Eh bien! madame, je vous ai déjà débarrassée des soixante mille francs que je calculais clevoir être donnés à celte ignoblo portière, celte madame Gibol. Mais je liens toujours à avoir le débit de tabac pour la femme Sauvage, et la nomination de mon ami Poulain à la place vacante de médecin en chef des Quinze-Vingts.

— G est entendu, tout est arrangé.

— Eh bien! tout est dit... Tout le monde est pt)ur vous dans cette affaire, jusqu'à Gaudissard, le directeur du théâtre, que je suis allé trouver hier, et qui m'a prorois d'aplatir le gagiste qui pourrait déranger nos projets.

— Oh ! je le sais ! M. Gaudissard est tout acquis aux Popiuot.

Fraisier sortit. Malheureusement il ne rencontra pas Gaudissard, et la fatale assignation fut lancée aussitôt.

Tous les gens cupides comprendront, autant que les g»ns honnit t^s rexècreront, la joie de la présidente à qui, vingt minutes après le départ de Fraisier, Gaudissard vint apprendre sa conversation avec le pauvre Sehmucke. La présidente approuva tout, elle sut un gré iutîui au directeur du théâtre de lui enlever tous ses scrupules par des observaiions qu'elle trouva pleines de justesse.

— Madame la présidente, dit Gaudissard, en venant, je pensais que ce pauvre diable ne saurait que faire de sa fortune I G'est une nature d'une simplicité de patriarche ! G'est naïf, c'est Allemand, c'est à empailler, à mettre sous verre comme un petit Jésus de cire!... Cest-àdire que, selon moi, il est déjà fort embarrassé de ses deux mille cinq cents francs de rentes, et vous le provoquez à la débauche...

— G'est d'un bien noble cœur, dit la présidenle, d'enrichir ce garçon qui regrette notre cousin. Mais moi je déplore la petite b sbu^f qui qui nous a brouiilés, M. Pons et moi; s'il était revenu, tout hti aurait été pardonné. Si vous saviez, il manque à mon mari. M. de Marville a

été au désespoir de iVavoir pas reçu d'uvis de celle mort, car il a la religion des devoirs de fâunlle, il aurait assisté au service, au convoi, à )V.uterremem, et moi-même je serais allée à la messe...

— Eh bien! belle dame, dit Gaudissard, veuillez faire préparer Tactc; à quatre heures, ]e vous amèuerai TAIIemand... Rccommandezmol. madame, à la bienveillance de votre charmante Olle, la vicom-

oncle, le juge, et je lui dois ma fortune... Je voudrais tenir de vous et votre fille la haute considération qui 8*aUacbe aux gens puissants et bien posés. Je veux quitter le théâtre, devenir un homme sérieux.

— Vous Têtes, monsieur, dit la présidente.

— Adorable! reprit Gaudissard eu baisant la main sèche de madame de Marville.

A quatre heures, se trouvaient réunis dans le cabinet de M. Berthier, DoLiire, d*abord Fraisier, rédacteur de la transaction, puis Tabareau, mandataire de Schmucke, et Schmucke lui-même, amené par Gaudissard. Fraisier avait eu soin de placer en billets de banque les six mille francs demandés, et six cenls francs pour le premier terme de la rente

qu on lUi nsaii. lie pauvre tour du cimetière où il s'était entretenu avec Pons, et où il lui avait promis de le rejoindre, ne jouissait pas de tontes ses facultés déjà bien ébranlées par tant de secousses. Il n'écouta donc pas le préambule de Tacte où il était représenté comme assisté de maître Tabareau, huissier, sou mandataire et son conseil, et où l'on rappelait les causes du procès intenté par le président dans l'intérêt de sa fille. L'Allemand jouait un trisie rôle, car. en signiuit l'acte, il donnait gain de cause :iux épouvantables assertions de Fraisier: mais il fut si joyeux de voir l'argent pour la famille Topinard, et ^i heureux d'enrichir, selon sM p(*{iics idées le seul homme qui aimât Pons, qu'il n'entendit pas tm mot de cette transaction sur procès. Au milieu de l'acte, un clerc ef|(r9 dans le cabinet.

— Monsieur, il y a là, dit-il à son patron, un homme qui veut parler à M. Schmucke...

Le notaire, sur un geste de Fraisier, haussa les épaules signifteuMvcment.

» Ne nous dérangez donc jamais quand nous signons des actes. Demandez le nom de ce... Ës^<ie un homme ou un monsieur? es|rce un créancier ...

Le clerc revint et dit : — Il veut absolument parler à M. Schmu^ikB»

— Son nom ?

— Il s'appelle Topinard.

— J*y vais. Signez tranquillement, dit Gaudissard à Schmucke. FInif^sez, je vais savoir ce qu il nous veut.

Gaudissard avait compris Fraisier, et chacun d'eux flairait un danger.

— Que vien84u faire ici? dit le dirrcleiT au gagiste. Tu ne veux donc pas être caissier? Le premier mérite d un caissier, c'est la discrétion.

— Monsieur!...

— Va donc â tes affaires, ta qt iMBras jamais rien si tu te mêles de celles des autres.

— Monsieur, je ne mangerai put de pain dont toutes les boucbées me resteraient dans la gorge !.,,«^ Monsieur Schmucke, criait-il...

Schmucko, qui avait Figné, qui lepait son argent à Ifi maio, vin( à la ;oix de Topinard.

— Voici pir la bedite Allemante e( pir (bs...

— Ah ! mon cher monsieur Schmui'lte, \^i% sv0S enricl)! des moQ%> i es, des gens qui veulent vous ravir l'honp^uf , J*ai porté eela çhe% :n brave homme, un avoué qui connaît 0$ Frn|sjor, et iJ dit que vous levez punir tant de scélératesse en acceptSMl \p procpi» et qu'ils reçu* 1er ont... Lisez.

Et cet imprudent ami donna Tasslsnaiion envoyée à Schmucke, cité Bordin. Schmucke prit le papier, le lut, et en se voyant iraité comme il l'était, ne comprenant rien aux genlillesses de la procédure, il reçut un coup mortel. Ce gravier lui boucha le cœur. Topinard reçut Scbmucke dans ses bras; ils étaient alors tous deux sous la porte cochère du notaire. Une voiture vint à passer, Topinard y fit entrer le pauvre Allemand, qui subissait les douleurs d'une congestion séreuse au cerveau. La vue était troublée ; mais le musicien eut encore la force de tendre Targent à Topinard. Schmucke ne succomba point à celte première attaque, mais il iie recouvra point la raison . il ne faisait que des mouvemenis sans conscience; il ne mangea point; il mourut en dix jours sans se plaindre, car il ne parla pins. Il fut soigné par madame Topinard, et fut obscurément enterré côte à côte avec

Pons, par les soius de Topinard, la seule persoaoe qui suivit le convoi de ce (ils de l'Allemagne.

Fraisier, nommé juge de paix, est très-intime dans la maison d^i président, et très-apprécié par la présidente, qui n'a pas voulu lui voir épouser la filU à Tabareau; elle promet infiniment mieux que cela à l'habile homme à qui, selon elle, elle doit non-seulement l'ac-

SulHtiiion des prairies de Marville et le cottage, mais encore l'éieciion ^e M. le président, nommé député à la réélection générale de t84§.

Tout le monde désirera sans doute savoir ce qu'est devenue l'héroïne de cette histoire, malheureusement trop véridique dans ses détails, et qui, superposée à la précédente, dont elle est la sœur jumelle, prouve que la grande force sociale est le caractère. Vous devinez, ô amateurs, connaisseurs et marchands, qu'il s'agit de la collection de Pons ! Il sufBra d'assister à une conversation tenue chez le comte Po-^ pinot, qui montrait, il y a peu de jours, sa magnifique collection â des étrangers.

— Monsieur, le comte, disait on étranger de distinction, vous possédez des trésors!

— Ohl milord, dit modestement le comte Popinot, en fait de tableaux, personne, je ne dirai pas à Paris, mais en Europe, ne peut se flatter de rivaliser avec un inconnu, un Juif nommé Ëlie Magus, vieillard maniaque, le chef des lableaumanes. Il a réuni cent et quelques tableaux qiii sont à décournger les amateurs d'entreprendre des collections. La France devrait sacrifier sept à huit millions et acquérir cette galerie à la mort de ce richard... Quant aux curiosités, ma colleclion est assez belle pour qu'on en parle...

— Mais comment un homme aussi occupé que vous l'êtes , dont la (Ortune privée a été si loyalement gagnée oans le commerce...

— De drogueries, dit Popinot, a pu continuer à se mêler de drogues...

—I^OQ, roprit l'étranger, mais où trouvez-vous le temps de chercher? I^ çurlosilil ne viennent pas à vous...

-— Mpn p.^4 pavait <léj^* <l>t 1^ vicomtesse Popinot, un noyau de collection, il Aimait les arts, les belles œuvres; mais la plus grande partie (I0 ce4 richesse^ vient de moi !

wm De voq|t ONMlayDe?... si jeune! vous aviez ces vices-Iâ, dit un prlnof russf ,

Les Ri)Hfls sont tellement imitateurs, une toutes les maladies de la e)vi||6g|ion se répercutent chez eux. La oricabracomanie fait rage à pétersbourg, et pur suite du courage naturel à ce peuple, il s'ensuit que les Rnis^l ont causé dans l*arttc/e, dirait Rémonencq, un rencbé risgemeni de prix qui rendra les collections impossibles, m ce prince 4tait k Paris uniquement pour collectionner.

^ Prince, dit la vicomtesse, ce trésor m'est écho par succession d'un cousin qtii m'aimait beaucoup et qui avait passé quarante et quelques années, depuis 1805, à ramasser dans tous les pays, et principalement en Italie, tous ces chff^'œnvre...

-V9 El comment l*s{»pelez-vou8? demanda le milord.

«- Pons! dit le président Camusot.

^ G'tftnit un homme charmant, reprit la présidente de sa petite voix fiûtée, plein d'esprit, original, et avec cela beaucoup de cœur. Cet éventail que yous admirez, milord, et qui est celui de madame de Pompadoqr, H iiye l'a remis un matin en me disant un mot charmant que vous ipe permettrez de ne pas répéter...

Et elle regarda |a fille.

-T Dites- nous le ipot, demanda le prince russe, madame la vicomtesse.

-«- Le mot vaut l'éfentail!... reprit la vicomtesse, dont le mot était stéréotypé. 11 a dit à vpa n)ère qu'il était bien temps que ce qui avait éné dan^ les mains du vice restât dans les maius de la vertu.

Le milord referde medaqie Camusot de Marville d'un air de doute extrêmement fliitteiir pour une femme si sèche.

— Il dînait trois ou quatre fois par semaine chez moi, reprit-elle, ii pous aimait tantl nous savions l'apprécier, les artistes se plaisent avec ceux qui goûtent leur esprit. Mon mari était d'ailleurs son seul parent. Et, quand cette succession est arrivée à M. de Marville, qui né s'y attendait nullement, M. le comte a préféré acheter tout en bloc plutôt que de voir vendre cette collection à la criée : et nous aus^^i nous avons mieux aimé la vendre ainsi, car il est si aiïreux de voir disperser de belles choses qui avaient tant amusé ce cher cousin. Elle Magus fut alors l'appréciateur, et c'est ainsi, milord, que j'ai pu avoir le collage bâti par votre oncle, et où vous nous ferez l'honneur de venir nous voir.

Le caissier du théâtre, dont le privilège cédé par Gaudissard a passé depuis un an dans d'autres mains, est toujours M. Topinard: mais M. Topinard est devenu sombre, misanthrope, et parle peu; il passe pour avoir commis un crime, et les mauvais pliisaiits du (liéàtre prétendent que sou chagrin vient d'avoir épousé Lololte. Le nom de Frai-

LES PARKNTS PAUVRKS.

^r cause un soubresaut â l'Iionni^lc Topinnril. Petit-«llrc lrouvera4-on siiigiiliur mié la seutu imc drgiic de Potis 66 soii trouvée dans le Irujsième acssoug d'un ilitfàtre des boulevards.

Madame Itémouciicti, rnippëc de la prédtciiun di- madame KonLiIne, lie vrtit p:)s se retirer à h rnmpaiine, elle re&lc dntig son inngninqiie magasin du boulevard de la Madeleine, encore une fois veuve bit efTel, l'Auvcrgnnt, après s'être (bit donner par contrit ilc ni^iri^ige les biens au deruKT livaol, ivail mis i portée <le sa femme uu jKiit verre de.

viiriut, comiuant sur une erreur, et ga femme, dans une inicntton excellcnle.ayaul mis ailleurs le petit verre, Rùmonenrq l'uvala. Oeite lin. digne duccscéicriit. prouve en (iiveur do lu Pruvideiice. i|ne les peintres de niiciirs sont accuses d'oublier, peut-être k «use des dtiiiodiucnU de dntuies qui en abuseul.

Excuse): les Tauies du copiste 1

Piris, Juillut ISW — n»i lSi7.

FIN DES PABENT3 rAUTRBS.

Stlimucke pi'il le papier, le lut, et en le To^aal li

nK<tns r*T u»f«>'**

Ll GOITESSE 111 II tmmt.

— AllonsI eocore DOln v'icni carrickl

Cette escIsiinatîoD échappait à no. clerc appirtcnant nu genre de ceux qu'on appelle dans les éludes des Mufa-ruMMOHx, et qui mardait en ce momenl de Turi bon appétit dans un morceau de pain ; il arracha uu Cde niie pour bire une tetie qu'illança railleusement par le vasistas d'une fenêtre sur laqutrlle il s'ap-

Îiujail. Bien dirigée, la boaelle rebondit prestiue à la hauteur de la croisée, nprès avoir frappé le chnpenu d'un itaconna qui traversait h cour d'une maison située rue Vivien ne, où demeurait mal* Ire Derrillc, avoué.

— AII<x)s, Simonnin, ne faites donc pas de sottises

aux gens, ou Je vous mets i U mIodi

ta porte. Quelque pauvre que

soit un client, c'est toujours

aa borome, que diable! dit le premier clerc en interrompant l'addition

d'un mérooire de frais.

41 riri>.-lBpr{M>fiS>ki*Un,H«-bl«lk,l

Le saate-raisseau est s^ oëralement, comme était Si.

rooDiiin , UD gartoii de ireini k quatorze au, qui, Atm tontes les études, se trouve fOUS la dominalion spéciaU du principal clerc, dont Ici commissions et les billets doux l'occupent tout en allant porter aes eiploils cliei les huissiers et des placets .lu I^tnis. Il tient au gamin de Paris par ses mœurs et i b chicane par sa destinée. Gol enlant esi presque toujours «ans piiié. sans frein, iudiscipliniible. faiseur de cikiplets, goguenard, avide cl paresseux.

Néanmoins presque tous les petits clercs ont unevieille mère logée k un cinquième ciage avec laquelle ils partagent les trente ou quarante fraucs qui leur sont alloués par mois. ' ■

-Si c'est un homme, poui-

l'air de l'écolier qui prend M» maître en faute.

Et il se remit à manger son pain et son fromage en accotant son épaule sur le mon-

bert. <3nl de la fenêtre, car II se

Tcposatt debout, ainsi que les chevaux de coucou, l'uuo

9 ses jambes relovée, et appuyée cooirc l'auirc, sur le bout du

LE COLONEL CHABERT

— (Jiiel tour pourrions-nous ioaer à ce cblnois-là ? dit à voix basse le troisième clerc, nommé Godeschal, en s*nrrétnnt au milieu d'uu raisonnement qu'il engendrait dans une requête grossoyée par le qua* irième clerc, et dont les copies étaient faltea par deux néophytes f e» nus de province. Puis il continua son improvisation : ... « Mais, dani sa noble et bienveillante sagesse, Sa Majesté Louis Dix-Huit » (mettez en toutes lettres, hé ! monsieur le savant qui faites la grosse ! ), « au moment où Elle reprit les rênes de son royaume, comprit a (qu'est-ce ou'il comprit, ce gros farceur-là?) «la haute mission à laquelle Elle

était appelée par la divine Providence! » (point admiradf et six

points : on est assez religieux au Palais pour nous les passer), « et sa première pensée fut, ainsi que le prouve la date de l'ordonnance cldessous désignée, de réparer les infortunes causées par les affreux et tristes désastres de nos temps révolniioonairesi en restituant à ses fidèles et nombreux serviteurs a ( nombreux est une flatterie qui doit plaire au tribunal) < tous leurs biens non vendust aoU qu'ils se trouvassent dans le domaioe public, soit quils se trouvassent dans le do« nialne ordinaire ou extraordinaire de la couronne, soit enfln qu'ils se trouvassent dans les dotations d'établissements publics, car nous sommes et nous nous prétendons habiles à soutenir que tel est l'esprit

et le sens de la fameuse et si loyale ordonnance rendue en » —

Attendei, dit Godeschal aux trois clercs, cette scélérate de phrase a rempli la fin de ma page. — Eh bien ! reprit-il en mouillant de sa langue le dos du cahier afin de pouvoir tourner la page épaisse de son papier timbré, eh bien ! si vous vonlet lui faire une force, il faut lui dire que le patron ne peut parler à ses clients qu'entre deux et trois heures du matin : nous verrons s'il viendra, le vieux malfaiteur ! Et Godeschal reprit la phrase commencée : nnduê m... ««-Y étea-vous? demanda-t-ll.

— • Oui, crièrent les trois copiâtes.

Tout marchait à la fois, la requête, la causerie et la conspiration.

— Rendue m... Hein? papa Boucard, quelle est la date de l'ordonnance? il faut mettre les points sur les i, saquerlotte ! Gela fait des pages.

— SaqwrloUe! répéta l'un des copistes avant que Boucard, le maître clerc, n'eût répondu.

— Gomment, vous avex écrit iaquerlotU? s'écria Godeschal en re<* gardant l'un des nouveaux venus d'un air à la fois sévère et goguenard.

— Mais oui, dit le quatrième clerc en se penchant sur la copie de son voisin, il a écrit : // faut mellre Ut pointt sur Ui t, et takerhlU avec un k.

Tous les clercs partirent d'un éclat de rire.

— Comment, monsieur Huré, vous prenez ioquerlotlê pour un terme de droit, et vous dites que vous êtes de Mortagne ! s'écria Simonnin.

~ EfTacez bien ça! dit le principal clerc. Si le juge chargé de taxer le dossier voyait des choses pareilles, il dirait qu'on te moque de la barbouillée! Vous causeriez des désaffréments au patron. Allons, ne faites plus de ces bêtises-là, monsieur Huré ! Un Normand ne doit pas écrire insouciamment une requête. C'est le : — Poriex arme! de ta oasoclie.

— - Rendue m,„ «n, demanda Godeschal. Dites-moi donc quand, Boucard !

— Juin 18U, répondit le premier clerc sans quitter son travail.

Un coup frappé à la porte de l'étude interrompit la phrase de la prolixe requête. Cinq clercs bien endentés, aux yeux vifs et railleurs, aux têtes crépues, levèrent le nez vers la porte, après avoir tous crié d'une voix de chantre : — Entrez. Boucard resta la face ensevelie dans un monceau d'actes nommés 6rouir72e en style de Palais, et continua de dresser le mémoire de frais auquel il travaillait.

L'élude était une grande pièce ornée du poêle classique qui garnit tous les antres de la chicane. Les tuyaux traversaient diagonalement la chambre et rejoignaient une cheminée condamnée sur le marbre de laquelle se voyaient divers morceaux de pain, des triangles de fro* mage de Brie, des côtelettes de porc frais, des verres, des bouteilles, cl la tnsse de chocolat du maître clerc. L'odeur de ces comestibles s'amalgamait si bien avec la puanteur du poêle chauffé sans mesure, avec le parfum particulier aux bureaux et aux paperasses, que la puanteur d'un renard n'y aurait pas été sensible, te plancher était déjà couvert de fange et de neige apportée par les clercs. Près de la fenêtre se trouvait le secrétaire à cylindre du principal, et auquel était adossée la petite ta) île destinée au second clerc. Le second faitait en ce moment le palais. H pouvait être de huit à neuf heures du matin. L'étude avait pour tout ornement ces grandes affiches jaunes qui annoiu cent des saisies immobilières, des ventes, des iicitations entre majeurs et mineurà, des adjudications définitives ;ou préparatoires, la gloire dos études ! Derrière le maître clerc était un énorme casier qui garnissait le mur du haut en bas, et dont cbaque compartiment était bourré de liasses d'où pendait un nombre infini d'étiquettes et de bouts de fil rouge qui donnent une physionomie spéciale aux dossiers

de procédure. Les rangs inférieurs du casier étalent pleins de cartons jaunis par l'usage, bordés de papier bleu, et sur lesquels se lisaient les noms des gros clients dont les affaires juteuses se cuisinaient en ce moment. Les sales vitres de la croisée laissaient passer peu de jour. D'ailleurs, au mois de février, il existe à Paris très-peu d'études où Ton puisse écrire sans le secours d'une lampe avant dix heures, car •lies sont toutes l'objet d'une négligence assez concevable : tout le monde y va, personne n'y reste, aucun intérêt personnel ne s'attache à ce qui est si banal; ni l'avoué, ni les plaideurs, ol les clercs, ne tiennent à l'élégance d'un endroit qui pour les uns est une classe, pour les autres un passage, pour le maître un laboratoire. Le mobilier crasseux se transmet d'avoués en avoués avec un scrupule si religieux, que certaines études possèdent encore des boites à riêidue, des moules à tirets, des sacs provenant des procureurs au Chlet^ abréviation du mot Cbatilit, Juridiction qui représentait dans l'ancien ordre de choses le tribunal de première iottance actuel. Cette étude obscure, grasse de poussière, avait donc, comme toutes les autres, quelque chose de repoussant pour les plaideurs, et qui en faisait une des plus hideuses monstruosités parisiennes. Certes, si les sacristies humides où les prières se ptent et se payent comme des épicéa, si les magasins des revendeuses où flottent des guenilles qui flétrissent toutes les illusions de la vie en nous montrant où aboutissent nos fêtes, si ces deux cloaques de la poésie n'existaient pas, une étude d'avoué serait de toutes les boutiques sociales la plus horrible. Mais il en est ainsi de la maison de jeu, du tribunal, du bureau de loterie et du mauvais lieu. Pourquoi? Peut-être dans ces endroits le drame, en se jouant dans l'àme de l'homme, lui rend-Il les accessoirea indifTérents : ce qui expliquerait aussi la simplicité du grand penaeur et des grands ambi-* tieux.

— Où est mon canif?

— Je déjeune.

^ Va te faire lanlaire, voilà QD pâté sur la requête !

— Gbit ! messieurs.

Ces diverses exclamations partirent à ta fois au moment où le vieux plaideur ferma la porte avec cette sorte d'humilité qui dénature les mouvements de lliomme malheureux. L'inconnu essaya de sourire • mais les muscles de son visage se détendirent quand H eut vainement cherché quelques symptômes d'aménité sur les visages inexorablement insouciants des six clercs. Accoutumé sans doute à juger les hommes, il s'adressa fort poliment au saute-ruisseau, en espérant que ce pâti* ras lui répondrait avec douceur.

— Monsieur, votre patron est-il visible?

Le malicieux saute-ruisseau ne répondit au pauvre homme qu'en se donnant avec les doigts de la main gauche de petits coups répétés sur roreille comme pour dire : — Je suis sourd.

— Que souhaitez- vous, monsieur? demanda Godeschal, oui tout en faisant cette question avalait une bouchée de pain avec laquelle on eût pu charger une pièce de quatre, brandissait son couteau, et se croisait les jambes en mettant à la hauteur de son œil celui de ses piods qui se trouvait en Tair.

— Je viens Ici, monsieur, pour la cinquième fois, répondit le patient, Je souhaite parler à M. Derville.

•* Est-ce pour une affaire?

«- Ouit mais je ne puis l'expliquer qu'à M...

— > Le patron dort, si vous désirez le consulter sur quelques difficultés, Il ne travaille sérieusement qu'à minuit. Mais si vous vouliez nous dire votre cause, nous pourrions, tout aussi bien que lui, vous...

L'inconnu resta impassible. Il se mit à regarder modestement autour de lui, comme un chien qui, en se glissant dans une cuisine étrangère, craint d'y recevoir des coups. Par une grâce de leur état, les clercs n'ont Jamais peur des voleurs, lis ne soupçonnèrent donc point i'Iiomme au carrick et lui laissèrent observer le local, où il cherchait vainement un siège pour se reposer, car il était visiblement fatigué, Par système, les avoues laissent peu de chaises dans leurs études. Le client vulgaire, lassé d'attendre sur ses jambes, s'en va grognant, mais il ne prend pas un temps qui, suivant le mot d'un vieux procureur, n'est n'est pas admis en faxe,

— Monsieur, répondlt-ii, j'ai déjà eu l'honneur de vous prévenir que Je ne pouvais expliquer mon afl'aire qu'à M. Derville, je vais ai tendre son lever.

Boucard avait fini son addition. Il sentit l'odeur de son chocolat, quUia son liuteuil de canne, vint à la cheminée, toisa le vieil homme, regarda le carrick et fit une gVimace indescriptible. Il pensa probablement que, de anelque manière que Ion tordit ce client, il serait Impossible d'en tirer un centime; il intervint alors par une parole brève, dans l'intention de débarrasser l'étude d'une mauvaise pratique.

— Ils vous disent la vérité, monsieur, la patron ne travaille que pendant la^nuit. Si votre affaire est grave, je voua conseille de reveoir à une heure du matin.

Le plaideur regarda le maître clerc d'un air atupMe, et demeura

LE COLONEL CHABERX

pendant an moment immobile. Babilués à tous les chanffemenis de physionomie et aux singulien caprices produits par UndeciBlon ou par la rêverie qui caractérisent les gens processif, les clercs continuèrent à manger, en faisant autant de bruit avec leurs mâchoires Sue doivent en faire des chevaux au râtelier, et ne s'inquiétèrent plus u vieillard.

-* Monsieur, le viendrai ce soir, dit enfin le vieux, qui, par une ténacité particulière aux gens malheureux, voulait prendre en défaut l'humanité.

La seule épigramme permise à la misère est d'obliger la justice et la bienfaisance à des dénis injustes. Quand les malheureux ont convaincu la société de mensonge, ils se rejettent plus vivement dans le sein de Dieu.

— Ne vdlâ-l-il pas un fameux cfdti«? dit Simonnin aans attendre que le vieillard eût fermé la porte.

-* Il a l'air d'un déterré, reprit le dernier clerc.

^ C'est quelque colonel qui réclame un arriéré, dit le premier clerc.

— Non, c'est un ancien concierge, dit Godeschah

— Parlons qu'il est noble, s'écria Boucard.

— Je parie qu'il a été portier, répliqua Godeschal. Les portiers sont seuls doués par la nature de carricks usés, hufleux et déchiquetés par le bas comme l'est celui de ce vieux bonhomme ! Vous n'avez donc vu ni ses bottes éculées qui prennent Teau, ni sa cravate qui lui sert de chemise? il a couché sous les ponts.

— Il pourrait être noble et avoir tiré le cordon^ s'écria le quatrième clerc. Ça s'est vu 1

— Non, reprit Boucard au milieu des rires, je soutiens qp'il a été brasseur en 1789, et colonel sous la République.

^ Ah I je parie un spectacle pour tout le monde qu'il n'a pas été soldat, dit Godeschal.

— Ça Ta, répliqua Boucard.

•—Monsieur! monsieur! cria le petit derc en ouvrant la fenêtre.

— Que fais-tu, Simonnin T demanda Boucard.

— Je l'appelle pour lui demander s'il est colonel ou portier, il doit le savoir, lui.

Tous les clercs se mirent à rire. Quant au vieillard, il remontait déjà l'escalier.

— Qu'allon6*nous lui dire? s'écria Godeschal.

— LaissezHDOl faire I répondit Boucard.

Le pauvre homme rentra timidement en baissant les yeux, peut-être pour ne pas révéler sa faim en regardant avec trop d'avidité tes comestibles.

-— Monsieur, lui dit Boucard, voulez-vous avoir la complaisance de nous donner votre nom, afin que le patron sache si...

— Chabert.

— Bst*ce le colonel mort à Eylau ? demanda Huré, qui, n'ayant encore ricD dit, était jaloux d'ajouter une raillerie à toutes les autres.

— Lui-même, monsietT, répondit le bonhomme avec une simplicité antique. El il se retira.

— Chouit !

^ Dégommé!

— Puff!

— Oh!

— Ah!

— Bàoun !

-* Abl le vieux drôle!

— Trinn, la, la, trinn, trinn!

— Enfoncé!

-^ Monsieur Desroches, vous irea au spectacle sans payer, dit Huré. le quatrième clerc, à un nouveau venu en lui donnant sur Tépaule une tnpe à tuer un rhinocéros.

Ce fut on torrent de cris, de rires et d'exclamations, à la peinture duquel on userait toutes les onomatopées de la langue.

•— A quel théâtre irons-nous?

•^ A l'Opéra I s'écria le principal.

— D'abord, reprit Godeschal. le théâtre n'a pas été désigné. Je puis, si je veux, vous mener cbex madame Saqui.

— Madame Saqui n'est pas un spectacle.

— Qu'est-ce qu'un spectacle? reprit Godeschal. Elabllssons d'abord le point de fait. Qu'ai-je parlé, messieurs? un speciacle. Qu'est-ce qu'an spectacle? une chose qu'on voit...

— Hais dans ce système-là, vous vous acqnittei lez donc en nous

menant voir l'eau couler sous le Pont-Neuf? s'écria Simonnin en interrompant.

— Qu'on volt pour de l'argent, disait Godeschal en continuant.

— Mais on voit pour de l'argent bien des choses qui ne sont pas un spectacle. La définition n'est pas exacte, dit Huré.

— Mais, écoutez-moi donc !

— - Vous déraisonnez, mon cher, dit Boucard.

— Gurtius est-il un spectacle? dit Godeschal.

— Non, répondit le premier clerc, c'est un cabinet de figures.

— Je parie cent francs contre un sou, reprit Godoschat, que le cabinet de Gurtius constitue renseinble de cuoscs auquel est dévolu le nom de spectacle. H comporte une chose à voir à dilférents prix, suivant les difTérentes places où l'on veut se mettre.

— • Et berlih btrlok, dit Simonnin*

— Prends garde que je ne te gilfle, toi ! dit Godeschal. Les clercs haussèrent les épaules.

— D'ailleurs, il n'est pas prouvé que ce vieux singe ne se soit pas moqué de nous, dit-il en cessant son argumentation ctouflée par le rire des autres clercs. En conscience, le colonel Cliabcrt est bien mort, sa femme est remariée au comte Perraud, conseiller d Etat. Madame Perraud est une des clientes de l'étude !

— La cause est remise à demain, dit Boucard A l'ouvrage, messieurs! Sac-à-papier! l'on ne fait rien ici. Finisses donc votre requête, elle doit être signifiée avant l'audience de la quatrième chambre. L'afiaire se juge aujourd'hui. Allons, à cheval.

— Si c'eût été le colonel Chabert, est-ce qu'il n'aurait pas chaussé le bout de son pied dans le postérieur de ce farceur de Simonnin quand H a fait le sourd ? dit Huré en regardant cette observation comme plus concluante que celle de Godeschal.

— Puisque rien n'est décidé, reprit Boucard, convenons d'aller aux secondes loges des Français voir falma dan» Néron. Simonuin ira au parterre.

Lè-dessus, le premier clerc s'assit à son bureau, et chacun l'imita.

— € Rendue en juin mil huit cent quatorze » (en toutes lettres), dit Godeschal, y étes-vous?

— Oui, répondirent les deux copistes et le grossoyeur dont les plumes recommencèrent à crier sur le papier timbré en faisant dans l'étude le bruit de cent hannetons enfermés par des écoliers dans des cornets de papier.

— « Et nous espérons que messieurs composant le tribunal. » dit l'improvisateur. Halte ! il faut que je relise ma phrase, je ne me comprends plus moi-même.

— Quarante^ix..* Ça doit arriver souvent!... Et trois, quaranteneuf; dit Boucard.

— « Noos espérons, reprit Godeschal après avoir tout relu, que messieurs composant le tribunal ne seront pas moins grands que ne l'est l'auguste auteur de l'ordonnance, et qu ils feront justice des misérables prétentions de l'administration de la grande chancellerie de la Légion d'honneur en fixant la jurisprudence dans le sens large que nous établissons ici... » .

— Monsieur Godeschal, voulez-vous un verre d'eau ? dit le petit clerc.

— Ce farceur de Simonnin! dit Boucard. Tiens, apprête les cliovaux à double semelle, prends ce paquet, et valse jusqu'aux Invalides.

^ « Que nous établissons ici, » reprit Godeachal. Ajoutez : « dans l'intérêt de madame... (en toutes lettres) la vicomtesse de Grandlieu... »

— Comment ! s'écria le maître clerc, vous vous avisez de faire des requêtes dans l'affaire vicomtesse de Grandiieu contre Légion d'honneur, une affaire pour compte d'étude, entreprise à forfait? Ah ! vous êtes un fier nigaud I Voulez-vous bien me mettre de côté vos copies et votre minute, gardez-moi cela pour l'affaire Navarreins contre les hospices. Il est tard, je vais faire un bout de placet, avec des aUendu^ et j irai moi-même au Palais...

Cette scène représente un des mille plaisirs qui, plus tard, (ont dire en pensant à la jeunesse : — C'était le bon temps!

Vers une heure du matin, le prétendu colonel Chabert vint frapper à la porte de maître Derville, avoue près le tribunal de première instance du déparlement de la Seine. Le portier lui répondit que M. Derville n'était pas rentré. Le vieillard allégua le rendez-vous et monta chez ce célèbre légiste, qui, malgré sa jeunesse, p.nssa{t pour être une des plus fortes têtes du Palais. Après avoir aonué, le défiant solliciteur ne fut pas médiocrement étonné de voir le premier clerc occupé à ranger sur la table de la salle à manger de son patron les nombreux dossiers des affaires qui venaient le lendemain en ordre utile. Le clerc, non moins étonné, salua le colonel en le priant de s'asseoir : ce que fit le plaideur.

LE COLONFX CHABERT.

— Ma fol, monsieur, j*ai cru que vous plaisaniicz hier en mlndiquant une heure si matinale pour une consultation, dit le vieillard avec une fausse gaieté d*un homme ruiné qui s*efforce de sourire.

— Les clercs plaisantaienl et disaient vrai tout ensemble, reprit le principal en conlinuanl son travail. M. Dervllle a choisi celte heure pour ei^amlner ses causes, en résumer les moyens, en ordonner la conduite, en disposer les défnuei.Ssi prodigieuse intelligence est plus libre en ce moment, le seul où il obtienne le silence et la tranquillité nécessaires à la conception des bonnes idées. Vous êtes, depuis qu'il est avoué, le troisième exemple d'une, consultation donnée à cette heure nocturne. Après être rentré, le |)atron discutera chaque a flaire, lira tout, passera peut-être quatre ou cinq heures à sa besogne; puis il me sonnera et m'expliquera ses intentions. Le matin, de dix heures à deux heures, il écoute ses clients, puis 11 emploie le reste de la journée à ses rendez-vous. Le soir, il va dans le monde pour y entre tenir ses relations. Il n'a donc que la nuit pour creuser ses procès, fouiller les arsenaux du Code et faire ses plans de bataille. Il ne veut pas perdre une seule cause, il a Tamour de son art. Il ne se charge pas, comme ses confrères, de toute espèce d*aftaire. Voilà sa vie, qui est singulièrement active. Aussi gagne-t-il beaucoup d*argent.

En entendant cette explication, le vieillard resta silencieux, et sa bizarre figure prit une expression si dépourvue d'intelligence, que le clerc, après l'avoir regardé, ne s'occupa plus de lui. Quelques instants après, Derville rentra, mis en costume de bal ; son maître clerc lui ouvrit la porte, et se remit à achever le classement des dossiers. Le jeune avoué demeura pendant un moment stupéfait en entrevovant dans le c'air-obscur le smgulier client qui l'attendait. Le colonel Ghabert était aussi parfaitement immobile que peut l'être une figure en cire de ce cabinet de Gurlius où Godescbal avait voulu mener ses camarades. Cette immobilité n'aurait peut-être pas été un sujet d'étonnement, si elle n'eût complété le spectacle surnaturel que présentait l'ensemble du personnage. Le vieux soldat était sec et maigre. Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa perruque lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses veux paraissaient couverts d'une taie transparente : vous eussiez dît de la nacre sale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à la lueur des bougies. Le visage, pâle, livide, et en lame de couteau, a il est permis d'emprunter cette expression vulgaire, semblait mort. Le cou était serré par une mauvaise cravate de soie noire. L'ombre cachait si bien le corps à partir de la liane brune que décrivait ce haillon, qu'un homme d'imaffination aurait pu prendre cette vieille tête pour quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt, sans cadre. Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, q^uoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. Enfin Tabsence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s'accordait avec une certaine expression de démence triste, avec Tes dégradants symptômes par lesquels se caractérise l'idiotisme, pour faire de celte ngnre je ne sais quoi de funeste qu'aucune parole* numaine ne pourrait exprimer. Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé les signes d'une douleur profonde, les indices d'une misère qui avait dégrade ce visage, comme les gouttes d'eau tombées du ciel sur un beau marbre l'ont à la longue défiguré. Un médecin, un auteur, un magistrat, eussent pressenti tout un drame à l'aspect de éette sublime horreur dont le moindre 'mérite était de ressembler à ces fantaisies que les peintres s'amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques en causant avec leurs amis.

En voyant l'avoué, l'inconnu tressaillit par un mouvement convulslf semblable à celui qui échappe aux poètes quand un bruit inattendu vient les détourner d'une féconde rêverie, au milieu du silence et de la nuit. Le vieillard se découvrit promptement et se leva pour saluer le jeune homme ; le cuir qui garnissait l'intérieur de son chapeau étant sans doute fort gras, sa perruque y resta collée sans qu'il s'en aperçût, et laissa voir à nu sou crâne horriblement mutilé par une cicatrice transversale qui prenait à Focciput et venait mourir ià l'œil droit, en formant partout une grosse couture saillante. L'enlèvement soudain de celte perruque sale, que le pauvre homme portail pour cacher sa blessure, ne donna nulle envie de rire aux deux geus de loi, tant ce crâne fendu éuit épouvantable à voir. La première pensée que suggérait ras|)ect de cette blessure était celle-ci : — Par là s'est enfuie l'intelligence !

— Si ce n'est pas le colonel Chabert, ce doit être un fier troupier ! pensa Boucard.

— Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler?

— Au colonel Ghabert.

— Lequel?

— Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard.

En entendant cette singulière phrase, le clerc et l'avoué se jetèrent un regard qui signifiait : — C'est un fou !

— Monsieur, reprit le colonel, Je désirerais ne confier qu'a vous le secret de ma situation.

Une chose digne de remarque est l'intrépidité naturelle aux avoués. Soit l'habitude de recevoir un grand nombre de personnes, soit le profond sentiment de la protection que les lois leur accordent, soit confiance en leur ministère, ils entrent partout sans rien craindre, comme les prêtres et les médecins. Derviile nt un signe à Boucard, qui disparut.

— Monsieur, reprit l'avoué, pendant le jour je ne suis pas trop avare de mon temps; mais au milieu de la nuit les minutes me sont précieuses. Ainsi, soyez bref et concis. Allez au fait sans digression. Je vous demanderai moi-même les éclaircissements qui me sembleront nécessaires. Parlez.

Après avoir fait asseoir son singulier client, le jeune homme s'assit lui-même devant la table ; mais, tout en prêtant son attention au discours du feu colonel, il feuilleta ses dossiers.

— Monsieur, dit le défunt, peut-être savez-voos que je contmandais un régiment de cavalerie à Eylau. J'ai été pour beaucoup dans le succès de la célèbre charge que fit Murât, et qui décida le gain de la bataille. Malheureusement pour moi, ma mort est un fait historique consigné dans les VieUnrei et Conquêtes, où elle est rapportée en détail. Nous fendîmes en deux les trois lignes russes, qui, s'etant aussitôt reformées, nous obligèrent à les relraverser en sens contraire. An moment où nous revenions vers l'empereur, après avoir dispersé les Russes, je rencontrai un gros de cavalerie ennemie. Je me précipitai sur ces entêtés-là. Deux officiers nisscs, deux vrais géants, m'attaquèrent à la fois. L'un d'eux m'appliqua sur la tête un coup de sabre qui fendit tout jusqu'à un bonnet de soie noire que j'avais sur la tête, et m'ouvrit profondement le crâne. Je tombai de cheval. Murât vint à mon secours, il me passa sur le corps, lui et tout son monde, quinze cents hommes, excusez du peu 1 Ma mort fut annoncée à l'empereur, qui, par prudence (il m'aimait un peu le patron!), voulut savoir s'il n'y aurait pas quelque chance de sauver l'homme auquel il était redevable de celte vigoureuse attaque. Il envoya, pour me reconnaître et me rapporter aux ambulances, deux chirurgiens en leur disant, peut-être trop négligemment, car il avait de l'ouvrage : — Allez donc voir si, par hasard, mon pauvre Chabert vit encore? Ces sacrés carabins, qui venaient de me voir foulé aux pieds par les chevaux de deux régiments, se dispensèrent sans doute de me tâler le pouls et dirent que j'étais bien mort. L'acte de mon décès fut donc probablemenl dressé d'après les règles établies par la jurisprudence militaire.

En entendant son client s'exprimer avec une lucidité parfaite et raconter des faits si vraisemblables, quoique étranges, le jeune avoue bissa ses dossiers, posa son coude gauche sur la table, se mit la tête dans la main, et regarda le colonel fixement.

— Savez-vous, monsieur, lui dit-il en l'Interrompant, que je suis l'avoué de la comtesse Ferraud, veuve du coloael Chabert?

— Ma femme ! Oui, monsieur. Aussi, après cent démarches infructueuses chez des gens de loi qui m'ont tous pris pour un fou, me suisje déterminé à venir vous trouver. Je vous parlerai de mes malheurs plus tard. Laissez-moi d'abord vous établir les faits, vous expliquer plutôt comme ils ont dû se passer, que comme ils sont arrivés. Geriuineà circonstances, qui ne doivent être connues que du Père éternel, m'obligent à en présenter plusieurs comme des hypothèses. Donc, monsieur, les blessures que j'ai reçues auront probablement produit un tétanos, ou m'auront mis dans une crise analogue à une maladie nommée, je crois, catalepsie. Autrement, comment concevoir que j aie été, suivant l'usage de la guerre, dépouillé de mes vêtements, et jeté dans la fosse aux soldats par les gens charffés d'enterrer les morts? Ici, permettez-moi de placer un détail que je n'ai pu connaître que postérieurement à l'événement qu'il faut bien appeler ma mort. J'ai rencontré, en 1814, à Stuttgard, un ancien maréchal des logis de moD régiment. Ce cher homme, le seul qui ail voulu me reconnaître, et de qui je vous parierai tout à l'heure, m'expliqua le phénomène de ma conservation, en me disant que mon cheval avait reç'i un boulet dans le flanc au moment où je fus blessé moi-même. La bête et le cavalier s'étaient donc abattus comme des capucins de cartes. En me renversant, soit à droite, soit à gauche, j'avais été sans doute couvert par le corps de mon cheval qui m'empêcha d'être écrasé par les chevaux, on atteint par des boulets. Lorsque je revins à moi, monsieur, j'étais dans une position et dans une atmosphère dont je ne vous donnerais pas une idée en vous en entretenant jusqu'à demain. Le peu d'air que je respirais éuit méphitique. Je voulus me mouvoir, et ne trouvai poiut d'espace. En ouvrant les yeux, je ne vis rien. La rareté de l'air fut l'accident le plus menaçant, et qui m'éclalra le plus vivement sur ma position. Je compris âne là où j'étais, l'aur ne se renouvelait point, et que j'allais mourir. Cette pensée m'ôta le sentiment de la douleur inexprimable par laquelle j'avais été réveillé. Mes oreilles tintèrent violemment. J'entendis, ou crus entendre, je ne veux rien affirmer, des gémissements poussés par le monde de cadavres au milieu duquel je gisais. Quoique la mémoire de ces moments soit bien ténébreuse, iiuoîqoe mes souvenirs soient bien confus, malgré les impressions de souffrances encore plus profondes que je devais éprouver et qui ont brouillé mes idées. Il y a des nuits où je crois encore entenure ces soupirs étouffés ! Mais il y a eu quelque chose de plus horrible que les cris, un silence que je n'ai jamais retrouvé oiille part, le vrai «lence du toni-

LE COLONEL CHABERT

beau. Eiifiu, eu levanl les mains, en làtant les niorls, je reconnus un vide enire ma lèie et le fumier humain supérieur. Je pus donc mesurer Tespace qui m'avait ëié laissé par un hasard dont la cause m'était in* connue. H parait, grâce à rinsouciance ou à la précipitation avec laquelle on nous avait jetés pèle-méle, qœ deux morts s'étaient croisés au-dessus de moi de manière à décrire un angle semblable à celui de deux cartes mises lune contre l'autre par un enfant qui pose les fon* déments d'un château. Eu furetant avec promptitude, car il ne fallait pas flâner, je rencontrai fort heureusement un bras qui ne tenait à lien, le bras d'un Hercule ! un bon os auquel je dus mon salut. Sans ce secours inespéré, je périssais ! Biais, avec une rage que vous devez concevoir, je me rois a travailler les cadavres qui me séparaient de la couche de terre sans doute jetée sur nous, je dis nous, comme s'il y eût eu des vivants ! J'y allais ferme, monsieur, car me voici J Mais je ne sais pas aujourd'hui comment j'ai pu parvenir à percer la couverture de cnair qui mettait une barrière entre la vie et moi. Vous me direz que j'avais trois bras! Ce levier, dont je me servais avec habileté, me procurait toujours un peu de l'air qui se trouvait entre les cadavres que je déplaçais, et je ménageais mes aspirations. Enfin je vis le jour, mais à travers la neige, monsieur ! fin ce moment, je m'aperçus que j'avais la têie ouverte. Par bonheur, mon sang, celui de mes camarades ou la peau meurtrie de mon cheval peut-être, que sais-jc ! m'avait, en se coagulant, comme enduit d'uu emplâtre naturel. Malgré cette croûte, je m'évanouis quand mon cràue fut en contact avec la neige. Cependant, le peu de chaleur qui me restait ayant fait fondre la neige autour de moi, je me trouvai, quand je repris connaissance, au centre d'une petite ouverture par laquelle je criai aussi longtemps que je le pus. Mais alors le soleil se levait, j'avais donc bien peu de chances pour être entendu. Y avait-il déjà du monde aux champs? Je nie haussais en faisant de mes pieds un ressort dont le point d'appui était sur les défunts qui avaient les reins solides. Vous sentez que ce n était pas le moment de leur dire : — Respect rtu ewvragê malheureux ! Bref, monsieur, après avoir eu la douleur, si le mot peut rendre ma nige, de voir peudiaut longtemps, oh ! oui, longtemps 1 ces sacrés Allemands se sauvant eu entendant une voix là où ils n'apercevaient point d'homme, je fus enfin dégagé par une femme assez hardie ou assez curieuse pour s'approcher de ma tète qui semblait avoir poussé hors de terre comme un champignon. Cette femme alla chercher son mari, et tous deux me transportèrent dans leur pauvre baraque. Il parait que j'eus une rechute de catalepsie, passez-uioi cette expression pour vous peiudre un éuit duquel Je n'ai nulle idée, mais que j'ai jugé, sur les dires de mes Ilotes, devoir être un effet de cette maladie. Je suis resté pendant six mois entre la vie et la mort, ne parlant pas, ou déraisonnant quand je

Cariais. Enfin mes h^tes me firent admettre à l'hôpital d'ileilsberg. 'eus comprenez, monsieur, que j'étais sorti du ventre de la fosse aussi nu que de celui de ma mère; en sorte que, six mois après, quand» un beau matin, je me souvins d'avoir été le colonel Chabert, et qu'en recouvrant ma raison je voulus obtenir de ma garde plus de respect qu'elle n'en accordait à un pauvre diable, tous mes camarades de chambrée se mirent à rire. Heureusement pour moi, le chirurgien avait répondu, par amour-propre, de ma guérisou, et s'était naturellement ÎDiéressé a son malade. Lorsque je lui parlai d'une nuinière suivie de mon ancienne existence, ce brave homme, noaimé Sparchinanu, fit constater, dans les formes juridiques voulues par le droit du pays» la manière miraculeuse dont j'étais sorti de la fosse des morts, le jour et l'heure où j'avais été trouvé par ma bienfaitrice et par son niuri , le genre, la position exacte de mes blessures, en joignant à ces différents procc:i-vct'baux une description de ma personne. Eh bien ! monsieur, je n'ai ni ces pièces importantes, ni la déclaration que j'ai faite chez un notaire d'tleilsberg, en vue d'établir mon identité ! Depuis le jour où je fus chassé de celte ville par les événements de la guerre, j'ai constamment erré comme un vagabond, mendiant mon pain, traité de fou lorsque je racontais mon aventure, et sans avoir ni trouvé, ni gaguc un sou pour me procurer les actes qui pouvaient prouver mes dires, et me rendre à la vie sociale. Souvent, mes douleurs me retenaient dorant des semestres entiers dans de petites villes où l'on prodiguait des soins au Français malade, mais où l'on riait au nez de cet homme dès qu'il prétendait être le colonel Chabert. Pendant longtemps ces rires, ces doutes me mettaient dans une fureur qui me nuisit et me fit uièiiie enfermer comme fou à Stuttgard. Â la vérité, vous pouvez juger, d'après mon récit, qu'il y avait des raisons sutUsantes pour fiiire coiTrer un homme ! Après deux ans de détention que je fus oblieé de subir, après avoir entendu mille fois mes gardiens disant : — « Voilà lin pauvre homme qui croit être le colonel Chabert !» à des gens qui répondaient : — « Le pauvre homme ! » je fus convaincu de l'impossibilité de ma propre aventure, je devins triste, r^igné, tranquille, et reoonçai à me dire le colonel Chabert, afin de pouvoir sortir de prison et revoir la France. Oh ! monsieur, revoir Paris! c'était uu délire que je ne...

A cette phrase inachevée, le colonel Chabert tomba dans une rêverie profonde que Dervillc respecta.

— Monsieur, un beau jour, reprit le client, un jour de printemps, ou nie donna la clef des champs et dix thalers, sous prétexte que je

parlais très- sensément sur toutes sortes de sujets et que je ne me disais plus le colonel Chabert. Ma foi, vers cette époque, et encore au« jourd'hui, par moments, mon nom m'est désagréable. Je voudrais n'être pas mol. Le sentiment de mes droits me tue. Si ma maladie m'avait ùté tout souvenir de mon existence passée, j'aurais été heureux! J'eusse repris du service sous un nom quelconque, et qui sait? je serais peut-être devenu feld-maréchal en Autriche ou en Russie.

— Monsieur, dit l'avoué, vous brouillez toutes mes idées. Je crois rêver eu vous écoutant. De grâce, arrêtons-nous pendant un moment.

— Vous êtes, dit le colonel d'un air mélancolique, la seule personne qui m'ait si patiemment écouté. Aucun homme de loi n'a voulu m'avancer dix napoléons afin de foire venir' d'Allemagne les pièces néces- Siûres pour commencer mon procès.

— Quel procès? dit l'avoué, qui oubliait la situation douloureuse de son client en entendant le récit de ses misères passées.

— Mais, monsieur, la comtesse Ferraud n'est^elle pas ma femme ! Elle possède trente mille livres de rente qui m'appartiennent, et ne veut pas me donner deux liards. Quand je dis ces choses à des avoués, à des hommes de bon sens; quand je propose, moi, mendiant, de plaider contre un comte et une comtesse; quand je m'élève, moi, mort, contre un acte de décès, un acte de mariage et des actes de naissance, ils lu'éconduisent, suivant leur caractère, soit avec cet air froidement poli que vous savez prendre pour vous débarrasser d'un malheureux, soit brutalement, en gens qui croient rencontrer un intrigant ou un fou. J'ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout entière, qui veut me foire rentrer sons terre 1

— Monsieur, veuillez poursuivre maintenant, dit l'avoué.

— Veuilles ! s'écria le malheureux vieillard en prenant la malu du jeune homme, voilà le premier mot de politesse que j'entends depuis...

1^ colonel pleura. La reconoaissance étouffa sa voix. Cette pénétrante et indicible éloquence qui est dans le regard, dans le geste* dans le silence même, acheva de convaincre Derville et le toucha vivement.

— Ecoutez, monsieur, dit-il à son client, j'ai ga^né ce soir trois cents francs au jeu ; je puis bien employer la moitié de cetle somme à faire le bonheur d'un nomme. Je commencerai les poui'suites et diligences nécessaires pour vous procurer les pièces dont vous me parlez, et, jusqu'à leur arrivée, je vous remettrai cent sous par jour. Si vous êtes le colonel Chabert, vous saurez pardonner la modicité du prêt à un jeune homme qui a sa fortune à foire. Poursuivez.

Le prétendu colonel resta pendant un moment immobile et stupéfait: son extrême malheur avait sans doute détruit ses croyances. S'il courait après son illustration militaire, après sa fortune, après lui-même, peut-être était-ce pour obéir à ce sentiment inexplicable, en germe dans le cœur de tous les hommes, et auquel nous devons les recherches des alchimistes, la passion de la gloire, les découvertes de l'astronomie, de la physique, tout ce qui pousse l'homme à se grandir en se multipliant par les faits ou par les idées. L'^^ro, dans sa pensée, n'était plus qu un objet secondaire, de même que la vanité du triomphe ou le plaisir du gain deviennent plus chers au parieur que ne l'est l'objet du pari. Les paroles du jeune avoué furent donc comme un miracle pour cet homme rebuté pendant dix années par sa femme, par la justice, par la création sociale entière.. Trouver chez un avoué ces dix pièces d'or qui lui avaient été refusées pendant si longtemps, par tant de personnes et de tant de manières ! Le colonel ressemblait à cette dame qui, ayant eu la fièvre durant quinze années, crut avoir changé de maladie le jour où elle fut guérie. Il est des félicités auxquelles on ne croit plus ; elles arrivent, c'est la foudre, elles consument. Aussi la reconnaissance du pauvre homme était-elle trop vive pour qu'il pût l'exprimer. H eût paru froid aux gens superficiels, mais Derville devina toute une probité dans cette stupeur. Un fripon aurait eii de la voix.

— Où en étais-je? dit le colonel avec la naïveté d'un enfant ou d'un soldat, car il y a souvent de l'enfant dans le vrai soldat, et presque toujours du soldat chez l'enfant, surtout en France.

— A Stuttgard. Vous sortiez de prison, répondit l'avoué.

— Vous connaissez ma femme? demanda le colonel.

— Oui, répliqua Derville en inclinant la tète.

— Comment est-elle?

— Toujours ravissante.

Le vieilbrd fit un signe de main, et parut dévorer quelque secrète douleur avec cette résignation grave et solennelle qui caractérise les hommes éprouvés dans le sang et le feu des champs de bataille.

— Monsieur, dil-il avec une sorte de gaieté; car il respirait, ce pauvre colonel, il sortait une seconde fois de la tombe, il venait de fondre une couche de neige moins soluble que celle qui jadis lui avait glacé la tête, et il aspirait l'air comme s'il quittait un cachot. Monsieur, dit-il, si j'avais été joli garçon, aucun de mes malheiirs ne me serait arrivé. Les femmes croient les gens quand ils forcissent leurs phrases du mot amour. Alors elles trottent, elles vont, elles se mettent en

LE COLONEL CHABERT

qualre» elles intrigueDl* elles affirment les fails, elles foDt le diable pour celui qui leur plail. Gomment aurais-je pu ioléresser une femme? J'avais une face de requiem, j'étais vélu comme un sans-culotte, je ressemblais plutôt a un Esquimau qu'à un Français, moi qui jadis passais pour le plus ioli des muscadins, en 1799! moi, Ghabert, comte de l'Empire! Rnfin, le jour même où Ton me jeta sur le pavé comme un chien, je rencontrai le maréchal des logis de qui je vous ai déjà parlé. Le camarade se nommait Boulin. Le pauvre diable et moi Taisions la plus belle paire de rosses que j'aie jamais vue; ie l'aperçus à la promenade, si je le reconnus, il lui fut impossible de deviner qui j'étais. Nous allâmes ensemble dans un cabaret. Là, quand je me nommai, la bouche de Boulin se fendit en éclats de rire comme un moriier qui crève. Cette gaielé, monsieur, me causa l'un de mes plus vif^ chagrinsl Elle me révélait sans fard lous les changements qui étalent survenus en moi! J'étais donc méconnaissable, môme pour Vœil du plus humble et du plus reconnaissant de mes amis! jadis j'avais sauvé la vie à Bontin, mais c'était une revanche qoe ie lui devais. Je ne vous dirai pas comment 11 me rendit ce service. La scène eut lieu en Italie, à Raveune. La maison où Boutiu m'empéclia d'être poignardé n'était pas une maison fort décente. A cette époque je n'étais pas colonel, j'étais simple cavalier, comme Boulin. Heureusement celle bisioire ctimporlait des détails qui ne pouvaient être connus que de nous seuls; et, quand je les lui rappelai, son incrédulilé diminua. Puis je lui contai les accidents de ma bizarre existence. Quoique mes yeux, ma voix fussent, me dit-il, singulièrement altérés, que je n'eusse plus ni cheveux, ni dents, ni sourcils, que je fusse blanc comme un Albinos, il finit par retrouver son colonel dans le mendiant, après mille interrogations auxquelles je répondis victorieusement. Il me raconta ses aventures, elles n'étaient pas moins extraordinaires que les miennes : il revenait des confms de la Chine, où il avait voulu pénélrer après s'être échappé de la Sibérie. Il m'apprît les désastres de la campagne de Russie et la première abdication de Napoléon. Celte nouvelle ea une des choses qui m'ont fait le plus de mal ! Nous étions deux débris curieux après avoir ainsi roulé sur le globe comme roulent dans l'Océan les cailloux emportés d'un rivage à l'autre par les tempêtes. A nous deux nous avions vu l'Egypte, la Syrie, l'Espagne, la Russie, la Hollande, l'Allemagne, l'Italie, la Dalmatie, TAngleterre, la Chine, la Tarlarle, la Sibérie; il ne nous manquait que d'être allés dans les Indes et en Amérique 1 Enfin, plus ingambe que je ne l'étais. Boulin se char-

Sea d'aller à Paris le plus lestement possible afin dïdstruire ma femme e l'état dans lequel je me trouvais. J'écrivis à madame Chabert une lettre bien détaillée. C'était la .quatrième, monsieur ! si j'avais eu des parents, tout cela ne serait peut-être pas arrivé; mais, il faut vous Tuvouer, je suis un enfant d'hôpital, un soldat qui pour patrimoine avait son courage, pour Camille tout le monde, pour patrie la France,

Pour tout protecteur le bon Dieu. Je me trompe ! j'avais un père. Empereur! Ah! s'il était debout, lecberbomme! et qu'il vit ion Chabert, comme il me nommait, dans l'état où je suis, mais H se mettrait en colère. Que voulez-vous ! notre soleil s'est couché, nous avons lous froid maintenant. Après tout, les événements poliiiques pouvaient jusliner le silence de ma femme I Boulin partit. Il était bien heureux, lui! il avait deux ours blancs supérieurement dressés qui le faisaient vivre. Je ne pouvais l'accompagner ; mes douleurs ne me permettaient pas de faire de longues étapes. Je pleurai, monsieur, quand nous nous séparâmes, après avoir marché aussi longtemps que mon état put me le permettre en compagnie de ses ours et de lui. A Caris* ruhe j'eus un accès de névralgie à la tête, et restai six semaines sur la paille dans une auberge ! Je ne finirais pas, monsieur, s'il fallait vous raconter tous les malheurs de ma vie de mendiant. Les souffrances morales, auprès desquelles pâlissent les douleurs physiques, excitent cependant moins de pitié, parce qu'on ne les voit point. Je me souviens d'avoir pleuré devant un hôtel de Strasbourg où j'avais donné jadis une fête, et où je n'obtins rien, pas même un morceau de pain. A^ant délcrminé, de concert avec Boulin, l'itinér.iire que je devais suivre, j'allais à chaque bureau de poste demander s'il y avait une lettre et de l'argent pour moi. Je vins jusqu'à Paris sans avoir rien irouvé. Combien de désespoirs ne m'a-t-il pas fallu dévorer! — Boulin sera mort, me disais-je. En e/Tel, le pauvre diable avait succombé à Waterloo. J'appris sa mort plus tard et par hasard. Sa mission auprès de ma femme fui sans doute infructueuse. Enfin j'entrai dans Paris en même temps que les Cosaques, Pour moi, c'était douleur sur douleur. En voyant les Russes enPrance, je ne pensais plus que je n'avais ni souliers aux pieds ni argent dans ma poche. Oui, monsieur, mes vêlements étaient en lambeaux. La veille de mon arrivée, je Àjs forcé de biva(|uer dans les bois de Glaye. La frafcheor de la nuit me causa sans doute un accès de je ne sais quelle maladie, qui me prit quand ie traversai le faubourg Saint-Martin. Je tombai presque évanoui à la porte d'un marchand de fer. Quand je me réveillai, j'étais dans un lit à l'Hôtel-Dieu. Là je restai pendant un mois assee heureux. Je fus bien* tôt renvoyé. J'étais sans argent, mais bien portant et sur le bon pavé de Paris. Avec quelle joie et quelle promptitude j'allai rue du Mont- Blanc, où ma femme devait êlre logée dans un hôtel à moi! Bab! la lue du Mont-Blanc était devenue la rue de la Chaussée- d'Aniia. Je n'y >is plus mon hôtel, il avait éié vendu, démoli. Des spéeulaieurs avaient

bàli plusieurs maisons dans mes jardins. Ignorant que ma femme fût mariée à M. Ferraud, je ne pouvais obtenir aucun renseignement. Enlin je me rendis chez un vieil avocat, qui jadis était charge de mes affaires. Le bonhomme étaii mort après avoir cédé sa clientèle à un jeune homme «Gelui-ci m'apprit, à mon grand étonnement, l'ouverture de ma succession, sa liquidation, le n.ariage de ma femme et la naissance de ses deux enfants. Quand Je lui dis êlre le colonel Cbabert, il se mit à rire si franchement, que je le quittai sans lui faire la moindre observation. Ma détention de Stuttgard me fil songer à Gharenton, et je résolus d'agir avec prudence. Alors, monsieur, sachant où demeurait ma femme, je m'acheminai vers son hôtel, le cœur plein d'espoir. Eh bien ! dit le colonel avec un mouvement de rage concentrée, je n'af pas été reçu lorsque je me fis annoncer sous un nom d'emprunt, el le jour où je pris le mien je fus consigné à sa porte. Pour voir la comtesse rentrant du bal ou du spectacle, au malin, je suis resté pen« dant des nuits entières collé contre la l)orne de sa porte cochère. Mon regard plongeait dans celle voiture qui passait devant mes yeux avec la rapidité de l'éclair, et où j'entrevovais k peine cette femme qui est mienne et qui n'est plus à mol ! Oh ! des ce jour j'ai vécu pour la ven« geance ! s'écria le vieillard d'une voix sourde en se dressant tout à coup devant Derville. Elle sait que j'existe; elle a reçu de moi, depuis mon retour, deux lettres écrites par moi-même. Elle ne m'aime plus ! Moi, l'ignore si je l'aime ou si je la déteste! je la désire et la maudis tour a tour. Elle me doit sa fortune, son bonheur ; eh bien ! elle ne m'a pas seulement fait parvenir le plus léger secours ! Par moments, je ne sais plus que devenir !

A ces mots, le vieux soldat retomba sur sa chaise et redevint immobile. Derville resta silencieux, occupé à contempler son client.

— L'affaire est grave, dit-il machinalement. Même en admettant l'autheniicité des pièces qui doivent se trouver à Heilsbera, il ne m'est pas prouvé que nous puissions triompher lout d'abord. Le procès ira successivement devant trois tribunaux. Il faut réfléchir à tête reposée sur une semblable cause : elle est tout exceptionnelle.

— Oh ! répondit froidement le colonel en relevant la tête par un mouvement de fierté, si je succombe, je saurai mourir, mais en compagnie.

Là, le vieillard avait disparu. Les yeux de l'homme énergique brillaient rallumés aux feux du désir et de la vengeance.

— Il faudra peut-être transiger, dit l'avoué.

— Transiger l répéta le colonel Ghabert. Suis-je mort ou soit-je vivant?

— Monsieur, reprit l'avoué, vous suivrez, je Tespère, mes conseils. Votre cause sera ma cause. Vous vous apercevrez bientôt de l'iulérêt que je prends à votre situation, presque sans exemple dans les fastes judiciaires. En attendant, je vais vous donner un mol pour mon notaire, qui vous remettra, sur votre quittance, cinquante francs lous les dix jours. Il ne serait pas convenable que vous vinssiez chercher ici des secours. SI vous êies le colonel Ghabert, vous ne devez être à la merci de personne. Je donnerai à ces avances la forme d'un prêt. Vous avez des biens à recouvrer, vous êtes riche.

Cette dernière délicatesse arracha des larmes au vieillard. Derville se leva brusquement, car il n'était peut-être pas de costumé qu'un avoué parât s'émouvoir ; il passa dans son cabinet, d'où il revint avec une lettre non cachelée qu'il remit au comte Ghabert. Lorsque le pauvre homme la tint entre ses doigts, il sentit deux pièces d'or à travers le papier.

-~ Voulez-vous me désigner les actes, me donner le nom de la ville» du royaume? dit l'avoué.

Le colonel dicta les renseignements en vérifiant l'orthographe des noms de lieux; puis il prit son chapeau d'une main, regarda Derville, lui lendit l'autre main, une main calleuse, et lui dit d'une voix simple

— Ma foi, monsieur, après l'empereur, vous êtes l'homme auquel je devrai le plus ! Vous êtes un brave.

L'avoué frappa dans la main du colonel, le reconduisit Jusque sur l'escalier et Téclaira.

— Boucard, dit Derville à son premier clerc, Je viens d'entendre une histoire qui me coûtera peut-être vingt-cinq louis. Si je suis volé, je ne regretterai pas mon argent, j'aurai vu le plus habile comédien de notre époque.

Quand le colonel se trouva dans la rue et devant un réverbère, il retira de la lettre les deux pièces de vingt francs que l'avoué lui avait données, et les regarda pendant un moment à la lumière. Il revoyait de l'or pour la première fois depuis neuf ans.

— Je vais donc pouvoir funer des cigares I se dit-il.

Environ trois mois après cette consultation nuitamment faite par le colonel Ghabert chez Derville, le notaire chargé de payer la demi-solde que l'avoué faisait à son singulier client vint le voir pour conférer sur une affiiire grave, et commença par lui réclamer six cents francs donnés au vieux militaire.

LE COLONEL GHABERT.

— Tu TamusM donc à «nlretenir TaDoieDDe armée? lui dit en lianl ce notaire, nommé Crottal, jeune homme qui venait d'acheter l'élude où il éiait maiire clerc, et dont le patron venait de prendre la fuite en faisant une épouvantable faillite.

— Je te remercie, mon cher maître» répondit Derville, de me rappeler cette affaire-là. Ma philanthropie n*ira pas au-delà de vingt-cinq louis, je crains déjà d'avoir été la dupe de mon patriotisme*

Au moment où Derville achevait sa phrase* il vit sur son bureau les paquets que son maître clerc y avait mis. Ses yeui furent frappés à Taspect des timbres obloogs, carrés, triangulaires, rouges, bleus, apposés sur une lettre par les postes prussienne, autrichienne, bavaroise et française.

— Ah ! dit-il en riant, voici le dénoûment de la comédie, nous allons voir si ie suis attrapé. Il prit la letire et rouvrit, mais il n'y put rien lire, elfe était écrite en allemand. — Boucard, allez vous-même faire traduire cette lettre, et revenez promptenient, dit Derville en entr'ouvrant la porte de son cabinet et tendant la lettre à son maître clerc.

Le notaire de Berlin auguel s'était adressé l'avoué lui annonçait que les actes dont les expéditions étaient demandées lui parviendraient quei<|ues Jours après cette lettre d'avis. Les pièces étaient, disalt^il,

{parfaitement en règle, et revêtues des légalisations nécessaires pour îiire foi en justice. En outre, il lui mandait que presque tous les lémoins des fiiits consacrés par les procès-verbaux eiistaient à Prussieh- Ëylao, et que la femme à laquelle M. le comte Cbabert devait la vie vivait encore dans un des faubourgs d'Heilsberg.

— Ceci devient sérieux, s'écria Derville quand Boucard eut fini de hii donner la substance de la lettre. — Mais dis donc, mon petit, reprlt-il en s'adressent au notaire, je vais avoir besoin de renseienemeots qui doivent être en ton étude. N'est-ce pas chez ce vieux fripon de Roguin...

— Nous disons Tinfortuné, le malheureux Roguin» reprît maître Alexandre Crottat en riant et interrompant Derville.

— N'est-ce pas chez cet infortuné qui vient d'emporter huit cent mille francs à ses clients et de réduire plusieurs familles au désespoir, que s'est faite la liquidation de la succession Cbabert? U me semble que j ai vu cehi dans nos pièces Ferraud.

— - Oui, répondu Crottat, fêtais alors troisième clerc, je l'ai copiée et bien étudiée, cette liquidation. Rose Cbapotel, épouse et veuve de Hyacinthe, dit Cbabert, comte de l'Empire, grand oflicier de la Légion d'honneur; ils s'étaient mariés sans contrat, ils étaient donc communs en biens. Autant que je puis m'en souvenir, l'actif s'élevait à six cent mille francs. Avant son mariage, le comte Cbabert avait fait on testament en faveur des hospices de Paris, par lequel il leur attribuait le quart de la fortune qu'il posséderait au moment de son décès, le domaine liéritait de l'autre quart. 11 y a eu llcitation, vente et partage, parce que les avon^ sont allés bon train. Lors de la liquidation, le monstre qui gouvernait alors la France a rendu par un décret la portion do use à la veuve du colonel.

— Ainsi la fortune personnelle du comte Cbabert ne se monterait donc qu'à trois cent mille francs?

— Par conséquent, mon vieux I répondit Crottat. Vous avez parfois l'esprit juste, vous autres avoués, quoiqu'on vous accuse de vous ie fausser en plaidant aussi bien le pour que le contre.

Le comte Cbabert, dont l'adresse se lisait au bas de la première quittance que lui avait remise le notaire, demeurait dans le faubourg Saint-Marceau, rue du Petit-Banquier, chez un vieux maréchal des logis de la garde impériale devenu nourrisseur, et nommé Vergniaud. Arrivé là, Derville fut forcé d'aller à pied à la recherche de son client, car son cocher refusa de s'engager dans une rue non pavée et dont les ornières étaient un peu trop profondes pour les roues d'un cabriolet. En regardant de tous les côtés. Ta voué finit par trouver, dans la partie de cette rue qui avoisine le boulevard, entre deux murs bâtis avec des ossements et de la terre, deux mauvais pilastres en moellons, que le passage des voitures avait ébréchés, malgré deux morceaux de bois placés en forme de bornes. Ces pilastres soutenaient une poutre couverte d'un chaperon en tuiles, sur laquelle ces mots étaient écrits eo rouge ; Vergniaudf nouriceure. A droite de ce nom, se voyaient des œufs, et à gauche une vache, le tout peint en blanc. La porte était ouverte et restait sans doute ainsi pendant toute la journée. Au fond d'une cour assez spacieuse s'élevait, en face de la porte, une maison, si toutefois ce nom convieni à l'une de ces masures, bâties dans les faubourgs de Paris, et qui ne sont comparables à rien, pas même aux plus chétives habitations de la campagne, dont elles ont la misère sans CD avoir la poésie. En effet, au milieu des champs, les cabanes ont encore une grâce que leur donnent la pureté de l'air, la verdure, las-

Eect des champs, une colline, un chemin tortueux, des vignes, une aie vive, la mousse des chaumes et les ustensiles champêtres ; mais, à Paris, la misère ne se grandit que par son horreur. Quoique récemment construite, cette maison semblait près de tomber en ruine. Aueno des matériaux n'y avait eu sa vraie destination, ils pri^^irnaient

tous des démolitions qui se font journellement dans Paris. Derville lut sur un volet fait avec les planches d'une enseigne : Magoêins de nouveautiê. Les fenêtres ne se ressemblaient point entre elles et se trouvaient bizarrement placées. Le rez-de-chaussée, qui pafaissuit être la partie habitable, était exhaussé d'un côté, tandis que de raulre 1rs chambres étaient enterrées par une émiuence. Entre la porte et la maison s'étendait une mare pleine de fumier où coulaient les eaux pluviales et ménagères. Le mur sur lequel s'appuyait ce chétif logis, et qui paraissait être plus solide que les autres, était garni de cabanes griliasées où de vrais lapins faisaient leurs nombreuses familles. A droite cfe la porte cochère se trouvait la vacherie, surmontée d'un grenier à fourrages, et qui communiquait à la maison par une laiterie. A gauche étaient une basse-cour, une écurie et un toit à cochons qui avait été fini, comme celui de la maison, en mauvaises planches de bols blanc clouées les unes sur les autres, et mal recouvertes avec du jotic. Comme presque tous les endroits où se cuisinent les cléments du grand repas que Paris dévore chaque jour, la cour dans laquelle Derville mit le pied oITrait les traces de la précipitation voulue par la nécessité d'arriver à heure fixe. Ces grands vases de ferblanc bossues dans les- (luels se transporte le lait, et les pots qui contiennent la crème, étaient jetés pêle-mêle devant la laiterie, avec leurs bouchons de linge. Les loques trouées qui servaient à les essuyer flottaient au soleil, étendues sur des ficelles attachées à des piquets. Ce cheval pacifique, dont la race ne se trouve que chez les laitières, avait fait quelques pas en avant de sa charrette et restait devant l'écurie, dont la porte était fermée. Une chèvre broutait le pampre de la vi^ne grêle et poudreuse qui garnissait le mur jaune et lézardé de la maison. Un chat était accroupi sur les pots à crème et les léchait. LiCs poules, effarouchées à l'approche de Derville, s'envolèrent en criant, et le chien de garde aboya.

— L'homme qui a décidé le gain de la bataille d'Bylau serait là ! se dit Derville en saisissant d'un seul coup d'œil l'ensemble de ce spectacle ignoble.

La maison était restée sous la protection de trois gamins. L'un, grimpé sur le faite d'une charrette chargée de fourrage vert, jetait des pierres dans un tuyau de cheminée de la maison voisine, espérant qu'elles y tomberaient dans la marmite. L'autre essayait d'amener un cochon sur le plancher de la charrette qui touchait à terre, tandis que le troisième, pendu à l'autre bout, attendait que le cochon y fût placé pour l'eniever en faisant faire la bascule à ni charrette. Quand Derville leur demanda si c'était bien là que demeurait M. Cbabert, aucun neréponditj et tous trois le regardèrent avec une stupidité spirituelle, s'il est permis d'allier ces deux mots. Derville réitéra ses questions sans succès. Impatienté par l'air narquois des trois drôles. Il leur dit de ces injures plaisantes que les jeunes gêna se croient le droit d'adresser aux enfants, et les gamins rompirent le silence par un rire brutal. Derville se fâcha. Le colonel, qui l'entendit, sortit d'une petite chambre basse située près de la laiterie et apparut sur le seuil do sa porte avec un flegme militaire inexprimable. Il avait à la bouche une de ces pipes notablement eukêiéii (expression technique des fumeurs), une ae ces humbles pipes de terre blanche nommées des brûle-guêulei. Il leva la visière d'une casquette liorriblemont crasseuse, aperçut Derville et traversa le fumier, pour venir plus prompteinent a son bienfaiteur, en criant d'une voix amicale aux gamins : Silence dans les rangs I Les enfants gardèrent ausshôt un silence respectueux qui annonçait l'empire exercé sur eux par le vieux soldat.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? dit^ll à Derville. Allez le long de la vacherie 1 Tenez, là. le chemin est pavé, s'écria- 1- il en remarquant l'indécision de l'avoué, qui ne voulait pas se mouiller les pieds dans le fumier.

En sautant de place en place, Derville arriva sur le seuil de la porte

y aperçut qu

en quelques bottes de paille sur lesquelles son hôtesse avait étendu deux ou trois lambeaux de ces vieilles tapisseries, ramassées je ne sais où, qui servent aux laitières à garnir les bancs de leurs charrettes. Le plancher était tout simplement en terre battue. Les murs salpêtres, verdâtres et fendus, répandaient une si forte humidité, que le mur contre lequel couchait le colonel était tapissé d'une natte en ionc. Le fameux carrick pendait à un clou. Deux mauvaises paires de bottes gisaient dans un coin. Nul vestige de linge. Sur la table vermoulue, les Bulletins de la grande armée réimprimes par Plancher étaient ouverts, et paraissaient être la lecture du colonel, dont la physionomie était calme et sereine au milieu de celte misère. Sa visKe chez Derville semblait avoir changé le caractère de ses traits, où l'avoué trouva les traces d'une pensée lieureuse, une lueur particulière qu'y avait jetée l'espérance.

— La fumée de la pipe vous incommode-t-elle? dit-il en tendant à son avoué la chaise à moitié dépalllée.

— Mais, cobmel, vous êtes horriblement mal ici.

Cette phrase fut arrachée à Derville par la dcfwncc naturelle aux

LE œLONEL CHABERT.

nvoiiés. Cl pir b d^plurable ex^rience <)uo leur doDneal de bonne limirc tes épuiiva nia lilcs drames inconnus auxquels ils assislcnl.

— Voili, BC diuil, un homme qui aura cerlainement emplojé mon nrgcnl i satisriire les Eruis venus théologales du iroupier : le jeu. le viu et lesleinmesi

— C'est irai, moDsiear, nous ne brillons pas ici par le luxe. C'est un bi*ac tempéré par l'amllié, mais... Ici le soldai lança un regard profond 1 l'homme de Ini. Hais, je n'ai fait de lorl i personne, je n'ai jamais repoussé personne, et je dors tranquille.

L'avoué songea qu'il y aurait peu de délicatesse à demander compte à son client des sommes qu'il lui afait aTiincées, et il se CDutcnla do lui dire : — Pourquoi n'avez-vous donc pus voulu venir dans Paris où vous auriei pu vivre aussi peu clièremeut que vous vivez ici, mais où vous auiiei Ole mieux 7

— Miiis, répoodil le co'onel. les braves gens chez lesquels je suis m aviijuul recueilli, nourri gratis depuis un au 1 cotnmcui les quitter au moment où j'avais un peu d'argent? Puis le père de ces tiuij gamins est un vieux égypiitn...

— Comment, un égyptien?

— Nous appelons ainsi les troupiers qui sont revenus de l'expédition d'Kgypte de Iaqu< Ile j'ai f^iit partie. Nuii^seulemeul tous ceux qui en sont revenus sont un peu frères, m:ii3 Vereuiaud étuil «lors daus

mon régiment, nous avions partagé de t'eau dans le désert. BnGn, je n'ai pas encore Uni d'apprendre k lire à ses inarmois.

— Il aurait bien pn vous mieux loger, pour votre argent, lui.

— Bah! dit le colonel, ses enfants couchent comme moi sur la paille ! Sa femme et lui n'ont pas un lit meilleur, ils sont bien pauvres, voyez-vous? ilsoot pris un établissement au^lessus de leurs forces. Mais si je recouvre ma fortune !... En6o, suffill

— Colonel, je dois recevoir demain ou après vos actes d'Eeilsberg. Votre libératrice vit encore!

— Sacré argent! Dire que je n'eu ai pas' s'écria-l-il en jetant par terre sa pipe.

Une pipe eutollie est une pipe précieuse pour on fumeur ; mais ce fut par un geste si naturel, par un mouvement si généreux, que tous les fumeurs et même la régie lui eussent pardonué ce crime de lèse-iabac. Les anges auraient peut-êtie ramasse les morceaux.

— Colonel, voire affaire est excessivement compliquée, lui dit Derville en lortanl de la chambre pour s'aller promener au soleil le long de la maison,

— Elle me paraît, dit le soldat, parfaitement simple. L'on m'a cru iDort, me voila ! rendei-moi ma femme et ma fortune: donnei~mai le grade de général auquel j'ai droit, car j'ai passé colonel dans la garde impdrijie, la veille de la bataille d'Eylau.

— Les choses ne vont pas ainsi dans le monde judiciaire, reprit Dervillc. Ecoutez-moi. Vous êtes le comte GDabert, je le veux bien, mais il s'agit de le prouver judiciairement à des gens nui veut avoir inlérêl a nier votre existence. Ainsi, vos actes seront diwulés. Cette discussion entraînera dix ou douie questions prélimioaires. Toutes iront contradictoircment jusfju'à la cour suprême, et constitueront autant de procès coûteux, qui traîneront eu longueur, quelle que soit l'activité que j'y mette. Vos adversaires demanderont nue enquête à laquelle nous ne pourrons pas nous refuser, et qui oëcessitcra peutêtre une commission rogatoire en Prusse. Nais supposons tout ati mieux : admettons qu'il soit reconnu promptcment par b justice que vous êtes le colonel Cbabert. Savons-nous comineni sera jugée ta qut'stion soulevée par la bipmie fort Innocente de la comtesse Perraud Dans votre cause, le pomt de droit est en deliors du Code, et ne peu] être jugé par les juges que suivant les lois de la conscience, cornai. ; fait le jury dans les questions délicates que présentent les bizarrerie x sociales de quelques procès criminels. Or. vous n'avei paseud'cur;iiiti de votre mariage, et H. le coniie Perraud en a deux du sien, les juges

Eeuveni déclarer nul le mariagt ou se reucouireni les liens les plus îniles, au profit du mariage qui en comporte de plus forts, du mouieiii où il y a eu boime foi chei les conlr,tctants. Screz>vous dans une pusilion morale bien belle, en voulant mordicHt avoir â votre âge, et dans les circonstances où vous vous irouvex, une femme qui ne vouî aime plus ? Vous aurez coaire vous votre femme et sou mari, duii\ personnes puissantes qui pourront inllueDcer les tribunaux. Le proccs a donc des élémuuls de durée. Vous auret le temps de vieillir dans les chagrins les plus cuisauls.

— Et ma fortune?

^ Vous vous croyez donc une grande fortune?

— A'avais-je pas trente mille livres de rente?

— Hou cher colonel, vous aviez fait, en 1799, avant voire roaringc, un testament qui léguait Icquarlde vos biens aux hospices.

— C'est vrai.

— Eh bien ! vous censé mort, n'a.4-il pas fallu procéder à un inventaire, i une liquidation aBn de donner ce quart aux hospices? Votre lemme né s'est pas fait scrupule de tromper les pauvres. L'inventaire, où sans doute elle s'est bien gardée de meniioaner l'argcnl comptant, les pierreries, où elle aura produit peu d'argenterie, et ou le mobilier a été estimé à deux tiers au^lessousdu prix réel, soit pour la favoriser, soit pour payer moins de droits au fisc, et aussi parce que les commissaires-prlseuTs sont responsables de leurs estimations, l'inventaire ainsi fait a établi six cent mille francs de valeurs. Pour sa part, votre veuve avait droit à la moitié. Tout a été vendu, racheté p.ir elle, elle a bénélicié sur tout, et les hospices oat eu leurs soixaniequinie mille francs. Puis, comme le fisc liériiait de vous, attendu qnc vous n'aviei pas fait mention de votre femme dans votre lestanieot, l'empereur a rendu par un décret à votre veuve la portion qui revc- Diiit au dom.iine public. Maintenant, i quoi avcz-vous droit? à trois cent m'ille francs seulement, moins les frais.

— Et vous appelez cela la justice? dit le colonel ébahi.

— Hais, certainement...

-Elle est belle!

— Elle est ainsi, mon pauvre colonel. Vous voyez que ce que vois avez cru facile ne l'est pas. Madame Perraud peut même vouloir garder la portion qui lui a été donnée par fempereur.

— Hais elle n'était pas veuve, le décret est nul...

— D'accoi'd. Hjis tout se plaide. Ecoutez-uiii. Dans ces uircou^

LE œLONEL CHABERT.

laitces, je crois qu'une irausaciioD wrail, et pour vous et pour elle, te meilleur déuoAnieat du procès. Vous y gagneret une foniiue plus coutJdérable que celle i laquelle vou» auriez aroii.

— Ce serait vendre ma Temme !

— Avec vingt-quatre mille francs de renie, vous aurez, dans la position où vous vous Irouvez, des' femmes qui vous conviendrool mieux que la vbtre, et qui vous rendront plus heureui. Je compte aller voir aujourd'hui même madame ta comiesse Ferrnud, afin de souder le terrain; mais je n'ai pas voulu faire cette dcmarcbe saus vous en pr<!ventr.

— Allons ensemble cbez elle...

— Fait comme vous {tes? dit l'avoué. Non, non, colonel, non. Vous pourriei ; perdre tout à fnil votre procès..

— Hou procès est-U gagnable?

— Sur tous les chefs, répondit Derville. Mais, mon cher colonel Gb»bert. TOUS ne laitet pas alieoiioa k om chw.

Je ne «lis pu riche, ma char|e u'etipas enlièrement payée. SI les iribnoaui vous aceordeiil une protn'rioM, c'est-àdire une somme i prendre par avance sur votre Ibrluue, ils ne l'iiccorderont qu'a près a voir reconnu vos qualités de comicCbabert, gnind officier de la Légion d'IioiH ueur.

—Tiens, je snis grand offîcier de la Légion, Je n'y pensais plus, dit-il naïvement.

— Eh bien ', jusque-là, reprit Derville, ne fautil pas plaider, payer des avocats, lever ci soldur 1rs jugements, faire marclter des huissiers, et vivre? Les frais des instances préparatoires se monieroni, à vue de nci, à plus de douze ou quinze mille francs. Je ne tes ai pas, moi qui suis écrasé par les lotéréis énormes que je paye h celui qui m'a prèle f'argcnl de ma charge. El vous! où les Irouvcrei-

l)e grosses larmes lonibcrcut des yeiiï Iléirlsdu pauvre soidji, e( routèrent svi ses joues ridées. A l'aspect de ces diriiGulics, il fut dÉconragc. Le monde social cl judiciaire lui pesait uir la poitrine comme un cauclietnar.

— J'irai, s'écria-t-il, Dcrrille regirda le dilinquaul luii entre ileui gcm au pied de la colonne de

la place Vendôme, je

crierai là : — « Je suis le colonel Chaberl, qui a enfoncé le grnuU

carré des Russes à Ëylau ! > Le bronze, lui 1 me rcconualli'a.

~- Et l'on vous mettra sans doute à Cbarenton.

A ce nom redoiilé, rexaliation du militaire tomba.

— N'y aurail'il donc pas pour moi quelques chances fiivorables au ministère de la guerre?

— Les bureaux ! dit Derville. Allez-y, mais avec un jugement bien eu règle qui déclare nul votre acte de décès. Les bureaux voudraient pouvuir anéantir les geus de l'Empire.

Le colonel resta pendant un mo<uent interdit, immobile, regardant sans voir, abîmé dans un désespoir sans bornes. La justice militaire est franche, rapide, elle décide à la turque, et juge presque toujours liiuii ; celte justice éLiit la seule (jue conailt Ghabert. En apercevant h; dédale de difTiciiKcs où il foll.iit s'engager, en voyant combien il

fallait d'argent pour y voyager, le pauvre soldat leçut un coup mortel dans cette puissance particulière à l'homme et que l'on nomme la volonié. Il lui parut impossible de vivre en plaidant, il l'ut pour lui mille fois plus simple de rester pauvre, mendiant, de s'engager comme cavalier si quelque régiment voulait de lui. Ses souiïrances physiques et morales lui avaient déjà vicié le corps dans quelques-uns des organes les plus importants. 11 touchait à l'une de ces maladies pour resquellEs la médecine n'a pas de nom, dont le siège est en quelque; sorte mobile comme l'appareil nerveux qui paraît le plus attaqué parmi tous ceux de noire machine, afTection qu'il Eaudrait nommer le ipletn du malheur. Quelçiiie i^rave que fût dc'jà ce mal invisible, mais 1^1, il était encore guérissable par une heureuse conchiMOU. Pour ébranler tout i fait cette vigoureuse organisation, il sufliralt d'un obslable nouveau, de quelque fait imprévu qui en romprait les ressorts "(faiblis et proiiuirait ces Itésltatioos, ces actes incompris, incomplets, que les physiologistes observent chez les éircg riiiuûs par les chagrins.

Enrccounaissaiiialors les symniùmes d'un profond abattement chez son client, Derville lui dit : — Preoei courage, ta solution de cette affaire ne peut que vous Être favorable. Seulement, examiuci si vous pouvez me donner touto votre confiance, et accepter ave utilement lo I ésullat que je croirai le meilleur pour vous.

— Faîte» comme vous voudrez, dit Chabert.

—Oui, mais vous vous abaodonoei k moicomme un homme qui marche à la ntort ?

— Ne vai»-Je pas rester sans état, sans nom?

Est-ce lolérablu?

— Je ne l'entends pa.i ainsi, dit l'avoué. Nous

Coursuivrons à l'amiale un jngement pour annuler votre acte de décès et votre mariage.

aOn que vous reprenii-x vos droits. Vous serez mfmc, par l'influence du comte Ferraud, poité sur les cadres de l'armée comme général, ci vous obtiendrez san^ douic one pension.

— Allez donc ! répondit Chabert, je me lie eniicrement à vous.

— Je vous enverrai donc une procuration à signer, du Dervillr.

Adieu, bon conragej S'il vous faut de l'argeul , comptez sur moi.

mu... «t reconnut... le colonel Chabort —piw 15. Chabert serra clialenreusement la main du Derville, et resta le dos appuvé contre la muraille, sans avoir la iorce de le soîvre autrement i]ue des yeux. Comme tous les gens (ful comprennent peu les affaires jiidic'Luircs, ii s'effrayait de ceilcliitie ifi prévue.

Pendant cctie conférence, à plusieurs reprises, 11 s'était avancé, hors d'un pilastre de la porte cocbére, la figure d'un homme posté dans la rue pour guetter la sortie de Derville, ot qui l'accosla quand H soriJl.

C'Âail un vieux homme véiu d'une ve^tt

:, d'une cotte blanche

casoueûc de loutre. Sa flguie était brune, creusée, ridée, mais rougic SOT les pommettes par l'excès du travail, et bâtée par le grand air.

— Excuse/, monsieur, dit-il à Derville en l'arrëUnl par le fans, si Je prends la liberté de vous parler, mais Je me suis aouté, en vous voyant, que vous étiez l'ami de notre général.

-Eh bicnl dit Derville, en quoi vous iméressez-vous à lui? Uais qui ctcs-vous? rcpril le déli^mt avoué.

LE COLONEL CHABERT-

— Je suis Louis Yergniaud, rëpondil^il d'abord. Et j'aurali deux mots à vous dire.

-— fit c'est TOUS qui avez logé le comte Chabert comme il Test.

— Pardoa, excuse, monsieur, il a la plus belle chambre. Je lui aurais donné la mienne, si je n'en avais eu qu'une. J';;urais couché dans l'écurie. Un homme qui a soufTcrt comme lui, qui apprend à lire à mes miochest un général, un égyptien, le premier lieutenant sous lequel j'ai servi... faudrait voir! Du tout, il est le mieux logé. Jai partagé avec lui ce ane j'aN.-iis. Malheureusement, ce n'était pas grand'chose, du pain, du lait, des œufs ; enfin à la guerre comme à la guerre ! C'est de bon cœur. Mais il nous a vexés.

— Lui?

— Oui, monsieur, vexés, là ce qui s'appelle en plein. J'ai pris un établissement au-dessus de mes forces, il le voyait bien. Ça vous le con- Irariail, et il pansait le cheval ! Je lui dis : —Mais, mon général... — Bah ! qui dit, je ne veux pas être comme un faiuéaut, et il y a longtemps que je sais brosser le lapin. J'avais donc fait des billets pour le prix de ma vacherie à un nommé Grades... Le connaissez-vous, monsieur?

—Mais, mon cher, je n'ai pas le temps de vous écouter. Seulement, dites -moi comment le colonel vous a vexés !

— Il nous a vexés, monsieur, aussi vrai que je m'appelle Louis Vergniaud, et que ma femme en a pleuré. Il a su, parles voisins, que nous n'avions pas le premier sou de notre billet. Le vieux grognard, sans rien dira, a amassé tout ce que vous lui donniez, a guetté le billet et l'a payé. G'ie malice ^ Que ma femme et moi nous savions qu'il n'avait pas du tabac, ce pauvre vieux, et qu'il s'en passait ! Oh ! maintenant, tous les matins il a ses cigares! je me vendrais plutôt... Non I nous sommes vexés. Donc, je voudrais vous proposer de nous prêter, vu qu'il nous a dit que vous étiez un brave homme, une centaine d'écus sur notre établissement, afin que nous lui fassions laire des habits, que nous lui meublions sa chumbre. II a cru nous acquitter, pus vrai ? Eh bien! au contraire, voyez-vous, l'ancien nous a endettés... et vexés ! Il ne devait pas nous faire cette avanie-là. 11 nous a vexés! et des amis, encore? Foi d'honnête homme, aussi vrai que je m'appelle Louis Vergoiaud, je m'engagerais plut6t que de ne pas vous reudfre cet argent«là...

Derville regarda le nourrisseur, et fit guelques pas en arrière pour revoir la maison, la cour, les fumiers, l'étable, les lapins, les enfants.

— Par ma fol, je crois au'un des earactères de la vertu est de ne pas être propriétaire, se dit-il. Va, tu auras les cent écusl et plus même. Mais ce ne sera pas moi qui te les donnerai, le colonel sera bien assez riche pour t'aider, et je ne veux pas lui en ôter le plaisir.

— Ce sera-t*il blent6t ?

— Mais ouL

— Âh 1 mon Dieu ! que mon épouse va-t-étre contente 1 Et la figure tannée du nourrisseur sembla s'épanouir.

— Maintenant, se dit Derville en remontant dans son cabriolet, allons chez notre adversaire. Ne laissons pas voir notre jeu, lâchons de counaitre le sien, et gaenons la partie d'un seul coup. Il faudrait l'effrayer. Elle est femme. De quoi s'effrayent le plus les femmes ? Mais les femmes ne s'effrayent que de...

Il se mil à étudier la position de la comtesse, et tomba dans une de ces méditations auxquelles se livrent les grands politiques en concevant leurs plans, en tachant de deviner la secret des cabinets ennemis. Les avoués ne sont-ils pas en quelque sorte des hommes d'Etat chargés des affaires privées ? Un coup d'oeil jeté sur la situation de M. le comte Ferr^ud et de sa femme est ici nécessaire pour faire comprendre le génie de l'avoué.

M. le conte Ferraud était le fils d'un ancien conseiller au Parlement de Paris, qui avait émigré pendant le temps de la Terreur, et qui, s'il sauva sa tète, perdit sa fortune. Il rentra sous le consulat et resta constamment fidèle aux Intérêts de Louis XV 111, dans les eoiours duquel était son père avaat la révolution. 11 appartenait donc à cette partie du faubourg Saint-Germain qui résista noblement aux séductions do Napoléon. La réputation de capacité que se fit le jeune comte, alors sîmplenkent appelé M. Ferraud, le rendit l'objet des coquetteries de l'empereur, qui souvent était aussi heureux de ses conquêtes sur l'aristocratie que du gain d'une bataille* On promit au comte la restitution de son litre, celle de ses iiieos non vendus, on lui montra dans le lointain un ministère, une senatorerie. L'empereur éclioua. M« Fer-« raud était, lors de la mort du comte Chabert, un jeune homme de vingt-six ans, sans fortune, doué de formes agréables, qui avait des succès et que le faubourg Saint-Germain avait adopté comme une de ses gloires ; mais madame la comtesse Chabert avait su tirer un si boo parti de la succession de son mari, qu'après dix-huit mois de veuvage elle possédait environ quarante mille livres de rente. Son mariage avec le jeune comte ne fut pas accepté comme une nouvelle, par les coteries du faubourg Saint-Germain. Heureux de ce mariage qui répondait à ses idées de fusion. Napoléon rendit à madame Chabert la

portion dont héritait le fisc dans la sueeession du colonel: mais l'espérance de Niipoléon fut encore trompée. Madame Ferraud n'aimait pas seulement son amant dans le jeune homme, elle avait été sédnito aussi par l'idée d'entrer dans cette société dédaigneuse qui, malgré son abaissement, dominait la cour impériale. Toutes ses vanités étaient flattées autant que ses passions dans ce mariage. Elle allait devenir nue femme comme il faut. (Juaud le faubourg Saint-Germaip sut que le mariage'du jeune comte* n'était pas une défection, les salons s'ouvrirent à sa femme. La Restauration vint, La fortune politique du comte Ferraud ne fut pas rapide. 11 comprenait les exigences de la position dans laquelle se trouvait Louis aVIII, il était du nombre des milles qui attendaient que Cabîme de$ révolutions fût fermé, car cette phrase royale, dont se moquèrent tant les libéraux, cachait un sens politique. Néanmoins, l'ordonnance citée dans la longue ptiase cléricale qui commence cette histoire lui avait rendu deux forêts et une terre dont la valeur avait considérablement augmenté pendant le séquestre. En ce moment, quoique le comte Ferraud fût conseiller d'l&tat, directeur général, il ne considérait sa position que comme le début de sa fortune politique. Préoccupé par les soins d'une ambition dévorante, il s'était attaché comme secrétaire un ancien avoué ruiné nommé Delbecq, homme plus qu'habile, qui connaissait adroirabl»» ment les ressources de la chicane, et auquel il laissait la conduite de ses affaires privées. Le rusé praticien avait assez bien compris sa position chez le comte, pour y être probe par spéculation. Il espérait parvenir à quelque place par le crédit de son patron, dont la fortune était l'objet de tous ses soins. Sa conduite démentait tellement sa vio antérieure qu'il passait pour un homme calomnié. Avec le tact et la finesse dont sont plus ou moins douées toutes les femmes, la comtesse, qui avait deviné son intendant, le surveillait adroitement, et savait si bien le manier, qu'elle en avait déjà tiré un très-bon parti pour l'augmontttion de sa fortune particulière. Elle avait su persuader à Delbecq qu'elle gouvernait M. Ferraud, et lui avait promis de le foire nommer président d'un tribunal de première instance dans l'une des plus importantes villes de France, s'il se dévouait entièrement à ses intérêts. La promesse d'une place inamovible qui lui permettrait de se marier avantageusement et de eonquérir plus tard une haute pos^ tion dans la carrière politique en devenant député, fît de Delbecq l'âme damnée de la comtesse. Il ne lui avait laissé manquer aucune des chances favorables que les mouvements de Bourse et la hausse des propriétés présentèrent dans Paris aux gens habiles pendant les trois premières années de la Restauration. Il avait triplé les capitaux de sa protectrice, avec d'autant plus de foeîKié que tous les moyens avaient parir bons à la comtesse afin de rendre promptement sa fortune énorme. Bile employait les ëmolmnencs des places occupées par le comte, aux dépenses de la maison, afin de pouvoir capitaliser ses revenus, et Delbecq se prêtait aux calculs de cette avarice sans chercher à s'en expliquer les motifs. Ces sortes de gens ne s'Inquiètent nue des secrets dont la découverte est nécessaire à leurs intérêis. D ailleurs il en trouvait si naturellement la raison dans cette soif d'or dont sont atteintes la plupart des Parisiennes, et il fallait nne si grande fortune pour ap-

{Hjyer les prétentions du comte Ferraud, que l'intendant croyait parois entrevoir dans l'avidité de la comtesse un effet de son dévouement pour l'homme de qui elle était toujours éprise. La comtesse avait enseveli les secrets de sa conduite au fond de son cœur. Là étaient des secrets de vie et de mort pour elle, là était précisément le nœud de cette histoire.

Au commencement de Tannée 4848, la Restauration fut assise sur des bases en apparence inébranlables ; ses doctrines gouvernementales, comprises par les esprits élevés, leur parurent devoir aiueitcr pour la France une ère de prospérité nouvelle : alors la société parisienne changea de face. Madame la comtesse Ferraud se trouva par hasard avoir fiiit tout ensemble un mariage d'amour, de fortune et d'ambition. Encore jeune et belle, madame Ferraud joua le rôle d'une femme à la mode, et vécut dans l'atmosphère de la cour. Riche par elle-même, riche par son mari, qui, prôné comme un des hommes les plus capables du parti royaliste et l'ami du roi, semblait promis à quelque ministère, elle appartenait à l'aristocratie, elle en partageait la splendeur. Au milieu de ce triomphe, elle lut atteinte d'un cancer moral, 11 est de ces sentiments que les femmes devinent malgré le soin avec lequel les hommes mettent à les enfouir. Au premier retour du roi, le comte Ferraud avait conçu quelques regrets de son mariage. La veuve du colonel Chabert ne l'avait allié à personne, il était seul et sans appui pour se diriger dans une carrière pleine d'ccueils et pleine d'ennemis. Puis, peut-être, quand il avait pu juger froidement sa femme, avait-il reconnu chez elle quelques vices d'éducation qui la rendaient impropre à le seconder dans ses projets. Un mot dit par lui à propos du mariage de Talleyrand éclaira la comtesse, à laquelle il fut prouvé que si son mariage était à faire, jamais elle n*eût été madame Ferraud. Ce regret, quelle femme le pardonnerait? Ne contieut-il pas toutes les injures, tous les crimes, toutes les répudiations en germe? Mais quelle plaie ne devait pas foire ce mot dans le cœur de la comtesse, si l'on vient à si^pposer qu'elle craignait de voir revenir son premier mari ! Elle l'avait so vivant, elle l'avait repoussé. Puis, pendant le temps où elle n'en avait plus entendu parier, elle s'était plu à

LE COLONEL CHABERT

le croire mort à Waterloo avec les aigles impériales en compagnie de Boulin. Néanmoins elle conçut d'attaclier le comte à elle par le plus fort des liens, par la chaîne d'or, et voulut être ei i'i«',heque sa fortune rendit son second mariage indissoluble, si par hasard le coiiile Ghabcrt reparaissait encore. Et il avait reparu, sans qu'elle s'expliquât pourquoi la lutte qu'elle redoutait n*avail pas déjà commence. Les soulTrances, la maladie, TaValent peut-être délivrée do cet homme. Peut-être était-il à moitié fou, Gharenton pouvait encore lui en faire r.iison. Elle n'avait pas voulu mettre Delbecq ni la police dans sa confidence, de peur de se donner un maître, ou de précipiter la catastrophe. Il existe à Paris beaucoup de femmes nul, semblables à la comtesse Ferraud, vivent avec im monstre moral inconnu, ou côtoient un abîme; elles se font on calus à l'endroit de leur mal, et peuvent encore rire et s'amuser.

— Il y a quelque chose de bien singulier dans la situation de M. le comte Ferraud, se dit Derviile en sortant de sa longue rêverie, au moment où son cabriolet s'arrêtait rue de Yarennes, a la pctrte de Tbôtel Ferraud. Gomment, lui si riche, aimé du roi, n'est-il pas encore pair de France? H est vrai qu'il entre peut-être dans la politique du roi, comme me le disait madame de Grandiieu, de donner une haute importance à la pnirie en ne la prodiguant pas. D'ailleurs, le fils d'un conseiller au parlement n'est ni un Grillon, ni un Rohan, Le comte Ferraud ne peut entrer que subrepticement dans la chambre haute. Mais, si son mariage était cassé, ne pourrait-il faire passer sur sa tête, à la grande satisfaction do roi, la pairie d'un de ces vieux sénateurs qui n'ont que des filles. Voilà certes une bonne bourde à mettre en avant pour effrayer notre comtesse, se dit-il en montant le perron,

Derviile avait, sans le savoir, mis le doigt sur la plaie secrète, enfoncé la main dans le cancer oni dévorait madame Ferraud. U fut reçu par elle dans une jolie salle a manger d'hiver, où elle déjeunait en ' jouant avec un singe attaché par une chaîne à une espèce de petit poteau garni de bâtons en fer. Là comtesse était enveloppée dans un élégant peignoir, les boucles de ses cheveux, négligemment rattachés, s'échappaient d'un bonnet qui lui donnait un air mutin. Elle était Iraiche et rieuse. L'argent, le vermeil, la nacre, étincelaient sur la table, et il y avait autour d'elle des ûeurs curieuses plantées dans de magnifiques vases en porcelaine. En voyant h femme du comte Ghabert, riche de ses dépouilles, au sein du luxe, au faite de la société, tandis que le malheureux vivait chez un pauvre nourrisseur au milieu des bestiaux, l'avoué se di.t : « La morale de ceci est qu'une jolie femme ne voudra jamais reconnaître sou mari, ni même sou amant dans un homme en vieux carrick, en perruque de chiendent et en bottes percées. » Un sourire malicieux et mordant exprima les idées moitié philosophiques, moitié railleuses, qui devaient venir à un homme si bien {>iacé pour connaitre le fond des choses, malgré les mensonges sous esquels la plupart des familles parisiennes cachent leur existence.

— Bonjour, monsieur Derviile, dit-elle en continuant à faire prendre du café au singe.

— Madame, dit-il brusquement, car il se choqua du ton léger avec lequel la comtesse lui avait dit : ~ Bonjour, monsieur Derviile ; je viens causer avec vous d'une affaire assez grave.

*- J'en suis dése$péré€f M. le comte est absent...

— J'en suis enchanté, moi, madame. Il serait désespérant qu'il assistât à notre conférence. Je sais d-ailleurs, par Delbecq, que vous aimez à faire vos aflaires vous-même sans en ennoyer M. le comte.

— Alors, je vais fiilre appeler Delbecq, dit-elle.

— Il vous serait inutile, malgré son habileté, reprit Derviile. Ecoutez, madame, on mot suffira pour vous rendre sérieuse. Le comte Ghabert existe.

— Est-ce en disant de semblables bouffonneries que vous voulez me rendre sérieuse ? dit-elle en partant d'un éclat de rire.

Mais la comtesse fut tout à coup domptée par lëtrange lucidité du regard fixe par lequel Derviile l'interrogeait en paraissant lire au fond de son âme.

— Madame, répoudll-il avec une gravité froide et perçante, vous ignorez retendue des dangers qui vous menacent. Je ne vous parlerai pas de rinconlesiable authenticité des pièces, ni de la certitude des

Ereuves qui attestent l'existence du comte Ghabert. Je ne huis pu oinme à me charger d'une mauvaise cause, vous le savez. Si vous vous opposez à notre inscription en faux contre l'acte de décès, vous perdrez ce premier procès, et cette question résolue en notre &veur Doas fait gagner toutes les antres.

— De quoi prétendez-vous donc me parler?

— Ni du colonel, ni de vous. Je ne vous parlerai pas non plus des mémoires que pourraient faire des avocats spirituels, armés des faits curieux de cette cause, et du parti qu'ils tireraient des lettres que vous avez reçues de votre premier mari avant la célébration de votre mariage avec votre second.

— Gela est faux ! dit-elle avec toute la violence d'une petite maitresse, /e n'ai jamais reçu de lettre du comte Ghabert» et si quelqu'un

•e dit être le colonel, ce ne peut être qu'un Intrigant, quelque forçat libéré, comme Gogulard peut-éire* Le frisson prend rien que d'y peo» ser. Le colonel peut-il ressusciter, monsieur? Bonaparte m'a bit complimenter ^ur sa mort par un aide de camp, et je touche encore aujourd'hui trois mille francs de pension accordée à sa veuve par les Ghambres. J'ai eu mille fois raison de repousser tous les Ghabert qui sont venus, comme je repousserai tous ceux qui viendront,

•^ Heureusement, nous sommes lenls, madame. Nous pouvons mentir à notre aise, dit -il froidement en s'amusant à aiguillonner la colère qui agitait la comtesse, afin de lai arracher quemues indiscrétions» par une manœuvre familière aui avoués, hatiîtnés à rester calmes quand leurs adversaires ou leurs clients s'emportent.

— Eh bien donc ! à nous deux, se dit-II à lui-même en imaginant a FInstant nn piège pour lui démontrer sa faiblesse. -^ La preuve de la remise de la première lettre existe, madame, reprlt-il à haute voix, elle contenait des valeurs

— Oh ! pour des valeurs, elle n'en contenait pas.

— Vous avez donc reçu cette première lettre, reprit Derviile en souriant. Vous êtes déjà prise dans le premier piège que vous lend on avoué, et vous croyez pouvoir lutter avec la justice...

La comtesse rougit, pftlit, se cacha la figure dans les mains. Puis elle secoua sa honte, et reprit avec le sang- froid naturel à ces sortes de femmes : — Puisque vous êtes l'avoué du prétendu Ghabert; faitesmoi le plaisir de...

— Madame, dit Derviile en l'interrompant, je suis encore en ce moment votre avoué comme celui du colonel. Groyez-vous que je veuille perdre une clientèle aussi précieuse que l'est la vôtre? Hais vous ne m'écoutez pas...

— Parlez, monsieur, dit-elle gracieusement.

— Votre fortune vous venait de H. le comte Ghabert, el vous l'avei repoussé. Votre fortune est coiossalo, et vous le laissez mendier. Madame, les avocats sont bien éloquents lorsque les causes sont éloquentes

{>ar elles-mêmes, il se rencontre ici des circonstances capables de sooever contre vous l'opinion publique.

— Mais, monsieur, dit la comtesse impatientée de la manière doni Derviile la tournait et retournait sur le gril, en admettant que votre M. Ghabert existe, les tribunaux maintiendront mon second mariage à cause des enfants, et yen serai quitte pour rendre deux cent vingtHiinq mille francs à M. Ghabert.

-* Madame, nous ne savons pas de quel côté les tribunaux verront la question sentimentale. Si, d'une part, nous avons une mère et ses enfants, nous avons de l'autre un homme accablé de malheurs, vieilli par vous, par vos refus. Où trouvera-t-il une femme ? Puis, les Juges peuvent-ils heurter la loi? Votre mariage avec le colonel a pour lui le droit, la priorité. Mais si vous êtes représeutée sous d'odieuses couleurs, vous pourriez avoir un adversaire auquel vous né vous attendez pas. Là, madame, est ce danger dont je voudrais vous préserver.

— Un nouvel adversaire! dit-elle, qui?

— M. le comte Ferraud, madame.

— M. Ferraud a pour moi un trop vif atlacliement, et, pour la mère de ses enfants, un trop grand respect...

— Ne parlez pas de ces niaiserjes-là, dit Derviile en Tinlerrompant, à des avoués liabitués à lire au fond des cœurs. En ce moment M. Ferraud n'a pas la moindre envie de rompre votre mariage, et je suis persuadé qu'il vous adore ; mais si quelqu'un venait lui dire que son mariage peut être annulé, que sa femme sera traduite en criminelle au banc de l'opinion publique...

— Il me défendrait, monsieur !

— Non, madame.

» Quelle raison aurait-il de m'abandonner, monsieur?

— Mais oeUe d'éponser la fille unique d'an pair de France, dont la pairie lui serait transmise par ordonnance du roi...

La comtesse pâlit.

-^ Nous y sommes ! se dit en laiméme Derviile. Bien, je te tiens, l'affaire do pauvre colonel est gagnée. — D'ailleurs, madame, reprit-il à haute voix, il aurait d'autant moins de remorës, an'un homme couvert de gloire, général, comte, grand officier de la Légion d'honneur, ne serait pas un pis-aller; et si cet homme lui redemande sa femme...

•^ Assez 1 assez I monsieur, dilrelle. Je n'aurai jamais que vous pour avoué. Que faire?

— Transiger 1 dit Derviile.

— M'aime-t-ii encore? dit-elle.

— Mais je ne crois pas qu'il puisse en être autrement.

 ce mot, la comtesse dres.sa la tête. Un éclair d'espérance brilla dans ses yeux ; elle comptait peut-être spéculer sur la tendresse de son premier mari pour gagner son procès par quelque ruse de femme.

— J'attendrai vos ordres, madame, pour savoir s'il faut vous signi-

LE COLONEL CHABRRT.

fier nos actes, ou si vons voulez venir chez moi pour arrêter les bases d'une transaction, dit Derville en saluant la comtesse.

Uuît jours après les deux visites que Derville avait faites, et par une belle matinée du mois de juin, les époux, désunis par un hasard presque surnaturel, partirent des deux points les plus opposés de Paris, pour venir se rencontrer dans Tétude de leur avoué commun. Les avances, qui furent largement faites par Derville au colouel Ghabert, lui avalent permis d'être vêtu selon son rang. Le défunt arriva donc voiture dans un cabriolet fort propre. Il avait la téie couverte d*une perruque appropriée à sa physionomie, il était babillé de drap bleu, . avait du linge blanc, et portait sous son gilet le sautoir rouge des grands officiers de la Légion d'honneur. En reprenant les habitudes de ratsance, il avait retrouvé son ancienne élégance martiale. Il se tenait droit. Sa figure, grave et mystérieuse, où se peignaient le bonheur et toutes ses espérances, paraissait être rajeunie et plus grasse, pour emprunter à la peinture une de ses expressions les plus pittoresques. Il ne ressemblait pas plus au Chabert en vieux carrick, qu'un gros sou ne ressemble à une pièce de quarante francs nouvellement frappée. A le voir, les passants eussent facilement reconnu en lui l'un de ces beaux débris de notre ancienne armée, un de ces hommes héroïques sur lesquels se reflète notre gloire nationale, et qui la représentent comme un éclat de glace illuminé par le soleil semble en réfléchir tous les rayons. Ces vieux soldats sont tout ensemble des tableaux et des livres. Quaud le comte descendit de sa voiture pour monter chez Derville, il sauta légèrement comme aurait pu faire un jeune homme. Â peine son cabriolet avait-il retourné, qu*uu |oli coupé tout armorié arriva. Madame la comtesse Ferraud en sortit dans une toilette simple, mais habilement calculée pour montrer la jeunesse de sa taille. Elle avait uue jolie canote doublée de rose, qui encadrait parfaitement sa figure, en dissimulait les contours, et la ravivait.

Si les clients s'étalent rajeunis, l'étude éUiit resiée semblable :\ ellemême, et offrait alors le tableau par la description duquel celte hihloire a commencé. Simonniu déjeunait, Tépaiile appuyée sur la fenêlrc, q-ii alors était ouverte; et il regardait le bleu du ciel par Touvcrlure de cette cour entourée de quatre corps de logis noirs.

— Ah ! s'écria le petit clerc, qui veut parier un spectacle que le colonel Ghabert est général, et cordon rouge?

— Le patron est un fameux sorcier! dit Godeschal.

— Il n'y a donc pas de tour à lui jouer cette fois? demanda Desroches.

— G'est sa femme qui s'en charge, la comtesse Ferraud! dit Boucard.

— Allons, dit Godeschal, la comtesse Ferraud serait donc obligée delre à deux...

— La voilà ! dit Simonnin.

En ce moment, le colonel entra et demanda Derville.

— Il y est, monsieur le comte, répondit Simonnin.

— Tu n'es donc pas sourd, petit drôle? dit Ghabert en prenant le saute-ruisseau par l'oreille et la lui tortillant à la satisfaction des clercs, qni se mirent à rire et regardèrent le colouel avec la curieuse cousidéraihin due à ce singulier personnage.

Le comte Ghabert était chez Derville, au moment où sa femme entra par la porte de Tétude.

— Dites donc, Boucard, il va se passer une singulière scène dans le cabinet du patron ! Voilà une femme qui peut aller les jours pairs chez le comte Ferraud et les jours hupairs chez le comte Ghabert.

— Dans les années bissextiles, dit Godeschal, le compte y sera.

— Taisez-vous donc ! messieurs. Ton peut entendre, dit sévèrement Boucard ; je n'ai jamais vu d'étude où l'on plaisantât, comme vous le faites, sur les clients.

Derville avait consigné le colonel dans la chambre à coucher, quand la comtesse se présenta.

— Madame, lui dit-il, ne sachant pas s'il vous serait agréable de voir M. le comte Ghabert, je vous ai séparés. Si cependant vous dékiricz...

— Monsieur, c'est une attention dont je vous remercie.

— J'ai préparé la minute d'un acte dont les conditions pourrout être discutées par vous et par M. Ghnberl, séance tenante. J'irai nlternativcinent do vous à lui, pour vous préseuter, à l'un et à l'autre, vos raisons respectives.

— Voyons, monsieur, dit la comtesse eu laissant échapper un geste d'impatience.

Derville lut.

« Entre les soussigués,

« M. Hyacinthe, dit (haberlf comte, maréchal de camp et grand oflicier de b Lcgiou d'honneur, demeurant à Paris, rue du Pelit-fijnquicr, d'une part;

« Et la dame Rose Ghapotcl, épouse de M. le comte Ghabert, cidessus nommée, née... »

— Passez, dit-elle, laissons les préambules, arrivons aux conditions.

— Madame, dit l'avoué, le préambule explique succincleinciit la position dans laquelle vous vous trouvez l'un et l'autre. Puis, par l'article premier, vous reconnaissez, en présence de trois témoins, qui sont deux uotaires et le nourrisseur chez lequel a demeuré votre iii;iri, auxquels j'ai confié sous le secret votre affaire, et qui garderoul le plus profond silence; vous reconnaissez, dis-je; que l'individu dés giic dans les actes joints au sous-seins, mais dont l'état se trouve d'ailleurs établi par un acte de notoriété préparé chez Alexandre Grotlat, votre notaire, est le comte Ghabert, votre premier époux. Par l'article second, le comte Ghabert, dans l'intérêt de votre bonheur, s'engage à ne faire usage de ses droits que dans les cas prévus par l'acte lui-même. — Et ces eas, dit Derville en faisant une sorte de parenthèse, ne sont autres que la non-exécution des clauses de cette convention secrète. De son côté, reprit-il, M. Ghabert consent à poursuivre de gré à gré avec vous un jugement qui annulera son acte de décès et prononcera la dissolution de son mariage.

— Ça ne me convient pas du tout« dit hi comtesse étoiince, je ne veux pas de procès. Vous savez pourquoi.

— Par l'article trois, dit l'avoué en continuant avec un flegme imperturbable, vous vous engagez à constituer au nom d'ilyacinllir, comte Ghabert, une rente viagère de vingt-quatre mille francs, inscrite sur le grand livre de la dette publique, mais dont le capital vous sera dévolu à sa mort...

— Mais c'est beaucoup trop cher, dit la comtesse.

— Pouvez- vous transiger à meilleur nutrché?

— Peut-être.

— Que voulez-vous donc, madame?

— Je veux, je ne veux pas de procès, je veux...

— Qu'il reste mort, dit vivement Derville en l'interrompant.

— Monsieur, dit la comtesse, s'il faut vingt-quatre mille livres de rente, nous plaiderons ,.

— Oui, nous plaiderons, s'écria d'une voix sourde le colonel, qui ouvrit la porte et apparut tout à coup devant sa femme, en tenant une main dans son gilet et l'autre étendue vers le parquet, geste auquel le souvenir de son aventure donnait une horrible énergie.

— G'est lui, se dit en elle-même la comtesse.

— Trop cher ! reprit le vieux soldat. Je vous ai donné près d'un million, et vous marchandez mon malheur. Eh bien ! je vous veux maintenant vous et votre fortune. Nous sommes communs en bieu5, noire mariage n'a pas cessé...

— ftfais, monsieur n'est pas le colonel Ghabert, s'écrb la comtesse en feignant la surprise.

— Ah ! dit le vieillard d'un (o:i profondément ironitpie, voulez-vous des preuves ? Je vous ai prise au Palais-Royal...

La comtesse pâlit. En la voyant pâlir sous son rouge, le vieux soldat, touché de la vive soiiiïrauce qu'il imposait à une femme jadis aimée avec ardeur, s'arrêta ; mais il en reçut un regard si venimeux qu'il reprit tout à coup : — V0U4 étiez chez la...

— De grâce, monsieur, dit la comtesse à l'avoué, trouvez bon que je quille la place. Je ne suis pas venue ici pour eutendre de semblables horreurs.

Elle se leva et sortit. Derville s'élança dans l'étude. La comtesse avait trouvé des ailes et s'était comme envoire. l^ii rcvenanl dans sou cnbtnci, l'avoué trouva le colonel dans un violent accès de rage, et ^e promenant à grands pas.

— Dans ce timps-là, chacun prenait sa femme où il voulait, dis:iitil ; mais j'ai eu tort de la mal chobir, de me fier à des apparences. Elle n'a pas de cœur.

— Eh bien ! colonel, n^avais-je pas raison en vous priant do ne pas venir. Je suis maintenant cert:iin de votre identité. Quand vous vous êtes montré, la comtesse a fait un mouvement dont la pensée n'était pas équivoque. Mais vous avez perdu votre procès, votre femme sait que vous êtes méconnaissable !

— Je la tuerai...

— Folie ! vous serez pris et guillotiné comme un misérable. D'ailleurs, peut-être manquerez- vous votre voup ! ce serait iniparJuniiahlc, on ne doit jamais manquer sa femme quand on veut la tuer. Laissezmoi réparer vos sottises, grand enfaut! Allez-vous-en. Prenez garde à vous, elle serait capable de vous faire tomber dans quelque piège et de vous enfermer à Gharenton. Je vais lui signifier nos actes afin do vous garantir de toute surprise.

Le pauvre colonel obéit à son jeune bienfaiteur, et sortit en lui balbutiant des excuses. Il descendait h ntement les marches de l'csc.'tlirr noir, penlu dans de sombres pensées, accnb'é peut-être par le coup qu'il venait de recevoir, pour lui le plus cruel, le plus profuiidcniciit

LE COLONEL CHABERT

enfoncé dans son cœur, lorsqiril entendU, en parvenant an dernier palier, le rrôlemeui d*une robe, et sa feuime apparul.

— Venez, monsieur, Ini dit-elle en lui prenant le bras par un mouvement semblable à ceux qui lui étaient familiers autrefois.

L'acliun de la comtesse, l'accent de sa voix redevenue gracieuse, suffirent pour calmer la colère du colonel, qui se laissa mener jusqu'à la voilure;

— Eh bien ! montez donc I lui dit la comtesse quand le valet eut achevé de déplier le marchepied.

Et il se irouva, comme par enchantement, assis près de sa femme, dans le coupé.

— Où va madame ? demanda le valet.

— A Groslay, dit-elle.

Les chevaux partirent et traversèrent tout Paris.

— Monsieur ! dit la comtesse au colonel d'un son de voîx qui rêvé* lait une de ces émotions rares dans la vie, et par lesquelles tout en nous est agité.

En ces moments, cœur, fibres, nerfs, physionomie, âme et corps, loul, chaque pore même, tressaille. La vie semble ne plus èlre en nous; clic en sort et jaillit, elle se commuul(|iic comme une contagion, se transmet par le rc([ard, par Pacceut de la voix, par le geste, en imposant notre vouloir aux autres. Le vieux soldat tressaillit en entendant ce seul mot, ce premier, ce terrible : « Monsieur ! » Mais aussi, ciaii-ce tout à la fois un reproche, une prière, un pardon, une espé^ rance, un désespoir, une interrogation, une réponse. Ce mot compreiiarl tout. Il fallait être comédienne pour jeter tant d'éloquence, tant de scntiménls «lans un mot. Le vrai n*cst pas si complet dans son expression, il ne met pas tout en dehors, il laisse voir tout ce qui est an dedans. Le colonel eut mille remords de ses soupçons, de ses demandes, de sa colère, et baiss:i les yeux pour ne pas laisser deviner sou trouble.

— Monsieur, reprit la comtesse après une pause imperceptible, je vous ai bien reconnu ! r r s

— Bosine, dit le vieux soldai, ce mot contient le seul baume qui pût me faire oublier mes malheurs.

Deux grosses larmes roulèrent toutes chaudes sur les mains de sa femme, qu'il pressa pour exprimer une tendresse paternelle.

— Monsieur, reprit-elle, comment n'avez -vous pas deviné qu'il me coûtait horriblement de paraître devant un étranger dans une position aussi fausse que l'est la mienne ! Si j'ai à rougir de ma situation que ce ne soit au moins qu en famille. Ce secret ne devait-il pas rester enseveli dans nos cœurs? Vous m'absoudrez, j'espère, de mon indifférence apparente pour les malheurs dun Chabert, à l'existence duquel je ne devais pas croire. J'ai reçu vos lellrcs, dit-elle vivement, en lisant snr les traits de son mari l'objection qui s'y exprimait, mais elles me parvinrent treize mois après la bataille d'EyIau ; elles étaient ouvertes, salies, l'écriture en était méconnaissable, et j'ai dû croire après avoir obtenu la signature de Napoléon sur mon nouveau contrat de mariage, qu'un adroit intrigant vonlaii se jouer de moi. Pour ne pas troubler le repos de M. le comte Perraud. et ne pas altérer les liens de a ramjlle, j ai donc dû prendre des précautions contre un faux Chal>ert. N'avaisje pas raison, dites?

I a"* ?"*' î" ^ ^" raison, c'est moi qui suis un sot, un animal, une bôtc, de n avoir pas su mieux calculer les conséquences d'une situation semblable. Mais où allons-nous? dit le colonel en se vovant à h barrière de la Chapelle. ^

-A ma campagne, près de Groslay, dans la vallée de Montmorency La, monsieur, nous réfléchirons ensemble au parti que nous devons prendre. Je connais mes devoirs. Si je suis à vous en droit, je ne vous appartiens plus en fait, Pouvez-vous désirer que nous devenions la fabl« de tout Pans? N'instruisons pas le public de ceue situation nui pour moi, présente un côté ridicule, et sachons garder notre dimité* Vous m aimez encore, reprit-elle en jetint sur le colonel un reirard triste et doux; mais moi, n'aî-jc pas été autorisée à former d'autres liins ? En cette singulière position, une voix secrète me dit d'esnérer en votre boute, qui m'est si connue. Aurais-je donc tort en vous nreiiant pour seul et unique arbitre de mon sort ? Soyez juffe et partie Je me confie à la noblesse de votre caractère? Vous aurez la sénéroslté lie me pardonner les résultats de fautes Innocentes. Je vous T'avouerai donc, j aime M. Ferraud. Je me suis crue en droit de l'aimer Je ne rougis pas de cet aveu devant vous ; s'il vous oITense, il ne nous dé^bZ nore point. Je ne puis vous cacher les &iis. Quand le hasard m'a laissée veuve, je n'étais pas mère. »-•« i« a lats-

M.î;t ^iî' n"^' ^L"" f '«"* ^ "î?'" * ^ ^^'"'»«' P<>"' '«i «'«"poser sience. et ils restèrent, sans proférer un seul mm, pendant une demi-

lieiie. Chabert croyait voir les deux petits enfants devant lui.

— Rosine!

—Monsieur?

^ Les morts ont donc bien tort do revenir?

— Oh ! monsieur, non, non I Ne me croyez pas ingrate. Seulement, vous trouvez une amante, une mère, là où vous aviez laissé une épouse. S*il n'est plus en mon pouvoir de vous aimer, je sais tout ce une je vous dois, et puis vous offrir eucore toutes les affections d'une fille.

— Rosine, reprît le vieillard d'une voix douce, je n'ai plus aucun ressentiment contre toi. Nous oublierons tout, ajoiita-t-il avec un de ces sourires dont la grâce est toujours le reflet d'une belle âme. Je ne suis pas assez peu délicat pour exiger les semblants de Tamour chez une femme qui n'aime plus.

La comtesse lui lança un regard empreint d'une telle reconnaissance, que le pauvre Chabert aurait voulu rentrer dans sa fosse d'Ey- Iau. Certains hommes ont une âme assez forte pour de tels dévouements, dont la récompense se trouve pour eux dans la certitude d'avoir fait le bonheur d'une personne aimée.

— Mon ami, nous parlerons de tout ceci plus tird et à cœur reposé, dit la comtesse.

La conversation prit un autre cours, car il était impossible de la continuer longtemps sur ce sujet. Quoique les deux époux revinssent souvent à leur situation bizarre, soit par des allusions, soit sérieusement, ils firent un charmant Voyage, se rappelant les événements de leur union passée et les choses de l'Empire. La comtesse sut hiipriiner un charme doux à ces souvenirs, et répandit dans la conversation une teinte de mélancolie nécessaire pour y maintenir la gravité. Elle faisait revivre l'amour sans exciter aucun désir, et laissait entrevoir à son premier époux toutes les richesses momies qu'elle avait acquises, en tâchant de l'acccKitumer â l'idée de restreindre son bonheur aux seules jouissances que goûte un père près d'une lille chérie. Le cohujcl avait connu la comtesse de l'Empire, il revoyait une comtesse de la Restauration. Enfin les deux époux arrivèrent, par un chemin de traverse, à un grand parc situé dans la petite vallée qui sépare les hauteurs de Margency du joli village de Groslay. La comtesse possédait là une délicieuse maison, où le colonel vit, en arrivant, tous les apprêts que nécessitaient son séjour et celui de sa femme. Le malheur est une espèce de talisman dont la vertu consiste â corroborer notre constitution primitive : il augmente la défiance et la méchanceté chez certains hommes, comme il accroît la bonté de ceux qui ont nu cœur exeelleni. L'infortune avait rendu le colonel encore plus secourable et meilleur qu'il ne l'avait été, il pouvait donc s'initier au secret des souffrances réminines, qui sont inconnues â la plupart des hommes. Néanmoins, malgré son peu de défiance, il ne put s'empêclier de dire à sa femme : — Vous étiez donc bien sûre de m'emmener ici?

— Oui, répondit-elle, si je trouvais le colonel Chabert dans le plaideur.

L'ahr de vérité qu'elle sut uicttrc dans cette réponse dissipa les lé- ^rs soupçons que le colonel eut honte d'avoir conçus. Pendant trois jours la comtesse fut admirable près de son premier mari. Par de tendres soins et par sa constante douceur elle semblait vouloir effacer le souvenir des souffrances qu'il avait endurées, se faire pardonner les malheurs que, suivant ses aveux, elle avait innocemment causes: elle se niaisaii à déployer pour lui, tout m lui faisant apercevoir une sorte de mélancolie, les charmes auxquels elle le savait faible ; car nous sommes plus particulièrement accessibles â certaines façons, à des grâces de cœur ou d esprit auxquelles nous ne résistons pas ; elle voulait rintére$iser â sa situation, et l'attendrir assez pour s'emparer à*i son esprit et disposer souverainement de lui. Décidée à tout pour arriver à ses fins, elle ne savait pas encore ce qu'elle devait faire de cet homme, mais certes elle voulait l'anéantir socialement. Le soir du troisième jour elle sentit que, malgré ses efforts, elle ne pouvait cacher les inquiétudes que lui causait le résultat de ses manœuvres. Tour se trouver un moment à l'aise, elle monta chez elle, s'assit a son secrétaire, déposa le masque de tranquillité qu'elle conservait devant le comte Chabert, comme une actrice qui, rentrant fatiguée dans sa loge après un cinquième acte pénible, tombe demi-morte et laisse dans la salle une image d'elle-même â laquelle elle ne ressemble plus. Elle se mit à finir une leUre commencée qu'elle écrivait à Delbecq, à qui elle disait (l'aller, en son nom, demander chez Derville communication des actes qui concernaient le colonel Chabert, de les copier, et devenir aussitôt la trouvera Groslay. A peine avait-elle achevé, qu'elle entendit dans le corridor le bruit des pas du colonel, qui, tout inquiet, venait la retrouver.

— Hélas t dit-elle â haute voix, je voudrais être morte! Ma situation est intolérable...

— Eh bien ! qu'avez- vous donc? demanda le bonhomme.

— Bien, rien, dit-elle.

Elle se leva, laissa le colonel et descendit pour parler sans témoin à sa femme de chambre qu'elle fit partir pour Paris, en lui recommaiidant de remettre elle-même à Delbecq la lettre qu'elle venait décrire, et de la lui rapporter aussitôt qu'il I aurait lue. Puis la comtesse alla s ass^ir aur un banc où elle éuit assez en vue pour que le c(jlonel vint l y trouver aussitôt qu'il le voudrait. Le colonel, qui dm cherchait sa femme, accourut et s'assit près d'elle.

LE COLONEL CHABEKT-

— Rosine, loi dit-Il, qu'avez-vons?

Elle ne rëpondii pas. l^ soirée élaii ane de ces soirées magnifiques et calmes dont les secrètes harmonies répandent, au mois de Jun, tant de suavUd dans les couchers du soleil. L'air éiait pur et le silence profond, en sorte que l'on pouvait entendre dans le lointain du parc les Toix de quelques enfants qui ajoutaient une sorte de mélodie aui sublimités du paysage.

— V(.u5 ne me répondez pas? demanda le colonel à sa femme.

— Mon mari !... dit la comtesse, qnî s'arrêta, fil on mouvcmenl. et s'inierrompit pour lui demander en rougissant : — Comment dirai-je en parlant de M. le comte Ferrand?

— Nomme-le ton mari, ma pauvre enfant, répondit le colonel avec uQ accent de bonié, p*est-ce pas le père de tes enfants?

— Eh bien ! reprit-elle, si monsieur me demande ee que je suis venue faire ici, s il apprend qtie je m'y suis enfermée avec un inconnu, que lui dirai-je? Ecoulez, monsieur, reprit-elle en prenant une attitude pleine de dignité, décidez de mon sort, je suis résignée à tout...

— Ha chère, dit le colonel en s'emparant des mains de sa femme, j'ai résolu de me sacrifier entièrement à votre bonheur...

^ Cela eai imposaible ! s*écria -t-elle en laissant échapper un mouvement convulsif. Songei donc que vous devriez alors renoncer à vouaméme et d'une manière authentique...

— Comment, dit le colonel, ma parole ne vous suffit pas?

Le mot aulhenh'^ue tomba sur le cœur du vieillard et y réveilla des défiances Involontaires. Il jeta sur sa femme un regard qui la fil rougir, elle baissa les yeux, et il eut peur de se trouver obligé de la mépriser, La comtesse craignait d'avoir effarouché la sauvage pudeur, la probité sévère d'un homme dont le caractère généreux, les vertus primitives lui étalent connus. Quoique ces idées eussent répondu quelques nuages sur leurs fronts, la bonne harmonie se rétablit aussitôt entre eux, Voici comment. Un cri d'enfant retentit au loin.

— Jules, laissez votre sœur tranquille, s'écria la eomtosse.

— Quoi I vos rafantt sont ici? dit le colonel.

— • Oui, mais je leur ai défendu de vous importuner.

Le vieux soldat comprit la délicatesse, le tact do femme renfermé dans ce procédé si gracieux, et prit la main de la comtesse pour la baiser.

— Qu'ils viennent donc, dit-il.

La petite fille accourait pour se plaindre de son frère.

— Maman 1

— Maman!

— C'est lui qui...

•—C'est elle...

Les mains étaient étendues vers la mère, et les deux voix enfiiiit'met se mêlaient. Ce fut un tableau soudain et délicieux I

— Pauvres enfants 1 s'écria la comtesse en ne retenant plus ses larmes, il faudra les quitter ; à qui le jugement les donnera*t-il ? On ne partage pas on cœur de mère, je lês veux, moil

-* Est-ce vous qui faites pleurer maman? dit Jules en Jetant un regard de colère au colonel.

— Taisez -vous, Jules! s'écria la mère d*uu air impérieux.

Les deux enfants restèrent debout et silencieux, examinant leur mère et l'étranger avec une curiosité qu'il est impossible d'exprimer par des paroles.

-^ Ob 1 oui, reprit-elle, si l'on me sépare du comte, qu'on me laisse les enfants, et je serai soumii»e à tout...

Ce fut un mot décisif qui obtint tout le succès qu'elle en avait espéré.

.— Oui, s'écria le colonel comme s'il achevait une phrase mentale^ ment commencée, je dois rentrer sous terre. Je me le suis déjà dit.

•— PniS'Je accepter un tel sacrifice? répondit la comtesse. SI quelques hommes sont morts pour sauver l'honneur de leur maîtresse, Ils n'ont d<mné leur vie qu'une fois. Mais Ici vous donneriez votre vie tous les jours ! Non, non, cela est impossible. S'il ne s'agissait que de votre existence, ce ne serait rien ; mais signer que vous n'êtes pas le colonel Chabcrt, reconnaître que vous êtes un imposteur, donncT votre honneur, commeitre un mensonge à toute heure du jour, le dévouement liumain ne saurait aller jusque-là. Songez doncl Non. Sans mes pauvres enfants, je me serais déjà enfuie avec vous au bout du monde.

— Mais, reprit Chabert, est-ce qtie je ne puis pas vivre ici, dans votre petit pavillon, comme un de vos parents ? Je suis usé comme un canon de rgbut, il ne me faut qu'un peu de tabac et le Constitutionnel.

Là comtesse fondit en larmes. Il y eut entre la comtesse Perraod et le colonel Chabcrt un combat de générosité d*oà le soldat sortit vain-

âiiciir. Un soir, en voyant cette mère au milieu de ses enfants, le soîat fut séduit par les touchantes grftces d'un tableau de famille, à la

campagne, dans l'ombre et le silence ; il prit la résolution de rester mort, et, ne s'efTrayant plus de l'autlienticité d'un acte, il demanda comment il fallait s'y prendre pour assurer irrévocablement le bonheur de cette famille.

^ Faitescomme voua voudrez 1 lui répondit la comtesse, je vous déclare que je ne me muerai en rien de cette affaire. Je ne le dois pas.

Delbccq étiii arrivé depuis quelques jours, et, suivant les instructions verbales de la comtesse, riniendant avait su gagner la confiance du vieux militaire. Le lendemain matin donc, le colonel Chabert partit avec l'ancien avoué pour Saint-Leu-Taverny, où Delbecq avait fait préparer chez le notaire un acte conçu en termes si crus, que le colonel sortit brusquement de l'étude après et) avoir entendu la lecture.

— Mille tonnerres ! je serais un joli coco ! Mais je passerais pour un faussaire ! s'écria-t-il.

— Monsieur, lui dit Delbecq, je ne vous conseille pas de signer trop vite. Â votre place, je tirerais au moins trente mille livres de rente de ce procès-là, car madame les donnerait.

Après avoir foudroyé ce coquin émérlte par le lumineux regard d< l'honnête homme indigné, le colonel s'enfuit emporté par mille sentiments contraires. Il redevint défiant, s'indigna, se calma tour à tour. Enfin 11 entra dans le parc de Groslay par la brèche d'un mur, et vint à pas lents se reposer et réfléchir à son aise dans un cabinet pratiqué sous un kiosque d'où l'on découvrait le chemin de Saint-Leu. L'allée étant sablée avec cette espèce de terre jaunâtre par laquelle on remplace le gravier de rivière, la comtesse, qui était assise dans le petit salon de cette espèce de pavillon, n'entendit pas le colonel, car elle était trop préoccupée du succès de son affaire pour prêter la moindre attention au léger bruit que fit son mari. Le vieux soldat n'aperçut pas non phis sa femme au-dessus de lui, dans le petit pavillon.

— Eh bien ! monsieur Delbecq, a-t-il signé? demanda la comtesse à son intendant, qu'elle vit seul sur le chemin par-dessus la baie d'un saut de loup.

— Non, madame. Je ne sais même pas ce que notre homme est devenu. Le vieux cheval s'est cabré.

— n faudra donc flnir par le mettre à Gharenton, dit-elle« puisque nous le tenons.

Le colonel, qui retrouva l'élasticité de la jeunesse pour franchir le saut de loup, fut en un clin d'œil devant Tintendant, auquel il appliqua la plus belle pairo de soofDeto qui Jamais ait été reçue sur deux joues de procureur.

— Ajoute que les vieux chevaux savent ruer, lui dit-il.

Cette colère dissipée, le colonel ne se sentit plus la force de sftuter le fossé. La vérité s était montrée dans sa nudité. Le mot de la comtesse et la réponse de Delbecq avaient dévoilé le complot dont il al* tait être la victime. Les soins qui lui avaient été prodigués étaient une amorce pour te prendre dans un piège. Ce mot fut comme une goutte de quelque poison subtil qui détermina chez le vieux soldat le retour de ses douleurs physiques et morales. Il revint vers le kiosque par la porte du parc, en marchant lentement, comme un homme affaissé. Donc, ni paix ni trêve pour lui! Dès ce moment il fallait commencer avexï cette femme la guerre odieuse dont lui avait parlé Derville, entrer dans une vie de procès, se nourrir de fiel, boire chaque matin un calice d'amertume. Puis, pensée affreuse! où trouver 1 argent nécessaire pour payer les frais des premières instances? n lui prit un si grand dégoût de la vie, que, s'il y avait eu de l'eau près de lui, il s'y serait Jeté, que, s'il avait eu des pistolets, il se serait brûlé la cervelle. Puis il retomba dans l'incertitude d'idées oui, depuis sa con» versation avec Derville chez le nourrisseur, avait cnangé son moral. Enfin, arrivé devant le kiosque. Il monta dans le c.'tbinet aérien dont les rosaces de verre offraient la vue de chacune des ravissantes pers-

Eectives de la vallée, et où il trouva sa femme assise sur une chaise. a comtesse examinait le paysage et gardait une contenance pleine de calme en montrant cette impénétrable physionomie que savent prendre les femmes déterminées à tout. Elle s'essuva les yeux comme si elle eût versé des pleure, et joua par un geste distrait avec le long ru* ban rose de sa ceinture. Néanmoins, malgré son assurance apparente, elle ne put s'empêcher de firissonner en voyant devant elle son vénérable bienfaiteur, debout, les bras croisés, la figure pâle, le front sévère,

— Madame, dit-il après l'avoir regardée fixement pendant un moment, et l'avoir forcée à rougir, madame, je ne vous maudis pas, je vous méprise. Maintenant, le remercie le hasard qui nous a désunis. Je oe sens pas même un désir de vengeance, je ne vous aime plus. Je ne veux rien de vous. Vivez tranquille sur la foi de ma parole, elle vaut mieux que les griffonnages de tous les notaires de Paris. Je ne réclanierai jamais le nom que j'ai peut-être Illustré. Je ne suis plus qa*uo

Kauvre diable nommé Hyacinthe, qui ne demande que sa place au soûl. Adieu...

La comtesse se jeta aux pieds du colonel, et voulut le retenir en lui prenant les mains ; mais il la repoussa avec dégoût, en lui disant : -* Ne me touchez pas!

LE COLONEL CHABEHT.

La comtesse fit un g^sie Intraduisible lorsqu'elle entendit le bruit des pas de son mari. Puis, avec la profoude perspicacité que donne une haute scélératesse ou le féroce égolsme du monde, elle crut pouvoir vivre en paix sur la promesse et le mépris de ce loyal soldat.

Gbabert disparut en ePet. Le nourrisseur fit faillite et devint cocher de cabriolet. PeutFétre le colonel s*adonnn-l-il d'abord à quel()ne indu«« trie du même genre. Peut-être, semblable à une pierre lancée dans un goulTre, alla-t-il, de cascade en cascade, s*abtmer dans cette boue de haillons qui foisonne à travers les rues de Paris.

Six mois après cet événement, Derville, qui n'entendait plus parler ni du colonel Chabert ni de la comtesse Ferraud, pensa qu'il était sur* venu sans doute entre eux une transaction, que, par vengeance, la comtesse avait fait dresser dans une autre étude. Alors, un matin, il supputa les sommes avancées audit Chabert, y ajouta les frais, et pria la comtesse Ferraud de réclamer à M. le comte Chabert le montant de ce mémoire, en présumant qu'elle savait où se trouvait son premier mari.

Le lendemain même, Plntendant du comte Ferraud, récemment nomme président du tribunal de première instance dans une ville importante, écrivit à Derville ce mot désolants

c Monsieur,

. « Madame la comtesse Ferraud me charge de vous prévenir que votre client avait complètement abusé de votre confiance, et que l'individu qui se disait être le comte Chabert a reconnu avoir indûment pris de fausses qualités.

c Agréez, etc.

« Delbicq. »

— On rencontre des gens qui sont aussi, ma parole d'honneur, par trop bêtes. Ils ont volé le baptême ! s'écria Derville. Soyez donc numain, généreux, philanthrope et avoué, vous vous faites enfoncer! Voilà une affaire qui me cofite plus de deux billets de mille francs.

Deux ans après la réception de cette lettre, Derville cherchait au Palais un avocat auquel il voulait parler, et qui plaidait à la police correctionnelle. Le hasard voulut que Derville entrât à la sixième chambre an moment où le (président condamnait comme vagabond le nommé Hyacinthe à deux mois de prison, et ordonnait qu'il fût ensuite conduit au dépôt de mendicité de SainIrDenis, sentence qui, d'après la jurisprudence des préfets de police, équivaut à une détention perpétuelle. Au nom d^yacinthe, Derville regarda le délinquant assis entre deux gendarmes sur le banc des prévenus, et reconnut, dans la personne du condamné, son faux colonel Chabert. Le vieux soldat était calme, immobile, presque distrait. Malgré ses haillons, malgré la misère empreinte sur sa physionomie, elle déposait d'une noble fierté. Son regard avait une expression de stoïcisme qu'un magistrat n'aurait

f>as dû méconnaître ;'mais, dès qu'un homme tombe entre les mains de a justice, il n'est plus qu'un être moral, une question de droit ou de fait, comme aux yeux (les statisticiens il devient un chiiïre. Quand le soldat fut reconduit au greffe pour être emmené, plus tard, avec la fournée de vasabonds que l'on jugeait en ce moment. Derville usa du droit qu'ont les avoués d'entrer partout au Palais, l'accompagna au greffe et l'y contempla pendant quelques instants, ainsi que les curieux mendiants parmi lesquels il se trouvait. L'antichambre du greffe offrait alors on de ces spectacles que malheureusement ni les législateurs, ni les philanthropes, ni les peintres, ni les écrivains, ne viennent étudier. Comme tous les laboratoires de la chicane, cette antichambre est une pièce obscure et puante, dont les murs sont garnis d'une banquette en bois noirci par le séjour perpétuel des malheureux qui viennent à ce rendez-vous de toutes les misères sociales, et auquel pas un d'eux ne manque. Un poète dirait que le Jour a honte d'éclairer ce terrible égout par lequel passent tant d'infortunes! Il n'est pas une seule place où ne se soit assis quelque crime en germe ou consommé ; pas un seul endroit où ne se soit rencontré quel{]ue homme qui, désespéré par la légère flétrissure que la justice avait imprimée à sa première faute, n'ait commencé une existence au bout de laquelle devait se dresser la giiilloiine, ou détoner le pistolet du suicide. Tous ceux qui tombent sur le pavé de Paris rebondissent contre ces murailles jaunâtres, sur lesquelles un philanthrope qui ne serait pas un spéculateur pourrait déchiffrer la justification des nombreux suicides dont se plaignent des écrivains hypocrites, incapables de faire un pas pour les prévenir, et qui se trouve écrite dans cette antichambre, espèce de préface pour les drames de la Morgue ou pour ceux de la place de Grève. En ce moment, le colonel Chabert s assit au milieu de ces hommes à faces énergiques, vêtus des horribles livrées de la misère, silencieux par intervalles* ou causant à voix basse, car trois gendarmes de ûiciion se promenaient en taisant retentir leurs sabres sur le plancher.

— Me reconnaissez-vous? dit Derville au vieux soldat en se plaçant (levant lai*

— Oui, monsieur, répondit Chabert en se levant.

— Si vous éftes un honnête homme, reprit Derville à voix basse, comment avez'-vous pu rester mon débiteur ?

Le vieux soldat rougit comme aurait pu le faire une jeune fille accusée par sa mère d'un amour clandestin.

— Quoi ! madame Ferraud ne vous a pas payé? s'écria-t»i1 k haute yoix.

-«- Payé! dit Derville. Elle m'a écrit que vous étiez un intrigant.

Le colonel leva les yeux par un sublime mouvement d'horreur et d'impr^ation, comme pour en appeler au ciel de cette tromperie nouvelle.

-— Monsieur, dit-il d'une voix calme à force d'altération, obtenez des gendarmes la faveur de me laisser entrer au greffé, je vais vous signer un mandat qui sera certainement acquitté.

' Sur un mot dit par Derville au brigadier, il lui fut permis d'emmener son client dans le creffe, où Hyacinthe écrivit quelques lignes adressées à la comtesse Ferraud.

-«- Envoyez cela chez elle, dit le soldat^ et vous serez remboursé de vos frais et de vos avances. Croyez, monsieur, que si je ne vous ai pas témoigné la reconnaissance que je vous dois pour vos bons offices, elle n^n est pas moins là, dit-il en se mettant la main sur le cœur. Oui, elle est là, pleine et entière. Mais que peuvent les malheureux? Ils aiment, voilà tout.

— Gomment, lui dit Derville, n'avcz-vous pas stipulé pour vous quelque rente ?

— Ne me parlez pas de cela ! répondit le vieux militaire. Vous ne pouvez pas savoir jusqu'où va mon mépris pour cette vie extérieure a laquelle tiennent la plupart des hommes. J'ai subitement été pris d'une maladie, le dégoût de l'humanité. Quand je pense que Napoléon est à Saint-Hélène, tout ici-bas m'est Indifférent. Je ne puis plus être soldat, voilà tout mon malheur. Enfin, ajouta-t-il en faisant un geste plein d'enfantillage, il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments que sur ses habits. Je ne crains, mol, le mépris de personne.

Et le colonel alla se remettre sur son banc. Derville sortit. Quand il revint à son étude, il envoya Godeschal, alors son second clerc, chez la comtesse Ferraud, qui, à la lecture du billet, fit immédiatement payer la somme due à l'avoué du comte Chabert.

En 1852, vers la fin do mois de juin, un jeune avoué allait à Ris, en compagnie de son prédécesseur. Lorsqu'ils parvinrent à l'avenue qui conduit de la grande route à Bicôtre, ils aperçurent sons un des ormes du chemin un de ces vieux pauvres chenus et cassés qui ont obtenu le bâton de maréchal des mendiants, en vivant à Bicêtre comme les femmes indigentes vivent à la Salpétrière.'Cet homme, l'un des deux mille malheureux logés dans VBoêpieêfie la Vieilletse, était assis sur ane borne et paraissait concentrer toute son intelligence dans une opération bien connue des iQvalides, el qui consiste à faire sécher au soleil le tabac' de leurs mouchoirs, pour éviter de les blanchir, peutêtre. Ce vieillard avait une physionomie attachante. Il était vêtu de celte robe de drap rougeàtre que l'hospice accorde à ses h6tes, espèce de livrée horrible.

— Tenez, Derville, dit le jeune homme à son compagnon de voyage, voyez donc ce vieux. Ne ressemble-tril pas à ces grotesques qui nous viennent d'Allemagne. Et cela vit, et ceto est heureux peut-être !

Derville prit son lorgnon, resarda le pauvre, laissa échapper un mouvement de surprise et dit : — Ce vieux -là, mon cher, est tout un poème, ou, comme disent les romantiqueSt tm drame. As-tu rencontré quelquefois la comtesse Ferraud?

— Oui, c'est une femme d'esprit et trèxigréable; mais un peu trop dévote.

^ Ce vieux bicêtrien est son mari légitime, le comte Chabert, l'ancien colonel, elle l'aura sans doute fait placer là. S'il est dans cet hospice au lieu d'habiter un hôtel, c'est uniquement pour avoir rappel: à la jolie comtesse Ferraud qu'il l'avait iirise, comme un fiacre, sur la place. Je me souviens encore du regard de tigre qu'elle lui jeta dans ce moment-là.

Ce début ayant excité la curiosité du jeune homme auquel Derville avait récemment vendu sa charge, l'ancien avoué lui raconta l'histoire

3ui précède. Deux Jours après, le lundi mntin, en revenant à Paris, les eux amis jetèrent un coup d'œil sur Bicêtre, et Derville proposa d'aller voir le colonel Chabert. A moitié chemin de l'avenue, les deux gens de loi trouvèrent assis sur la souche d'un arbre abattu le vieillard, qui tenait à la main un bàion et s'amusait à tracer des raies sur le sable. En le regardant attentivement, ils s'aperçurent qu*il venait de déjeuner autre part qu'à l'établissement.

— Bonjour, colonel Chabert, lui dit Derville.

LE œLONEL CHABEHT.

iiiori? di(-il a|>rcB un Dioment de BUeoce. Il n'est pas marié, lui! Il est liJeD beureui.

— Pauvre liomme ! dit Derville. Voulez-vous de l'argent pour aclie- (cr du tabac?

Avec (oiile la naiveié d'un gamin de Paris, le colonel lendil avidemciil la main i chacun des deux inconnus qui lui dnnnèreol une pièce de vingt francs ; il les remercia par un regard slupide, eu disant : — Braves ironplenl 11 se mit au pori d'armes, feignit de les cuuciicr eu joue, et s'écriaen souriant: — Peu des deux pièces! vive ^apol<!oQlEl il décrivit en l'uir avec sa caune nnc arabesque imaginaire.

— Le genre de sa blessure l'aura l^it tomber en enfance, dit Dervllle.

— Lui en enfance I s'écria un vieux biceirien qui les regardait. Ab ! ily adesjoursuù il ne faut pns lui marcher sur le pi<.'d. C est un vieux malin plein de phllosopble et d'imagination. Mais aujourd'hui, que vonlez-vous! il a faille lundi. Monsieur, en 1820 il était déjà ici. Potff lors, un oflJcier piussien, dont la calèche montait la côte du Villejuif, vint àpasserà pied. Nous étions, nous deux, Uf acinllie et moi, sur le bord de la roule. Cei ollicier causait en marchant avec im autre, avec im nuise,ou quelque animal de la même espèce, lorsqu'en voyant l'ancien, le Prussien, histoire de blaguer, lui dit . — Voiià un vieux volllgeur qui dcvail cire b Rosbach. — J'étais trop jeune pour y Sire, loi répondit-il, mais j'ai été assez vieux pour me trouvera Icna. Pour lors le Pnissien a file, sans Taire d'autres questions.

— Quelle destinée ! s'écria Rervillc. Sorti de l'hospice des Enfant* lrom-i$, il revient mourir i Thospice de la Vitilteite, après avoir.

dans l'intervalle, aidé Napoléon i couqnérir l'Egfpte et l'Europe. — Savet'vous, mon cher, reprit Derville après une pause, qu'il existe d^ns notre société trois hommes, le prêtre, le médecin et Thoomie de justice, qui ne peuvent pas estimer le monde? Ils ont des robes noires, peut-être parce qu ils portent le deuil de toutes les vertus, de toutes les illusions. Le plus malheureut des trois est l'avoué. Quand riioinme vient louver le prêtre, il arrive poussé par le repentir, par le remords, par des croyauces qui le rendent intéressant, qui le grandis, sent, el consolent l'âme du médiuieur, dont la lAche ne va pas sans une sorte de jouissance : il purifie, il répare, et réconcilie. Mais, nous autres avoués, nous voyons se répéter les mêmes seuliments mauvais, rien ne les corrige: nos études sont des égouts qu'on ne peut pas curer. Combien de choses o'ai-je pas apprises en exerçant ma cliargc ! J'ai vu mourir un père dans un grenier, sans sou ni maille, abandonné p.ir deux fil les aux quel les il avait donné quarante mille livres de rente 1 J'ai vu brûler des teeiaments : j'ai vu des mères dépouillant leurs enfants, des maris volanl leurs femmes, des femmes tuant leurs maris en se servant de l'amour qu'elles leur inspiraient pour les rendre fous ou imbéciles, afin de vivre en paix avec un amant. J'ai vu des femmes donuani à l'euranl d'un premier lit des godis qnl devaient amener si mort, aOn d'enrichir l'entant de l'amour. Je ik puis vous dire tout ce que j'ai vu, car j'ai vn des crimes contre lesquels la justice est impuissante. Enfin, toutes les horreurs que les romanciers croient invenicr sont toujours au-dessous de la vérité. Vous allez connaître ces jolies choses-là, vous ; mol, je vais vivre i la campagne avec ma femme : Paris me fait horreur.

Pirii, fitrier —

N DU COLONEL CHABERT

Quelle deiliniel c'écrii Derville. Sorti de l'hoipice de* Snrants-Trouvj*, ilrevieDt... — tMitS-

tlntsTM par m BetllMct

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