‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 7 sur 29 · CS · texte numérisé non relu

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^^"^aTL société, de môme qu'un vieux homme à femmes re- Srt'n»<î'*'* ifaHresse quittée coupable de trop d'infidélités 1 Quoiqu'il 'Jeii*^ "1^ cacher la mélancolie profonde qui le dévorait, le vieux mu- J>sOi"* baissait évidemment attaqué par une de ces inexplicables ma- ^îch-fi Ijnnt le sié«e est daus le moral. Pour expliquer cette nostalgie '^'^''f -le oar une habitude brisée, il suffira d'indiquer un des mille •^ nui semblables aux mailles d'une cotte d'armes, enveloppent '•ï^"p du'is un réseau de fer. Un des plus vifs plaisirs de l'ancienne vie 'i . Pons, un des bonheurs du pique-assiette d'ailleurs, était la surpriie, riiioression gastronomiaue du plat extraordinaire, de la friandise aiouiée triomphalement dans les maisons boureeoises par la maîtresse nui veut donner un air de festoiemeut à son dîner I Ce délice de Tesioin.ic manquait à Pons, madame Cibot lui racontait le menu par orgueil. Le piquant périodique de la vie de Pons avait tot.ileineut disparu. Son dîner se passait sans l'inattendu de ce qui jadis, dans les ménages de nos aïeux, se nommait le plal couvert. Voilà ce que Schmucke ne pouvait pas comprendre. Pons était trop délicat pour se plaindre, et, s il y a quelque chose de plus triste que le génie méconnu, c'est l'estomac incompris. Le cœur dont l'amour est rebuté, ce drame dont on abuse, repose sur un faux besoin ; c;ir, si la créature nous délaisse, on peut aimer le créateur, il a des trésors à nous dispenser. Mais l'estomac!... Rien ne peut être comparé à ses souffrances ; car, avant tout, la vie! Pons regrettait certaines crèmes, de vrais poèmes! certaines sauces blanclios, des chefs-d'œuvre ! certaines vo-

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— Ed gommend? demanda Schmucke.

— Oh! très-honnétement, répondit Wilhem, qui trouva dans la question bizarre de Schmucke 119e raillerie dont ce parfait chrétien était incapable.

— Allons, messieurs, à vos places! dit Pons, qui regarda dans l'orchestre sa petite armée après avoir entendu le coup de sonnette du directeur.

On exécuta l'ouverture de la Fiancée du Uiabley une pièce féerie qui eut deux cents représentations. Au premier entr'acte, Wilhem et Schmucke se virent seuls dans l'orchestre désert. L'atmosphère de la salle comportait trente-deux degrés Réaumur.

— Gondez-moi tonc fotre husdoire, dit Schmucke à Wilhem.

— Tenez, voyez- vous à l'avant-scène, ce jeune homme?... le reconnaissez-vous?

— Ti lud...

— Ah! parce qu'il a des gants jaunes, et qu'il brille de tous les rayons de l'opulence ; mais c'est mon ami, Fritz Brunner de Francfortsur-Mein...

— Celui qui fenaid foir les bièces à l'orguesdre, brès te fus?

— Le même. N'est-ce pas, que c'est à ne pas croire à une pareille métamorphose ?

Ce héros de l'histoire promise était un de ces Allemands dont la figure contient à la fois la raillerie sombre du Mcphistopliéics de Gœlbe et la bonhomie des romans d'Auguste Lafontaine de pacifique mcuioirc; la ruse et la naïveté, l'àpreié des comptoirs et le laisser-aller raisonné d'un membre du Jockey-Club; mais surtout le dégoût qui met le pistolet à la main de Werther, beaucoup plus ennuyé des princes allemands que de Charlotte. C'était véritablement une figure typique de l'Allemagne : beaucoup de juiverie et beaucoup de simplicité, de la bêtise et du courage, un savoir qui produit l'ennui, une expérience que le moindre enfantillage rend inutile, l'abus de la bière et du tabac ; mais, pour relever toutes ces antithèses, une étincelle diabolique dans de beaux yeux bleus fatigués. Mis avec Télégance d'un banquier, Fritz Brunner offrait aux regards de toute la salle une tête chauve d'une couleur titiannesque,'de chaque côté de bquelle se bouclaient les quelques cheveux d'un blond ardent que la débauche et la misère lui avaient laissés pour qu'il eût le droit de payer un coifleur au jour de sa restauration financière. Sa figure, jadis belle et fraîche, comme celle du Jésus-Christ des peintres, avait pris des tons aigres que des moustaches rouges, une barbe fauve rendaient presque siuistrc<. Le bleu pur de ses yeux s'était troublé dans sa lutte avec le chagrin. Enfin les mille prostitutions de Paris avaient estompé les paupières et le tour de ses yeux, où jadis une mère regardait avec ivresse une divine réplique des siens. Ce philosophe prématuré, ce jeune vieillard, était l'œuvre d'une marâtre.

Ici commence l'histoire curieuse d'un fils prodigue de Francfort-sur^ Mein, le fait le plus extraordinaire et le plus bizarre qui soit jamais arrivé dans cette ville sage, quoique centrale.

LE COUSIN PONS

M. Gëdëon Brann«r, pèfe de ce Fritz, uu^ de Fraiicforl-sur-Mein qui praiiqiKHil. de cm ()es locisions aulorisées par les lois sur lu ncle calviniste d'ailleurs, avait épousé une laquelle il dut les éléments de sa foriuoe. son fils Fritz, à l'àgc de douze ans, sou? nrveillance d'un oncle maternel, marcha '*( de la maison Yirlaz et compaguie. I Micie, qui u*étail p.is aussi doux que *ii jeune Fritz en beaucoup de m '«I, et sans y loucher. Pour se ver Vunncr se remaria, en allégu:

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ménage. Lh devait s'établir la maison de banque Brunner, Schwab et compagnie. Gomme ces arrangements dataient d'un mois environ, temps voulu pour recueillir rhcritage dévolu à Brunner, auteur de toute celle félicité, rappartement des futurs époux avait élé richement mis à neuf et meublé par le fameux tailleur. Les bureaux de la maison de banque étalent ménagés dans l'aile qui réunissait une magnifique maison de produit, bâtie sur la rue, à l'ancien hôtel sis entre cour et Jardin.

En allant de la rue de Normandie à la me Bîchelieu, Pons obtint du distrait Schmucke les détails de ceUe nouvelle histoire de l'enfant prodigue, pour qui la mort avait lue l'aubergiste gras. Pons, fraîchement réconcilié avec ses plus proches parents, fut aussitôt atteint du désir de marier Friiz Brnnner avec Cécile de Marville. Le hasard voulut <jue le notaire des frères Graff fût précisément le gendre et le suc- ^seur de Cardoi, ancien second premier clerc de 1 étude, chez qui ait souvent Pons.

Ah ! c'est vous, monsieur Bertbier, dit le vieux musicien en ten- ' ' main à son ex-amphilryon.

pourquoi ne nous faites-vous plus le plaisir de venir dîner la le notaire. Ma femme était inquiète de vou». Nous première représentation de la hAKcÉE du Diable, el^ ' devenue de la curiosité.

susceptibles, répondit le bonhomme, ils ont le

en retard ; mais qu'y faire?... c'est bien assez

ils ne peuvent pas être de celui qui les voit

d'uri air fin, oo ne court pas deux siècles à la

plus furieuse .

i , que, malgré des ciio ..ait pas avoir d enfant. Mue par .loinelle Allemande lança le jeune Fritz ., dans des dissipations anti-germaniques. E .al anglais, le vinaigre du Rhin et les Blarguerites feraient I enfiint de la juive et sa fortune; car l'oncle Virlaz avait laissé un bel héritage à son petit Fritz au moment où celui-ci deviut majeur. Mais si les roulettes des eaux et les amis du vin, au nombre desquels était Wilhcm Schwab, achevèrent le capital Virlaz, le jeune enfant prodigue demeura pour servir, selon les vœux du Seigneur, d'exemple aux puînés de la ville de Francfort-sur-Mein, où tontes les familles remploient comme un épouvaniail pour garder leurs enfants sages et effrayés dans leurs comptoirs de fer doublés de marcs banco. Au lieu de mourir à la fleur de l'âge. Fritz Brunner eut le plaisir de voir enterrer sa marâtre dans ua de ces charmants cimetières où les Allemands, sous prétexte d'honorer leurs moru, se livrent à leur passion effrénée pour l'horticulture. La seconde madame Brunner mourut donc avant ses auteurs, le vieux Brunner en fut pour l'argent qu'elle avait extrait de ses coiïres, et pour des peines telles, que cet aubergiste, d'une constitution herculéenne, se vit, k soixante-sept ans, diminué comme si le fameux poison des Borgia l'avait attaqué. Ne pas iiériier de sa femme après 1 avoir supportée pendant dix années, fil de cet aubergiste une autre ruine de Ueidelberg,mais radoubée incess;iniment par les Reehnungs des voyageurs, comme on radoube celle de lieîdelberg pour entretenir l'ardeur des lourisles qui aflluent pour voir cette belle ruine, si bien entn-tenue. On eu causait à Francfort comme d'une faillite, on s'y montrait Brunner au doigt en se disant : — Voilà où peut nous mener une mauvaise femme de qui Ton n'hérite pas, et on fils élevé à la française.

fin Italie et en Allemagne, les Français sont la raison de tous les nialheurs, la cible de toutes les balles ; maU le dieu poursuivant «a carrière,,, (Le reste comme dans l'ode de Lefrane de Pompiguan.) *

La colère du propriétaire du grand hôtel de Hollande ne tomba pas seulenaent sur les voyageurs, dont les mémoires (/iîecfc'<t<ny) se resseutirent de son chagrin. Qn^od sou fils fut totalement ruiné, Gédéon, le regardant comme la cause indirecte de tons ses malheurs, lui refusa le pain et l'eau, le sel, le feu, le logement et la pipe! ce qui. chez un père aubergiste et allemand, est le dernier degré de la malédiction paternelle. Les autorités du pays ue se rendant pas comple des premiers loris du père, et voyant en lui l'un des hommes les plus malheureux de Francfort-sur-Mein, lui vinrent en aide; ils expulsèrent Fritz du lerrritoh'e de cette ville libre, en lui faisant une querelle d'Allemand. La justice n'est pas plus humaine ni plus sage à Francfort qu'ailleurs, quoique cette ville soit le siège de la Diète germanique. Baremeut un magistrat remonte le fleuve des crimes et des infortunes pour savoir qui tenait lurne d'où le premier filet d*eau s'épancha. Si Brunner oublia son fils, les amis du fils imitèrent l'aubergiste.

Ab! si celle histoire avait pu se jouer devant le trou du soulfleur pour cette assemblée, au sein de laquelle les iournalistes, les lions et quelques Parisiennes se demandaient d'où sortait la figure profondément tragique de cet Allemand surgi dans le Paris élégant en pleine première représentation, seul, dans une avanl*scène, c eût élé bien plus beau que la pièce féerie de la Fiancbb au Dubu, quoique ce fût la deux

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banquier»,

est le frère ou

lité de teneur de liviv

deux enfants prodigues, en .

Hollande. Ces deux faits : un au

un aubergiste allemand s'intéressaui ^

feront croire à quelques personnes que ^

mais toutes les choses vraies ressemblent d •

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à la vérité. ^^^^

* vV*' plaisirs, il ira d'autre ^^"^ tailleur. Caressé par

fashion parisienne.

'^ «elle prend la vol-

.1(e, là où le gar-

^eprésentation

il. Supposez

^1 iq ffar*

Fritz, commis à six cents francs, Wilhem, \j^ i© course

mêmes appointements, s'aperçurent de la dirficuii^^* ^ \ le M. et ville aussi courtisane que Paris. Aussi, dès la do\ix\S? ^^^^H ^pé séjour, en 4857,. Wilhem, qui possédail un joU ii\^^^<*t.. Mciô cotra-t-il dans 1 orchestre dirigé par Pons, pour pouvoir ^ ^^^ ai quefois du beurre sur son pain. Quaut à Frilz, il ne pui^^*^ ^^^ ^ supplément de paye qu'en déployant la capaciié financière ^^-^^^^ faut issu des Virlaz. Malgré son assiduité, pem-être à cL^^^^ tu

talents, le Francfourtois n atteignit à deux mille iVancs qu'eiHo!^ ^^ misère, celte divine marâtre, fit nour ces deux jeunes geng^'U leurs mères n'avaient pu faire, elle leur apprit l'économie, \^1 ^^ et la vie; elle leur donna cette grande, celle forte éducation ^^^^Vdispense à coups d'éirivières aux ^ands hommes, tous malheur ' dans leur enfance. Frilz et Wilhem, étant des hommes assez ordinaire"^ n'écoutèrent |)oint toutes les leçons de la misère, ils se défcndireni o ' ses alleintes. ils lui trouvèrent le sein dur, les bras décharnés, et îu n'en dégagèrent point cette bonne fée Urgèle qui cède aux caresse^ des gens de génie. Néanmoins ils apprirent toute la valeur de la fortune, et se promirent de lui couper les ailes, si jamais elle revenait à leur porte.

— Eh bien ! papa Schmucke, tout va vous èlrc expliqué en un moi, reprit Wilhem, qui raconla longuement celte histoire eu allemand au

Bianiste. Le père Brunner est mort. Il était, sans que son fils ni l. GrafI, chez qui nous logeons, en sussent rien, l'un des fondateurs des chemins de 1er badois, avec lesquels il a réalisé des bénéfices immenses, et il laisse quaire millions. Je joue ce soir de la flûte pour la dernière fois. Si ce n'était pas une première représenta lion, je m'en serais allé depuis quelques jours, mais je n'ai pas voulu faire manquer ma partie.

— G'esdre pien, ch^ûne homme, dit Schmucke. Mais qui ébisez-fus?

— La fille de M. Graff, notre hôte, le propriétaire ae l'hôtel du Rhin. J'aime mademoiselle Emilie depuis sept ans, elle a lu tant de romans immoraux qu'elle a refusé tous les parlis pour moi, ssins savoir ce qui en adviendrait. Cette jeune personne sera très-riche, elle est l'unique hériiière des Graiï, les tailleurs de la rue de Hichelieu. Fritz me donne cinq fois ce que nous avons mangé ensemble à Straa-

LES PARENTS PAUVRES

par uoe élreÎDte comparable à celle d'an gaz s'emparaat d'un aalre gaz pour lequel il a de raffinilé.

— Kel pouhire ! s'écria-l-il.

— Monsieur dînera tous les jours ici ! dit orgueilleusement madame Gibot attendrie.

Sans connaître Tévénement auquel elle devait raccomplissemen t de son rêve, J'excelleute madame Gibot descendit à sa loge et y entra comme Josépha entre eu scène dans Guillaume Tell. Elle jeta les plats et les assiettes, et s'ëcrla : —Gibot, cours chercher deux demi-tasses, au CM Turc ! et dis au garçon de fourneau que c'est pour moi ! Puis elle s'assit en se mettant lôs mains sur ses puissants genoux, et, regardant par la fenêtre le mur qui faisait face à la maison, elle s'écria ; J'irai, ce soir, consulter madame Fontaine!... Madame Fontaine tirait les caries à toutes les coisiuières, femmes de chambre, laquais, portiers, etc., du Marais. — Depuis que ces deux messieurs sont venus chez nous, nous avons deux mille francs de placés à la caisse d'épargne. En huit ansl quelle chance! Faut-il ne rien gagner an diuer de M. Pons, et l'attacher à son ménage? La poule à marne Fontaine me dira cela.

£n ne voyant pas d'héritiers, ni à Pons ni à Schmucke, depuis trois ans environ, madame Gibot se flattait d'obtenir une ligue dans le testament de ses meaieurst elle avait redoublé de zèle dans celte pensée cupide, poussée très lard au milieu de ses mousuches, jusqu'alors pleines de probité. En allant diner en ville tous les jours, Pons avait échappé jusqu'alors à l'asservissement complet dans lequel la portière voulait tenir set messieurs. La vie nomade de ce vieux troubadourcollectionneur effarouchait les vagues idées de séduction qui volli- Î;eaient dans la cervelle de madame Gibot et qui devinrent un plan ormidable, àcouipter de ce mémorable diner. Un quart d'heure après, madame Gibot reparut dans la salle à manger, armée de deux excellentes tasses de caré que flanquaient deux petits verres de kirchwasser.

— Fife montame Zipod ! s'écria Schmucke, elle m'a tefuié. Aprèsquelques lamentalions dn pique-assiette que combattit Scbmucke

par les càliueries que le pigeon sédentaire dut trouver pour son pigeon \ oyugeur, les deux amis sorlireul enscinb'e. Schmucke ne voulut pas quitter son ami dans la situation où l'avait mis la conduite des maîtres et des gens delà maison Gamusol. Il connaissait Pons et savait que (les réflexions horriblement tristes pouvaient le saisir à l'orchestre sur son siège magistral et détruire le bon eflet de sa rentrée au nid. Schmucke, en ramenant le soir, vers minuit, Pons au logis, le tenait sous le bras ; et, comme un amant fait pour une maîtresse adorée, il indiquait à Pons les endroits où finissait, où recommençait le trottoir ; il l'averlissait quand un ruisseau se présentait ; il aurait voulu que les pavés fussent en colon, que le ciel fût bleu, que les anges fissent entendre à Pons la musique qu'ils lui jouaient. Il avait conquis la dernière province qui n'élail pas a lui dans ce cœur !

Pendant trois mois environ, Pons dina tous les jours avec Scbmucke. D'abord il fut forcé de retrancher quatre-vingts francs par mois sur la somme de ses acquisitions, car il lui fallut trente-cinq francs de vin environ avec les quarante-cinq francs que le dhier coûtait. Puis, malgré les soins cl les lazzis allemands de Schmucke, le \ieil artiste recretta les plats soignes, les petits verres de liqueurs, le bon café, le babil, les politesses fausses, les convives et les médisances des maisons où il duiait. On ne rompt pas au déelin de la vie avec un habitude qui dure de|)uis trenle-six ans. Une pièce de vin de cent trente francs verse un liquide peu gcncreux dans le verre d'un gourmet; aussi, chaque fois que Pons portait son verre à ses lèvres, se rappelait-il avec mille regrets poignants les vins exquis de ses amphitryons. Donc, au bout de trois mois, les atroces douleurs qui avaient failli briser le cœur délicat de Pons étaient amorties, il ne pensait plus qu'aux agréments de la société, de même qu'un vieux homme à femmes regrette une maîtresse quittée coupable de trop d'infidélités ! Quoiqu'il essayât de cacher la mélancolie profonde qui le dévorait, le vieux musicien paraissait évidemment attaqué par une de ces inexplicables maladies, dont le siège est dans le moral. Pour expliquer cette nostalgie produite par une habittide brisée, il suffira d'indiquer un des mille riens qui, semblables aux mailles d'une cotte d'armes, enveloppent l'Âme dans un réseau de fer. Un des plus vifs plaisirs de l'ancienne vie de Pons, un des bonheurs du pique-assiette d'ailleurs, était la surprùtf, l'impression gastronomique du plat extraordinaire, de la friandise ajoutée triomphalement aans les maisons bourgeoises par la maltresse qui veut donner un air de festoiement à son dîner! Ge délice de l'estomac manquait à Pons, madame Gibot lui racontait le menu par orgueil. Le piquant périodique de la vie de Pons avait tot.ilemeut disparu. Son dfner se passait sans l'inattendu de ce qui jadis, dans les ménages de nos aïeux, se nommait le plat couvert. Voilà ce que Schmucke ne pouvait pas comprendre. Pons était trop délicat pour se plaindre, et, s'il y a quelque chose de plus triste que le génie méconnu, c'est l'estomac incompris. Le cœur dont l'amour est rebuté, ce drame dont on abuse, repose sur un faux besoin ; car, si la créature nous délaisse, on peut aimer ie créateur, il a des trésors à nous dispenser. Mais l'estomac!... Rien ne peut être comparé à ses souffrances; car, avant tout, la vie! Pons regrettait certaines crèmes, devrais poèmes ! certaines sauces blanches, des chefs-d'œuvre ! certaines vo-

lailles truffées, des amours ! et papdessus tous les fameuses carpes du Rhin qui ne se trouvent qu'à Paris et avec quels condiments! Par certains jours Pons s'écriait : — « 0 Sophie ! » en pensant à la cuisinière du comte Popinot. Un passant, en entendant ce soupir, aurait cru que le bonhomme pensait à une maîtresse, et il s'agissait de quelque chose de plus rare, d'une carpe grasse I accompagnée d'une sauce, claire dans la saucière, épaisse sur la langue, une sauce à mériter le prix Monibyon ! Le souvenir de ces dîners mangés fit donc considéraolement maigrir le chef d'orchestre attaqué d'une nostalgie gastrique. Dans ie commencement du quatrième mois, vers la fin de janvier i 845, le jeune flûtiste, qui se nommait Wiihem comme presque tous les Allemands, et Schwab pour se distinguer de tous les vVilhem, ce qui ne le distinffuait pas de tous les Schwab, jugea nécessaire d'éclairer Schmucke sur l'état du chef d'orchestre, dont on se préoccupait au théâtre. C'était le jour d'une première représentation où donnaient les instruments dont jouait le vieux maître allemand.

— Le bonhomme Pons décline, il y a quelque chose dans son sac qui sonne mal, rœil est triste, le mouvement de son bras s'affaiblit, dit VVilhem Schwab en montrant le bonhomme qui montait à son pupitre d'un air funèbre.

— G'esdre gomme ça à soissande ans, tuchars, répondit Schmucke. Schmucke,. semblable à cette mère des chroniques de la Ganoiig.iie

qui, pour jouir de son fils vingt-quatre heures de plus, le fait fusiller, était capable de sacrifier Pons au plaisir de le voir diner tous les jours avec lui.

^ Tout le monde au théâtre s'inquiète, et, comme le dit mademoiselle lléloïse Brisetout, notre première danseuse, il ne fait presque plus de bruit en se mouchant.

Le vieux musicien paraissait donner du cor, quand îl ae mouchait, tant son nez long et creux sonnait dans le foulard. Ge tapage était la cause d'un des plus constants reproches de la présidente au cousin Pons.

— Ghe tonnerais pien tes chausses pir l'amisser, dit Schmucke, Taonui le casne.

— Ma foi, dit Wiihem Schwab, M. Pons me semble un être si supérieur à nous autres pauvres diables, que je n'osais pas l'inviter à ma noce. Je me marie...

— Ed gommend? demanda Schmucke.

— Ohl très-honnétement, répondit Wiihem, qui trouva dans la question bizarre de Schmucke uoe raillerie dont ce parfait chrétien était incapable.

— Allons, messieurs, à vos places ! dit Pons, qui regarda dans l'orchestre sa petite armée après avoir entendu le coup de sonnette do directeur.

On exécuta l'ouverture de la Fiancée du UiablSy une pièce féerie qui eut deux cents représentations. Au premier entr'acte, Wiihem et Schmucke se virent seuls dans Torcbestre désert. L'atniosphère de la salle comportait trente-deux degrés Réaumur.

— Gondez-moi tonc fotre husdoire, dit Schmucke à Wllbem.

— Tenez, voyez-vous à l'avant-scène, ce jeune homme?... le reconnaissez-vous?

— Ti tud...

— Âh! parce qu'il a des gants jaunes, et qu'il brille de tous les rayons de l'opulence ; mais c'est mon ami, Fritz Brunner de Francfortsur-Mein...

— Gelui qui fenaid foir les bièces à l'orguesdrc, brès te fus?

— Le même. If est-ce pas, que c'est à ne pas croire à une pareille métamorphose ?

Ge héros de l'histoire promise était un de ces Allemands dont la figure contient à la fois la raillerie sombre du Méphistopliéics de Gœibc et la bonhomie des romans d'Auguste Lafontaine de pacifique mémoire; la ruse et la naïveté, l'âpreté des comptoirs et le laisser-aller raisonué d'un membre du Jockey-Glub ; mais surtout le dégoût qui met le pis* tblet à la main de Werther, beaucoup plus ennuyé des princes allemands que de Gharlolte. G'était vérilablement une figure tyjtiqnc de l'Allemagne : beaucoup de juiverie et beaucoup de simplicité, de la bêtise et du courage, un savoir qui produit l'ennui, une expérience que le moindre enfantillage rend inutile, l'abus de la bière et du tabac; mais, pour relever toutes ces antithèses, une étincelle diabolique dans de beaux yeux bleus fatigués. Mis avec l'élégance d'un banquier, Fritz Brunner offrait aux regards de toute la salle une tête chauve d'une couleur titiannesque,*de chaque côté de laquelle se bouclaient les quelqties cheveux d'un blond ardent que la débauche et la misère lui avaient laissés pour qu'il eût le droit de payer un coilTeur au jour de sa restauration financière. Sa figure, jadis belle et fraîche, comme celle du Jésus-Ghrist des peintres, avait pris des tons aigres que des moustaches rouges, une barbe fauve rendaient presque sinistre^. Le bleu pur de ses yeux s'était troublé dans sa lulte avec le chagrin. Enfin les miite prostiluiions de Paris avaient estompé les paupières et le tour de ses yeux, où jadis une mère regardait avec ivresse une divine réplique/'^ siens. Ge philosophe prématuré, ce jeune vieillard, était l'œuvre d'une marâtre.

Ici commence l'histoire curieuse d'un fils prodigue de Francfortsui^ Mein, le fait le plus extraordinaire et le plus bizarre qui soit jamais ar^ rivé dans cette ville sage, quoique centrale.

LE COUSIN PONS

M. Gëdéon Brunner, père de ce Frilz, ud de ces célèbres aubergistes de Fraiicfort-sur-Meiii qui praiiqiioiit. de complicité avec les bauquiers, des incisions aulorisées par les lois sur la bourse des louristes, bon- Déte calviniste d'uilleurs, avait épousé une juive convertie, à la dol de laquelle il dut les éléments de sa fortune. Celle juive mourut, laissant son fils Fritz, à Tàgc de douze ans, sous la tutelle du père et sous !a surveillance d'un oncle maternel, marchand de fourrures à Leipsick. le chef de la maison Yirlaz cl compagnie. Brunner le père fut oblige, p:)r cet oncle, qui n'était pas aussi doux que ses fourrures, de placer l.i rorlune du jeune Fritz en beaucoup do marcs banco dans la maison Ai* Sitrtcliild, et sans y loucher. Pour se venger de celte exigence Israélite, le père Brunner se remaria, en alléguant l'impossibilité de tenir son innnense auberge sans l'oeil et le bras d'une femme. Il épousa la lil'e d'uu autre aubergiste, dans laquelle il vit une perle ; mais il n avait pas expérimenté ce qu'était une fille unique, adulée par un père et une mère. La deuxième madame Brunner fut ce que sont les jevies Aileniandes, quand elles sont méchantes et légères. Elle dissipa sa fortune, et vengea la première madame Brunner eu rendant son mari l'homme le plus malheureux dans son intérieur qui lût connu sur le territoire de la ville libre de Francfort-sur-Mein, où, dit-on, les millionnaires vont faire rendre une loi municipale^ qui contraigne les femmes à les chérir exclusivement. Cette Allemande aimait les différents vinaigres que les Allemands appellent communément vins du Bhin. Elle aimait les articles Paris. Elle aimait à monter à cheval. Eile aimait la parure. EnGu la seule chose coûteuse qu'elle n'aimât pas, c'était les femmes. Elle i^rit en aversion le petit Fritz, et l'aurait rendu fou, si ce jeune produit du Cidvinisme et du mosaîsme n'avait pas eu Francfort pour berceau, et la maison Vjrlaz de Leipsick pour tutelle ; mais Fonde Yirlaz, tout à ses fourrures, ne Teillait qu'aux marcs banco, il laissa l'enfant en proie à la marâtre.

Celte hyène était d'autant plus furieuse contre ce chérubin, fils de la belle madame Brunner, que, malgré des elTorts dignes d'une locomotive, elle ne pouvait pas avoir d enfant. Mue par une pensée diabo* lique, cette crimuielle Allemande lança le jeune Fritz, à l'âge de vingt et un ans, dans des dissipations anti-germaniques. Eile espéra que Je cheval anglais, le vinaigre du Rhin et les Marguerites de Gœthe dévoreraient 1 enfiint de la juive et sa fortune ; car l'oncle Virlaz avait laissé un bel héritage à son petit Fritz au moment où celui-ci devint majeur. Mais si les loulettes des eaux et les amis du vin, au nombre des(|uels était Wilhcm Schwab, achevèrent le capital Virlaz, le jeune enfant prodigue demeura pour servir, selon les vœux du Seigneur, d'exeniple aux puînés de la ville de Francfort-sur-Mein, où toutes les familles l'emploient comme un épouvantai! pour garder leurs entants sages et effrayés dans leurs comptoirs de fer doublés de marcs banco. Au lieu de mourir à la Ûeur de l'âge, Fritz Brunner eut le plaisir de voir enterrer sa marâtre dans un de ces charmants cimetières où les Allemands, sous prétexte d'honorer leurs morts, se livrent à leur passion effrénée pour rborticulture. La seconde madame Brunner mourut donc avant ses auteurs, le vieux Brunner en fut pour l'argent qu'elle avait extrait de ses coffres, et pour des peûnes telles, que cet aubergiste, d'une constitution herculéenne, se vit, à soixante-sept ans, diminué comme si le fameux poison des.Borgia l'avait attaqué. Ne pas hériter de sa femme après l'avoir supportée pendant dix années, fit de cet aubergiste une autre ruine de Heidelberg, mais radoubée incessamment par les Bechnungê des voyageurs, comme on radoube celle de lleidelberg pour entretenir l'ardeur des louristes qui afiluent pour voir cette belle ruine, si bien entrt-tenue. On en causait à Francfort connue d'une faillite, ou s'y montrait Brunner au doigt en se disant : — Voilà où peut nous mener une mauvaise femme de qui Ton n'hérite pas, et UQ fils élevé à la française.

En Italie et en Allemagne, les Français sont la raison de tous les malheurs, la cible de toutes les balles ; maU le dieu poursuivant $a carriére.. . (Le reste comme dans l'ode de Lefranc de Pompignan.) *

La colère du propriétaire du grand hèiel de Hollande ne tomba pas seulement sur les voyageurs, dont les mémoires (Aecfc'<un^) se ressentirent de son chagrin. Quand son fils fut totalement ruiné, Gédéon, le regardant comme la cause indirecte de tous ses mall^eiirs, lui refusa le pain et l'eau, le sel, le feu, le logement et la pipe! ce qui, chez un père aubergiste et allemand, est le dernier degré de la malédiction paternelle. Les autorités du pays ne se rendant pas compte des premiers torts du père, et voyant eu lui Tun des hommes les plus malheureux de Francfort-sur-Meiu, lui vinrent en aide; ils expulsèrent Fritz du lerrritoire de cette ville fibre, en lui faisant une querelle d'Allemand. La justice n'est pas plus humaine ni plus sage à Francfort qu'ailleurs, quoique cette ville soit le siège de la Diète germanique. Baremeut un magistrat remonte le fleuve des crimes et des infortunes pour savoir qui tenait lurne d'où le premier filet d*eau s'épancha. Si Brunner oublia son fils, les amis du fils imitèrent l'aubergiste.

Abl si cette histoire avait pu se jouer devant le trou du souffleur pour cette assemblée, au sein de laquelle les iournaUstes, les lions et quelques Parisiennes se demandaient d'où sortait la figure profondément tragique de cet Allemand surgi dans le Paris éléffant en pleine première représentation, seul, dans une avant-scène, c eût été bien plus beaiu que la pièce féerie de la Fiaugm du Diablb, quoique ce fût la deux

cent millième représentation de la sublime parabole jouée en Mésopotamie, trois mille ans avant Jésus-Christ.

Fritz alla de pied à Strasbourg, ei il y rencontra ce que l'enfant prodigue de la Bible n'a pas trouvé dans la patrie de la Sainte-Ecriture. En ceci se révèle la supériorité de l'Alsace, où battent tant de cœurs généreux pour montrer à l'Allemagne la beauté de la combinaison de l'esprit français et de la solidité germanique. Wilhem, depuis quelques jours héritier de ses père et mère, possédait cent mille francs. Il ouvrit ses bras à Fritz, il lui ouvrit sou cœur, il lui ouvrit sa maison, il lui ouvrit sa bourse. Décrire le moment où Fritz, poudreux , u)ali)eureux et quasi-lépreux, rencontra, de l'autre côté du Bhin, une vraie pièce de vingt francs dans la main d'un véritable ami, ce serait vouloir entreprendre une ode, et Pindare seul pourrait la lancer eu grec sur l'humanité pour y réchauûfer l'amitié mourante. Mettez les noms de Fritz et Wilhem avec ceux de Damon et Pythias,de Castor et Polhix, d'Oreste et Pylade, de Dubreuil et Pmeja, de Schmucke et Pons, et de tous les noms de fantaisie que nous donnons aux deux amis du Monomotapa, car la Fontaine, en homme de génie qu'il était, en a fait des apparences sans corps, sans réalité ; joignez ces deux noms nouveaux à ces illustrations avec d'autant plus de raison (fue Wilhem mangea, de compagnie avec Fritz, son héritage, comme Fritz avait bu le sien avec Wilhem, mais en fumant, bien entendu, toutes les espèces de tabacs connus.

Les deux amis avalèrent cet héritage, chose étrange ! dans les brasseries de Strasbourg, de la manière la plus stupide, la plus vulgaire, avec des figurantes du théâtre de Strasbourg et des Alsaciennes qui, de leurs petits balais, n'avaient que le manche. Et ils se disaient tous les matins l'un à l'autre : — Il faut cependant nous arrêter, prendre un parti, faire quelque chose avec ce qui nous reste 1 — Bah ! encore' aujourd'hui, disait tritz, mais demain... Oh ! demain... Dans la vie des dissipateurs, aujourd'hui est un bien grand fat, mais demain est un grand lâche qui s'effraye du courage de son prédécesseur ; aujourd'hui, c'est le capilan de l'ancienne comédie, et demain, c'est le pierrot de nos pantomimes. Arrivés à leur dernier billet de mille francs, les deux amis prirent une place aux messageries dites royales, qui les conduisirent à Paris, où ils se logèrent dans les combles de l'hôtel du Rhin, rue du Mail, chez GrafT, un ancien premier garçon de Gédéon Brunner. Fritz entra commis â six cents francs chez les frères Kcller, banquiers, où Graff le recommanda. Graff, maître de l'hôtel du Rhin, est le frère du fameux tailleur Graff. Le tailleur prit Wilhem en qualité de teneur de livres. Graff trouva ces deux places exiguës aux deux enfants prodigues, en souvenir dé son apprentissage à l'Iiôtel de Hollande. Ces deux faits : un ami ruiné reconnu par un ami riche, et un aubergiste allemand s'intéressant à deux compatriotes sans le sou, feront croire â quelques personnes que cette histoire est un roman : mais toutes les choses vraies ressemblent d'autaut plus â des fables, que la fable prend de notre temps des peines inouïes pour ressembler à la vérité.

Fritz, commis à six cents francs, Wilhem, teneur de livres aux mêmes appointements, s'aperçurent de la difficulté de vivre dans une ville aussi courtisane que Paris. Aussi, dès la deuxième année de leur séjour, en 4857,. Wilhem, qui possédait un joli talent de flûiiste, cntra-t-il dans l'orchestre dirigé par Pons, pour pouvoir mettre quelquefois du beurre sur son pain. Quant à Fritz, il ne put trouver un supplément de paye qu'en déployant la capacité financière d'im enfant issu des Virlaz. Malgré son assiduité, pcui-étre à cause de ses talents, le Francfourtois n atteignit à deux mille francs qu'en 1845. U misère, celte divine marâtre, fit uour ces deux jeunes ^ens ce que leurs mères n'avaient pu faire, elle leur apprit l'économte, le monde et la vie; elle leur donna cette grande, cette forte éducation qu'elle dispense à coups d'étrivières aux grands hommes, tous malheureux dans leur enfance. Fritz et Wilhem, étant des hommes assez ordinaires, n'écoutèrent point toutes les leçons de la misère, ils se défendirent do ses atteintes, ils lui trouvèrent le sein dur, les bras décharnés, et ils n'en dégagèrent point cette bonne fée Urgèle qui cède aux caresses des gens de génie. Néanmoins ils apprirent toute la valeur de la fortune, et se promirent de lui couper les ailes, si jamais elle revenait à leur porte.

— Eh bien! papa Schmucke, tout va vous être expliqué en un mot, reprit Wilhem^ qui raconta longuement celte histoire eu allemand au

fiianiste. Le père Brunner est mort. Il était, s;ms que son fils iiî l. Graff, chez qui nous logeons, en sussent rien, l'un des fondateurs des chemins de fer badois, avec lesquels il a réalisé des bénéfices immenses, et il laisse quatre millions. Je joue ce soir de la flûte pour h dernière fois. Si ce n'était pas une première représentation, je m'en serais allé depuis quelques jours, mais Je n'ai pas voulu faire manquer ma partie.

— C'esdre pien, cheûne homme, dit Schmucke. Mais qui ébisez-fus?

— La fille de M. Graiï, notre hôte, le propriétaire de l'hôtel du Rhin. J'aime mademoiselle Emilie depuis sept ans, elle a lu tant de romans immoraux qu'elle a refusé tous les partis pour moi, sans savoir ce <iui en adviendrait. Cette jeune personne sera très-riche, elle est l'unique héritière des Graff, les tailleurs de la rue de Hicbelieu. Fritz me donne cinq fois ce que nous avons mangé ensembla â Sti*as-

bourg, cinq cent mille francs !...!! met un million de francs dans une maison de banque, où M. Graffle tailleur place cinq cent mille francs aussi; le père de ma promise me permet d'y employer la dot, qui est de deux cent cinquante mille francs, et il nous commandite d'atitani. La maison Brunner, Schwab et compagnie aura donc deux millions cinq cent mille francs de capital. Fritz vient d'acheter pour quinze cent mille francs d'actions de la banque de France, pour y garantir notre compte. Ce n*est pas toute la fortune de Fritz, il lui reste encore les maisons de son père à Francfort, qui sont estimées un million, et II a d^à loué le grand hôtel de Hollande à un cousin des Graf f.

— Fus recartez fodre hami drisdement, répondit Schmucke, qui avait écouté Wllhem avec attention; seriez-fus chaloux de lui?

— Je suis jaloux, mais c'est du bonheur de Friiz, dit Wilhem. Estce là le masque d'un homme satisfait ? J'ai peur de Paris pour lui ; je lui voudrais voir prendre le parti que je prends. L'ancien démon peut se réveiller en lui. De nos deux têtes, ce n'est pas la sienne où il est entré le plus de plomb. Cette toilette, cette lorgnette, tout cela m'inquiète. Il n'a regardé que les lorettes dans la salle. Ah I si vous saviez comme il est difficile de marier Fritz; il a en horreur ce qu'on appelle en France faire la eour, et il faudrait le lancer dans la famille, comme en Angleterre on lance un homm^dans l'éternité.

Pendant le tumulte qui signale la 6n de toutes les premières représentations, la flûie Ht son invitation à son chef d'orchestre. Pons accepta joyeusement. Schmucke aperçut alors, pour la première fois depuis trois mois, un sourire sur la face de son ami ; il le ramena rue de Normandie dans un profond silence, car il reconnut à cet éclair de joie la profondeur du mal qui rongeait Pons. Qu'un homme vraiment noble, si désintéressé, si grand par le sentiment, eût de telles faiblesses!... voilà ce qui stupéfiait le stoïcien Schmucke, qui devint horriblement triste, car il sentit la nécessité de renoncer à voir tous les jours son tipon Bom j» à table devant lui 1 dans l'intérêt du bonheur de Pons; et il ne savait si ce sacriûce serait possible; cette idée le rendait fou.

Le fier silence que gardait Pons, réfugié sur le mont Aventin de la rue de Normandie, avait nécessairement frappé la présidente, qui, délivrée de son parasite, s'en tourmentait peu; elle pensait avec sa charmante fille que le cousiu avait compris la plaisanterie de sa petite LUI ; mais il n'en fut pas ainsi du président. Le président Gaiiiusot de Marville, petit homme gros, devenu solennel depuis son avancement en la cour, admirait GIcéron, préférait l'Opéra-Gomique aux Italiens, comparait les acteurs les uns aux antres, suivait la ibule pas à pas, répétait comme de lui tous les articles du journal ministériel, et, en opinant, il paraphrasait les idées du conseiller après lequel il parlait. Ge magistrat, suffisamment connu sur ces principaux traits de son caractère, obligé par sa position à tout prendre au sérieux, tenait surtout aux liens de famille. Gomme la plupart des maris entièrement dominés par leurs femmes, le président afTectalt dans les pc tites choses une indépendance que respectait sa femme. Si pendant un mois le président se contenta des raisons banales nue lui donna la présidente, relativement à la disparition de Pons, il finit par trouver singulier que le vieux musicien, un ami de quarante ans, ne vint plus, précisément après avoir fait on présent aussi considérable que l'évenlaii de madame de Pompadour. Get éventail, reconnu par le comte Popinot pour un chef-d'œuvre, valut à la présidente, et aux Tuileries, où Ton se passa ce bijou de main en main, des compliments qui flattèrent excessivement son amour-propre ; on lui détailla les beautés des dix branches en ivoire dont chacune offrait des sculptures d'une finesse inouïe. Une d^imc russe (les Russes se croient toujours en Russie) offrit, chez le comte Popinot, six mille francs à la présidente de cet éventail extraordinaire, en souriant de le voir en de telles mains, car c'était, il faut Tavouer un éventail de duchesse.

— On ne peut pas refuser à ce pauvre cousin, dit Gécile à son père le lendemain de cette offre, de se bien connaître à ces petites bêtiseslà...

— Des petites bêtises ! s'écria le président. Mais l'Etat va payer trois cent mille francs la collection de feu M. le conseiller Dusommerard, et dépenser, avec la vllledc Paris par moitié, près d'immiliion en achetant el réparant l'hôtel Gluny pour loger ces petites bêlises-là. Ges petites béiises-là, ma chère enfant, sont souvent les seuls témoignages qui nous restent de civilisations disparues. Un pot étrusque, un collier, qui valent quelquefois, l'un quarante, l'autre cinquante mille francs, sont des petites oétises qui nous révèlent la perfection des arts au temps du siège de Troie, en nous démontrant que les Etrusques étaient des Troycns réfugiés en Italie.

Tel était le genre de plaisanterie du gros petit président, il procédait avec sa femme et sa fille par de lourdes ironies.

— La réunion des connaissances qu'exigent ces petites bêtises, Gécile, reprit-II, est une science qui s'appelle l'ardiéologle. L'archéologie comprend I architecture, la sculpture, la peininre, Toifévrerie, la céram'que, l'ébénistcrlc, art tout moderne ; les dentelles, les tapisseries, enfin toutes les créations du travail humain.

— Le cousin Pons est donc un savant? dit Gécile.

— Ah çà ! pourquoi ne le voit-on plus? demanda le président de l'air d'un homme qui ressent une commotion produite par mille obser-

vations oubliées dont la rénnion subite fait balU^ pour employer une expression fiuiillière aux chasseurs.

— Il aura pris la mouche pour des riens, répondit la présidente, .le n'ai peut-être pas été sensible autant que je le devais nu cadeau de cet éventail. Je suis, vous le savez, assez ignorante...

— Vous ! une des plus fortes élèves de Servin ! s'écria le président, vous ne connaissez pas Watteau ?

— Je connais David, Gérard, Gros, et Girodet, et Guérin, et M. de Forbin, et M. Turpin de Crissé...

— Vous auriez dû...

— Qu'aurais-je dû, monsieur? demanda la présidente en regard.mi son mari d'un air de reine de Saba.

— Savoir ce qu'est Watteau, ma chère. Il est très à la mode, répondit le président avec une humilité qui dénotait toutes les obligations qu'il avait à sa femme.

Gette conversation avait eu lieu quelques jours avant la première représentation de (a Fiancée du Diable, où tout l'orcliestre nil frappé de l'état maladif de Pons. Mais alors les gens habitués à voir Pons à leur table, à le prendre pour messager, s'étaient tous interrogés, cl il s'était répandu dans le cercle où le bonhomme gravitait une inquiéiiido d'autant plus grande, que plusieurs personnes l'aperçurent à son poste au théâtre. Malgré le soin avec lequel Pons évitait dans ses promenades ses anciennes connaissances quand il en rencontrait, il se (ronva nez à nez avec l'ancien ministre, le comte Popinot, chez Nonistrol, nn des illustres et audacieux marchands du nouveau boulevar I Feaiirn:trchais, dont parlait naguère Pons à la présidente, et dont le narquois enthousiasme fait renchérir de jour en jour les curiosités, qui, disentils, deviennent si rares qu'on n en trouve plus.

— Mon cher Pons, pourquoi ne vous voit-on plus ? Vous nous man-

3 nez beaucoup, et madame Popinot ne sait que penser de cet abunon.

— Monsieur le comte, répondit le bonhomme, on m'a fait comprendre, dans une maison, chez un parent, qu'à mon âge on est de trop dans le monde. On ne m'a jamais reçu avec beaticoiip d'éganis, mais du moins on ne m'avait pas encore insulté. Je n'ai jamais demandé rien à personne, dit-il avec la fierté de l'artiste. En retour de quelques politesses, je me rendais souvent utile à ceux, qui m'acciMlilatent ; mais il paraît que je me suis trompé, je serais laillablc et corvéable à merci pour l'honneur que je recevais en allant dtner chez mes amis, chez mes parents... Eh bien! j'ai donné ma démission de pique-assiette. Chez moi je trouve tons les jours ce qu'aucune table ne m'a offert, un véritable ami !

Ges paroles, empreintes de l'amertume que le vieil artiste avait encore la faculté d'y mettre par le geste et par l'accent, frappèrent tellement le pair de France, qu'il prit le digne musicien à part. I— Ah çà, mon vieil ami, que vous est-il arrivé? Ne pouvez-vons me confier ce qui vous a blessé ? Vous me permettrez de vo us faire observer que, ciiez moi, vous devez avoir trouvé des égards. ..

— Vous êtes la seule exception que je fasse, dit le bonhomme. D'ailleurs, vous êtes un grand seigneur, un bomroe d'Elat, et vos préoccupations excuseraient tout, au besoin.

Pons, soumis à l'adresse diplomatique conquise par Popinot dans le maniement des hommes et des affaires, finit par raconter ses infortunes chez le président de Marville. Popinot épousa si vivement les griof^ de la victime, «lu il en parla chez lui tout aussitôt à madame Popinot, excellente et digne femme, qui fit des représentations à la présidente aussitôt qu'elle la rencontra. L'ancien ministre ayant, de son côté, dit quelques mots à ce sujet au président. Il y eut une.explicatiou en famille chez les Gamusot de Marville. Quoique Gamusot ne fût pas tout à fait le maître cliez lui, sa remontrance était trop fondée en droit el en fait pour que sa femme et sa fille n'en reconmissent pa» la vérité ; toutes les deux elles s'humilièrent et rejetèrent la faute sur les domestiques. Les gens, mandés et ^oncmandes, n'obtinrent leur pardon que par des aveux complets, qui démontrèrent au président combien le cousin Pons avait raison en restant chez soi. Comme les maîtres de maison dominés par leurs femmes, le président déploya tonte sa majesté maritale et judiciaire en déclarant à ses gens qu'ils seraient chassés, et qu'ils perdraient ainsi tous les avantages que leurs longs services poiuraient leur valoir chez lui, si, désonnais son cousin Pons et tous ceux qui lui faisaient l'honneur de venir chez lui n'étaient pas traités comme lui-même. Gette parole fit sourire Madeleine.

— VotiS n'avez même, dit le président, qu'une chance de salut, c'est de désarmer mon cousin par des excuses. Allez lui dire que votre maintien ici dépend entièrement de lui, car je vous renvoie tous, s'il ne vous pardonne.

Le lendeniain, le président partit d'assez bonne heure pour pouvoir fhire une visite à son cousin avant l'audience. Ge fut un événement que l'apparition de M. le président de Narvîlle annoncé par madame Gibot. Pons, qui recevait cet honneur pour la première fols de sa vie, pressentit une réparation.

— Mon cher cousin, dit le président après les compliments d'usage, j'ai fini par savoir la cause de votre retraite. Votre conduite augmente, si c'est possible, l'estime que j'ai pour vous. Je ne vous dirai qu'un mot à cet égard : mes domestiques sont tous ronvoyëst ma femme et

LE œusm PONS.

ma fille sont au désespoir; elles veulent vons voir pour s'expliquer avec vous. En ceci, mon cousin, il y a un innocent, et c'e»t un vieux juge; ne me punissez doue pas pouf l'escapade d'une petite fille élotirdie qui voulait dîner chez les Popinot, surlout quand je viens vous demander la paix, en reconnaissant que tous les torts.sont de notre rôle... Une amitié de trente-six ans, en la supposant altérée, a bien encore quelques droiis. Voyons, signez la paix en venant dîner avec nous ce soir...

Pons s'embrouilla dans une diffuse réponse, et finit en faisant observer à son cousin qu*il assistait le soir aux fiançailles d un musicien de son orchestre, qui jetait la flûte aux orties pour devenir banquier.

— Eh bien! demain.

— Mon cousin, madame la comtesse Popinot m'a fait l'honneur de ni'inviler par une lettre d'une amabilité...

— Après-demain, donc... reprit le président.

— Après-demain, l'associé de ma première flûte, un Allemand, un M. Brunoer» rend aux fiancés la politesse qu'il reçoit d'eux aujourdhtii...

— Vous êtes bien assez aimable pour qu'on se dispute ainsi le plaisir de vous recevoir, dit le président. Eh bien ! dimanche prochain, à huitaine, comme on dit au palais...

— • Mais nous dînons chez un M. GralT> le beau-père de la flûte...

— Eh bien! à samedi. D'ici là, vous aurez eu le temps de rassurer une petite fille qui a déjà versé des larmes sur sa faute. Dieu ne demande que le repentir; serez-vous plus exigeant que le Père Eternel avec cette pauvre petite Cécile?

Pons» pris par ses côtés faibles, se rejeta dans des formules plus que polies, et reconduisit le président jusque sur le palier. Une iieiire après, les gens du président arrivèrent chez le bonhomme Pons ; ils se montrèrent ce que sont les domestiques, lâches et patelins : ils pleurèrent ! Bladeleine prit à part M. Pons, et se jeta résolument à ses pieds.

-~ C'est rooL, monsieur, qui ai tout fait, et monsieur sait bien que je l'aime, dit-elle en fondant en larmes. C'est à la vengeance, qui me bouillait dans le sang, que monsieur doit s'en prendre de toute celte malheureuse alTaire. Nous perdrons tio« viaaers!,,. Monsieur, j'étais folle, et je ne voudrais pas que mes camarades souffrissent de ma folie... Je vois bien, maintenant, que le sort ne m'a pas faite pour être à monsieur. Je me suis raisonnée, j'ai eu trop d'ambition, mm je vous aime toujours, monsieur. Pendant dix ans je n'ai pensé qu'au l>onheur de faire le vôtre, et de soigner tout ici. Quelle belle destinée I... Obi si monsieur savait combien je l'aime ! Mais monsieur a dû s'en aperce** voir à toutes mes méchancetés. Si je mourais demain, qu'est-ce au'on trouverait?... un testament en votre faveur, monsieur... oui, monsieur, dans ma malle, sous mes bijoux !

En faisant mouvoir cette corde, Madeleine livra le vieux garçon aux jouissances d'amour-propre que causera toujours une passion inspiréey quand même elle déplaît. Après avoir pardonné noblement k Madeleine, il reçut tout le monde à merci en disant qu'il parlerait à sa cousine la présidente pour obtenir que tous les gens restassent chez elle. Pons se vit avec un plaisir ineffable rétabli dans toutes ses Jouissances habituelles, sans avoir commis de lâcheté. Le monde était venu vers lui, la dignité de son caractère allait y ffagner ; mais en expliquant son triomphe à son ami Scbmucke, il eut Ta douleur de le voir triste, et plein de doutes inexprimés. Néanmoins, à l'aspect du changement subit qui eut lieu dans la physionomie de Pons, le bon Allemand finit par se réjouir en immolant le bonheur qu'il avait goûié de possi'der, pendant près de quatre mois son ami tout entier. Les maladies morales ont sur les maladies physiques un avantage immense, elles guérissent instantanément, par l'accomplissement du désir qui les cause, comme elles naissent par la privation. : Pons, dans cette matinée, ne fijl plus le même homme. Le vieillard triste, moribond, tit place au Pons satisfait, qui naguère apportait à la présidente l'éventail de la marquise de Pompadour. Mais bchmucke tomba dans des rêveries profondes sur ce phénomène sans le comprendre, car le stoïcisme Vrai ne s'expliquera jamais la conrtisanerie française. Pons était un vrai Français de 1 Empire, on qui la galanterie du dernier siècle s'unissait au dévouement pour la femme, tant célébré dans les romances de Partant pour la Syîie, etc. Schmucke enterra son chagrin dans son cœur sons les fleurs de sa philosophie allemande; mais en huit jours il devint jaune, et madame Cibol usa d'artifice pour introduire le médecin du quartier auprès de Schmucke. Ce médecin craignit un ictère^ et il laissa madame Cibot foudroyée par ce mot savant, dont l'explication ^îX jaunisse!

Pour la première fois peut-être, les deux amis allaient dîner ensemble en ville ; mais, pour Schiniicke, c'était faire une excursion en Allemagne. Fn effet, Johann Graff, le maître de l'hôtel du Rhin, et sa fille Emilie, VVolfgang Graff, le talHeur et sa femme, Fritz firunncr et Wiihem Schwab étaient Allemands. Pons et le notaire se trouvaient les tculs Français admis au banquet. Les tailleurs, qui possédaient un magnifique hôtel, situé rue de Richelieu, entre la rue Nenve-des-Petiis-Champs et la rue Villedot, avaient élevé leur nièce, dont le père craignit, avec raison, le contact des gens de toute espèce qui viennent dans nn hôtel. Ces dignes tailleurs, qui aimai(MU celte enfant comme si c'eût été leur fille, donnaient le rez-de-chaussée au jeune

ménage. Là devait s'établir la maison de banque Brunner, Schwab et compagnie. Comme ces arrangements dataient d'un mois environ, temps voulu pour recueillir l'héritage dévolu à Brunner, auteur de toute cette félicité, l'appartement des futurs époux avait été richement mis à neuf et meublé par le fameux tailleur. Les bureaux de la maison de banque étaient ménagés dans Paile qui réunissait une magnifique maison de produit, bâtie sur la rue, à l'ancien hôtel sis entre cour et jardin.

En allant de la rue de Normandie à la rue Richelieu, Pons obtint du distrait Schmucke les détails de ceue nouvelle histoire de l'enfant prodigne, pour qui la mort avait tué l'aubergiste gras. Pons, fraîchement réconcilié avec ses plus proches parents, fut aussitôt atteint du désir de marier Fritz Brunner avec Cécile de Marville. Le hasard voulut que le notaire des frères Graff fût précisément le gendre et le successeur de Cardot, ancien second premier clerc de 1 étude, chez qui dînait souvent Pons.

— Ah ! c'est vous, monsieur Berthier, dit le vieux musicien en tendant la main à son ex-amphitryon.

— Et pourquoi ne nous faites-vous plus le plaisir de venir dîner chez nous? demanda le notaire. Ma femme était inquiète de vouâ. Nous vous avons vu à la première représentation de la hAi^csE du Diable, et. notre inquiétude est devenue de la curiosité.

— Les vieillards sont susceptibles, répondit le bonhomme, ils ont le tort d'être d'un siècle en retard ; mais qu'y faire?... c'est bien assez d'en représenter un, ils ne peuvent pas être de celui qui les voit mourir.

— Ah ! dit le notaire d'uri air fin, on ne court pas deux siècles à la fois.

— Ah çà ! demanda le bonhomme, en attirant le jeune notaire dans UD coin, pourquoi ne mariez-vous pas ma cousine Cécile de Marville?

— Ah ! pourquoi... reprit le notaire. Dans ce siècle, où le luxe a pénétré jusque dans les loges de concierge, les jeunes gens hésitent à joindre leur sort à celui de la fille d'un président à la cour royale de Paris, quand on ne lui constitue que cent mille francs de dot. On ne connaît pas encore de femme qui ne coûte à son mari que trois mille francs par an, dans la classe où sera placé le mari de mademoiselle de Marville. Les intérêts d'une semblable dot peuvent donc à peine solder les dépenses de toilette d'une future épouse. Un garçon, doué de quinze à vingt mille francs de rente, demeure dans un joli entresol, le inonde ne lui demande aucun tapage, il peut n'avoir qu'un seul domestique, il applique tous ses revenus à ses plaisirs, il u a d'autre décorum à garder que celui dont se charge son tailleur. Caressé par toutes les mères prévoyantes» il est un des rois de la fashion parisienne. Au contraire, une iémme exige une maison montée, elle prend la voiture pour elle ; si elle va au spectacle, elle veut une loge, là où le garçon ne payait que sa stalle ; enfin elle devient toute la représentation de la fortune que le garçon représentait naguère à lui seul. Supposez aux époux trente mille francs de rente ; dans le monde actuel, le garçon riche devient un pauvre diable, qui regarde au prix d'une course à Chantilly. Introduisez des enfants... la gêne se déclare. Comme M. et madame de Marville commencent à peine la cinquantaine, les espé^ rancii ont quinze ou vingt ans d'échéance; aucnn garçon ne se soucie de les garder si longtemps en portefeuille ; et le calcul gangrène si bien le cœur des étourdis qui dansent la polka chez Mahitle avec des iorettes, que tous les jeunes gens à marier étudient les deux faces de ce problème sans avoir besoin de nous pour le leur expliquer. Entre nous, mademoiselle de Marville laisse à ses prétendus le cœur assez tranquille pour que la tête soit à sa place, et .ils se livrent tous à ces réflexions anti-matrimoniales. Si quelque jeune homme, jouis$»ant de sa raison et de vingt mille francs de rente, se dessine in petto un programme d'alliance pour satisfaire à d'ambitieuses pensées, madeinoiselle de Marville y répond fort peu...

— Et pourquoi ? demanda le musicien stupéfait.

— Ah!... répondit le notaire, anjourd'lmi, presque tous ces garçons, fussent-ils laids comme nous deux, mon cher Pons, ont l'impertinence de vouloir une dot de six cent mille francs, des filles de grande maison, très-belles, très-spirituelles, très-bien élevées, saus tare, [larfaites.

— Ma cousine se mariera donc difficilement?

— Elle restera fille, tant que le père et la mère ne se déciiieroiil pas à lui donner Marville en dot ; et, s ils l'avalent voulu, elle serait (iôjù la viconitessc Popinot... Mais voici M. Brunner, nous allons lire Tacic du société de la maison Brunner et le contrat de mariage.

Une fuis les présentations et les compliments faits, Pons, engagé par les parents à signer au contrat, entendit la lecture des actes, et, vrrs cinq heures et demie, on passa dans la salle à mander. Le dhier fut uu de ces repas somptueux connue en donnent les négociants qicind ils font trêve aux affaires, et çiui, d'ailleurs, attestait les relations de GralT, le maître de l'hôtel du Rhin, avec les premiers fournisseurs de Paii^. Jamais Pons ni Schmucke n'avaient connu pareille chère, II y eut des plats à ravir la pensée!.,, des nouilles d'une délicatesse inédite, des éperlans d'une friture incomparable, un ferra de Genève à la vraie sauce genevoise, et une crème pour plum-pudding à étonner le fameux docteur qui l'a, dit-on, Inventée à Londres. On sortit de table à dix

lieures du soir. Ce qui s'était bu de vin du Rbio el de vins frauçiiis ^(onueraU des dandys, car on ne sait pis loul ce que les Allcmnnds peuvent absorber de liquide en restant calmes el Iranmiilles. Il làiil diner en Allemagne, et voir les bnuieilles »e succédant les unes mm au - Ires, cuninie le flot succède .au Hot sur une Itcile plage de la MéJilcrrant'c, et disparni^anl, comme si les Allemands vivaient la pui&saiice nb^orbante de l'éponge el du sable ; mais harmonieusemeni, sans le lapagc français ; le discours reste sage comme l'Improvisai inn d'un usurier, les vidages mugissent comme ceux des Haocees peintes dans les fresques de Cornélius ou de Sclinorr, c'esi-à-dire iuipercepiibleineul. et les souvenirs s'épanchent comme la Tuniée des pipes, avec lenteur.

Vers dix heures et demie, Pons et Schmucke se irouvèrcnl sur un banc dans le jardin, cbacuo ii c6lé de l'ancienne Rùtc, fians Irop savoir qui leà avait amenés il s'expliquer leurs caractères, leurs opinions et leurs malheurs, Au milieu de ce pot-pourri de coiifideaces, Wilbem parla de son désir de marier Fritz, mais avec une force, avec une éloquence vineuse.

— Oue diles-vous de ce programme pour votre ami Bfui mer? s'écria Pons à l'oreille de Williem : une jeune personne charmante, raisonnable, vingl-quaireans, appartenant A une famille de la plus liauie ilisliuclion, le père occupe une desplaceslesplusélevécs delà magistrature, llya cent mille francs de dot, et des espérances pour un million.

— Atlendex! répondit Schwab, je vais en parler â l'instant i Fritz.

lut les deux musiciens virent Brunuer et son ami tournant da us le jardin, passante! repassant sous leurs yeux, l'un écoutant l'autre aliernalivemenl. I>ons, dont la léte était un peu lourde et qui, sans être absolument ivre, avait autant de légèreté dans les idées que de pesanteur dans leur enveloppe, observa Fritz Bruuuer à travers ce nuage diaphane que e-MKe le vin, et voulut voir sur cette [ihysiononi le des aspimious vers 11' bonlieur de U famille. ' Schwab présenta bieniftt à H. Pous, son ami, son associé, lequel remercia beaucoup le vieillard de la peine qu'il daignait prendre. Une conversation s'engagea, dans laquelle Sclimncke et l'oos, ces deux célibataires, exaltèrent le mariage, et se permirent, sans y entendre malice, ce calembour : ■ que c'âtail la fin de l'homme. » Quimd on servit ilcs gl.ices, du thé, du punch et des gâteaux dans le futur app;iriemenl des futurs ép<mx, l'hitarilé fut au comble parmi ces estimables négociants, pi'c.>r]ui- Ions gris, en apprenant que le commanditaire de la maison de bamiue allait imiter ton associé. Schmucke cl Pons, à deux heures du matin, rentrèrent chez eux par les boulevards, en philosophant k perle de rais«n sur l'arrangemeitl musical des choses en ce bas monde.

Le lendemain, Fous alla chez sa cousine h présidente, en proie à la joie profonde de rendre le bien pour le mal. Pauvic ehèrc hMIe àiiiel... Gerlaioemenl 11 aileignii au sublime, et loul le monde en conviendra, carnous sommer dans un siècle où l'on donne le prix Alonibyuit i ceux qui font leur devoir, en suivant les préceptes de l'iivangile. — Ah ! ils auront d'immenses obligations à leur pi que -assiette, se disaitil en tournant la rue de Choiseui.

ir de eu «finert mangâs I:

Un homme moins absorbé que Pons dans ion eoDtenicmenI, ud homme du monde, nu honnne dériani edt observé la pr^idente ri sa mic eu revenant dans eelic maison : mais ce pauvre musicien était un enfant, un artiste plein de naïveté, ue croyant qu'au bien moral connne il croyait au beau dans les arts : il fut eneliaulé des caresses que lui firent Cécile et la présidente. Ce bonhomme mil, depui-4 douze ans, \ uyait jouer le vaudeville, le drame et la comédie sous ses yeux, ne reconnut pas les grimaces de la comédie sociale sur lesqui'llirs &UIS doute il était bijsé. Ceux qui hanieut le monde parisien et qui ont Cdtnpris la sécheresse d'âme et de corps de la préâ'idenle, ardente ^pmU ment aux hoimeurs et enviigée d'être vertueuse, sa fausse ddvolinn et la haulcur de caractère d une femme liabiluéc à commander chez elle, peuvent imaginer quelle haine cachée elle parlait au cousin lie son mari, <lepnis lu luri qu'elle s'était douné. Toutes les démonsir.ilions de la préîiidenie et do sa fille furent donc doublées d'un formidable désir de vengeance, évidemment ajournée.

Pour la première fois dy , M vie, Amélie avait eu tort vi^à-vis du mari

aj'elle régentait. Enlin, le devait se moatrcr aiïectuensc pour l'auteur de sa déraiic'...II n'y a d'analogue à cette situation que certaines hypocrisies qui durent (lc.> aDOccs dans le sacré collège des cardinaux ou dans les chapitres des cbei^ d'ordres religieux.

A trois heures, au moment où le président revint du Palais, Ponsavaii à peine fini de raconter lesincidenisnierveilleux de sa connaissance avec M. Frédéric Bninncr, et le repas de la veille qui n'avait (inique le malin, et tout ce qui concernait ledit Frédéric Brunner. Cécile était allée droit au Tait, en s'euquérant de la manière dont s'habillait Frédéric Brunuer, de la taille, de li tournure, de la couleur desclieveuxel des yeux.

el, lorsqu'elle rui conjecturé que Frédéric uvaii l'air distiugué, elle ailmira la générosité du son caraclèie.

— Donner cinq cciii mille fiaiics â son compagnon d'iurorlunc ! oli !

Qiamau, j'aurai voilure et loge aux Italiens.

Et Cécile devint presque jolie en pcusunt à la r&ilisaiiou de toutes les prétentions de sa mci'o pour elle cl à TaccomplissËmeiit des c— péranccs dont elle déconsidfr.iLk nient maigrir... — pige t08. espérait.

Quant à la présidente, die dit ce seul mm :

— Cll^rc petite fitlelit, tu peux être niuriéc dans quinze jours.

ToiilO' les mères appellent leurs fliles qui ont vingt-trois an-, >>!.'-> fitktiet }

— Néanmoins, dit le président, cuorc Ciut-il le temps de pieii- ■Ire dus rcuseignemeuts, jamais je ne duuuciai ma lille au premier

— IJiiant aux rcnseiguements, c'est chez Berihier que se sout fait'* les actes, répcuidit le vieil arlisle. (Juant au icmiu homme, ma chère cousine, vous savcx ce que voii^ m'avez dit I Eh bleu ! il a quarante ans passés, la moit'ié de la tête est sans cheveux, il veut trouver dans la famille un jinrt contre les orages, je ne l'en ai pas dé;ourné : l.u^ les giiOts suni dans la nature...

— Raison ■ ■ ■ "

LE COUSIN PONS

dnq jours, li tous touIbi ; car, dans tob idées, ane entrevue suFlirait...

Cécile et la préa dente firent ub geste d'enchaDlcmeiil.

— Frédéric, qui est un amateur très-disiiiigué, m'n prié de lui laisser voir en détail ma petite colleciion. reprit le cousin Pons. Vous n'avez jamais vu mes tableaux, mes curiosités, venez, dil-il à ses deux parentes, vous serez li comme des dames amenées par mou ami Schniucke, et vous lerei connaissance avec le Tuiur, ^ans être comproniises. Frédéric peut parruiiemcnl ignorer qui vous éies.

— A merveillel sécria le président.

On peut deviner les égards qui furent prodigués au parasite jadis dédaigné. Le pauvre homme fut, ce junr-là, le cousin de la présidente. L'heureuse mère, nuyant sa liaine d^ins les Dots de sa joie, trouva des regards, des sourires, dus paroles, qui mirent le bonhomme en extase à cause du bien qu'il faisait, et à cause de l'avenir qu'il entrevoyait. Ne devail-il pas trouver dans les maisons Brunner, Schwab, GralT, des dfners semblables i celui de b signature du contrat? Il apercevait UDe vie de cocaïne et une suite merveilleuse de jilati couctrtti de surprises gastronomi-

nous fait faire une pareille affaire, dit le président à sa femme qiiund Pons fut parti, nous devons lui constituer une rente équivalenie à ses appotnlemenls de chef d'orchestre.

— Certainement, dit la présideulu.

Cécile fut chargée, dans te casoù elle agréerait le jeune homme, de fai re accepter cette igno ' lile mimificcnce au vieux

des preuves autheniiqitt^î de la fortune de.

M. Frédéric Brunner, alla chez le notaire. Berthier. prévenu par la présideole, avait fait venir suu nouveau client, le kinquier Schwab, ret-fldtc. Ebloui d'une parcillealliance pour son atnl (oo sait combien les Allemaoïls respectent les distJnciitins sociales ! en Allemagne, une femme est madame U générdo, madame la conseil* 1ère, madame l'avocate], Schwab fut coulant comme uu Cdlleclionneur qui croit Tourber un marcltaDd.

— Avant tout, dit le Elle ril un WcHticr cIddi 1 père de Cécile ï Scbwab,

comme je donnerai par

contrat ma teire de ttarville it ma fille, jtt désirerab la marier sous

le régime dotal. M. Brunner placerait alors un million en terres pour

augmenter Marville, en constituant un imnii:uble i!ol;il qui nieiirait

favenir de ma liile et celui de ses enfants à l'abri des chances de la

banque.

Beriliier se caressa le menton en |iensaol : — Il va bien. H, le piésWJeiil.

Schwab, après s'être tiit expliquer l'effet du régime dotal, se porta Ion pour son ami. Celte clause accomplissait te vœu qu'il avait enicikIii former k Friii de trouver ime combinaison qui l'empécliAI jaiimits de retomber dans la misère.

— Il se trouve en ce moment pour douze cent mille francs de fermes et d'licrb.igci i vendre, dit le président.

— Un million eu aciiors de la Banque siilfira bien, dit Scliwab, pour garantir le compte du notre maison à la Banque, Frilz ne vent

pas mettre plus de deux millions dans les affaires, il fera ce qne von deniandcz, monsieur le président.

Le pi'ésideni reudit ses deux femmes presque folies en leur apprenant f^es nouvelles. Jamais capture si riche ne s'était montrée si complaisante au filet conjugal.

— l'a seras madame Brunner de ïlarville. dit le père à sa Glle, car J'obtiendrai pour ton mari la permission de joindre ce nom au sien, et plus tard il aura des lettres de naturalité. Si je deviens pair de France, il me succédera t

La présidente employa cinq jours à apprêter sa Olle. Le jour de l'entrevae, elle habilla Cécile elle-même, elle réquijia de ses mains avec le siiiD que l'amiral de la Rotte bleue mit i armer le yacht de ptaitancc de la reine d'Angleterre quand elle partit pour suu voyage d'At-

De leur cAté, Pons et Schwab nettoyèrent, é|)ousseièreni le musée du Pons, l'appariemenl»

loti meubles, avec l'agilité de matelots brossant un vaisseau d'amiral. Pas un grain de poussière dans les bois sculptés. Tous les cuivres reluisaient. Les glaces des pastels laissaient voir neltemeul les œuvres de Latour, de Greole et de Liaulard, l'illustre auteur de la Chocolatière, le miracle de cette peinture, hélas! si passagère, il' inimitable émail des bronzes florentins chatoyait. Les vitraux coloriés resplendissaient de leurs lines couleurs. Tout brillait dans sa forme et jetait sa phrase à l'âme dansée concert de cheÈ-d'cenvre oi^auisé par deux musiciens aus^ poêles l'un que l'autre-

Assez lia biles pour éviter les diniculles d'une entrée en scène , les femmes vinrent les premières, elles voulaient être sur leur terraiu.

Pons présenta son ami Schmucke à ses parentes, auxquelles il parut être un idiot. Occupées

\ comme elles l'étaient

d'un (lancé quatre fois

^ millionnaire, tes deux

ignorantes prélêrenl une

^ aileuttun niédioere aux

dénionstra lions artisti-

2 lies du ItonhommePona. lies regardaient d'un reil indilféi'enl les émaux de Pci'ktoi espacés dans les champs en velours rouge de trois cadres merveilleux. Les fleurs de Van Huysiim, de DalÎTiu UniDoer. — eux 114. vid, de Heim, les insec-

tes d'Al)raliam Mignon, les Van Eyck, les Albert Durer, les vrais Cranach, te Giorgione, le Sébastien del Piunibo, Backuysen, Holibémn, Géricault, les raretés de la peinture, rien ne piqu.it leur curiosité, car elles altemlaieni lu soleil qui devait éclairer CCS richesses: néanmoins elles furent surprises de la tKaulé de quelques bijoux élrn^qnes et de la valeur réelle des Libatières. Elles s'exlasiaicul par coui|i|aisauce en tcn.iol k la main des bronzes floientins, quand ma<lame Cibot annonça M. Brunner ! Elles ne se retournèrent point et prornorcul d'une superbe gtace de Venise encadrée dans de monslnieux murceanx d'ébène sculplé^, pour examiner le phénix des prétendus.

Frédéric, prévenu par Wilhem, avait massé te peu de cheveux qui lui restait. H portait uu joli pantalon d'une nuance douce quoique sombre, un gilet de soie d'une élégaucc suprême et d'une coupe neuve, une chemise i points à jour d'une toile iaile à la main par une Frisonne, une cravate bleue à lilcis blancs. La chaîne de sa montre

LES PARENTS PAUVRES

sortait Ae chez Florent et Clianor, ainsi que la pomme de sa canne. Qiinnl à l'habit, le père QrafY l'avait tiûllé hiiniéme dans le plus beau drap. Des gants de Suède annonçaient 1 homme qui avait d. jà mangé la fortune de sa mère. On aurait deviné le petit coupé bas à deux chevaux du banquier en voyant miroiter ses bottes vernies, si l'oreille des deux commères n'eu avait entendu déjà le roulement dans la rue de Normandie.

Quand le débauché de vingt ans est la chrysalide d'un banquier, il éclot à quarante ans uo observateur d'autant plus On, que Brunner avait coroi ris tout le parti qu'un Allemand peut tirer de sa naïveté. Il eut pour cette matinée Tair rêveur d'un homme qui se trouve cuire la vie de famille à prendre et les dissipations de la vie de garçon à continuer. Chez un Allemand francisé, cette physionomie parut à Cécile le superlatif du romanesque. Elle vit un Werther dans I enfant des VIrlaz. Quelle est la jeune fille qui ne se permet pas un petit roman dans l'histoire de son mariage? Cécile se regarda comme la plus heureuse des femmes, quand Brunner, à l'aspect des magnifiques œuvres collectionnées pendant quarante ans de patience, s'enthousiasma, les estima, pour la première fois, à leur valeur, à la grand satisfaction de Pous. — C'est un poète ! se dit mademoiselle de Marville, il voit là des millions. Un poète est un homme qui ne compte pas, qui laisse sa l^mme maîtresse des capitaux, un homme facile à mener et qu'on occupe de niaiseries.

Chaque carreau des deux croisées de la chambre du bonhomme était un vitrail suisse colorié, dont le moindre valait mille francs, el il comptait seize de ces chefs-d'œuvre à la recherche desquels voyagent aujourd'hui les amateurs. Eu (815, ces vitraux se vendaieni entre six et dix francs. Le prix des soixante tableaux qui composaient celtd divine collection, chefs-d'œuvre purs, sans un repeint, authentiques, ne pouvait être connu qu'à la chaleur des enchères. Autour de chaque tableau s'épanouissait un cadre d'une immense valeur, et Ton «it voyait de toutes les façons : le cadre vénitien avec ses gros ornements semblables à ceux de la vaisselle actuelle des Anglais, le taUre romain si remarquable par ce que les artistes appellent le /7(t^u, le cadie espagnol à rinceaux hardis, les cadres fiamaiid et allemand avec leurs naïfs personnages, le cadre d'écaiile incrusté d*ëtain, de cuivre, de nacre, d'ivoire ; le cadre en éhène, le cadre en buis, le cadre en cuivre , le cadre Louis Xlil , Louis XIV, Louil XV cl Louis XVI, enfin une collection unique des plus beaux modèlei. PoUS) plus heureux que les conservateurs des trésors de Dre&de et de Vienne, possédait un cadre du fiimeux Bruslolone, le Micuei-Angc du bois.

Naturellement mademoiselle de Marvilie demanda des explleatlons à chaque curiosité nouvelle. Elle se fil initier à la connaissance de ceê merveilles par Brunner. Elle fut si naïve dans hcs exrlamatiohs» elle parut si heureuse d'apprendre de Frédéric la valeur, la beauté d'une peinture, d'une sculpture, d'un bronze, que l'Allemand dégela : sa figure devint jeune. Enfin, de part et d'autre, on alla plus loin qu'on ne le voulait dans cette première rencontre, toujours due au hasard.

Celle séiince dura trois heures. Brunner offrit la'malu à Cécile pour descendre l'escalier. En descendant les marches avec une sage lenteur, Cécile, qui causait toujours beaux-arts, fut étonnée de rudmilation de son prétendu pour les brimborions de son cousin Pons.

— Vous croyez donc que tout ce que nous venons de voir vaut beaucoup d'argent ?

— fih ! mademoiselle, si monsieur votre cousin voulait me vendre sa collection, j'en donnerais ce soir huit cent mille francs, et je Ile ferais pas une mauvaise affaire. Les soixante tableaux monieraietit seuls à une somme plus forte en vente publique.

^- Je le crois, puisque vous me le dites, répondit-elle, et il faut bien que cela soit, car cY-st ce dotK vous vous êtes le plus occupé.

— Oh ! mademoii^elle!... ifécria Brunner. Pour toute réponse à ce reproche, je vais demander à madame votre mère la permission de me présenter chez elle pour avoir le bonheur de vous revoir.

— Est-elle spirituelle, ma filleUe, pensa la présidente, qui marchait sur les talons de sa fille. — Ce sera avec le plus grand plaisir, monsieur, aiouta-t-elle à haute voix. J'espère que vous viendrez avec notre cousin Pons à l'heure du dîner; M. le présitlenl sera chai me de faire votre connaissance... — Merci, cousin. Elle pressa le bras de Pons d'une façon tellement significative, que la phrase sacramentelle î « C'est outre nous à la vie à la mort! n n'eût pas vU\ si forte. Klle embrassa Pons par l'œillade qui accompagna ce*. « Merci, cousin. »

Après avoir nu's la jeune personne en voiture, el quand le coupé de remise eut disparu dans la rue Chariot, Brunner parla bric-à-brac à Pons, qui parlait mariage.

— Ainsi, vous ne voyez pas d'obstacle?... dit Pons.

— Ah ! répliqua Brunner, la petite est insignifiante, la mère est nu peu pincée... nous verrons.

— Une belie fortune à venir, fit observer Pons. Plus d'un million...

— A lundi ! répéta le millionnaire. Si vous vouliez vendre votre collection de tableaux, j'en donnerais bien cinq à six cent mille francs...

— Ah ! s'écria le bonhonnne ^ui ne se savait pas si riche ; mais je

ne pourrais pas me séparer de ce qui fait mon bonheur... Je ne vendrais ma collection que livrable après ma mort.

— Eh bien ! nous verrons.

— Voilà deux affaires en train, dit le collectionneur, qui ne pensait qu'au mariage.

Brunner i^alua Pons et disparut, emporté par son brillant équipage. Pons regarda fuir le petit coupé sans r.iire alteulion à Kéuiooeucq, qui fhmait sa pipe sur le pas de la porte.

Le soir même, chez son beau-père, que id présidente de Marvilie alja consulter, elle trouva la famille Popinot. Dans son désir de satisfaire une petite vengeance bien naturelle au cœur des mères, qiiaud elles n'ont pas réussi à capturer un fils de famille, madame de Marvilie fit entendre que Cécile fais:iit un mari.ige superbe. — Qui Cécile épouse-t-elle donc? fut une demande qui courut sur toutes les levns. El alors, sans croire trahir ses secrets, la piésidente dit tant de |»eii(s mots, fit tant de confidences à l'oreille, confirmées par madame Berthier d'ailleurs, que voici ce qui se disait le lendemain dans l'empyrée bourgeois où Pons accomplissait ses évolutions gastronomiques:

« Cécile de Marvilie se marie avec un jeune Âfiemand qui se fait han-

3uier par humanité, car il est riche de quatre millions; c'est un h ros e roman, un vrai Werther, charmant, un bon cœur, ayani fiiil ses folies, qui s'est épris de Cécile à en perdre la léte : c'est un amour à premlèie vue, et d'autant plus sâr, que Cécile avait pour rivales toutes les fiiadones peintes de Pons, etc., etc. »

i.e lurlendeniain, quelques personnes vinrent complimenter la présidenie uniquement pour savoir si la dent d'or existait, et la présidente fit Ces variations admirables que les mères pourront consulter, coomie aillrefois on consultait le Parfait secrétaire,

«* tJii mariage n'^st f^ut, disait-elle à madanie GhilTreville, que quand on revient de la mairie et de l'église, et nous n'en sommes encore qu'à des entrevues; aussi compté-je assez sur votre amitié pour ne pas parler de nos espérances...

— Vous êtes bien heureuse, madame la présideute, les mariages se concluent nujourd hui bien diiticilement.

-^ Que voulet«vous? C'est un hasard ; mais les mariages se font souvent ainsi.

— Eh bien! vous mariez donc Cécile? disait madame Cardol.

-^ Oui» répotidail la présidente en comprenant la malice du (hrtc, Nous éliods exigeants, c'est ce qui retardait l'établissement de Cécile. Mais nous trouvons loui : fortune, amabilité, bon caractère, et un joli homme. Ma chère petite fille méritait bien cela d'ailleurs. M. Brunner eM UU charmant garçon, plein de distinction; il aime le luxe, il coonatt le vie, Il est fou de Cécile, il l'aime sincèrement ; et, malgré ses tntift OU quatre millions, Cécile l'accepte... Nous n'avions pas de prételUlons II élevées, mais... — les avantages ne gâtent rien...

— Ce n^est pas tant la fortune que l'ariéction inspirée par ma fille qtd nous décide, disait la présidente à madaide Lebas. M. Briumer oi si pressé qu'il veut que le mariage se fasse dans les délais légaux.

*-- C'est un étranger...

•-* Oui» madame ; mais j'avoue que je suis bien heureuse. Non, oc n'est pas un gendre, c'est un lils que j'aurai. M. Brunner est d'une ilé- Itcatesse vraiment séduisante. Ou n'imagine pas rempresscmeiil qn'iia mis à se marier sons le régime dotal.*.. C'est une grande sécurité pour les fahiilles» Il achète pour douze cent mille francs d'berbages (]ui seront réunis un jour à Marvilie.

Leiendemain, c'étaient d'autres variations sur le même thème. Ainsi, Ml Brunner était un grand seigneur, faisant tout en grand scigiienr ; il ne Gomptail pas: et, si M. de Marvilie pouvait obtenir des leiires de grâtide ntililralité (le ministère lui devait bien un petit bout de loi i, le cendre deviendrait pair de France. On ne connaissait pas la fortune de i\l. brunner, il avait Ut plus beaux chevaux el Us plus beaux équipages de Paris^ etc.

Le plaisir que les Camusot prenaient à publier leurs espérances, disait assez combien ce Iriomphe éiait inespéré.

Aussitôt après l'entrevue chez le cousin PoOs, M. de Marvilie, pons^é par sa fennne, décida le minisire de la justice, son premier pré>ideut et le pr(»cnreur-géuéral à dluer chez lui le jour de la présentation du pliéuiv des gendies. Les trois grands personnages acceptèrent, quoique inviiés à bref d lai: chacun deux comprit le rôle que leur fai>.nl jouer le père de famille, et ils lui vinrent en aide avec plaisir. En France on porte assez volontiers secours aux mères de famille qui pêchennifl Kcndre riche. Le comle el la comtesse l'opinot se prêtèrent égalenioul à compléter te luxe de cette journée, quoique cette îuvitaiion leur parût être de mauvais goût. II y eut en tout onze |)ersonues. Le grand; père de Cécile, le vieux Camusot el sa femme ne pouvaient mauqmï'à celte réunion, destinée par la position des convives à engager deliniii* vemcnl M. finmner, annoncé, comme on l'a vu, coinnie un des piu^ riches capitalistes de l'Allemagne, un homme de goût (il aimait la /i^* leUe)t le futur rival des Nueingen, des Keller, des du 'Tillet, etc.

— C'est noire jour, dit avec une simplicité foi l étudiée la présidente à celui qu'elle regardait comme son gendre en lui noniinant les eonvives, nous n'avons que des intimes. D'abord, le père de mou mari, qui, vous le savex, doit être promu pair de France; puis M. le comte et la comlCbse Popinol, dont le fils ne s'est pas trouvé assez riche pour Ce-

LE COUSIN PONS

elle, et nous n'en sommes pas moins bons amis, notre ministre de la justice, notre premier président, notre procureur général, enfin nos amis... Nous serons obiisés de dtner on peu tard, à cause de la Chambre, où la séance ne finit lamai»qu*à sii heures.

Bninner reearda Pons o une minière significative, et Pons se lh>tta les mains, en homme qui dit : -« Voilà nos amis, mes amis !...

La présidente, en femme habile, eut quelque chose de particulier à dire à son cousin, afin de laisser Cécile un instant en tète à tête avec son Weriber. Cécile bavarda considérablement, et s'arrangea pour que Frédéric aperçât un dictionnaire allemand, une grammaire allemande, un Goethe, qu'elle avait cachés.

— Ab t vous apprenez Tuliemand? dit Brunner en rougissant. Il n'y a que les Françaises pour inventer ces sortes de trappes.

— Ôh! dit-elle, étes^vous méchant J... ce ki'est pas bien, monsieur, de (bailler ainsi dans mes cachettes. Je veux lire Goethe dans l'original, répondit-elle; fit il y a deoi ans que J'apprends Tallemand.

•^ La grammaire est donc bien difficile à comprendre, car il n'y a pas dix feuillets de coupés... répondit naïvement Bruuner.

Cécile> confuse, .ie retourna pOur ne pas laisser voir sa rougeur i Un Allemand ne résiste pas à ces soHes de témoignages, il prit Gticile pir la main, la ramena tout interdito sous son regard» et la regarda comme les fiancés se regardent dans les roibans d'Âuguftie Lafontuine» de pudique mémoire.

— Vous êtes adorable i dil^il.

Celle-ci fit un geste mutin qui signifiait : -^ Et vous donc 1 qui ne vous aimerait? — Hamani ça va bien ! dit*elle à l'oreille de sa mère, qui revint avec Pons.

L'aspect d'une famille pendant une soirée pareille ne se décrit pas. Chacun était content de voir une mère qui mettait la main sur un bon parti pour sa fille. On félicitait par des mots à double entente ou à double détente, et Brunner qui feignait de ne rien comprendre» et Cé~ cile qui cou ! prenait tout, et le président qui quêtait des Compliments. Tout le sang de Pons lui tinta dans les oreilles, il crut voir tous les J[>6cs de gax de la rampe de son ihcàtre quand Cécile lui dit à voix basse avec les plus ingénieux métiagemeuis l'iuieutiou de son père, relativement à une rente viagère de douze cents francs que le vieil artiste refusa positivement, en objectant la révélation que Brunner lui avait faite de sa fortune mobilière.

Le ministre, le premier président, le procureur général, les Popinot, tous les gens affaires, s'en allèrent. Il ne resta bienlèt plus que le vieux M. Camùsot, et Cardot, l'ancien notaire, assisté de son gendre Ber» thier. Le bonhomme Pons, se voyant en famille, remercia tort maladroitement le président et la présidente de la proposition que Cécile venait de lui faire. Les genS de cœur sont ainsi,' tout à leur premier moQvement. Brunner, qui vit, dans cette rente offerte aiusii comme une prime, fit sur lui-même un retour Israélite, et prit une attitude qui dénotait la rêverie plus que froide du calculateur.

— Ma collection ou sou prix appartiendra toujours à votre famille, que j'en traite avec notre ami Brunner ou que je la garde, disait Pons en apprenant à la famille étonnée qu'il possédait de si grandes valeurs.

Bruuner observa le mouvement qui eut lieu chez tous ces ignorants» en faveur d*un homme qui pass;ut d'un état taxé d'indigence à une fortune, comme il avait observé déjà les gâteries de la mère et du père pour leur Cécile, idole de la maison, et il se plut alors à exciter les surprises et les exclamations de ces dignes bourgeois.

-* J'ai dit à mademoiselle que les tableaux de M. Pons valaient cette somme pour moi ; mais au prix que les objets d'art uniques ont acquis, personne ne peut prévoir la valeur à laquelle cette collection atteindrait en vente publique. Les soixante tableaux mouleraient à un million ; j'en ai vu plusieurs de cinquante mille francs.

— Il fait bon être voire héritier, dit lancien notaire à Pons.

— Mais mon héritier, c'est ma coublne Cécile, répliqua le bonhomme en persistant dans sa parenté.

Un mouvement d'admiration se manifesta pour le vieux musicien.

— Ce sera une très-riche héritière, dit en riant Cardot, ^iii partit.

On laissa Camnsot le père, le président, la présidente, Cécile» Brunner, Berthier et Pons ensemble ; car on présuma que la demande oflicielle de la main de Cécile allait se faire. En effet, lorsque ces personnes furent seules, Brunner commença par une demande qui parut d'un bon augure aux parents.

— J'ai cru cmuprendre, dit Brunner en s'adressant à la présidente, que mademoiselle était fille Unique...

— Certainement, répondit-elle avec orgueil.

— Vous n'aurez de difficultés avec personne, répondit le bonhomme Pons pour décider Brunner à formuler sa demande.

Brunner devint soucieux, et un fatal silence amena la froideur la plus étrange. Il semblait que la présidente eût avoué que sa fUUlte était épileptique. Le président, jugeant que sa fille ne devait pas être là, hii fit an signe que CécHe comprit : elle sortit. Brunner resta muet. On se regarda. Là situation devint gén;uite. Le vieux Gamusut, homme d expérience, emmena rAllemand dans la chambre de la présidente, sons prétexte de lui montrer Téventail trouvé par Pons, en devinant qu'il surgissait quelques difficultés, et il demanda par un geste à son fils, à sa belle-fille et à Pons de le laisser avec le futur.

— Voilà ce chef-d'œuvre ! dit le vieux marchand de soieries en montrant l'éventail.

— Cela vaut cinq mille francs, répondit Brunner après l'avoir contemplé.

— N'étiez-vous pas venu, monsieur, reprit le futur pair de France, pour demander la main de ma petite-fille?

— Oui, monsieur, dit Brunner, et je vous prie de croire qu'aucune alliance ne peut être plus flatteuse pour moi que celle-là. Je ne trouverai jamais tme jeune personne plus belle, plus aimable, qui me convienne mteu)L que mademoiselle Cécile; mais...

— Ah! pas (le mais, dit le vieux Camusot, ou voyons sur-le-champ la traduction de vos mais, mon cher rnonsieur...

— Monsieur I reprit gravement Brunner, je suis bien heureux que nous ne soyons engagés ni les uns ni les aulres, car la qualité de lille unique, si précieuse pour tout le monde, excepté pour moi, qualité que j'ignorais, croyez*mol, est un empêchement absolu...

— Comment, monsieur, dit le vieillard sUipéfait, d'un avantage immense, vous en faites un tort ! Votre conduite est vraiment extraoi^ diuatre, et je voudrais bien en connaître les raisons.

— Monsieur, reprit l'Allemand avec flegme, je suis venu ce soir ici avec l'intention de demande!* à M. le président la main de sa fille. Je voulais faite un sort brillant à mademoiselle Cécile en lui oflrant tout ce qu'elle eût consenti à accepter de ma fortune: mais une fille unique est un enfant que Tindulgence de ses parents habitue à faire ses volontés, et (\i\\ n'a jamais connu la contrariété. Il en est ici comme dans plusieurs familles, où j'ai pu jadis observer le culte qu'on avait pour ces espèces de divinités : non-seulement votre petite-fille est l'idole de la maison, mais encore madame la présidente y lorte les... vous savez quoi! Monsieur, i'ai vu le ménage de mou pèie devenir, par celle cause, un enfer. Ma marâtre, cause de tous ntes malheurs, fille unique, adorée, la plus charmante des fiancées, est devenue un diable Incai ué. Je ne doute pas qtie mademoiselle Cécile ne soit une excep* tlon à mou système, mais je ne suis plus un jeune homme, j'ai quarante ans, et la difTérence de nos âges entraîne des difilcnllés qui ne me permettent pas de rendre heureuse une jeune personne habituée à voir faire à madame la présidente toutes ses volontés, cl que madame la présidente écoute comme un oracle. De quel droit exigerals-je le changement des idées cl des habitudes de mademoiselle Cécile? Au lieu d'un père et d'une mère complaisants à ses moindres caprices, elle rencontrera l'égoîsme d'un quadragénaire ; si ellepréslste, c'est le quadragénaire qui sera vaincu. J'agis donc en honnête homme, je me relire. D'ailleurs , je désire être enlièremeut sacrifié, s'il est toutefois nécessaire d'expliquer pourquoi je n'ai fait qu'une visite ici...

— Si tels sont vos motifs, monsieur, dit le futur pair de France, quelque singuliers qu'ils soient, ils sont plausibles...

— Monsieur, ne mettez pas en doute ma sincérité, reprit vivement Brunner en l'interrompant. Si vous connaissez une pauvre fille dans une famille chargée d'enfants, bien élevée néanmoins, sans fortune, comme il s'en irouve beaucoup en France, et que son caractère m'offre des galranties. je l'épouse.

Pendant te silence qui suivit celte déclaration, Frédéric Brunner quitta te grand-père de Cécile, revint saluer poliment le président et la présidente, et se retira. Vivant commentaire du salut de son Werther, Cécile se montra pâle comme une moribonde, elle avait tout écoulé, cachée dans la garde-robe de sa mère.

— Refusée !... dit elle à lorcille de sa mère.

— El pourquoi? demanda la présidente à son l)eau-père embarrassé.

— Sous le joli prélexlc que les filles uniques sont des enfants gâtés, répondit le vieillard. El il n'a pas tout à fait tort, ajouia-i-il en saisissant cette occasion de blâmer sa belle-fille, qui l'ennuyait fort depuis vingt ans.

— Ha fille en mourra! vous l'aurez tuée!... dit la présidente â Pons en retenant sa fille, qui trouva joli de justifier ces paroles en se laissant aller dans les bras de sa mère.

achev:

'aperçois désignant le pauvre Pons.

Pons se dressa conune s'il avait entendu retentir à ses oreilles la trom|)elte du jugement dernier.

— Blonsieur, reprit la présidente, dont les yeux furent comme deux (bntaines de bile verte, monsieur a voulu répondre à une innocente plaisanterie par une injure. A qui fera-t-on croire que cet Allemand soit dans son bon sens? Ou il est complice d'une atroce vengeance, ou il est fou. J'espère, monsieur Pons, qu'à l'avenir vous nous épar^ gnerez le déplaisir de vous voir daus une maison où vous avez essayé de porter ia boute et le déshonneur.

Pons, devenu statue, tenait les yeux sar une rosace du tapis et tournait ses pouces.

— Eh bien! vous êtes encore là, monstre d'ingratitude!... s'écria la présidente en se retournant. Nous n'y serons jamais, monsieur ni moi, si jamais monsfeur se présentait ! dil-elle aux domestiques en leur montrant Pons. Allez chercher le docteur, Jean, fit vous, Madeleine, de l'eau de corne de cerf.

LES PARENTS PAUVRES

Pour la prusideule, les raisons alléguées par Brunner n'ëlaient que le prëlexlc bOds lequel II s en cachait d'inconnues ; mais la rupture du mariage n'eu devenait que plus certaine. Avec cette rapidité de pensée qui distingue les femmes dans les grandes circonstances» madame de Marville avait trouve la seule manière de réparer cet échec en attribuant à Pons une vengeance préméditée. Cette conception infernale, par rapport à Pons, satisfaisait à Thonneurde la famille. Fidèle à sa haine contre Pons, elle avait fait d'un simple soupçon de femme, une vérité. En général, les femmes ont une foi particulière, une morale à elles, elles croient à la réalité de tout ce (]ui sert leurs intérêts et leurs passions. La présidente alla bien plus loin, elle persuada pendant toute la soirée au président sa propre croyance, et le magistrat fut convaincu le lendemain de la culpabilité de son cousin. Tout le monde trouvera la conduite de la pre»ldenle horrible ; mais en pareille circonstance, chaque mèro imitera madame Gamusot : elle aimera mieux sacrifier l'honneur d'un étranger que celui de sa fille. Les njoyeus cliangeront, le but sera le même.

Le musicien descendit avec rapidité Pescalier; mais il marcha d'uD pas lent par les boulevards» jusqu'au théâtre, où il entra machinale- >roent; il se mit à son pupitre machinalement et dirigea machinalement Torchestre. Durant les entr'actes, il répondit si vaguement à Schmucke, que S(;hmurke dissimula ses inquiétudes, 11 pensa que Pons était devenu fou. Chez une nature aussi enfantine que celle de Pons, la scène qui venait de se passer prenait les proportions d'une catastrophe... Réveiller une effroyable haine, là où il avait voulu donner le bonheur, c'était un renversemenl total d*existence. 11 avait enfin reconnu dans les yeux, dans le geste, dans la voix de la présidente, une inimitié mortelle.

Le lendemain, madame Gamusot de Marville prît un grand parti, d'ailleurs exigé par la circonstance et auquel le président souscrivit. On résolut de donner en dot à Cécile la terre de Marville, l'hôtel de la rue de Hanovre et cent mille francs. Dans la matinée, la présidente alla voir la comtesse Popinot, en comprenant qu'il fallait répondre à un pareil échec par un mariage tout fait. Elle raconta la vengeance épouvantable et l'affreuse niysiificalion préparées par Pons. Tout parut croyable quand on apprit que le prétexte de cette rupture était la condition de fille unique. Enlin, la présidente fit reluire avec art l'avantage de se nommer Popinot de Marville et Ténorniité de la dot. Au prix où sont les biens en Normandie, à deux pour cent» cet imn\puble représentait environ neuf cent mille francs, et l'hôtel de la rue de Hanovre était estimé deux cent cinquante mille francs. Aucune] fitmille raisonnable ne pouvait refuser une pareille alliance; aussi le comte Popinot et safenune racceplèrent-ils; puis, en gens intéressés à l'honneur de la famille dans laquelle ils entraient, ils promirent leur concours pourexpliquer la catastrophe arrivée la veille.

Or, chez le môme vieux Camusot, grand-père de Cécile, devant les mêmes personnes qui s'y trouvaient quelques jours auparavant et auxquelles la présidente avait chanté ses litanies-Brunner, cette même prés'dcnte, à qui chacun craignait de parler, alla bravement au-devant des explications.

— Vraiment aujourd'hui, disait-elle, on ne saurait prendre trop de précautious quand il s'agit de mariage, et surtout quand on a affaire à des étrangers.

— Et pourquoi, madame?

— Que vous est-Il arrivé? demanda madame Chiffreville.

— Vous ne coimaissez pas notre aventure avec ce Brunner, qui avait l'audace d'aspirer à la main de Cécile?*.. C'est le fils d'un cabarclier allemand, le neveu d'un marchand de peaux de lapins.

— Est-ce possible? Vous, si sagace!... dit une dame.

-- Ces aventuriers sont si fins I Mais nous avons tout su par Rerihicr. Cet Allemand a pour ami un pauvre diable qui joue de la Hûte! n est lié avec un homme qui tient un garni, rue du Mail, avec des tailleurs... Nous avons appris qu'il a mené la vie la plus crapuleuse, et aucune fortune ne peut suffire à un drôle qui a déjà mangé celle de sa mère...

— Mais mademoiselle votre fille eût été bien malheureuse!... dit madame Berthier.

— Et comment vous a-t-H été présenté? demanda la vieille madame Lebas.

— C'est une vengeance de M. Pons : il nous a présenté ce beau monsieur-là pour nous livrer au ridicule... Ce Brunner, ça veut dire Fontaine (on nous le donnait pour un grand seigneur), est d'une assez triste santé, chauve, les dents gâtées ; aussi m'a-t-U sufQ de le voir une fois pour me défier de lui.

— Mais cette grande fortune dont vous me parliez? demanda timidement une jeune femme.

— La fortune n'est pas aussi considérable qu'on le dit. Les tiûlleurs, le maître d'iiôlel et lui, tous ont gratté leurs caisses pour faire une maison de banque... Aujourd'hui, qu'est-ce que la banque, quand on la commence? c'est la licence de se ruiner. Une femme qui se couche millionnaire peut se réveiller réduite à ses propres. Du premier mot, à première vue, nous avons eu notre opinion faite sur ce monsieur, qui ne sait rien de nos usages. On voit à ses gants, à sou gilet, que c'est nn ouvrier, le fils d'un gargoiier allemand, sans noblesse dans les sen-

timents, un buveur de bière* et qui fume!... ah! madame, vingt-ciDjq pipes par jour ! Quel eût été le sort de ma pauvre Lili?... J'en frémis encore. Dieu nous a sauvées. Cécile n'aimait d'ailleurs pas ce mon* sieur... Pouvions-nous attendre une pareille mystification d'un parent, d'un habitué de notre maison, qui dîne chez nous deux fois par semaine depuis vingt ans ! que nous avons couvert de bienfaits, et qui jouait si bien la comédie, qu'il a nommé Cécile son héritière devant le garde des sceaux, le procureur général, le |>remier président... Ce Brunner et M. Pons s'entendaient pour s'attribuer l'un à l'autre des millions!... Non, je vous l'assure, vous toutes, mesdames» vous eussiez été prises à cette mystification d'artiste 1

En ouelques semaines, les (amilles réunies des Popinot» des Camusot et leurs adhérents avaient remporté dans le monde an triomphe facile, car personne n'y prit la défense du misérable Pons» du parasite, du sournois, de l'avare, du faux bonhomme enseveli sous le mépris» regardé comme une vipère réchauffée au sein des familles^ comme un homme d'une méchanceté rare» un saltunbanqoe dangereux qu'on devait oublier.

Un mois environ après le refus du faui Werther, le pauvre Pons, sorti pour la première fois de son fît où il était resté en proie è une fièvre nerveuse, se promenait le long des boulevards, au soleil, appuyé sur le bras de Schmucke. Ao boulevard du Temple, personne ne riait plus des deux casse-noisettes, à l'aspect de la destruction de Tiin et de la touchante sollicitude de l'autre pour son ami convalescent. Arrivés sur le boulevard Poissonnière, Pons avait repris des couleurs, en respirant celte atmosphère des boulevards, où 1 air a tant de puissance ; car, là où la foule abonde, le fluide est si vital, qu'à Rome on a remarqué le manque de mata aria dans l'infect Getto où pullulent les juifs. Peut-être aussi l'aspect de ce qu*il se plaisait Jadis à voir tous les jours, le grand spectacle de Paris, agissait-il sur le malade. En face du tiiéàtre des Variétés, Pons laissa Scbmacke» ear ils allaient c6te à côte : mais le convalescent quittait de temps en temps son ami pour examiner les nouveautés fraîchement exposées dans les boutiques. Il se trouva nez à nez avec le comte Popinot» qu'il aborda de la façon la plus respectueuse, l'ancien ministre étant un des hommes que Pons estimait et vénérait le plus.

— Ah ! monsieur, répondit sévèrement le pair de France, je ne comprends pas que vous ayez assez peu de tact pour saluer une personne alliée à la famille où vous avez tenté d'imprimer la honte et le ridicule par une vengeance comme les artistes savent en inventer... Apprenez, monsieur, qu'à dater d'aujourd'hui nous devons être coin-

fdétement étrangers l'un à l'autre. Madame la comtesse Popinot partage 'indignation que votre conduite chez les Marville a inspirée à toute la société. ' '

L'ancien ministre passa, laissant Pons foudroyé. Jamais les passions, ni la justice, ni la politique, jamais les grandes puissances sociales ne consultent l'état de l'être sur qui elles frappent. L'homme d'Etat,

Ï pressé par l'Intérêt de famille d'écraser Pons» ne s'aperçut point de la aiblesse physique de ce redoutable ennemi.

— Qu'as-du» mon baufre ami? s'écria Schmucke en devenant aussi pèle que Pons.

— Je viens de recevoir un nouveau coup de poignard dans le cœur» répondit le bonhomme en s'appuyant sur le bras de Schmucke. Je crois qu'il n'y a que le bon Dieu qui ait le droit de faire le bien, voilà pourquoi tous ceux qui se mêlent de sa besogne en sont si cruellement punis.

Ce sarcasme d'artiste fut un suprême effort de cette excellente créature, qui voulut dissiper l'effroi peint sur la figure de son ami.

— Ghe le grois, répondit simplement Schmucke.

Ce fut inexplicable pour Pons, à qui ni les Gamusot ni les Popinot n'avaient envoyé de billet de faire part du mariage de Cécile. Sur le boulevard des Iiafiens, Pons vit venir à lui M. Cardot. Pons» averti par l'allocution du pair de France, se garda bien d'arrêter ce personnage» chez qui, l'année dernière, il dînait une fois tous les quinze jours, il se contenta de le saluer; mais le maire» le député de Paris, regarda Pons d'un air indigné sans lui rendre son salut.

— Va donc lui demander ce qu'ils ont tous contre moi» dit le bonhomme à Schmucke, qui connaissait dans tous ses détails la catastrophe survenue à Pons.

— Honsir, dit finement Schmucke à Cardot, m6ne hàmi Bons relèiè d'eine malatie, et fu ne Tafez sans tude bas regonni.

— Parfaitement.

— Mais qu'afez fus tooc à lu rebroger ?

— Vous avez pour ami un monstre d'ingratitude, un homme qui» s'il vit encore, c'est que, comme dit le proverbe» la mauvaise herbe croît en dépit de tout. Le monde a bien raison de se défier des artistes, ils sont malins et méchants comme des shiges. Votre ami a essayé de déshonorer sa propre famille» de perdre de réputation une jeune fille pour se venger d'une innocente plaisanterie, je ne veux plus avoir la moindre relation avec lui ; je lâcherai d'oublier que je l'ai connu, qu'il existe. Ces sentiments, monsieur, sont ceux de toutes les pet^ sonnes de ma famille, de la sienne, et des gens qui disaient au sieur Pons l'honneur de le recevoir.

LE COUSIN PONS

— Mais, moDsir, fus êtes ein home rézonaple ; ed, si tas le bermed dez, je fais fus egsbiiguer Tavaire...

— Restez, si vous en avez le cœur, soo ami, libre à vous, monsieur, répliqua Gardot ; mais n'allez pas plus avant, car je crois devoir vous prévenir que j'envelopperai dans la même réprobation ceux qui tenteraient de I excuser, de le défendre.

— Telechisdivierî

— Oui, car sa conduite est injustiflable, comme elle est inqnalIGable. Sur ce bon mot, le député de la Seine continua son chemin sans

vouloir entendre une syllabe de plus.

— J'ai déjà les deux pouvoirs de TEtat contre moi, dit en souriant le pauvre Pons, quand Schmucke eut uni de lui redire ces sauvages imprécations.

-* Doud esd gondre nus, répliqua douloureusement Schmucke. Hàlons-uus-en, bir ne ba rengondrer t'audres pèdes.

C'était la première fois de sa vie, vraiment ovine, que Schmucke proférait de telles paroles. Jamais sa mansuétude quasi-divine n*avait été troublée, il eût souri naïvement à tous les malheurs qui seraient ▼enos à lui ; mais voir maltraiter son sublime Pons, cet Aristide inconnu, ce génie résigné, cette âme sans fiel, ce trésor de bonté, cet or pur !... il éprouvait l'indignation d'Alceste, et il appelait les amphitryons de Pons des bétei! Chez cette paisible nature, ce mouvement équivalait à toutes les fureurs de Roland. Dans une sage prévision, Schmucke fit retourner Pons vers le boulevard du Temple ; et Pons se laissa conduire, car le malade était dans la situation de ces lutteurs qui ne comptent plus les coups. Le hasard voulut que rien ne manquât en ce monde contre le pauvre musicien. L'avalanche qui roulait sur lui devait tout contenir: la chambre des pairs, la chambre des députés, la famille, les étrangers, les forts, les faibles, les innocents î

Sur le boulevard Poissonnière, en revenant chez lui, Pons vit venir la fille de ce même M. Cardot, une jeune femme qui avait assez éprouvé de malheurs pour être indulgente. Coupable d'une faute tenue secrète, elle s'était faite l'esclave de son mari. De toutes les maîtresses de maison où il dînait, madame Berthier était la seule que Pons nommât de son petit nom; il lui disait :— « Pélicie! » et il croyait parfois être compris par elle. Cette douce créature parut contrariée de rencontrer le cousin Pons ; car, malgré l'absence de toute parenté avec la famille de la seconde femme de son cousin le vieux Camusot, il était traité de cousin ; mais, ne pouvant l'éviter, Féiicie Berthier s'arrêta devant le moribond.

— Je ne vous croyais pas méchant, mon cousin ; mais si, de tout ce que j'entends dire de vous, le quart seulement est vrai, vous êtes an homme bien faux... Oh! ne vous justifiez pas, ajouta-t-elle vivement, en voyant faire à Pons un geste, c'est inutile par deux raisons : la première, c'est que je n'ai le droit d'accuser, ni de juger, ni de condamner personne, sachant par moi-même que ceux qui paraissent avoir le plus de torts jpeuvent offrir des excuses; la seconde, c'est que vos raisons ne serviraient à rien. M. Berthier, qui a fait le contrat de mademoiselle Marville et du vicomte Popinot, est tellement irrité contre vous que, s'il apprenait que je vous ai dit un seul mot, que je vous ai parlé pour la dernière fois, il me gronderait. Tout le monde est contre vous.

— Je le vois bien, madame I répondit d'une voix émue le pauvre musicien, qui salua respectueusement la femme du notaire.

Et il reprit péniblement le chemin de la rue de Normandie en s'appuyant sur le bras de Schmucke avec une pesanteur qui trahit au vieil Allemand une défaillance physique courageusement combattue. Cette troisième rencontre fut comme le verdict prononcé par l'agneau qui repose aux pieds de Dieu , le courroux de cet ange des pauvres, le symbole des peuples, est le dernier mot du ciel. Les deux amis arrivèrent chez eux sans avoir échangé une parole. En certaines circonstances de la vie, on ne peut que sentir son ami près de soi. La consolation parlée aigrit la plaie, elle en révèle la profondeur. Le vieux pianiste avait, comme vous le voyez, le génie de l'amitié, la délicatesse de ceux qui, ayant beaucoup souffert, savent les coutumes de la souffrance.

Cette promenade devait être la dernière du bonhomme Pons. Le malade tomba d'une maladie dans une autre. D'un tempérament sanguin-bilieux, la bile passa dans le sang, il fut pris par une violente hépatite. Ces deux maladies successives étant les seules de sa vie, il ne connaissait point de médecin ; et, dans une pensée toujours excellente d'abord, maternelle même, la sensible et dévouée Cibot amena le médecin du quartier. A Paris, dans chaque quartier, il existe un médecin dont le nom et la demeure ne sont connus que de la classe inférieure, des petits bourgeois, des portiers, et qu'on nomme conséquemment le médecin du quartier. Ce médecin, qui fait les accouchements et qui saigne, est en médecine ce qu'est dans les Pelilet-Affiches le domestique pour tout faire. Obligé d'être bon pour les pauvres, assez expert à cause de sa longue pratique, il est généralement aimé. Le docteur Poulain, amené chez ce malade par madame Cibot, et reconnu par Schmucke, écouta, sans y faire attention, les doléances du vieux musicien, qui, pendant toute la nuit, s'était gratté la peau, devenue tout à fait insensible. L'état des yeux, cerclés ae jaune, s'accordait avec ce symptCme.

— Vous avez eu, depuis deux jours, quelque violent chagrin ? dit le docteur à son malade.

— Hélas ! oui, répondit Pons.

— Vous avez la maladie que monsieur a failli avoir, dit-il en montrant Schmucke, la jaunisse; mais ce. ne sera rien, ajouta le docteur Poulain en écrivant une ordonnance.

Malgré ce dernier mot si consolant, le docteur avait jeté sur le malade un de ces regards hippocratiques, où la sentence ae mort, quoique cachée sous une commisération de costume» est toujours devinée par les yeux intéressés à savoir la vérité. Aussi madame Cibot, qui plongea dans les yeux du docteur un coup d'oeil d'espion, ne se méprit-elle pas à l'accent de la phrase médicale ni à la physionomie hy- 'pocrite du docteur Poulain, et elle le suivit â sa sortie.

— Croyez-vous que ce ne sera rien? dit madame Cibot au docteur sur le palier.

— Ma chère madame Cibot, votre monsieur est un homme mort, non par suite de l'invasion de la bile dans le sang, mais à cause de sa faiblesse morale. Avec beaucoup de soins, cependant, votre malade peut encore s'en tirer ; il faudrait le sortir d'ici, l'emmener voyager...

— Et avec quoi?... dit la portière. 11 n'a pour tout potage que sa place, et sou ami vit de quelques petites rentes que lui font de grandes dames auxquelles il aurait, à l'entendre, rendu des services, des dames très-charitables. C'est deux enfants que je soigne depuis neuf ans.

— Je passe ma vie à voir des gens qui meurent, non pas de leurs maladies, mais de cette grande et incurable blessure, le manque d'argent. Dans combien de mansardes ne suis-je pas obligé, loin de faire payer ma visite, de laisser cent sous sur la cheminée!...

—- Pauvre cher monsieur Poulain... dit madame Cibot. Ah ! si vous n'aviez les cent mille livres de rente que possèdent certains grigous du quartier, qui sont de vrais décharnés des enfers (déchaitiés), vous seriez le représentant du bon Dieu sur la terre.

Le médecin parvenu, par l'estime de MM. les concierges de son arrondissement, à se faire une petite clientèle qui suffisait à peine à ses besoins, leva les yeux au ciel et remercia madame Cibot par une moue digne de Tartufe.

— Vous dites donc, mon cher monsieur Poulain, qu'avec beaucoup de soins, notre cher malade en reviendrait?

— Oui, s'il n'est pas trop attaqué dans son moral par le chagrin qu'il a éprouvé.

— Pauvre homme t qui donc a pu le chagriner? C'est n'un brave homme qui n'a son pareil sur terre que dans son ami, M. Schnuicke! Je vais savoir de quoi n'il retourne ! Et c'est moi qui me charge de savonner ceux qui m'ont sangé mon monsieur...

•— Ecoutez, ma chère madame Cibot, dit le médecin, qui se trouvait alors sur le pas de la porte cochère, un des principaux caractères de la maladie de votre monsieur, c'est une impatience constante à propos de rien, et, comme il n'est pas vraisemblable qu'il puisse prendre une garde, c'est vous qui le soignerez. Ainsi...

— Ch'est-i de ^mochieur Poiictie que vouche parlez? demanda le marchand de ferraille, qui fumait une pipe.

Et il se leva de dessus la borne de la porte pour se mêler à la conversation de la portière et du concierge.

— Oui, papa Rémonencq I répondit madame Cibot à l'Auvergnat.

— Eh bienne! il est plus richeu que moiicheu Moniclitrolle, et que les cheigneurs de la curiocbité... Cheu me connaiche achez dedans l'artiqne pour vous direu que le cher homme a deche trégeors !

— Tiens, j'ai cru que vous vous moquiez de moi l'autre jour, quand je vous ai montré toutes ces antiquailles-là pendant que mes messieurs étaient sortis, dit madame Cibot à Rémonencq.

A Paris, où les pavés ont des oreilles, où les portes ont une langue, où les barreaux des fenêtres ont des yeux, rien n'est plus dangereux

Sue de causer devant les portes enchères. Les derniers mots qu'on se it là, et qui sont à la conversation ce qu'un posl-scriptum est à une lettre, contiennent des indiscrétions aussi dangereuses pour ceux qui les laissent écouter que pour ceux qui les recueillent. Un seul exemple pourra suffire à corroborer celui que présente celte histoire. Un jour, l'un des premiers coiffeurs du temps de l'Empire, époque à laquelle les hommes soignaient beaucoup leurs cheveux, sortait d'une maison où II venait de coiffer une jolie femme, et où il avait la pratique de tous les riches locataires. Parmi ceux-ci floris^ait un vieux garçon armé d'une gouvernante qui détestait les héritiers de son monsieur. Le ci-devant jeune homme, gravement malade, venait de subir une consultation des plus fameux médecins, qui ne s'appelaient pas encore les princes de la science. Sortis par hasard en même temps que le coiffeur, les médecins, en se disant adieu sur le pas de la porte cochère, parlaient, la science et la vérité sur la main, comme ils «e parlent entre eux quand la farce de la consultation est jouée. — C'est un homme mort, dit ledocleur ilaudry. — Il n'a pas un mois à vivre... répondit Desplein, à moins d'un miracle. Le coiffeur entendit ces paroles. Comme tous les coiffeurs, il entretenait des intelligences avec les domestiques. Poussé par une cupidité monstrueuse, il remonte aussitôt chez le ci-devant jeune homme, et il promet â la servante-maîtresse une assez belle prime si elle peut décider son maître à placer une

iis

LES PAREINTS PAUVRES.

grande pnrtie de sa fortune en viager. Dans la fortune du vieux garçon moribond, âgé d'ailleurs de cinquaute-six années, qui devaient compter doubles à cause de ses campagnes amoureuses, il se trouvait une magnifique maison sise rue Riclielieu, valant alors deux cent cinquante mille francs. Cette maison, objet de la convoitise du coifTeur* lui fut vendue moyennant une rente viaf;ère de trente mille francs. Ceci se passait en 1806. Ce coilfeur relire, septuagénaire aujourd'hui, paye encore la rente en 1846. Gomme le ci-devant jeune nomme ai

guatre-vin^t-seize ans, est en enfance, et qu'il a épousé sa madame vrard, il peut aller encore fort loin. Le coiiïeur ayant donné quel^ que trente mille francs à la bonne, l'immeuble lui coûte plus d'un million ; mais la maison vaut aujourd'hui près de ' huit à neuf cent mille francs. *

A l'imitation de ce coiiïeur, TAuvergnat avait écouté les derniers mots dits par Brunner à Pons sur le pas de sa porte, le jour de l'entre*; vue du fiancé-phénix avec Cécile; il avait donc désiré pénétrer dans le musée de Pons. Rémonencq, qui vivait en bonne intelligence avec les Cib(»t, fut bientôt introduit dans Tapparlement des deux amis eq leur absence. Rcmoncncq, ébloui de tant de richesses, vit un coup 4 monter^ ce qui veut dire dans l'argot des marchands une fortune à voler, et il y songeait depuis cinq à six jours.

— Cbe badine chi peu, répondit-il à madame Cibot et au docteur Poulain, que pous catigerons de la choge, et que chi ce braveu mo*; cheu veutle une renteu viachère de chinquante mille francs, che vous paille un pagnier de vin du paysse chi vous me...

— Y pensez-vous t dit le médecin à Rémonencq, cinquante mille francs de rente viagère!... Mais si le bonhomme est si riche, soigné par moi, gardé par madame Cibot, il peut guérir alors... car les mala* dies de foie sont les inconvénients des tempéraments très-forts...

— Âi-che dite chinquante? Maiche un mocheu, là, déchus le passe de voustre porte, lui a proupouché chet chent mille francs, et cheulement des tabelausses, fouchlra !

En entendant cette déclaration de Rémonencq, madame Cibot regarda le docteur Poulain d'un air étrange ; le diable allumait un fei) sinistre dans ses yeux couleur orange.

— Allons ! n'écoutons pas de pareilles fariboles, reprit le médecin assez heureux de savoir que son client pouvait payer toutes les visites qu'il allait faire.

— Moncheu le doucteurre, chi ma chère madame Chibot, puiche que le moncheux est au litle, veutte me laicher amenar mon eccbepert, che chuis chûre de trouver l'archant, en deuche heures, quand il s'achirait de chet chent mile Iranques...

— Bien ! mon ami ! répondit le docteur. Allons, madame Cibot, ayez soin de ne jamais contrarier le malade ; il faut vous armer de patience; car tout l'irritera, le fiUiguera, même vos attentions pour lui; attendez-vous à ce qu'il ne trouve rien de bien...

— Il sera joliineut difGcile, dit la portière.

— Voyons, écoulez-moi bien, reprit le médecin avec autorité. La vie de M. Pons est entre les mains de ceux qui le soigneront ; aussi vicndrai-je le voir peut-être deux fois, tous les jours. Je commeuceral ma tournée par lui...

Le médecin avait soudain passé de rinsouciance profonde où il était sur le sort de ses malades pauvres à la sollicitude la piqs teudrct ei) reconnaissant la possibilité de cette fortupe, d'après le sérieux du spéculateur.

— Il sera soigné comme un roi, répondit madame Cibot avec uo factice enthousiasme.

La portière attendit que le médecin eût tourné la rue Chariot avant de reprendre la conversation avec Rémonencq. Le ferrailleur achevait sa pipe, le dos appuyé au chambranle de la porte de sa boutique. Il n'avait pas pris cette position sans dessein, il voulait voir venir à lui la portière.

Cette boutique, jadis occupée par un café, était restée telle que l'Auvergnat l'avait trouvée en la prenant à bail. On lisait encore : CAFÉ DE i^oRMAKDiB, sur le tabicau long qui couronne les vitrages de toutes les bouliques modernes. L'Auvergnat avait fait peindre, gratis sans doute, au pinceau et avec uqe couleur noire par quelque apprenti peintre en bâtiment, dans l'espace qui restait sous café db ?iORHAK0iE, ces mots : liémonencq, ferrailleur, achète let marchandises d\cca^ «ton. Naturellement, les glaces, les tables, les tabourets, les étagères, tout le mobilier du café de Normandie avait éié vendu. Rémonencq avait loué, moyennant six cents francs, la boutique toute nue, i'arrière-bonlique, la cuisine et une seule chambre en entresol, où coucha il autrefois le premier garçon; car l'apparlemcnt dépendant du café de Normandie fut compris dans une autre location. Du luxe primitif déployé par le limonadier, il ne restait qu'un papier vert clair uni dans la boutique, et les Tories barres do fer de la devanture avec leurs boulons.

Venu là, en 1851, après la révolution de juillet. Rémonencq commença par étaler des sonnettes cassées, des plats fêlés, dos ftM-railles, de vieilles balances, des poids anciens repousses par la loi sur les nouvelles mesures que l'Etat seul n'exécute pas; car il laisse dans la monnaie publique les pièces d*un et de deux soiis qui datent du règne 4e Louis XYI. Puis cet Auvergnat, de la force de cinq Auvergnats,

acheta des batteries de cuisine, des vieux cadres, des vîeox cuivres, des porcelaines écornées. Insensiblement, à force de s'emplir et de se vider, la boutique ressembla aux farces de Nicolet, la nature des marchandises s'améliora. Le ferraillei^r suivit cette prodigieuse et sûre martingale, dont les effets se manifestent aux yeux des flâneurs assez philosophes pour étudier la progression croissante des valeurs qui garnissent ces intelligentes boutiques. Au fer-blano, aux quinquets, aux tessons, succèdent des cadres et des cuivres. Puis viennent les porcelaines. Bientôt la boutique, un moment changée eq crouUuni, passe au muséum. Enfin, un jour, le vitrage poudreux s'est éclairci, linté-i rieur est restauré, l'Auvergnat qqitte le velours et les vestes, il porte des redingotes ! on l'aperçoit comme un dragon gardant sou trésor; il est entouré de chefs-d'œuvre, il est devenu un connaisseur, il a décuplé ses capitaux et ne se laisse plus prendre i aucune ruse, il sait les tours du métier. Le monstre est là, comme une vieille au ipilieu de vingt jeunes filles qu'elle offre au public ; la beauté, les qiiracles de l'art sont indifférents à cet homme a la fois fin et grossier qui calcule ses bénéfices et rudoie les ignorants. Devenu comédien* il joue l'attachement à ses toiles, à ses marqueteries, ou il feint la gêne, ou U suppose des prix d'acquisition, il offre de montrer des bordereaux de vente. C'est un Proiée, il est dans la même heure Jocrisse, Janot, queue rouge, ou Mondor, ou Harpagon, ou Nicodème.

Dès la troisième année, on vit chez Rémonencq d'assez belles pendules, des armures, de vieux tableauxt et il faisait, pendant ses ab"* sences, garder sa boutique par une grosse femme fort laide, sa sœur, venue du pays à pied, sur sa demande. La Rémonencq, espèce d'idiote au regard vague et vêtue comme une idole japonaise, ne cédait pas un centime sur les prix que son frère indiquait; elle vaquait d'ailleurs aux soins du ménage, et résolvait le problème en apparence insoluble de vivre des brouillards de la Seine. Rémonencq et sa sœur se nourrissaient de pain et de harengs, d'épluchures, de restes de légumes ramassés dans des tas d'ordures que les restaurateurs laissent au coiu de leurs bornes. A eux deux, ils ne dépensaient pas, le pain compris, douze sous par jour, et la Rémonencq cousait ou filait de manière à les gaffuer.

Ce commencement du négoce de Rémonencq, venu pour être commissionnaire à Paris, et qui, de 1825 à 1851, fit les commissions des marchands de curiosités du boulevard Beaumarchais et des chaudronniers de la rue de Lappe, est l'histoire normale de beaucoup de marchands de curiosités. Les Juifs, les Normands, les Auvergnats et les Savoyards, ces quatre races d'hommes ont les niêmes instincts, ils font fortune par les mêmes moyens. Ne rien dépenser, gagner de légers bénéfices, et cumuler intérêts et bénéfices, telle est leur charte. Et cette charte est une vérité.

En ce moment, Rémonencq, réconcilié avec son ancien bourgeois Honistrol, en afl'aires avec de gros marchands, allait chiner (le mot technique] dans la banlieue de Paris, qui, vous le savez, comporte un rayon de quarante lieues. Après quatorze ans de pratique, il était à la tête d'une fortune de soixante mille francs, et d'une boulique bien garnie. Sans casuel, rue de Normandie, où la modicité du loyer le retenait, il vendait ses marchandises aux marchands, en se contentant d'un bénéfice modéré. Toutes ses affaires se traitaient en patois d'Auvergne, 4it charabia» Cet homme carcs^^ait un rêve! Il souhaiiait d'aller s'établir snr les boulevards. Il voulait devenir un riche marchand de curiosités, et traiter un jour direciemcnt avec les amalenrs. Il contenait d'ailleurs un négociant redoutable. Il gardait sur sa figure un enduit poussiéreux produit par la limaille de fer et collé par la sueur ; car il faisait tout lui-même ; ce qui rendait sa physionomie d'autant

f>lus impénétrable, que l'habitude de la peine physique l'avait doué de 'impassibilité stolque des vieux soldats de 1799. Au phvsique, Rémonencq apparaissait comme un homme court et maigre, dont les petits yeux, disposés comme ceux des cochons, offraient, dans leur champ d'un bleu froid, l'avidité concentrée, la ruse narquoise des Juifs, moins leur apparente humilité doublée du profond mépris qu'ils ont pour les chrétiens.

Les rapports entre les Cibot et les Rémonencq étalent ceux du bienfaiteur et de l'obligé. Madame Cibot, convaincue de l'excessive pauvreté des Auvergnats, leur vendait à des prix fabuleux les restes de Schiiiucke et de Cibot. Les Rémonencq payaient gne livre de croûtes sèches et de mie de pain deux centimes et demi, un centime et demi une écuellée de ponunes de terre, et ainsi du reste. Le rusé Rémonencq n'était jamais censé faire d'affaires |>our son compte. Il représentait toujours Monistrol, et se disait dévoré par les riches marchands : aussi les Cibot plaignaient-ils sincèrement les Rémonencq. Depuis onze ans, l'Auvergnat n'avîHpasencoreusé la veste en velours, le pantalon de velours et le gilet de velours qu'il portait; mais ces trois parties du vêtement, particulier aux Auvergnats, étaient criblées de pièces, mises gratis par Cibot. Comme ou le voit, tous les juifs ne sont pas en Israël.

— Ne vous moquez- vous pas de moi, Rémonencq? dit la portière. Est-ce que M. Pons peut avoir une pareille fortune et mener la vie qu'il mène? Il n'a pas cent francs chez luil...

— Leje amateurs chont touches comme cha, répondit sentencieusement Rémonencq.

"^ Aînsît vous croyez, nà, vrai, que moD monsieur o*a pour sepi cent mille francs...

— Rien qu'eu dedans lèche table ausses... il en a eune que chll en ▼oulail chinquanle mille franqiics, queu che )e8 trouveraisse quand che devrais me strangnla. Vous chavez bien lejepeliles cadres en cuivre esmaillé, pleine de velurse rouclie, où chonl des pourtraictes. ... ^U bien ! ch'esce desche émauche de Petitlotle que moncheu le minichlre du gouvaroemenie, uene anchîen deroguisse, paille mille eseus piëche...

— Il y en a trente I dans les deux cadres, dit la portière, dont les yeux se dilatèrent.

— Eh bien! chuchez de son trëcheor!

Madame Cibot, prise de vertige, fit volte-face. Elle conçut aussitôt Tidëc de se faire coucher sur le testament du bonhomme Pons, à Timitation de toutes les servantes-mafirosscs donl les viagers avaient excité tant de cupidités dans le quartier du Marais. Habitant en idée une commune aux environs de Paris, elle s'y pavanait dans une maison de campagne où elle soignait sa basse-cour, sou jardin, et où elle finissait ses Jours, servie comme une reine, ainsi que spn pauvre Cibol, qui méritait tant de bonheur, comme tous les auges oubliés, incompris.

Dans le mouvement.brusque et naif de la portière, Rémonencq aperçut la ccrlitudc d'une réussite. Dans le métier de cMneur (tel est le nom des chercheurs d'occasions, du verbe chiner^ aller à la recherche des occasions et conclure de bons marchés avec des détenteurs ignor:inis) ; dans ce métier, la diificulté consiste k pouvoir s'introduire dans les maisons. On ne se figure pas les ruses à la Scapin, les tours à la ^^ganarelle et les séductions à la Doriue qu'inventent les chineurs pour entrer chez le bouigeois. C'est des comédies dignes du théâtre, et toujours fondées, comme ici, sur la rapacité des domestiques. Les domestiques, surtout à la campagne ou dans les provinces, pour trente francs d'argent ou de marchandises, font conchire des marchés où le chineur réalise des bénéfices de mille à deux mille francs. H y a tel service de vieux Sèvres, pâte tendre, dont la conquête, si elle était racontée, montrerait toutes les ruses diplomatiques du congrès de Munster, toute rintelligence déployée à Nimègue, à Utrecht. à Riswick, à Yienne, dépassées par les chineurs, dont le comique est bien plus franc que cehii des négociateurs. Les chineurs ont des moyens d'action qui plongent tout aussi profondément dans les abîmes de rinlérêt personnel que ceux si péniblement cherchés par les ambassadeurs pour détenniuor la rupture des alliances les mieux cimentées.

— Ch'ai choliment allumé la Chibot, dit le frère à la sœur en lui voyant reprendre sa place sur une chaise dépaillée. Et doncqiies, che vais couchulleter le cheul qui s')r connaiche, nostre chuif, un bon chuif qui ne nouche a preste qu'à quinche pour client !

némonencq avait lu dans le cœur de la Cibot. Chez les femmes de cette trempe, vouloir, c'est agir ; elles ne reculent devant aucun moven pour arriver au succès : elles passent de la probité la plus entière h la scélératesse la plus profonde, en un instant. La probité, comme tous nos .«sentiments, d'ailleurs, devrait se diviser en -deux probités : une probité négative, une probité positive. La probité négative serait celle des Cibot, qui sont probes tant qu'une occasion de s'enrichir ne s'offre pas à eux. La probité positive serait celle qui reste toujours dans la lent a lion jusqu'à mi-jambes sans y succomber, comme celle des garçons de recettes. Une foule d'intentions mauvaises se rua dans l'inielligence et dans le cœur de cette portière par l'écluse de l'intérêt, ouveric à la diabolique parole du ferrailleur. La Cibot monta, vola, pour être exact, de la loge à l'appartement de ses deux messieurs, et se montra, le visage masqué de tendresse, sur le seuil de la chambre où génli^saient P(ms et Schnuicke. En voyant entrer la femme de ménage, Schmncke lui fit signe de ne pas dire un mot des véritables opinions du docteur en présence du malade ; car l'ami, le sublime Allemand, avait lu dans les yeux du docteur; et elle y répondit par un autre signe de tête, en exprimant une profonde douleur.

— Eh bien ! mon cher monsieur, comment vous sentez-vous? dit la Cibot.

La portière se posa au pied du lit, les poings sur ses hanches et les yeux fixés sur le malade amoureusement ; mais quelles paillettes d*or en jaillissaient ! C'eût été terrible comme un regard de tigre, pour un observateur.

— Mais bien mal î répondit le pauvre Pons, je ne me sens plus le moindre appétit. Âh ! le monde ! le monde ! s'écriait-il en pressant la main de Schmucke, qui tenait, assis au chevet du lit, la main de Pons, et avec qui sans doute le malade parlait des causes de sa maladie. — J'aurais bien mieux fait, mon bon Schmucke, de suivre les conseils ! de dîner ici tous les jours depuis notre réunion ! de renoncer à cette société qui roule sur moi, comme un tombereau sur un œuf, et pourquoi?...

— Alloas, allons, mon bon monsieur, pas de doléances, dit la Cibot; le docteur m'a dit la vérité...

Schmucke tira la portière par la robe.

— lié ! vous pouvez vous n'en tirer, mais n'avec beaucoup de soins. Soyez tranquille, vous n'avez près de vous n'un bon ami, et, sans me vaateri n'ime femme qui vous soignera comme n'une mère soigne

son premier enfatit. J ai tiré Cibot d'une maladie que M. Poulain l'avait condamné, qu'il lui n'avait jeté, comme on dit, le drap sur le nez, qu'il n'était n'abandonné comme mon... Eh bien 1 vous qui n'en êtes pas là. Dieu merci, quoique vous soyez assez malade, comptez sur moi... je vous n'en tirerais n'a nmi seule! Soyez tranquille, ne vous n'agitez pas comme ça. Elle ramena la couverture sur les mains du malade. — N'allez ! mon fislon, dit-elle, M. Schmucke et moi, nous passerons les nuits, là, n'a votre chevet... Vous serez mieux gardé qu'un prince, et... d'ailleurs, vous n'êtes assez riche pour ne vous rien refuser de ce qu'il faut à votre maladie... Je viens de m'arranger avec Cibol: car, pauvre cher homme, que qui ferait sans moi... Kh bien! je lui n'ai fait entendre raison, et nous vous aimons tant tous les deux, qu'il a consenti à ce que je sois n'ici la nuit... Et pour un homme comme lui... c'est un fier sacrifice, allez 1 car il m'aime comme au premier jour. Je ne sais pas ce qu'il n'a ! c'est la loge! tous deux à, côté de 1 autre, toujours!... ^e vous découvrez donc pas ainsi... ditelle en s'élançanl à la tête du lit et ramenant les couvertures sur la poitrine de Pons... Si vous n'êtes pas gentil, si vous ne faites pas bien tout ce qu'ordonnera M. Poulain, qui est, voyez-vous, l'image du bon Dieu sur la terre, je ne me mêle plus de vous... faut m'obéir...

— Ui, moniame Zipod ! il fus opéira, répondit Schmucke, gar île fend fifre bir son pou hami Schmucke, che le carandis.

— Ne vous impatientez pas, surtout, car votre maladie, dit la Cibot, vous n'y pousse asit-^, sans que vous n'au>;;meniiez votre défaut de patience. Dieu nQU» envoie nos niaiiK, n)On rher bon monsieur, il nous

fredaines, vous n*»vez peut-ê(r§ quelque p{ir( un fruit de vos n'amours, qui n'est sam pain, m feu, \{\ lieu... Mqpstres d'hommes! Ça n'aime

n'un jour, et puis : — Frist! Ça pe pense plus n'a rien, pas même n'aux mois de nourrice I Pauvres fcmmpiî...

— Mali II n'y a que Schnuicke et ma pauvre mère qui m'aient jamais aimé, dit tristement le pauvre Pons.

— Allous I vous n'êtes pas n'un saint ! vous n'avez été jeune et vous deviez n'être bien joli carçon. A vingt ans... moi, bon comme vous l'êtes, ie vous n'aurais n aimé...

— J ai toujours été laid comme un crapaud 1 dit Pons au désespoir.

— Vous dites cela par modestie, car vous n'avez eela pour vous, que vous n'êtes modeste.

— Mais i)on, ma chère madame Gibot, je vous le répète, J'ai toujours été laid» et je n'ai jamais été aimé...

— Par exemple! vous?... dit hi portière. Vous voulez n'a cette heure me faire accroire que vous n'êtes à votre âge, comme n'une rosière... à d'autres! n'un musicien ! un homme de théâtre ! mais ce serait une femme qui me dirait C(«la, que je ne la croirais pas.

— Moulame Zipod! fus allez l'irrider! cria Scbmucke en voyant Pons qui se tortillait comme un ver daus son lit.

— Taisez-vous n'aussi, vous n'êtes deux vieux libertins... Vous n'avez beau n'être laids, il n'y a si vilain couvercle qui ne trouve son pot! comme dit le proverbt.>. Cibot s'est bien fait n'aimer d'une des plus belles écaillères de Paris. .Vous n'êtes infiniment mieux que lui... Vous n'êtes bon! vous... n'allons, vous n'avez fait vos farces! Et Dieu vous punit d'avoir abandonné vos enfants, comme Abraham!... Le malade abattu trouva la force de faire encore un geste de dénégation. — Mais soyt^f tranquille, ça ne vous empêchera de vivre n'autant que Mathusalem.

— Mais laissez-moi donc tranquille ! cria Pons, je n'ai jamais su ce que c'était que d'être aimé!... je n'ai pas eu d'enfants, je suis seul sur la terre...

— Nà, bien vrai?... demanda la portière, car vous n'êtes si bon, que les femmes, qui, voyez-vous, n'aiment la bonté, c'est ce qui les attache... et il me semblait ilnpo^sible que dans votre bon temps...

— Emmène-la ! dit Pons à l'oreille de Schmucke, elle m'agace !

— 1^1. Schmucke alors, n'en a des enfants... Vous n'êtes tous comme ça, vous autres vieux garçons...

— Moi I s'écria Schmucke en se dressant sur ses jambes, mais...

— Allons, vous n'aussi, vous n'êtes sans héritiers, n'est-ce pas! Vous n'êtes venus tous deux comme des champignons sur cette terre.

— Fuyons, fenez ! répondit Schmucke.

Le bon Allemand prit héroïquement madame Cibot par la taille, et remmena dans le salon, sans tenir compte de ses cris.

-> Vous voudriez, n'a notre âge, n'abuser d'une pauvre femme!... criait la Cibot en se débattant dans les bras de Schmucke.

— Ne griez pas !

— Vous, le meilleur des deux ! répondit la Cibot. Ah ! j'ai n'en tort de parler d'amour n'a des vieillai'ds qui n'ont jamais connu de femmes I j'ai n'allumé vos feux, monstre, s'écria-t-elle en voyant les yeux de bchmiirke brillants de colère. N'a la garde! n'a la carde! on m'enlève.

— Fus edes eine pedde ! répondit l'Allemand. Foyoos, qu'a tid le togdeur?...

— Vous me brutalisez ainsi, dit en pleurant la Cibot rendue â la \u berté, moi qui me jetterais dans le feu pour vous deux ! Ah bien ! n*on dit que les hommes se connaissent à l'user... Gomme c'est vrai! C'est

LES PARENTS PAUVRES

pas nXHi pauvre Cibotq'ii ino inalnièDerail nJtisi,.. Nui qui fais de vous inesenraDts; car je n':ii pas d'earmis, ci je disais hier, oui, |)as plus l:ir<l qii'liier. à Cibot : a Mon »mi. Dieu fiavail bien ce qu'il fHisail en lions refusaui des enruuii', cir j'ai deux ciifanls là-haiitl » Volià, pnr la sniute croix do Dieu 1 sur l'àme de ma mère! ce que je lui disais...

— El) 1 mais qu'a lid le logdeur? deiiinnda rageusemcat Schmucke, qui, pour b première luis de sa vie, fr^ippa du pied.

— Eh bien ! il D'à dil, ré|K>iidit madame Cibol, en attirant Schmucke dans la salle i manger, il n'a dll qje noire cher bien-aïmé clidri de n'anioiir de malade serait en danger de mourir, s'il n'ëiait pas bien soigné ) mais je suis là. malgré vos brutalités ; car vous n'êtes brutal, TOUS que je croyais si doux. N'eo aTci-vous de ce lempérameot!... N'ah 1 TOUS u'abuseriet donc a'encore o'à voire âge d'une remmc, gros fviaeoal...

Rfmoncncq, £bloui Au t

it du rklieMC, >it i»

— Boliran! inoâ?... Pus ne gombrenex toacques bas que che n'aiDe que Bons.

— Na la bonne lieurc, vous me luisscres tranquille, n'est-ce pas? diteHe en souriaui à Schniuckc. Vous ferez bien, car Giboi casserait les os à quiconque n'altenteniit à soti honneur !

— Zoignei-le pien, ma petite muntamc Zipod, reprit Schmucke, en essayant de prendre la main ii madame Cibot.

— H'ah! voyez-vons, n'eucore?

— Egoudez-moi lonc ! dud ce que c'baurai sera i fus, zi aus le zauffons...

-- Eli bieal je vais chez l'apolliicaire chercher ce qu'il faut... car, voyez-vous, monsieur, ça cuûtera cette mabidie ; u'ei comtneul Te* rcï vous?...

— Gbe dravaUler,-«i ! Che feux que Bous loid soigné gomme ein brince...

— Il le sera, mon bon monsieur Sclimucke ; et, voyez-vous, ne vous inquiétez de rien. Citmt et moi, nous n'avons deux mille fl'ancs d'économie, elUi sont à vous, et n'il y a longtemps que je mets du mien ici. n'allez!...

— Poone phime ! s'ëcria Schmucke, en s'essuyant les yeux, quel cucir !

■ — Séchez des larmes qui m'honorent, car voili ma récompense, à

moil dit mélodramaltqucDKDt ta Cibot. Je sub b plus désintéressée de toutes les créatures, mais n'entrez pas n'avec des larmes n'aux yeux, car AI. Pons croirait qu'il est plus malade qu'il n'est.

Schmucke, ému de celte délicatesse, prit eu6n la main de b Cibot et la lui serra.

— K'éj larguez moi ! dit J'aiicienne écaillëre, en jetant à Schmucke un regard tendre.

-- Bous, dit le bon Allemand en rentrant, c'esd eine anche que monlame Zipod, c'esd eine anche parard, mais c'esd eine anche.

— Tu CT0is7... je suis devenu défiant depuis un mois, répondit le malade en hochant la (été. Aprèa tous mes malheurs, on ne croit plus à rien, qu'à Dieu et i toi !...

— Guéris, et sus fifrons dus trois gomme tes roîsse ! s'écria Schmucke.

— Gibot ! s'écria la portière essonfllée. en entrant dans sa loge. Ah! mon ami, notre fortune n'est faite ! Mes deux messieurs n'ont pas d'héritiers, ni d'en&nls naturels, ni rien... quoi I... Oh ! j'irai cnei madame Fontaine me faire tirer les cartes, pour savoir ce que nous n'aurons de rente!...

—Ha femme, répondit le petit laillrar, ne comptons pas sar les Bouliers d'un mort pour être bien chaussés.

— Ah gà I vas4u m'asticoter, toi, dit-elle, en donnant une tape amicale i Cibot. Je sais ce que je sais! H. Poulain n'a condamné H. Pons t El nous serons riches ! Je serai sur le testament... Je m'en sarge ! Tire ton aiguille et veille n'a ta loge, tu ne feras plus longtemps ce métierb ! Nous nous retirerons n'a la campagne, n'i Baligoulles. N'une belle maison, n'un beau jardin, que tu t'amuseras à cultiver, et j'aurai n'une servante!...

— Eh bien ! volchine, comment cha va b haute, demanda Rcmonencq, chavez-vousse che que vauite cheite collectchionT...

— Non, nou, pas encore! N'on ne va pas tomme ça! mon brave homme. Moi, j'ai commencé par me (aire aire des choses plus importantes...

i — Pluclie impourlaiites ! s'écria Rémonencq ; maïthe, cbe qui este plus impourlaiit que celte choge...

— Alkius, gamin ! laisse~moi couduire la barque, dit la portière avec autorité.

— Haicbc, tante cour chent, chur chetle chent mille franques, vouchc auriez de quoi rescbter bourchcois pour le resehte de vosirc vie...

— Soyez tranquille, papa Rémonencq, quand il faudra savoir ce que valent toutes les choses que le bonhomme n amassées, nous verrous...

Et la portière, après être allée chez l';ipotbicairc pour y prendre les médicameois ordonnés par le docteur Poulain, remit au lendemain sa consultation chez madame Fontaine, en pensant qu'elle trouverait les facultés de l'onicle plus ueltcs, plus fralclies, en s'y trouvant de hou matin avant tout le monde ; car il y a souvent foule chez madame Fontaine.

Après avoir été pendant quarante sus l'antagoniste de la célèbre mademoiselle Lenonnand, à qui d'ailleurs elle a survécu, madame Fontaine était alors l'oracle du Marais. Ou ne se figure pas ce t^ve sont les tiieiiscs de cartes pour les classes intérieures parisiennes, ni l'inlIueDce Immense qu'elles exercent sur les iléiermiiiations des personnes sans Hisiruclloiii car les cuisinières, les portières, les femmes entretenues, les ouvriers, tous ceux qui, dans Paris, vivent d'espérances, consultent les êtres privilégiés qui possèdent l'étrange et inexpliqué pouvoir de iire dans l'avenir. La croyance aux sciences occultes est bien plus répandue que ne 1 linaglneiii les savants, les avocats, les notaires, les médecins, les magistrats et les philosophes. Le peuple a des In^incts indélébiles. Parmi ces instincts, celui qu'on nomme si sottement lupentiiion, est aussi bien dans le sang du peuple que dans l'esprit des gens supérieurs. Plus d'un homme d'Etat consulte, à Paris, les tireuses de cartes. Pour le^ Incrédules, l'astrologie judiciaire (alliance de mots excessivement bizarre) n'est que l'exploitation d'un sentinieot inné, l'uu des plus [uns de noire nature, la curiosité. Les iucrédules aient donc complètement les rapports que la divination établit entre b ileslinée humaine et b eonliguration qu'on eu obtient par les sept ou huit moyens principaux qui composent l'astrologie judiciaire, IHals il en est des sciences occultes conune de tant d'elTets naturels repoussés par les esprits forts ou par les philosophes matérialistes, e'esl-â-dire ceux qui s'en tiennent uniquement aux faits visibles, solides, aux résulta^ de la cornue ou des balances de la physique et de la chimie modernes; ces sciences subsistent, elles coniiuucnC leur marche, sans progrès d'ailleurs, cardeouis environ deux siècles la culture en est abandonnée par les esprits d élite.

En ne regardant que le côté possible de b divination, croire que tes événements antérieurs de b vie d'un bomme. que les secrets counus de lui seul peuvent être iminédiateuieul rcpréseulés par des cartes qu'il mâle, qu'il coupe, et que le diseur d'horoscope divise en paquets. d'après des lois mystérieuses, c'est l'absurdei mais c'est t'absurde qui condamnait la vapeur, qui condamne encore b navigation aérienne, qui coud.imnait les iuveulious de b poudre et de rimprhnerle, celle des lunettes, de la gravure, et la dernière grande découverte, la daguerréotypie. Si quelqu'un filt venu dire à I^poléon qu'un édUicâ ti qu'un

LE COUSIN PONS

homme soni incessammenl, et & loule heure, reprësenlés par une image ilans l'alinDBpljére, que tous ks objets existants y ont uo spectre saisissable, percepiible. Il aurait logé cet homme à Ch:ireatoD, comiiip Richelieu logea S«lomna de Caii% à Bicéirc, lorsque le martyr Dormand lui apporta l'immense euoquéte de la naTigaiion à vapeur. El c'est li) ceii-noanl ce que Daguerre a prouve p.ir sa (Jécouverie. Eh bien ! si Dieu a imprimé, pour certaîus yeux clairvoyaots, la destinée de chaque homme dans sa physiiiDomie, eu prenaal ce mol comme l'expression totale du corps, pourquoi la main ne résuuierail-clle paît la physionomie, puisque la main est l'action humaine tout entière et son seul moyen de manirest3lion?De là l> chiromancie. Li société n'imite-t-cl le pas Dieu? Prédire à un liomme les évcuemems de sa vie à l'nspecl de sa main, n'est pus un Tait plus extraordinaire chez celui qui a reçu les facullés du Toyani, que le fait de dire à un soldat qu'il se battra, i un avocat qu'il parlera, à un cordonnier qu'il fera îles souliers ou des boites, à uD cultivateur qu'il filmera la terre et, la laboureni. Choisissons un exemple tra^^ paoï. le génie est tellementvislljleent'hoiunie,

Ju'en se promenant ^ aris, les gens les plus igoorants ^evioenl ou grand artiste quand il passe. C'est coiumc uu soleil moral dont Ici rayons cnloreiit (ont à son paKagc.Uuimbrcile ne !>e reconnall-il pas immédlatemeot par des impressions contraires à celles que produit l'hommi' de génie? Un homme ordinaire passe prei^que inaperçu. La plupart des observateurs de la nature sociale et parisienne peuvent dire la proressioii d'un passant en le voyant vrnir. Aujourd'hui, les mystères du sabbat, si bien peints par les peinlres du seizième siècle , ne sont plus des mystères. Les Efiyptieones ou les Egyptiens, pères des Bohémiens, celte nation étrange, venue des Indes, Hiisait tout uobncnl prendre du haischich à SCS clients. Les phénomènes produits par celle conserve expliquent parrailemenlleclievauch;ige sur les balais, la Tuile par lescheminées.lcscMtottt réeltei, pour ainsi dire, des vieilles changées en jeunes femmes, les drtnses Turibondes el les délicieuses musiques qui COtnposaieni les Tantaisies des prétendus adorateurs du diable.

Aujourd'hui lant do bits avérés, aulhrnliquos , sont is^us des

sciences occultes, qu'un jour ces sciences seront pniresséus comme on professe h chimie et raslroiiuniie. Il est même singulier ou'au mouieut où l'on crée k l'aris des chaires de slave, de mantchou, de lltlcralures aussi peu prnfeuablei que les littératures du Kord, qiri, au lieu de Tournir des Icgoiis, devraient en recevoir, et dont les titulaires répètent d'élcrucls articles sur Shakspeare ou sur le seizième siècle, on n'ait pas restitué, sous le nom d'Anthropologie, renscisnemenl de la philosophie occulte, l'une des gloires de 1 ancienne Université. En ceci, l'Ailemagoe, ce pays 1 la fois si grand et si enruut, a devancé la France, car on y prolesse cette science, bien plus utile que les différentes puiLOsorHiES, qui sont toutes la même chose.

Que certains êtres nicni le pouvoir d'apercevoir les faits â]venrr dans le germe des causes, comme le grand inventeur apciçoit une industrie, une sdence. dans un eiTet naturel inaperçu du vulgaire, ce n'est phn une de ces violentes exceptions qui font mmeur, c'est TefTet

Le coiffeur promfl 1 la ramnte-mailreaie

d'une faculté reconnue, et qnl serait en iiuelque sorte le soinnanihii- • lisme de l'esprit. Si donc celle proposition, sur laquelle reposent les dirféreuies manières de dcchi(rrer l'avenir, semble absurde, le fait est là. Hemar[|iiez que prédire les gros événements de l'avenirn'est pas, pour le voyant, un tour de force plus extraordinaire que celui de deviner le passé. Le passé, l'avenir, sont également impossibles à savoir dans le sy^lcme des incrédules. Si les événements accomplis ontlaissédes traces, il est vraisemblable d'imaginer qne les événements à venir oui leurs racines. Dès qu'un ditevr de bonn« aventure voua explique minutieusement les faits connus de vous seul, dans voire vie antérieure, il peut vous ëirè [es événements que produiront les causes existantes. Le monde moral est taillé pour ainsi dire sur le patron du . monde naturel ; les mêmes effets s'y doivent retrouver avec les dllférences propres à leurs divers miliciii. Ainsi, de même qne les corps se projellenl réellemenl dans l'atmosphère en y laissant subsister ce spectre saisi par le daguerréotype qui l'arrête au passage; de même, les idées, créalloDs réelles el agissantes, s'imprimentdansccqn'ilfaul nonimerraimosphèredu monde spirituel, y produisent des effets, y vivent ipeetraUment (car il est nécessaire de forger des mots pour ex primer des phénomènes innomés), et dès lors certaines créatures douées de facullés rares peuvent parfaitement apercevoir ces formes ou ces traces d'idées.

Quant aux moyens employés pour arriver aux vitioiu, c'est Iji le merveilleux le plus explicable, dès que la main au consultant dispose les objets it l'aide desquels on- lui fait représenter les hasards de sa vie. En eifet, tout s' enchaîne dans le monde réel Tout mouvement y correspond à une cause, toute cause se rattache à l'ensemble; et, conséquemment, l'ensemble se représente dans le moindre mouvement. Itabelais, le plus grand espril de i'tiumaniic moderne, cet homme qui résuma Pyihagore. ilipp'icraïc, Aristophane et Ûaute, a dit, il )[ a maiuicuant trois siècles : L'Iionime est un microcosnie. Trois siècles après, Swedenborg, le grand prophète suédois, disait quo la terreétallun homme. Lo prophétceticprécurseiir de l'incrédulité se renconlraleol ainsi dans la

K lus grande des formu- 's. 'Tout est fatal dans l.i vie huiti»tue, comme dans la vie de notre plancle. Les moindrcïi nccideuts. les plus futiles, y sont subordonnés. Donc les grandes choses, les grands desseins, les grandes pensées, s'y redèlcnt néce!^saj^emenl dans les plus petites actions, et avec tant de ndélitc. que si qucl-

3ue conspirateur mêle et coupe un jeu de cartes, il y écrira le secret e sa ciini^piraiioti pour le voy.mt appelé boljcmc, diseur de bonne avcntnrc, charlatan, etc. Des qu'on aoniet la fal.ililé, c'esl-i-dire l'enchatnenicnt des causes, l'astrologie judiciaire existe et devient ce

3u'elle était jadis, une science immense, car elle comprend la faculté e déduction qui lit Cuviur si grand, mais spontanée, au lieu d'être, comme chez ce beau génie, exercée dans les nuits ^udicuses du cabinet.

L'astrologie judiciaire, la divination, a régné pendant sept siècles, non pas connue aujourd'hui sur les gens du peuple, mais sur les pUn grandes intelligences, sur les souverains, sur les reines et sur les

ai It'llc prime si...

LES PARENTS PAUVRES

geos riches. Upe desçlos grandes sciences de raotiquité, lemagné** Usine animal, est sorti des sciences occultes, comme la chimie est sortie des Touroeaux des alcliimistes. La crànologie, la pbysiognomo* nie, la oévrologie ea sont également issues; et les illustres créateurs de ces sciences, en apparence nouvelles, n'ont eu qu'un tort, celui de tous les inventeurs, et qui consisle à systématiser absolument des fails isolés, dont la cause génératrice échappe eucore à Fanalyse. Un jour l'Eglise catholique et la philosophie moderne se sont trouvées d'accord avec la justice pour proscrire, persécuter, ridiculiser les mystères de la cabale ainsi que ses adeptes, et il s'est fait une regrettaole lacune de cent ans dans le règne et l'étude des sciences occultes. Quoi qu il en soit, le peuple et beaucoup de gens d'esprit, les femmes surtout, continuent à payer leurs contributions à la mystérieuse puis-

igion seule peut

quee, non sans quelques risques. Aujourd'hui, les sorciers, garantis de tout supplice par la tolénmce due aux encyclopédistes du dix-huitième siècle, ne sont plus justiciables que de la police corrcctioimelle, et dans le cas seulement oà ils se livrent à des manœuvres fraudiileuseSi quand ils effrayent leurs pratiques dans le dessein d'extorquer de l'argent, ce qui constitue une escroquerie. Malheureusement Tescroquerie et souvent le crime accompagneut Texercice de cette laculté sublime. Voici pourquoi.

Les dons admirables qui font le voyant se rencontrent ordinairement chez les gens à qui Ton décerne l'épithète de brutes. Ces brutes sont les vases d'élection où Dieu met les élixirs qui surprennent l'humanité. Ces brutes donnent les prophètes, les saint Pierre, les l'Hermite. Toutes les fois que la pensée demeure dans sa totalité, reste bloc, ne se dé* bite pas en conversation, en intrigues, en œuvres delittératurei en imaginations de savant, en efforts administratifs, en conceptions d'inveu^ teur, en travaux guerriers, elle est apte à jeter des feux d'une inten-^ site prodigieuse, contenu^ comme le diamant brut garde l'éclat de ses facettes. Vienne une circonstance ! cette inlellieenoe s'allume, elle a des ailes pour franchir les dislances, des yeux olviiis pour tout voir; hier c'était un charbon, le lendemain, sous le j«tdu fluide inconnu qui la traverse, c'est un diamant qui rayonne. L^s gens supérieurs, usés sur toutes les faces de leur intelligence, ne peuvent jamais, à moins de ces miracles que Dieu se permet quelquefuls« unrir cette puissance suprême. Aussi, les devins et les devineresses sont-ils presque toujours des mendiants ou des mendiantes à esprits viefi^es, des êtres en apparence grossiers, des cailloux roulés dans le» torrents de la misère, dans les ornières de la vie, où ils n'ont dépensé que des souffranoes physiques. Le prophète, le voyant, c'est enfin Martin le lahoureufi qui a fait trembler Louis XVill en disant un secret que le roi pouvait seul savoir, c'est une mademoiselle Lenornii'nd, une cuisinière comme madame Fontaine, une négresse presque idiote, un pâtre vivant avec des bêtes à cornes, un faquir assis au bord d'une pagode, et qui, tu tut la chair, fait arriver l'esprit à toute la puissance inconnue des facultés somnambulesques. G'esi en Asie que de tout temps se sont rencontrés les héros des sciences occultes. Souvent alors ces gens qui, dans Tétat ordinaire, restent ce qu'ils sont, car ils remplissent en quelque soito les fonctions physiques et chimiques des corps conducteurs de l'éluo-f tricité, tour à tour métaux inertes ou canaux pleins de fltiides mysté^ rieux ; ces gens, redeveous eux-mêmes, s'adounent i des pratiqut^s, à des calculs qui les mènent en police correctionnelle, voire même, comme le fameux Ballhazar, en cour d'assises et au bagne. tn(]n ce

2 ni prouve l'immense pouvoir que la cartomancie exerce sur les gens u peuple, c'est que la vie ou la mort du pauvra musicien dépendait de l'horoscope que madame Fontaine allait tirer à madame Gibot.

Quoique certaines répétitions soient inévitables dans une histoire aussi considérable et aussi chargée de détails que l'est une histoire complète de la société française au dix-oeuvième siècle, il est inutile de peindre le taudis de madame Fontaine, déjà décrit dans les Comédiens tans U savoir. Seulement il est nécessaire de faire observer que madame Cibot entra chez madame Fontaine, qui demeure rue Vieil le-du<Temple, comme les habitués du café Anglais entrent daus ce restaurant pour y déjeuner. Madame Cibot, pratique fort ancienne, amenait là souvent des jeunes personnes et des commères dévorées de curiosité.

La vieille domestique, qui servait de prévôt à la tireuse de cartes» ouvrit la porte du sanctuaire, sans prévenir sa maîtresse.

— C'est madame Ciboi ! Entrez, ajouta-t -elle, il n'y a personne.

— Eh bien ! ma petite, qu'avez- vous donc pour venir si matin ? dit la sorcière.

Madame Fontaine, alors âgée de soixaote-dix-huit ans, méritait cette qualujcation par son extérieur digne d'une Parque.

^ J ai les sangs tournés^ dounezHmoi le grand jeu ! s'écria la Cihot, il s'agit de ma fortune.

Et elle expliqua la situation dans laquelle elle se trouvait en demandant une prédiction pour son sordide espoir.

— Vous ne savez pas ce que c'est que le grand jeu 7 dit solennellement madame Fontaine.

— RoB« je ne suis pas n'asMai ricbe pour n'en n'avoir jamais vu U

farce ! cent francs !... Excusez du peu 1 N'où que je les n'anrais pris? Mais n*atijourd'hui, n'il me le faut /

— Je ne le joue pas souvent, ma petite, répondit madame Fontaine, je ne le donne aux riches que dans les grandes occasions, et on me le paye vingt-cinq louis; car, voyez-vous, ça me fatigue, ça m'use t V Esprit me tripote, là, dans l'estomac. C'est, comme on disait autrefois, aller au sabbat !

— Mais, quand je vous dis, ma bonne marne Fontainci qu'il s*agtt de mon n'avenir...

— Enfin pour vous à qui je dois tant de consultations, je vais me livrer à l'Esprit I répondit madame Fontaine en laissant voir sur sa figure décrépite une expression de terreur qui n'était pas jouée.

Elle quitta sa vieille bergère crasseuse, au coin de sa cheminée^ alla vers sa table couverte d'un drap vert dont toutes les cordes usées pouvaient se compter, et où dormait à gauche un crapaud d'une dimension extraordinaire, à côté d'une cage ouverte et habitée par une poule noire aux plumes ébouriffées.

— Âstaroth ! ici, mon fils, dit-elle en donnant un léger coup d*une longue aiguille à tricoter sur le dos du crapaud, nui la regarda d*uQ air intelligent. — Et vous, mademoiselle Cléopàtre !... attention ! reprit-elle en donnant un petit coup sur le bec de la vieille poule. Madame Fontaine se recueillit, elle demeura pendant quelques instants immobile ; elle eut l'air d'une morte, ses yeux tournèrent et devinrent blancs. Puis elle se roidit, et dit : — Me voilà ! d'une voix caverneuse. Après avoir automatiquement éparpillé du millet pour Cléopàtre, elle prit son grand jeu, le mêla convulsivement, et le fit couper par madanie Cibot, mais en soupirant profondément. Quand celte image de la Mort en turban crassenx, en casaquin sinistre, regarda les grains de millet que la poule noire piquait, et appela son crapaud Astaroth pour qu'il se promenât sur les cartes étalées, madame Cibot eut froid dans le dos, elle tressaillit. Il n'y a que les grandes croyances qui donnent de grandes émoi ions. Avoir ou n'avoir pas de rentes, telle était la question, a dit Shakspeare.

Après sept ou huit minutes pendant lesquelles la sorcière ouvrit et lut un ffrimoire d'une voix sépulcrale, examina les grains oui restaient, le chemin que faisait le crapaud en se retirant, elle déchiffra le sens des cartes en y dirigeant ses yeux blancs.

«- Vous réussn*ez 1 quoique rien dans cette afTaire ne doive aller comme vous le croyez ! dit-elle. Vous aurez bien des démarches à ibire. Mais vous recueillerez le fruit de vos peines. Vous vous conduire! bien mal, mais ce sera pour vous comme pour tous ceux qui sont auprès des malades, et qui convoitent une part de succession. Vous serez aidcc dans cette œuvre de malfaisance par des personnages considérables... Plus tard, vous vous repentirez dans les angoisses de la mort, car vous mourrez assassinée par deux forçats évadés, un petit à cheveux rouges et un vieux tout chauve, à cause de la fortune qu'on vous supposera dans le village où vous vous retirerez avec votre seconil mari... Allez, ma fille, vous êtes libre d'agir ou de rester tranquille.

L'exaltation intérieure qui venait d'allumer des torches dans les yeux caves de ce squelette si f^*oid en apparence cessa. Lorsque l'horoscope fut prononcé, madame Fontaine éprouva comme un ébiauissèment et fut en tout point semblable aux somnambules quand on les réveille; elle regarda tout d'un air étonné, puis elle reconnut madame Cibot et parut surprise de la voir en proie à l'horreur peinte sur ce visage.

«-* Eli bien ! ma fille, dit«elle d'une voix tout à fait dilTérente de Cplie qu'elle avait eue en prophétisant, étes-vous contente?

Maqurne Cibot regarda la sorcière d'un air hébété sans pouvoir lui répondre

— Ah i VOUS avez youlu le grand jeu ! je vous ai traitée comme une vieille connaissance. Donnez-moi cent francs, seulement...

— Cibot, mourir? s'écria la portière.

— Je VOUS ai donc dit des choses bien terribles?... demanda trèsingénument madame Fontaine.

^ Mais oui ! dit la Gibot en tirant de sa poche cent francs et les posant au bord de la table, mourir assassinée !

— Ah ! voilà, vous voulez le grand jeu !... Mais consolez-vous, tous les gens assassinés dans les cartes ne meurent pas.

^ Mais c'est-y possible, marne Fontaine?

— Ah ! ma petite belle, moi, je n'eu sais rien ! Vous avez voulu frapper à la porte de l'avenir, j'ai tiré le cordon, voilà tout, et il e&t veuul

— Qui ? il ? dit madame Cibot.

— Eh bien ! l'Esprit, quoi, répliqua la sorcière impatientée.

— Adieu, madame Fontaine ! s'écria la portière. Je ne connaissais pas le grauu jeu, vous m'avez bien eûVayée, n'allez !,..

— Madame ne se met pas deux fois par mois dans cet état-là, dît la servante en reconduisant la portière jusque sur le palier. Elle crèverait à la peine, tant ça la lasse. Elle va manger des côtelettes et dormir pendant trois heures.

Dans la rue, en mai chant, la Gibot fit ce que font les consultants avec les consultations de toute espèce. Elle crut à ce que la pru|jliéiie offrait de favorable à se» intérêts et doutât des malheurs annoncés. Le

LB ooo$iN vom.

l«Ddemam« affermie dans ses résolutions, elle ponaaii à Umt mettre eo

œuvre pour devenir riche eu se f^isaoi dunqer une partie du musée- Pons, Aussi n'eut-eile plus, pendant quelque temps, d'autre pensée que celle de combiner les moyens de réussir. Le pnénomèoe expliqué ci-dessus, celui de la concentration des forces morales chez tous les gens grossiers qui, n'usant pas leurs facultés intelligepiielles, ainsi que les gens du monde, par une dépense journalière^ les trouvent fortes et puissantes au moment où joue dans leur esprit cette arme redoutable appelée l'idée fixe, se manifesta cliez la Gibot à un degré supé* rieur. De même que Tidée fixe produit les miracles des évasitms et les miracles du sentiment, cette portière, appuyée par la cupidité, devint aussi forte qu'un Nucingen aux abois, aussi spirituelle sous sa bé(is§ que le séduisant la Palféi ine.

Quelques jours après, sur les sept heures du matin, en voyant Bé^ mooencq occupé d'ouvrir sa boutique, elle alla cbattement à lui,

«-^ Gomment Caire pour savoir la vérité sur la valeur des choses ^« lassées chez mes messieurs? lui demanda«t-eile.

— Ab! c'est bien facile, répondit le marchand de curiosités dans son affreux charabias, qu'il est inutile de continuer à figurer pour la clarté du récit. Si voua voulez jouer franc jeu avec moi, je vous îndi-

Îuerai un appréciateur, un bien honnête homme, qui saura la valeur es tableaux i deux sous près.

— Qui?

— M. Magus, un Juif qui ne fait plus d'affaires que pour son plaisir. Elle Magus, dont le nom est troo connu dans la Govidib humauii

pour qu'il soit nécessaire de parler de lui, s'était retiré du commerce des tableaux el des curiosités en imitant, comme marchand, la conduite que Pons avait tenue comme amateur. Les célèbres apprécia*» leurs, feu Henry, MM. Pigeot et Moret, Théret, Georges et Roéhn, en-r fin les experts du Musée, étaient tous des enfants, comparés à Elle Magus, qui devinait un chef-d'œuvre |sous une crasse centenaire, qui couuaiss;iit toutes les écoles et l'écriture de tous les peintres.

Ge Juif, venu de Bordeaux à Paris, avait quiué le commerce en 4855, sans quitter les dehors misérables qu'il gardait, selon les habitudes de la plupart des Juifs, tant cette race est fidèle à ses traditions. Au moyen âge, la persécution obligeait les Juifs à porter des haillons pour déjouer les soupçons, à toujours se plaindre, pleurni» cher, crier à la misère. Ges nécesbilés d autrefois sont devenues, comme toi^oors, un instinct de peuple, un vice endémique. Ëlie Ma* gus, à force d'acheter des diamants et de les revendre, de brocanter les tableaux et les dentelles, les hautes curiosités et les émaux, les fines sculptures et les vieilles orfèvreries, jouissait d'une immense for* tune incounue, acquise dans ce commerce, devctnu si considérable. En effet, le nombre des marchands a décuplé depuis vingt ans à Paris, la ville où toutes les curiosités du monde se donnent rendez- vous. Quant aux tableaux, ils ne se vendent que dans trois villes» jl Rome, à Lon*dres et à Paris.

Ëlie Magiss vivait chaussée des Minimes, |»etite et vaste rue qui mène à la place Royale, où il possédait un vieil hôtel acheté pour un morceau de pain, comme on dit, en 1831. Gette magnifique construction contenait un des plus fastueux appartements décorés du temps de Louis XV, car c'était l'ancien hôtel de Mauiaincourt. Bâti par ce célèbre président de la cour des aides, cet hôtel, à cause de sa situation, n'avait pas été dévasté durant la révolution. Si le vieux Juif s'é* tait décidé, contre les lois Israélites, à devenir propriétaire, croyez qu'il eut bien ses raisons. Le vieillard finissait, comme nous finissons tous, par une manie poussée jusqu'à la lolie. Quoiqu'il iûi avare autant que son anti feu (lobseck, il se laissa prendre par l'admiration des chefs-d'œuvre qu'il brocantait; mais son goût, de plus en plus épuré, difficile, était devenu l'une de ces passions qui ne sont permises qu'aux rois, quand ils sont riches et qu'ils aiment les arts. Semblable au second roi de Prusse, qui ne s'entbousia&mait pour un grenadier

3ue lorsque le sujet atteignait à six pieds de hauteur, et ^ui déoeusait es sommes folles pour le pouvoir joindre à son musée vivaol de grenadiers, le brocanteur retiré ne se passionnait que pour des toiles ir-* réprochables, restées telles que le maître les avait peintes, et du premier ordre dans l'œuvre. Aussi Elle Magus ne inanquaii-il pas une seule des grandes ventes, visitait-il tous les marchés, et voyageait-il par toute I Europe. Geite àme vouée au lucre, froide comme un gla-» çon, s'échauffait à la vue d'un chef-d'oeuvre, absolument comme un libertin, lassé de femmes, s'émeut devant une fille parfaite, et >'adooue à la recherche des beautés sans défaut. Ge don Juan des toiles, cet adorateur de l'idéal, trouvait dans cette admiration des jouissanaes supérieures à celles que donne à l'avare la contemplation de l'or. Il vivait dans un sérail de beaux tableaux.

Ges chels-d'œuvre, logés comme doivent l'être les enfants des princes, occupaient tout le premier étage de l'hôtel qu'Elie Magus avait failt restaurer, et avec quelle splendeur! Aux fenêtres pendaient en rideaux les plus beaux brocarts d'or de Venise. Sur les parquets s'étendaient les plus magnifiques tapis de la Savonnerie. Les tableaux, au nombre de ceut environ, étaient encadrés dans les cadres les plus splendides, redorés tous avec esprit par le seul doreur de Paris qu Ëlie trouvât consciencieux, par Servab, a qui le vieux Juif apprit à dorer avec l'or anglais, or infiniment supérieur à celui des batteurs d'or

français. Servais est, dans l'art du doreur, ce qu'était Thoiivenin dam la reliure, un artiste amoureux de ses œuvres. Les fenêtres de cet apn partemeut étaient protégées par des volets garnis en tôle. Giie Mt-^gus habitait deux chambres en mansarde au deuxième étage, meublées pauvrement, garnies de ses baillons et sentant la juiverie, car il ache^ vait de vivre comme il avait vécu.

Le rez-de-chaussée, tout entier pris par les tableaux que le Juif brQ<« canuit toujours, par les caisses venues de l'étranger, conlenatt un tan mense atelier où travaillait, presoue uniquement pour lui. Moret, le plus habile de nos restaurateurs de tableaux, un de ceux que le Musée devrait employer. Là se trouvait aussi l'appartement de sa fille, le fruit de sa vieillesse, une Juive, belle comme sont toutes les Juives quaod le type asiatique reparait pur et noble en elles. Noémi, gardée par deux servantes fanatiques et juives, avait pour avant-garde un Juif pof louais nommé Abramko, compromis, par up hasard fabuleux, dans le^ événements de Pologne, et qu'Blie Magus avait sauvé par apeculatiou, AbramkOt concierge de cet hôtel muet, morne et désert, occupait une toge armée de trois chiens d'une férocité remarquable, l'un de Terre«i Neuve, l'autre des Pyrénées, le troisième anglais et houledugiie.

Voici sur quelles observations profondes était assise la sâreté dû Juif, qui voyageait sans crainte, qui dormait sur ses deux oreilles, e( ne redoutait aucune entreprise ni sur sa fille, son premier trésor, ni sur ses tableaux, ni sur son or. Abramko recevait cliaque année deu^ cents francs de plus que l'année précédente, et ne devait plus rien re« i>evoir à la mort de Ma^us, qui le dressait à faire l'usure dans le quar^ tier. Abramko n'ouvrait jamais à personne sans avoir regardé par uq guichet ffrill^gé formidable. Ge concierge, d'une force berculéenne« adorait Magus comme Sancho Pança adore don Quichotte. Les chiens, renfermés pendant le jour, ne pouvaient avoir sous la dent aucune nourriture ; mais, à la nuit, Abramko les Uchait, et ils ét;ûent con^ damnés, par le rus^ calcul du vieux Juif, à stationner, l'un dans le jardin, au pied d'un poteau en haut duquel était accroché un morceau de viande, l'autre dans la cour, au pied d'un poteau semblable, et Iq troisième dans la grande salle du rez-de-chaussée. Vous comprenez

Sue ces chiens qui, par instinct, gardaient déjà la maison, étaient garés eux-mêmes par leur faim ; ils n'eussent pas quitté, pour la plus belle chienne, leur place au pied de leur màt de cocagne; ils ne s'en écartaient pas pour aller flairer quoi que ce soit. Qu'un inconnu se présentât, les chiens s'imagiuaient tous trois que le quidam en voulait à leur nourriture, laquelle ne leur était desceudue que le malin au ré<( veil d'Abramko, Celle infernale combinaison avait un avantage immense, Les chiens n'aboyaient jamais, le génie de Magus les avait promus sauvages, ils étaient devenus sournois cotiune des Mohicans. Or, voici ce qui advint. Un jour des malfaiteurs, enhardis par ce silence, crurent assez \é^ gèrement pouvoir rineer la caisse de ce Juif, L'un d'eux, désigné pour monter le premier à l'assaut, passa par-dessus le mur du jardinet voulut descendre : le bouledogue l'avait laissé faire, il l'avait parfaitenienl en* teudu ; mais, dès que le pied de ce monsieur fut à portée de sa gueule^ il le lui coupa net, et le mangea. Le voleur eut le courage de repasser le mur, il marcha sur l'os de sa jambe jusqu'à ce qu'il louibàt évanoui dans les bras de ses camarades, qui l'emportèrent, Ge fait-Paris, car la QaxfHe dês Tribunaux ne manqua pas de rapporter ce délicieu]^ épisode des nuits parisiennes, fut pris pour un pulT.

Ma^us, alors âgé de soixante-quinze ans, pouvait aller jusqu'à la centaine. Riche, il vivait comme vivaient les Kéinonencq, Trois mille francs, y compris ses profusions pour sa fille, défrayaient toutes ses dépenses. Aucune existence n'était plus régulière que celle du vieillard ; levé dès le jour, il mangeait du pain frotté d'ail« déjeuner qui le menait jusqu'à l'heure du dtiier. Le dîner, d'une frugalité monacale, se faisait en famille. Entre son lever et l'heure de midi, le maniaque usait le temps â se promener dans rappartement où brillaient les chefs d'œuvie.Iiyépousseiait tout, meubles in tableaux, il admirait sans las situdei p^is il descendait chez (a fille, il s'y grisait du bonheur des pères, et il partait pour wes courses à travers Paris, où il surveillai^ les ventes, allait aux expositions, etc. Quand un chef-d'œuvre se trouvait dans les conditions où il le voulait, la vie de cet homme s'aoi* mait; il avait un coup à monter, une alTaire à mener, une bataille de Marengo à gagner. Il entas!>ait ruse sur ruse pour avoir sa nouvelle sultane à bon mardié. Magus possédait sa carte d'isurope, une carte t>ù les chefs-d'œuvre étaient marqués, et il chargeait ses co-religionnaires dans chaque endroit d'espionner 1 affaire pour son compte, moyennant une prime. Mais aussi quelles récompenses pour tant de soins 1...

Les deux tableaux de Raphaël, perdus et cherchés avec tant de persistance par les Raphaëliaques, Magiib les possède ! Il possède l'original de la maîtresse du Giorgione, celte femme pour laquelle ce pem^ tre est mort, et les prétendus originaux sont des copies de cette toile illustre, qui vaut cinq cent mille francs, à Testimation de Magus. Ge Juif garde le chef-d'œuvre de Titien . le Christ mis au tombeau, tableau peint pour Charles-Quint, qui fut envoyé par le grand homme au ^rand empereur, accompagné d'une lettre écrite fout entière de la main du Titien, et cette lettre est collée au ba^ de la toile. Il a du même peintre l'original, la maquette d'après laquelle tous les portraits de Phi-* lippe II ont été faits. L^ quatre-viiiyt-dix-sept autres tableaux sont tous de cette force et de cette distùiction. Aussi Magus se rit-il de no-

LES PARENTS PAUVRES

tre mmëe, ravagé par le soleil qui rooge les plus I)e11es toiles en passant par des vitres dont l'action équivaut à celle des lentilles. Les galeries de tableaux ne sont possibles qu'éclairées par leurs plafonds. Magus fermait et ouvrait les volets de son musée lui-môme, déplo^rait autant de soins et de précautions pour ses ubieaux que pour sa nlle« son autre idole. Âh 1 le vieux tableaumane connaissait bien les lois de la peinture! Selon lui, les chefs-d'œuvre avaient une vie qui leur était propre, ils étaient journaliers, leur beauté dépendait de la lumière qui venait les colorer; il en parlait comme les Hollandais parlaient iadis de leurs tulipes, et venait voir tel tableau, à Tbeure où le cheM œuvre resplenoissait dans toute sa gloire, quand le temps était clair et

pur.

Gétait un tableau vivant au milieu de ces tableaux immobiles, que ce petit vieillard vêtu dune méchante petite redingote, d'un gilet de soie décennal, d'un pantalon crasseux, la tête chauve, le visage creux, la barbe frétillante et dardant ses poils blancs, le menton menaçant et pointu, la bouche démeublée, rœil brillant comme celui de ses chiens, les mains osseuses et décharnées, le nez en obéli«iue, la peau rugueuse et froide, souriant à ces belles créations du génie I Un Juif, au milieu de trois millions, sera totijours un des plus beaux spectacles que puisse donner Thumanité. Robert Médal, notre grand acteur, ne peut pas, quelque sublime qu'il soit, atteindre à cette poésie. Paris est la ville du monde qui recèle le plus d'oricinaux en ce genre, ayant une religion au cœur. L^s excentrique$ de Londres finissent toujours par se dégoAter de leurs adorations comme ils se dégoûtent de vivre ; tandis qu*à Paris les monomanes vivent avec leur lantaisie dans un heureux concubinage d*esprit. Vous y voyex souvent venir à vous des Pons, des Elie Magus vêtus fort pauvrement, le nez comme celui du secrétaire perpétuel de TAcadémie française, à Fouest, ayant l'air de ne tenir à rien, de ne rien sentir, ne faisant aucune attention aux femmes, aux magasins, allant pour ainsi dire au hasard, le vide dans leur poche, paraissant être dénués de cervelle, et vous vous demandez à quelle tribu parisienne ils peuvent appartenir. Eh bien ! ces hommes sont des millioimaires, des collectionneurs, les gens les plus passionnés de la terre, des gens capables de s'avancer dans les terrains boueux de la police correctionnelle pour s'emparer d*ime tasse, d'un tableau, d*tme pièce Are, comme fit Elie Magus, un jour, en Allemagne.

Tel était l'expert chez qui Rémonencq conduisit mystérieusement la Cibot. Rémonencq. constiltait Elie Magus toutes les fois qu'il le rencontrait sur les lîoulevards. Le Juif avait, à diverses reprises, fait K prêter par Abnimko de l'argent à cet ancien commissionnaire dont la robite lui était connue. La chaussée des Minimes éunt à deux pas de i rue de Normandie, les deux complices du coup à monter y furent en dix minutes.

— Vous allez voir, lui dit Rémonencq, le plus riche des anciens marchands de la curiosité, le plus grand connaisseur qu'il y ait à Paris...

Madame Cibot tint stupéfaite en se trouvant en présence d'un petit vieillard vêtu d'une houppelande indigne de passer par les mains de Cibot pour être raccommodée, qui surveillait son restauruteur, un peintre occupé à réparer des table;iux dans une pièce froide de ce vaste rez-de-chaussée: puis, en recevant un regard de ces yeux pleins d'une malice froide comme ceux des chats, elle trembla.

— Que voulez- vous, Rémonencq T dit-il.

— Il s*agit d*eslimer des tableaux ; et il n'y a que vous dans Paris qui puissiez dire à un pauvre chaudronnier comme moi ce qu'il en peut donner, quand il n'a pas, comme vous, des mille et des cents i

— Où est-ce? dit Elie Magus.

— Voici la portière de la maison qui fait le ménage do monsieur, et avec qui je me suis arrangé...

— Quel est le nom du propriétaire?

— M. Pons, dit la Cibot.

•— Je ne le connais pas, répondit d'un air Ingénu Magus en pressant tout doucement de son pied le pied de sou restaurateur.

Moret, ce peintre, savait la valeur du Musée-Pons, et il avait levé brusquement la tête. Celte finesse ne pouvait être hasardée qu'avec Rémonencq et la Cibot. Le Juif avait évalue moralement cette portière

{>ar un regard où les yeux firent l'oflice des balances d'un poseur d'or, /un et l'autre devaient ignorer que le bonhomme Pons et Magus avaient mesuré souvent leurs griffes. En effet, ces deux amateurs féroces s'enviaient l'un l'autre. Aussi le vieux Juif vçnait-il d'avoir comme un éblouissement intérieur. Jamais il n'espérait pouvoir eulrer dans un sérail si bien gardé, le Musée-Pons était le seul à Paris qui pût rivaliser avec le Musée-Magus. Le Juif avait eu, vingt ans plus tard que Pons, la même idée; mais, en sa qualité de marchand-amateur, le Musée-Pons lui resta fermé de même qu'à Dusommerard. Pons et Mngus avaient au cœur la même jalousie. Ni l'un ni l'autre ils n'aimaient cette célébrité que recherchent ordinairement ceux qui possèdent des cabinets. Pouvoir examiner la magnifique collection du pauvre musicien, c'était, pour Elie Magus, le même bonheur que celui d'un amateur de icnimes parvenant à se glisser dans le boudoir d'une belle mnttrcssc qui; lui cache un ami. Le grand respect que témoignait Rémonencq à co bizarre personnage cl le prestige qu'exerce tout pouvoir réel, même mystérieux, rendirent la portière obéissante et

souple. La Cibot perdit le ton autocratique avec lequel elle se condoisait dans sa loge avec les locataires et ses deux messieurs, elle accepta les conditions de Magus et promit de l'introduire dans le Musée*Pons, le jour même. C'était amener l'ennemi dans le cœur de la place, pionfter un poignard au cœur de Pons qui, depuis dix ans, interdisait à la Cibot de laisser pénétrer qui que ce fût chez lui, qui prenait toujours sur lui ses clefs, et à qui la Cibot avait obéi, tant qu'elle avait partagé Ses opinions de Schmucke en fait de bric-à-brac. En effet, le bon Schmucke, en traitant ces magnificences de j9rimportan# et déplorant la manie de Pons, avait inculqué son mépris pour ces antiquailles à la portière et garanti le Musée-Pons de toute invasion pendant fort longtemps.

Depuis que Pons était alité, Schmucke le remplaçait au théâtre et dans les pensionnats. Le pauvre Allemand, qui ne voyait son ami que le matin et à dîner, tâchait de suffire â tout en conservant leur commune clientèle; mais toutes ses forces étaient absorbées par cette tâche, tant la douleur l'accablait. En voyant ce pauvre homme si triste, les écolières et les gens du théâtre, tous instruits par lui de la maladie de Pons, lui en demandaient des nouvelles, et le chagrin du pianiste était si grand, qu'il obtenait des indifférents la même grimace de sensibilité qu'on accorde â Paris aux plus grandes catastrophes. Le principe même de la vie du bon Allemand était attaqué tout aussi bien que chez Pons. Schmudie souffrait â la fois de sa douleur et de la maladie de son ami. Aussi pariaitil de Pons pendant la moitié de la leçon 3u'il donnait ; il interrompait si naïvement une démonstration pour se emander â lui-même comment allait son ami, que la jeune écolîère l'écoutait expliquant la maladie de Pons. Entre deux leçons, il accou* rait rue de Normandie pour voir Pons f)endant un quart d'heure. Effravé du vide de la caisse sociale, alarmé par madame Cibot, qui, depuis quinze jours, grossissait de son mieux les dépenses de la maladie, le professeur de piano sentait ses angoisses dominées par on courage dont il ne se serait jamais cru capable. Il voulait, pour la première fois de sa vie, gagner de l'argent, pour que l'argent ne manquât pas au logis. Quand une écolière, vraiment touchée de la situation des deux amis, demandait â Schmucke comment il pouvait laisser Pons tout seul, il répondait, avec le sublime sourire des dupes : — Matemoiselle, nus afons montame Zipod ! eine trèssor ! eine berle ! Bons esd zoicné gomme einbrince! Or, dès que Schmucke trottait parlesrae8,la Cibot était la maîtresse de l'appartement et du malade. Comment Pons, qui n'avait rien mangé depuis quinze jours, qui gisait sans force, que la Cibot était obligée de lever elle-même et d'asseoir dans une bei^ère pour faire le lit, aurait-il pu surveiller ce soi-disant ange gardien? Naturellement la Cibot était allée chez Elie Magus pendant le déjeuner de Schmucke.

Elle revint pour le moment où l'Allemand disait adiea au malade ; car, depuis la révélation de la fortune possible de Pons, la Cibot ne quittait plus son célibataire, elle le couvait ! Elle s'enfonçait dans une bonne bergère, au pied du lit, et faisait â Pons, pour le distraire, ces commérages auxquels excellent ces sortes de femmes. Devenue pateline, douce, attentive, inquiète, elle s'établissait dans l'esprit du bonhomme Pons avec une adresse machiavélique, comme on va le voir. Efi'rayée par la prédiction du grand jeu de madame Fontaine, la Cibot s'était promis â elle-même de réussir par des moyens doux, par une scélératesse purement morale, à se faire coucher sur le testament de son monsieur. Ignorant pendant dix ans la valeur du Musée-Pons, la Cibot se voyait dix ans d'attachement, del)robité, de désintéressement devant elle, et elle se proposait d'escompter cette magnifit(|ue valeur. Depuis le jour où, par un mot plein d'or, Rémonencq avait fait éclore dans le cœur de cette femme un serpent contenu dans sa coquille pendant vingt-cinq ans, le désir d'être riche, cette créature avait nourri le serpent de tous les mauvais levains qui tapissent le fond des cœurs, et l'on va voir comment elle exécutait les conseils que lui sifflait lo serpent.

— Eh bien! a-t-il bien bu, notre chérubin? va-t-il mieux? dit-elle â Schmucke.

— Bas pien! mon tchère montame Zipod! bas plen! répondit l'Allemand en essuyant une larme.

— Bah ! vous vous alarmez par trop aussi, mon cher monsieur, il faut en prendre et en laisser... Cibot serait à la mort, je ne serais pas si désolée que vous l'êtes. Allez! notre chérubin est d'une bonne constitution. Et puis, voyez-vous, il parait qu'il a été sage! vous ne saw/. pas combien les gens sages vivent vieux ! Il est bien malade, c\^st vrai, mais n'avec les soins que j'ai de lui, je l'en tirerai. Soyez Irauquille, allez â vos affaires, je vais lui tenir compagnie, et lui laire boire ses pintes d'eau d'orge.

— Sans fus, clie murerais d'einquiédute... dit Schmucke en press.ini dans ses mains, par un geste de confiance, la main de sa bonne ménagère.

La Cibot entra dans la chambre de Pons en s'essuyant les yeux.

— Qu'avcz-vous, madame Cibot? dit Pons.

— C'est M. Schmucke qui me met l'âme à l'envers, il vous pleiîrî) comme si vous étiez mon! dit-elle. Quoique vous ne soyez pas bien, vous n'êtes pas encore assoz mal pour qu'on vous pleure; mais cclu me fait tant d'effet I Mon Dieu, snis-je bête d'aimer comme cela les

LE COUSIN PONS

gens et de m'étre attachée à vous plus qu*à Gibol! Car, après tout, vous ne in*êtes de rien, nous ne sommes parents que par la première femme; eh bien! J'ai les sangs tournés dès qu*îl s'agil de vous, ma parole d*booneur. Je me ferais couper la main, la gauche s'entend, nà, (levant vous, pour vous voir allant et venant, mangeant et flibuslant des marchands, comme n'a votre ordinaire... Si j'avais eu n'un enfant, je pense que je l'aurais aimé comme je vous aime, quoi ! Buvez donc* inoQ mignon, allons, un plein verre ! Voulez-vous Doire, monsieur ! D'abord, M. Poulain a dit : « S'il ne veut pas aller au Père-Lachaise, M. Pons doit boire dans sa journée autant de voies d'eau qu'un Auvergnat en vend. » Ainsi, buvez! allons!...

— Mais, je bois, ma bonne Gibot... tant et tant que j'ai l'estomac noyé...

— Là, c'est bien ! dit la portière en prenant le verre vide. Vous vous en sauverez comme ça ! M. Poulain avait an malade comme vous, qui n'avait aucun soin, que ses enfants abandonnaient et il est mort de cette maladie-là, faute d'avoir bu!... Ainsi laut boire, voyez-vous, mon bichon!... qu'on l'a enterré il y a deux mois... Savez-vous que si vous mouriez, mon cher monsieur, vous entraîneriez avec vous le bonhomme Schmucke... il est comme un enCant, ma parole d'honneur. Ah! vous aime-l-il, ce cher agneau d'homme! non, jamais une femme n'aime un homme comme ça!... Il en perd le boire et le manger, il est maigri depuis quinze jours, autant que vous (|ui n'avez qij^e la peau et les os... Ça me rend jalouse, car je vous suis bien attachée; mais je n'en suis pas là... je n'ai pas perdu Fappétit, au contraire I Forcée de monter et de descendre sans cesse les étages, j'ai des lassitudes dans les jambes, que le soir je tombe comme une masse de plomb. Ne voilà-t-ll pas que je né^li^e mon pauvre Gibot pour vous, que mademoiselle némonencq lui ^it son vivre, qu'il me bougonne parce que tout est mauvais I Pour lors, je lui dis comme ça qu'il £aiut savoir souffrir pour les autres, et que vous êtes trop malade pour qu'on vous quitte... D'abord vous n'êtes pas assez bien pour ne pas avoir une f^arde ! Pus souvent que ie souffrirais une garde ici, moi qui lais vos .'(iï.iires et votre ménage depuis dix ans... Et ailes sont sur leux bouclie! qu'elles mangent comme dix, qu'elles veulent du vin, du sucre, leurs cliaufTeretlcs, leurs aises... Et puis qu'elles volent les malades, ({uand les malades ne les mettent pas sur leurs testaments... Mettez une garde ici pour aujourd'hui, mais demain nous trouvererions un lableau, quelque objet de moins... «

— Oh ! madame Gibot ! s'écria Pons hors de lui, ne me quittez pas ! . .. Qu'on ne touche à rien !...

— Je suis là ! dit la Gibot, tant que j'en aurai la force, je serai là... soyez tranquille ! M. Poulain, qui peut-être a des vues sur votre trésor, ne voulait-il pas vous donner n'une garde!... Gomme je vous l'ai remouché ! ^- « 11 n'y a que moi, que je fui ai dit, de qui veuille monsieur, il a mes habitudes comme j'ai les siennes. » Et il s'est tu. Mais ooe garde, c'est tout voleuses! J'haî^t-il ces femmes-là... Vous aflez voir comme elles sont intrigantes. Pour lors, un vieux monsieur... — IVotez que c'est M. Poulain qui m'a raconté cela... — Donc une madame Sabatier, une femme de trente-six ans, ancienne marchande de roules au Palais, — vous connaissez bien la galerie marchande qu'on a démolie au PalaisT...

Pons 6t un siene aflirmatif.

— Bien, c'te femme, pour lors, n'a pas réussi, rapport à son homme, qni buvait tout et qu'est mort d'une imbustion sponunée, mais elle a été belle femme, faut tout dire, mais ça ne lui a pas profité, quoiqu'elle ait eo, dit-on, des avocats pour bons amis... Donc, dans la débine, elle s'a fait garde de femmes en couches, et n'allé demeure rue Harre-du- Bec, Elle n'a donc gardé comme ça n'un vieux monsieur, qui, sous votre respect, avait une maladie des foies lurinaires, qu*on le sondait comme un puits n'artésien, et qui voulait de si grands soins qu'elle couchait sur un lit de sangle dans la chambre de ce monsieur. G est-y croyabe ces choses^à. Mais vous mollirez : les hommes, ça ne respecte rien ! tant ils sont égoïstes ! Enfin voilà qu'en causant avec lui, vous comprenez, elle était là toujours, elle l'égayait, elle lui racontait des histoires, elle le faisait jaser, comme nous sommes là, pas vrai, tous les deux à jacasser... Elle apprend que ses neveux, le malade avait des neveux, étaient des monstres, qu'ils lui donnaient des chagrins, et, fin finale, que sa maladie venait de ses neveux. Eh bien ! mon cher monsieur, elle a sauvé ce monsieur, et elle est devenue sa femme, et ils OQt uo enfant qu'est superbe, et que mame Bordevin, la bouchère de la rue Chariot qu'est parente à c te dame, a été marraine... En voilà ed' la chance! Moi, je suis mariée!... Mais je n'ai pas d'enfant, et je pois le dire, c'est la faute à Gibot, qui m'aime trop ; car si je voulais... doffit. Quéque nous serions devenus avec de la famille, moi et mon Cibot, qui n'avons pas n'un sou vaillant, n'après trente ans de probité, mon cher monsieur ! Mais ce qui me console, c'est que je n'ai pas n'un liard du bien d'autrui. Jamais je n'ai fait de tort à personne... Tenez, u'une supposition, qu'on peut dire, puisque dans six semaines vous serez sur vos quilles, à fiàncr sur le boulevard : eh bien ! vous me metiriez sur votre testament ; eh bien ! je n'aurais de cesse que je n'aie trouvé vos héritiers pour leur rendre... tant j'ai tant peur du bien qui o'est pas acquis à la sueur de mon front. Vous me direz : — « Mais, fliaiiie Cibot, ne vous tourmentez donc pas comme ça, vous l'avez bien

gagné, vous avez soigné ces messieurs comme vos enfants, vous leur avezipnrgné mille francs par an... » Car, à ma place, savez-vous, monsieur, qu'il y a bien des cuisinières qui auraient déjà dix mille francs ed' placés. — « G'est donc justice si ce digne monsieur vous bisse un

|)etit viager !... » qu'on me dirait par supposition. Eh bien! non ! moi e suis désintéressée... Je ne sais pas comment il y a des femmes qui font le bien par intérêt... Ge n'est plus faire le bien, n'est-ce pas, monsieur?... Je ne vais pas à l'éfilise, moi ! Je n'en al pas le temps; mais ma conscience me dit ce qui est bien... Ne vous agitez pas comme ça, mon chat !... ne vous grattez pas! Mon Dieu, comme vous jaunissez ! vous êtes si jaune, que vous en devenez brun... Gomme c'est drôle qu'on soit, en vingt jours, comme un citron I... La probité, c'est le trésor des pauvres gens, il faut bien posséder quelque chose ! D'abord, vous arriveriez à toute extrémité, par supposition, je serais la première à vous dire que vous devez donner tout ce qui vous appartient a M. Schmucke. C'est là votre devoir, car il est, à lui seul, toute votre famille t il vous n'aime, celui-là, comme un chien aime son maître.

— Ah ! oui ! dit Pons, je n'ai été aimé dans toute ma vie que par lui.

— Ahl monsieur, dit madame Cibot, vous n'êtes pas gentil, et moi, donc ! je ne vous aime donc pas?...

— Je ne dis pas cela, ma chère madame Gibot.

— Bon ! allez-vous pas me prendre pour une servante, une cuisfnière ordinaire, comme si je n avais pas n'un cœur! Ah ! mon Dieu ! fendez-vous donc pendant onze ans pour deux vieux garçons ! ne soyez donc occupée que de leur bien-être, que je remuais tout chez dix fruitières, à m y faire dire des sottises, pour vous trouver du bon fromage de Brie, que j'allais jusqu'à la Halle pour vous avoir du beurre frais, et prenez donc garde à tout, qu'en dix ans je ne vous ai rien cassé, rien écorné... Soyez donc comme une mère pour ses enfents ! Et vous n'entendre dire un ma chère madame Cibot qui prouve qu'il n'y a pas un sentiment pour vous dans le cœur du vieux monsieur que vous soignez comme un fils de roi, car le petit roi de Rome n'a pas été soigné comme vous!... Voulez- vous parier qu'on ne l'a pas soigné comme vous!... à preuve qu'il est mort à la fleur de son âge... Tenez, monsieur, vous n'êtes pas juste. Vous êtes un ingrat! G'est parce que je ne suis qu'une pauvre portière. Ah ! mon Dieu, vous croyez donc aussi* vous, que nous sommes des chiens ?...

— Mais, ma chère madame Cibot...

— Enfin, vous qu'êtes un savant, expl'iquez-moi pourquoi nous sommes traités comme ça, nous autres concierges, qu'on ne nous croit pas des sentiments, qu'on se moque de nous, dans n'un temps où l'on parle d'cgulitél... Moi, je ne vaux donc pas une autre femme I moi qui ai été une des plus jolies femmes de Paris, qu'on m'a nommée la belle éeaillère^ et que je recevais des déclarations d'amour sept ou huit fois par jour... Et que si je voulais encore ! Tenez, monsieur, vous connaissez bien ce gringalet de ferrailleur qu'est à la porte, eh bien I si j'étais veuve, une supposition, il m'épouserait les yeux fermés, tant H les a ouverts à mon endroit, qu'il me dit toute la journée : — Oh ! les beaux bras que vous avez!... manie Cibot! je rêvais, cette nuit, que c'était du pain et que j'étais du beurre, et que je m'étendais là-dessus I... » Tenez, monsieur, en voilà des bras!... Elle retroussa sa manche et montrsi le plus Magnifique bras du monde, aussi blanc et aussi frais que sa main était rouge et flétrie ; un bras potelé, rond, à fossettes, et qui, tiré de son fourreau de mérinos commun, comme une lame est tirée de sa gaine, devait éblouir Pons, qui n'osa pas le regarder trop longtemps. — Et, reprit-elle, qui ont ouvert autant de cœurs que mon couteau ouvrait d'hulties ! Eh bien ! c'est à Gibot, et j'ai eu le tort de négliger ce pauvre cher homme, qni se jetterait dedans un précipice au premier mot que je dirais, pour vous, monsieur, qui m'appelez ma chère madame Cibot, quand je ferais l'impossible pour vous...

— Ecoutez-moi donc, dit le malade, je ne peux pas vous appeler ma mère ni ma femme...

— Non, jamais de ma vie ni de mes jours, je ne m'attache plus à personne !...

— Mais laissez-moi donc dire ! reprit Pons. Voyons, j'ai parlé de Schmucke, d'abord.

— M. Schmucke! en voilà un de cœur! dit-elle, Allez, il m'aime, lui, parce qu'il est pauvre ! G'est la richesse qui rend insensible, et vous êtes riche ! Eh bien 1 n'ayez une garde, vous verrez quelle vie elle vous fera ! qu'elle vous tourmentera comme un hanneton... Le médecin dira qu'il 4aut vous faire boire, elle ne vous donnera rien qu'à manger ! elle vous enterrei^ pour vous voler ! Vous ne méritez pas d'avoir une madame Cibot !... Allez ! quand M. Poulain viendra, vous lui demanderez une garde !

— Mais, sacrebleu ! écoutez-moi donc! s'écria le malade en colère. Je ne parlais pas des femmes en parlant de mon ami Schmucke !... Je sais bien que je n'ai pas d'autres cœurs où je suis aimé sincèrement que le vôtre et celui de Schmucke!...

— Voulez-vous bien ne pas vous Irriter comme ça ! s'écria la Cibot en se précipitant sur Pons et le recouchant de force.

» Mais, comment ne vous aimerals-je pas?... dit le pauvre Pons.

— Vous m'aimez, là, bien vrai?... Allons, allons, pardon, monsieur! dit-elle en pleurant et essuyant ses pleurs. Eh bien! oui, vous m'aimez» comme on aime une domestique» voilà... une domestique à qui

LES PAhEÏÏTS PAÙVkES.

''on jetie aile Tît^èns de six cents franes, eomme un morceau de paib dans hi niche d'un chien !>..

-^ Oh! madame Gii>ot! s^écria Pons, pom* qui me prenez- vous? V0D8 ne me connaidsec pa»!

— Ah! fOfM m'aimerez encore mieux! reprit-ellé en recevant on regard de Pons : yous aimerez votre b(»nne grosse Cibot comme une mère T Et) hien ! c'est cela : je suis votre mère, vous éles tous deux mes enfouis!.*. Ah ! si je connaissais ceux qui vous ont causé du chagrin, Je me ferais mener en cour d'assises et même à la correctionnelle, car je leux arracherais les yeux?... Ces genvlà méritent d'être fait mourir à la barrière Saint-Jacques ! et c'est encore trop doux pour de pareils scélérats!... Vous si bon, si tendre, car vous n'avcK nn cœur d'or, vous étiez créé et mis au monde pour rendre une femme heureuse... Oui, vous i'aureriez rendue heureuse... ça se voit, vous éiiez taillé pour cela... Moi, d'abord, en voyant comment vous êtes avec M. Schnmcke, je me disais : — ^ Non, M. Pons a manqué sa vie ! il était fait pour être un bon mari... Allez, vous aimez les femmes !

--Ah ! oui, dit Pons, et je n*en ai jamais en ! . «^ Vraiment ! s'écria la Cibot d'un air provocateur en se rapprochant de Pons et lui prenant la main. Vous ne savez pas ce que c'est que n'avoir une maîtresse qui fiilt les cent coups pour son ami ? C'ëst-il possible î Mot, à votre place, je ne voudrais pas m'en aller d'ici dans l'autre nmnde sans avoir connu le plus grand bonheur qu'il y ait sur terre !... Pauvre bichon ! si j'étais ce que j'ai été, parole d'honneur, je quitterais Cibot pour vous! IMals avec un nez taillé comme ça, car vous avez un fier nez ! comment avez-vous fait, mon pauvre chérubin?... Vous me direz : toutes les femmes ne se connaissent pas en hommes... et c'est un malheur qu'elles se marient à tort et à travers, que ça fait pitié. Moi, je vous croyais des maîtresses à la douzaine, des danseuses, des actrices, des duchesses, rapport à vos absences î... Qu'en vous voyant sortir, je disais toujours à Cibot : « Tiens, voilà M. Pons qui va courir le guilledou! 1» Parole d'honneur ! je disais cela, tant je vous croyais ahné des femmes! Le ciel vous a créé pour l'amonr... Tenez, mon cher petit monsieur, j'ai vu cela le jour où vous avez dîné ici pour la première fois. Oh ! étiez-vous touché du plaisir que vous donniez à M. Schmucfce ! Et lui qui en pleurait encore le lendemain, en me disant : Montante Zipod, il ha tinné izi! que j'en ai pleuré comme une bête aussi. Et comme il était triste, auand vous avez recommencé vos villef)0u9tn! et à aller dîner en ville ! Pauvre homme ! jamais désolation pareille ne s'est vue I Ah 1 vous avez bien raibon de faire de lui votre héritier ! Allez, c'est tout une famille pour vous, ce digne, ce cher homme-là!... Ne l'oubliez pas! autrement Dieu ne vous recevrait pas dans son paradis, où il doit ne laisser entrer que ceux qui ont été reconnaissants envers leurs amis eu leur lai<isant des rentes.

Pons faisait de vains efforts ponr répondre, la Cibot parlait comme le vent marche. Si l'on a trouve le moyeu d'arrêter les machines à vapeur, celui de Uoptr^ la langue d'une portière épuisera le génie des inventeurs.

— Je sais ce que vous allez dire! reprit-dle. Ça ne tue pas, mon cher monsieur, de faire son testament quand on est malade ; et n'a votre place, moi, crainte d'accident, je ne voudrais pas abandonner ce pauvre mouton-là, car c'est la bonne bêle du bon Dieu ; il ne sait rien de rien ; je ne voudrais- pas le mettre à la merci des rapiats d'hommes d'affaires, et de parents que c'est tous canailles ! Voyons, y a-i-il quelqu'un qui, depuis vingt jours, soit venu vous voir?... Et vous leur donneriez votre bien ! Savez-vous qu'on dit que tout ce qui est ici en vaut la peine?

^- Mais, oui, dit Pons.

— Rcmonencq, qui vous connaît pour un amateur, et qui brocante, dit qu'il vous ferait Dieu trente mille francs de rente viagère, pour avoir vos tableaux après vous... En voilà une affaire! A votre place, je la •ferais! Mais j'ai cru qu'il se moquait de moi quand il m'a dit cela... Vous devriez avertir M. Schmucke de la valeur de toutes ces choses* là, car c'est un homme qu'on tromperait comme un enfant ; il n'a pas la moindre idée de ce oue .valent Içs belles choses que vous avez i II s'en doute si peu, qu'il les donnerait pour un morceau de pain, si, par amour pour vous, il ne les gardait pas pendant toute sa vie, s'il vit après vous, toutefois, car il mourra de votre mort! Mais je suis là, moi ! je le défendrai envers et contre tous!... moi et Cibot.

^ Chère madame Cibot, répondit Pons attendri par cet effroyable bavât dage où le sentiment paraissait être naïf comme il l'est chez les gens du peuple ; que serais-'je devenu sans vous et Schmucke ?

— Ah ! nous sommes bien vos seuls amis sur cette terre ! ça c'est bien vrai! Mais deux bons ctteurs valent toutes les familles... Ne me parlez pas de la famille ! C'est comme la langue, disait cet ancien acteur, c'est tout ce qu'il y a de meiileuir et de pire... Oili sont-ils donc, vos parents? En avez-vous? des parents... je ne les ai jamais vus...

• — - C'est eux qui m'ont mis sur le grabat!... s'écria Pons avec une profonde amertume.

— Ah ! TOUS avez des parents !.. . dit la Cibot en se dressant comme si son fauteuil eti été de fer rougi subitement au feu. Ah bien ! ils sont ^niiis, vos parents ! Comment I voilà vingt jours, oui, ce malin il y a ^Ingi jours que tous êtes à la mon, et ils ne sont pas encore venus sa-

voir de vos nouvelles! C'est un peut fort de café, cela!... Mais, â votre place, je laisserais plutôt ma fortune à l'hospice des Enfauts-Trouvés qne de leur donner un llard!

— Eh bien ! ma chère madame Cibot, je voulais léguer tout ce que je possède à ma petite-cousine, la fille de mon cousin-germaio, le président Camusot, vous savez, le magistrat qui est venu un matin» il y a bientôt deux mois.

— Ah ! un petit gros, qui vous a envoyé ses domestiques vous demander pardon... de la sottise de sa femme... que la femme de chambre m'a fait des questions sur vous, une vieille mijaurée à qui j'avais envie d'épousseter son crlspin en velours avec el manche de mon balai ! A-t-on Jamais vu n'une femme de chambre porter n'iin crispiu eu velours ! Non, ma parole d'honneur, le monde est renversé! pourquoi fait-on des révolutions? Dînez deux fois si vous en avez. le nioyeo, gueux de riches ! Mais je dis que les lois sont inutiles, qu*il n'y a plus rien de sacré, si Louis-Philippe ne maintient pas les rangs ; car cufiu, si nous sommes tous égaux, pas vrai, monsieur, n'une femme de Chambre ne doit pas avoir n'un crispin en velours, quand moi, marne Cibot, avec trente ans de probité, je n'en ai pas... Voilà-i-il pas quelque chose de beau ! On doit voir qui vous êtes. Une femme de cliambre est une femme de chambre, comme moi je suis n'une concierge! Pourauoi donc a-t-on des épaulettes à grains d'épinards dans le iihIItairer A chacun sou ffrade! Tenez, voulez-vous que je vous dise le fin mot de tout ça? Eh bien! la France est perdue!... Et sous l'empereur, pas vrai, monsieur, tout ça march.'^it autrement. Aussi j'ai dit à Cibot : — Tiens, vois-tu, mon homme, une maison où il y a des femmes de chambre à crispins en velours, c'est des gens sans entrailles...

— Sans entrailles! c'est cela ! répondit Pons.

Et Pons raconU) ses déboires et ses chagrhis à madame Cibot, qui se répandit en Invectives contre les parents, et témoigna la plus excessive tendresse à chaque phiase de ce triste récit. Enfin elle pleura !

Pour concevoir cette intimité subite entre le vieux musicien et madauie Cibot, il suffît de se figurer la situation d'un célibataire, grièvement malade pour la première fois de sa vie, étendu sur un lit de douleur, seul au monde, ayant à passer sa journée face à face avec luimême, et trouvant cette journée d'autant plus longue qu'il est aux prises avec les souffrances indéfinissables de l'hépatite qui noircit la plus belle vie, et que, privé de ses nombreuses occupations, il tombe dans le marasif^e parisien» il regrette tout ce qui se voit gratis à Paris. Cette solitude profonde et ténébreuse, cette douleur dont les atteintes embrassent le moral encore plus que le physique, l'inanité de la vie, tout pousse un célibataire, surtout quand il est déjà faible de caractère et que son cœur est sensible, crédule, à s'attacher à l'être qui le soigne, comme un noyé s'attache à une planche. Aussi Pons ëcoutai(-îl les commérages de la Cibot avec ravissement. Schmucke et madame Cibot, le docteur Poulain, étaient l'humanilé tout entière, comme sa chambre était l'univers. Si déjà tous les malades concentrent leur attention dans la sphère qu'embrassent leurs regards, et si leur égoij^me s'exerce autour d'eux en se subordonnant aux êtres et aux choses d'une chambre, qu'on juge ce dont est capable un vieux fiarçon, sans affections, et qui n'a jamais connu l'amour. En vingt jours, Pons en était arrivé par moments à regretter de ne pas avoir épousé Madeleine Vivet ! Aussi, df'puis vingt jours, madame Cibot faisait-elle d'immenses progrès dans l'esprit du malade, qui se voyait perdu sans elle ; car

Î)onr Schmucke, Schmucke était un second Pons pour le pauvre maade. L'an prodigieux de la Cibot consistait, à son insu d'ailleurs, à exprimer les propres idées de Pous.

— Ah I voilà le docteur, dit-elle en entendant des coups de sonnette.

Et elle laissa Pons tout seul, sachant bien que le juif et Rémoneneq arrivaient.

— Ne faites pas de bruit, messieurs... dit-elle, qu'il ne s'aperçoive de rien ! car II est comme un crin dès qu'il s'agit de son trésor»

— Une simple promenade suiïira, répondit le juif armé de sa loupe et d'une lorgnette.

Le salon où se trouvait la majeure partie du Musée-Pons était un de ces anciens salons comme les concevaient les architecies employés par la noblesse française, de vingt-cinq pieds de largeur sur trente de loiy gueur et de treize pieds de hauteur. Les tableaux que possédait Pons, an nombre de soixaute-sept, tenaient tous sur les quatre parois de ce salon boisé, blanc et or ; mais le blanc jauni, l'or rougi par le iempi offraient des tons harmonieux qui ne nuisaient point à l'effet des toiles. Quatorze statues s'élevaient sur des colonnes, sott aux angles, soit eutre les tiibleaux, sur des gaines de Boule. Des buffets en ébène. tous sculptés et d'une richesse royale, garnissaient à hauteur d'appui le bas des murs. Ces bufl'ets contenaient les curiosités. Au milieu du saloo, une ligne de crédences en bois sculpté présentait au regard les plus

f;randes raretés du travail humain : les ivoires, les bronzes, les bois, es émaux, rorl'évrerie, les porcelaines, etc.

Dès que le juif fut dans ce sanctuaire, il alla droit à quatre chefsd'œuvre qu'il reconnut pour les plus beaux de cette collection, et de maîtres qui manquaient a la sienne. C'était pour lui ce que sont pour les naturalistes ces desiderata qui fout entreprendre des voyages du bouchant à l'aurore, aux tropiques, dans les déserts, les pampas» les

LE COUSIN PONS

két

savanes, les forêts vierges. T^ premier lableau était de Sébastien del Pionibo, le second deTra Bartholomeo délia Porta, le troisième un

Baysage d'Hobbéma, et le dernier un portrait de femme par Albert urer, quatre diamants! Sébastien del Pionibo se trouve, dans l'art de la peinture, comme un point brillant où trois écoles se sont donné rendez-vous pour y apporter chacune ses éminentes qualités. Peintre de Venise, il est venu a Rome y prendre le style de Raphaël, sous la direction de Michel-Ange, qui voulut l'opposer à Raphaël en luttant, dans la personne d'un de se& lieutenants, contre ce souverain pontife de l'art. Ainsi, ce paresseux génie a fondu la couleur vénitienne, la composition florentine, le style raphaèlesque dans les rares tableaux qu'U a daigné peindre, et dont les carions étaient dessinés, dit-on, par Michcl-An^e. Aussi peut-ou voir à quelle perfection est arrivé cet homme, armé de celte triple force, quand on étudie au Musée de Paris le portrait de Baccio Bandinelli qui peut être mis en comparaison avec rUonmie au gant de Tiiien, avec le portrait de vieillard où Raphaël a joint sa perfection à celle de Gorrége, et avec le Charles VIII de Leonardo da Vinci, sans que cette toile y perde. Ces quatre perles ofl'ri^nt la même eau, le même orient, la même rondeur, le même éclat, la même valenr. L*art humain ne peut aller au delà. C'est supérieur à la nature, qui n'a fait vivre l'original que pendant un moment. De ce graml génie, de cette palette immortelle, mais d'une incurable paresse, Pons possédait un chevalier de Malle en prière, peint sur ardoise, d'une fraichcur. d'un fini, d'une profondeur yupérieurs encore aux qualités d 1 portrait de Baccio Bandinelli. Le Fra B.irtbolomeo, qui repré^^eDtait une Sainte Famille, eût été pris pour un tableau de Raphaël par beaucoup de connais>eurs. L'l]obl)éma devait aller à soixante mille francs en vente publique. Quant à l'Albert Durer, ce portrait de femme était pareil au fameux Uoizschuer de Nureinberg, duquel les rois de Bavière, de Hollande et de Prusse ont offert deux cent mille francs, et vainement, à plusieurs reprises. Est-ce la fennne ou la fille du chevalier llofzschuer, l'ami d*Albert Durer?... Thypothèsc parait une certitude, car la fenmie du Mnsée-Pons est dans une aliiiude qui suppose iin pendant, et les armes peintes sont disposées de la même manière dans Fun et Pautre portrait. Enfin, \tmiaiU suift XLI est en parfaite harmonie avec l'âge indiqué dans le portrait si religieusement panlé par la maison Bolzsclmer de Nuremberg, et dont la gravure a été récemment achevée.

Elle Nagus eut des larmes dans les yeux en regardant tour à tour ces qualre chefs-d'œuvre.

— Je vous donne deux mille francs de gratification par chacun de ces t:)bleaux, si v(jus me les faites avoir pour quarante mille francs!»!, dit-il à l'oreille de la Cibot, stupéfaite de cette fortune tombée du ciel.

L'admiration, ou, pour être plus exact, le délire du juif, avait pro* doit im tel désarroi dans son intelligence et dans tes habitude* de cupidité, que le juif s'y abîma, comme on voit.

— Et moi? dit Remonencq, qui ne se connaissait paa en tableaux.

— Tout est ici de la même iorce, répliqua finement le juif à roroille de TAuvergnat, prends dix tableaux au hasard et aux mêmes conditions, ta fortune sera faite !

Ces trois voleurs se regardaient encore, chacun en ph)ie à sa volupté, la plus vive de toutes, la satisfaction du succès en fait de fbrtune, lorsque la voix du malade retentit et vibra comme des coups de cloche...

— Qui va là?... criait Pons.

— Monsieur ! recouchez- vous donc I dit la CIbot en s^élançaot sur Pons et te forçant à se remettre au lit Ah çà ! voulez-vous vous tuer !..i Eli bien ! ce n*est pas M. Poulain, c'est ce brave Remonencq, qui est si Inquiet devons, qu'il vient savoir de vos nouvelles!... Vous êtes si aimé que toute là maison est eo l'air pour vous. De quoi donc avezvous peur ?

— Nais il me semble que vous êtes là plusieurs, dit le malade.

— Plusieurs I c'est bon!... Ah! çà, rêvez- vous?... Vous fltilrek par devenir fou, ma parole d'honneur!... Tenez! voyez.

La Cibot alla vivement ouvrir la porte, fit signe à Magus de se retirer et à lk*monencq d'avancer.

— Ëb bien! mon cher monsieur, dit l'Auvergnat, pour qui la Cibot avait parlé. Je viens savoir de vos nouvelles, car toute la maison est dans les transes par rapport à vous... Personne n'aime que la u)orl se mette dans les maisons !... Et, enGn, le papa Monistrol, que vous connaissez bien, m*a chargé de vous dire que si vous aviez besoin d'argent, il se mettait à voire service...

— Il vous envoie pour donner un coup d'œil à mes bihlol$],„ dit le vienx collectionneur avec une aigreur pleine de défiance.

Dans les maladies de foie, les sujets contractent presque toujours une antipathie spt.'ciale, momentanée; ils concentrent leur n^auvaise humeur sur un objet ou sur une personne quelconoue. Or, Pons se figurait qu'on en voulait à son trésor, il avait l'idée nxe de le surveiller, et il envoyait, de moments en moments, Schroucke voir si personne ne s'était plissé dans le sanctuaire.

— Elle est assez belle, votre collection, répondit astucieusement Remonencq, pour exciter l'attention des chineurs : je ne me connais pas en haute curiosité, mais monsieur passe pour être un si grand connaisseur, que quoique je ne sois pas bien avancé dans la ehose, J'achète-

rais bien de monsieur les yeux fermés... Si monsieur avait quelquefois besoin d'argenl, car rien ne coûte comme ces sacrées maladies... que ma sœur, en dix jours, a dépensé trente sous de remèdes, quand elle a eu les sangs bouleversés, et qu'elle aurait bien guéri sans cela... Les méd('( lus sont des fripons qui profilent de notre état pour...

— Adiou, merci, monsieur, répondit Pons au ferrailleur en lui jetant des regards inquiets.

— Je vais le reconduire, dit tout bas la Cibot à son malade, crainte qu'il ne touche à quelque chose.

— Oui, oui, répondit le malade en remerciant la Cibot par un regard.

La Cibot ferma la porte de la chambre à coucher, ce qui réveilla la défiance de Pons. Elle trouva Magus immobile devant les quatre tableaux. Cette immobilité, celte admiration, ne peuvent être comprises que par ceox dont l'âme est ouverte au beau idéal, au sentiment ineffable que cause la perfection dans l'art, et qui restent plantés sur leurs pieds durant des heures entières au Musée devant la Joconde de Leonardo da Vinci, devant TAnliope du Corrége, le chef-d'œuvre de ce peintre, devant la maltresse du Titien, la Sainte-Famille d'Andfea del oarlo, devant les enfants entourés de fleurs du Dominiquin, le pelit camaïeu (le Raphaël et son portrait de vieillard, les plus immenses che&d'œuvre de l'art.

— Sauvez-vous sans bruit, dit-elle.

Le Juif s'en alla lentement el à reculons, regardant les tableaux comme un amant regarde une maîtresse à laquelle 11 dit adieu. Quand le juif l\it sur le palier, la Cibot, à qui celle contemplation avait donné des idées, Hrappa sur le bras sec de Magus.

— Vous me donnerez quatre mille francs par tableau ! sinon rien de fait...

— Je sttls si ])auvre!... dit Magus. Si je désire ces toiles, c'est par amour, unltpienient par amour de l'art, ma belle d:)me !

— Tu es si sec, mon fi^ton! dit la portière, que je conçois cet amour-là. Mais si tu ne me promets pas aujourd'hui seize mille francs devant Remonencq, demain, ce sera vingt ndlle.

~ Je promets les seize» répondit le juif ettrayé de l'avidité de cette portière.

-^ Par quoi ça peut^ll Jurer, un juif?... dit la Cibot à Remonencq.

— Vous pouvez vous fier à lui, répondit le ferrailleur, il est aussi honnête homme que mol,

— Kh bleu ! et vous? demanda la portière, si je vous en fais vendre, que me dounorezvoust...

^- Moitié dans les bénéfices, dit promptement Remonencq.

— J'aime mieux une somme tout de suite, je ne suis pas dans le commercPi répondit la Cibot.

-*- Vous entendez joliment les afl'aires! dit Elle Magus en souriant, vous ferles une fameuse marchande.

— Je lui ofl're de s'associer avec moi corps et biens, dit l'Auvergnat en prenant le bras potelé de la Cibot et tapant dessus avec une iorce de marteau» Je ne lui demande pas d'autre mise de fonds que sa beauté ! Vous avez tort de tenir à votre Turc de Cibot et à son aiguille ! EsKe un petit portier qui neufc enrichir une belle femme comme vous? Ah! quelle figure vous fertet dans une boutique sur le boulevard, au milieu des curiosités, labotant avec les amateurs et les entortillant! Laissez-moi là votre loge quand vous aurez fait votre pelote ici, et vous verrez ce que nous deviendrons à nous deux !

— Faire ma pelote ! dit la Cibot. Je suis incapable de prendre ici la valeur d'une épingle I entendez-vous, Remonencq? s*écria la portière. Je suis connue dnn^ le quartier pour une honnête femme, n'a!

Us yeux de la Cibot flamboyaient.

— lia, rassureZ'^vuus! dit Elle Magus. Cet Auvergnat a l'air de vous trop aimer pour vouloir vous oHénser.

— Comme elle vous mènerait les pratiques! s'écria TAuvergnat.

— Soyez justes, mes fistons, reprit madame Cibot radoucie, et jugez vous-mêmes de ma situation ici!... Voilà dix ans que je m'extermine le tempérament pour ces deux vieux garçons-là, sans que jamais ils ne m'aient donné autre chose que des paroles... Remonencq vous dira que je nourris ces deux vieux à forfait, où que je perds des vingt à trente sous par jour, que toutes mes économies y ont passé, par i'àme de ma mère !... la seule auteur de mes jours que j'ai connue ; mais aussi vrai que J'existe, et que voilà le jour qui nous éclaire, et que mon café me serve de poison si je mens d'une centime!... Eh bien! en voilà un qui va mourir, pas vrai? et c'est le plus riche de ces deux hommes de qui j'ai fait mes propres enfants !... Croirericz-vous, mou cher monsieur, que depuis vingt jours que je lui répète qu'il est à la mort (car M. Poulain l'a condamné !...), ce grigou'là ne parle pas plus de me mettre sur son testament que si je ne le connaissais pas ! Ma parole d'honneur, nous n'avons notre dQ qu'en le prenant, foi d'honnêle femme : car allez donc vous fier à des héritiers?... pus souvent ! Tenez, voyez-vous, paroles ne puent pas, tout le monde est de la canaille-!

— C'est vrai ! dit sournoisement Elle Magus, et c'est encore nous autres, ajouta-t-il en regardant Remonencq, qui sommes les plus honnêtes gens...

— Laissez-moi donc, reprit la Cibot, Je De parle pas pour vous.;.

iS8

LES PARENTS PAUVRES

tet ftrêotmttprtumtet, comme dit cet ancien actenr, $mt to»f<mr$ acttpléti!... Je vous jure que ces deux messieurs me dniveut déjà pës de trois mille Trancs, que le peu que je possède esl déjà passé dans les médicaments et dam leurs aiTuiics, et s'ils n'ullaient ne me rieo reconn.iUre de mes avances!... Je suis si bËie avec ma probité, que je n'ose pus leux en parler. Poor lors, vous qu'êtes daas les afTuires, mon cher monsieur, me conseiileiïous de m'adresser à un avocat?...

— Un Bvocatl s'écria Bémonencq, tous en savez plus que tous les acoeaitu!...

Le bruit de la ohuie d'un corps lourd, tombé sur le carreau de la salle â manger, retentit dans le vaste espace de l'escalier.

— Ab ! mon Dieu 1 cria ta Cibol, gué qu'il arrive? Il me semble que c'est monsieur qui vient de prendre un billet de parterre I..,

Elle poussa ses deux complices qui dégnugolërent avec aftiliié. puis elle se retourna, se précipita dans u salle à manger et ; vit Pons étalé tout de sou long, en chemise, évanoui I Elle prit le vieui gargoa dans ses bras , l'enleva comme une pinme, et le poria jusque sur son lit. Quand elle eut coucbé le moribond, elle lui fit respirer des barbes de plume bi'illâe, elle lui mouilla les leuipes d'eau de Cologne, elle le ranima.

Puis, lorsqu'elle vil les jeux de PoDB ouverts, que la vie fut revenue, elle se posa les poings . sur les iiuucbes.

. — !ianspantoidles,en cbcmise ! il y a de quoi vous tuer.' El pourquoi vous défie z-vo us de moi ?

Si c'est ainsi, adieu, monsieur. Apr^dix aus

ménage, que mes économies y sont toutes passées, pour éviler des ennuis à ce pauvre M.

Sclmmcfce, qui pleuru comme un enfani par les escaliers... Voilà ma récompense ! vous venez d'espionner... Dieu vous a puni ! c'est bien fait !

El moi qui me donne un elTurt pour tous porter dans mes tiras, que Je lisqucd'éiru blessée pour le reste de mes jours.

Abl mon Dieu! cl la porte que j'ai laissée ouvcrie...

— Avez qui caosicz-

TOtlif

e -.-En voilà des idées!

s'écria h Cibol. Aliçà!

suis-je votre esclave?

al-jc âes comptes à vous rendre? Savez-vous que si vous ro'cnnryei aiusi.

Je plante tout là! Vous prendrez n'une garde!

Pons, épouvanlé de cette menace, donna sans le savoir i la Gibot la mesure de ce qu'elle pouvait tenter avec cette épée de Damoclës.

— C'est ma maladie ! dit-il piteusement.

— A la bonne heure ! répliqua la Cibol rudenienl.

Elle laissa Pons conlus, en proie i des remords, admirant le dévouement criard de sa garde-malade, se faisant des reprocbes, et ne sentant pas le mal horrible par lequel il venait d'aggraver sa maladie, en lonibanl ainsi sur les dalles de la salle à manger. La Cibot aperçut Sclimucke qui raontail l'escalier.

— Veiwz, monsieur... Il y a de tristes nouvelles, allez 1 H. Pons devient Tou!... Figurez- vous qu'il s'est levé tout nu, qu'il m'a suivie, non, il s'est étendu là, Lou de son long... Demaudez-lui pourquoi, il n'en sait rien... Il va mal. Je n'ai rien fait pour lenrovoqneri des violences pareilles, à moins de Ini avoir réveillé les idées e» lui parlant de ses premières amours,.. Qui csl-cequi coanalt les Itommes! C'est tous

vieux libertins... J'ai en tort de lui montrer mes bras, que ses yeux en brillaient comme des escarbonctes...

Sclinmcke écoutait madame Cibot, comme s'il l'entendait parlant hébreu.

— Je me suis donné un effort que J'en serai blessée pour jusqu'à la fin de mes jnurs!... ajouta la Cibul en paraissant éprouver de vives douleurs et pensant à mettre â proâl l'ioée qu'elle avait eue. par Itasard, en sentant une peLiie fatigue dans les muscles. Je suis si bclc ! Quand je l'ai vu là, p.tr terre, je l'ai pris daus mes tjras, cl je l'ai porté jusqu'à son lit, comme un eufant, quoi! Hais, maintenant je sens un eiïori: Ah! je me trouve mail... je descends chez moi, gardez notre malade. Je vais envoyer Cibol chercher H. Poulain pour moi I J'aimerais mieux mourir que de me voir bflrme...

La Cibot accrocha la rampe et riiula par les escaliers en làisant mille conloiMuos et d.:s gémissements si plaintifs, que tous les locataires, effrayés, sorti reut sur les paliers de leurs a ppai'tements. Schm u e kc soutenait la malade en versant des larmes, et il expliquaitledévoiienient de la portière. Toute la maison, tout le quartier surent bientôt le trait sublime de madame Cibot, qui s'était donné un ciïurt mortel, disaii-on, on enlevant un des Casse - Doiseites dans ses bi'as. Sclunucke, revenu

frès de Pons, lui réviib état affreux de Icurf^ictotum, et (oiis deux ils se regardèrent en disant : Qu'allons - nous

dev«)ir sans elle?

Schmucke, en voyant le ehangcuientproduilchez Pons par son escapade, Q'osa pas le grfmdcr.

— Vicbis pric-ii-prac !

c'baimfîrais mieux les prilerque de berlrc mon

nmf 1.

Le juif Uipu lurveillut tin p^tre occupa i r^i

apprenant de Pons 1j caitse de l'acciduut, Se tcvier de moniaui Zibud, qui nous brcde ses îguuouiies I C'esdre lias |Hen i mais c'est la uulatie...

— Ah! quelle iiwladie ! je S)di cli:ingt\ je lu sens, dit Pons. Je ue voudmispas te faire !^iiiffrir,iiioubon Schniui kc.

— Croule - mut '. dit Schuuicke, et l^iissc moutaoi Ziliml drauquiile.

Le docteur Poulain fit disparaître en qndques jours riiillnntté dont ^e disait menacéiï uuidanie Cibot, et sa nipulutjon reçut dans le quartitT du Marais un lusUu extraordinaire de celle guéri son. qui tenait du miracle. Il attribua chez Pons ce succès à l'excetlente constitution de la malade, qui reprit son service auprès de ses deux messieurs, le septième jnur, i leur grande satisf.iclion. Cet événement augmenta de cent puur cent l'influence, la lyrannie de la portière sur le ménage des deux Cassc-uoiaelies, qui, pendant celle seni:iiiie, s'étaient endettés, mais dont les dettes furent payées par elle. I.a Cibot profita de la circouslnnce pour obtenir ( et avec quelle lacilité ! ) de Schmucke une recounaissance de deux mille francs qu'cl'e disait avoir prêtés aux deux amis.

— Ali ! quel médecin que H. Poulain ! dit la Cibot à Pons. 11 vous sauvera, mon elier monsieur, car il m'a tirée du cercueil ! Hou pauvre Cibol me regardait comme morte!... Eh bien! H. Poulain a dd vous te dire, pendant que j'étais sur mon lit, je ne pensais qu'à vous. B Hon Dieu! que Je disais, prenei-moi, cl laisser vivre ce cher mniisiear Pons... •

— Pauvre chère madame Cibot, vous avei manqué d'avoir un«

m l«bleiui. — rin 134.

inArmité pmir moU... — Ab! sans M. Poulain, je semis dans la cliemite de sapin qui nous ailend tous. Eh bien! D'au bout du fusse la culbute, comme disait cet ancien acteur! Paul de ta philosophie. Comment avez-voua Lit sans moi?..,

— Schmucke m'x gardé, répondit te malade ; mais notre pauvre caisse et noire clientèle en ont souiïen... Je ne sais pas comment il a

— Tt galme I Bons ! s'écrb Schmocke, nus alons i tans le bëre Zipod einpanquier...

— Ke parlez pas de cela ! mon cher mouton, vous êtes tous deux nos enfants reprit la Gibot. ffos économies sont bien placées chei vous, allez ! vous êtes plus Mlides que la Banque. Tant que aous torons un morceau de pain, voua en aurez la moitié... ça ne vani pas la peine d'eu parler...

■^ Baulre monlame Zipodl dit Schmucke en l'en albnt.

Pons gardait le silence.

— CroireTiez-Tous,moii chérubin, dît la Cibot au malade en le voyant inquiet, que, dans moa agonie, car J'ai vu la camarde de bien près!...

ce oui me lourmeniait le pluii, c'ét-ilt de vous laisser seuls . livrés à vous-mêmes, et de lais~ ser mon pauvre Cibot sans un liard... C'est si peu de cbvse que mes économies , que je ne vous en parle que rapport à ma mort et à Ci-

bot , qo'est I

Hou, ce; être-là i §née comme une reine, t:n ine pieunini comme un veau!... Hais je comptais sur vous, foi d'Iionoéte femme. Je me disais : Va,Cibut, niesmonsicurs ne le laisseront jumais sans p»io...

PuDS ne répondu rien à celle attaque ad trttamenlum, et b portière garda le silence en attendant un mot.

— Je vous recomtoauderai à Schmucke, dit ciifiD le malade.

— Ah ! s'écria la porlièrc, tout ce que vous ferez sera bien bit, je m'en rapporte à vous, k votre cœur... Ne parlons jamais de cela, car vous m'humiliez, mon cher chcrubiu ; pensez k vous guérir! vous vivrez plus

Une profonde inquiétude s'empara itu cœur de miid^tnic Cibot, elle résolut de dire expliquer son monsieur sur le legs qu'il enlendail lui laisser; et, de prime abord, elle sortit pour aller trouver le docteur

Poulain chez lui. le soir, après le dîner de Schmucke, qui mangeail auprès du lit de Potis depuis que son ami élait malade.

Le docteur Poulain demeurait rue d'Orléans. H occupait un petit rez-de-chaussée compo&é d'une antichambre, d'un salon et de deux clumbres i coucher. Un office couligu i l'antichambre, ci qui com muuiqtiait i l'une des doux chambres, celle du docteur, .ivait éié converti en cabinet. Une caisine, une chambre de domeslii;ue et une petite cave dépendaient de cette location s'rtuée dans une .tilc de la maison, immense bâtisse construite sous l'Bmpire, A la place d'un vieil hôtel dont le jardin subsistait encore. Ce jardin était partagé CDtre les trois appariemcnts du rez-de-chaussée.

L'appartement du docteur n'avait pas été changé depuis quarante ans. Lâpeiotures. ks papiers, la décoration, tout y sentait l'Empire. Une crasse quadragénaire, la fumée, y avaient flélrl les glaces, les bordures, les dessiiu du pil»er, les plafonds et les peintures. Cette

Ne fiitet pis de bruit, n

petite location, an fond du Marais, coûtait encore mille francs par an. Hudame Poulain, mère du docteur, âgée de soixante-sept ans, achevait sa vie dans la seconde chambre accoucher. Elle travaillait pour les culniiiers. Elle cousait les guêtres, les culottes de peau, les bretelles, les ceintures, enfin lout ce qui concerne cet article assez eu décadence aujourd'hui. Occupée à surveiller le ménage et l'unique domcsiique de son fils, elle ne sortait jamais, et prenait l'air dans le jardiuet, où l'on descendait par une porie-feoêire du salon. Veuve depuis vingt ans, elle avait, a la mort de son mari, vendu son fonds de culullier ù son premier ouvrier, qui lui réservait assez d'ouvrage pour qu'elle pût gagner environ trente sous par jour. Elle avait tout sacrifié à l'éducaiion de son fils unique, en voul^iiii le placer à tout prix dans une situaiion supérieure à celle de son père. Fiëre de son Esculape. croyant i ses succès, elle cootiDuait k tout lui sacrifler. Je le soigner, d'économiser pour lui, ne rêvant qu'à son bien-être, et l'aimant avec intelligence, ce que ne savent pas faire toitles les mères. Ainsi, madame Poulain, iiui se souvenait d'avoir été simple ouvrière, ne voulait pas nuire à son ûls ou prêter à rire, au mépris, car la bonne lemme parlait CD S comme madame Cibol parlait eu N ; elle se cachait dans ta chambre, d'elle-même, quand p'iv bas.ird quelques clients distingués venaient consulter le docteur, ou lon<qiie des caniaradcs de collège ou d'hùpiialsep résenlatent .

Aussi, jamais le docteur n'avnU-il eu à rougir de SB mère, qu'il véuéralt.

et dont le dé&ut d'édiw' cation était bien cora- ' pensé par celte sublime leiidre-'se. La venie du fonds de culultier avait produit environ vingt mille francs, la veuve tes avait placés sur le Grand-Uvre en 1620, et les on te cents francs de renie qu'elle en avait eus composaient toute sa fortune. Aussi, pt^idanl longtemps, tes voisins 3 pcr curent-ils, d:ius tejardtu.k'liugedudocleur et celui de sa mcrc, étendus sur des cordes.

La domestique et nuidame Poulain blanchissaient lout au loBis.ivec écoiinniie. Ce détail doniesUque nuisait beaucoup au docteur; on ne voulait pas lui reconnaître de talent en le voyaut si pauvre. Les ouz^ cents francs de rente passaient au loyer. Le travail de madau^ Pou-

>, dit-elle, i)"'!! ne s'apcrçaii<< dt rien. -

vieille, avait , pendant les premiers temps, sufli k toutes Tes dépiïnses de ce pauvre ménage. Apres douze ans de pereisiauce dans son chemin pierreux, le docteur ayant fini par gagner un millier d'écns par an, m.idame Poulain pouvait alors disposer d'environ cinq mille francs. C'était, pour qui connaît Paris, avoir le slr'ict nécessaire.

Le salon où les consultants nllcndaient ét.iit mesquinement meublé de ce canapé vulgaire, en acajou, garni de vclonrs d'Utrecht jaune k fleurs, de quatre miiteuils, de six chaises, d'une console et d'une table i thé, provenant de la succession du (eu culottier et le tout de son choix. La pemlule, toujours sous sou filobe de verre, entre deux candélabres égyptien!, liyuraJi une lyre. On «c dcniaudail par quels procédés les rideaux pendus aux fenêlrcs av.iicni pu subsister si longtemps, car ils élaient cil calicot jaune imprimé de rosaces rouges do la fabrique de Joiiy. Obercampf avait reçu des compliments de l'empereur pour ces atroces proiliiits de riodosiriecotonnière en1800.

LES PAKENtS PAUVRES.

Le cabinet dii docteur était meublé dans ce goûl-là, le- mobilier de la ehambre pnterneîle en avait fîiU les frais. C'étail sec, pauvre cl fioi»J. Quel malade pouvait croire h la scietice d'un médecin qui, sans renommée, se trouvait encore safis meubles, par un temps où l'annonce e^t tonte-puissante, bù Ton dore les candélabres de la place de la Gftncorde poaf consoler le pauvre en loi persuadant qn1I est un riche eîtoven?

L'sinticliambfe servait de salle à tnangef. ta bonne y travailtail quatid elle ne s'adonnait pas aux travaux de la Cuisine, ou qu'elle ne tenait pas compagnie ^ la mère du docteur. On devinait, dès rentrée, la misère décente oui réenait dans ce triste appartemeni. désert pendant la moitié de la journée, en apercevant les petits rideaux de mousseline rousse à là croi^^ée de cette pièce donnant sur la cour. Lès Ê[:ards devaient receler des restes de pâtés fnoisis , des assiettes niées, des bouchons éternels, des serviettes d'une semaine, ennn les ignominies justifiables des petits ménages parisiens, et qui de là ne petiveot aller que dans la hotte des chiffonniers. Aussi par ce temps Au la pièce de cent sons est tapie dans toutes les consciences, où elle rotile dans toutes les phrases, le docteur, âgé de trente ans, doué d'iioe mère sans relations, restait-il garçon. En dix ans. il n'avait pas rencontré le pins petit prétexte à roman dans les familles où sa proft^ssfou lui donnait accès, car il guérissait les gens dans une sphère •û les etistences ressemblaient à la sienne ; il ne voyait que des mé» nages pareils au sien, ceux de petits employés ou de petits fabricants. Ses clients les plus riches étaient les bouehers, les boulangers, les tfos détaillants du quartier, gens qui, la pInpArt du temps, uiiribuaient leur goérison à la nature, pour pouvoir payer les visites du docteur à i|uftrante sous, en le voyant venir à pied. En médecine, le cabriole! est plus nécessaire que le savoir.

iJne vie commune et sans hasards finit par agir sur l'esprit le plus aventureux. Un homme se façonne à son sort, il accepte la vulgarité de sa vie. Aussi^ le docteur Poulaioi. après ôxt ans de pratique, cou** tinuait-ll à faire son métier de Sinphe, sans les désespoirs qui rertdirent ses premiers jours amers. Neanmoius, il caressait un rêve, caf tous les gens de Paris ont leur rêve. Rémonencq jouissait d*un rêve« la Cibot avait le sien. Le docteuf Poulain espérait être appelé près d'un malade riche et Infinent ; puis obtenir, par le crédit de ce ma» lade, qu'il guérissait infailliblement, nne plate cle médecin en clief à un hôpital, de médecin des prisons, ou des théâtres du boulevard, ou d'un ministère. Il avait <J ailleurs gagné sa place dé médecin de la mairie de cette manière. Amené par la Gibot, il avait soigné, guéri, M. Pilleraolt, le propriétaire de la maison où les Gibot étaient concierges. M. Pilleràult, grand oncle maternel de madame la comtesse Popfnot, la femme du ministre, s'ëtant intéressé à ce jeune homme dont la misère cachée avait été sondée par lui dans une visite de remerctment, exigea de son petit-neveu, le ministre, qui le vénérait, la place que le docteur exerçait depuis cinq ans, et dont les maigres émoluments étaient venus bien à propos pour Tempécher de prendre un parti violent, celui de l'émigration. Quitter la France est, pour an Français, une situation funèbre. Le docteur Poulain alla bien remercier le comte Poplnot, mais le médecin de l'homme d'Etal étant l'il* lustre Bianchon, le solliciteur comprit qu'il ne pouvait guère arriver dans cette maison-là. Le pauvre docteur, après s'être flatlé d'obtenir la protection d'un des ministres influents, d'une des douze oti quinze cartes an'une main puissante môle depuis seize ans sur le lapis vert de la taole du cooscll, se trouva replongé dans le Marais, où II pataugeait chez les pauvres, chez les petits bourgeois, et où il eut la charge de vérifier les d»*cè$, à raison de douze cents francs par an.

Le docteur Poulain, interne assez distingué, devenu praticien prudent, ne manquait pas d'expérience. D'ailleurs, ses morts ne faisaient pas scandale,. et il pouvait étudier toutes les nialadies in anima vili. Jugez de quel fiel il se nourri$s:iit ! Aussi l'expression de sa figure, déjà longue et mélancolique, était-elle parfois eiïra^ante. Mettez dans nn parchemin jaune les yeux ardents de Tartufe et I aigreur d'Alceste; «puis, figurez-vous la démarche, l'attitude, les regards de cet homme, qui, se trouvant tout ahssi bon médecin que l'illustre Bianchon, se sentait maintenu dans une sphère obscure par une main de fer. Le docteur Poulain ne pouvait s'empêcher de comparer ses recettes de dix francs, dans les Jours heureux, à celles de Bianchon, qui vont à clno 011 sit cents francs t N'e^t-ce pas à concevoir toutes les haines rie la démocratie? Cet ambitieux, refoulé, n'avait d'ailleurs rien à se reprocher. Il avait déjà tenté la fortune en inventant des pilules purgatives, semblables à celles de Morisson. Il avait confié celte exploitation à l'un de ses camarades d'hôpiial, un interne devenu pharmacien; mais le pliarmacien, amoureux d'une (i^urante de P Ambigu- Comique, s'était mis en faillite, et le brevet d invention des pilules purgatives se trouvant pris à son nom, cette immense découverte avait enrichi le successeur. L'ancien interne était parti jXMir le Mexique, la patrie de l'or, en emportant mille francs d'économies an pauvre Pvulain, qui, pour fiche de consolation, fut traité irnsniier par la figurante à laquelle il vint redemander son argent. Depuis la bonne fortune de la gUérison du vieux Pilleranlt, pas uu seul client riclie ne s'était présenté. Poulain courait tout le Marais, à pied, comme un cliat maigre, et, sur vln^t visite?, en obtenait deux a quarante sous. Le

client qui payait bien était, pour lui, cet oiseau fontastique, appelé le Merle olatic dans tous les mondes sublunaires.

Le jeune avocat SJins causes, le jeune uié iecin sans clients, sont les deux plus grandes expressions du désespoir décent, particulier à la ville de Pans, ce désesnoir, muet et froid, vêtu d'mi habit et d'un pautalon noirs à coulures olanehies, qui rappellent le zinc de la mans;nde, d'un gilet de satin luisant, d'un chapeau joéuagé saintement, de vieux gants et de chemises en cidicot. C'e^t un poème de tristesse, sombre comme les secrets de la Conciergerie. Us autres misères, celles du poêle, de l'artiste, du comédien, du musicien, sont égavées par les juvialiiés naturelles aux arts, par l'insouciance de la Bohème où l'un entre d'abord, et qui mène aux Thébaideâ du géiiel Mais ces deux habits noirs^ul vont à pied, portés par deux professions pour lesquelles tout est plaie, à qui l'humanité ne montre que ses côtés honteux; ces doux hommes ont, dans les aplatissements du début, des expressions sinistres, provoquantes, où la haine et l'ambitiou concentrées jaillissent par des regards semblables aux premiers efforts d'un incendie couvé, (jnand deux amis de collège se rencontrent^ è vingt ans de distance, le riche éviie alors son camarade pauvre, il ne le reconnaît pas, il s'épouvante des abîmes que la destinée a mis entre eux. Luna parcouru la vie sur les chevaux fringants de la fortune ou sur les nua;*es dorés du succès ; Taulre a cheminé soûler rainement dans les égouts parisiens, et il en porte les stigmates. Combien d anciens amis évitaient le docteur à l'aspect de sa redingote et de son gilet !

Maintenant il est fiicile de comprendre comment le docteur Poulain avait si bien joué son rôle dans la comédie du danger de la Cibot. Toutes les convoitises, toutes les ambitions se devinent. En ne trouvant aucune lésion dans aucun organe de la purlière, en admirant la régularité de son pouls, la parfaite aisance de ses mouvements, et, en l'entendant jeter les hauts cris, il comprit qu'elle avait un iutérét à se dire à la mort. La rapide guérison d'une grave maladie feinte devant faire parler de lui dans l'arrondissement, il exagéra la prétendue descente de la Cibot, il parla de la résoudre en la prenant à temps. Enfin il soumit la portière à de prétendus remèdes, à une fantastique opéra tiod, qui Aireitt couronnés d'un plein succès. Il chercha, dans l'arsenal des cures e^^traordinaires de Desplein, un cas bizarre il en fit Tapplicalion à madame Cibot, attribua modestement la réussite au grand chirurgien, et se donna pour son imitateur. Telles sont les audaco< des débniants k Paris. Tout leur fait échelle pour monter sur le théâtre; Inais comme tout s'use, même les bâtons d'échelles, les débutants en chaque profession ne savent plus de quel bois se faire des marchepieds. Par certains moments, le Parisien est réfraetaire au succès. Lassé d'élever des piédestnux, il boude comme les enfants gâtés, et ne vettt plus d'idoles | ou, pour être vrai, les gens de talent manquent par- Ibis à ses engouements. La gangue d'où s'extrsiit le génie a ses lacunes t le Parisien se regiml)e alors, il ne veut pas toujours dorer ou Édorcr les médiocrités. *

En entrant avec sa brusquerie habituelle, madame Cibot surprit le docteur à Uible avec sa vieille mère, mangeant une salade de mâches, li moins chère de toutes les salades, et n'ayant pour dessert «{ii'ud angle aigu de fromage de Rrie, entre une assiette peu garnie par les fi'ints dit^ les qualre-meudiants, où se voyaient beaucoup de râpes de raisin, et une assiette de mauvaises pommes de bateau.

t^ Ma mère, vous pouvez rester, dit le médecin en retenant madame Poulain par le bras, c'est madame C bot de qui je vous ai parlé.

»— Mes respects, ittndame, mes devoirs, monsieur, dit la Cibot en acceptant la chaise que lui présenta le docteqr. Ah ! c'est madame votre mère, elle est bleu heureuse d'avoir un fils qui a tant de t^ilent; car c'est mon sauveur, madame, il m'a tirée de l'abîme...

La veuve Poulain t^Obva madame Cibot charmante, en rentendaut (aire ainsi l'éloge de son fils.

— C'est donc pour VoU^ dire, mon cher monsieur Poulain, entre nous, que le pauvre M. Pons va bien mal, et que j'ai à vous parler, rapporta lui...

— Passons au salon, dit le docteur Ponlain en montrant la domestique à madame Cibot par un geste signifiratif.

Une fois au salon, la Cibot expliqua longuement sa position avec les deux casse-noisettes, elle répéta l'histoire de son prêt en l'enjolivani, et raconta les hnmenses services qu'elle rendait depuis dix ans i MM. Pons et Schmncke. A l'eniendre, ces deux vieillards n'existeraient plus, sans ses soins maternels. Elle se posa comme Un ange, et dit tant et tant de mensonges arrosés de larmes, qu'elle finit par attendrir la vieille madame Poulain.

— Vous comprenez, mon cher monsieur, dii-elle en terminant, qu'il faudrait bien savoir à quoi s'en tenir sur ce que M. Pons compte faire pour moi, dans le cas où il viendrait à mourir ; c'est ce que je ne souhaite guère, car ces deux innocents à soigner, voyea-vons. niiidamt*, c'est ma vie; mais si l'un d'eux me manque, je soignerai l'autre. Moi, la nature m'a bâti'^ pour être la rivale de la maternité. 8:in9 quelqu'un à qui je m'intéresse, de qui je me fais un enfant, je ne saurais que deveuir... Donc, si monsieur Poulain le voulait, il me rendrait un service que je saurais b en reconnaître, ce serait de parler de mol ^ M. Pons. Mou -Dieu ! mille Irançs de viager, est-ce trop ? je vous te demande... C'est autant de gugué pour M. Schmucke... Four ior»» dq-

UR OOUSm PON&

m dier fonUkde lili done dH q«1l me recommuoderÉH è c6 pauvre Allemand, qnî aérait dooCt daos son idée, %oû bérilief... Nais qti'esl'tte

În'an homme qui na sait pal eoudre deos idées en français, et oui ailleurs est capable de s*en aller en Allennagne* tant il sera désespéré de la mort de son ami?...

-^ Ma chère madame €iboc« réj^ondlt le iMteur, détenu gtaTe, ces sortes d'affaires ne concernent point les médecins, et rexercice de ma profession me «ralt interdit si l'on savait ^ue je me suis mêlé des dispositions testamentaires d\io de mes dients. La loi ne permet pas & mi médecin d'accepter mi legs de son malade. .. . «.

— Quelle bète de loi I car qu'est-ce qui m'empédw de partager mon legs aveu vous T répondit sur-le-ebamp la Gibol.

-*- J'irai plus loin, dit le doct)>ur, ma conscience de médecin mltaterdit de parfeir à M. Pons de aa mort. O*abord, H n'eat pas assez en danger pom* ceia t pois, cette codtersation de ma part lui causerait un saisissement qui pourrait loi kke un mal réel, et rendre alors sa maladie morteMe...

■-^ Mais Je île prends pAs de mitaines, s'écria madame €1bot, pour loi dire de mettre ses aflàires en ordre, et il be s'en poHe pas plus mal... Il est fait i cela !... ne craigoea rien.

-» Ne me dites rien de plus ma chère madame Gibet !... Ces chômes ne sont pas du domaine de la médeeine, elles regardent les notaires...

— Mata, mon cher monsieur Poulain, si M. Pons vous demandait <te loî-méme où il en est^ et s'il ferait bien de prendre ses prccauiions, là, refùsertei-^vous de lui dire que c'est une excellente chose poUr recouvrer la santé que d'avoir tout bédé... Puis vous glisseriez un petit mot de moi..»

— Ah! s'il me parle de faire son testament. Je ne l'en détournerai points dit le docteur Poulain.

— Eh bien ! voilà qui est dit, s'écria madame Gibot. Je venais Vt>US remercier de vos soins, aJouta4^lle en glissant dans la n^ain du docteur une papillote qui contenait trois pièces d'or. C'est tout ce que je pois laire pour le moment. Ah I si l'étais riche, vous le seriez, moh cher moMleur Poulain» vous qui êtes I Image dû bon Dieb sur la terre.;. Vous avea là) madame, pour (ils, un ange!

La Gibot se leva, madame Poulain la salua d'un air aimable, et 1ê docteur la reconduisit jusque sur le palier. Là. eelte afflrcUse lady Macl>etli de la rlié (lit éclairée d'une lueur Infernale t elle éomprif que lé médecin devait être son eompliee* puisqu'il acceptait des honohtirea pour une fausse maladie.

-- Gomment^ mon bon monsieur Poulain, lui dit-elle, après m'âvolf tirée d'affaire pour mon accident, Vous refuseriez de me sauver dé là ■lisère en disant quelques paroles?...

Le médeein sentit qu'il avait laissé le dfablé le piréndre pâf un dé ses cfaeveuX) ut que ce cheveu s'enroulait su^ la corne Impitoyable de k griffe rouse^ Effrayé de perdre son honnêteté pour si peu dé chose» il r^ottdit à cette idée dkbolique par obé idée non moins diabolique.

— Ecoutez, ma chère madame Gibol, dit4l en la faisant rentrer êi remmenant dans son cabinet, je vais vous payer la dette de reconoais^sance que j'ai contractée envers vous, è qui ]é dois ma place dé la

BHUrle.rié

— Nous partagerons, dit-elle vivement.

«— Quoi? demanda le docteur.

— La succession, répondit la portière.

— Vous ne me connaissen pas, répliqua le docteuir en se posant en YalériusPublicola. Ne parlons plus de cela. J*ai pour ami de collège un garçon fort intelligent* et nous sommes d'autant plus liés, que nous avons eu les mémos chances dans la vie. Pendant que fétudials la médecinci il (bisait son droit : pendant que J'étais interne, il grossôyait chez un avoué« maître Couture. Fils d'un cordonnier, comme je sulA celui d'un eulottier, il n'a pas trouvé de svmpaihiea bien vives autour de lui, mais il n'a pas trouvé non plus oe capitaux; car, après tout, les capitaux ne s'obtiennent que par sympathie. H n'a pu traiter d'une étude qu'en province, à Mantes... Or, les gens de province coUipren-^ neot ai peu les intelligences pariçiennesi que l'Ota a fait mille chicaneà â mon ami.

— Des canailles ! s'écria la Giboth

— Oui, reprit le docteur, car on s'est coalisé contre lui si bien, qu'il a été forcé du revendre son étude pour des (kits où l'on a su lui donner Tapparence d'un tort ; le procureur du roi s'eti est mêlé ; ce magistral éuit du paya, il a pria fait et cause pour les gens du pays. CSe pauvre ^rçoui encore plus sec et plus râpé que Je ne le suis, logé comme moi, nommé Fraisier, s'est réfugié dans notre arrondissement \ il en est réduit k plaider* car il est avocat, devant la justice de pait et le tribimal de police orditaaire. Il demeui*e ici près, rue de la Perle. A liez au numéro 9, vous monterez trois étages, et, sur le palier, vous serrée imprimé en lettres d*or : CAStifaY si iot^kikvd rsAisiBa, sur un petit carré de maroquin rouge. Fraisier se charge spécialement des alîaires contentieoses de EHM. les concierge^, des ouvriers et de tous les pauvres de notre arrondissement A des prit modérés. C'est un honnête homme, car je n'ai p:is besoin de vous dire qtravec ses nioycBSt ft'il était fripon. Il roulerait cnn osse. Je verrai mon ami Fraisier ce sohr. Allei chei loi demain de bonne heure', il counalt

M. louchard, lé garde dn commercé; H. Tabareau, l^uissler de la Justice de paii -, M. Vltet, le juge dé pafx; et M. Trognon, notaire i il est lancé déjà parmi les gens d'afbires les |[)los considérés du quartier. S'il se charge de vos intérêts, si Vous pouvez le donner eomoM eohsell & fit. Pons» vous auret en lui, voyez-vous, un autre vouamémé. Seulement, n'aller pas, comme avec moi, lui proposer des compromis qui blessent rhonueur; mais 11 a de l'esprit, voua vous entendret. Puis, quant à reconnaître ses services, Je serai votre intermédiaire...

Madame Cibot regarda le docteur malignement.

— ^ ffesl-ce pas Tbomme de loi« dit-elle, qui a tiré la mercière de k rue Vieille-du-Temp)e, madame Florimood, de la mauvaise passe où elle étnit, rapport à cet héritage de son bon ami?...

-^ C'est lui-même, dit le docteur.

— N'est>ce pas une horreur, s'écria la Gibot, qu'après lui avoir obtenu deux mille flranci^ de rente, elle lui a refusé sa main, qu'il lui demandait, et au'eile a cru, dit-on, être quitte eh lui donnant douze chemises de toile de Hollande, vingt-quatre mouchoirs, enfin tout ua trousseau I

— Ma chère madaihé L'ibOl, dit lé doéleur, lè trousseau v.ilait mille francs, et Fraisier, qui débutait alors dans le quartier, en avait bien besoin. Elle a d'ailleurs payé le mémoire de frais sans ob^rvation.,. Cette aflaire-là en a valu d'autres à Fraisier, qui maintenant est très- Occupé ; mais, dans mon genre, nos clientèles se valent...

— Il n'jr a que les justes qui pâtissent ici-ba!(, répondit la portlèrel Eh bien ! adieu et merci, mon bon monsieur Poulain.

Ici commence le drame, ou. si Vous voulez, la comédie terrible de la mort d'un célibataire livré par la force des choses à la rapacité des natures cupides qui se groupent i sou lil, et qui, dans ce cas« eurent pour auxiliaires la passion la plus viVe, celle d'un tableautnane, l'avidité du sieur Fraisier, qui, vh dans sa cavernéi va vous faire frémir, et In soif d'un Auvergnst capaMe de tout, même d'un crime, pour se bire un capital. Celte comédie, â laquelle cette partie du récit sert en quelque sorte d'avant-scène, a d'ailleurs pour acteurs tous les personnagei^ qui jusqu'à bréséut ont occupé la scène.

L'avilissemeht des motd est une de ces bizarreries des ihœurs qui» pour être expliquée. Voudrait des volumes. Ecrivez à un avoué en le qualifiant d'hofnfnê de /ot, vous l'aurez oiïensé tout autant que voua offenseriez' un négociant en gros de dehréês coloniales à qui vous adresseriez aihsl votre lettre î — Mohsieur un tel, épicier. Un assez prand nombre dé gens du monde qui deVraieul savoir, puisque c'est » toute leur science, ces délicatesses du savoir-vivre, ignorent encore que la qualification d^hofhme de lèilreê est la plus cruelle injure qu'oh puisse Nire à Un auteur. Le mot hionsieùr est le plus grand exemple de la vie et de la mort d(^s mots. Monsieur veut dire monseigneur. Ce litre, si considérable autrefois, t-éserVé malotcoanl aux rois par la transformation de sieur en sire, se donne à tout le monde; et néanmoins mêêsire, qui ta'Ust pas autre chose que le double du mot monsieur et son équivalent, soulève des articles dails les feuilles républicaines, quand, par hasard, il se trouve mis dans un billet d'enterrement. Magistrats, conseillers, jurisconsultes, juges, avocats, officiers ministériels, avoués, huissiers, conseils, hommes daffaires, agents d'affaires et défenseurs, sont les variétés sous lesquelles se classent les

Sns qui rendent la justice Ou qui la travaillent. Les deux derniers tous de cette échelle sont le pralieien et Vhomme de foi. Le praticien, vulgairement appelé recors, est l'homme de justice par hasard. Il est là pour assister 1 exécution des jugements, c'est, pour les affaires civiies, un bourreau d'occasion. Quant a l'homme de loi, c'est riujure particulière à la profession. 11 est à la justice ce que Vhomme de lettret est à la littérature. Dans toutes Içs professions, en France, la rivalité qui les dévore a trouvé dés termes de dénigrement. Chaque état a son insulte. Le mépris dut frappe les mots homme de Uitret et homme de toi s'arrête aU pluriel. On dit très-liie n sans blesser personne iH jeht de Ultres, le» genfi de loi. Mais, à Paris, chaque profession a ses oméga, dés individus qui mettent le métier de plain-pied avec la pratique des rues, avec le peiiple. Aussi Vhomme de /oi, le petit agent d affaires, exlste-t-il encore dans certains quartiers, comme (^n trouve encoi^e à la Halle lé préteur à la petite semaine qui est à la haute banque Cé que M. Fraisier était à la compagnie des avoués» Chose étrange ! Les gens du peuple ont peur des ofliclers ministériels comme ils ont peur des restaurants fashionables. Ils s'adressent à des gens d'affaires comme Ils vont boire au cabaret. Le plain-pied est la loi ffénérale des différentes sphères sociales. Il n'y a que les natures d'clite qui almeut â graVir les hauteurs, qui ne soufl'rent pas en se Voyant en présence de leurs supérieurs, qui se font leur place, comme Beaumarchais laissant tomber la montre d'un grand seigneur essavant de l'humilier; mais aussi les parvenus, surtout ceux qui savent faire disparaître leurs lanses, sont-Ils des exceptions grandioses. ^

Le lendemain à six heures du matin, madame Cibot examinait, nie de la Perio, la maison où demeurait son futur conseiller, le sieur Fraisier, homme de loi. C'éiait une de ces vieilles maisons habitées par la petite bourgeoisie d'autrefois. On y entrait par une allée. Le rez-dechaussée, en partie occupé par la loge du portier et par la boutique d'un ébéniste, dont les ateliers et les magasins encombraient une pe-

LES PARENTS PAUVRES

titc cour iolérieiire, se troiivail partagé par Tallée et par la cage de 1*escalier, que le salpêtre et rhumidilé dévoraient. Cette maison semblait attaquée de la lèpre.

Madame Gliiot alla droU à la loge, elle y trouva Tun des confrères de Gibot, tin cordonnier, sa Temme et deux enfants en bas âge logés dans un espace de dix pieds carrés, éclairé sur la petite cotir. La plus cordiale entente régna bientôt entre les deux femmes, une fois que la Gibot eut déclaré sa profession, se fut nommée et eut parlé de sa maison de la rue de Normandie. Après un quart d'heure employé

{>ar les commérages et pendant lequel la portière de M. Fraisier faisait e déjeuner du cordonnier et des deux enfants, madame Cibot amena ]a conversation sur les locataires et parla de Tbomme de loi.

— Je viens le consulter, dit-elle, pour des affaires ; un de ses amis, M. le docteur Poulain, a dû me recommander à lui. Vous connaissez M. Poulain?

— Je le crois bien! dit la portière de la rue de la Perle. Il a sauvé ma petite, qu'avait le croup !

— li m*a sauvée aussi, moi, madame. Quel homme est-ce, ce M. Fraisier?...

— G*esC un homme, ma chère dame, dit la portière, de qui Ton arrache bien dilBcilement Targent de ses ports de lettres à la un du mois.

Gette réponse suffit à rintelligente Gibot.

— On peut être pauvre et honnête, répondit-elle.

— Je I espère bien, reprit la portière de Fraisier; nous ne roulons pas sur Tor ni sur. Targent, pas même sur les sous, mais nous n'avons pas un liard à qui que ce soit.

La Cibot se reconnut dans ce langage.

— Enfin, ma petite, reprit-elle, on peut se fier à lui, n*est-ce pas?

— Ah ! (iame! quand H. Fraisier veut du bien à quelqu'un, j'ai entendu dire à madame Florimond qu'il n*a pas son pareil...

— Et pourauoi ne l'a-t-elle pas épousé, demanda vivement la Cioot, puisqu'elle lui devait sa fortunej C'est quelque chose pour une petite mercière, et qui était entretenue par un vieux, que de devenir la femme d'un avocat...

— Pourquoi? dit la portière en entraînant madame Cibot dans l'allée; vous montez chez lui, n'est-ce pas, madame?... eh bien! quand vous serez dans son cabinet, vous saurez pourquoi.

L'escalier, éclairé sur une petite cour par des fenêtres & coulisse, annonçait qu'excepté le propriétaire et le sieur Fraisier, les autres locataires exerçaient des professions mécaniques. Les marches boueuses portaient l'enseigne de chaque métier en offrant aux regards des découpures de cuivre, des boutons cassés, des brimborions de gaze, de sparterie. Les apprentis des étages supérieurs y dessinaient des caricatures obscènes. Le dernier mot de la portière, en excitant la curiosité de madame Gibot, la décida naturellement à consulter l'ami du docteur Poulain: mais en se réservant de l'employer à ses ailaires d'après ses impressions.

— Je me demande quelquefois comment madame Sauvage peut tenir h son service, dit en forme de commentaire la portière qui suivait madame Cibot. Je vous accompagne, madame, ajouta-i-elle, car je monte le lait et le journal à mon propriétaire.

Arrivée au second étage au-dessus de l'entresol, la Gibot se trouva devant une porte du plus vilain caractère. La peinture d'un rouge faux était enduite, sur vingt centimètres de largeur, de cette couche noirâtre qu'y déposent les mains npr^ un certain temps, et r|U6 les architectes ont essayé de combattre dans les appartements élégants par l'application de glaces au-dessus et au-dessous des serrures. Le guichet de cette porte, bouché par des scories semblables à celles que les restaurateurs inventent pour vieillir des bouteilles adultes, ne servait qu'à mériter à la porte le surnom de porte de prison, et concordait d'ailleurs à ses ferrures en trèfles, à ses gonds lonnidables, à ses grosses têtes de clous. Quelque avare ou quelque folliculaire en querelle avec le monde entier devait avoir inventé ces appareils. Le plomb où se déversaient les eaux ménagères, ajoutait sa quote-part de puanteur dans l'escalier, dont le plafond offrait partout des arabesques dessinées avec de la Aimée de chandelle, et quelles arabesoues! Le cordon de tirage, au bout duquel pendait une olive crasseuse, fit résonner une petite sonnette dont l'organe faible dévoilait une cassure dans le métal. Chaque objet était un trait en harmonie avec l'ensemble de ce hideux tableau. La Cibot entendit le bruit d'un pas pesant, et la respiration asthmatique d'une femme puissante. Et madame Sauvage se manifesta ! C'était une de ces vieilles devinées par Adrien Brauwer dans ses Sorcières partant pour le sabbat, une femme de cmq pieds six pouces, â visage soldatesque et beaucoup plus barbu que celui de la Cibot, d*un embonpoint maladif, vêtue d'uue alTreuse robe de rouennerie à bon marché, coifi'ce d'un madras, faisant encore papiilottes avec les imprimés que recevait gratuitement son maître, et portant à ses oreilles des espèces de roues de carrosse en or. Ce cerbère femelle tenait â la main un poêlon en fer-blanc, bossue, dont le lait répandu jetait dans l'escalier une odeur de plus, qui s'y sentiiit peu, malgré sou âcreté naus&ibonde.

— Que qu'il y a pour votre service, médème? demanda madame Sauvage.

Et, d'un air menaçant, elle jeta sur la Cibot, qu'elle trouva, sans

doute trop bien vêtue, un rej^ard d'autant plus menrtrier, que ses yeux étaient naturellement sanguinolents.

— Je viens voir M. Fraisier de la part de son ami le docteur Poulain.

— Ënlrcz, médème, répondit la Sauvage d'un air devenu soudain très-aimable, et qui prouvait qu'elle était avertie de cette visite matinale.

Et, après avoir finit une révérence de théâtre, la domestique à moitié mâle du sieur Fraisier ouvrit brusquement la porte du cabinet qui donnait sur la me, et où se trouvait I ancien avoué de Mantes. Ce cabinet ressemblait absolument à ces petites études d'huissier du troisième ordre, où les cartonniers sont en bois noirci, où les dossiers sont si vieux qu'ils ont de la barbe, en style de cléricature, où les ficelles rouges pendent d'une façon lamentable, où les cartons sentent les ébats des souris, où le plancher est gris de poussière et le plafond jaune de fumén. La glace de la cheminée était trouble; les chenets eu fonte supportaient une bûclie économique ; la pendule en marqueterie moderne, valant soixante francs, avait été achetée â quelque vente par autorité de justice, et les flambeaux qui l'accompagnaient étaient en zinc, mais ils affectaient des formes rococo mal réussies, et la peinture, partie en plusieurs endroits, laissait voir le métal. M. Fraisier, petit homme sec et maladif, à figure rouge, dont les bourgeons annonçaient un sang très-vicié, mais qui d'ailleurs se grattait incessamment le bras droit, et dont la perruque, mise très en arrière, laissait voir un crâne couleur de brique et d'une expression sinistre, se leva de dessus un fau» teuil de canne, où il siégeait sur un rond en maroquin vert. 11 prit un air agréable et une voix flûtée pour dire en avançant une chaise :

— Madame Cibot, je pense?...

— Oui, monsieur, répondit la portière, qui perdit son assurance habituelle.

Madame Cibot fut effrayée par cette voix, qui ressemblait assez â celle delà sonnette, et par un regard encore plus vert que les yeux verdâtres de son futur conseil. Le cabinet sentait si bien son Fraisier, qu'on devait croire que 1 air y était pestilentiel. Madame Gibot comprit alors pourquoi madame Florimond n'était pas devenue madame Fraisier.

— Poulam m'a parlé de vous, ma chère dame, dit l'homme de loi, de cette voix d'emprunt qu'on appelle vulgairement peliie voix^ mais qui restait aigre et clairette comme un vin de pays.

Là, cet agent d'affaires essaya de se draper en ramenant sor ses genoux pointus, couverts en molleton excessivement râpé, les deux pans d'une vieille robe de chambre en calicot imprimé, dont la ouate pre* nait la liberté de sortir par plusieurs déchirures, mais le poids de cette ouate entraînait les pans, et découvrait un justaucorps eu flanelle devenu noirâtre. Après avoir resserré, d'un petit air fiit, la cordelière de cette robe de chambre réfraciaire pour dessiner sa taille de roseau. Fraisier réunit d'un coup de pincette deux tisons qui s'évitaient depuis fort longtemps, comme deux frères ennemis. Puis, saisi d'une pensée subite, il se leva : — Madame Sauvage 1 cria-t-iJ.

— Après?

— Je n'y suis pour personne.

— Eh! parbleur! on le sait, répondit la virago d'une maîtresse voix.

— C'est ma vieille nourrice, dit l'homme de loi d'un air confus â la Cibot.

— Elle a encore beaucoup de laid, répliqua l'ancienne héroïne des Halles.

Fraisier rit du calembour, et mit le verrou pour que sa ménagère ne vint pas interrompre les confidences de la Cibot.

— Eh bien ! madame, expliquez-moi votre affaire, dit-il en s'asseyant et tâchant toujours de draper sa robe de chambre. Une per* sonne qui m'est recommandée par le seul ami <|ue j'aie au monde |)eut compter sur moi... mais... absolument.

Madame Cibot parla pendant une demi-heure sans que l'agent d'affaires se permit la moindre interruption ; il avait l'air curieux d'un jeune soldat écoutant un vieux de la vieille. Ce' silence et la soumission de Fraisier, l'attention qu'il pafaissait prêter â ce bavardage à cascades, dont on a vu des échantillons dans les scènes entre la Cibot et le pauvre Pons, firent abandonner à la défiante imrtière quelquesunes des préventions que tant de détails ignobles venaient de lui iuspirer. Quand la Cibot se fut arrêtée, et qu'elle attendit un conseil, le petit homme de loi, dont les yeux verts à points noirs avaient étudié sa future cliente, fut pris d'une toux dite de cercueil, et eut recours à un bol en faïence à demi plein de jus d'herbes, qu'il vida.

— Sans Poulain, je serais déjà mort, ma chère madame Cibot, répondit Fraisier à des regards maternels que lui jeta la portière; mais il me rendra, dit-il, la santé...

Il paraissait avoir perdu la mémoire des confidences de sa cliente, qui pensait à quitter un pareil moribond.

^ Madame, en matière de succession, avant de s'avancer, Il faut savoir deux choses, reprit l'ancien avoué de Mantes en devenant grave. Premièrement, si la succession vaut la peine qu'on se donne, et, deuxièmement, quels sont les héritiers ; car, si la succession est le butin, les héritiers sont l'ennemi*

LE COUSIN POINS

La Cibot parb de Rëmonencq el d'Elie Magus, et dit (jue les deux fios compères évaluaieni la collection de lableaus à six cent mille francs...

— La prendraient-ils à ce prix-là?... demanda l'ancien avoué de Manies, car, voyez-vous, madame, les gens d'affaires ne croient pas aux tableaux I Un tableau, c'est quarante sous de toile ou cent mille francs de peinture! Or, les peintures de cent mille francs sont bien connues, et quelles erreurs dans toutes ces valeurs-ià, même les plus célèbres ! Un financier bien connu, dont la galerie était vantée, visitée et gravée (gravée!) passait pour avoir dépensé des millions... Il meurt, car on meurt, eh bien ! ses vraU tableaux n'ont pas produit plus de deux cent mille francs. Il faudrait m'amener ces messiears... Passons aux héritiers.

Et Fraisier se remit dans son attitude d'écouteur. En entendant le

nom du président Gamusot, il fit un hochement de tétc, accompagné

d'une grimace qui rendit la Cibot excessivement attentive; elle essaya

' de lire sur ce Iront, sur cette atroce physionomie, et trouva ce qu'en

affaire on nomme une iéie de hoi$.

— Oui, mon cher monsieur, répéta la Cibot, mon M. Pons est le propre cousin du président Gamusot de Marville, il me rabâche sa parenté deux fois par jour. La première femme de M. Gamusot, le marchand de soieries...

— Qui vient d'être nommé pair de France...

— Etait une demoiselle Pons, cousine germaine de M. Pons.

— Ils sont cousins issus de germains...

— Ils ne sont plus rien du tout, ils sont brouillés.

M. Gamusot de Marville avait été, pendant cinq ans, président du tribunal de Mantes, avant de venir à Paris. Non-seulement il y avait laissé des souvenirs, mais encore il y avait conservé des relations; car sou successeur, celui de ses juges avec lequel il s'était le plus lié pendant son séjour, présidait encore le tribunal, et conséquemment connaissait Fraisier à fond.

— Savez-vous, madame, dit-il lorsque la Cibot eut arrêté les rouges ëcluses de sa bouche torrentielle, savez-vous que vous auriez pour en-

. nemi capital un homme qui peut envoyer les gens à Téchafaud ?

La portière exécuta sur sa chaise un bond qui la fit ressembler à la poupée de ce joujou nommé une êurgràe.

— Calmez-vous, ma chère dame, reprit Fraisier. Que vous ignoriez ce qu'est le président de la chambre des mises en accusations de la cour royale de Paris, rien de plus naturel, mais vous deviez savoir que M. Pons avait un héritier légal naturel. M. le président de Marville est le seul et unique héritier de votre mnlade, mais il est collatéral au troisième dogré ; donc, M» Pons peut, aux termes de la loi, faire ce qu'il veut de sa ftirtuue. Vous ignorez encore que la fille de M. le président a épousé, depuis six semaines au moins, le fils aîné de M. le comte Popinot, pair de France, ancien ministre de l'agriculture et du commerce, un des hommes les plus influents de la politique actuelle. Cette alliance rend le président encore plus redoutable qu'il ne l'est comme souverain de la cour d'assises.

la Ci bol iressaillit encore à ce mot.

— Oui, c'est lui qui vous envoie là, reprit Fraisier. Ah l ma chère dame, vous ne savez pas ce qu'est une robe rouge !' C'est déjà Lien assez d*avoir une simple robe noire contre soi I Si vous me voyez ici miné, chauve, moribond... eh bien! c'est pour avoir heurté, saus le savoir, un simple petit procureur du roi de province. On m'a forcé de vendre mon étude à perte, et bien heureux de décamper en perdant ma fortune. Si j'avais voulu résister, je n'aurais pas pu garder ma profession d'avocat. Ce que vous ignorez encore, c'est que s'il ne s'agissait que du président Gamusot, ce ne serait rien ; mais il a, voyezvous une femme!... Et si vous vons trouviez face à face avec cette femme, vous trembleriez comme si vous étiez sur la première marche de l'écbafaud, les cheveux vous dresseraient sur la tête. La présidente est vindicative à passer dix ans pour vous entortiller dans un piège où vous péririez! Bile finit agir son mari comme un enfant fait aller sa toupie. Elle a dans sa vie causé le suicide, à la Conciergerie, d'un char* mant garçon ; elle a rendu blanc comme neige un comte qui se trouvait sous une accusation de faux. Elle a failli faire interdire l'un des plus grands seigneurs de la cour de Charles X. Enfin, elle a renversé le procureur général, M. de Grand ville...

— Qui demeurait Vieille-rue-du-Terople, au coin de la rue Saint-François, dit la Cibot.

— C'est lui-même. On dit qu'elle veut faire son mari ministre de la justice, et je ne sais pas si elle n'ai rivera point à ses fins... Si elle se mettait dans l'idée de nous envoyer tous deux en cour d'assises et nu bagne, moi qui suis innocent comme l'enfant qui natt. je prendrais nn passe-port ei j'irais aux Etats-Unis... tant je connais bien la justice. Or, ma chère madame Cibot, pour pouvoir marier sa fille unique au jeune vicomte Popinot, qui sera, dit<oo, liéritier de votre propriétaire, M. Pillerauit, la présidente s'est dépouillée de toute sa fortune, si bien qu'eu ce moment le président et sa femme sont réduits à vivre avec le traitement de la présidence. Et vous croyez, ma chère dame, que, flans ces circonstances-là, madame la présidente négligera la succèssiou de votre M. Pons?... Mais j'aimerais mieux affronter des canons ch-irgés à mitraille que de me savoir une pareille femme contre moi...

— Mais, dit la Cibot, Ils sont brouillés...

— Qu'est-ce que cela fait? dit Fraisier. Raison de plus ! Tuer un parent de qui l'on se plaint, c'est quelque chose; mats hériter de lui, c'est là un plaisir 1

» Mais le bonhomme a ses héritiers en horreur ; il me répète que ces gens-là, je me rappelle les noms, M. Gardot, M. Berthier, etc., l'ont écrasé comme un œuf oui se trouverait sous un tombereau.

— Voulez-vous être Droyée ainsi?...

— Mon Dieu, mon Dieu! s'écria la portière. Ah! madame Fontaine avait raison en disant que je rencontrerais des obstacles; mais elle a dit que je réussirais...

— Ecoutez, ma chère madame Cibot... Que vous liriez de cette affaire une trentaine de mille francs, c'est possible ; mais la successlony 11 n'y faut pas spnger... Nous avons causé de vous et de votre affaire^ le docteur Poulain et moi, hier au soir...

Là, madame Cibot fit encore un bond sur sa chaise.

— Eh bien! qu'avez-vous T

— Mais, si vous connaissiez mon affaire, pourquoi m'avez-vous laissé jaser comme une pie?

— Madame Cibot, je connaissais votre afllaire, mais je ne savais rien de madame Cibot! Autant de clients, autant de caractères- Là, madame Cibot jeta sur son futur conseil un singulier regard où

toute sa défiance éclata et que Fraisier surprit.

— Je reprends, dit Fraisier. Donc notre ami Poulain a été mis par vous en rapport avec le vieux M. Pillerauit, le grand-oncle de madame la comtesse Popinot, et c'est un de vos titres à mon dévouement. Poulain va voir votre propriétaire (notez ceci !) tous les quinze jours, et il a su tous ces détails par lui. Cet ancien négociant assistait an mariage de son arrière-petit neveu (car c'est un oncle à succession, il a bien quelque quinze mille francs de rente ; et, depuis vingt-cinq ans. Il vit comme un moine, il dépense à peine mille ecus par an...)« et il a raconté toute l'affaire du mariage à Poulain. Il parait que ce grabuge a été cau.sé précisément par votre bonhomme de musicien qui a voulu déshonorer, par vengeance, la famille du président. Qui n'entend qu'une cloche n'a qu'un son.... Votre malade se dit innocent, mais U monde le regarde comme un monstre...

— Ça ne m'étonoerait pas qu'il en fût un ! s'écria la Cibot. Figurezvous que voilà dix ans passés que j'y mets du mien, il le sait, il a mes économies, et il ne veut pas me coucher sur son testament... Non, monsieur, il ne le veut pas, il est têtu, que c'est un vrai mulet... Voilà dix jours que je lui en parle, le matin ne bouge pas plus que si c'était un terne. Il ne desserre pas les dents, il me regarde d'un air... Le plus qu'il m'a dit, c'est qu'il me recommanderait à M. Schmucke.

— U compte donc faire un testament en faveur de ce Schmucke?...

— Il lui aounera tout...

— Ecoutez, ma chère madame Cibot, il faudrait pour que j'eusse des opinions arrêtées, pour concevoir un plan, que je connusse M. Schmucke, que je visse les objets dont se compose la succession, que j'eusse une conférence avec ce juif de qui vous me parlez ; et, alors, laissez-moi vous diriger...

— Nous verrons, mon bon monsieur Fraisier.

— Comment! nous verrons, dit Fraisier en jetant un regard de vipère à la Cibot et parlant avec sa voix naturelle. Ah çà ! suis-je ou ne 8uis-je pas votre conseil? entendons-nous bien.

La Cibot se sentit devinée, elle eut froid dans le dos.

— Vous avez toute ma confiance, répondit-elle en se voyant à la merci d'un tigre.

— Nous autres avoués, nous sommes habitués aux trahisons de nos clients. Examinez bien votre position : elle est superbe. Si vous suivez mes conseils de point en point, vous aurez, je vous le garantis, trente ou quarante mille francs de cette succession -là... Mais cette belle médaille a un revers. Supposez que la présidente apprenne que la succession de Bl. Pons vaut un million, et que vous voulez l'écorner ; car il y a toujours des gens qui se chargent de dire ces choseslà!... fit-il en parenthèse.

Cette parenthèse,, ouverte et fermée par deux pauses, fit frémir la Cibot, qui pensa sur-le-champ que Fraisier se chargerait de la dénonciation.

— Ma chère cliente, en dix minutes, on obtiendra du bonhomme Pillerauit votre renvoi de la loge, et l'on vous donnera deux heures pour déménager.

— Quéqueça me ferait!... dit la Cibot en se dressant sur ses pieds en Beîlone, je resterais chez ces messieurs comme leur femme de conliauce.

— Et, voyant cela. Ton vous tendrait un piège, et vous vous réveilleriez un beau matin dans un cachot, vons et votre mari, sous une accusation capitale...

— Mol!... s'écria la Cibot, moi qui n'ai pas n'iine centime à autrui!... Moi I... moi!...

Elle parla pendant .cinq minutes, et Fraisier examina cette grande artiste exécutant son concerto de louanges sur elle-niénie. li était froid, railleur, son œil perçait la Cibot comme d'un stylet, il riait en dedans, sa perruque sèche se remuait. C'était Robespierre au temps où ce Sylla français faisait des quatrains*

iU

LES PARENTS PAUVRES

^ Et comment ! et pourquoi l et sous qoel prétexte 1 demanda-t-elle en terminant.

-— Voulez-Toassatoir comment tous poorriet être gniUotfnéeT...

La Cfbot tomba pâle comme nne morte; car cette phrase lui tomba sur le cou comme le couteau de la loi. Elle regarda Fraisier d'un air égaré.

— Ecoutet-ffloI bled, ma cbère enihnt, reprit Fraisier en réprimant un mouvement de satisfaction que lui causa f*eiïroi de sa cliente.

— J'aimerais mieux tout laisser là... dit en murmurant b Gibpt. Et elle voulut se lever.

— Restez, car vous devez connaître votre danger, Je vous dois mes lumières, dit impérieu^^ement Fraisier. Vous éies renvoyée par M. Pillerault, ça ne fuit pas de doute, n'est-ce pas? Vous devenez la domestique de ces deux messieurs, très bien ! C'est une déclaration de gu(*rre entre la présidente et vous. Vous voulez tout faire, vous» pour vous emparer de cette succession, en tirer pied ou aile...

La Gibot fit un geste.

— Je ne vous blâme pas, ce n'est pas mon rôle, dit Fraisier en répondant au geste de sa cliente. C'est une bataille que cette entreprise, et vous irez plus loiu que vous ne pensez ! On se grise de son idée, on tape dur...

Autre geste de dénégation de la part de madame Cibot, qui se rengorgea.

— Allons, allons, ma petite mère, reprit Fraisier avec une horrible familiarité, vous Iriez bien loin...

— Ah çà ! me preuez*vous pour une voleuse?

— Allons, maman, vous avez un reçu de M. Schmncke, qui vous a peu coûté... Ah ! vous êtes ici à confesse, ma belle dame... Ne trompez pas votre confesseur, surtout quand ee confesseur a le pouvoir de lire dans votre cœur...

La Gibot fUt elTrajée de la perspicacité de cet homme, et comprit ta raison de la profonde attention avec laquelle il l'avait écoutée.

— Eh bien ! reprit Fraisier, vous pouvez bien admettre que la présidente ne se laissera pas dépasser par vous dans cette eourse à h succession... On vous observera, l'on vous espionnera... Vous obtenez d'être mise sur le testament de M. Pons... C'est parfait. Un beau jour, la justice arrive, on saisit une tisane, ou j trouve de l'arsenic au fond, vous et votre mari vous êtes arrêtés, Jnsés, condamnés, comme ayant voulu tuer le sieur Pons, afin de toucher votre legs... J'ai défendu & Versailles une pauvre femme, aussi vraiment innocente

Sue vous ie seriez en pareil cas ; les choses étaient, comme ie vous le Is. et tout ce que j'ai pu faire alors, c'a été de lui sauver la vie. La malheureuse a en vingt ans de travaux forcés, et les fait à Saint- Lazare.

L'effroi de madame Gibot ftat au comble. Devenue pAle, elle regardait ce petit homme sec aux yeux verdâtres comme » pauvre Moresquc« réputée fidèle à sa religion, devait regarder l'inquisiteur au moment où elle s entendait condamner au feu.

^ Vous dites donc, mon bon monsieur Fraisier, qu'en vous laissant faire, vous confiant le soin de mes intérêts, j'aurais quelque chose, sans rien craindre ?

— Je vous garantis trente mille francs, dit Fraisier en homme sftr de sou fiiit.

— Enfin, vous savez combien J'aime le cher docteur Poulain, reprit-elle de sa voix la plus pateline, c'est lui qui m'a dit de venir vous trouver, et le digne homme ne m'envoyait pas ici pour m'entendre dire que Je serais guillotinée comme une empoisonneuse. . .

Elle fondit en larmes, tant cette idée de guillotine Pavait fait frissonner, ses nerfs étaient en mouvement, la terreur lui serrait le cœur, elle perdit la tète. Fraisier Jouissait de sou triomphe. En apercevant rhésitaiiou de fa cliente, il se voyait privé de l'aflisiire, et il avait voulu dompter la Cibot, Keffrayer, la stupéfier, l'avoir à lui, pieds et poings liés. La portière, entrée dans ce cabinet, comme une mouche se jette dans une toile d'araicnée, devait y rester, liée, entortillée, et servir de pAture à l'ambition de ce petit homme de loi. Fraisier voulait en efli^t trouver, dans cette affaire, la nourriture de ses vieux jours, Tatôance, le bonheur, la considération. La veille, pendant h soirée, tout avait été pesé mûrement, examiné soigneusement à la loupe, entre Poulain et lui. Le docteur avait dépeint Schmucke à son ami Fraisier, et leurs esprits alertes avaient sondé tontes les hypothèses, examiné les ressources et les dangers. Fraisier, dans un élan d'enthousiasme, s'était écrié : — Notre fortune à tous deux est là-dedans ! Et il avait promis à Poulain une place de médecin en chef d'hôpital, à Paris, et il s'était promis à lui-même de devenir juge de paix de l'arrondissement.

Etre juge de paix I c'était pour cet homme plein de capacités, docteur en droit et sans chaussettes, une chimère si rude à la motiture, qu'il y pensait, comme les avocats-député.s pensent à la simarre et les pt*ètrês italiens à la tiare. C'était une folie! Le j»f(e de paix, M. Vitel, devant qui plaidait Fraisier, était un \ieillard de soixanle-neuf ans, assez maladif, qui parlait de prendre sa retraite, et Prai^ler parlait d'être son successeur à Poulain, comme Poulain lui parlait d'une ri-> che héritière qu'il épousait après lui avoir sauvé la vie. On ne sait pas qMelies eonvoilisee fiospireût toutes les places à ia résidence de Paris.

Habiter Paris est tm désir universel. Qu'un débit de tab^c, de timbre* vienne à vaquer, cent femmes se lèvent comme un seul homme et font mouvoir tous leurs amis pour l'obtenir. La vacance probable d'une des viugt-quatre perceptions de Paris cause une émeute d'aoi* bidons à la Chambre des députés ! Ces places se donnent en conseil, la nomination est une alT^Ire d'Etat. Or, les appointements de juge de paix, à Paris, sont dVnviron six mille francs. Le greffe de ee tribunal est une charge qui vaut cent mille fhincs. C'est une des places les plus enviées de l'ordre judiciaire. Fraisier, juge de paix, ami d'un médecin en chef d*hôpital> se mariait richement, et mariait le docteur Poulain ; ils se prêtaient la main mutuellement. La nuit avait passé son rouleau de plomb sur toutes les pensées de l'ancien avoué de Mantes, et ui^ plan formidable avait germé, plan touffu, fertile en moissons et en in-triffoes. La Cibot était la cheville ouvrière de ce drame. Aussi la révoue de cet instrument devait-elle être comprimée ; elle n'avait pas été prévue, mais l'ancien avoué venait d'abattre à ses pieds l'audicieuse portière en déployant toutes les forces de sa natare vénéneuse.

— . Ma chère madame Gibot, voyons, rassurei-vous, dit-il en lui prenant la main.

Cette main, froide comme ht peau d'un serpent, produisit une fanpression terrible sur la portière, il en résulta comme une réaction physique qui fit cesser son émotion ; elle- trouva ie crapaud Astaroth de madame Fontaine moins dangereux à toucher que ce bocal de poh* sons couvert d'une perruque rougeàtre, et qui parlait comme les portes crient.

— Ne croyez pas que je vous effraye à tort, reprit Fraisier après avoir noté ce nouveau mouvement de répulsion die la Cibot* Les affaires qui font la terrible réputation de maoame la présidente sont tellement connues au Palais, que vous pouvez consulter là-dessus qui vous voudrez. Le grand seigneur qu'on a failli interdire est le marquis d'Espard. Le marquis d'Esgrignon est celui qu'on a sauvé des galères. Le jeune homme, riche, beau, plein d'avenir, qui devait épouser une demoiselle appartenant à l'une des premières familles de France, et

2tii s'est pendu dans un cabanon de la ConclerRerie, est le célèbre ucien de Rubempré, dont l'affaire a soulevé tout Paris dans le temps. 11 s'agissait là d'une succession, de celle d'une femme entretenue, ia fameuse Esther, qui a laissé plusieurs millions, et on accusait ce jeune honime de l'avoir empoisonnée ; car U était l'héritier institué par le testament. Ce jeune poète n'était pas à Paris quand ceue fille est nK>rte, il ne se savait pas héritier !... On ne peut pas être plus innocent que cela. Eh bien ! après avoir été interrogé par M. Gamusot, ce ieune homme s'est pendu dans son cachot... La justice, c'est comme la médecine, elle a ses victimes. Dans le premier cas, on meurt pour la société ; dans le second, pour la science, dit-il en laissant échapper un affreux sourire. Eh bien ! vous voyez que je connais le danger... Je suis déjà ruiné par la justice, moi, pauvre petit avoué obscur. Moa expérience me coûte cher, elle est toute à votre service.

— Ma foi, non, merci... dit la Cibot, je renonce à tout! j'aurai fait un ingrat... Je ne veux que mon dû ! J'ai trente ans de probité, monsieur. Non M. Pons dit qu'il me recommandera sur son testament à son ami Schmucke ; eh bien ! je finirai mes jours en paix chez ce brave Allemand...

Fraisier dépassait le but, il avait découragé la Cibot, et il Ibt obligé d'effacer les tristes impressions qu'elle avait reçues.

— Ne désespérons de rien, dit-il, allez-vous-en chez vous, tout tranquillement. Allez, nous conduirons l'aftaire à bon port.

» Mais que faut-il que je fasse alors, mon bon monsieur Fraisier, pour avoir des rentes, et?...

— N'avoir aucun remords, dit-il vivement en coupant la parole à la Gibot. Eh 1 mais, c'est précisément pour ce résultat que les gens d'affaires sont inventés. On ne peut rien avoir dans ces cas-là sans se tenir dans les termes de la loi..| vous ne connaissez pas les lois, moi Je les connais... Avec moi, vous serez du c6té de ia Igalité, vous posséderez en paix vis-à-vis des hommes, car fai coosciencoa c'est votre aflaire.

— Eh bien ! dites, reprit la Gibot, que ces paroles reodiveni curieuse et heureuse.

*-* Je ne sais pas, Je n'ai pas étudié l'affiiire dans ses woyeM, je ne me suis occupé que des obstacles. D'abord, il faut, voyez-vous, pousser au testament, et vous ne ferez pas fausse route ; mais avant tout, sachons en faveur de qui Pons disposera de sa fortune, oar si vous étiez son héritière...

^ Mon, non, il ne m'aime pas! Ah! si j'avais eonna la valeur de ses bibloit, et si j'avais su ce qu'Q m'a dit de ses amours. Je serait sans inquiétude aujourd'hui...

-« Enfin, reprit Fraisier, allez toujours I les moribonds ont de singulières fantaisies, ma chère madame Gibot, ils trompent bien des e8« pérances. Qu'il teste et nous verrons après. Mais, avant tout, il s'agit d'évaluer les objets dont se compose la succession. Ainsi, mettez-moi en rapport avec le Juif, avec ce Rémonencq, ils nous seront trèsutiles... Ayez toute confiance en mol, je suis tout à vous. Je sois l'ami de mon client, à pendre et à dépendra, quand il esl le nian. Ami ou ennemi, tel est mon caractère.

LE COUSIN PONS

Ei) bien! je serai tout à vous, dit la Gibol, el, quant aux boqqraires, M. Poiilain.,.

-^ Ne parlons pas de cela, dit Fraisier. Songez à mniulenir Poulain au cuevci du nialude; le docteur est uu des cœurs les plus lion-^ uêtes, les plus purs que je connaisse et il oous faut là, voyez- vous» un homme sûr. ... Poulain vaut mieus^ que moi, je suis devenu mécbaut.

— Vous £0 avez Tair, dit la Gibot, mais moi je me fierais à vous... ' — Ëi vous auriez raison ! dit-il'.. Vouez me voir à cliaque incident, et allfz... Vous êtes une femnie dVspril, tout ira bien.

— Adieu, mon cher monsieur Fraisier, bonne santé.., votre servante.

Fraisier reconduisit la cliente jusqu'à la porte, et là, conune elle la veille avec le docteur, il lui dit son dernier mot.

— Si vous pouviez faire réclamer mes couseils par M. Pons, ce se-* rait un gi and pas de t'ait.. .

— Je lâcherai, rép<indit la Cibot.

— Bla grosse mère, reprit Fraisier en faisant rentrer la Gibol jusque dans son cabinet, je connais beaucoup M. Trognon, notaire, c'est le notaire du quai tier. Si M. Pons n'a pas de ootaire, parlez-lui de celuitt... faitciy-hii prendre...

— Gonipi is, répondit la Cibot.

En se lelirant, la poi tière entendit le frôlement d'une robe et le bruii d'un pas pesaut qui voulait se rendre léger. Une fois seule et dans la rue, la portière, après avoir marché pendant un certain temps, recouvra sa liberté d'esprit. Quoiqu'elle restât sous l'Iiifluence do celte couft-rence, et qu'elle eût toujours une grande frayeur de Téchafand, de la jublice, des juges, elle prit une résolution très-iiaturelie ci qui l'allail mdtre en lutte sourde avec son terrible conseiller.

— Eh! qirai-je besoin, se dit-elle, de me donner des associés? faisons ma pelote, et après je prendrai tout ce qu*ils m'oflnront pour servir leurs iniéréts.

Ccue pcui^ée devait hâter, comme on va le voir, la un du aiallieureux n)u^icien.

— £h Lien ! mon cher monsieur Schmnrke, dit la Cibot en cirant dans rappailemenl, comment va notre cher adoré de roalarle?

— Bas pieu, répondit l'Allemand. Bons hâ paddi (battu) la gambagne bendanl lidde la uouitle.

— Qrié qu'il disait donc ?

— Tes pelisses ! qu'il foulait que c'husse dude sa vordlne (Ibrtuoe) à la gondission de ne rien vendre... Et il bleuraiti Baufre homme! Ça m'a vait pieu lî niàle !

— Ça passera ! mon cher bichon ! reprit la portière. Je vous al fait attendre votre déjeuner, vu qu'il s'en va de neuf heures, mais ne me grondez pas... Voyez-vous, j'ai eu bien des affaires... rapport à vous. Via que nous n'avons plus rien, et je me suis procuré de rargeoli...

— £t gomment? dit le pianiste.

— El ma tante !

— Guè!e dande ?

— Le plan !

— Le bland?

— Oh I cher homme ! est-il simple \ Non, tous élea m saint, b'ini amour, un archevêque d'iimocence, un homme à empailler, comme disait cet ancien acteur. Gomment 1 vous êtes à Paris depuis viogl^ oeuf ans, vous avez vu, quoi... la Révolution de Juillet, et vous oe connaissez pas le mond^-piéié.., les commissionnaires où l'on vous prèle sur vos bardes!... j'y ai mis tous nos couverts d'argent, huit à tileis. BabI Giliot mangera dans du métal d'Alger. G*est très^bien porté, comme on dit. Et c'est pas la peine de parler de ça à noire chérubin, ça le tribouillerait, ça le ferait jaunir, et il est bien assez irrité comme il est. Sauvons-le avant tout, et nous verrons après. Eh bien! dans le temps comme iaos le temps. A la guerre comme à la guerre, pas vrai?...

— Poone phâme ! cuêir ziblime ! dit le pauvre musicien en prenant la maiu de la Cibot et la niellant sur son cœur, avec une expression d'atiendrissemept.

Cet auge leva les yeux au ciel, les montra pleins de larii^s.

— Finissez donc, papa Schmucke, vous êtes drôle. V'Ià-l-il pas quelque chose de fort I Je suis n'une vieille fille du peuple, j'ai le cœur sur la main. J'ai de ça voyezrvous, dit-elle en se frappnui le sein, autaut que vous deu](. qui êtes des âmes d'or...

— Baba Schmucke ! reprit le musicien. Non, l'aller au fond di cfaagria, t'y bleurer tes larmes de sang, et te monder tant le ciel, ça me prise ! cbe ne sirfifrai pas à Bons...

— Parbleu, je le crois bien, vous vous tuez..'. Ecoutez, mou bichou.

— Pichon?

— Eii bien ' mon fistOD*

— \ihton?

— Mou ebou, n'a ! si vous aimez mieux. ^

— Ça u'ebde bas plis clair...

— Ëh bien ! laissez-moi vous soigner et vous diriger, ou, si vous contiunez ainsi, voyez-vous, j'aurai deux malades sur les bras... Selon ma petite enteudeuieni, il laut nous partager la besogne ici. Vous i*e pouvez plus aller donner des leçons dans Paris, que ça vous fatigue et

que vous n'êtes plus propre à rien lui oà II va falloir pqsser les nqi^ç, puisaue M. Pous devient de plus en plus malade. Je vais pounr aujourd'bui chez toutes vos pratiques et leur dire que vous êtes maj^çfei pas vrai... Pour lors, vous passerez les nuits auprès de notre mouton, et vous dormirez le matin depuis cinq heures jusqu'à supposé deux heures après midi. Moi, je ferai le service qu'est le p|i)s fatigqut, celui de la journée, puisqu'il faut vous donner à déjeuner, â dîner, soigner le malade, le lever, le changer, le médiquer... Car eu inélier que je fais, je ne tiendrais pas dix jours. Et voilà* déjà trente jours que nous sommes sur les dents. Et que de vieod riez-vous, si je tombals malade ? Et vous aussi, c'est à faire frémir, voyez pomme vous ête^pour avoir veillé monsieur cette nuit...

Elle amena Schmucke devant la glace, et Sphraucke se tropra for( changé.

— Donc, si vous êtes de mon avisv je vas vous servir darre darre votre déjeuner. Puis vous garderez encore notre amour jusqu'à degx heures. Mais vous allez me donner la liste de vos pratiques, et j'aurai bientôt fait, vous serez libre pour quinze jours. Vpus vous CQucbprosç à mon arrivée, et vous vous reposerez jusqu'à ce soir.

Gette proposition était si sage, que Schmucke y adhéra sur-ip-c|)amp«

— Motus avec M. Pons : car, vous savez, il se croirait perdu si nous lui disions comme ça qu'il va suspendre ses fonctions au théâtre et se$ leçons, lie pauvre monsieur s'imaginerait qu'il ne retrouvera plus ses éfi(»lières... des bêtises... M. Poulain dit que nous ne sauverpi^g i)otre ^njamin qu'en le laissant dans le plus grand calmpr

V— A pieu ! pien ! vâides le técheuner, che fais vaire la lisde et vis lonner les attresses !. .. fis avez rézon, che zugomprais!...

Une heure après, la Gibot s'endimancha, partie en milord au grand étonuement de Rémouencq, et se promit de représenter dignement la femme de confiance des deux casse-noisettes dans tous les pensionpats, chez toutes les personnes où se trouvaient les écolières des deux musiciens.

Il est inutile de rapporter les différents commérages, exécutés comme les variations d'un thème, 'f^uxquels la Gibot se livra chez les maîtresses de pension el au sein des familles, il suffira de la scène qui se passa dans le cabinet directorial de l'illvstrb Gaudissard, où la portière pénétra, non sans des difficultés inouïes. Les directeurs de spectacles, à Paris, sont mieux gardes que les ro'is et les ministres. La raison des fortes barrières qu'ils lilèveni entre eux et le reste des mortels, est faeile à comprendre : les rois n'ont à se défendre que contre les ambi lions ; les directeurs da spectacle ont à redouter les aipours-propres d'artiste et d'auteur,

La Gibol franchit toutes les dislances par l'intimité subite qui s'établit entre elle et le concierge. Les portiers se reconnaissent entre eu!^, eomme tous les gens de même profession. Gbaque état a ses Shiboleik^ eomme il a son Injure et ses stigmates.

^ Ah! madame, vous êtes l:i portière du théâtre, avait dit b Gibot. Mol, je ne suis qu'une pauvre cuuciorge d'une maison de la rue de Normandie où loge M. Po0s, votre chef d'orchestre. Oh ! comme je serais heureuse d'être à votre place, de voir passer les acteurs, les danseuses, les auteurs 1 C'est, comme disait cet ancien acteur, le bâton de Ddaréehal de poire métier. .

— Et comment va-t-il, ce brave M. Pons? demanda la portière. *• Mais il ne va pas du tout ; v'Ià deux mois qu'il ne sort pas de soo

lit, et il quittera la maison les pieds eu avant, c'est sûr. ««- Ce sera une perte...

— Oui. Je viens de sa part expliquer sa position à votre directeur; lâchez donc, ma petite, que je lui parle...

--^ {lue dame de la part de M. Pons !

Ce fut ainsi que le garçon de théâtre, attaché au service du cabinei, annonça madame Gibot, que la concierge du théâtre lui recommanda. Gaudissard venait d'arriver pour une répéiition. Le hasard voiibit que personne n'eût à lui parler, que les auteurs de la pièce et les acteurs fussent en retard ; il lut charmé d'avoir des nouvelles de soo dief d'orchestre, il fit un geste napoléooien, et la Gibot entra.

Gel ancien commis-voyageur, à la tête d'un théâtre en faveur, trompaii sa commandilCt il la cousidérait comme une femme légitime. Aussi avait-il pris un développement financier qui réagissait sur sa personne. Devenu fort et gros; coloré par la bonne chère et la prospérité, Gau* dissard s'était métamorphose franchement en Mondor^ ?— Nous tournons au Beaujon t disait-il en essayant de rire le premier de lui-même. — Tu n'en es ew^ore qu'à Turcaret, lui répondit Bixiou, qui k remplaçait souvent auprès de la première danseuse du théâtre^ la célèbre Uéloise Brisetout. En effet, rex-iLLusTRB Gaudxssaxd exploita*!! son théâtre uniquement et bruialen^ent d^ms son propre intérêt. Après s'être fait admettre comme collaborateur dans pfusieurs ballets, dans des pièces, des vaudevilles, il en avait acheté l'autre part, en profilant des nécessités qui poignenl les auteurs. Ces pièces, ces vaudevilles, toujours ajoutés aux drames à succès, rapportaient à Gaudissard quelques pièces d'or par jour. 11 trafiquait, par procuration, sur les billets, et il s'en était attribué, comme feux de directeur, un certain nombre qui lui permettait de dlmer les recettes. Ces trois natures de contributions directoriales, outre les loges vendues et les présents des actrices mauvaises qui teuaiçni à remplir des bouts de r6M»» à se la^ntrer eo pagfi^i

LES PARENTS PAUVRES

éa reines, grossissaient si bien son tiers dans les bénéfices, que les commanditaires, à qui les deux autres liers étaient dévolus, touchaient i peine le dixième des produits. lydanmnins, ce dixième produisait encore un iméréi de quinze pour cent des Tonds. Aussi. Guuilissard, appuyé sur ces quinze pour cent de dividende, p.irlait-ii de son intelligence, de SB probilé, de son zèle cl du booiieur de ses commanditaires. Quand le conile Popinot dem;inda, pur un «embiani d'inlérél, i> M. Mairfat, au général lionraud, gendre de Malien, à Crevel, s'ils éiait-nt contents de tiaudissard, tiourand. devenu pair de France, répondit : — On nous dit qu'il nous vole ; mais il est si spirttnel, si bon enrani, que nous sommes contents... — C'est alors comme dans le coule de Ii Fonlaîae, dit l'ancien ministre en souriant. Uamllssard laisait valoir ses capitaux dans des alTaires en dehors du théâtre. Il avait bien jugé les (îraiï, les Schwab et les Brunner, il s'assocl-^ dans les entreprises de chemins de Ter que celte maison lançait. Gachaai sa Hnesse sous la rondeur et l'insouciance du libertin, du voluptueux, il avait l'air de ne s'occuper que de ses plaisirs et de sa toilette :

mab il pensait h tout, et mettait à profit l'immense expérience des araires qu'il avait acquise en voyageant. Ce parvenu, qui ne se prenait pas ail sérieux , habitait un apparlemenl luxueux , arrangé par les soins de sou décorateur, et où il donnait des soupers et des féEes aux gens ciilèbres. Fastueux, aimant i bien faire les choses, it se dounail pour un homme coulant, et il semblait d'autant moins dangereux , qu'il avait gardé l.i p'alint de son ancien métier, pour euip loyer son expression, en la doublant de l'argot des coulisses. Or, comme au théâtre les ailisles disent crûment les chOiMs , il empruntait assez d'espill aux coulisses qui ont leur cs- Srit. ponr, en le mélunt la plaisanii'rie vive dn commis -voyageur, (ivuir l'iiir d'un homme snpérieuv. Ea ce moment, il pensait à vendre son privilège et i {lutir-r. selon son mot, à.à'aulrtt extrcice». Il vouliiitêtreâ la télé d'un chemin de fer, devenir un homme sérieux, un administra leur, et épouser la fille d'un des plus riches maires de Paris, mademoiselle Hinard. Il espérait être nommé député sur la tigtu et arriver, par la protection Fière de >on Ris, madame Poulai de Popinot, au conseil d'Etat.

— A qui ai-je l'honneur de parler? dit Gaudissard en arrêtant sur U Cibot un regard directorial.

— Je suis, monsieur, la Tcmme de confiance de H. Poos.

— Eb bien t comment va-t-il, ce cher garçon ?

— Mal, Ires-mal, monsieur.

— Diable ! diable ! j'en suis fâché, je Tirai voir : car c'est un de ces hommes rares...

— Ab! oui, monsieur, un vrai chérubin... Je me demande encore comment cet homme-ià se trouvait dans un théâtre...

— Mai;, madame, le tliéAlie est un lieu de correction pour les mœurs... dit Gaudissard. Pauvre Ponsl... ma parole d'honneur, on devrait avoir de la graine pour entretenir cette espècc-ll... c'est un homme nmdèlc. et du t.ileiu. Quand croyez-vous qu'il pourra reprendre son service? Car le théitrc, mal lieu ru use ment, ressemble aux diligences qui, vides on pirincs, partent à l'heure - la toile se lève ici

tous les jours à six heures... et nous aurons beau nous ajriloyer, c> ne ferait pas de bonne musique... Voyons, où en est-ilT...

— délas ! mon bon monsieur, dit In Gibut en tirant son mouchoir et en se le mettant sur les yeux, c'est bien terrible à dire; mais Je crois que nous aurons le malheur de le perdre, quoique nous le saignions comme la prunelle de nos yeux... H. Schmncke et moi... même que je viens vous dire que vous ne devez plus compter sur ce digne M. Schmurke, qui va passer toutes les nuits... On ne peut pas s'empêcher de faire comme s'il y avait de l'espoir, et d'essayer d'arracher ce digne et cher homme 1 la mort .. Le médecin n'a plus d'espoir...

— Ri de quoi meurt-il ?

— De chagrin, de jaunisse, du foie, e( tout cela compliqué de bien des choses de famille.

— Et d'un médecin, dit Gaudissard. Il aurait dû prendre le docteur Lebrun, notre médecin, ça n'aurait rien coulé...

— Monsieur en a un qu'est un Dieu... mais que peut faire un médecin, malgré son talent, contre tant de causes?...

—J'avais bien besoin de ces deux braves casse-noisetles pour la musique de ma nouvelle féerie...

— Est-ce quelque chose que Je puisse faire pour eux? dit la Cihot d'un air digne de Jo-

tiaudissard éclata de

— Monsieur, je suis leur femme de confiance, etily ahien deschoses que ces messieurs...

Aui éclats de rire de tiaiidissard, mie femme s'écria : — Si tu ris, on peut entrer, mon vieux.

Et lepremier sujet de la danse fil irrupliiHi dans le cabinet en se jetant sur te seul c.ina|NS S ai s'y trouvât. C'était éloisc Brisctout, enveloppée d'une maguinqne écharpe dite algérienne.

— Ou 'est-ce qui 10 fait rire?.. Est-ce madame?

Pour qui'l emploi vlciilellc?... dit la danseuse en jetant un de ces regards d'artiste à artiste

aui devrait faire le sujet 'un tableau, lléloïse, fille excessivement littéraire, en renom dans lii Bohème, liée avec de grands artistes, éléganle.fine, gracieuse, avait plus d'esprit que n'eu ont ordinairement les premiers sujets de la danse ; en faisant sa question, elle cfojait i ses luccii,.. — mgb 129 respira dans une casso-

lette des parfums péiié-

— Madame, toutes tes femmes se valent quand elles sont belles, et si je ne renifle pas la peste en fi.icon, et si je ne me mets pas de brique piléesur les joues...

— Avec ce que la nature vous en a mis déjà, ça ferait un fier pléonasme, mou enfaiil ! dit Hélnîsc en jetant une œillade à son directeur.

— Je suis une lionnêîe femme...

— Tant pis pour vous, dit Héloise. Vv I fichtre pas entretenue qui veut ! et je le suis, madame, et cvànemeiil bien !

— Comment, tant pis ! Vous avez beau avoir des Atgérirru sur le corjis cl faire votre tête, dit la Cihot, vous n'aurez jamais tant de dédaraliuns que j'en ai reçu, médémel El vous ne vaudrez jamais la belle écaillere du Cadran-Bleu..

I.a danseuse se leva subiicment, se mit au port d'arme, et porta le reveitt de sa main drolie .^ «nu front, comme un soldat qui salue soit génoiai.

LE COUSIN PONS

— Qnoi ! dil GaudisEird, tous soriez celte belle écaillére dont me p.irlailmoD père?

— Madame ne connaît alors ni la caclmcha, dI la polka 1 Madame a cinquante ans passas! dit Héliiïse.

La danseuse se posa dramaliquemenl el déclama ce vert:

SoyoTU «I

— Allons, Uélolse, mndame n'est (>as de Tarce. bisse-la tranquille.

— Hndame serait h nouvelle fléloi&e?... dit la portière avec une Taosse ingénuilé pleine de rnillerie.

— Pas mal, I» vieille ! s'ëcria tiandisiîard.

— C'est arcliidil, reprit la danseuse, le cnlemliour a des moustaches grises, rrouvei-cn un autre, la vieille,., ou prenez une cigarette.

— Pardonnez-moi, madame, dit la CiIkX, je suis trop triste pour continuer 1 vous répondre, j'ai mes deui messieurs bien malades

cha^ins jusqu'aux habits de mon mari, ce matin, qu'en voilà la reconnaissance...

— Oh ! ici la chose tounie au drame! s'ccria la belle fléloise. Do qnoi s'.igit-il!

— Madame, reprit la Ciboi, Tombe ici com-

— Comme un premier sujet, dit Uéloîsc. Je vous souffle, allez ! mé~ dime.

— A lions, je suis pressé. Oit tiauilrssard. Assez de Tartes comme ça !

Béloise, madame est 1:t Teiume de conllance de notre pauvre clierd'orclicsire qui se meurt ; elle vient me dire de ne plus compter sur lui ; je suis dnns rcmbarr.ig.

— Ah 1 le pauvre homme, mais il Tmt donner nue représenta lioD à son bénéfice.

— Ça le ruinerait! dil Gnudissard, il pourrait le lendemain devoir clnij cents frincs aux hospices, (|iii ne reconnaissent pas d autres malbeureux i Paris que les leurs.

Non, lencz. ma bonne femme , puisque vous courez pour le prix Honlyon... ljauJiss,*ird sonna, le garçon de Ihéàlre se présenta soudain. —

Dites au caissier de m'en- ':^:^^~^~--

Toyer un billet de mille ^-'"^^■.-.

Trancs. As5e;ez-vous, '^"^~:

madnme.

— Ah ! pauvre fem- Vniil(^-ioii! mvoip con me, voilà qn'elle pleure!...s'écrifiladanseuse.

C'est bêle... Allons, ma mère, nous irons le voir, consolez- vous. — Ois-donc, loi, Chinois, dil-cllc au diiccieur en l'atliinnl dans un cnin, tu veux me Taire jouer le premier ri^le du ballet d'Ariane. Tu te maries, cl In sais comme je puis te rendic maliieureu:! !...

— llJiuîïC, j'ai le cœur doublé de cuivre, comme une Trégale.

— Je moulrerai des enTants de loi ! j en emprunterai.

— J'ai déclaré notre attachement. .

Sois bon enrani, donne la place de Pons à tiarangcot, ce p.iuvre garçon a du talent, il n'a pas le snu, je ti; promets la paix.

— Mais attends que Pons soit mort... le bonhomme peut d'ailleurs en revenir.

— Oh ! pour ça, non, monsieur... dit la Cibot. Depuis la dernière nuit, qu'il n'était plus dans son bon sens, il a le délire. C'est malheureusement bienlAl fini.

— D'ailleurs, fais Taire rinlërim par Garangeot! dit Héloise, il a (onie la presse pour lui...

En ce moment le caissier entra, tenant il la main deux billets de cinq cents francs.

— Donnez-les à madame, dit lîaudissard. Adieu, ma brave femme, soignez bien ce cher bumme. et dites-lui que j'irai le voir, deihain on après... dès que je le pourrai. "^

— Cn homme i la mer, dil Héloise.

— Ah ! monsieur, des cœurs comme le vôtre ne-se trouvent qu'au ibéàlre. Que Dieu vous bénisse!

— A quej concile porter cela 7 demanda le caissier.

— Je vais vous signer le bon, vous le porterez an compte des gra- (ificaiions.

Avant de sortir, la Cikol lit une belle révérence i la danseuse el put entendre une question que fit Gaudissarid à sou ancietme maîtresse.

— Garangeot est-il capable de me trousser la musique de notre ballet des MobicjMis en douze jours? S'il me lire d'affaire, il aura la succession de Pons i

La portière, mieux récompensée pour avoir causé tant de mal que si elle avait lall une bonne action, supprima toutes les recettes des deux amis, etiesprivadeleurs moyeDsd'existence,dans le cas où Pons recouvrerait la santé. Celle perflde manœuvre devait amener eu quelques jours le résultat iliibiré par la Cibol, ralién:iliun des tableaux convoités parElic Hjgus. Pour réaliser celte première spoliation, la Cihot devait cudoruiir le terrible collaborateur qu'elle s'était donné ,

I avocat Fraisier, et obtenir une entière discrétion d'Clic Hagus ci de Rémoncncq.

Quant à l'Auvergnat,

II était arriré par dei;rés i l'une (le ees passions cuiumc les conçoivent lesgenssansinstrucliou,

3 ni viennent du Tond une province à Paris, avec les idées fixes qu'inspire l'isolement dans les campagnes , avec les ignorances des natures primitives et les bruLdi- ' ts de leurs dénrïrs qui sa

pourri» £tre guilloIinéeT — nat 134.

Dtes. La beauté virile de madanie Cibot. sa vivacité, SOD esprit de la Halle, avaient été l'objet des remarques du brocanteur, qui voulait faire d'elle sa concubine eu l'enlevanià Cibot, espèce du bigamie beaucoup plus commune qu'on ne le pense, Ji Paris, dalis les classes InTérieures. Mais l'avarice fut un nœud coulant qui ctreignit de jour en jour davantage le CLcur et linit par clouTTcr la raison. Aussi Hcmonencq, en évaluant à

Snaranie mille Trancs les remises d'Elie Magus et les siennes, passa-(-il u délit au crime en souhaitant avoir la Cibot pour femme légitime. Cet amour, purement spéculatif, l'amena , dans les longues rêveries du Tumeur appuyé sur le pas de sa porte, ï souhaiter la mort du petit tailleur. Il voyait ainsi ses cipiiaux presque triplés, il pensait quelle cxcclleule commerçante serait la Cibot et quelle belle figure elle lerait dans nu magnifique magasin sur le boulevard. Celle double couvoilisu grisait Bémoiiencq. Il louait une boutique au boulevard de la Madeleine, il l'emplissait des plus belles curiosités de l.i collection du défunt PoDS. Après s'être couché dans des draps d'or et avoir vu des millions dans les qiirales bleues de sa pipe, il se réveillait Tace à Tace avec le petit tailleur, qui balayait la cour, la porte el ia rue au mumcnt oij

LES PARENTS PAUYHES.

rAavoFgnat ovvraU la devanture de sa botuique et disposaii son étalage : car, depuis la maladie de Pons, Cibol rcmplaçail b» feiniiie daas Iç» roiiciions qu'elle s e(ai( aUribuées. L'Auvergnat considérait donc ce petit tailleur olivâtre, cuivré, rabougri, comme le seul obstacle qui s'opposait à son bonheur, et il se demandait coiit nent s'en débarrasser. Cette passion croissante rendant la Cibot très-ûère, car elle atteignait à l'âge où les femmes commencent à comprendre qu'elles peuvent vieillir.

Un matin donc, la Gibot, à son lever, examina RémoDcncq d*un air rêveur au moment où il arrangeait les bagatelles de son étalage, et voulut savoir jusqu'où pourrait aller son amouri

-* Eh bien f vint lui dire l'Auvergnat, les choses vont-elles comme vous le xoulez?

«-^ G'e^t vous qui m'inqniétez, lui répondit la Cibot, Vous me compromettez, ajouta-^t-elle, les voibins Ouïront par apercevoir vos yeux en manclies de veste.

Elle quitta la porte et s'enfonça dans les profondeurs de la boutique de l'Auvergnat. T

^ En voilà une idée t dit Rémonencq.

-** Venez que je vous parle, dit la Cibot. Les héritiers de M. Pons vont se remuer, «t ils sont capables de nous faire bien de la peine. Dieu iiait ce qui non:» arriverait s'ils envoyaient des gens d'affaires qui fourreraient leur nez partout, comme des chiens de chasse. Je ne peux décider M. Schmnckc à vendre quelques tableaux, qi^e si vous ■n'aimez assez pour en garder le secret... oh ! mais un secret! que la tête sur le billot vous ne diriez rien... ni d'où viennent les tableaux, ni qui les a vendus. Vous comprenez, M. Ponît une fois mort et enterré, qu'on trouve cinquante-trois tableaux au li<Mi de soixaulc-sepi, personne n'en s;iura le compte ! D'ailleurs, si M. Pons en a vendii de son vivant, on n'a rien à dire. •

— Oui, reprit Bémonencq, pour moi ça m'est égal, mais M. Ëlia Ma» gns voudra des quittances bien eu règle.

— Vous aurez uu^si votre quittance, pardlne 1 Croyez-vous que ce sera moi qui vous écrirai cela!... Ce sera M. Schmucke ! -mais vous direz à votre Juif, reprit la portière, qu'il soit aussi discret que vous.

— Nous serons mueta comme des p(>jsêons : c'est dans notre élat. Mol je sais lire, mais je ne sais pas écrire, voilé pourquoi j'ai besoin d'une femme instruite et capable comme vous!... Moi qui n'ai jamais pensé qu'à gagner du pain pour mes vieux jours, je voudrais des petits Rémonencq... Laissez-moi là votre Cibot.

— Hais voilà votre Juif, dit la portière, nous pouvons arranger les affaires.

•^ Eh bien ! ma chère dame, dit Ilie Magtis, qid venait toun les trois jours de très-grand matin savoir quand il pourrait acheter les tableaux. Où en sommes-nous?

— N'avez-voHs personne qui voua ait parlé de M. Pons et de ses bi^ blois? lui demanda la Cibot.

*- J'ai reçu, répondit Elle Magna, une lettre d'un avocat { mais comme c'est un drôle qui me parait être un petit eonrenr d afi'aire*i, et que je me défie de ces gens-là, je q'al rien népondu. Au bout de trois jours, il est venu me voir, et il a laissé une carte; J'ai dit à mon concierge que je serais toujours absent quand il viendrait.

— Vous êtes un amour de Juif, dit la Cibot, à qwi la prudence d'Blie Magus était peu cornue. Eh bien ! mes fistons, d'Ici à quelques jours, j'amènerai M. Schn ucke à fous vendre sept à huit tableaux, diit au plus ; mais à deux coniliiidus ; ia première, un secret absolUt Ce sera M. Schmucke qui vous aura bit venir, pas vrai, monsieur? ce sera M. Rémonencq qui vous aura proposé à M. SchmuclLe pour acquéreur. ËnOn, quoi qu'il en soît, je n'y serai pour rien. Vous donnes quarantesix mille francs des quatre tableaux?

— Soit, répondit le Juif en soupirant.

-^ Très-bien, reprit la portière. La deuxième condition est que voua m'en remettrez qoarante-trois mille, et que vous ne les achèterez que trots mille à M. Schmucke : Rémonencq en achètera quatre pour deux miUe francs, et me remettra le surplus... Mais aussi, voyez- vous, mon cher monsieur Magns, après cela, je vous fais faire, à vous et à Hémonencq, un fameuse affaire, à condition de partager les bénélices entre nous trois. Je vous mènerai chez cet avocat, ou cet avocat viendra sans doute ici. Vous estimerez tout ce qu'il y a chez >1. Pons au prix que vous pouvez en donner, afin que ce M. rraisier ait une certitude de ta valeur de la succession. Seulement, il ne fîiut pas qu'il vienne avant notre vente, entendez- vous?...

— C'est compris, dit le Juif t mais il faut da tempe pour voir les choses et en dire le prix.

— Vous aurez une deml-joumée. Allez, ça me regarde.,. Causez de cela, mes enfants, entre vous; pour lors, après-demain Talfaire se fera. Je vais chez ce Fraisier lui parler, car il sait tout ce qui se passe ici par le docteur Poulain, et c'est une fameuse scie que de le faire tenir tranquille, ce coco -là.

A moitié chemin, de la rue de Normandie à la rue de la Perle, la Cibot trouva Fraisier qui venait chez elle, tant il était impatient d'a<voir, selon son expression, les éléments de l'atiaite,

— Tiens! j'Hikiifc» chez vmis, dit-elle.

F^isier se plaigoil de n'avoir pat éU fegu par SUe Hagua; maie b

Ijortière éteignit l'écLiir de défiance qui pointait dans les yeot de riiouHue lie loi, eu lui disant que Mjgus levennit de voyaiJio, et qu'au plus lard le surlendemain elle lui procurerait une entrevue avec lui dans l'appartement dt; Pons pour fixer la valeur do la collection.

— Agissez francliement avec moi, loi répondit Fraisier. Il est plus

ue probable que je serai chargé des intérêts des héritiers de M. Pons.

ans cetie pôsiiion, je serai bien plus à même de vous servir.

Ce fut dit si sèchement, que la Cibot trembla. Cet homme d'affaires famélique devait mancsuvrer de sou côté, comme elle manœuvrait du sien ; elle résolut donc de hâter hi vente des tableaux. La Cibot ne se trompait pas dans ses conjectures. L'avocat et le médecin avaient fait la dépense d'un habillement tout neuf pour Fraisier, afin qu'il pût se présenter, mis décenunent, chez madame la présidente Camiisot de Marville. Le temps voulu pour la confection des habits était la seule Oiuise du retard apporté à cette entrevue de laquelle dépendait le sort des deux amis. Après sa visite à madame Cibot, Fraisier se proposait d^aller essayer son habit, son gilet et son pantalon. 11 trouva ses habillements prêts et finis. Il revint chez lui, mit une perruque neuve, et partit en ciibriolet de remise sur les dix heures du matin pour la rue de Hanovre, où il espérait pouvoir obtenir une audience de la présidente. Fraisier, en cravate blanche, en gants jaunes, en perruque neuve, parfumé d'eau de Portugal, ressemblait à ces poisons mis dans du cristal et bouchés d'une peau blanche dont l'étiouetle, et t^mt, jus« qu'au fil, est coquet, mais qui n'en paraissent que plus dangereux. Sun air tranchimi, sa figure bourgeonn^e, sa maladie cutanée, ses yeux verts, sa saveur de méchanceté, frappaient comme des nuages hur un ciel bleu. Dans son cabinet, tel qu'il s'était montré aux yeux de la Cibol, c'était le vulgaire couteau avec lequel un assassin a commis un erime; mais, à la porte de la présidente, c'était le poignard élégant qu'imc jeune femme met dans son petit-dunkerque.

Un grand changement avait eu lieu rue de Hanovre. Le vicomte et la vicomtesse Popinot, l'ancien ministre et sa femmr n'avaiiMit pas voulu que le président et la présidente allasseni se mettre à loyer, et quiliassent la maison qu'ils doimaient en dot à leur fille. Le préAident et sa femme s'insiallèrent donc au second étage, devenu libre par la retraite de la vieille dame, qui voulait aller finir ses jours à la campagne. Madame Cumusot, qui garda Madeleine Vivel, sa cuisinière et son domestique, en était revenue à la gêne de son point de départ, gêne adoucie par un appartement de quatre mille francs sans loyer, et par un traitement de oix mille francs. Cette aurea tnediocritas satisfaisait déjà peu madame de Marville, qui voulait une fortune en harmonie avec son ambition! mais la cession de tous les biens à leur fille entraînait la suopreasion du cens d'éligibilité pour le président. Or, Amélie voulait faire un député de son mari, car elle ne renonçait pas à ses plans facileipent, et elle ne désespérait point d'obtenir l'élection du président dans l'arrondissement où Marville est situé. Depuis deux mois elle tourmentait donc N. le baron Camusot, car le nouveau pair de France avait obtenu la dignité de baron, pour arracher de lui cent mille francs en avance d'hoirie, afin, disait-elle, d acheter un petit domaine enclavé dans celui de Marville, et rapportant environ deux nulle francs nets d'impôts, Elle et son mari seraient là, chez eux, et auprès de leurs enfimts ; la terre de Marville en serait arrondie et augmentée d'autant. La présidente faisait valoir aux yeux de son beau-père le dépouillement auquel elle avait été conirainie pour marier sa fille avec le vicomte Popinot. el demandait au vieillard s'il pouvait fermer à sou fils atné le chemin aux honneurs suprêmes de la magistrature, qui ne seraient plus accordés qu'à une forte position parlementaire, et sou mari saurait la prendre et se faire craindre des ministres. — Ces geua là n'accordent rien qu'à ceUK qui leur tordent la cravate au cou jusqu'à ce qu'ils tirent la langue, dit-elle. Ils sont ingrats!... Que ne doiventils pas à ('amusot ! Canmsot, en poussant aux ordonnances de juillet, a c;m.sé l'elévaiion de la maison d'Orléans !...

Le vieillard se disait entraîné dans les chemins de fer au delà de se^ moyens, et il remettait cette libéralité, de laquelle il reconnaissait d'ailleurs la nécessité, lors d'une hausse prévue sur les actions.

Cttle quasi promesse, arrachée quelques jours auparavant, avait plongé la présidente dans la désolation. H était douteux ^ue l'ex-j)! opriétaire de Marville pût être en mesure lors de la réélection de la Chambre, car il lui fallait la possession annale.

Fraisier parvint sans peine jiisqn à Madeleine Vivet. Ces deux nalurt^s de vipère ^e reconnurent pour être sorties du même œuf.

^ Madeuioiselle, dit doucereusement Fraisier, je désirerais obtenir un moment d audience de madame ia présidente pour une affaire qui lui est personnelle et qui concerne sa fortune ; il s'agii, dites-le- lui bien, d'une succession... Je n'ai pas rhonneur d'être connu de ma-

bien, d'une succession... Je n al pas dame la présidente, ainsi mon nom ne signifierait rien pour elle... Je n'ai pas l'habitude de quitter mon cabinet, mais je sais quels égards lus à la femme d'un président, et j'ai pris la peine de venir moi- , a'autant plus que l'afiaire ne souffre pas le plus léger retard.

pas sont dus

même

U question posée duis ces termes-là, répétée et amplifiée par la femme de chambre, amena naturellement uue réponse favorable. Co moment était décisif pour les deux ambitions contenues en Fraisier. Aussi, malgré son intrépidité de petit avoué do (province, c;issiint, âpre et incisif, il éprouva œ qu'éprouvent les capitaines au début d une ba*

UE OOUSÎN t>ONS.

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taille d'oà dépend le soeeès de la campagne. En passant dans le petit saloo où FaUendait Amélie^ li eut ce qa'aucun sndorlflque, quelque puissant qu'il fût» n'aTait pn produire encore sur cette peau rëfractaire et bouchée par d*a flk*eu8es maladies^ il se sentit une légère soemr dans le dos et au front. — Si ma fortune ne se fait pas, se dit-il, je suis sauvé, car Piralaln m'a promis la santé le jour où la transpiration se réiablirail. ^ Madame.. .« dll-il, en voyant la pi^idente qui vint en négligé, fit Fraisier s^arrêta pour saluer, avec cette condescendance qui, cbes les olBciers ministériels, est la roeonnaissanoe de la qualité supérieure de ceux à qui ils s'adressent.

Asseyei-voos, monsieur, fit la présidenle en reconnaissant aussitôt un borome du inonde judiciaire.

— Madame la présidenle, si J'ai pris la Jiberté de m'adresser à vous pour une affaire d'intérêt qui concerne M. le président, c'est que j'ai la certitude que M» de MarvUie, dans fai haute position qu'il occupe, laisserait peut-être les choses dans leur état naturel, et qu'il perdrait sept à huit cent mille francs que les dames, qui s'entendent, selon moi, beaucoup mieux aux affaires privées que les meilleurs magistrats, ne dédaignent point...

•^ Vous avez parlé d'une sncceasioA..* dil la présidente en Interrompant.

Amélie, éblouie par la somme et voohint cacher son étonnement, son bonheur, imitait les lecteurs impatients qui courent au dénoû« ment du roman.

— Oui , madame , d'une succession perdue pour vous, oh ' bien entièreinent perdue, mais que je puis, que je saurai vous faire avoir...

— Parlex, monsieur! dit iroidement madame de Marviile, qui toisa Fraisier et l'ex^ina d'un œil*!sagace.

— Madame, )e connais vos émlnentes capacités, je suis de Mantes. M. Lebœuf, le président du tribunal, Tami de M. de Marviile, pourra lui donner des renseignements sur moi...

La présidente fit un haut*leHïorps si cruellement significatif, qoe Fraisier fek forcé d'ouvrir et de fermer rapidement une parenthèse dans son discours.

— Une femme aussi distinguée que vous va comprendre sur^-lechamp pourquoi je lui parle d'abord de moi. C'est le chemin le plus

, court pour arriver à la succession.

La présidente répondit sans parler, à cette fine observation, par un geste.

— Madame, reprit Fraisier, autorisé par le ffcste-à raconter son histoire, j'étais avoué à Manies, ma cbaige devait être toute ma for-» tune, car j'ai traité de Fétude de M. Levroux que vous avex sans doute connu...

La présidente inclina la tète.

— Avec des fonds qui m'étaient prêtés, et une dizaine de mille franca à moi, je sortais de chez Desroches, l'un des plus capables avoués de Paris, et j'y étais premier clere depuis six ans. J'ai eu le malheur de déplaire au procureur du roi de Mantes, monsieur...

— Obvier Vinet.

-* Le fils du procureur général, oui, madame. U courtisait une petite dame...

-<Lui!

— Madame Vatineile...

— Ah I madame Vatinello... elle était bien jolie et bien... de mon temps..

— Elle avait dea bontés pour moi : indè ina, reprit Fraisier. J'étais actif, je voulais rembourser mes amis et me marier; il me fallait des afbirea, .je les cherchais ; j'en brassai bientôt à moi seul plus que les autres olliciers minialérieb. Bah ! j'ai encontre moi les avoués de Mantes, les notaires et jusqu'aux huissiers. On m'a cherché chicane. Vous saves, madame, que lorsqu'on veut perdre un homme dans notre affreux métier, c'est bientôt foit. On m'a pris occupant dans une alEihre pour les deux parties. C'est un peu léger; mais, dans certains cas, la chose se fait à Paris, les avoués a'y passent la casse et le séné. Gela ne se tait pas à Manies» M. Bouyonnet, à qui j'avais

: rendu degà oe petit service, poussé nar ses eonfrèrea , et atiniulé par le procureur du roi, m'a trahi... Vous voyez que je ne vous c»* cbe rien. Ce fut un MU aénéral. J'éuls un fripon. Ton m'a fait plus noir que Marat« On m'a loreé de vendre ; j'ai tout perdu. Je suis à Paris, où j'ai tâché de me créer un catùnet d'affaires; maia ma santé minée ne me laissait pas deux bonnes heures sur les vingt-quatre de la journée. Ai^ourd'hui, je n'ai qu'une ambition, eUe est uiesquine. Vous serez un jour la femme d'un garde des sceaux, peutréire, ou d'un premier président ; mais moi, pauvre et chétif, je n'ai pas d'autre désir que d'avoir une place où finir tranquillement mes jours, un cul-de-sao, UD poste oà l'on végète. Je veux être juge de paix à Paris. C'est uno bagatelle pour vous et pour M. le président que d'obtenir ma joomination, car vous devez eau»er assez d'ombrage au garde des sceaux actuel pour qu'il désire voua obliger... Ce n'est pas tout, madame, ajouta Fraisier en voyant la présidente prôte è parier et lui iatsaot un geste. J'ai pour ami le médecin du vieillard de oui M. le président devrait liériter. Vous voyez que noua arrivons... Ce médeoln, dont la coopération est indispensanle, est dans la même situation que celle où vous ne vpy^i ; du tafeat et pas de chaDcel... C'est par lui que J'ai au

combien vos intéréu sont lésés, car, au moment oà je vous parle, il est probable que tout ea fini, ane le testament qui déshérite M. le pré* dent est bit... Ce médecin désire être nommé médecin en chef crun hôpital, ou des collèges royaux; enfin, vous comprenez, il lui faut une position à Paris, équivalente à la mienne... Pardon si j'ai traité de CAS deux choses si délicates i mais II ne faut pas la moindre ambiguïté dans notre affaire. Le médecin est d'ailleurs un homme fort considéré, savant, et qiil a sauvé M. Plllerault, le grandoncle de votre gendre, M. le vicomte Popinot. Maintenant, fI vous avez la bonté de me promettre ces deux places, celle de juge de paix et la sinécure médicale pour mon ami, je me fais fort de vous apporter l'héritage presque intact... je dis presque intact, car il sera grevé des obligations qu'il faudra prendre avec le légataire et avec quelques personnes dont le concours nooss^ra vraiment indispensable. Vous n'accomplirez vos promesses qu'après l'accomplissement des miennes. . La présidente , qui depuis un moment s'était croisé les bras , comme une personne forcée de subir un sermon, les décroisa, regarda Fraisier et lui dit : -^ Monsieur, vous avez Je mérite de la clarté pour tout oe qui vooa regarde, mais pour moi vous êtes d'une obscurité...

•* Deux mots suffisent à tout éclalrclr, madame, dit Fraisier. M. le

8 résident est le seul et unique héritier au troisième degré de M. Pons. [. Pons est irèfr4nalade, il va tester, s'il ne Ta déjà fait, en faveur d'un Allemand, son ami, nommé Schmucke, et rimporiance de sa succès^ sion sera de plus de sept cent mille francs. Ikins trois jours, J'espère avoir des renseignements de la dernière exactitude sur le chiwe...

— Si cela est, se dltàeHe-mémela présidente foudroyée par la possibilité de oe chiffre, j'ai hïi une grande faute on me brouillant avec lui, en l'accablant.

^ Non, madame, car sans cette rupture il serait gai comme un pinson, et vivrait plus longtemps que vous, que M. le président et que moi... La Providence a ses voira, ne les sondons paa! ajouia*t-ii pour déguiser tout l'odieux de cette pensée. Que vouWvous, nous autres gens d'affiiires, nous voyons le positif des choses. Voos corn-

Srenez maintenant, madame, que dans la haute position qu'occupe l. le président de Marviile, il ne ferait rien, il ne pourrait rien faire dans la aituation actuelle. Il est brouillé mortellement avec son cousin, vous ne voyez plus Pons, voua l'avez banni de la société, vous aviez sans doute d'excellentes'raisons pour agir ainsi; mais le bonhomme est malade, il lègue ses biens à son seul ami. L'un des présidents de la cour ro3rale de Paris n'a rien à dire contre un testament en bonne forme fait en pareilles circonstances. Mais entre nous, madame, il est bien désagréable, quand on a droit à nue succession de sept à huit cent mille francs... que sais-je, un million peut-être, et qu'on est le seul héritier désigué par la loi, de ne pas rattraper son bien... Seulement, pour arriver a ce but* on tombe dans de sak» intrigues; elles sont si diflîciles, si vétilleuses, il feut s'aboucher avec des gens placés si bas, avec des donK^stiques, des sous-ordres, et les serrer de si près, qu'aucun avoué, qu'aucun notaire de Paris ne peut suivre une pareille affaire. Ça demande un avocat sans cause comme moi, dont la capacité soit* sérieuse, réelle, le dévouement acquis, et dont la position malheureusement précaire soit de plain-pied avec celle de ces gens^i. Je m'occupe, dans mon arrondissement, des aiÊiires des petits bourgeois, des ouvriers, des gens du peuple... Oui, madame, voilà dans quelle condition m'a mis l'inimitié d'un procureur du roideveuusiib^iitut à Paris aujourd'hui, qui ne m'a pas pardonné ma supériorité... Je vous connais, madame, je sais quelle est la solidité de votre protection, et J'ai aperçu, dans un tel service à vous rendre, la fin de mes misères et le triomphe du docteur Poulain, mon ami...

La présidente restait pensive. Ce fut un moment d'angoisse affreuse pour Fraisier. Vinet, l'un des orateurs du centre, procureur général depuis seize ans, dix fols désigné pour endosser la simarre de la chancellerie, le père du procureur do roi de Mantes, nommé substitut à Paris depuis un aa, était un antagoniste pour la haineuse présidente. Le hautain procureur générai ne cachait pas son mépris pour le président Gamasot. Fraisier ignorait et devait ignorer cette circonstance.

— N'avez^vous aor la conscience que le fiiit d'avoir occupé pour les deux parties? demanda«t«lle en regardant fixement Fraisier.

■^ Madame la présidente peut voir M. Lebceuf ; M. Leboraf m'était favorable.

— Ktes-vons sAr que M. I^boraf donnera sur vous de bons renseignements à M. de Mnrvilie, à M. le comte Popinot?

-—J'en réponds, surtout M. Olivier Vinet n'étant plus à Mantes; car, entre nous, ce pistil magistrat §teo faisait peur au bon M. Lebœuf. U'ailleors, madame la préudenie, ai vous me le permettez, jlrai voir à Mantes M. Lebœuf Ce ne sera pas un retard, je ne saurai d'une ma* nière certaine le chiff're de la succession que dans deux ou trois jours. Je veux et je dois cacher à madame la présidente tous les ressorts de cette affaire: mais le prix que j'attends de mon entier dévouement n'est'il pas pour elle un gage de réussite?

•—Eh bien ! disposez en votre faveur M. Lebœuf, et si la succossion a l'importance, ce dont je doute, que vous accusez, je voos promets les deux places, en cas de succès, bien entendu...

-— J'en réponds, madanso. Sqnlemeat voi» aurez la boalé 4e laire

LES PARENTS PAUVRES

venir ici votre notaire, voire avoué, lorsque j*aiirai besoin d*eux, de me donner une procuralïoo pour agir au nom de M. le président, et de dire à ces messieurs de suivre mes iaslruciionst de ne rien entreprendre de leur chef.

— Vous avez la responsabilité, dit solennellement la présidente, vous devez avoir l'omnipotence. Mais IMi. Pons est-il bien malade? demanda-t-elle en souriant.

— Ma Toi, madame, il s'en tirernit, surtout soigné par im homme aussi consciencieux quo le docteur Poulain, car, mon ami, madame, n*est qu*un innocent espion dirige par moi dans vos intérêts, il est capable de sauver ce vieux musicien, mais il y a là, près du malade, une portière qui, pour avoir trente mille francs, le pousserait dans la fosse... fille ne le tuerait pas, elle ne lui aouneru pas d'arsenic, elle ne sera pas si charitable, elle fera pis, elle Tassassiiiera moralement, elle lui donnera mille impatiences par jour. Le pauvre vieillard, dans une splière de silence, de tranquillité, bien soigné, caressé par des amis, à la campagne, se rétablirait, mais, tracassé par une madame Evrard, qui dans sa jeunesse était une des trente belles ccaillères que Paris a célébrées, avide, bavarde, brutale ; tourmenté par elle pour faire un testament où elle soit richement partagée, le malade sera conduit fatalement jusqu'à l'induration du foie ; il s'y forme peut-être en ce nioment des calculs, et il faudra recourir pour les extraire à une opération qu'il ne supportera pas... Le docteur, une belle âme !... est dans une affreuse situation. Il devrait faire renvoyer cette femme...

— Nais cette mégère est un monstre ! s'écria la présidente en fai* sant sa petite voix flûtée.

Cette similitude entre la terrible présidente et lui fit sourire intérieurement Fraisier, qui savait à quoi s'en tenir sur ces douces modulations factices d'une voix naturellement aigre. Il se rappela ce président, le héros d'un des contes de Louis XI, que ce monarque a signé par le dernier mot. Ce magistrat, doué d'une femme taillée sur le patron de celle de Socrale, et n'ayant pas la philosophie de ce grand homme, fit mêler du sel à l'avome de ses chevaux en ordonnant de les priver d'eau. Quand sa femme alla le long de la Seine à sa campa» gne, les chevaux se précipitèrent avec elle dans l'eau pour boire, et le magistrat remercia la Providence qui l'avait si nalureliemeni déli • vré de sa femme. En ce moment, madame de Marville remerciait Dieu d'avoir placé près de Pons une femme qui l'en débarrasserait honné" tement.

— Je ne voudrais pas d'un million, dit-elle, au prix d'une indélicatesse... Votre ami doit éclairer M. Pons, et faite renvoyer celte porilcre.

— D'abord, madame, MM. Schmncke et Pons croient que cette femme est un ange, et renverraient mou ami. Puis cette atroce écail- Icrc est la bieuliiitrice du docteur, elle l'a introduit chez M. Pillerault. 11 reciMumande à celle femme la plus grande îiouceur avec le malade, mais ses lecomuiandalions indiquent à celte créature les moyens d'eui|iir(*r la maladie.

>- Que pense votre ami de l'état de mon cousin ? demanda la présidente.

Fraihicr fit trembler madame do Marville, par la justesse de sa réponse, et p;ir la lucidité avec laquelle il pénétra dans ce cœur aussi avide que celui de la Cibot.

— Dans six semaines, la succession sera ouverte. La présidente baissa les yeux.

— Pauvre homme ! fit-elle eu essayant, mais en vain, de preudre une physionomie atli-istée.

— Madame la présidente a-t>elle quelque chose à dire à M. Lebœuf ? Je vai à Mantes par le chemin de fer.

— Oui, restez là, je lui écrirai de venir dîner demain avec nous, j'ai besoin de le voir pour nous concerter, afin de réparer rinjustico dont vous avez été la victime.

Quand la prébideuie l'eui quitté. Fraisier, qui se vit juge de paix, ne se ressembla plus à lui-même ; il paraissait gros, il respirait à pleins poumons l'air du bonheur et le bon vent du succès. Puisant au réservoir inconnu de la volonté de nouvelles et fortes doses de cette <livine essence, il se sentit capable, à la façon de Bémonencq, d'un ci'imc, pourvu qu'il n'en existât pas de preuves, pour réussir. H s'était avancé crânement eu face de la présidente, convertissant les conjectures en réalité, affirmant à tort et à travers, dans le but unique de se faire commettre par elle au sauvetage de cette succession et d'obtenir sa protection. Représentant de deux immenses misères et de désirs non moins inunenses, il repoussait d'un pied dédaigneux son affreux ménage de la rue de la Perle. Il entrevoyait mille écus d'honoraires chez la Cibot, et cinq mille francs chez le' président. C'était conquérir un appartement convenable. Enfin, il s'acquittait avec le docteur Poulain. Quelques-unes de ces natures haineuses, âpres et disposées à la méchanceté par la souffrance ou par la maladie, éprouvent les sentiments contraires, à un égal degré de violence : Richelieu était aussi bon ami qu'ennemi cruel. En reconnaissance des secours que lui avait dounés Poulain, Fraisier se serait fait hacher pour lui. La présidente, en revenant une lettre à la main, regarda sans être vue par lui, cet lionune, qui croyait à une vie heureuse et bien rentrée, et elle le trouva moins laid qu'au premier coup d'œil qu'elle avait jeté sur lui ; d'alk

leurs, il allait la servir, et on regarde un ÎDalrument qui nous appartient autrement qu'on ne regarde celui du voisin.

— Monsieur Fraisier, dit-elle, vous m'avez prouvé que vous étiez un homme d'esprit, je vous crois capable de franchise.

Fraisier fit un geste éloquent.

— Eh bien ! reprit la présidente, je vous somme de répondre avec candeur à cette question : — M. de Marville ou moi devons-nous être compromis par suite de vos démarclies?

— Je ne serais pas venu vous trouver, madame, si je pouvais un jour me reprocher d'avoir jeté de la boue sur vous, n'y en eût-il que gros comme la tête d'une épingle, car alors la tache parait grande comme la lune. Vous oubliez, madame, que, pour devenir juge de paix à Paris, je dois vous avqir satisfaite. J'ai reçu, dans ma vie, une première leçon, elle a été trop dure pour que je m'expose à recevoir encore de pareilles étrlvières. Enfin, un dernier root, madame. Toutes mes démarches, quand il s'agira de vous, vous seront préalablement soumises...

— Très-bien; voici la lettre pour M. Lebœuf. J'attends maintenant les renseignements sur la valeur de la succession.

— Tout est là, dit finement Fraisier en saluant la présidente avec toute la grâce que sa physionomie lui permettait d'avoir.

» Quelle providence ! se dit madame Gamusot de Marville. Ah I je serai donc riche ! Camusot sera député, car en lâchant ce Fraisier dans l'arrondissement de Bolbec, il nous obtiendra la majorité. Quel instrument !

— Quelle providence! se disait Fraisier en descendant l'escalier, et quelle commère que madame Gamusot! Il me faudrait une femme dans ces coudilions-là ! Maintenant à l'œuvre.*

Et il partit pour Manies, où il fallait obtenir les bonnes grâces d'un homme qu'il connaissait fort peu ; mais il comptait sur madame Valinelle à qui, malheureusement, il devait toutes ses infortunes, et les chagrins d'amour sont souvent comme la lettre de change protestée d'un bon débiteur, elle porte intérêt.

Trois jours après, pendant que Schmncke dormait, car madame Cibot et le vieux musicien s'étaient déjà partagé le fardeau de garder et de veiller le malade, elle avait eu ce qu'elle appelait une prise de bec avec le pauvre Pons. Il n'est pas inutile de faire remarquer une triste 4 particuluriié de l'Iiépatite. les malades dont le foie est plus on moins attaqué sont disposés à l'impatience, à la colère, et ces colères les soulagent momentanément : de même que, dans l'accès de fièvre, ou seul se déployer en soi des forces excessives. L'accès passé, l'affaissenieut, le collnpsus, disent les médecins, arrive, et les pertes qu'a faites l'organisme s'apprécient alors dans toute leur gravité. Ainsi, dans les maladies de foie, et surtout dans celles dont la cause vient de grands chagrins éprouvés, le patient arrive après ses emportements à des alTaiblissements d'autant plus dangereux qu'il est soumis à une diète sévère. C'est une sorte de fièvre qui agite le mécanisme humoristique de l'homme, car cette fièvre n'est ni dans le sang, ni dans le cerveau. Cette agacerie de tout l'être produit une mélancolie où le malade se prend lui-même en haine. Dans une situation pareille, tout cause une irritation dangereuse. La Cibot, malgré les recommandations du docteur, ne croyait pas, elle, femme du peuple sans expérience ni instruction, à ces tiraillements du système nerveux par le système huumristique. Les explications de M. Poulain étaient pour elle des idrei dé médecin. Elle voulait absolument, comme tous les gens du peuple, nourrir Pons, et, pour l'empêcher de lui donner en cachette du jambon, une bonne omelette ou du chocolat à la vanille, il ne fallait rien moins que cette parole absolue du docteur Poulain :

— Donnez une seule bouchée de n'importe quoi à M. Pons, et vous le tueriez comme d'un coup de pistolet.

L'entêtemeni des classes populaires est si grand à cet égard, que la répugnance des malades pour aller à l'hôpital vient de ce que le peuple croit qu'on y tue les gens en ne leur donnant pas â manger. La mortalité qu'ont causée les vivres apporUis en secret par les femmes à leurs maris a été si grande, qu'elle a déterminé les médecins à prescrire une visite de corps d'une excessive sévérité les jours où les parents viennent voir les malades. La Cibot, pour arriver à une brouille momentanée nécessaire à la réalisation de ses bénéfices immédiats, raconta sa visite au directeur du théâtre, sans oublier sa priss de bec avec madi'moiseJle Héloise, la danseuse.

— Mais qu'alliez-vous faire là ? lui demanda pour la troisième fois le malade, qui ne pouvait arrêter la Cibot une fois qu'elle était lancée en paroles.

— Pour lors, quand je lui ai eu dit son fait, mademoiselle Héloîse qu'a vu ce que j étais, a mis les pouces, et nous avons été les meilleures amies du monde. — Vous me demandez maintenant ce que j'ailais faire là? .dit-elle en répétant la question de Pons.

Certains bavards, et ceux-là sont des bavards de génie, ramassent ainsi les interpellations, les objections et les observations en mauière de provision, pour alimenter leurs discours ; comme si la source en pouvait jamais tarir.

— Mais j'y suis allée pour tirer votre M. Gaudissard d'embarras, il a besoin d une musique pour un ballet, et vous n'êtes guère en état, mon cMri, de gribouiller du papier et de remplir votre devoir... J'ai

LE COUSIN PONS

donc entenUa, comme ça, qu'on appellerait un M. Garangêot pour arranger les Mohicam en musique...

— Garangêot ! s'écria Pons en fureur. Garangêot, un homme sans aucun talent, je n*ai pas voulu de lui pour premier violon ! C'est un homme de beaucoup d*esprit, qui fait très-bien des feuilletons sur la iiinslque ; mais pour composer un air, je Ten défie!... Et où diable avez- vous pris l'Idée d*uller au théâtre?

— Mais est-il oslinét ce démon-là! .. Voyons, mon chat, ne nous emporions pas comme une soupe au lait... Pouvez-vous écrire de la musique dans Télat où vous êtes? Mais vous ne vous èies donc pas legardé au miroir? Voulez-vous un miroir? Vous n'avez plus que la peau sur les os... vous êtes faible comme un moineau... et vous vous croyez capable de faire vos noies... rouis vous ne feriez pas seulement les miennes... Ça me fait penser que je dois monter chez celle du troisième, qui nous doit dix-sept francs... et c'est bon à ramasser, dix* sept francs; car, l'apothicaire payé, il ne nous reste pas vingt francs... Fallait donc dire à cet homme, qui a Tair d'être un bon homme, à M. Gaadissard... J'aime ce nom-là... c'est un vrai Roger-Fontemps qui m'irait bien... il n'aura jamais mal au foie, celui-là !... Donc, fallait lui dire où vous en étiez... dume! vous n'êtes pas bien, et il vous a moineuianément remplacé...

— Remplacé ! s'écria Pons d'une voix formidable en se dressant sur son séant.

Eu général les malades, surtout ceux qui sont dans l'envergure de la faux de la mort, s'accroclieut à leurs places avec la fureur que déploient les débutants pour les obtenir. Aussi son remplacement purut^-il être au pauvre moribond une première mort.

— Mais le docteur me dit, reprit-il, que je vais parfaitement bien ! que je reprendrai bientôt ma vie ordinaire. Vous m'avez tué, ruiné, assassiné!...

— Ta, ta, ta, ta! s'écria la Gibot, vous voilà parti, allez, je suis votre bourreau, vous dites ces douceurs-là, toujours, parbleu, à M. Schmucke, quand jai le dos tourné. J'entends bien ce que vous dites, allez!... , vous êtes uu monstre d'Ingraiilode.

— Mais vous ne savez pas que si je tarde seulement quinze jours à ma convalescence, on me dira, quand je reviendrai, que je suis nue perruque, uu vieux, que mou lerops est fini, que je suis empire, rococo ! s'écria ce malade qui voulait vivre. Garangêot se sera fait des amis, dans le théâtre, depuis le contrôle ju^u'au cintre ! Il aura baissé le diapason pour une actrice qui n'a pas de voix, il aura léché les bottes de M. Gaudissard ; il aura, par ses amis, publié les louanges de tout le monde dans les fentlleions ; et, alors, dans une boutique comme celle-là, madame Gibol, on sait trouver des poux à la têle d'un chauve ! Quel démon vuiis a poussée là?...

— Mais parbleu, M. Schmucke a discuté la chose avec moi pendant huit jours. Que voulez-vous ? Vous ne voyez rien que vous ! vous êtes nii égoïste à tuer les gens pour vous guérir!... Mais ce pauvre M. Schmucke est depuis un mois sur les dents, il marche sur ses boulets, il ne peut plus aller nulle part, ni douuer des leçons, ni faire de service au théâtre, car vous ne voyez donc rien? il vous garde la nuit, et je vous garde le jour. Aujor d'aujourd'hui, si je passais les nuits comme j*ai tâché de le faire d'abord, en croyaut que vous n'auriez ricu, il me faudrait dormir pendant la journée! Et que qui veillerait au ménage et au grain I... Et que voulez-vous, la maladie est la maladie! et voilà!...

— 11 est impossible que ce soit Schmucke qui ait eu cette pensée-là..«

— Ne voulez-vous pas à cette heure que ce soit moi qui l'aie prise sous mon bonnet! Et croyez-vous que nous sommes de fer? Mais si M. Schmucke avait continué son métier, d'aller donner sept ou hait leçons et de passer la soirée de six heures et demie à onze heures et demie au théâtre à diriger l'orchestre, il serait mort dans dix jours d'ici... Voulez-vods la mort de ce digne homme, qui donnerait son sang peur vous? Par les auteurs de mes jours, on n'a jamais vu de malade comme vous... Qu'avez-vous fait de votre raison, l'avez- vous mise au Mont- de-Piété? Tout s'extermine ici pour vous, l'on fait tout pour le mieux, et vous n'êtes pas coûtent... Vous voulez doue nous rendre fous à lier... moi d'abord je suis fourbue, en attendant le reste !

La Gibot pouvait parler à son aise, la colère empêchait Pons de dire nn mot, il se roulait dans son lit, articulait péniblement des interjections, il se mourait. Comme toujours, arrivée à cette période, la querelle tournait subitement au tendre. La garde se précipita sur le malade, le prit par la tète, le força de se coucher, ramena sur lui la couverture.

— Peut-on se mettre dans des états pareils ! Après ça', mon chat, c*cst votre maladie! C'est ce que dit le bon M. Poulain. Voyons, calmez-vous. Soyez gentil, mon bon petit fiston. Vous êtes l'idole de tout ce qui vous approche, que le docteur lui-même vient vou^ voir jusqu'à deux fois par jour ! Que aull dirait s'il vous trouvait agité comme cela? Vous me mettez hors aes gonds! ce n'est pas bien à vous... Quand on a mame Cibot pour garde, on lui doit des égards... Vous criez, vous parlez !.. ça vous est défendu ! vous le savez. Parler, ça vous irrite... Et pourquoi vous emporter? C'est vous qui avez tous les lorts, vous m'asticotez toujours! Voyons, raisonnons 1 Si M. Schmucke

et moi, qui vous aime comme mes petits boyaux, nous avons cru bien faire ! Eh bien ! mon chérubin, c'est bien, allez.

^ Schmucke n'a pas pu vous dire d'aller au théâtre sans me consulter...

— Faut-il l'éveiller, ce pauvre eher homme qui dort comme un bienheureux, et l'appeler en témoignage?

— Non ! non ! s'écria Pons. Si mon bon et tendre Schmucke a pris cette résolution, je suis peut-être plus mal que je ne le crois, dit Pons eu jeiant un regard plein d'une horrible mélancolie sur les objets d'art qui décoraient sa chambre. 11 faudra dire adieu à mes chers tableaux, a toutes ces choses dont je m'étais fait des amis. Et mou divin Schmucke ! ^ oh l serait-ce vj-ai ?

La Cibot, cette atroce comédienne, se mit son mouchoir sur les yeux. Celte muette réponse fit tomber le malade dans une sombre rêverie. Abattu par ces deux coups portés dans des endroits si sensibles, la vie sociale et la santé, la perte de son état et la perspective de la mort, il s'affaissa tant, qu'il n'eut plus la force de se mettre eo colère. Et il resta morne comme un poitrinaire après son agonie.

— Voyez-vous, dans l'intérêt de M. Schmucke, dit la Cibot eo voyant sa victime tout à lait matée, vous feriez bien d'envoyer diercher le notaire du quartier, M. Trognon, un bien brave homme.

^ Vous me parlez louiours de ce Trognon... dit le malade.

— Ah I ça m'est bien égal, lui ou un autre, pour ce que vous me donnerez !

Et elle hocha la tête en signe de n)épris des richesses. Le silence se rétablit.

En ce moment, Schmucke, qui dormait depuis plus de six heures, réveillé par la ^iin, se leva, vint dans la chambre de Pons, et le contempla pendant quelques instants sans mot dire, car madame Cibot s'était mis un doigt sur les lèvres en faisant : — Chut !

Puis elle se leva , s'approcha de l'Allemand pour lui parler à l'oreille, et lui dit : — Dieu merci ! le voilà qui va s'endormir, il est méchant comme un âne rouge !... Que voulez-vous ! il se défend contre la maladie...

— Non, je suis, au contraire, très-patient, répondit la victime d'un ton dolent qui accusait un efTroyable abattement ; mais, mon cher Schmucke, elle est allée au théâtre me faire renvoyer...

Il fit une pause, il n'eut pas la force d'achever. La Gibot profita de cet iniervalle pour peindre par un signe à Schmucke l'état d'une tête où la raison déménage, et dit :

— Ne le contrariez pas, il mourrait...

— Et, rcftrit Pons en regardant Thonnète Schmucke, elle prétend que c'est toi qui l'as envoyée...

— Ul, répondit Schmucke héroïquement, il le valiait. Dais-doi?... laisse-nus de saufer !... C'esde tes pédises que te d'ébuiser à dnifailler quand du as ein drèssor... Rédablis-doi, nus fentons quelque pric-àprac, ed nus vinirons nos churs dranquillement dans ein goin afec cède ponne montame Zipod...

— Elle t'a perverti ! répondit doulonreosemeot Pons.

Le malade, ne voyant plus madame Cibot, qui s'était mise en arrière du lit pour pouvoir dérober à Pons les signes qu'elle Élisait à Schmucke, la crut partie.

— Elle m'assassine, ajoota-tnl.

— Comment, je vous assassine?... dtt»elle en se montrant l'œil enflanfmé, ses poings sur les hanches. Voilà donc la récompense d'un dévouement de chien caniche... Dieu de Dieul Elle fondit en larmes, se laissa tomber sur un fauteuil, et ce mouvement tragique causa la plus funeste révolution à Pons. — Eh bien ! dit-elle en se relevant et montrant aux deux amis ces regards de femme haineuse qui lancent à la fois des coups de pistolet et du venin, je suis lasse de ne rien faire de bien ici en m'exterminant le tempérament. Vous prendrez une garde ! Les deux amis se regardèrent eflfrayés. — Oh ! quand vous vous regarderez comme des acteurs ! C'est dit ! Je vas prier le docteur Poulain de vous chercher une garde ! Et nous allons faire nos comptes.

Vous me rendrez l'argent que j'ai mis ici... et que je ne vous aurais

lui suis allée chez M. PiUei encore cinq cents francs.

jamais redemandé... Mol qui suis allée chez M. PiUerault lui emprunter

^ C'est sa malatie ! dit Schmucke en se précipitant sor madame Gibot et l'embrassant par la taille ; ayez te la badienoe I

— Vous, vous êtes un ange, que je baiserais la marque de vos pas, dit-elle. Mais M. Pons ne m'a jamais aimée; il m'a loujourà z'haie !... D'ailleurs, il peut croire que je veux être mise sur son testament...

— Gbit ! fus alez le duer ! s'écria Schmucke.

— Adieu, monsieur ! vint-elle dire à Pons en le foudroyant par un regard. Pour le mal que je vous veux, portez-vous bien. Quand vous serez aimable pour moi, quand vous croirez que ce que je fais est bien fait, je reviendrai ! Jusque-là je reste chez moi... Vous étiez mon enfant,, depuis quand a-t-on vu les enfants se révolter contre leurs mères?... Non, non, monsieur Schmucke, je ne veux rien entendre... Je vous apporterai votre dtner, je vous servirai ; mais prenez une garde, demandez-en une à M. Poulain.

Et elle sortit en fermant les portes avec tant de violence, que les objeu frêles et précieux tremblèrent. Le malade entendit no cliquetis

LES PARRNlrS PAUVftES.

de parcelatne qu! fut, dans sa torture, ce qu'était le coup de grâce dans le supplice de la roue.

Une heure après, la Gibot, au lieu d'eutfcr chet Pous, vint appeler Sclunucke à travers la porte de la chambre à coucher, eu lui disant que soû dluer I attendait dans la salle à manger. Le pauvre Allemand y vînt le visage blême et couvert de larmes.

— Mon baufre Bons extrafaque, dit-H, gar il bredend que fus ëdes ine Bcélërade. Cèdre sa malatie, dk-il pottr attendrir la Gibot sans accuser Pons.

'^ Oh! j'en al assez, de sa maladie! Ecoutet, ce n'est ni mon père, ni mon mari, ni mon fi'ère, ni mon enAint. Il m'a prise en grippe ; eh bien! en voilà assez! Vous, voyez-vous, je vous suivrais au bout du monde ■ mais quand on donne sa vie, son cœur, toutes ses économies, qu'on uëglige son marii que v'Ià Cibot malade, el qu'on s'euteod traiter de seëlëral«.». c'est un pea trop fort de café comme ça»..

-^Gavë?

^ OuU café ! Laissons lea paroles oiseuses. Venons an positif! Pottr lors, vous me devex trois mois à cent quatre-^ vingt dix francs, ça fait cinq cent toixaute*dix ; plus le loyer que j'ai payëdeui fois, que voilà les quitCâttces, six cents francs avec le son pour livre et vos Imposi • tiens ; donc, douze cents moins quelque chose, et enfin les deux mille francs, sans intérêt bien entendu ; au total, trois mille cent quatrevingt-douze francs».. Et penses quil va vous falloir au moins deux mille francs devant vous pour la garde, le médecin, les médicaments et la Dourritare de la «garde. Voilà pourquoi j'empruntais mille francs à M. Pillerault, dit^lle en montrant le billet de mille francs donne par tvaudissard.

Schmucke écoutait ce compte dans une stupéfacHon très-concevable, car il était financier, comme les chats sont musiciens.

— Mouiame Zipod, Bons n'a bas sa déde! Barlonnez-lui, gondU nuez à le carter, resdex uodre Brofidenee... che fus le temante à cbenux.

£t rAllemaod se prosterna devant la Gibot en baisant tes mains de ce bourreau.

— Ecoutez, mon bon chat, dit-elle eo relevaot Schmucke et l'embrassant sur le front, voilà Gibot malade; il est au lit; je viens d'envoyer chercher le docteur PoulaiOé Dans ces circonstances-là, je dois mettre mes affaires en ordre. D'ailleurs, tibot, qui m'a vue revenir en larmes, est tombé dans une fureur telle, qu'il ne veut plus que je re^ mette les pieds ici. G'est lui qui exige son argent, et c'est ie sien, voyez-vous. Nous autres femmes* nous ne pouvpns rien à cela. Mais en lui rendant son argent, à Cet homme, trois mille deux cents francs, ça le calmer:i peut-être. G*est toute sa fortune, à ce pauvre homme, ses économies de vingt-six ans de mënage» le fruit de ses soeurs. Il lui Haut son argent demain, il n'v a pas à tortiller... Vous ne connaisset pas Gibot : quand il est en colère, Il tuerait un homme. Eh bien ! je pourrais peut-être obtenir de lui de continuer à vous soigner tous aeux. Soyez tranquille, je me laisserai dire tout ce qui lui passera par la tête. Je souffrirai ee martyre»là pour l'amour de vous, qui êtes un ange.

— Non, che suis élu paufire home« qui ème son ami^ qui tonnerait sa fie pour le saufer...

— Mais de l'argent?... Mon bon monsieur Schmucke, une supposition, vous ne me donneriez rien, qu'il faut trouver trois mille fi'ancs pour vos besoins ! lia foi, savek-vous ce que je ferais à votre place i ie n'en ferais ni un ni deux^ Je vendrais sept ou huit tiiëcliants tableaut, et je les remplacerais par quelqueS'^Jns de ceux qui sout daus voire chambre, retournés contre le mur, (auto de place ! car un tableau ou un autre, qu'est-ce que ça fait?

— Et boui*quoi?

— Il est si malicieux I c'est sa maladie, car en santé c'est un mouton ! 11 est capable de se lever, de fureter ; et, si par hasard il venait dans le salon* quoiqu'il soit si faible qu'il ne pourra plus passer le seuil de sa porte» il trouverait toi^ours son nombre 1...

— G'est chiste i

— Mais nous lui dirons la vente quand il sera tout à lait bien» 81 vous voulez lui avouer cette vente, vous rejetterez tout sur moi| sur la nécessité de me payer. Allez, j'ai bon dos...

— Che ne buis bas disboser de choses qui ne m'abbardieuiient bas««. répondit simplement le bon Allemand.

— Eh bien! ie vais vous assigner eu justice, vous et tt. Pons.

— Ce zerait le duer...

— Choisissez!... Uon Dieu! vendez les tableaux, et dUes-4e-lui après... vous lui montrerez Fasslgâation...

-^ Ëh pieu ! azicdez-nus... ça &era mon egscu^e... che lui mondreral lechucbmetjd...

Le Jour même, à sept heures, madame Gibot, qui éiait allée consultef un huissier, appela Schmucke. L'Allemand se vit m présence de M. Tabareau, qui le souitna de payer; el, sur la rdponsc qui* fit Schmut-ke en tremblant de la tête aux pieds, il f^t assigné lui et t*otis devant le tribunal pour se voir condiittitier au pnycuicnt. L'aspect de cet homme, le papier timbré grilfonné, |>roduisirent un tel ellèt stlf Behmucke, qu II ne résista plus.

*^ Ham les tfhbleiiiixt mi4l les lafmes aux yeili.

Le lendemain, à six heures du malin, Elle Magus et Rémonencq décrochèrent chacun leurs tableaui. Deux quittances de deux mille cinq cents francs furent ainsi faites parfaitement eu règle.

• Je soussigné, me portant fort pour M. Pons, reconnais avoir reçu de M. Blie Ma^us la somme de deux mille cina cents francs pour ouatre tableaux que je lui ai vendus, ladite somme devant être employée aux besoins de M. Pons. L'un de ces tableaux, attribué à Durer, est uu portrait de femme : le second, de l'école italienne, est également un por* trait ; le troisième est un naysage hollandais de Breughle ; le quatrième, un tableau florentin représentant une Sainte Famille, et dont le maître est inconnu, a

La quittance donnée paf Rémoneficq était dans les kbêmes termes, et comprenait un Greute, un Glande Lorralu , un Rubens et un Van Dyck, déguisés sous les noms de tableaux de l'école française et de l'école flamande.

•^ Ged arcbant me veralt groire que ces primporlons falent quelque chose... dit Schmucke en recevant les cinq mille francs.

— Ça vaut quelque chose, dit Rémonencq. Je donnerais bien cent mille francs de tout cela.

L'Auvergnat, prié de rendre ce petit service, remplaça le& huit tableaux par des tableaux de même dimension, dans les mêmes cadres, an cbOislss:iM parmi des tableaux inférieurs que Pons avait mis dans la chambre de Schmucke. Elle Magus, une fois en possession des quatre chefs-d'œuvre, emmena la.Gibot chez lui, sous prétexte de faire leurs comptes. Mais II chanta tnisère, il trouva des défauts aux toiles, il fallait rentoiler, et il oftirit à la Gibot treute mille francs pour sa commission ; il les lui fit accepter en lui montrant les papiers étincelants où la Banque a gravé le mot wkêm vrahgs < Magus condamna Rémonencq à donner pareille somme à la Gibot, en la lui prêtant sur les quatre tableaux qu'il se fit déposer. Les quatre tableaux de Rémonencq parurent si magnifiques à Magus, qu'il ne put se décider à les. rendre, et le lenden)ain II apporta six mille francs de bénéfice au brocanteur, qui lui céda les quatre toiles par facture. Madame Gibot, riche de soixante-huit mille francs, réclama de nouveau le plus profond secret de ses deux complices ; elle pria le Juif de lui dire comment placer cette somme de manière que personne ne pût la savoir en sa possession.

— Achetez des actions du chemin de fer d'Orléans, elles sont à trente francs au-dessous du pair, vous doublerez vos fouds eu liois ans, et vous aurez des chiUons de papier qui tiendront dans un por^ tefeuille.

— Restez icif monsieur Magus, je vais chez l'homme d'affaires de la famille de M. Pons, il veut savoir à quel prix vous prendriez tout le bataclan de là-haut... je vais vous l'aller chercher...

— Si elle était veuve! dit Rémonencq à Magus, ça serait bien mon affaire, car la voilà riche...

— Surtout si elle place son argent sur le chemin d'Orléans ; dans deux ans ce sera doublé. J'y ai placé mes pauvres petites économies, dit le Juil, c'est la dot de ma fille... Allons faire un petit tour sur le boulevard en attendant l'avocat...

— Si Dieu voulait appeler à lui ce Gibot, qui est bien malade déjà, reprit Rémonencq, j'aurais une fière femme pour teuir un magasin, et je pourrais entreprendre le coumierce en grand...

— Bonjour, mon bon monsieur Fraisier, dit la Gibot d'un ttm patelin, en entrant dans le cabinet de son conseil. Eh bien! que me dit donc votre portier, que vous vous en allez d'ici !...-

— Oui, ma clière madame Gibot, je prends, dans la maison du docteur Poulain, l'appartement du premier étage, au-dessus du sien. Je cherche à emprunter deux à trois mille francs pour meubler convena-

blement cet appartement, qui, ma foi, est très-joli, le propriclairo l'a

re.i îs à neuf. Je suis chargé, comme Je

président de Marvllle et des vôtres... Je quille le métier d'agent d'af-

uiires, Je vais me faire inscriie au tableau des avocats, et il faut être très-bien logé. Les avocats de Paris ne laissent inscrire au tableau (juc les gens qui possèdent un mobilier respectable, une bibliothèque, etc. Je Suis docteur eti droit, j'ai fait mon stage, et j'ai déjà des prolccleurs puissants... Ëh bien ! ofi en souunes-nous?

— Si vous voUlleit accepter mes économies qui sont à la caisse d'épargne, lui dit la Gibot; je ln'ai pas grand*cho:)e, trois mille IVancs, le fruit de vingt-cinq ans d'épargnes et de privatiotks... voUs lue f rie/. fine lettre de change, Comme dit Hémonencq, car je suis IgiR^rnu'c, je ne sais (\x\e ce qu'on m'apprend...

•^ Non, les statuts de Voftlro interdisent à un avocat d^ soit crlre des lettres de change, je vous en ferai un reçu portant iniifrôi à cinq pour cent, et vous me le rendrez si je vous trouve douzo Conis fi aies de rente viagère dans la succession du bonhomme Pons.

La Gibot, prise au piège, garda le sileucé.

-- Qui ne dit mot, cousent, reprit Fraisier. Apportez-moi ça, demain.

-^ Ah ! le vous payerai bien voloniiefs Vos honoraires d'avance, dit la Gibot, c est être snre que ] aurai mes reniés.

•>- Où en sommcs-ODUs? reprit Fralslel* en faisant un signe de têtâ affirmaiif. J'ai vu Potitaiil hiel* aU soir, il parait ^ue vous niddei voti e malade grand traitt... Rttcore un assaut mum cehil d'hier, m U te

Ltî muSIN PONS.

formera des calculs dans la vésicule du fiét... Sûyé2 douce avec lui, *voypz-vous, ma chère madame Cibol, il ne faut pas se créer des remords. On ne vil pas vieux.

-«— Liiissez-luoi donc lranc|Uillts avec vos l'emofJs!... N*al]ez-vous pas encore me parler du la guillotine? M. Pons, c'est un Vieil oâtinél Vous ne le codnaissez pas I ftsi lui qiii me fait ènâéver! II q'y a pas un plus méchant hoinnie que lui, ses parents avalent raison, il est sournois, vindicatif et osliné.,, M. Magus est à la maisoh, comme je vous Tal dit, et il vous attend. •

— Blett !... j'y serai en même temps que vous. C'est de la Valeur de cette collectiou que dépend le chifTre de votre rente, s'il y a huit cent mille francs, vous aurez quinze cents francs viagers... c^esi une fortune !

— Èh bien ! je vas knt dire d'évalurr les choses en conscience. Une heure après, pondant que Pons dormait profondément, après

avoir pris des mains de Scbmucke une potion calmante, ordonnée par le docteur, mais dont la dose avait été doublée à l'iusu de l'Allemand par la Cibot, Fraisier, Rémonencq et Magus« ces trois personnages |lil< tibtilalres, etatuinait'nt pièce à pièce les dix-sept cents objets uont M composait la collection du vieux musicien. Scbmucke s'étant tdtUîhéf ces corbeaux flairant leur cadavre furent maîtres du terrain.

— Ne faites pas de bruit, disait la (ilibot toutes les fois que Mflgu^ s'extasiait et aiscutait avec Rémonencq en l'instruisant de la valeur d'une belle œuvre.

C'était un spectacle à navrer le cœur, que celui de ces quatre ctipl* dîtes différentes soupesant la succession pendant le somutell de celui dont la mort était le sujet de leurs convoitises. L'estimation des Valeurs contenues dans le snloii dura trois heures.

— En moyenne, dit le vieux Juif crasseux, chaque ebose lel ¥aul mille francs...

— Ce serait dix-sept cent mille francs! s'écria Fraisier slUpëfaiti

— ffon pas pour moi, reprit Magus, dont Tœll pHt de§ Iftinlëi froides. Je ne donnerais pas plus de huit cent mille francs ; Car on be sait pas combien de temps on gardera ça dans un magasin... Il JT a à^s chefs-d'œuvre qui ne se vendent pas avant dix ëliSi et le prix d^aequisltion est double par les intérêts composés ; mils je payerait la soltiOlO comptant.

-- Il y a dans la chambre des vttraujtt des émaux, des inliliatiJrmi» des tabatières en or et en argent, fit Observer tlëmonencq<

— Peut-on les examiner? demanda Fraisier.

— Je vas voir s'il dort bien, répliqua li Cibot.

Et, sur un signe de la portièrci les trois oiseaux de prOie entrèrent.

— Là, sont les chefs-d'œuvre ! dit en montrant le salon MatfUS, dont la barbe blanche frétillait par tous ses poils, mais ici sont les iTchesses ! Et quelles richesses ! les souverains n ont Hed de plus beau datls leurs trésors.

Les yeux de Bémonencq, allumés par les tabatières, rehitsAlent comme des escarboucles. Fraisier, cafme, fhnld comme un serfletlt qui se serait dressé sur sa queue, allongeait sa tête plate et se tendit dans la pose que les peintres prêtent à Méphittlophélês* (les trois dliféreuls avares, altérés d'or coumie les diables le sont des rosées du paradis, dirigèrent, sans s'être concertés, un regard sur le possesseur de tant de richesses, car ii avait Tait un de ces mouvements inspirés par le cauchemar. Tout à coup, sous le jet de des trois rajrolis diaboliques, le malade ouvrit les yeux et jeta des cris perçants.

— Des voleurs ! Les voilà ! A la garde I on tn'assasslne! Evidemiuent il continuait sou rêve tout éveillé, car II s'était dressé sur sou eëant, les yeux agrandis:, blancs, fixes, saUs pouvoir bouger* Elle MagUs et Rémonencq gagnèrent la porte; mais Ils y furent eloUés par ce mot : — Magus, ici... Je suis trahi... Le malade était réveillé par l'iiistinçt de la conservation de son trésor, sentiment au moins égal à celui de la conservation personnelle. —Madame Cibot, qui est monsieur ? cVla-l-il cil frissonnant à l'aspect de Fraisier, qui restait immobile.

^- Pardieu! est ce que je pouvais le mettre à la porte, dit-elle en clignant de l'œil et faisant signe à Fraisier... Monsieur s'est présenté tout à l'heure au nom de votre famille...

Frai*^ief* laissa échapper un mouvement d'admiration pour la Cibot.

— Oui, monsieur, je venais de la part de madame la présidente de Marville, de son mari, de sa fille, vous témoigner leurs regrets ; ils ont appris fortuitement votre maladie, et ils voudraient vous soigner cuxin^mes... ils vous offrent d'aller à la terre de Marville y recouvrer la séante; tnadame la vicomtesse Popinot, la petite Cécile que Vous aimez l^ut, sera votre garde-malade... elle a pris votre défense auprès de sa tnère, elle l'a fait revenir de l'erreur oû elle était.

— Et Ils vous ont envoyé, mes héritiers! s'écri;) Pons indigné, eU vous doutiant pour guide lé plUs habile contiaisseur, le plus fin expert iî(» l'aris?... Ah! la charge est bonne! reprit-il en riânl d'un rire de fou. Vous venez évabiëi- mes tableaux, mes curiosités, mes tabatières. mes miniatures !... Evaluez! vous avez un homme qtil UOd-seulemeul n les connaissances en toute chose, mais qui peut acheter, car il est dix f(ds millionnaire... Mes chers parents n'attetidront pas loiigt<'nipà ma succession, dit-il avec une ironie profonde, ils m'ont donné le coup de pouces.. Ah ! tnadaïUe Cib6l, vou& voué diteà ma mère, ël vous in-

troduisez les marchjÉids, mon eonêurrent et les Camusot ici peodattt que je dors!... Sortez tous...

El le malheureux, surexcita par la double action de la colère et de la peur, se leva décharné.

— Prenez mon bras, monsieur, dit la Clbôt en se précipitant sur Pons poor l'empêcher de tomber. Calmez-vous donc, ces messieurs sont sortis.

— Je veux voir le salon!... dit te moribond.

La Cibot fit signe aux trois corbeaux de s'envoler ; puis, elle saisit Pons, l'enleva comme une plume, et le recoucha, malgré ses cris. Eu voyant le malheureux collectionneur tout à fait épuisé, elle alla fermer la porte de Tapparte/nent. Les trois bourreaux de Pons étaient encore sur le palier, et, lorsque la Cibot les vil, elle leur dit de l'attendre, en entendant cette parole de Fraisier à Magus : — Ecrivcz-moi une lettre signée de vous deux, par laquelle vous vous engageriez à payer nettf cent mille francs comptant la collection de M. Pons, el nous verrons & vous faire faire on be;tu bénéfice. "^

Puis il souffla dans l'oreille de la Cibot un mot, un seul que personne ne put entendre, et il descendit avec les deux marchands à la loge.

— Madame Cibot, dit le malheureux Pons qiiand la portière revint, i6nt-ils partis?...

•— Qui... partis?... demanda-t-elle.

— Ces lioumies?...

*— Quels hommes?... Allons, vous avez vu des hommes! dit-elle. Vous vedez d'avoir un coup de fièvre chaude, que sans moi vous alliez passer par la fenêtre, et vous me parlez encore d'hommes... Allez- Vous rester toujours comme ça ?

— Corttmenti là, tout à l'heure, il n'y avait pas un monsieur qui s'est dit envoytt par ma famille?...

— Allez-'VoUs m*otlxner encore, reprit-elle. Ha foi, savez-vous où l'on devrait vous mettre? à Chalmtonl... Vous voyez des hommes...

— Elie liagttSi Rémonencq...

— Ah ! pour Rémonencq, vous pouvez l'avoir vu, car il est venu me dire que mOtt pauvre Cibot va si mal, que je vais vous planter là pour reverdir. Mou Cibot avant tout, voyez-vous! Quand mon homme est malade, moi< je ne connais plus personne. Tâchez de rester tranquille et de dormir une couple d'heures, car j'ai dit d'envoyer cburclier M. Poulain, et je reviendrai avec lui... Buvez et soyez sage. « — Il n'y avait personne dans ma chambre, là, tout à Tneure quand je me suis éveillé ?...%

— Personhel dit-elle. Vous aurez vu M. Rémonencq dans vos glaces,

— Vous aVei raison, madame Cibot, dit le malade en devenant doux comme un mouton.

— £h bied licous voilà raisonnable, adieu, mon chérubin, restea Ifauquille, je s«rai dans un instant à vous.

Quand Pons entendit fermer la porte de l'appartement, il rassembla ses dernières forces pour se lever, car il se dit :

'^ On me trompe ! on me dévalise ! Scbmucke est un enfant qui se laisèerait lier dans un sac !...

Et le malade, animé par le désir d'éclaircir la scène affreuse qui lui semblait trop réelle pour être une vision, put gagner la porte de sa ehambre, il l'ouvrit péniblement, et se trouva dans son saloui où la vue de ses chères toiles, de ses statues, de ses bronzes florenlins» de tes porcelaines, le ranima. Le collectionneur, en robe de chambre, les Jambes dues, la tête en feu, put faire le tour des deux rues qui se trou* Valent tracées par les crédences et les armoires dont la rangée parta-* geait le Sidon eu deux parties. Au premier coup d'œil du maitrCv il compta tout, et aperçut son musée au complet. Il allait rentrer, lorsque son regard fut attiré par un portrait de Greuze mis à la place du chevalier de Malte, de Sébastien del Piombo. Le soupçon sillonna son Intelligence eohime un éclair zèbre un ciel orageux, il regarda la place occupée par ses huit tableaux capitaux, et les trouva remplacés toiis. Les yeux du pauvre homme furent tout à coup couverts d'un voile noir, il fut pris par UUe faiblesse, et tomba sur le paruuet. Cet évanouis* sèment fut si compldti que Pons resta là pendant deux heures ; il fut trouvé par Scbmucke, quand l'Allemand, réveillé, sortit de sa chambre pour venir voir son ami. Schinucke eut mille peines à relever le moribond et à le recoucher ; mais quand il adressa la parole à ce quasi-cadavre, et qu'il reçut un regard glacé» des paroles vagues el bégayées, le pauvre Allemand, au lieu de perdre la tête, deviul tm héros d'amitié. Sous la pression du désespoir, cet homme-enfant eut de ces inspirations connue en ont les femmes aimantes ou les mères. Il fil cliauf* fer des serviettes (il trouva des serviettes I), il sut en entortiller les mains de Polis, il lui en mit au creux de l'estomac; puis il prit ce front moite et froid entre ses mains, il y appela la vie avec une puissance de volonté digne d'Apollonius de Thyane. Il baisa son ami sur les yeux comme ces Marie que les grands sculpteurs italiens ont sculptées dans leurs bas-reliefs appelés Piéta, baisiuit le Christ. Ces eflorts divins, cette eilUsion d'une vie dans une autre, celle œuvre de mère et d'a« mante, fut Couronnée d'un plein succès. Au bout d'une demi-heure, Pons récliauffé reprit force humaine : la couleur vitale revint aux yeux» la chalcui' extérieure rappela le mouvement dans les organes, Schmucko fit boire à Pons de l'eau de mélisse mêlée à du vin, l'esprit de la vie s'infusa dans ce corps, rinlelligence rayonna de nouv&tu sur ce (root

LES PARENTS PAUVRES

Dignère insensible comme une pierre. Pons comprit alors à qoel saint dévouement, à quelle puissance d'amitié celle résurrecilan éiail due.

— Sans loi, ]e mourais I dit-il en se seniani le visage doucement baigné p.ir les larmes du bon Allemand, qui ri:iit et qui pleurait [ont â la fois.

En entendant celte parole, attendue à»ai le délire de l'espoir, qui vaut celui du dést^spoir, le pauvre Schmucke, dont toutes les forces étaient épui^<ées, s'alTaissa comme un ballon creié. Ce Tut à son loiir de tomber, tl fe laissa aller sur un Tauieuil, joignit les mains el remercia Dieu par une fervente prière. Dn miracle venait pour lui de s'accomplir! Il ne croyait pas au pouvoir de sa prière en action, mais à celui de Dieu qu'il avait invoqué. Cependant le miracle était un effet naturel et que les médecins ont constaté sonvent. Uq malade entouré d'afTeclion, soigné par des gens intéresses à sa vie, i cbances égales esl sauvéi \i où succombe un sujet gardé par des mercenaires.

Les médecins ne vrnlent pas voir en ceci les eUelB d'un magoëtisme involontaire, ils attribuent ce résultat à des soins intelligents, à l'observationexacte de leurs ordonnances -, mais beaucoup de mères connaissent la verln de ces ardentes projections d'un constant désir.

— Hou bon Scbmncke!...

— Ne barle bas, clie d'endendrai bar le cueir, rebose! rebosel dit le mnsicieD en sourinnl.

— Pauvre ami I noble créature! Enfant de Dieu vivant en Dieu! seul être

Sui m'ait aimé!... dit ons par interjections, en trouvant dans sa voix des modulations incoo-

L'âme, près de s'eavo> 1er, était toute dans ces

Sarcles, qui donnèrent Schmucke des jouissances presque égales à celles du l'umour.

— Fis! fis! ed che icvientrai ein lion ! cbe drabillerai birleux.

— Ecoute, mon bon.

et fidèle, et adorable ami! laisse-moi parler, le temps me presse, car

ses répétées.

Schmuclie pleura comme un enfant.

— Ecoute donc, tu

fleureras après dit ons. Chrétien, il faut te soumettre. On m'a volé, et c'est la Cibui

Avant de le quitter, je L'ex-illuilre Gaudisaard, devenu fort et gri»,

dois l'éclairer sur les choses de la vie, tu ne

les sais pas... On a pris huit lableani qui valaient des sommes considérables.

— BartoQDe-moi, che les ai fentus...

— Toi !

— Moi... dit le pauvre Allemand, n)s édions acsigués au dripinal .,

— Assignés?... par quiî...

— Addaus!... (alleods.)

Schmucke alla chcrclier le papier timbré laisgé par l'huissier et rapporta.

Pons lut altenlivemeni ce grimoire. Après lecture il laissa tomber le papier el garda le silence. Cet observateur du iraviiU humain, qui jusqu'alors avait négligé le moral, nuit par compter Ions les lils de la trame ourdie par la Cibot. Sn verve d ailisie, son intelligence d'élève de l'Académie de Roniei toute sa jeunesse, lui revînt pour quelques

— Mon bon Sclimucke, obéis-moi militairement. Ecouiel ttesccuds i la loge et dis à cette affreuse femme que je voudrais revoir la personne qui m'est envoyée par mon cousin le présideut, et que, si elle ne vient pas, j'ai riiiteniion de léguer ma collection au Musée i qu'il s'agit de faire mon testament.

ikhmucke s'acquitta de la commission ; mais, au preoder mol, b Cibol répondit par nu sourire.

— Noire cher malade a eu, mon bon monsieur Schmucke, une alta(|ue de Gèvre chaude, et il a cru voir du monde d^as sa cliambre. Je vou; donne ma parole d'bonnâte femme que personne n'est venu de la part de la famille de noire cher malade...

Sclimucke revint avec cette réponse, qu'il répéta teiluellement à Pons.

— Elle est plus forte, plus madrée, plus astucieuse, plus machiavélique que je ne le croyais, dit Pons en souriani, elle ment j<jsque dans

sa loge! Figure-lui que, ce malin, elle a amené ici un Juif, nommé Elle MaguB, Hémonencq el ua troisième qui m'est inconnu , mais qui esiplus affreux i lui seul que les deux autres. Elleacum;».

lé sur mon somineii puur évaluer ma succession, le hasard a fait que je me suis éveillé, je les ai vus tous trois soupesant mes tabatières. Enfin, l'iaconnu s'est dit envoyé par les Camusol, j'aipirié avec lui... Celle iuElme Cibot m'a suiilenii que je rêvais... .Muii bon Schmucke, je ne rcv.iis pas!... J'ai bien entendu cet homme, il m'a parle- Les deux marcliaiids se sont effrayés et ont pris la porte... J'ai cru que la Cibot se déineutiTiiitl Cetti! teulaiive est iuiililc. Je vais lendrc un autre piège oii h scélérate se prendi^... Moi pauvre ami, lu prtuib ta Cibot pour un mp, c'est une reiiiiiie qui m'a, depuis un mois, assassiné dans nu but cipidc. Je n'ai pas voulu croire iiaul deniécbiuccté cliei une femiix qui nous avait servis fidi^lcment pendant quelques années. Ce douic ml

perdu Combien t'a-

l-oii doDué des huit tableaux ?..,

— Cinq mille fraucs.

— Bon Dieu ! ils en valaient vingt fois autant ! s'écria Poiis, c'est la deuj' de ma cullitelian, Je n'ai pas le temps d'istenter un procès, il'ail-

l'éuii méiamorpliosé en Mondor. - p^oe 185, leurs, ce serail le mel-

tre en cause comme b dupe de ces coquins...

Do procès le tuerait ! Tu ne sais pas ce que c'est que la justice ! c esl l'ego ut de toutes les infamies morales... A voir tant d'horreurs, des Ames comme la tienne y suecumbent. El puis tu seras assci riche. Ces tableaux m'ont coOlé qinlre mille francs, je les ai depuis irenie-sii ans... Mais nous avons été volés avec une habilelé surprenante, k suis sur le bord de lua fosse, je ne me soucie plus que de toi... de toi, le meilleur des êtres. Or, je ne veux pas que tu sois dJpoulllé, car tout ce que je pwssède esl à loi. Donc, il faut le défier de loul le monde, et lu n'as jamais eu de défiance. Dieu te protège, je lésais: mais i) peut l'oublier pendant un moment, c( tu serais llibusié cmiinie un vaisseau marchand. La Cibm est un monstre, elle nie tue! el lu vois en elle un ange, je veux le la faire connaître, va la prier île l'indiquer un notaire, qui reçoive mon testament... el je te la inouirenu les mains dans le sac.

Schmucke écoutait Pons comme s'il lui avait raconté l'Apocjlyp»

LE COUSIN PONS

Qu'il exisiàt une ualure aaui perrcrse ^ue dcTaii élre celle de la Cibol, si PoQs avait raison, e'éfa'n pour lui la négalinn de la Providence.

— Mon baufrc ami Bons se droule si mâle, dîl l'Alkmaad en descendant ù la loge, Cl g'adressaoi i mad.ime Cibol, qu'ilc feud vaire son desdamaiid, alez cliercher cio nodaire...

Ceci Tilt dit en présence de plusieurs personnes, car l'éial de Clbot Aait presque désespéré, némonencq, sa Eœur, deui porLières accourues dCG maisons voisines, Irois domestiques des lucaiaiies de I» maison. Cl le localHJre du premier étage sur le devant de la rue, stalioonalenl sous la purie cocbère.

— Ah ! vous pouvez bien aller chercher un notaire vous-même, s'écria la Cibot les larmes aiii yeui, et faire faire voire testament par qui vous voDdrez... Ce u'e&t pas quand mon nauvre Cibol esta la mort qae je quitterai son lit... Je aonnerais laiis les l'ous du monde pour '■"""""^r Cibot... uu homme tjui ne m'a jamais cause pour deux oo-

Scbmucke tant interdit.

— Honsiear, dit à Scbmucke le localaifcdu premier étage, M. Pons est-il donc bien ma]?...

Ce locataire, nommé Jolivard, était uu employé 4e i'enresislrernent, au bureau du Palais.

— Il a vailli muTir diid à riicire ! répondit Stbmnrkeavec une proronde douleur.

— Il y a près d'ici, rue Saint-Lnuis, H. Trognon, notnire, Ùl observer Itl. Jolivard. C'est le notaire du quartier.

— Voulez-vous que je l'aille chercher? dénia nda Rémoncncq i Schmucke.

— Pten Moiidiers...

répondit Scltmiuke, gar si moiiiame Zipod ne beut bas carter mon

. cite ne titrais bas

— Madame Cibot nou* disait qu'il devenait Tou 1 reprit Jolivai d.

— Bons vou? s'écria Schmucke frappé de terreur. Chômais il n'a î ilaod t'esbril... cl c'cd ce qui m'cinguiède bir sa sandé...

Tomes les personnes qui compflKiient l'al- (roiipemeut écoutaient cette conversation avec une curiosité bien naturelle, cl qui la grava dans leur mémoire. Schmocke, qiit ne connai^snil pas Fraiser, ne put

faire attention i celte Scbmacke joignit le* lotini i

lôiu satauique et k ces yeux lirliianls. Fraisier, en jetant deui mots dans l'oreille de la Giboi, avail été l'aiitcnr de la scène hardie, peut-être au-dessus des moyens de ta Cibol, mais qu'efle avail jonëe avec une supériorité magistrale. Paire passer le moribond pnur ton, c'était une des pierres angulaires de rédifice bili par l'homme lie loi. L'incident de la matinée avail bien servi Fraisier ; et, sans lui, peut-être la Cibol. dans son trouble, se serail-elle démemie, au moment où l'Innocent Scbmucke était venu lui tendre un piège eu la priant de rappeler l'envoyi: de la famille. Itémoneneq, qui vit venir le docteur Poulain, ne demandait pas mieut que de disparaître. Et voici pourquoi : Rémonencq, depuis dix jours, remplissait le rùle de la Providence, ce qui déplaît singulièrement à la justice, dont l.i prétention est de la représenter à elle seule. Itémoticncq voulait se débarrasser k (oui prix du seul obstacle nui s'opposait i sou bonheur. Pour lui, le boiilicor, c'était d'épouser I appétissante portière, et de tiiplcr ses capitaux. Or. némonencq, eu voyant te petit tailleur buvant de la tisane,

avait eu l'idée de coiivei'tjr son indisposition en nue maladie mortelle, et son étal de rcrrailleur lui en avait donuë le moyen.

Un matin, [lendant qu'il fumait sa pipe, le dos appuyé au chambranle de la porte de s:> boutique, et qu'il rêvait à ce beau magasin sur le boulevard de la Madeleiae, où trOnerait madame Cihoi, superbement vêtue, ses jeux lombèrenl sur une rondelle eu cuivre fonemeot oxydée. L'idée ilc nettoyer économiquement sa rondelle dans la tisane de Cibnt lui vini subitement. Il alLicha ce cuivre, rond comme une pièce de cent sous, par unc^iiie licellc : et, pendant que la Cibol était occupée chez ses messieurs, i) allait tous les juura savoir des nouvelles de son ami le ta'illeur. Durant celte visite de quelques minutes, il laissait tremper la rondelle en cuÎTre ; et, en s'en allant, il l.i reprenait par la licclle. Cette légère addition de cuivre, charge de son oxyde, commuoéuieat appelé vertde-gr'is, introduisit secrctcmciit uu principe délél^ dans la tisane bientaisanlei mais eo proportions Immceopatliiques, ce qui Ct des ravagea incalcula- • Mes. Void quels furent

les résultats de cette bomccopatliie criminelle.

Le troisième jour, les cheveux du pauvre Cibot tombèrent, les dents tremblèrenl dans leurs

de celle organisation fut troublée par celle imperceptible dose do poison. Le docteur Poulain se creusa la tiïic en apercevant l'cfTet de cette décoction, car il était assez savant pour reconniittre l'action d'un agent destructeur- Il emporta la tisane, i l'insu de tout le monde, et 11 en opéra l'analyse luimême ; mais il n'y trouva rien. Le hasard voulut que, ce jonr-U, Rémonencq, clfrayé desos œuvres, n'edt pas mis sa fatale rondelle. Le docteur Poulain s'en tira vis-à-vis de lui-même et de la science, en sui>posanl que, [lar suite d'une vie sédentaire d:ins une loge humide, le sang de ce tailleur, accroupi sur une table, devant celte fenêtre grillagée, avail pu se décomposer, faute d'exercice, ct surtout à la perpétuelle aspiration des émana lions d'un niisseau fétide. La rue de NoTTuandie est une de ces vieilles rues à chansBée fendue, où la ville de Paris n'« pas encore mis de bornes-fontaines, et dont le ruisseau noir roule pénible- Dieu fu aae fervente prière, —mm 144, ment les eaux ménagè-

res de toutes les nuisons, qui s'inBllrent sous les pavés et y produisent cette boue particulière i la ville de Paris.

La Cibol, elle, altail et venait, laudis que son mari, travailleur intrépide, était toujours devant cette croisée, assis comme un fakir. Les genoux du tailleur étaient ankylosés, le sang se fixait dans le buste, les jamlics amaigries, tortues, devenaient des membres presque inutiles. Aussi le teint forlement cuivré de Cibol pDrnissail-il naturellement mftladif depuis fort longtemps. La bonne s-niilê de la femme ei Ia,m3ladic de l'homme semblèrent au docteur un fait naturel.

— Quelle est donc la maladie de mon pauvre Clbot? avait demandé la ponièrc nu docteur Poulain.

— Ma chère madame Cihot. répondit le docteur, il meurt de la maladie des portiers... Son éiiolenient général aanopce une incurable vicia II on du sang. s

Uu crime sans objet, sans aucun gain, sans aucun intérêt, finit par effacer dans l'esprit du docteur Poulain ses premiers soupçou. Qui

LES PARKNTS PAUVRES.

pouvait vouloir tuer Giboi? sa femme? le docteur lui vit goûter à la tisane de Gibot en la sucrant. Une assez grande quanlKë de criinen échappent à la vengeance de la société, c est en général ceux qui se commeltent* comme celui-ci, sans les preuves effrayantes d'une violence quelconque : le sang répandu, la strangulation, les coups, enfin les procédés maladroits ; mais surtout quand le meurtre est sans intérêt apparent, et commis dans les classes inférieures. Le crime est toujours dénoncé par son avant-garde, par dos haines, par des cupidités visibles dont sont instruits les i^ensauH yeux de qui Ton vil. Mais, dans les circonstances où se trouvaient le petit tailleur, Rémonencq et la Gibot, personne D*avait intérêt à chercher la cause de la mort, excepté le médecin. Ce portier maladif, cuivré, sans fortune, adoré de sa femme, était sans fortune et sans ennemis. Les motifs et la passion do brocanteur se cachaient dans Tombre tout aussi bien que la fortune de la Gibot. Le médecin connaissail à fond la portière et ses sentiments, il la croyait capable de tourmenter Pons ; mais il la savait sans intérêt ni force pour un crime \ d'ailleurs, elle buvait une cuillerée de tisane toutes les fois que le docteur venait et qu'elle donnait à boire à son mari. Poulain, le seul de qui pouvait venir la lumière, crut à quelque hasard de maladie, à Tune de ces étonnantes exceptions qui rendent la médecine un si périlleux métier. Rt, en efTet, le petit tailleur se trouva malheureusement, par suite de son existence rabougrie, dans des conditions de mauvaise santé telles que cette imperceptible addition d'oxyde de cuivre devait lui donner la mort. IjCS commères, les voisins se comportaient aussi de manière à innocenter Rémonencq en justifiant cette mort subite.

-« Ah! s'écriait l'un, il y a bien longtemps que je disais que M. Gibot n'allait pas bien.

^ Il travaille trop, c't homme-là! répondait un autre, il s'est brdlé le sang.

— Il ne voulait pas m'écouter, s'écria un voisin, je lai conseillais de se promener le dimanche, de faire le lundi, car ce n'est pas trop de deux jours par semaine pour so divertir.

Enfin, la rumeur du quartier, si délatrice, et que la justice écoute pur les oreilles du commissaire de police, ce roi de la basse classe, expliquait par£ailemeut la mort du petit tailleur. Néanmoins, l'air pen< sif, les yeux inquiets de M. Poulain, embarrassaient beaucoup Rémonencq ; aussi, voyant venir le docteur, se p:oposa-t-il avec enipres* sèment à Schmucke pour aller chercher ce M. Trognon que counais« sait Fraisier.

— Je serai revenu pour le moment où le testament se fera, ôH Fraisier à l'oreille de la Gibot, et, malgré votre douleur, il faut yelOer au grain.

Le petit avoué, qui disparut avec la légèreté d'une ombre, rencontra son ami le médecin.

— Eh! Poulain, s'écria-t-il, tout va bien, {fous sommes sauvés!... Je te dirai ce soir comment ! Gherche quelle e|t la place qui le oou« vient ! tu l'auras! El moi, je suis juge de paix. Tabarpu ne me refii« sera plus sa fille... Quant à loi, je me charge de te falrd épouser mademuisclle Yitd, la petite-fille de noire jtige de paii(.

Fraisier laissa Poulain sur la stupéfaction que ces foljes paroles lui causèrent» et sauta sur le boulevard comme une balle; il nt signe k romnibiis et fut, en dix minutes, déposé par ce coche moderne à la hauteur de la rue Ghoiseul. Il était environ quatre heur§6, Fraisier était sûr de trouver la présidente seule, car les magistrats ne quittent guère le palais avant cinq heures.

Madame de Marvlile reçut Fraisier avec une distinction qui proiiva|( que, selon sa promesse, faite à madame Vatinelle, M. IcboBijf avait parlé ftivorablement de l'ancien avoué de Mantes. Amélie fut presque ébatte avec Fraisier, comme la duchesse de Montpeusier dut rêlre avec Jacques Glément; car ce petit avoué, c'était sou couteau. Hfais quand Fraisier présenta la lettre collective, par laquelle Elle IHagus et Rémonencq s'engageaient à prendre en bloc la collection de Pons pour une somme de neuf cent mille francs payée comptant, la présidente lança sur l'homme d'affaires on regard d'où jaillissait la somme. Ge fat une nappe de convoitise qui roula jusqu'à l'avoué.

^ M. le pr^ident, lui dit-elle, m'a chargée de vous inviter à dtner demain, nous serons en famille ; vous aurez pour convives M. Godeschai, le successeur de maître Desroches, mon avoué: puis Berihier, notre notaire; mon gendre et ma fille... Après le dtner, nous aurons vous et moi, le notaire et l'avoué, la petite conférence que vous avez * demandée, et je vous remettrai nos pouvoirs. Ces deux messieurs obéiront, comme vous l'exigez, à vos inspirations, et veilleront à ce que tout cela se passe bien. Vous aurez la procuration de IM. de Marvlile dès qu'elle voqs sera nécessaire...

— 11 me la faudra pour le jour du décès...

— On la tiendra prête.,»

— Madame la présidente, si je demande une procuration, si je veux que votre avoué ne paraisse pas, c'est bien moins d:ms mon intérêt

Sue dans le v6tre... Quand je me donne, moi, je nu; donne tout ener. Aossii madame, demaodéje en retour la même fidélité, la même

confiance à mes protecteurs, je n'ose dire, de vous, mes clients. Vous pouvez croire au'en agissant ainsi, je veux m'accrochcr à l'aiïuire ; non, non, m:iuame : s'il se commettait des choses répréhensibles... car, eu matière de succession, on est entraîné... surtout par un poids de neuf cent mille francs... eh bien! vous ne pouvez pas désavouer un homme comme maître Godeschal, la probité même ; mais on peut rejeter tout sur le dos d'un méchant petit homme d'affaires...

La présidente regarda Fraisier avec admiration.

— Vous devez aller bien haut ou bien bas, lui dit-elle. A votre place, au lieu d'ambitionner cette retraite de juge de paix, je voudrais être procureur du roi... à Mantes ! et faire un grand chemin.

— Laissez-moi faire, madame! La jusiice de paix est un cheval de curé pour M. Vitel, je m'en ferai un cheval de bataille. .

La présidente fut amenée ainsi à sa dernière confidence avec Fraisier.

— Vous me paraissez dévoué si complètement à nos Intérêts, dit-elle, que je vais vou^ initier aux difiicultés de notre position et à nos espérances. Le président, lors du mariage projeté pour sa fillt; et un iiiti igant qui, depuis, s'est fait banquier, désirait vivement augmenter la terre de Marville de plusieurs herbages, alors à vendre. Nous nous sommes dessaisis de cette magnifiqtie habitation pour marier ma fille comme vous savez; mais je souhaite bien vivement, ma fiile étaut fille unique, acquérir le reste de ces herbages. Ges belles prairies ont été déjà vendues en partie, elles appartiennent à un Anglais qui retourne en Angleterre, après avoir demeuré là pendant vingt ans ; il a bâti le

glus charmant cottage dans une délicieuse situation, entre le parc de [arville et lei prés qui dépendaient autrefois de la terre, et il a ra* cheté, pour se foire un parc, des remises, des petits bois, des jardins à des prix fous, Cette habitation avec ses dépendances forme fabrt-

3 ne dans le payuge, et elle est contiguëaux murs du parc de ma fiile. n pourrait gvoir les herbages et rbabitation pour sept cent mille francs, car le produit net des prés est de vingt mille francs... Mais si M. Wadmann apprepil que c'est nous qui achetons, il voudra sans doute deux 00 trois oent mille lianes de pins, car il les perd, si, comme cela se fait en matière rurale, on ne compte l'habitation pour rien,.,

"-* Mali, madame, vous pouv^c, selon moi, si bien regarder la successioii ouioine à vous, que je m'offre à jouer le rôle d'acquéreur à votre profit, et je me charge de vous avoir la terre au meilleur marché possihla par uu sous seing privé, comme cela se hii pour les marchands de biens... Ja me présenterai à l'Anglais en cette qualité. Je connais ces affaires-lli, c'était à Mantes ma spécialité. Vatinelle avait doublé la valeur de son étude, car je travaillais sous son nom...

— De là votre liaison avec la petite madame Vatinelle... Ge notaire doit être bieq riche aujourd'hui...

— Mais madame Vatinelle dépense beaucoup... Ainsi, soyez tran*» quille, madame, je vous servirai l'Anglais cuit à point...

«« Si vous arriviea à ce résultat, vous auriez des droits étemels à ms reconnaissaneef. • Adieu, mon cher monsieur Fraisier. A demain...

Fraisier sortit en saluant la présidente avec moins de servifiié que la dernière fois.

-)- h dîne demuln ebez le président Marville!... se disait Fraisier. Allons, je liens oes gens-là. Seulement, pour être maître absolu de Taffaire, il fiiudralt que je fusse le conseil de cet Allemand, dans la personne de TabarfiaUf | huissier de la justice de paix ! Ge Tabareau,

a ni me r^fti^e sa fiHa, une fille unique, me la donnera si je sui.s juge a pai9« Mademoiselle Tabareau, cette grande fiile rous^.e et poitrinaire, est propriétaire du ehef de sa mère d'une maison à la place Royale ; je serai donc éligible. A la mort de son père, elle aura bien encore six mille livres de rente. Elle n'est pas belle ; mais, mon DitMi I pour passer de zéro à dix-huit mille francs de rente, il ne faut pas regarder à la planche !...

Et, en revenant par les boulevards à la rue de Normandie, il se laissait aller au çoqrs d^ ce rêve d*or. Il se laissait aller au bonliour d'être à jamais hors du besoin ; il pensait à marier uiademui.<tcilc Viiol, la fille du juge de paix, à son ami Poulain . Il se voyait, de concert avec le docteur, un des rois du quartier, il dominerait les élections municipales, militaires et politiques. Les boulevards paraissent courts, lorsqu'cn s'y promenant on promène ainsi son ambition à cheval sur la fantaisie.

Lorsque Schmucke remonta près de son ami Pons, Il lui dit que Gibot était mourant, et que Rémonencq était allé chercher M. Trognon, notaire. Pons fiit frappé de ce nom, que la Gibot lui jetait si souvc nt dans ses interminables discours, en lui recommandant ce notaire comme la probité même. Et alors le malade, dont la défiance était devenue absolue depuis le malin, eut une idée lumineuse qui compléta le plan formé par lui pour se jouer de la Gibot et la dévoiler tout entière au crédule Schmucke.

—Schmucke, dit-il en prenant la main au pauvre Allemand, hébété par tant de nouvelles et d'événements, Il doit régner une grande couTn- I sion dans la maison, si le portier est à la mort, nous sommes à peu

LE COUSIN PONS

près libres pour quelques moineutSt c'esl-à-dire sans espions, car on Dous espionne, sois-en sûr ! Sors, prends un cabriolet, va au Ihéàlre, dis à madeuioiseilc Héioîse, notre première danseuse, que je veux la voir avant de mourir, et qu'elle vienne à dix heures et demie, aprè> son service. D(^ là, lu iras chez tes deux amis Schwab et Bruuner, et tu les prieras d'être ici demain à neuf heures du mniin, de venir deinander de mes nouvelles, en ayant Tair de passer par ici, cl de monter me voir.*.

Voici quel était le plan forgé par le vieil artiste en se sentant mourir. Il voulait enrichir Sohmucke en Tinslituant son héritier universel; et, pour le soustraire à toutes les chicanes possibles, il se proposait de dicter son testament à un notaire, en présence de témoins, afin

au'on ne supposât pas oull n'avait plus sa raison, cl pour 6ier aux anuibot (oui prétexte d attaquer ses dernières dispositions. Ce nom de Trognon lui fil entrevoir quelque machination : il crut à nuelqne vice de lorme projeté par avance, à quelque infidélité préméditée par la Gibot, et il résolut de se servir de ce Trognon pour se faire dicter un testament olographe qu'il cachet erait et serrerait dans le tiroir de sa commode. Il comptait montrer à Schmucke, en le faisant caclier dans un des cabinets de son alcôve, la Cibot s'emparan^ de ce testament, le décachetant, le lisant et le recachetant. Puis, le lendemain à neuf heures, il voulait anéantir ce testament olographe par iifi testament par-devant notaire, bien en règle et indiscutable. Quand U Cibot l'avait tr.iité de fou, de visionnaire, il avait reconnu la haine et la vengeance, l'avidité de la présidente ; car, au lit depuis deux mois, le pauvre houmie, pendant ses insomnies, pendant ses longues heures de solitude, avait repassé les événements de sa vie au crible.

Les sculpteurs antiques et modernes ont souvent posé, de chaque côté de la tombe, des génies qui tiennent des torches allumées. Ces lueurs éclairent aux mourants le tableau de leurs fautes, de leurs erreurs, en leur éclairant les chemins de la mort. La sculpture représente là de grandes idées, elle formule un fait humain. L'agonie a sa sagesse. Souvent on voit de simples jeunes filles, à l'âge le plus iep-* dre, avoir une raison centenaire, devenir prophètes, juger leur fa? mille, n'être les dupes d'aucune comédie. C'est là la poésie de la mon. Mais, chose étrange et digue de remarque ! on meurt de deux façons diiTércntes. Cette poésie de la prophétie, ce don de bien voir, soit en avant, soit en arrière, n'appartient qu'aux mourants dont la chair seulement est atteinte, qui périssent par la destruction des organes , de la vie charnelle. Ainsi les êtres attaqués, comme Louis XIV, par ' la gangrène ; les poitrinaires, les malades qui périssent comme Pons par la fièvre, comme madame de Mortsanf par l'estomac, ou comme les soldats par des blessures qui les saisissent en pleine vie, ceux-là jouissent de cet(e lucidité sublime, et font des morts surprenantes, admirables; tandis que les gens qui meurent par dis maladie.s pour ainsi dire inteHigeniielles, dont le mal est dans le cerveau, dans Tap** pareil uer^'eux qui sert d'iulermédiairc au corps pour fournir le combustible de la pensée, ceux-là meurent tout entiers. Chez eux, l'esprit et le corps sombrent à la fois. Les uns, âmes sans corps, réall^ent les spectres bibliques; les autres sont des cadavres. Cet homme vierge, ce Caton friand, ce juste presque sans péchés, pénétra tardivement dans les poflies de fiel qui cotnposaient le cœur de la présidente. Jl devina le monde sur le point de le quitter. Aussi, depuis quelques heures, avait-il pris gaiement son parti, comme un joyeux artiste, pour qui tout est prétexte à charge^ h raillerie. Les derniers liens qui l'unissaient à la vie, les chaînes de l'admiration, les nœuds puissants

3ui rattachaient le connaisseur aux chefs-d'œuvre de l'art, venaient 'être brisés le matin. En se voyant volé par la- Cibot, Pons avait dit adieu chrétiennement aux pompes et aux jranités de l'art, à sa collée* tion, à ses amitiés pour les créateurs de tant de belles choses, et il voulait uniquement penser à la mort, à la façon .de nos ancêtres, qui la comptaient comme une des fêtes du chrétien. Dans sa icndrcbse pour Schmucke, Pons essayait de le protéger du fond de son cercueil. Cette pensée paternelle fut la raison du choix qu'il fit du premier sujet de la danse, pour avoir du secours contre les perfidies qui l'enlouraient, et qui ne pardonneraient sans doute pas à sou légataire universel.

Uéloïse Brisetout était une de ces natures qui restent vraies dans une position fausse, capable de toutes les plaisanteries possibles contre des adorateurs paysans, une fille de l'école des Jenny Cadine et des Joséplia ; mais bonne camarade et ne redoutant aucun pouvoir humain, 4 force de les voir tous faibles, et habituée qu'elle était à lut« ter avec les sergents de ville au bal peu champêtre de Mabille et au carnaval. — > Si elle a fait donner ma place à son protégé Garaugeot, elle se croira|d autant plus obligée de me servir, se dit Pons. Schmucke put sortir sans qu'on nt attention à lui, dans la confusion qui régnait dans la loge, et il revint avec la plus excessive rapidité, pour qe pas laisser trop longtemps Pons tout seul.

M. Trognon arriva pour le testament en même temps que Schmucke. Quoique Cibot fût à la mort, sa femme accompagna le notaire, Tiniruduisit dans la chambre à coucher, et se relira d'elle-même, en laissant ensemble Schmucke, M. Trognon et Ponn, mais elle s'arma d'une petite (lace à main d'un travail cm icux, et prit position à la porte,

qu'elle laissa entre-baillée. Elle pouvait ainsi non-seulement entendre, mais voir tout ce qui se dirait et ce qui se passerait dans ce moipept suprême pour elle.

— Monsieur, dit Pons, j'ai malheureusement toutes mes facultés, car je sens que je vais mourir; et, par la volonté de Dieu, sans doute, aucune des soulTrances de la mOrt ne m'est épargnée!... Voici M. Schmucke...

I^ notaire salua Schmucke.

— C'est le seul ami que j'aie sur la terre, dit Pons, et je veux Tinslltuer mon légataire nniversel ; dites-mol quelle forme doit avoir mon testament, pour que mon ami, qui est Allemand, qui ne sait rien de nos lois, puisse reoiielUir ma succession sans aucune eentesta tion.

— On peut toujours tout contester, monsieur, dit le notaire, o-est Tinconvénient de la justice humaine. Mais en matière de testament, il en est d'inattaquables...

— Lequel? demanda Pons.

-— Un testament fait par-devant notaire, en présence de témoins qui certifient que le testateur jouit de toutes ses facultés, et si le testateur n'a ni femme, ni enfants, ni père, ni frère...

— Je n'ai rien de tout cela, toutes mes affections sont réimies sur la tête de mon cher ami Schmucke, que voici...

Schmucke pleurait.

— Si donc vous n'avez que des collatéraux éloignés, la loi vous laissant la libre disposition de vos meubles et immeubles, si vous ne les léguez pas à des conditions que la morale réprouve, car vous avez dû voir des testaments attaqués à cause de la bizarrerie des testateurs, un testament par-devan( notaire est inattaquable. En effet, lidentité de la personne no peut être niée, le notaire a constaté l'étal de sa raison, et la signt^ture ne peut donner lieu à aucune discussion... Néanmoins, un testament olographe, en bonne forme et clair, est aussi peu discutable.

— Je me décide, pour des raisons à moi connues, à écrire sous votre dictée un testament ologtapbe, et à le confier à mon ami que voici... Cela se peut-il?...

— Très-bien ! dit le notaire,.. Voule»»vous écrire? je vais dicter...

— Schmucke, donne-moi ma petite écrîtoire de Boule. Monsieur, dictez-moi tout bas ; car, ajoutat-il, on peut nous écouter.

— Dites-ipoi donc avant tout quelles sont vos intentions, demanda le notaire.

Au bout de dix minutes, la Cibot, que Pons entrevoyait dans une glace, vie cacheter le testament, après que le notaire l'eut examiné pendant que Schmucke allumait une bougie ; puis Pons le remit à Schnmcke en lui disant de le serrer dans nue cachette pratiquée dans son secrétaire. Le testateur demanda la clef du secrétaire, l'attacha dans le coin de son mouchoir, et mit le mouchoir sous son oreil'er. Le notaire, nommé par politesse exécuteur testamentaire, et à qui Pons laissait un tableau de prix, une de ces choses que la loi permet de donner à un notaire, sortit et trouva madame Cibot dans le salon.

•— Eh bien ! monsieur, M. Pons a-t-il pensé à moi?

— Vous ne vous attendez pas, ma chère, à ce qu'un notaire tra« hisse les secrets qui lui sont confiés, répondit M. Trognon. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il y aura bien des cupidités déjouées et bien des espérances trompées. M. Pons a fait un beau testament plein de sens, un testament patriotique et que j'approuve fort.

On ne se figure pas à quel degré de curiosité la Cibot arriva, stiinu* lée par de telles paroles. Elle descendit et passa la nuit près de Cibot, en se promettant de se faire remplacer par mademoiselle Rémonencq, et d'aller lire le testament entre deux et trois heures du malin,

La visite de mademoiselle Uéloise Brisetout, à dix heures et demie du soir, parut assez naturelle à la Cibot ; mais elle eut si peur que la danseuse ne parlât des mille francs donnés par Gaudissard, qu'elle accompagna le premier suiet en lui prodiguant des politesses et des flat* tories comme à une souveraine.

— Ah ! ma chère, vous êtes bien mieux sur votre terrain qu'au théâtre, dit Héloise en montant Tescalier. Je vous engage à rester dans votre entploi !

Héloise, amenée en voiture par Bixiou, son ami de cœur, était roa« gnitiqiiement habillée, car elle allait à une soirée de Mariette, l'un des plus illustres premiers sujets de l'Opéra. M. Chapoulot, ancien passementier de la rue SainL-Denis, le locataire du premier étage, qui re* venait de l'Anibigu-Comique avec sa fille, fut ébloui, lui comme sa femme, en rencontrant pareille toilette et une si jolie créature dans leur escalier.

— Qui est-ce, madame Gibot? demanda madame Chapoulot.

— C'est une rien du tput !... une sauteuse qu'on peut voir quasi-nue tous les soirs pour quarante sous... répondit la portière à l'oreille de l'ancienne passemeutière.

LES PARENTS PAUVRES

— Vicloriuc ! dit madame Ghapoiilot à sa fille, ma petite, laisse passer madame I

Ce cri de mère épouvantée fut compris dlléloîsc, qui se retourna.

^ Votre fille est donc pire qne Tamadou, madame, que vous craignez qu'elle ne s'incendie en me touchant?.. .

Héloîse regarda M. Chapouiot d'un air agréable en souriant.

-— Elle est, ma foi, très-jolie à la ville! dit M. Gbapoulot en restant sur le palier.

Madame Chapouiot pinca son mari à le faire crier, et le poussa dans Tappartement.

— En voilà, dit Héloîse, un second qui s'est donné le genre d'être on quatrième.

— Mademoiselle est cependant habituée à monter, dit la Cibot en ouvrant la porte de l'appartement.

^ Eh bien ! mon vieux, dit Héloîse en entrant dans la chambre où elle vil le pauvre musicien étendu, pâle et la lace appauvrie, ça ne va donc pas bien? Tout le monde au théâtre s'inquiète de vous; mais vous savez! quoiqu'on ait bon cœur, chacun a ses affaires, et on ne trouve pas une heure pour aller voir ses amis. Gaudissard parle de venir ici tous les jours, et tous les matins il est pris par les ennuis de l'administration, néanmoins nous vous aimons tous...

^ Madame Cibot, dit le malade, faites-mol le plaisir de nous laisser avec mademoiselle, nous avons à causer théâtre et de ma place de chef d'orchestre... Schmucke reconduira bien madame.

Schmucke, sur un signe de Pons, mit la Cibot à la porte, et tira les verrous.

-~ AI) ! le gredin d'Allemand ! voilà qu'il se ffâte aussi, lui !... se dit la Cibot en entendant ce bruit significatif, c'est H. Pons qui lui apprend ces horreurs-là... Mais vous me payerez cela, mes petits amis... se dit la Cibot en descendant. Bah ! si cette saltimbanque de sauteuse lui parle des mille francs, je leur dirai que c'est une Tarée de théâtre...

Et elle s'assit nu chevet de Cibot, qui se plaignait d'avoir le feu dans Tesiomac, car Rémonencq venait de Ini donner à boire en I absence de sa femme.

— Ma chère enfant, dit Pons à la danseuse pendant ^ue Schmucke renvoyait la Cibot, je ne me fie qu'à vous pour me choisir un notaire honnête homme, qui vieone recevoir demain matin, à neuf heures et demie précises, mon testament. Je veux laisser toute ma fortune à mon ami Schmucke. Si ce pauvre Allemand était l'objet de persécutions. Je compte sur ce notaire pour le conseiller, pour le défendre. Voilà pourauoi je désire un notaire considéré, trè^riche, au-dessus des considérations qui font fléchir les gens de loi : car mon pauvre légataire doit rrouver un appui en lui. Je me défie de Berthier, successeur de Cardot, et vous qui connaissez tant de monde...

— - Eh ! J'ai ton affaire I dit la danseuse, le notaire de Florine, de la comtesse du Bruel, Léopold Hannequin, un homme vertueux qui ne sait pas ce qu'est une loreUe ! C'est comme un père de hasard, un brave homme qui vous empêche de faire des bêtises avec l'argent qu'on gagne ; je l'appelle le père aux ra(s. car il a inculqué des principes créconomie à toutes mes amies. D'abord, il a, mon cher, soixante mille francs de rente, outre son élude. Puis il est notaire comme on était notaire autrefois ! 11 est nolaire quand il marche, quand il dort ; il a dû ue faire que de petits notaires et de petites notaresses... Enfin, c'est un homme lourd et pédant; mais c'est un homme à ne fléchir devant aucune puissance quand il est dans ses fonctions... Il n'a jamais eu de voleuse, c'est père de famille fossile ! et c'est adoré de sa femme, qui ne le trompe pas, quoique femme de notaire... Que veux-tu? Il n'y a pas mieux dans Paris en fait de notaire. C'est patriarche ; ça n'est pas drôle et amusant comme éiait Cardot avec Malaga, mais ça ne lèvera jamais le pied, comme le petit Chose qui vivait avec Antonia ! J'enverrai mon homme demain matiu à huit heures... Tu peux dormir Iran- ({uiliement. D'abord, j'espère que tu guériras, et que tu nous feras encore de jolie musique; mais, après tout, vois-tu, la vie est bien triste, les entrepreneurs chipotent, les rois carottent, les ministres tripotent, les gens riches économisotcnt... Les artistes n'ont plus de ça ! dit-elle eu se frappant le cœur, c'est un temps à mourir... Adieu, vieux !

— Je te demande avant tout, Héloîse, la plus grande discrétion.]

— Ce n'est pas one af&ire de théâtre, dit^llOt c'est sacré, ça, pour une artiste.

— Quel est ton monsieur, ma petite?

^ Le maire de ton arrondissement, M. Beaudoyer, un homme aussi bêle que feu Crevel ; car tu sais, Crevel, un des anciens commanditaires de Gaudissard, il est mort il y a quelques jours, et il ne m'a rien laissé, pas même un pot de pommade ! C'est ce qui me fait te dire que notre siècle est dégoûtant.

— Et de quoi est-il mort?

— De sa feinnic !... S'il ciaii resté avec moi, il vivrait encore ! Adieu, mon bon vinix ! je ic parle de crevaison, pnrce que je le vois dans (juiDzc jour;; d'Ici (c pronicnaul sur le boulevard ci nairaut de jolies

petites cnriosifés, car lu n'es pas malade, tu as les yeux plus vifs que je ne te les ai jamais vus...

Et la danseuse s'en alla, sûre que son protégé Garangeot tenait pour toujours le bâton de chef d'orchestre. Garangeot était son cousin germain. Toutes les portes étaient entrebâillées, et tous les ménages sur pied regardèrent passer le premier sujet. Ce fut un événement dans la maison.

Fraisier, semblable à ces bouledogues qui ne lâchent pas le morceau où ils ont mis la dent, stationnait dans la loge auprès de la Cibot, quand la danseuse passa sous la porte cochère et demanda le cordon. H savait que le testament était fait, il venait sonder les dispositions de la portière : car maître Trognon, notaire, avait refusé de dire un mot sur le testament tout aussi bien à Fraisier qu'à madame Cibot. Naturellement l'homme de loi regarda la danseuse et se promit de tirer parti de cette visite tn extremis.

— Ma chère madame Cibot, dit Fraisier, voici pour vous le moment critique.

— Ah I oui 1... dit-elle, mon pauvre Cibot!... quand je pense qu'il ne jouira pas de ce que je pourrais avoir...

^ Il s'agit de sapir si M. Pons vous a légué quelque chose : enfin si vous êtes sur le testament ou si vous êtes oubliée, dit Fraisier en continuant. Je représente les héritiers naturels, et vous n'aurez rien que d'eux dans tous les cas... Le testament est olographe, il est, par conséquent, très-vulnérable... Savez-vous où noire homme l'a mis'/...

— Dans une cachette du secrétaire, et il en a pris la clef, réponditelle, il l'a nouée au coin de son mouchoir, et il a serré le mouchoir sous son oreiller... J'ai tout vu.

— Le testament est-il cacheté?

— Hélas! oui.

-~ C'est un crime que de soustraire un testament et de le supprimer, mais ce n'est qu'un délit de le regarder ; et, daus tous les cas, qu'estce que c'est? des peccadilles qui n'ont pas de témoins! A-t-il le sommeil dur, notre homme ?.. .

— Oui : mais quand vous avez voulu tout examiner et tout évaluer, il devait dormir comme un snbol, et il s'est réveillé... Cepemlnut, je vais voir! Ce malin, j'irai relever M. Schmucke sur les quatre heures du matin, et, si vous voulez venir, vous aurez le testament à vous pendant dix minutes...

— Eh bien ! c'est entendu, je me lèverai sur les quatre heures, et je frapperai tout doucement...

— Mademoiselle Rémonencq, qui me remplacera près de Cibot, sera prévenue, et tirera le cordon ; mais frappez à la fenêtre pour n'éveiller personne.

^ C'est entendu, dit Fraisier, vous aurez de la lumière, n'est-ce pas ? une bougie, cela me suffira...

A miiiuil, le pauvre Allemand, assis dans un fauteuil, navré de douleur, contemplait Pons, dont la figure crispée, comme l'est celle d'uu moribond, s'affaissaii, après tant de fatigues, à faire croire qu'il allait expirer.

— Je pense que j'ai juste assez de force pour aller jusqu'à demain soir, dit Pons avec philosophie. Mon agonie viendra, sans doute, mon pauvre Schmucke, dans la nuit de demain. Dès que le notaire el les deux amis seront parlis, tu iras cherclier notre bon abbé Duplanty, le vicaire de l'église de Saint-François. Ce digne homme ne me sait pas malade, et je veux recevoir les saiuts sacrements demain à midi...

Il se fit une longue pause.

— Dieu n'a pas voulu que la vie fût pour moi comme je la rêvais, reprit Pons. J'aurais tant aimé une femme, des enfants, une famille!... Etre chéri de quelques êtres dans un coin éuiit toute mon ambition! Li vie est amère pour tout le monde; car j'ai vu des geus avoir tout ce que j'ai lani désiré vainement, et ne pas se trouver heureux.. . Sur la fin de ma carrière, le bon Dieu m'a fait trouver une consolation iiiespérc&en me donuant nn ami tel que toi !... Aussi n'ai-je pas à me reprocher de t'a voir méconnu ou mal apprécié... mou bon Schmucke ; je t'ai donné mon cœur et toutes mes forces aimantes... Ne pleure pas, Schmucke, ou je me tairai ! El c'est si doux pour moi de te parler de nous... Si je t'avais écouté, je vivrais. J'aurais quitté le monde et mes habitudes, et je n'y aurais pas reçu des blessures mortelles. Enfin, je ne veux m'occuper que de toi...

— Dû as dort!...

— Ne me contrarie pas, écoute-moi, cher ami... Tu as la naïveté, la candeur d'uu enfant de six ans qui n'aurait jamais quitté sa mère, c'est bien respectable ; il me semble que Dieu doit prendre soin luimême des êtres qui le ressemblent. Cependant, les hommes sont si méchants, que je dois te prémunir contre eux. Tu vas donc perdre ta noble confiance, ta sainte crédulité, cette grâce des âmes pures nui n'appartient qu'aux gens de géuie rt^ aux cœurs comme le tien... Tu vas voir bieulôt madame Cibot, qui nous as bien observes par l'oavcriure de la porte cnlrc-bâilléc, venir prendre ce faux tcsUintcni...

LE GOUSm PONS.

Je présume qne h coquine fera cette espédiikm ce mttin. quand elle ce croira endormi. Ecoule-moi bien, et mis mes instru^clions à la kUre... Ii*eiilends-tu ? demanda le malade.

Scbmncfce, accabM de douleur, saisi par une afiireose palpitation, avait laissé aller sa tdie swr le dos du fiMiteoil, et paraissait ëvanoui.

— CI, che d'endans ! mais gomme si du édats à deux ccnd bas te mol... il me xemple que cbe m'enTOOce tarts la donipe afec toi !... dit TAIiemaud, que la dooleur éerasail.

n se rapprocba de Pons, et il loi prit une main qu*D mit entre set deux mains. JSt II fit ainsi mentalement une fervente prière.

— Que marmottes-tu Ui, en allemand?...

-— Gbal briè Tieu de nus abbeler à lui emsemple I... répoodii-il simplement après avoir fini sa prière.

Pons se pencba péniblement, car il souffrait au foie des douleurs intolérables. Il put se baisser jusqu'à Schmncke, et II le baisa sur le front) en épanebant son tae comme une bénédiction sur cet être comparable à Tagoeau qui repose aux pieds de Dieu,

— Voyons, écoule-moi, mon bon Schmucie, il faut obéir aux mourants...

.— J'égoude!

— On communique de ta chambre dans la mienne par la petite porte de ton alcôve, qui donne dans l'un des cabinets de la mienne.

— Ui ! mais c'est engompré le dapleanx.

— Tu Tas dégager cette porte à Tinsfant, sans hm trop de bruit L.*

— Ui...

— Débarrasse le passage des deux côtés, ches toi comme chez moi; puis tu lalssems la tienne entre-bâillée. Quand la Cibot viendra te remplacer près de moi (elle est capable d*arriver ce malin une heure plus tôt), tu fen iras comme à Tordinaire dormir, et tu paraîtras bien fîitigué. Tâche d*avoir l'air endormi... Dès quelle se sera mise dans soa iauteuil, passe par ta porte et reste en observation» là, en entr'ouvrant le potii rideau de mousseline de cette porte vitrée, et regarde bien ce qui se passera... Tu comprends?

— Che l'ai gombris, tî grois que la scélérade piilera le deadaman...

— Je no sais pas ce qu'elle fera, mais Je suis sûr que tu ne la prendras plus pour un ange, après. Maintenant, fais-moi de la musU que, réjouis-moi par quelqu'une de tes improvisations... Ça t'oeca* pera, tu perdras tes idées noires, et tu me rempliras cette triste noit par tes poèmes...

Sclmiucke se mit au piano. Sur ce terrain, et au bout de quelques instants, l'inspiration music;)l6, excitée par le tremblement de la douleur et Tirritalion qu'elle lui causait, emporta le bon Allemand, selon son habitude, au delà des mondes. Il trouva des thèmes sublimes, sur lesquels il broda des caprices exécutés tantôt avec la douleur^t la peiicctioD raphaêlesques de Chopin, tantôt avec la fougue et le grandiose dantesque de Liszt, les deux organisations musicales qui se rapprochent le plus de celle de Paganini. L'exécution, arrivée à ce degré de perfection, met en apparence l'exécutant à la hauteur du poète, il est an compositeur ce que l'acteur est à Tauieur, un divhi traducteur de choses divines. Hais, dans cette nuit où Schmucke fit entendre par avance à Pons les concerts du paradis, cette délicieuse musique qui fait tomber des mains de sainte Cécile ses instruments, il fut a la rois Beethoven et Paganini, le créateur et l'interprète! Intarissable comme le rossignol, sublime comme le ciel sous lequel il chante, varié, feuillu comme la forêt qu'il emplît de ses roulades, il se surpassa, et plongea le vieux musicien qui l'écoutalt dans l'extase que Raphaël a peinte, et qu'on va voir a Bologne. Celle poésie fut interrompue par une alifreuse sonnerie. La bonne des locataires du premier étage vint prier Schmueke, de la part de ses maîtres, de finir ce sabbat. Madame, M* et mademoisene Cbapoulot étaient éveillés, ne pouvaient plus se rendormir, et faisaient observer que la journée était assez iongue pour répéter les nrasiques de théâtre, et que, dans une maison du Marais, on ne devait pas pitmoter pendant la nuit... Il était environ trois heures du malin. A urois heures et demie, selon les prévisions de Pons, qui scmbhiit avoir entendu la conléreBce de Fraisier et de la Cibot, la portière se montra. Le malade jeta sur Schmucke. ua regard d'intelligence mil signifiait : — N'ai-je pas biea deviné? Et il se mit dans te position d'un nomme qui dort profondément.

L'innocence de Schmucke était une croyance si forte cbex la Cibot, et c'est là Tun des grands moyens et la raison du soeeès de taules les ruses de l'enfance. Qu'elle ne put le soupçooner de mensonge quand elle le vit venir à elle, et lui dire d'un air à la fois dolent et joyeux : — Ile hâ el eine nouitte dcrriple ! t'ine achidadion liapoliqw 1 Chai èdé opiicbé te vaire de la misicquebir la gahner, ed les hwiuidalres ti bremier edacbe sont mondés bire me Taire daire !... C'esde awreux, car il s'achissait te la fie te mon bami. Che sob si vadiqaé t'alloir choué dudde b nouille, que cbe zugombe ce madin.

^'Mon pauvre CIboi aussi va bien aMltOl aaeofe.ane journée

comme celle d'hier, il n'y aura plus de ressources!... Que Toulesvous? à b volonté de Dieu \

— Fos èdea eine coeir si bonède, eIne ame si pelle, que si le hère Zipod meord nous fifroos ensemple!... dit le rasé Schmucke.

Quand les gens sfanpies et droits se mettent à dbsimuler, ils sont terribles, absolument comme les enfants, dont les pièges sont dressés avec la perfection que déploient les sauvages*

-~ Kh bien ! allez dormir, mou fiston ! dit la Cibot, vous avez les yeux si fatigués. Qu'ils sont gros comme le poing. Allez ! ce qui pourrait me consoler ae la perte de Cibot, ce serait de penser que je fini* rais mes Jours avec un bon homme comme vous. Soyez tranquille, je ▼ats donner une danse à madame Cbapoulot... Est-ce qu'une mercière retirée peut avoir de pareilles exigences?...

Schmucke alla se mettre en observation dans le poste qu'il s'était arrangé. La Cibot avait laissé la porte de l'apparteivententre-bàillée, et Fraisier, après être entré, la ferma tout doucement, lorsque Schmucke se fut enfermé cliez lui. L'avocat était muni d'une bougie allumée et d*un fil de laiton excessivement léger pour pouvoir décacneter le testament. La Cibot put d'autant mieux ôter le mouchoir où b clef du secrétaire étaJl nouée, et qui se trouvait sous roreitler de Puns, que le malade avait exprès laissé passer son mouchoir dessous son traversin, et qu'y se prétait à b manoeuvre de la Cibot, en se tenant b nez dans la ruelle et dans une pose qui laissait pleine liberté de prendre le mouchoir. La Cibot alfa droit au secrétaire, rouvrit en s'eiforçant de bire le moins de bruit possible, trouva le ressort de la cachette, et courut le testament à la main dans le salon. Cette circonstance intrigua Poos au plus haut degré. Quant à Schmucke, il trembbil de la tête aux pieds, comme s'il avait commis un crime.

— Ref ournez à votre poste, dit Fraisier en recevant le testament de la Cibot; car, s'il s'éveilbit, il but qu'il voua trouve là.

Après avojr décacheté l'enveloppe avec une habileté qui prouvait Qu'il n'en était pas à son coup aessal, Fraisier fut plongé dans un cionnement profond en lisant celte pièce curieuse.

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