‹ Œuvres illustrées de Jacques AragoChapitre 20 sur 82 · LA VSILLE DU DÉPART · texte numérisé non relu

LA VSILLE DU DÉPART

Un point noir, mats presque imperceptible, se montre làbas, là-bas, dn côté des Baléares, il se lève d'abord lentement comme s'il avait a lutter contre une puissance opposée, il grandit, se développe, étend ses lianes charges de valeurs vèsiculaires, déploie au loin ses bras gigantesques, assombrit l'atmosphère, s'empare de l 'espace et vomit sur son passage l'épouvante et la dévastation, A. son approche les populations effrayées se barricadent dans leurs ne m cures, les piétons gagnent a pas pressés les abris Us plus sors, les embarcations de la rote se lancent sur la grève cl les marins habiles a mesurer la valeur de ces menues et de ces colères célestes quittent la plage el \\* m nnlent un asile aux rochers voisins. C'est une la ralïale du sud-est qui souille sur Barcelone craintive charrie avec elle les tonnerres, les éclairs, des torrents d'une pluie rapide et envahissante et des zones épaisses dégrevons capables de pulvériser les plus solides toitures el d'écraser les quadrupèdes dans les campagnes. C'est aussi que Les orages qui pèsent sur la ohaude Catalogne j alors qu'ils viennent courroucés des cotes africaines, ouvrent les maisons, ébrèchent les clochers, inondent les bourgs et les villes, s'emparent

des plaines déliées, creusent de larges et profondes ravines et roulent tivec eux des débris de cailloux, des ponis renverses, des meubles arrachés aux plus hauts étage*» des

arbres avec leurs r.i aux épais et des cadavres d'hommes

el de bestiaux trop faibles pour lutter contre ce déluge impi'itvisê devant lequel toute résistance est inutile. Ces météores dont la haute Espagne est périodiquement sillon m se dans La saison des fortes chaleurs* et que la science explique de manière a satisfaire la raison, su ni regardés par les Catalans comme des signes précurseurs de quelque grande calamité publique; ei[ coin me en ce pays de supereiiti et de préjugés ridicules tout effet a une cause surnaturelle, il s'ensuit que Dieu ou les saints sont pour beaucoup dans ces désastres, et que le devoir de tout bon catholique est de prier afin d'apaiser le courroux du fiel . Vmis com[ nez que les moines, les prêtres et les religieux de tous ordres ne sont pas assez inhabiles pour combattre de telles habitudes, et rjue leur intérêt moral et pécuniaire leur dicte au contraire une conduite tout opposée.

Si maintenant, au milieu du choc des éléments irrités, vuus jetez de quelque haut édifice un regard sur la ville silencieuse, vous venez sortir de presque toutes les chemi nées de légers rubans d une fumée blanchâtre que les vents anéantissent à l'instanL même, et qui disent du moins que tout n'est pas enseveli dans la catastrophe. Ces fumées sont nées des grands rameaux d' olivier» des palmes bénites que h leur et La religion jet lent à la H a m nie a lin de conjurer la puissance infernale qui menace le monde. Dans presque toutes les maisons de Barcelone» qui est pourtant une des villes les moins dévotes d'Espagne. ,1 nresqnr tons les -'t i.j"^ oV> branches saintes couronnenl tes prie- Dieu, les petites chapelles de famille, les ex- velu dn ménage, et au moment d'une irritation céleste la fumée protectrice échappée de la feuille sacrée puriiie Pair et rend au ciel son brillant manteau d'azur. Il y a peu d Espagnols capables de douter de le nicacilv du précieux la* isman, el si la foudre tombe sur un édilice, c'csl que le rameau saint n'a pas été allumé, ou bien c'esl qu'on ne l'a pas allumé assez vite, ou bien encore qu'on en a trop ou intp peu consumé, La peur est mêro de toutes 1rs religions.

Dans la caserne des soldais de Pujol, d'autres soins occu-

{ tatent les héros de la redoutable bamb . Au mu ment où "orage grondait avec tant de fureur, et à chaque éclair qui perçait ce chaos, d chaque roulement du tonnerre ébranlant le soi, c'étaient des jurons de vingt syllabes propres à réjouir les démons dans Leur éternelle marmite; c'étaient des refrains impies et provocateurs; et le vin coulait é Ilots pressés, et la fumée des cigarettes montait à la vaste voûte où l'orgie faisait entendre de fétides hoquets el des chants sauvages cherchant à étouffer les éclats d< hi foudre.

Mais je tous ai dit, je croîs, que parmi tous ces scélérats promu à l'enfer, et dont je ne veux pas vous conter en ce uniment les hideuses saturnales, deux miquelcls seuls avaient résisté à la tentation du mauvais exemple el conservé les pieuses traditions de leur enfance, tes de in boni mes, c'étaient Malhias, le jeune frère de Pujol, et Francisco Ma ri ni, dévot par principe, par tempérament, et ne ruant jamais son ennemi qu'en faisant le signe de la croix et en priant pour lui. Aux premières lueurs des > I iirs zigzaguant les nues, Halhias et Francisco a va h ni quitté leurs sacrilèges camarades, et étaient allés se Motut . chacun de son côté, derrière un énorme monceau de pains de munition, de ceintures de cuir et de brocs de vio. Là, inaperçus et tremblants, ils récitaient dévotement leurs prières à sainte Barbe et a saint lloch, et se h /.ardaient de signes de croix Imperceptiblement ligures, caria crainte du ridicule étouffe parfois la pureté des pratiques religieuses iti moment du péril. Si les impies guérilleros a va iris 1 surpris nos deux polirons à* demî-agenouillés et pales de (erreur, ceux-ci auraient couru grand ris [ne, malgré la protection du capitaine, de se voir suspendus par les épaules aux fenêtres de la caserne pour qu'ils pussent s'habituer aux menaces de la foudre* maïs les vapeurs de l'orgie voilaient déjà les yeux des bandits, et leur insli net

PUJOl, CHEF ï>E MIQUELETS.

.1 ii-ir faisait li'iHiMi- encore les timballes bosseler el vineuses, L'orage sévissait toujours avec tracas, et (oui deven if encieui dans la vaste salle sui fastes Libations, où râ* il le délire, Petîl i petit les langues empâté lurent, les bouche* s'en Couvrirent traditionnellement sillonnées par le pouce faisant un signe de croix, les paupières appesanties se joignirent, les livres ècumèrenl onc bave rougeâtre, Les poitrines relues battirent plus fort h plus vite, il les têtes alourdies se heurtèrent contre les labiés raboleusesou étaient idanlces les lames des poignards Les ■I- nions n'ont pss outre sommeil, et tes soldats de PujoJ, '^res pour l'ordinaire, avaient voulu d'ailleurs célébrer d'une manière digne d'eux la veille d'un dépari qu'on leur ■iviil fait pressentir pour le lendemain.

Les deux dévots miquelets Levèrent alors la télé près- '[n'en même temps, et eli^tnminL un peu a fin d'être moins éblouis parles éclairs, ils allèrent l'un vers l'antre,

— C'est toi, bon Francisco, je te croyais avec eut.

— Quête ciel m'en préserve, Halhias, l'orage est si violent! comme Dieu doîi être en colore !

— Je II- crob bien, m» m bravo! Figure- tni que tout à l'Iienre j'allais me lever quand je me suis senti frapper sur j'épaule par une m in invisible, J'ai ouvert les yeux.

— Tu as du COUrage la imil ! interrompit l'autre dune voix inquiète,

— Pas toujours^ pas souvent, mais quclqm lois

— Poursuis.

— Figure-toi tmc j'ai mi entendre une bouche céleste qui me disait : * Matrone, mon Ris, l'en ter s'ouvre s-ms les i pieds, l'éternité va eommeiuer pour loi; soiigcs-y, ou Sa*

lui s'emparera de Ion ftrae, »

— Signons-nous, ami.

— « Tes crimes ont révolté le IV ie t séleste; renonce • pour toujours à celle vie de bandit e | u i souille ton frère, . écoute h - prières de ta mère qui te conjure du baul du

ciel, et pars pour in terre sainte, on Ions les péché* w « seront remis, a Là-dessus, je me suis jeté à genoux e( j'ai pr is.

— C'est drôle, répondit Francisco, s! y « longtemps ifue i pris une résolution pi'eille, TOuel er seulement le

tombeau du Christ, c'est se sanctifier ; allons nous s, incliner â Jérusalem.

— Allons-y un pèlerins, le halun et la gourde sur l*épaole.

— Oui, La gourde vide.

— C'est entendu. Couvrons- nous d'un chapeau et d'un grand collet de toile cirée orne île coquillages; marchons pieds dus nous lecîel en bons upôtri

— Il y a 'ï-Hi^ te port deux belles tartane! qui f ■ - 1 1 r voile demain pour l'Egypte, Bmharquons-nons, et que Dieu nous accompagne*

— Hais | r entreprendre ce ^.y r, mon ami. il f.mi

d'abord se purifier : >[u au moins nos péchés véniels nou soient remis avanl le départ. La besace serait trop lourde avec le bagage de toutes nos méchantes actions, Allégeons-

nous.

— Osi jusle. et nous pouvons nous donner un mérite sup ■■ de Dieu,

— Allons nous confesser.

— Allons-y, De n'est pas de ta lâcheté, ça, r'est de ii foi.

— Comme LU dis: et puis, du cou confie les hommes fi l,i bonne heure, mais contre Les éclairs, le tonnerre, les sorciers et l'enfer, qu'est-ce que cela peut rapporter, je te le demande i Des halles, des boulets, des miellés, ce H>!il rien, on ne tremble pas en face de ces choses de la lerre, mais des paroles myi ■ - des voîx qui sortent un ne sait d'où, des i ms cor| s, des corpssans mess* . voiU ce qui glace le sauf dans les veines,

— Virns à IVîïlîse de San Paulo, voilà la plaie qui ces e, prenons-nous Fraternellement par le bras el en chemin.

s deux nouveaux pèlerins sortaient déjà de la salle rudnrmie, quand Fujnl se montra â cm :

— Vous quitter votre poste? dit-il d*une voix brève, et en remarquant leur graoae émotion.

— Uni, capitaine i m |iic Les affaires vont mal, que noire départ pour h F rince tstarrêtëj et nous avons

ilu tous 1rs ilriu d'aller effacer nos crimes m terre sainte.

— Par Lucifer! c'est bien vu, et une pareille idée ne pouvait naître que dans de fortes cervelles comme les và~ très. Mais, la-bas du moins, voua n'ouhlierex pas de prier

pour moi "

— Oli ! de loul notre euur, tu peux y compter.

— Je vous en remercie d'avance* Cependant, pour partir, Il vous fa m des piastres, et je ne croîs pas que votre ceinture soi! bien garnie. Je vous en donnerai, mes intrépides. Où allez-vous à celte heure 1

— A confesse.

— Dans quelle église?

— A S.in Paulo,

— Parlai h ment choisi; il y a la-bas de bons prêtres qui ne vous feront pas payer trop cher la rémission de ce que voua appelés vos crimes* Bonsoir, amis.

— Bonsoir, capitaine

Pii.jol jeta un coup d'ceU sur la salle, vil ses fidèles étendus sur la table ei sons leg banqueties, et se retira pour ne pas troubler Leur sommeil.

Une demi -heure après la conversation rapide éeuan entre les suhoidminéset le du f, ou voy.tit agenouillés ?i In droite et à la gauche d'un confessionnal, au fond d'une sombre cliHpcïle aux gothiques ornements, deux soldats re | t i l la n l s de la redo u ta t de %\ i eri 1 1 a tie Puj oL Si , prés de là, vi m s aviez pnHé une oreille attentive a ce qui se disait, vous auriez alternativement entendu des paroles de componction, des exhortations saintes el des consolations évan-

gélïques. Les deux pémtvnts se frappaient la poitrin i

iches tout paternels de l'iuimme de Dieu; el 1' i

même 411e les cunrs endurcis nul étaient venus s'humiln dans leur repentir versèrent d uhoini:i nies larmes tombant sur les manches des poignards dont nul soldat de Pujol n'avait le droit de se dessaisir. La pénitence inflige ns deux nouveaux convertis fut peu sévèare, car après une station de vingt minutes nux pieds d'un saint Jean-Bnptîste, ils se levèrent pillardemcnt. se dirigèrent vers Finirni bénitier placé a l'enlrée de l'église, se signèrent, baisèrent dévotement la jerre, et se remirent en rouie pour l.i serne. plus décidés que jamais à exécuter leur pèlerin, au tombeau du Rédempteur des h s.

Ils entraient dans le lieu de r.. lachique quand l'ujol, qui frippail, du uninrhe de smi styïût sur In table pour réveiller les plus assoupie de ^es sidd.it -1 retourna el leur dit :

— Diable! mes chérubins, vous avei déjà fini? c lieiuieoup moins long [ue yi ne rv iv^is, Jeetains bien que vous ne soyez de francs hypocrites, el que rous n'ayez pas loul dii à •■ iniv confesseur. Voyons, mon bon frère Hathias, as-tu été franc? T'es-lu loyalement déboutonné?

i-tu avoué A L'oreille du calotin que dans notre affaire du couvent de l,i Mi'iT»'i! tu avais ffentimenl escofié un moine qui demandai I merci armé d'mi ceueilix et d'un Jrnmhlon? Vois-in, mou pauvre & det, il fini Loul dire au prêtre lors^ii'nne fois on y r-si. el voili pourquoi je ne loi

dis ri mi. La confession, c'est comme un chapelet,

quand on en a touché un grain, il faut qu'ils passent tous nus les doigls, ou la prière e.st sans eflîe.ieilo. Kl loi. vieux

sacristain, plutôt fait pour versera boire à des parestens «I pn-ive^ qu'il toi-mênie, répond s- moi avec franchise, •nnyc liout'ii du troisième ciel, as-tu gardé quelque ehuse dans ta conscience v s .i,i pas frappe les uni les de L'église avec ton front impie pour avoir sauvé des prisons un de mes meilleurs lieutenants, qui a tué plus de bons ca* thoHquee lans C mf< BSÎOD, à lui seul, qu'il n'y a île mmoes .! us toutes hs Es pagnes ' llis. dis, je nîmi pns ledéumirehevéqm'. je suis Loléranl sur ces ma ri n -. ; et il n'3 a que dans t an ichesqneji frappe fort et longtemps. Eh bien ! mes agneaux du bon Pasteur, vnus ne

UVRES PE JACQUES ARÀtrÔ,

C'élaieiïl des refrains impies et promoteurs* (Pagfi "ïO.)

me regarde» pas? Dojsje parler en chef plutôt qu'en ami? déliez vos langues, j'écoute.

— Ah! rèpon il in* ii l les deux convertis en sYnir'aidant mutuellement dans leur éloquence sentimentale, ab ! nu m brave capitaine, si In grâce pouvait le frapper P nous n'aurions plus rien « demanderai] ciel* Viens nvrc nous en Egypte, à Jérusalem; la guerre touche n" * :, n lermej F aussi ta paix avec Dieu, imite-mms. Si m savais combien on ^agnea se mettre en joie avec a d-même! Tiens, depuis une derrii lu un 1 nous respirons plus â notre aise; nous i i.-igeonsdans un océan de délices, nous ne vivons aue de In manne un Tré&»Haut. Oui, Fujol, la sainte parole du prêtre nous a soulagés de tous nos péchés, elle a purifie cheï nous tonte souillure, ci si nous iïiotutnuis en ce moment, 1rs

Sortes du ciel s'ouvriraient pour nom a deux bnltauis. ■on* venons de recevoir l'absolution,

— A qui le dites-vous? c'est moi qui vous l'ai doiwcc.

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