‹ Œuvres illustrées de Jacques AragoChapitre 47 sur 82 · U'UN POLE A LOUTRE · texte numérisé non relu

U'UN POLE A LOUTRE

— Avant, désert.

— Et aprc

— Apres, Maroc.

Je Ion dis de joie. La caravane alh.it ;i Maroc ; mais, pour atteindre celle capitale, il la Hait courir bien d& dan-

rs, il faliii i quitter la région des savanes. celh forêts; il fallait ^éloigner du 'îvage, dont les sinuosités eussent longtemps arrêté le voyageur; il fallait, en un mot, ii i teindre le désert, le couper, au moins dans sa partie •ouest, en ligne droite, et c'était déjà une de mes plus douces espérances réalisée.

Après les Mois océaniques, Les Ilots du désert de Sahara, deux joies, l'une suiv ni de prés l'autre; voué voyez bien que ton! n'est ps souffrance pour l'homme d'étude* A I aide de quelques tours d'escamotage cl du jeu de mes éebasses, je me lis bientôt Tami de deux ou trois cîes- nouveau! arrivés; je leur dis mon projet de les accompagner jusquïi Maroc, et ils acceptèrent» sinon avec plaisir, du moins sans répugnance. Une heure après, nous étions en route. «

Quatre chameaux, portant des outres pleines d'eau, ouvraient la marche, procédés eux-mêmes (ftr deux Arabes, dont l'un étall ai nié d'un trident de fer cl L'autre d'une Corne, au bru il de laquelle devaient répondre d'au très sonneurs échelonnés a égale distance- Apres les chameaux v«n lieni une vingtaine Je soldais avec des sabres, des fusils, et tenant en main les brides d'autant de chevaux sur lesquels étaienl montés Les femm' > 1-1 loenf.uïi?.. In intervalle de deux reuls pns i [ir éparftït c«; premier peloton du deuxième, séparé d'une façon pareille, et ecfni-ei, séparé du troisième groupe* avait encore, dans des coffres bardés de lames de fer, W* richesses de toute la •■ ira va ne, c'est-à-dire une certaine quantité de poudre d'or, des peaux de léopard, de lion el de tigre, et un grand nombre de dents d'éléphant

Le convoi pouvait couvrir un espace d'une demi-lieue au moins. Le sable, soulevé par les pas des quadrupèdes, s'élevait et s'interrompait dans 1rs embrasures formées par Là distance d'où convoi i l'antre, et Lorsque, bissé sur mes -< liasses, je regardais, au lever du jour ou au crépuscule ■lu soir, celte marche étrange, ondulée sebui b s caprices du terrain, il me semblait voir un monstrueux boa coupé par tronçons et cherchant à ressaisir la vie que le fer avait tranchée*

Le lendemain de notre départ nous avions atteint la limite des étei neUes forêts qui pèsent *uv celte Serre bizarre et maudite. Après une Imite de trois heures au plus dans un immense enclos bordé de roches pelées, hissant leurs têtes noires au-dessus du sol comme autant de fan lôm es avides d'aîr et de lumière, et au s le ta première conque marine, répété par les chefs secondaires, on .se remît

eu marche.

Plus d'arbres, [lus de grands végétaux, plus d'allées ombreuses, plus do verdure. Ce ne sont ici que des ronces, des touffes d'herbes jaunes el grisâtres que peuvent seuls braver sans douleur les durs sabots des coursiers et des dromadaires. Ici encore mes cebasses me furent d'un utile secours, mais les pauvres piétons purent le soir les jambes meurtries et déchirées»

Courant toujours à Test, la caravane quitta bîûnlo! cette tone épineuse et se trouva sur un sol pierreux de très-difficile accès.

Par intervalles , des serpents pis et bariolés, pareils à ceux que j'avais déjà vus â mon départ de la côte, réveil I an bruit île la marche et des chants, siill.iient et s'oîan-

îeni mv la fapidilé de I-l flèche vers un séjour plus tranquille, tandis qu'un petit quadmpnle, au museau pointu ei â peu prés semblable au rat, se dressait, comme pour nous salie: 1 , sut ses nattes de derrière, et tombait

trappe .1 rih-rt | ar Le bâton, le fouet ou La uVohed'i ir.

Lancé ,\ sa poursuite. La chair de ces petits animaux économisaît celle dont les chameaux étaienl c r s, et de leur peau fort moelleusi i se faisaient des es-

pires de s nli|. -. protectrices, 'lui tor étaient d'un grand secours contre les aspérités des galets

Le sable prit la place des cailloux aigus, et c'est ici, à vrai dire, que commence le désert-

Oa se reposa. Les sables de chaque groupe, qui marquaient k's Im ures, furent compares, les outres pleines, touchées avec des baguettes qui les faisaient résonner, et les chameaux exténués furent tués pour servir de repas à la caravane, assez prudente, qui n'entama Les vivres de réserve qu'a sa dernière estrémilé*

Pour ta troisième Tois, les lentes furent dressées ; pour In première Fois, une prière générale m un ta ^ers l'Eternel et vous seriez tombe en admiration devant la chaude croyance de ces hommes qui, tous promîmes le front à terre, tournés vers l'orient . demandaient à leur prophète que Le désert ne Leur fût point fatal.

La prière moula au ciel. On avait â peine cessé les chants de reconnaissance et d'amour qu'un cri formidable arriva jusqu'à nous.

A l'instant, les chameaux s'agitent convulsivement; les c lie vaux, â La crinière hérissée, se blottissent les uns enn- Ue les autres, tète contre léte, et tournant le dos â f ennemi comme s'ils avaient dédaigné de le regarder en face, ou plutôt , comme s'ils ne voulaient pas voir nrriver la mort dont ils étalent menacés. Les Arabes, habitués a de pareilles rencontres, se posent en avant-garde sur le front de la caravane, el les noirs indécis semblent attendre des ordres pour occuper un poste quelconque. 11 est presque impossible qu'un lion ou un tigre se jette sur m convoi sans que des lambeaux de chair palpitante couvrent le sol, et comme l'instinct des bêles furieuses leur dit que les hommes sont Leurs plus redoutables adversaires, c'est sur eux suri ont que s'acharne leur rage, c'est dans leur sang qu'ils brûlent dose rouler. Aussi le deuil vient-il souvent attrister les joies du retour.

I é lais hissé au sommet de mes éebasses , et, plus haut perche que les hommes assis sur les chevaux, je pouvais fouiller loin â l'horizon. Je signalai le danger, je montrai du doigt le point exact d'où venait le péril, et c'est de ce télé que se dirigèrent toutes les forces. Un tigre arrivait par bonds inégaux, un seul.

Nous allâmes â lui. Descendu de mon belvédère, je me mis côte à cèle avec Zïngaé, le plus beau, le plus infatigable des hommes de la caravane, qui avait ordonné a quelques noirs tremblants et sans intelligence de nous accompagner. J'allais lui demander, par mes gestes, pourquoi il s'entourait de gens si pusillanimes, mais il me prévint, et je compris, â l'aide de sa pantomime expressive, qu'il fallait immoler quelques-uns de ces malheureux pour sauver les plus braves et venir ni Us aisément à bout de la bêle fémee.

Eu peu d'instants, nous no us trouvâmes à portée de fusil du promeneur du désert, et nous examinions avec soin l'amorce de nos armes lorsqu'un incident imprévu comme l'envahissement dune avalanche nous promit un spectacle don! les plus heureux explorateurs ont seuls le privilège d'être témoins.

Pns de nous, â notre droite, s'élever une large dune d'un sable étioeelanl coloré de muge. Nous crûmes voir monter derrière elle, comme d'une fournaise presque éteinte d. légères vapeurs qui s 'évanouissaient au soupir d'une brise douce et caressante.

L'ordre de tourner le monticule fut à L'instant donné; nous obliquâmes légèrement à gauche et nous aperçûmes, blottie sur quelques ossements à demi calcinés . broyés, une magnifique panthère, couvrant de ses flancs deux petits rejetons.

Zîngaé me (il signe de nous tenir â l'écart, me donnant d comprendre que ce n'était pas nous qui avions âcombattre.

— A la bonne heure: me di*je . pourvu que le

drame ne nous fasse point défaut. Tigre contre panthère, je le veux bien; mais j'aimerais mieux homme contre panthère et tigre â la fois.

Ce n'esl pas vers uousqu'avail bondi ce dernier. La ca vduc était trop nombreuse, rèseorte trop aguerrie; i

ravanc

avait so us doute compris tout cela , et il s'était réjoui ffa-

vint en face un adversaire ins * craindre que eetiû -.in-

lequel il était moins habitué »i remporter la victoire, Le tigre et la panthère sont en présence i>lui-la n'ayant â

défendre que ses lianes élasliqucset nerveux ; celle-ci ' rtyant a' prouver ses petits, qui lui dema ml. lient secours el qtil compilent sur elle.

D'une part, une vice-royauté farouche el ci uelio > de l'autre , une maternité meu irvt- hi lutte sera rude el sanglante. Silence !

Les regard des deux jouteurs sont dea éclairs, leurs ni*

Sissements le tonnerre, leur» soupirs des menaces. leur* eut s des étaux qui vont Strier ci broyer, leurs milles des crocs de Ter i|UÏ brûlent de rouiller dans les entrailles, La face de chacun si contracte, la {«eau fauve de leur Iront se pi Use, leurs griffes frémissent, creusent ie sol; ils se renvoient, comme im-lml^ nV l • 1 1 l- colère et do leur haine, des bouffée* d'une haleine fi'-iule citiî Leur donné un avant-

§oût du repas auquel Tun il Vax doit assister aux dépens e l'autre,

Voyca! voyexî la langue des deux ennemis es l pnreille a un triple aiguillon OU plntûi à une flamme, leur mâchoire se dilate, et vous entendez s échapper de leur gueule en* tr ouverte des sons rauques et caverneux comme s'ils sor*

talent il 'un coflïe d'airain*

l.n panthère ne hmige plus, le tigre chemine. Ce n'est pas un quadrupède marchant la lé te haute, c + esl im replile qui rampé, se i raine et ne veut pas d'une «eu le victoire. Il set* vaincu si son premier coup de mâchoire n'est pas mortel; il veut du sang, il en veul beaucoup, M en veut toujours. Le sang, c'est sa vie, c'est sa joie, son extase; le sjmç! seul le dès ni 1ère sans le rassasier , el comme il y a du sang â boire, il t»st heureux, il nage dans l'ivresse de ses espéra uces. Elle est aussi de la race au tigre, la panthère que vous voyez là. calme, immobile i couvant ses rejetons qui jouent entre eux et se déchirent la rohe mouchetée. Jeun de tigres ou de panthères sont des rigoles rouges et des cicatrices profondes,

Lis deux antagonistes feignaient de ne pas nous voir nu semblaient peu m m ri eu s de notre présence. Quant à mot r pour une fortune je n'aurais pas donne ma place. Je rétro- L'i'.hliiïs île quinze Cents tUli j'assistai* a an jeu «lu |»-'i-

S* le roi dans k cité des Césars, sur les gradins du cirque v. Néron*

Ici, le cirque était le désert de Su h ara; tes combattants, une panthère, un ttgfï qui n'avaient point connu l'esclavaiiT, deux jeunes et vigoureuses hê tes féroces qui sélan-

i' reni par une même secousse.

Lee mâchoires sonl enchâssée** les ongles pêne Irent dans les chairs. Poitrail contre poitrail, les drux i-eettrë se heur* leotdans un même bat lomeu t. VOUS diriez deux amis qui ne veulent plus se quitter, ou ptuiûl deux ennemis irréconcilia» Mes dont l'un ne restera debout que si l'antre est étendu dans la poussière.

Ne croyez pas que cette immobilité soit le calme. Il y a li une rage â brûler le sol ; ce sont deux puissants leviers poussés L un contre l'autre par deux forces égales Le sable est rougi; mais la vie de pareils combattants ne s'en va as par de légères ouvertures j tout ce qui est cruel est dur

tuer; il faut la foudiv nom arrêter les battements des artères des lions et des tigres.

Surpris, courrouce d'une résistance à laquelle il n'est point liahilué, hi tigre s'éloigne et parait vouloir prendre de l'élan* La panthère respire â son tour, et promène sa langue raboteuse sur ses lianes entrouverts. En cet instant, le tigre s'élance sur les deux rejetons, lue le premier d'un coup 'li- griffe, hroie le second d'un coup de dent, et fait volle-faec pour jouir de son triomphe.

li ue scia pis 1 >ii i longue durée! U panthère Be redresse avec fureur.... Elle voit ses deux rejetons sans Vie, elle devient lionne,.., le tigre ne se relèvera plus

Je voulais faire gr.fce a la hé te féroce généreuses la balle de Zingaé en décida autrement, et quatre Cadavres

servirent de pâture le lendemain aux hôtes affamées de ces mortelles solitudes,

I) fallait voir l'élan de la caravane jusque ce me me ni attentive* Hommes el femmes reprirent leurs causeries interrompue, et te récit du combat qui venait d'avoir lieu devant nous remplit toutes 1rs bouches Nul déi.iîl ne leur était échappé de ce dramatique épisode, et l'on se i i"M>siiit d'en avoir été témoin, comme si ce sanglant prélude de la marche ne de va il point faire prévoir quelque catastrophe* *

Mais le spectacle le plus curieux à étudier était celui qu'offraient les coursiers et les chameaux. Tant que la lutte dura ils gardèrent une complète immobilité, agglomérés dans un espace restreint ; seulement tons eussiez vu, au frémissement de leur peau, à la fébrile tension de leurs muscles, qu'ils étaient frappés d'une frayeur mer* telle. Eh bien, dés que la moi i se promena sur les quatre cadavres , chameaux et coursiers le comprirent* lotisse redressèrent . tranquilles et rassures, leurs membres reprirent leur élasticité naturelle, et vous auriez dît des animaux inoltensifs sortait l d'un paisit de sommeil.

On ne pouvait rien faire de la peau dea l 'files féroce N on 1 abandonna aux vautours. Le sou de la trompe annonça le in oi ne m du départ » et nous nous dirigeâmes vers le nord*

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