AIJ-RED DE MUSSET
EN COSTL-MI- ALLEMAND DU XVl' SIÈCLE (Ponriii Je DcUru Collcciion dt u B.blioinéquc nationile.)
Lorsque vers 1835, Alfred de Mussel, alors âgé de vingt-cinq ans, se monlrail sur le boulevard dans la lenue de soirée des dandys, toutes les mains se tendaient vers lui. Habit vert bronze à boutons de mêlai, gilet de soie brune sur lequel flottait une; chaîne d"or, i^antalon nankin, gants blancs et bottes vernies, chapeau sur l'oreille et badine à la main, il taisait sensation, dit d'Alton-Shée dans ses Mémoires, dès qu'il apparaissait au café de Paris.
Ce jeune élégant était célèbre dé^à; il avait conquis la gloire et la renommée à l'âge où presque tous commencent à bégayer dans le monde des lettres de timides essais.
Celte recherche de toilette datait du collège même où le jeune homme se signalait autant par la correction de sa tenue que par ses succès universitaires. Svelte et de taille moyenne, ce qui frappait d'abord c'étaient ses beaux cheveux blonds, soyeux et parfumés, qu'il garda inaltérés jusqu'à sa mort et qu'il se plaisait à arranger à la manière de lord Byron; puis la coupe gracieuse de «on visage, au front intelligent, au nez aquilin, avec de grands yeux bleus que leur regard ferme et profond faisait pa^raitre noirs, une grande fraîcheur de teint, une bouche expressive, toujours prêle au sourire, un sourire sceptique d'ordinaire, et, dans l'ensemble, une véritable distinction aristocratique.
L'atmosphère d'Alfred de iMusset c'était le boulevard de Gand, qu'il a décrit lui-même en quelques p.tges inédites communiquées à M. Séché parMmeLardin de Musset.
L'espace compris entre la rue Grange-liatelière et celle
de la Chaussée-d'Antin n'a pas plus d'une portée de fusil de. long. C'est un lieu plein de boue en hiver et de poussière en été. Quelques marronniers qui y donnaient de l'ombre ont été abattus à l'époque des barricades. 11 n'y reste pour ornement que cinq ou six arbrisseaux et autant de lanternes. D'afllleurs rien qui mérite l'attention, et il n'existe aucune raison de s'asseoir là plutôt qu'à toute autre place du boulevard, qui est aussi long que Paris.
« Ce petit espace, souillé de poussière el de boue, est cependant un d s lieux les plus agréables qui soient au monde. C'est un des coins rares sur la terre où le plaisir est concentré. Le Parisien y vit, le provincial y accourt; l'étranger qui y passe s'en souvent comme de la rue de Tolède à Naples, de la PiazeUa à Venise. Restaurants, cafés, théâtres, bains, maisons de jeu, tout s'y presse; on a cent pas à faire : l'univers est là. De l'autre côté du ruisseau ce sont les grandes Indes.
« Vous ignorez sûrement les mœurs de ce pay? étrange qu'on a nommé le boulevard de Gaud. Il ne commence guère à remuer qu'à midi. Les garçons de café servent dédaigneusement quiconque déjeune avant cette heure. C'est alors qu'arrivent les dandys; ils entrent à Tortoni par la porte de derrière, attendu que le perron est envahi par les barbares, c'est-à-dire les gens de la Bourse. Le monde dandy, rasé et coiffé, déjeune jusqu'à deux heures, à grand bruit, puis s'envole en bottes vernies. Ce qu'il fait de sa journée est impénétrable....
Le boulevard n'a plus cette physionomie essentiellement française, cet aspect purement parisien; il est devenu un boulevard cosmopolite où se coudoient les rastaquouères de tous les mondes, mais, en 1835, c'était bien ce coin de terre bizarre, unique où se rencontraient les lions et les cocodès, les viveurs avec tous les élégants du pays des artistes, dos écrivains surtout
Alexandre Dumas le père venait au Café de Paris se pourlécher d'un veau à la casserole qu'on ne savait préparer que là, el Musset, qui faisait la navette entre Tortoni et le Café Riche, en mangeait deux ou trois fois par semaine après que son petit groom avait été porter dans la matinée quelque billet poétique aux belles à qui le poète rendait hommage.
La clientèle du Café de Paris, disent les Mémoires de d'Alton- Shée, était composée d'habitués de marque qui avaient en tout temps leur table retenue, le D' Véron, le marquis du Hallays, lord Seymour, le prince de la Moscowa, Eugène Sue, qui aurait rendu des points à Musset sous le rapport de l'élégance et des bonnes fortunes et qui faisait partie du Jockey-Club, où le poète avait été blackboulé sous prétexte qu'il ne montait pas à cheval dans le style anglais adopté par ce cercle! Alfred faLlel, l'ami riche et lldèle, le Desgenais de la bande; le beau et joyeux Roger de Beauvoir, surnommé Roger de Belveder, et qui cmorveillail la galerie par son faste et ses réparties; Etienne Beciiuet, le plus aimable, le plus instruit, le plus intelligent des « habitués de l'ivregse •; Gultinguer, Malitourne, de Mazères, de Helmonl 'ini niirail élé la fleur du faiibuurg Saint- Germain s'il n'avait préféré la vie hors du monde; le peintra Chenavard, Alfred Arago, Félix Arvers, le major Frazer, NestorRoqueplan,leboute-en-trainduboulevard; enfin d'Alton- Sliée iui-même qui laissait au vestiaire du café à la mode son habit et sa dignité de pair de France, telle était plus longue encorecequeSéchéappelle joliment la litanie de la sainte-noce. En ce bon temps de Thomas Coulure, on en était à l'orgie