Théophile Gautier
LE MIE PniGIONI 359
Dirai-je quelles ockilisques
Les peintres font, A leurs très grands périls et risques,
Jusqu'au plafond?
Toutes ces lettres effacées
Parlent pourtant; Elles ont vécu, ces pensées,
Fût-ce un instant.
Que de gens, captifs pour une heure,
Tristes ou non, Ont à cette pauvre demeure
Laissé leur nom !
Sur ce vieux lit où je rimaille
Ces vers perdus, Sur ce traversin où je bâille
A bras tendus,
Combien d'autres ont mis leur têlo,
Combien ont mis Un pauvre corps, un cœur honnête
Et sans amis!
Qu'est-ce donc? en rêvant à vide
Contre un barreau.
Je sens quelque chose d'humide
Sur le carreau.
Que veut donc dire cette larme
Qui tombe ainsi.
Et coule de mes yeux, sans charme
Et sans souci?
Est-ce que j'aime ma maîtresse?
Non, par ma foi!
Son veuvage ne l'intéresse
Pas plus que moi.
Est-ce que je vais faire un drame?
Par tous les dieux!
Chanson pour chanson, une femme Vaut encor mieux.
Sentirai-je quelque ingénue
Velléité D'aimer cette belle inconnue,
La Liberté?
On dit, lorsque ce grand fantôme
Est verrouillé, Qu'il a l'air triste comme un tonne
Déjiareillé.
Est-ce que j'aurais quelque dette Mais, Dieu merci!
Je suis en lieu sûr : on n'arrête Personne ici.
Cependant cette larme coule,
Et je la vois Qui brille en tremblant et qui roule Entre mes doigts.
Elle a raison, elle veut dire :
Pauvre petit, A ton insu ton cœur respire
Et t'avertit
Que le peu de sang qui l'anime Est ton seul bien,
Que tout 1.' reste est pour la rimo El ne dit rien.
Mais nul être n'est solitaire, Même en pensant.
Et Dieu n'a pas fait pour te plaire Ce peu de sang.
Lorsque tu railleii la mis(^re D'un air moqueur,
Tes amis, la sœur et ta mère Sont dans ton cœur.
Cette pâle et faible étincelle
Qui vil en loi.
Elle marche, elle est immortelle,
Et suil sa loi.
Pour la transmeUre, il faut soi-même
La recevoir.
Et l'on songe à tout ce qu'on aime
Sans le savoir.
Paul de Mcsset.