STANCES
Que j'aime à voir dans la vallée
Désolée, Se lever comme un mausolée Les quatre ailes d'un noir moutierf Que j'aime à voir près de l'austère
Monastère, Au seuil du baron feudataire, La croix blanche et le bénitier!
Vous des antiques Pyrénées Les aînées.
V eil es églises déciiainées, Maigres et triâtes monuments, ^'ous que le temps n'a pu dissoudre,
Ni la foudre, De quelques grands monts mis en poudre N'ètes-vous pas les ossements?
J'aime vos tours à tête grise,
Où se brise L'éclair qui passe avec la brise.
J'aime vos profonds escaliers Qui, tournoyant dans les entrailles
•Des murailles, A l'hymne éclatant des ouailles Font répondre tous les piliers!
Oh! lorsque l'ouragan qui gagne
La campagne, Prend par les cheveux la montagne, Que le temps d'automne jaunit, Que j'aime, dans le bois qui crie
Et se plie, Los vieux clochers de l'abbaye.
Comme deux arbres de granit!
Que j'aime à voir, dans les vesjnées
Empourprées, Jaillir en veines diapiées Les rosaces d'or des couvents!
Oh ! que j'aime, aux voûtes gothiques
Des portiques, Les vieux saints de pierre athlétiques Priant tout bas pour les vivants 1
DON PAEZ
I liad bocn l'.appy, if the gênerai camp, Pioneers and ail, had tasded lier swect bon/, So I had noihing knowQ.
Othello.
Je n'ai jamais aimé, pour ma part, ces bégxieiiles Qui Uf sauraient aller au PraJo toutes seules. Qu'une duègne toujours de quartier en quartier Talonne comme fait sa mule un muletier; Qui s'usent, <à prier, les genoux et la lèvre, Se courbant sur le grès, plus pâles, dans leur fièvre. Qu'un homme qui, pieds nus, marche sur un serpent, Ou qu'un faux monnayeur au moment qu'on le pend. Certes, ces femmes-là, pour mener cette vie, Portent un cœur cjiàtré de toute noble envie; Elles n'ont pas de sang et pas d'entrailles. — Mais, Sur ma tête et mes os, frère, je vous promets Qu'elles valent encor quatre fois mieux que celles Dont le temps se (dépense en intrigues nouvelles. Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous, Savent dans un manchon cacher un billet doux. Serrer un ruban noir sur un beau flanc qui ploie, Jeter d'un balcon d'or une échelle de soie, Suivre l'imbroglio de ces amours mignons, Poussés en une nuit comme des champignons; Si charmantes, d'ailleurs! aimant en enragées. Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées. Mai,s, oh! la triste chose et l'étrange malheur. Lorsque dans leurs filets tombe un homme de cœur! Frère, mieux lui vaudrait, comme ce statuaire Qui pressait dans ses bras son amante de pierre. Réchauffer de baisers un marbre, mieux vaudrait Une louve aiïamée en quelque âpre forêt.
Ce que je dis ici, je le prouve en exemple.
J'entri' donc en matière, et, sans discours plvr* >mple,
Écoutez une liistoire :
DON PAEZ 9
Un mardi, cet été, fers deux heures de nuit, si vous aviez été Place San-Bernardo, contre la jalousie D'une fenêtre en brique, à frange cramoisie, Et que le cerveau mû de quelque esprit follet, Vous eussiez regardé par le trou du volet, Vous auriez vu, d'abord, une chambre tigrée, De candélabres d'or ardemment éclairée ; Des marbres, des tapis montant jusqu'aux lambris Çà et là, les flacons d'un souper en débris; Des vins, mille parfums; à terre une mandore Qu'on venait de quitter, et frémissant encore, De même que le sein d'une femme frémit Après qu'elle a dansé. — Tout était endormi; La lune se levait; sa lueur souple et molle. Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole. Sur les pâles velours et le marbre changeant Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent. Si bien que, dans le coin le plus noir de la cliambre. Sur un lit incrusté de bois de rose et d'ambre, En y regardant bien, frère, vous auriez pu. Dans l'ombre transparente, entrevoir un pied nu. — Certes, l'Espagne est grande, et les femmes d'Espagne Sont belles; mais il n'est château, ville, ou campagne, Qui, contre ce pied-là, n'eût en vain essayé (Comme dans Cendrillon) de mesurer un pied. Il était si petit"; qu'un enfant l'eût pu prendre Dans sa main. — N'allez pas, frère, vous en surprendre; La dame dont ici j'ai dessein de parler Était de ces beautés qu'on ne peut égaler : Sourcils noirs, blanches mains, et pour la petitesse De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse. - Cependant les rideaux, autour d'elle tremblant, La laissaient voir pâmée aux bras de son galant; Œil humide, bras morts, tout respirait en elle Les langueurs de l'amour, et la rendait plus belle, Sa tête avec ses seins roulait dans ses cheveux; Pendant que sur son corps mille traces de feux, Que sa joue empourprée, et ses lèvres arides. Qui se pressaient encor, comme en des baisers vides, Et son cœur gros d'amour, plus fatigué qu'éteint. Tout d'une folle nuit vous eût rendu certain. Près d'elle, son amant, d'un œil plein de caresse, Cherchant l'œil de faucon de sa jeune maîtresse,
Se pencliaiL sur sa bouche, ardent à l'apaiser,
Et pour chaque sanglot lui rendait un baiser.
Ainsi passait le temps. — Sur la place moins sombre,
Déjà le blanc matin faisant grisonner l'ombre.
L'horloge d'un couvent s'ébranla lentement,
Sur quoi le jouvenceau courut en un moment,
D'abord à son habit, ensuite à son épée;
Puis voyant sa beauté de pleurs toute trempée :
« Allons, mon adorée, un baiser, et bonsoir!
— Déjà partir, méchant! — Bah! je viendrai vous voir Demain, midi sonnant; adieu, mon amoureuse!
-- Don Paez! don Paez! Cerle, elle est bien heureuse, La galante pour qui vous me laissez sitôt.
— Mauvaise! vous savez qu'on m'attend au château. Ma galante, ce soir, mort-Dieu! c'est'ma guérite.
— Eh! pourquoi donc alors l'aller trouver si vite? Par quel serment d'enfer êles-vous donc lié?
— Il le faut. Laisse-moi baiser ton petit pied!
— Mais regardez un peu, qu'un lit de bois de rose, Des fleurs, une maîtresse, une alcôve bien close, Tout cela ne vaut pas, pour un fin cavalier,
Une vieille guérite au coin d'un vieux pilier!
— La belle épaule blanche, ô ma petite fée! Voyons, un beau baiser, — Comme je suis coiffée Vous êtes un vilain». — La paix! Adieu, mon cœur Là, là, ne faites pas ce petit air boudeur. Demain c'est jour de fête; un tour de promenade, Veux-tu? — Non, ma jument anglaise est trop malade.
— Adieu donc; que le diable emporte ta jument.
— Don Paez! mon amour, reste encore un moment.
— Ma charmante, allez-vous me faire une querelle? Ah! je m'eJi vais si bien vous décoiffer, ma belle. Qu'à vous peigner, demain, vous passerez un jour!
— Allez-vous-en, vilain! Adieu, mon seul amour! » Il jeta son manteau sur sa moustache blonde,
Et sortit; l'air était doux, et la nuit profonde; •
11 détourna la rue à grands pas, et le bruit De ses éperons d'or se perdit dans la nuit.
Oh! dans cette saison de verdeur et de force. Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, Couvre tout de son ombre, horizon et chemin, Heureux, heureux celui qui frappe de la maia Le col d'un étalon rétif, ou qui caresse Les seins étincelants d'une folle maîtresse!
DON l'AEZ là
Don Paez, l'arme au bras, est sur les arsenaux; Seul, en silence, il passe au revers des cnuieaux; On le voit comme un point; il fume son cigare En roule, et d'heure en heure, au bruit de la fanfare, Il mêle sa réponse au qui-vive eiïrayant Que des lansquenets gris s'en vont partout criant. Près de lui, çà et là, ses compagnons de guerre, Les uns dans leurs manteaux s'endormant sur la terre, D'autres jouant aux dés. — Propos, récits d'amours. Et le vin (comme on pense), et les mauvais discours N'y manquent pas. — Pendant que l'un fait, après boire, Sur quelque brave fille une méchante histoire, L'autre chante à demi, sur la table accoudé. Celui-ci, de travers examinant son dé, A chaque coup douteux grince dans sa moustache. Celui-là, relevant le coin de son panache, Fait le beau parleur, jure; un autre, retroussant Sa barbe à moitié rouge, aiguisée en croissant, Se verse d'un poignet chancelant, et se grise A la santé du roi, comme un chantre d'église. Pourtant un maigre suif, allumé dans un coin, Chancelle sur la nappe à chaque coup de poing. Voici donc qu'au milieu des rixes, des injures. Des bravos, des éclats qu'allument les gageures, L'un d'eux : « Messieurs, dit-il, vous êtes gens du roi, Braves gens, cavaliers volontaires. — Bon. — Moi, Je vous déclare ici trois fois gredin et traître, Celui qui ne va pas proclamer, reconnaître. Que les plus belles mains qu'en ce chien de pays On puisse voir encor de Burgos à Cadix, Sont celles de dona Cazales, de Séville, Laquelle est ma maîtresse, au dire de la ville! »
Ces mots, à peine dits, causèrent un haro Qui du prochain couvent ébranla le carreau. Il n'en fut pas un seul qui de bonne fortune Ne se dît passé maître et n'en vantât quelqu'une : Celle-ci pour ses pieds, celle-là pour ses yeux; L'autre c'était la taille, et l'autre les cheveux. Don Paez, cependant, debout et sans parole. Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle, II ne pouvait fermer ses paupières sans voir Sa maîtresse passer, blanche avec un œil noir!
14 PREMIÈRES PUKSIKS
« Messieurs, cria d'abord notre moustache rousse, La petite Inésille est la peau la plus douce Oîi j'aie encor frotté ma barbe jusqu'ici.
— Monsieur, dit un voisin rabaissant son sourcil, Vous ne connaissez pas l'Arabelle; elle est brune Comme un jais. — Quant à moi, je n'en puis citer une, Dit quelqu'un, j'en ai trois. — Frères, cria de loin
Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin, Vous m'avez éveillé; je rêvais à ma belle.
— Vrai, mon petit ribaud! dirent-ils, quelle est-elle? » Lui, bâillant à moitié : « Par Dieu! c'est l'Orvado, Dit-il, la Juana, place San-Bernardo. »
Dieu fit que don Paez l'entendit; et la fièvre Le prenant aux cheveux, il se mordit la lèvre : c Tu viens là de lâcher quatre mots imprudents, .Mon cavalier, dit-il, car tu mens par tes dents! La comtesse Juana d'Orvado n'a qu'un maître, Tu peux le regarder, si tu veux le connaître.
— Vrai? reprit le dragon; lequel de nous ici
Se trompe? Elle est à moi, cette comtesse aussi.
— Toi? s'écria Paez; mousqueton d'écurie, Prendras-tu ton épée, ou s'il faut qu'on t'en prie? Elle esi à toi, dis-tu! Don Étur! sais-tu bien
Que j'ai suivi quatre ans son ombre comme un chien? Ce que j'ai fait ainsi, penses-tu que le fasse Ce peu de hardiesse empreinte sur ta face. Lorsque j'en saigne encor, et qu'à cette douleur J'ai pris ce que mon front a gardé de pâleur?
— Non, mais je sais qu'en tout, bouquets et sérénades, Elle m'a bien coûté deux ou trois cents cruzades,
— Frère, ta langue est jeune et facile à mentir.
— Ma main est jeune aussi, frère, et rude à mentir.
— Que je la sente donc, et garde que ta bouche Ne se rouvre une fois, sinon je te la bouche Avec ce poignard, traître, afin d'y renfoncer Les faussetés d'enfer qui voudraient y passer.
— Oui-dà! celui qui parle avec tant d'arrogance, A défaut de son droit, prouve sa confiance;
Et quand avons-nous vu la belle? Justement Cette nuit?
— Ce matin,
— Ta lèvre sûrement N'a pas de ses baisers sitôt perdu la trace?
— Je vais te les cracher, si lu veux à la face.
— Et ceci, dit Étur, ne t'est pas inconnu? »
Comme, à cette parole, il montrait son sein nu, Don Paez, sur son cœur, vit une mèche noire Que gardait sous du verre un médaillon d'ivoire; Mais dès que son regard, plus terrible et plus prompt Qu'une flèche, eut atteint le redoutable don, Il recula soudain de douleur et de haine, Comme un taureau qu'un fer a piqué dans l'arène : « Jeune homme, cria-t-il, as-tu dans quelque lieu Une mère, une femme? ou crois-tu pas en Dieu? Jure-moi par ton Dieu, par ta mère et ta femme, Par tout ce que tu crains, par tout ce que ton àmt, Peut avoir de candeur, de franchise et de foi, Jure que ces cheveux sont à toi, rien qu'à toi! Que tu ne les a pas volés à ta maîtresse, îs'i trouvés, — ni coupés par derrière à la messe !
— J'en jure, dit l'enfant, ma pipe et mon poignard.
— Bien ! reprit don Paez, le traînant à l'écart, Viens ici, je te crois quelque vigueur à l'àme. En as-tu ce qu'il faut pour tuer une femme?
— Frère, dit don Étur, j'en ai trois fois assez Pour donner leur paiement à tous serments faussés.
— ïu vois, reprit don Paez, qu'il faut qu'un de nous me Jurons donc que celui qui sera dans une heure Debout, et qui verra le soleil de demain.
Tuera la Juana d'Orvado de sa main.
— Tope, dit le dragon, et qu'elle meure, comme
Il est vrai qu'elle va causer la mort d'un homme. »
Et sans vouloir pousser son discours plus avant, Gomme il disait ce mot, il mit la dague au vent.
Gomme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, Deux louves, remuant les feuilles desséchées, S'arrêter face à face, et se montrer la dent; La rage les excite au combat; cependant Elles tournent en rond lentement, et s'attendent; Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent. Tels, et se renvoyant de plus sombres regards. Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts, S'observent : — par instants entre leur main rapide S'allume sous l'acier un éclair homicide.
Tandis qu'à la lueur des flambeaux incertains, Tous viennent à voix basse agiter leurs destins, Eux, muets, haletants vers une mort hâtive, Pareils à des pêcheurs courbés sur une rive, Se poussent à l'attaque, et, prompts à riposter, Par l'injure et le fer tâchent de s'exciter. Étur est plus ardent, mais don Paez plus ferme* Ainsi que sous son aile un cormoran s'enferme, Tel il s'est enfermé sous sa dague, — le mur Le soutient; à le voir, on dirait h coup sûr Une pierre de plus dans les pierres gothiques Qu'agitent les falots en spectres fantastiques. Il attend. — Pour Étur, tantôt d'un pied hardi,. Comme un jeune jaguar, en criant il bondit; Tantôt calme à loisir, il le touche et le raille. Comme pour l'exciter à quitter la muraille.
Le manège fut long. — Pour plus d'un coup perdu, Plus d'un bien adressé fut aussi bien rendu, Et déjà leurs cuissards, où dégouttaient des larmes. Laissaient voir clairement qu'ils saignaient sous leurs armes Don Paez le premier, parmi tous ces débats. Voyant qu'à ce métier ils n'en finissaient pas : « A toi, dit-il, mon brave! et que Dieu te pardonne! » Le coup fut mal porté, mais la botte était bonne; Car c'était une botte à lui rompre du coup. S'il avait attrapé, la tête avec le cou. Étur l'évita donc, non sans peine, et l'épée Se brisa sur le sol, dans son effort trompée. Alors, chacun saisit au corps son ennemi. Comme après un voyage on embrasse un ami.
— Heur et malheur! On vit ces deux hommes s'étreindre Si fort que l'un et l'autre ils faillirent s'éteindre,
Et qu'à peine leur cœur eut pour un battement Ce qu'il fallait de place en cet embrassement.
— EfTroyable baiser! — où nul n'avait d'envie
Que de vivre assez long pour prendre une autre vie; Qù chacun, en mourant, regardait l'autre, et si En le faisant râler, il râhiit bien aussi; Où pour trouver au cœur les routes les plus sûres. Les mains avaient du fer, les bouches des morsures.
— ElTroyable baiser! — Le plus jeune en mourut. Il blêmit tout à coup comme un mort, et l'on crut, Quand on voulut après le tirer à la porte,
Qu'on ne pouirail jamais, tant l'étreinte était fuite,
Des bras île l'iiomicide ôter lo trépassé.
— C'est ainsi que mourut Étur de Guadassé,
Amour, fléau du monde, exécrable folie,
Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie,
Quand par tant d'autres nœuds tu tiens à la douleur,
Si jamais, par les yeux d'une femme sans cœur.
Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'àmc,
Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,
Plutôt que comme un lâche on me voie en souffrir,
Je t'en arracherai, quand j'en devrais mourir.
Connaîtriez-vous point, frère, dans une rue Déserte, une maison sans porte, à moitié nue. Près des barrières, triste; — on n'y voit jamais rien, Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien; Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognées, Qui pendent, comme font des toiles d'araignées; Des pignons délabrés, où glisse par moment Un lézard au soleil; — d'ailleurs, nul mouvement. Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des maniièrcs, S'accroupir vers le soir de vieilles filandières, Qui, d'une main calleuse agitant leur coton. Faibles, sur leur genou K\issent choir leur menton, De même l'on dirait que, par l'âge lassée. Cette pauvre maison honteuse et fracassée, S'est accroupie un soir au bord de ce chemin. C'est là que don Paez.- le lendemain matin. Se rendait. — Il monta les marches inégales. Dont la mousse et le temps avaient rompu les dalies.
— Dans une chambre basse, après qu'il fut entré, H regarda d'abord d'un air mal assuré.
Point de lit au dedans. — Une fumée étrange Seule dans ce taudis atteste qu'on y mange. Ici, deux grands bahuts, des tabourets boiteux. Cassant à tout propos quand on s'asseoit sur eux;
— Des pots; — mille haillons; — et sur la clieminée, Où chantent les grillons la nuit et la journée, Quatre méclumls portraits pendus, représentant
Des fac/îs qui feraient fuir en enfer Satan.
18 PREMIERES POESlEo
« Femme, dit don Paez, es-tu là? » Sur la porte Pendait un vieux tapis de laine rousse, en sorte Que le jour en tout point trouait le canevas; Pour Técarler du mur, Paez leva le bras.
« Entre », répond alors une voix éraillée. Sur un mauvais grabat, de lambeaux habillée, Une femme, pieds nus, découverte à moitié, Gisait. — C'était horreur de la voir, — et pitié. Peut-être qu'à vingt ans elle avait été belle; Mais un précoce automne avait passé sur elle; Et noire comme elle est, on dirait, à son teint. Que sur son front hàlé ses cheveux ont déteint. A vrai dire, c'était une fille de joie. Vous l'eussiez vue un temps en basquine de soie, Et l'on se retournait quand, avec son grelot, La Belisa passait sur sa mule au galop. C'étaient des boléros, des fleurs, des mascarades. La misère aujourd'hui Ta prise. — Les alcades, Connaissant le taudis pour triste et mal hanté, La laissent sous son toit mourir par charité. Là depuis quelques ans, elle traîne une vie Que soutient àgrand'peine une sale industrie : Elle passe à Madrid pour sorcière, et les gens Du peuple vont la voir à l'iusu des sergents.
Don Paez, cependant, hésitant à sa vue, Elle lui tend les bras, et sur sa gorge nue. Qui se levait cncor pour un embrassement, Elle veut l'attirer.
DON PAEZ
Quatre mots seulement, Vieille. — Me connais-tu? Prends cette bourse, et songe Que je ne veux de toi ni conte ni mensonge.
BELIS.V.
De l'or, beau cavalier? Je sais ce que lu veux; Quelque fille de France, avec de beaux cheveux Bien blonds! — J'en connais une.
DON PAEZ
Elle perdrait sa peine; Je n'ai plus maintenant d'amour que pour ma haine.
BELISA.
Ta haine? Ah! je comprends. — C'est quelque trahison; La belle t'a fait faute et tu veux du poison.
DON PAEZ 19
DON PAEZ
Du poison, j'en voulais d'abord. — Mais la blessure D'un poignard est, je crois, plus profonde et plus sûre.
BELISA.
Mon fils, ta main est faible encor; tu manqueras Ton coup, et mon poison ne le manquera pas. Regarde comme il est vermeil ; il donne envie D'y goûter; on dirait que c'est de l'eau-de-vie.
DON PAEZ
Non. — Je ne voudrais pas, vois-tu, lavoir mourir
Empoisonnée; on a trop longtemps à souffrir.
Il faudrait rester là deux heures, et peut-être
L'achever. — Ton poison, c'est une arme de traître;
C'est un chat qui mutile et qui tue à plaisir
Un misérable rat dont il a le loisir.
Et puis cet attirail, cette mort si cruelle ;
Ces sanglots, ces hoquets. — Non, non; elle est trop belle:
Elle mourra d'un coup.
BELISA.
Alors, que me veux-tu?
DON PAEZ
Écoute. — A-t-on raison de croire à la vertu Des philtres? — Dis-moi vrai.
BELISA.
Vois-tu sur cette planche Ce flacon de couleur brune, où trempe une branche? Approches-en ta lèvre, et tu sauras après Si les discours qu'on tient sur les philtres sont vrais.
DO.N PAEZ
Donne. — Je vais l'ouvrir ici toute mon àme : Après tout, vois-tu bien, je l'aime, cette femme. Un cep, depuis cinq ans planté dans un rocher, Tient encore assez ferme à qui veut l'arracher. C'est ainsi, Bolisa, qu'au cœur de ma pensée Tient et résiste encor cette amour insensée. Quoi qu'il en soit, il faut que je frappe. — Et j'ai peur De trembler devant elle.
BELISA.
As-tu si peu de cœur?
DON PAEZ
Elle mourra, sorcière, en m'embrassant.
BELISA.
Écoule, Es-tu bien sûr de toi^Sais-tu ce qu'il en coûte Pour boire ce breuvage?
10 PREMlÈIlliS POÉSIES
DON PAEZ
En meurt-on?
BELISA.
Tu seras Tout d'abord comme pris de vin. Tu sentiras Tous les esprits flottants, comme une langueur sourde Jusqu'au fond de tes os, et ta tête si lourde Que tu la croirais prête à choir à chaque pas. — Tes yeux se lasseront, — et tu t'endormiras : — Mais d'un sommeil de plomb, sans mouvement, sans rêve. C'est pendant ce moment que le charme s'achève. Dès qu'il aura cessé, mon fils, quand tu serais Plus cassé qu'un vieillard, ou que dans les forêts Sont ces vieux sapins morts qu'en marchant le pied brise Et que par les fossés s'en va poussant la bise, Tu sentiras ton cœur bondir de volupté. Et les anyes du ciel marcher à ton côté?
UON PAEZ.
et souffre-ton beaucoup pour en mourir ensuite?
BELISA.
Oui, mon (ils.
DON PAEZ
Donne-moi ce flacon. — Meurt-on vite?
BELISA.
Non. — Lentement.
DON PAEZ
Adieu, ma mère.
Le flacon Vide, il le reposa sur le bord du balcon, Puis tout à coup, stupide, il tomba sur la dalle, Comme un soldat blessé que renverse une balle. K Viens, dit la Belisa l'attirant, viens dormir Dans mes bras, et demain tu viendras y mourir. »
Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune, Peignant sur son col blanc sa chevelure brune! ?ous la tresse d'ébène on dirait à la voir, Une jeune guerrière avec un casque noir ! Son voile déroulé plie et s'aiïaisse à terre. Comme elle est belle et noble! et comme, avec mystère, L'attente du plaisir et le moment venu Font sous son collier d'or frissonner son sein nu! Elle écoute. — Déjà, dressant mille fantômes, ^La nuit comme un serpent se roule autour des dômes;
M;uliiJ, Je ses mulets écoulant les grelots, Sur son fleuve endormi promène ses falots.
— On croirait que, féconde en rumeurs étouffées, La ville s'est changée en un palais de fées,
Et que tous ces granits dentelant les clochers Sont aux cimes des toits des follets accrochés. La senora pourtant, contre sa jalousie.
Collant son front rêveur à sa vitre noircie. Tressaille chaque fois que l'écho d'un pilier Répète derrière elle ua pas dans l'escalier.
— Oh! comme à cet instant bondit un cœ-ur de femme! Quand l'unique pensée où s'abîme son dme
Fuit et grandit sans cesse, et devant son désir Recule comme une onde, impossible à saisir! Alors, le souvenir excitant l'espérance, L'attente d'être heureux devient une souffrance; Et l'œil ne sonde plus qu'un gouffre éblouissant. Pareil à ceux qu'en songe Alighieri descend. Silence! — Voyez-vous, le long de cette rampe. Jusqu'au faîte en grimpant tournoyer une lampe? On s'arrête; — on l'éteint. — Un pas précipité Retentit sur la dalle, et vient de ce côté.
— Ouvre la porte, Inès, et vois-tu pas, de grâce, Au bas de la poterne un manteau gris qui passe? Vois-tu sous le portail marcher un homme armé? C'est lui, c'est don Paez! — Salut, mon bien-aimé!
DON PAEZ
Salut; — que le Seigneur vous tienne sous son aide!
JUAN A
Êtes-vous donc si las, Paez, ou suis-je laide, Que vous ne venez pas m'embrasser aujourd'hui?
DON PAEZ
J'ai bu de l'eau-de-vie à dîner, je ne puis.
JUANA
Qu'avoz-vous, mon amour? pourquoi former la porte Au verrou? don Paez a-t-il peur que je sorte?
DON PAEZ"
C'est plus aisé d'entrer que de sortir d'ici.
JUANA
Vous êtes pâle, ô ciel? Pourquoi sourire ainsi?
DON PAEZ
Tout à l'heure en venant, je songeais qu'une femme Qui trahit son amour, Juana, doit avoir l'àme Faite de ce métal faux dont sont fabriqués La mauvaise monnaie et les écus marqués.
JUAN A
Vous avez fait un rêve aujourd'hui, je suppose?
DON PAEZ
Un rêve singulier. — Donc pour suivre la chose, Cette femme-là doit, disais-je, assurément Quelquefois se méprendre et se tromper d'amant.
~JUANA
Rroubliez-vous, Paez, et l'endroit où nous sommes!
DON PAEZ
C'est un péché mortel, Juana, d'aimer deux hommes.
JUANA
Hélas! rappelez-vous que vous parlez à moi.
DON PAEZ
Oui, je me le rappelle; oui, par la sainte foi,
Comtesse!
JUANA
Dieu! vrai Dieu! quelle folie étrange Vous a frappé l'esprit, mon bien-aimé! mon angel C'est moi, c'est ta Juana. — Tu ne le connais pas, Ce nom qu'hier encor tu disais dans mes bras? Et nos serments, Paez, nos- amours infinies! Nos nuits, nos belles nuits! nos belles insomnies! Et nos larmes, nos cris dans nos fureurs perdus! Ah! mille fois malheur, il ne s'en souvient plus !
Et comme elle parlait ainsi, sa main ardente Du jeune homme au hasard saisit la main pendante. Vous l'eussiez vu soudain pâlir et reculer, Comme un enfant transi qui vient de se brûler. « Juana, murmura-t-il, tu l'as voulu! » Sa bouche N'en put dire plus long; car déjà sur la couche Ils se tordaient tous deux, et sous les baisers nus Se brisaient les sanglots du fond du cœur venus. Oh! comme, ensevelis dans leur amour profonde, Ils oubliaient le jour, et la vie, et le monde! C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écunieux, Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux! Mais, silence! écoutez. — Sur leur sein qui se froisse. Pourquoi ce sombre éclair, avec ces cris d'angoisse Tout se tait. — Qui les trouble, ou qui les a surpris?
— Pourquoi donc cet éclair, et pourquoi donc ces cris!
— Qui le saura jamais? — Sous une nue obscure. La lune a dérobé sa clarté faible et pure. —
Nul flambeau, nul témoin que la profonde nuit, Qui ne raconte pas les secrets qu'on lui dit.
— Qui le saura? — Pour moij'estime qu'une tombe Est un asile sûr où l'espérance tombe,
Où pour l'éternité l'on croise les deux bras Et dont les endormis ne se réveillent pas.