‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 16 sur 130 · UN VALET · texte numérisé non relu

UN VALET

Grand merci, mon brave homme, il va mieux. Holà! retirez-vous! ma maîtresse vous prie De laisser en repos dormir Sa Seigneurie.

Chez la Camargo.

RAFAËL, couché sur une chaise longue; LA CAMARGO, assise.

CAMARGO

Rafaël, avouez que vous ne m'aimez plus.

RAFAËL

Pourquoi? — D'oîi vient cela? — Vous me voyez perclus, Salé comme un hareng! — Suis-je, de grâce, un homme A vous faire m.a cour? — Quand nous étions à Rome, L'an passé

CAMARGO

Rafaël, avouez, avouez Que vous ne m'aimez plus.

RAFAËL

Ron! comme vous avez L'esprit fait! — Pensez-vous, madame, que j'oublie Vos bontés?

CAMA[{GO

C'est le vrai défaut de l'Ilalie, Que ses soleils de juin font rameur passager. — Quel était près de vous ce visage étranger Dans ce yacht?

lîAFAEI..

Dans ce yacht?

CAMARGO

Oui.

RAFAËL

C'était, je suppose, Laure.

CAMARGO

Non.

RAFAËL

C'était donc la Cydalyse, — ou Rose. — Cela vous déplaît-il?

CAMARGO

Nullement. — La moitié D'un violent amour, c'est presque une amitié. N'est-ce pas?

RAFAËL

Je ne sais. D'où vous vient celte idée? Philosophtrons-nous?

CAMARGO

Je ne suis pas fâchée De vous voir. — A propos, je voulais vous prier De me permettre...

RAFAËL

A vous? — Quoi?

De me marier.

RAFAËL

De vous marier?

CAMARGO

Oui.

RAFAËL

Tout de hon? sur mon Ame Vous m'en voyez ravi. — Mariez-vous, madame!

CAMARGO

Vous n'en aurez nulle ombre, et nul déplaisir?

RAFAËL

Non. — Et du nouvel époux peut on dire le nom? Foscoli, je suppose?

La Cam\rgo.

iD'apres Lakcret.'

CAMARGO

Oui, Foscoli lui-même.

RAFAËL

Paibleu! j'ensuis charmé; c'est un garçon que j'aime, Bonne lignée, et qui vous aime fort aussi.

Et vous me pardonnez de vous quitter ainsi?

RAFAËL

De grand cœur! Écoutez, votre amitié m'est chère;

Mais parlons franc. Deux ans ! c'est un peu long. Qu'y faire?

C'est l'hisLoire du cœur. — Tout va si vite en lui !

Tout y meurt comme un son, tout, excepté l'ennui!

Moi qui vous dis ceci, que suis-je? une cervelle

Sans fond. — La tète court, et les pieds après elle ;

Et quand viennent les pieds, la tête au plus souvent

Est déjà lasse, et tourne où la pousse le vent!

Tenez, soyons amis, et plus de jalousie.

Mariez-vous. — Qui sait s'il nous vient fantaisie

De nous reprendre, eh bien ! nous nous reprendrons, — hein!

CAMARGO

Très bien.

RAFAËL

Par saint Joseph! je vous donne la main Pour aller à l'église, et monter en carrosse ! Vive l'hymen! — Ceci, c'est mon présent de noce, —

11 l'embrasse.

Et jly joindrai ceci, pour souvenir de moi.

CA.VIARGO.

Quoil votre éventail!

Oui. N'est-il pas beau, ma foi?

Il est large à peu près comme un quartier de lune, — Cousu d'or comme un paon, — frais et joyeux comme une Aile de papillon, — incertain et changeant Comme une femme. — Il a des paillettes d'argent Comme Arlequin. — Gardez-le, il vous fera peut-être Penser à moi ; c'est tout le portrait de son maître.

CAMARGO

Le portrait en effet! — 0 malédiction!

Misère! — Oh! par le ciel, honte et dérision!...

Homme stupido, as-tu pu te prendre à ce piège

Que je t'avais tendu? — Dis! — Qui suis-je? — que fais-je?

Vca, lu parles avec un front mal essuyé De nos baisers d'hier. — Oh! c'est honte et pitié! Va. tu n'es qu'une brute, et tu n'as qu'une joie Insensée, en pensant que je lâche ma proie! Quand je devrais aller, nu-pieds, t'attendre au coin Des bornes, si caché que tu sois et si loin, J'irai. — Crains mon amour, Garuc', il est immense Comme la mer! — Ma fosse est ouverte, mais pense Que je viendrai d'abord par le dos t'y pousser. Qui peut lécher peut mordre, et qui peut embrasser Peut étouffer. — Le front des taureaux en furie, Dans un cirque, n'a pas la cinquième partie De la force que Dieu met aux mains des mourants. Oh! je te montrerai si c'est après deux ans, Deux ans de grincements de dents et d'insomnie, Qu'une femme pour vous s'est tachée et honnie, Qu'elle n'a plus au monde, et pour n'en mourir pas, Que vous, que votre col où pendre ses deux bras, Quelle porte un amour à fond, comme une lame Torse, qu'on n'ôte plus du cœur sans briser l'âme; Si c'est alors qu'on peut la laisser, comme un vieux Soulier qui n'est plus bon à rien.

R.\FAEL.

Ah! les beaux yeuxl Quand vous vous échauffez ainsi, comme vous êtes Jolie!

CAMARGO

Oh! laissez-moi, monsieur, ou je me jette Le front contre ce mur!

RAFAËL, l'attirant.

Là, là, modérez-vous.

Ce mur vous ferait mal; ce fauteuil est plus doux. Ne pleurez donc pas tant. — Ce que j'ai dit, mon ange, Après votre demande, était-il donc étrange? Je croyais vous complaire, en vous parlant ainsi; Mais — je n'en pensais pas une parole.

CAMARGO

Oh ! Si 1 Si vous parlez franc.

RAFAËL

Non, l'avez-vous bien pu croireV Vous me faisiez un conte, et j'ai fait une histoire. Calmez-vous. — Je vous aime autant qu'au premier jour, Ma belle 1 — mon bijou ! — mon seul bien ! — mon amour 1

LES MAllIlUNS DL' FEU %ï

CAM.VnGO.

Mon Dieu, pardonnez-lui s'il me trompe?

RAFAËL

Cruelle!

Doutez-vous de ma flamme, en vous voyant si belle?

11 tourne la glaeo.

Dis l'amour qui t'a fait l'œil si noir, ayant fait Le reste de ton corps d'une goutte de lait? Parbleu! quand ce corps-là de sa prison s'échappe. Gageons qu'il passerait par l'anneau d'or du pape!

CAMARGO

Allez voir s'il ne vient personne.

RAFAËL, à part.

Ah ! quel ennui!

CAMARGO, seule un moment, le regardant s'éloigner.

— Cela ne se peut pas. — Je suis trompée ! et lui Se rit de moi. Son pas, son regard, sa parole, Tout me le ilit. Malheur! Oh! je suis une folle!

RAFAËL, revenant.

Tout se tait au dedans comme au dehors — Ma foi, Vous avez un jardin superbe.

CAMARGO

Écoutez-moi; J'attends de votre amour une marque certaine.

RAFAËL

On vous la donnera.

CAMARGO

Ce soir je pars pour Vienne; M'y suivrez-vous?

RAFAËL

Ce soir! — Était-ce pour cela Qu'il fallait regarder si Ton venait?

Holà!

Laetitia! Lalleur! Pascariel!

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