UN VALET
Grand merci, mon brave homme, il va mieux. Holà! retirez-vous! ma maîtresse vous prie De laisser en repos dormir Sa Seigneurie.
Chez la Camargo.
RAFAËL, couché sur une chaise longue; LA CAMARGO, assise.
CAMARGO
Rafaël, avouez que vous ne m'aimez plus.
RAFAËL
Pourquoi? — D'oîi vient cela? — Vous me voyez perclus, Salé comme un hareng! — Suis-je, de grâce, un homme A vous faire m.a cour? — Quand nous étions à Rome, L'an passé
CAMARGO
Rafaël, avouez, avouez Que vous ne m'aimez plus.
RAFAËL
Ron! comme vous avez L'esprit fait! — Pensez-vous, madame, que j'oublie Vos bontés?
CAMA[{GO
C'est le vrai défaut de l'Ilalie, Que ses soleils de juin font rameur passager. — Quel était près de vous ce visage étranger Dans ce yacht?
lîAFAEI..
Dans ce yacht?
CAMARGO
Oui.
RAFAËL
C'était, je suppose, Laure.
CAMARGO
Non.
RAFAËL
C'était donc la Cydalyse, — ou Rose. — Cela vous déplaît-il?
CAMARGO
Nullement. — La moitié D'un violent amour, c'est presque une amitié. N'est-ce pas?
RAFAËL
Je ne sais. D'où vous vient celte idée? Philosophtrons-nous?
CAMARGO
Je ne suis pas fâchée De vous voir. — A propos, je voulais vous prier De me permettre...
RAFAËL
A vous? — Quoi?
De me marier.
RAFAËL
De vous marier?
CAMARGO
Oui.
RAFAËL
Tout de hon? sur mon Ame Vous m'en voyez ravi. — Mariez-vous, madame!
CAMARGO
Vous n'en aurez nulle ombre, et nul déplaisir?
RAFAËL
Non. — Et du nouvel époux peut on dire le nom? Foscoli, je suppose?
La Cam\rgo.
iD'apres Lakcret.'
CAMARGO
Oui, Foscoli lui-même.
RAFAËL
Paibleu! j'ensuis charmé; c'est un garçon que j'aime, Bonne lignée, et qui vous aime fort aussi.
Et vous me pardonnez de vous quitter ainsi?
RAFAËL
De grand cœur! Écoutez, votre amitié m'est chère;
Mais parlons franc. Deux ans ! c'est un peu long. Qu'y faire?
C'est l'hisLoire du cœur. — Tout va si vite en lui !
Tout y meurt comme un son, tout, excepté l'ennui!
Moi qui vous dis ceci, que suis-je? une cervelle
Sans fond. — La tète court, et les pieds après elle ;
Et quand viennent les pieds, la tête au plus souvent
Est déjà lasse, et tourne où la pousse le vent!
Tenez, soyons amis, et plus de jalousie.
Mariez-vous. — Qui sait s'il nous vient fantaisie
De nous reprendre, eh bien ! nous nous reprendrons, — hein!
CAMARGO
Très bien.
RAFAËL
Par saint Joseph! je vous donne la main Pour aller à l'église, et monter en carrosse ! Vive l'hymen! — Ceci, c'est mon présent de noce, —
11 l'embrasse.
Et jly joindrai ceci, pour souvenir de moi.
CA.VIARGO.
Quoil votre éventail!
Oui. N'est-il pas beau, ma foi?
Il est large à peu près comme un quartier de lune, — Cousu d'or comme un paon, — frais et joyeux comme une Aile de papillon, — incertain et changeant Comme une femme. — Il a des paillettes d'argent Comme Arlequin. — Gardez-le, il vous fera peut-être Penser à moi ; c'est tout le portrait de son maître.
CAMARGO
Le portrait en effet! — 0 malédiction!
Misère! — Oh! par le ciel, honte et dérision!...
Homme stupido, as-tu pu te prendre à ce piège
Que je t'avais tendu? — Dis! — Qui suis-je? — que fais-je?
Vca, lu parles avec un front mal essuyé De nos baisers d'hier. — Oh! c'est honte et pitié! Va. tu n'es qu'une brute, et tu n'as qu'une joie Insensée, en pensant que je lâche ma proie! Quand je devrais aller, nu-pieds, t'attendre au coin Des bornes, si caché que tu sois et si loin, J'irai. — Crains mon amour, Garuc', il est immense Comme la mer! — Ma fosse est ouverte, mais pense Que je viendrai d'abord par le dos t'y pousser. Qui peut lécher peut mordre, et qui peut embrasser Peut étouffer. — Le front des taureaux en furie, Dans un cirque, n'a pas la cinquième partie De la force que Dieu met aux mains des mourants. Oh! je te montrerai si c'est après deux ans, Deux ans de grincements de dents et d'insomnie, Qu'une femme pour vous s'est tachée et honnie, Qu'elle n'a plus au monde, et pour n'en mourir pas, Que vous, que votre col où pendre ses deux bras, Quelle porte un amour à fond, comme une lame Torse, qu'on n'ôte plus du cœur sans briser l'âme; Si c'est alors qu'on peut la laisser, comme un vieux Soulier qui n'est plus bon à rien.
R.\FAEL.
Ah! les beaux yeuxl Quand vous vous échauffez ainsi, comme vous êtes Jolie!
CAMARGO
Oh! laissez-moi, monsieur, ou je me jette Le front contre ce mur!
RAFAËL, l'attirant.
Là, là, modérez-vous.
Ce mur vous ferait mal; ce fauteuil est plus doux. Ne pleurez donc pas tant. — Ce que j'ai dit, mon ange, Après votre demande, était-il donc étrange? Je croyais vous complaire, en vous parlant ainsi; Mais — je n'en pensais pas une parole.
CAMARGO
Oh ! Si 1 Si vous parlez franc.
RAFAËL
Non, l'avez-vous bien pu croireV Vous me faisiez un conte, et j'ai fait une histoire. Calmez-vous. — Je vous aime autant qu'au premier jour, Ma belle 1 — mon bijou ! — mon seul bien ! — mon amour 1
LES MAllIlUNS DL' FEU %ï
CAM.VnGO.
Mon Dieu, pardonnez-lui s'il me trompe?
RAFAËL
Cruelle!
Doutez-vous de ma flamme, en vous voyant si belle?
11 tourne la glaeo.
Dis l'amour qui t'a fait l'œil si noir, ayant fait Le reste de ton corps d'une goutte de lait? Parbleu! quand ce corps-là de sa prison s'échappe. Gageons qu'il passerait par l'anneau d'or du pape!
CAMARGO
Allez voir s'il ne vient personne.
RAFAËL, à part.
Ah ! quel ennui!
CAMARGO, seule un moment, le regardant s'éloigner.
— Cela ne se peut pas. — Je suis trompée ! et lui Se rit de moi. Son pas, son regard, sa parole, Tout me le ilit. Malheur! Oh! je suis une folle!
RAFAËL, revenant.
Tout se tait au dedans comme au dehors — Ma foi, Vous avez un jardin superbe.
CAMARGO
Écoutez-moi; J'attends de votre amour une marque certaine.
RAFAËL
On vous la donnera.
CAMARGO
Ce soir je pars pour Vienne; M'y suivrez-vous?
RAFAËL
Ce soir! — Était-ce pour cela Qu'il fallait regarder si Ton venait?
Holà!
Laetitia! Lalleur! Pascariel!